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là où le regard porte sur l'âme.

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Circeenne

Une porte s'ouvre. Un monde glauque, empli de moribonds qui vagabondent,

D'où les âmes vacillent, le coeur ralentit et les yeux blancs qui tourbillonnent.

La couleur des morts suinte sur la chair comme une visqueuse fondue.

Des cris ahuris s'élèvent d'entre les viscères, tréfonds du bonheur perdu.

 

Il y a là des hommes et des femmes au sang mêlé que rien ne distingue,

Parce que les torsions de douleur les ont façonnés androgynes et dingues.

Agités, ils courent entre l'eau bouillante et les fruits amers que l'horizon, 

Promet avec mensonge et dont la distance n'est jamais atteinte par la raison.

 

Un va-et-vient de grands chiens lugubres veillent à la valse des morts. 

Ils assurent le maintien de la folie et l'absence de répit, tel un sort. 

Je cours au milieu des âmes cueillant des fleurs au couleur de la cendre,

Et je compte les pétales vénéneux en déclamant une élégie tendre.


Au milieu du vacarme, je suis là avec mon bouquet de pivoine,

Joyeuse dans ma robe rouge et blanche, faite dans le couaille,

Je ris follement en voyant ce marasme osseux, cette pénitence 

Au milieu d'une broussaille en feu, ferrée et dure comme la rocaille.


Et je saute à cloche pied, en belle demoiselle qui se conte fleurette,

Frôlée par ces morts qui me supplient, tirent ma robe et me griffe,

Victime de la sauvagerie qui n'a de frontière que celle de la vie,

Bientôt, ils se repaîtront de ma chair, dans la violence de la haine.

 

Les mains pleines de sang et les bouches pleines d'insultes.

 

Circeenne

Caligula

J'ai trimé au boulot toute la journée à faire et à refaire ce que je faisais hier. J'en ai la tête lourde. L'ennui m'a tellement gagné que j'en ai aujourd'hui encore les paupières tombantes et les cernes aussi grasses qu'un sac de suif. Certains pensent que je travaille dur. Disons que je suis assez consciencieuse dans mon travail, mais d'aucuns ne s'est jamais dit qu'elle a une vie trop basique pour être épanouie. Et ca, je pense que ce serait déjà un début de vérité. J'avoue. Surtout lorsqu'en fin de journée, partie pour faire mes courses, car c'est le jour habituel, j'ai encore oublié la lessive. C'est pas embêtant dans la mesure où il m'en reste mais va falloir que j'y retourne. Faut décidément que je le note quelque part. C'est à croire que je me fais vieille. A regarder de plus près, j'ai effectivement la trentaine. C'est le début de la sénilité, alors qu'il y a quelques heures encore je jouais dans une cour avec d'autres enfants. Pleine de vie, turbulente, qui ne tient pas en place, "c'est une bavarde, elle fera de la politique cette gamine !". Tu parles, j'ai fini aux archives nationales dans un bureau que l'on envierait pas trop si ce n'est pour le salaire, et encore ! comme dirait ma mère.

A mon âge les copines ont déjà deux enfants, certaines ont même un troisième en projet. Mais à les entendre, elles ont toutes un mari aimant, une vie animée de voyages, et de tant de péripéties qui occultent le temps et vous forgent à une organisation très méticuleuse, entre les moments où il faut manger et l'heure de la télé. Le genre de truc qui fait dire : "c'est une belle routine, on ne voit pas le temps qui passe et les cheveux qui tombent, blanchis".

Ouais, j'ai récemment divorcée. Ca fait de moi une fille qui a réussi à moitié non ? Je ne sais pas, mais le regard des autres a véritablement changé. Je passe pour celle qui fait pitié. Et il ne me faut pas un long discours pour le comprendre, juste à lire les yeux de ceux qui me regardent quand je le leur dis. On y lirait " la pauvre, elle a du souffrir"; "Quoi déjà !?"; "ah ! Je le savais, ca m'étonne même pas, vu la femme que c'est...". Et des comme ca, je pourrais en faire un livre... Ma foi, je ne sais pas pourquoi j'ai divorcé mais je l'ai fait dans un esprit de justice, du moins c'est ce que je me suis dit. Je crois que le seigneur a créé des gens qui ne peuvent vivre avec les autres qu'accessoirement, juste un laps de temps trop court pour vivre longtemps mais assez pour être sociable. D'ailleurs, la solitude faut qu'on en parle. J'écoutais la radio dans les bouchons il y a peu :"10 millions de célibataires en France et la solitude tuerait autant que le tabac, voire même plus". C'est ahurissant. Et ce chiffre, c'est autant que le chômage ! Une âme scientifique, ici ? Parce qu'il pourrait y avoir un prix Nobel à gratter. Bizarrement ce sont les couples actifs qui divorcent de plus en plus, parce qu'un jour on se rend compte qu'on a réussi à vivre ensemble grâce à la différence de nos emplois du temps. Quelle drôle de société... Le mariage est devenu une sorte de Kodak. C'est jetable. Et le couple n'a plus de sens. Poussés par notre individualité, on est tous addictes à notre solitude. Des générations toxiques.

Et ce matin je me suis levée dans un soupir avec une question existentielle : quel est donc le sens de la vie ? On naît, on apprend, on cotise, on rencontre, on s'aime puis on se sépare. Entre temps ca oscille un peu avant d'aller fertiliser la terre... Pour ma part, j'aimerais nourrir des tulipes pivoines, ne me demandez pas pourquoi. L'autre a dit le cœur a ses raisons... je dirais plutôt il n'y a de raison que dans l'absurdité de notre ennui. C'est elle qui fait que l'on se pose des questions, qu'on se cherche un sens. Parce que le ventre repu, on tombe malade de la tête et du coeur. On a tout et on pleure. Ca c'est de ma mère. Mais c'est pas faux. Il faut vivre avec ce qu'on a, se contenter de la routine, être résigné à cette réalité. C'est la condition du bonheur, n'est-ce pas ? Je vois mes copines. Elle sont rythmées par le travail, la maison, les enfants et le sommeil. Que demande le peuple ? Par contre, moi ce genre de vie, ca ne me suffira pas. Il me faut un leitmotiv qui m'arrache du silence de mon quotidien pour me mettre dans un monde où tout aurait un sens. L'amour. Le vrai. C'est aussi pour ca que Caligula a fini à l'histoire. Une question d'amour perdu et le voilà qui a fait des finances publiques, cette logique implacable des hommes, une vérité dont le sang en a payé le prix mais en vain. Il est mort floué.

Bref. Je vais me coucher, parce que demain rebelote, le travail et les questions... En attendant : 

 

Circeenne

J'ai encore rêvé de lui et pourtant je suis sûre de ne plus l'aimer. Je l'ai bien jeté depuis la falaise de l'oubli. Je l'ai vu tomber en pluie, dévoré par des requins. Mais il y a des souvenirs qui plissent, qui froissent, qui déchirent les entrailles de votre mémoire comme un violent coup de poignard. Et pour être blessée si durement, il ne m'a fallu que d'une seule nuit, longue, tendre et tiède. Je sonde mon cœur. Il prétend qu'il est sec et hermétique à toutes les prochaines promesses que peut tenir l'amour. Rien ne pourra plus pousser sur cette terre devenue aride car il ne pleuvra plus jamais. J'ai gommé frénétiquement les nuages avec de la cendre. Du ciel, il ne reste que des oiseaux de proie et une lune maculée de sang après avoir tué le soleil pendant son sommeil. Je fais assez pour l'oublier, je déforme mon monde, brouille les mots, arrache les visages, aucune chance donc qu'on reconnaisse quoi que ce soit dans cette décomposition. Mais malgré ca, j'ai encore rêvé de lui. Il était là, droit dans son manteau beige à me regarder avec des yeux masculins, terriblement virils. Et c'est comme si mon mépris y avait été envoûté pour se taire et tout accepter. Le temps d'un rêve, il avait ressuscité. La mauvaise herbe ! Il y a peu, j'avais reçu un sms, le soir d'un dimanche d'ennui et de mélancolie: "ton absence habite mon silence. Tu te montres envahissante depuis que tu as claqué la porte." Peut-être parce que je l'ai lu longuement. Peut-être parce que la sonnerie Nokia que j'avais paramétrée et oubliée de changer a eu l'effet d'un chien de Pavlov. Peut-être que c'est un hasard ? Non, je ne crois pas au hasard. Quoi qu'il en soit, depuis la semaine dernière je ne lui ai pas répondu. Et voilà qu'il y a deux jours, me vient ce songe. Au réveil, j'étais toute ébouriffée et mouillée avec une sensation vague et lourde d'un plaisir que j'aurais oublié, courbaturée comme si mon corps avait ployé sous le poids de la dominance. Je ne me souviens pourtant que d'un regard. Mais assurément je le hais. Sa présence, son odeur, sa force, ses mains. Je hais tout de lui jusqu'au son de sa voix. Je crois qu'il me tenait fermement les hanches pour apaiser ma colère et qu'il souriait comme s'il savait, comme s'il fallait appuyé juste sur un bouton pour éteindre ma mascarade, ma fuite sur place. Je sonde mon coeur, il dit peut être que... Je lui réponds que non ! et avec force. AV...EC FOR...CE. Je me réveille le lendemain ébouriffée, à ses côtés. Il sourit, me regarde du coin des yeux, la tête sous ses bras musclés, il a gagné.

Je l'ai détesté le temps d'un rêve...

 

 

Circeenne

J'avais prévu de me lever tôt ce matin-là, déterminée à aller courir aux aurores, cependant, la veille, je m'étais attardée au téléphone avec une amie pour ne parler qu'avec hypocrisie de rien si ce n'est de tout. Nous avions discuté deux heures et demi. Avant ca, j'avais erré sur le net, en quête d'une vidéo drôle ou de quelque chose dans le genre qui aurait pu me mettre hors de ma coutumière banalité, hors des carcans de ma monotonie, hors de ma tristesse. Ce soir là, il y avait du vent, je m'en souviens parce que le volet claquait sans que j'eus voulu agir pour y mettre un terme. Et je ne saurais vous dire pourquoi la flemme nous pousse tant à être idiot. Un philosophe a peut-être de quoi nous éclairer sur la question. Nous sommes si abrutis par nos habitudes après tout... Avant cela, je venais de rentrer du boulot, je m'étais affalée sur le divan. Il devait être 20 heures, je n'ai pas vérifié. J'étais si fatiguée que je n'ai avalé qu'un verre d'eau, un yaourt et quelques fruits secs; des abricots moelleux. Dans la cuisine, j'avais encore mon imper, et pourtant, j'avais abandonné mon sac et mes talons à l'entrée, comme pressée de me délester du poids de mes chaines, je ne m'en suis rendue compte que lorsque, la bouche pleine, mon téléphone se mit à vibrer, les doigts collants encore sur mes lèvres d'affamées, je cherchais à y répondre précipitamment tout en ne voulant pas empéguer mes vêtements d'un sucre mielleux. Mettre la main dans la poche, me répugnait. Il vibrait une seconde fois lorsque j'avais les mains sous l'eau et que je cherchais frénétiquement à me sécher, en jetant au sol quelques ustensiles de cuisines, dangereusement près de mes pieds emballés dans des collants noirs épais. C'était un parent qui avait cherché à me joindre depuis déjà quelques jours et que j'évitais pour une certaine raison. Furtivement, je me déplaçais de la cuisine au salon qui était plongé dans l'obscurité. Intuitivement, j'allais m'asseoir à l'endroit le plus tendre, sans bruits, si ce n'est mes soupirs et le froissé de ma veste qui bruissait après avoir perdu sa consistance. J'étais restée recroqueviller une bonne demi heure à ressasser ma journée toute seule, avant de me décider d'allumer l'ordinateur où je m'étais mise à errer affreusement sur le net dans une lueur bleuté. Après un temps, j'ai revêtu ma cape de justicière en contestant, dans les commentaires d'une vidéo, la violence et l'injustice d'une torture mise en scène au nom d'une légitime punition que deux racketteurs auraient mérité suite à une tentative de vol. Les auteurs de la vidéo demandait des centaines de milliers de "poces blos" Mais je fus critiquée violemment et me suis alors convaincue qu'internet était un tribunal sans justice, sorte de far west où la populace a droit de vie ou de mort de manière arbitraire. Qu'est-ce que j'espérais ? Qu'ils allaient m'écouter et dire "oui, c'est vrai, nous nous sommes leurrés, l'argent et la renommé nous ont aveuglé..." Bref. J'ai donc écouté une musique que j'ai fini par partager, en écrivant : " Alalala que de souvenirs, je me sens nostalgique ! " J'ai obtenu dans l'heure deux likes sur mes 150 amis. Entre temps je suis tombée sur une page de pub m'expliquant comment avoir une poitrine de rêve. J'ai cliqué par curiosité. Et j'ai complexé devant tant de poitrines fermes et jolies. Mes seins sont petits...D'un clique, je suis revenu à Google et j'ai voulu faire un tour sur Netflix, en me réjouissant sur la soirée que je me suis imaginée avec des bougies parfumées, un thé et du chocolat noir devant un bon film. J'ai perdu quarante minutes à chercher un film. Et lorsque je me suis décidée à en regarder un. Mon téléphone se mit à vibrer...Quelle vie de merde.

 

 

Circeenne

Minuit passé, je ne savais où j’allais mais je marchais en laissant derrière moi une ville illuminée par les artifices de la lumière ocre. Je continuais de m’enfoncer dans l’obscurité, seule dans le silence, sous une lune ronde et immaculée. Le ciel semblait poncé, lissé, épuré par la froideur d’un vent d’altitude, presque imperceptible. Entre quelques bourrasques, mes pas crépitaient sur ces rocailles et brindilles de la garrigue qui glissaient et craquelaient à mesure que j’avançais avec maladresse. Je n’étais pas bien chaussée. Je n’avais pas prévu d’être là. Tout autour le frimas hivernal embrumait les collines et étouffait l’étendue qui revêtait un air surréaliste, une atmosphère assez inquiétante. La nuit laisse place à autre chose que ce que le jour nous a habitués à voir, un autre monde. J’entendais des pas, je ressentais des présences, j’entrevoyais des formes plus ou moins vagues, toujours de loin, jamais ici, près de moi. Il pouvait s’agir d’entité pour qui le jour devait être ce que la nuit est pour nous, et sortait ici, se demandant ce que je pouvais bien faire là, perdue. Je voulais absolument atteindre le sommet de l’étoile, c’est ainsi qu’ils l’ont nommé. Je voulais voir la ville et la mer mais c’était encore loin. Peut-être cinq voire six kilomètres en ascension dans cette dimension lugubre. J’avais peur et en même temps j’étais très excitée d’être au milieu de nulle part sans que personne ne le sache, comme un esclave qui expérimente la liberté. Je sentais un kaléidoscope émotionnel qui se matérialisait dans des rires nerveux. La lune était pleine mais chaque fois que je la fixais, je trébuchais. Et cette fois-ci, ma main gauche saignait. Je distinguais un noirâtre liquide qui serpentait finement autour de l’auriculaire pour venir se concentrer en une épaisse goutte chargée de sucre avant de se détacher sous l’effet de la gravité. J’étais béate dans la douleur que je percevais légèrement tant le froid m’avait anesthésié. Je continuais encore mais plus j’avançais et plus la crainte s’emparait de moi, bientôt j’hésitais. Je remarquais déjà ma voiture, si petite, si sombre, si éloignée. Je réalisais que j’étais folle. Et une envie subite de courir agitait mes jambes devenues hystériques dans les déferlantes pentes rocheuses de la plaine où des arbustes, qui semblaient avoir des yeux horribles, dévoraient mon âme dont le cœur palpitait au rythme d’une peur irrationnelle. La frénésie me fit verser quelques larmes légères et froides dans ma fuite. En contrebas du chemin, un animal ou un Djinn sortit brusquement d’un buisson et me dévisagea du regard. J’étais pétrifiée, figée dans la terreur, plaquée dans la crispation. Il s’approchait de moi avec l’agilité d’un chien. La masse à quatre pattes, longue et affûtée, ne me regardait plus qu’avec des yeux jaunis par la nuit purifiée. Sa tête dodelinait et alternait l’éclat de ses yeux. C’était un renard dont la témérité m’avait choqué. Je relâchais alors mon souffle et j’exhalais une vapeur épaisse et profonde, comme si ma cloque d’énergie noire avait crevé, répandant toutes mes forces que je perdais dans des tremblements comparables à un séisme violent. Des fourmillements allèrent de mes chevilles jusqu’au cou et une lumière blanche me paralysa. Je pus enfin me ressaisir et je m’échappais comme un bandit détalerait après avoir échoué son effraction. Dans ma voiture, je revoyais ce renard en pensant à Saint Exupéry qui devait arpenter les lieux en quête de la rose sacrée, celle là même que je cherchais. Je vis une dernière fois le pic de l’étoile dans le rétroviseur et je regagnais le monde des morts vivants en ayant le sentiment d'avoir conjuré une sorcellerie. Je reviendrai.

Circeenne

Sous-sol XI

Au lever, le réveil fut difficile. Dans une blanchâtre obscurité, je contemplais depuis je ne sais quand le plafond, avec par endroits, des tâches capillaires d’infiltration que je devinais être d’un jaune paille. Là elles étaient sombres, ténébreuses et dessinaient des formes évoquant toutes la mort. Ou alors c’était ma tête qui interprétait mal ce que l’eau avait laissé dans son sillage passé.

Ma pensée fut interrompue lorsque Sarah avait très délicatement posé sa main chaude sur mon épaule froide pour me suggérer qu’il faudrait sortir du lit. Au même moment elle rabattait le drap sur elle pour encore se blottir dans ce liquide amniotique du sommeil temporaire que l’on sait être trop court pour reposer mais trop lourd pour le combattre. Cette dualité vous pousse à l’absurde, repousser l’échéance à quelques minutes éphémères que l’on souhaite être éternelles. Là est notre vanité, l’espoir en l’impossible, l’espoir en la finitude. D’un grand soupir, je me redressais encore vêtue de mes dessous que j’avais négligés d’enlever. Elle ne m’en avait pas laissé le temps, à vrai dire. Et bien que j’eusse laissé faire, je n’avais pas osé franchir le pas de moins de pudeur. Je me suffisais du frôlement de ses cheveux lisses sur la peau de mon visage. Alors que chaque nuit j’étais là dans son lit, chaque matin, je ne comprenais pas et niais même notre relation que nous avons appris à ignorer le jour venu, comme si nous étions des schizophrènes.

D’un pas las, hésitant, encore tiédi de sommeil, j’allais vers la douche à tâtons pour trouver la lumière synthétique d’une blancheur qui rappelle l’au-delà. J’en avais été crispée jusque dans ma chair profonde. Immobile, je pris alors un court instant à essayer de regarder mon visage dans le miroir, en vain. J’ouvris le robinet qui libérait une eau glaciale, quasiment électrique. Je la bus et me rinçais le visage aussi longtemps que je pus. Au miroir je distinguais une image plus précise à mesure que mes yeux s’habituaient à l’aigreur de la clarté. Elle m’évoquait mon enfance, j’avais ces cheveux bruns, relâchés. Ma mère veillait à ce que je les peigne chaque matin et les attachais pour être belle et propre. Ma mère me manquait tellement. Qu’il est difficile de vivre seule. Je ne sais pas ce qui me manquait le plus chez elle, peut-être un amour sincère. Une voix rauque, des yeux fatigués, un corps abîmé et gras mais un beau visage qui raconte sa beauté d’antan. Je n’étais pourtant pas confidente avec elle, car on se connaissait peu, on sortait très rarement ensemble et j’étais pleine de tabous à parler de garçons et autres choses que font les filles avec leur mère. Elle ne me parlait pas non plus, si ce n’est de son enfance ou simplement pour me dire ce qu’elle m’avait déjà dit l’année précédente lors d’une situation similaire. Un vrai disque. C’était frustrant, mais faut croire que l’on s’aimait sans se connaître. Par devoir peut-être, ou parce que nous étions l’une comme l’autre d’un sang commun. Aujourd’hui je ressens son absence. Sa mort me fait des pincements à chaque fois que je remarque un geste, un regard, un vêtement, une parole qui lui était propre. J’avais ses yeux verts et ses larmes sèches aussi au creux du miroir, j’entrevoyais une goutte se détacher de mon âme et répandre son sel sur ma joue.

- Agathe tu fais quoi dans la douche, ça fait un quart d’heure que tu squattes là !
- Euh oui, oui, je me rinçais le visage, l’eau est très froide.
- On doit se bouger, le départ est dans une heure à peu près, le temps de manger un truc…
- Oui on doit être sur la place d’armes c’est ça ?
- Il me semble, bref pousse ton corps, j’ai besoin d’une douche !
- Hey me pince pas !
- ...Agathe, est-ce que tu ne crois pas qu’on devrait prendre le temps pour en discuter plus sérieusement ?
- Je ne vois pas de quoi tu parles...

À ces mots, j’avais quitté la salle de bains et avais commencé à m’habiller. Elle comprit vite et n’insistait pas, pensant sûrement que ce n’était ni l’heure ni le lieu propice.

Après avoir mangé, Petrov rassembla l’équipe composée d’une vingtaine d’hommes, nous y compris. Il nous avait remis nos armes de poing, prêté un gilet par balles et un casque tactique. Nous avons été répartis dans des groupes différents. Sarah était dans le groupe Beta, j’étais dans le Delta. Je n’avais pas envie de contester et je comprenais qu’il voulait aussi nous avoir à l’œil. Diviser pour mieux régner c’est une loi immuablement efficace. Des radios feront office de liaison permanente. Quelques tests plus tard et nous voilà dans trois véhicules et un blindé léger qui aura ouvert la route. On se croirait en guerre. C’était impressionnant.

Le portail s’ouvrait en grinçant de toutes ses rouilles, la barrière fut promptement levée, pendant que le disque solaire au loin, se dressait doucement dans un mouvement parabolique. La journée était claire, belle mais d’un froid mortuaire.

Dans la jeep, je discutais avec Mikhail le conducteur, les autres étaient silencieux dans leurs cagoules. Il parlait un anglais maladroit, mais je comprenais qu’il venait d’être promu brigadier après trois longues années de service et fier de sa section. Il n’avait pas de petite amie. « Quand on fait ce boulot à cet endroit c’est que l’on est soit célibataire à l’issue de l’école, soit on veut gagner un peu plus d’argent. » Dans son cas c’était les deux. « Les femmes, ça attendra » et il rit fort avant de reprendre « mais il y a vous. » J’en ris nerveusement et nous discutions encore assez longuement, secoués par les aléas d’une route abandonnée où bientôt le rythme musical apposait un silence nordique dans l'habitacle.

La main ferme sur la poignée latérale, je nous regardais nous enfoncer dans une forêt sous une aurore bleue limpide teintée d'or orangé où les étoiles étaient encore là, gelées et suspendues, dans une nuit lointaine. Il y avait un je ne sais quoi de mystique, surnaturel et terriblement inquiétant dans cette beauté. Je ressentais nerveusement une profonde crainte en moi à mesure que mon regard se perdait dans le défilement furtif de ces arbres massifs. Quant à cette musique niaise, elle donnait à mon stress une dimension surréaliste, car depuis la fenêtre, le décors apparaissait saccadé, comme des spasmes névrotiques d'une transe démoniaque que des psychotropes auraient cadencée pour des yeux trop lourds. Mais il me semble... oui, il me semble... ou alors est-ce mon esprit qui manque de sommeil ? Avoir vu une ombre nous regarder depuis l'obscurité de ces bois. J'avais beau tourner la tête, la chercher brusquement, rien. Et c'est là que j'eus la certitude puisque dans le rétroviseur, je vis quelqu'un s'engouffrer lentement, avec un geste glaçant de croix, je pense, je n'arrive pas vraiment à me souvenir nous roulions trop vite.

 

Circeenne

Sous-sol X

L’enquête menait nulle part, les vidéos étaient inexploitables, la moisissure en était pour quelque chose et le matériel limité dont disposait la section de police sur la base ne pouvait en soutirer une once d’éléments intéressants. Je me sentais véritablement coincée. L’unique piste sérieuse dont nous disposions, c’était le carnet de Romain. Sa dernière prise de notes mentionne Pripiat qu’il aurait visitée. Il raconte de manière assez intime et confuse ce qu’il y a vécu. Il évoque un Alexander Domovitch, fiévreux personnage si l’on en croit sa légende. Il y explique s’être mis à sa recherche après qu’un rêve « quasi réaliste » lui avait indiqué l’endroit où il vivrait au milieu de créatures mystiques. Il y détaille le songe, en se montrant assez précis sur l’homme. Il raconte sa discussion avec lui en des termes qui frise l’ironie. L’homme l’a nommé second disciple de la confrérie du silence, et s’est vu offrir des femmes avec qui il ne lésine pas sur la précision de ses ébats. Petrov m’en avait parlée, cet homme vivrait dans la ville abandonnée au milieu des radiations qu’il supporterait avec ses rites et ses démons à qui il rend des services et dont la réciprocité lui octroie un privilège, celui d’être exceptionnel, d’avoir des pouvoirs. En somme, il aurait vendu son âme pour quelques soi-disant miracles. Il en est ainsi, l’homme veut toujours une distinction supérieure, unique, la fameuse singularité. Un désir d’être Dieu ? Ma foi… Quoi qu’il en soit, Petrov avait décidé de sonder cette bourgade satellite de Tchernobyl. Et il ne cachait pas son inquiétude tant c’était extrêmement dangereux. Il redoutait davantage la menace que pouvait faire craindre des hommes sauvages, isolés dans le vide et réuni dans la fuite. On dit qu’il y aurait quelques centaines de personnes disséminées dans toute cette région, avec une propension inédite pour l’inhumanité. Une sorte de refuge d’aliénés.

Sans me regarder au milieu de ce qui est devenu une cour végétale, sous ce toit crevé où le ciel était maquillé d’épais nuages gris et grumeleux, il regardait le sol en me lançant d’un ton grave et banal : « A vos risques et périls ». Sarah et moi, eûmes un air hypnotique, un flottement dans le temps avant de hocher la tête, comme si une énergie assez étrange, mystérieuse, quatrième dans notre conversation, nous poussait à dire un « oui » lourd, sans ressentir la menace des conséquences qu’une raison vous ferait admettre immédiatement. Nous étions anesthésiées, et l’ampleur des ténèbres qui nous attendaient, nous paraissait insignifiante. Petrov soupira et nous proposa de nous équiper, nous partirons demain matin à 5 h 00, afin d’éviter que la nuit puisse rogner le peu de jour qu’un automne voudrait bien laisser à notre investigation par ces latitudes.

Je décelais un vrai désir de vengeance qui pouvait se lire dans les yeux du commandant. Il y avait assurément dans son regard un esprit sanguinaire, avide et dénué d’âme. Un regard forcé, figé sur la pierre lisse qui comme voulant le percer, se concentrait dans l’obscurité. L’homme tué lui appartenait, il semblait être ici question d’honneur. Et Petrov déteste avoir tort. On lui avait pris son droit de commandement sur un homme. On lui avait pris une part de son pouvoir. De sa force. C’était personnel à présent.

Circeenne

J'ai toujours souhaité avoir une robe bleu porcelaine avec de sublimes motifs floraux,

Évasée, dont la forme creuse des stries réguliers tout en évoquant pudiquement certaines rondeurs.

Reluire son corps d'un charme parfumé n'est pas un caprice féminin c'est une condition d'être.

Encore faut-il qu'être soit l'art du savoir vivre. Car une robe est le chant du silence que les contours entonnent,

Voyez-vous ce froissé, ce pli ou cet élan qui agite les parcelles de soie, de coton, ou de lin au gré du vent ?

Et bien, ce sont ceux là qui nous rendent belles, messieurs. Ajoutez-y le tintement d'un bracelet, une démarche gauche -Encore que pas vraiment- un sentiment d'innocence, une prairie riante sous un soleil ni brulant ni froid.

Nous voici qui avons votre regard. Savez vous que nous ne vivons que pour le soin de votre piteuse admiration ?

N'avez vous pas vu notre insolente indépendance ? Elle vous cache notre désir de votre considération.

Ourdissez-vous alors des complots pour nous séduire, et voilà que glisse une main rêche le long de nos cheveux bouclés.

Intentionnellement, le travail que nous produisons doit au pamplemousse non pas l'amertume mais l'odoriférante fleur.

Rougissez de honte, puisque ce n'est pas le mâle que nous attendons, mais le désir assouvi nous anime. C'est un diable.

Édictant en véritable décret que l'amour ne s'offrira à vous qu'avec votre soumission à Narcisse. Le pacte est scellé.

Toujours rampant, vous venez à nous, tel un insecte attiré par le parfum d'une mort sucrée, douce et juteuse.

Balbutiant devant nous, votre force s'essouffle, vous devenez faibles, comme un arbre à qui on a corrompu ses racines.

Là, vous tombez à genou, là votre gorge est nôtre, là on boit à l'orée de vos cœur, le sang chaud de l'amour.

Amour dont le pacte vous a négligé le récit du mensonge. Car une fois dans les mords à quoi bon nous êtes vous utiles ?

Nous ne sommes que comme les chimères d'Euripide, accessibles aux inaccessibles. Eux ont une chair plaine et gorgée.

Coeur d'homme, vient à nous, car nous avons froid. Enlace nous de tes bras sanguins, veineux, irrigués par le sang...

Circeenne

Une vie presque vraie.

Ce qui s’est passé cette nuit m’a forcé à écrire. Je ne sais pas comment pouvoir l’aborder ni encore l’interpréter, mais j’ai bien vu cette chose.

Il devait être autour de dix heures, et comme à mon habitude, j’étais encore au bureau à passer mon temps seule dans une pièce que j’avais moi-même aménagé comme une chambre. Ainsi, deux fois par semaine je m’arrangeais pour rester dans ce petit cocon chaleureusement calme, doux, embaumé de parfums floraux. À cette époque j’étais célibataire, je n’avais qu’un chat à nourrir et si je passais autant de temps à travailler, c’était surtout pour fuir mon lugubre démon qui m’emplissait d’une morbide désolation. Si dans les premiers temps j’étais très heureuse avec cette charmante solitude, ce fut, au fur et à mesure de mes rituels cycliques, terriblement morne. L’ambiance dépressive que je m’étais créée avec cette musique mélancolique, pesait sur mes épaules comme un lourd sommeil. De même, les tâches très procédurières dont j’avais la mécanique responsabilité, m’écœuraient. Je me hâtais donc de finir sans me soucier de la qualité du travail. Après tout qui irait vérifier ?

Parfois, il arrivait que je me distrayais avec le vent d’automne. Je frissonnais d’angoisse à l’idée de me mettre à la place d’un de ces chats qui semblait avoir froid. Ou lorsqu’il pleuvait, je me figeais à regarder bêtement l’eau s’écoulait sur les panneaux vitrés comme une ensorcelée. J’aimais ça, et il n’y a pas de métaphysique là-dedans. Allez savoir ce qu’un Freud aurait pu dire de moi. Quant à la lune du mois de mai, d’ordinaire si belle, je lui tournais le dos et lui affichais mon indifférence la plus sincère malgré mon amour. Seule l’ennuie m’incitait à la surveiller, comme si je n’avais pas assez de charge, que d’ailleurs j’accomplissais mal. Plus tardivement dans la nuit, la fatigue captivait mon attention béate vers la tiédeur diffuse de ma lampe bigarade qui flambait sombrement. Je ne distinguais plus qu’une lumière lactescente. Je perdais la notion du temps, je ne voyais plus de détails mais que des formes grossières et sentais mon corps alourdi par la pesanteur. Je trompais ma paresse en lui promettant une meilleure oisiveté en lorgnant de loin, le filet de bave à la bouche comme un assoiffé du désert, le moelleux d’un canapé-lit qu’il fallait cependant préparer. C'était toujours mieux qu'un cuir crispé, rêche et trop chaud. Je bondissais alors tout en me déchaussant sans me laver les dents ni faire ce que commande la civilisation, mettre un pyjama. Point d'initiation, j’entrais dans le monde onirique comme un sac jeter du haut d’un bâtiment. Mou, grave et lâche.

Mais quand le café agissait, je descendais à la salle des archives au sous-sol du bâtiment après avoir longé un long couloir qui me rappelait curieusement celui d’un hôpital. Je prenais soin de me rendre d’abord à la cafétéria dont le bruissement du réfrigérateur résonnait bien plus fort que dans la journée. Je rencontrais parfois des noctambules névrosés, qui comme moi, étaient accros au café tout en étant désensibilisés de ses effets. On y venait pour un gâteau au chocolat noir qui avait été placé ici par un commis de cuisine, nous sachant être des gens étranges mais des gens tout de même avec leurs vices. Cette marque d’attention me faisait plaisir.

Lorsque nous étions trois, nous discutions assez facilement et longuement en riant fort comme si le monde était à nous. Ça nous avait stimulés pour nous revoir. Mais avec le temps, on finissait par discuter de la même chose et finalement brièvement. On se donnait des airs impératifs, on s’aidait à se croire pressés, fatigués, occupés sur un dossier difficile. Mais il n’en était rien. La vérité, c’est qu’on essayait de s’impressionner les uns les autres avec des misères. Que voulez-vous, il faut bien donner au vide de la consistance pour s’inventer un sens. J’avais conscience de tout cela et probablement que M. Ehrlich s’en doutait tout autant, mais il persistait assez pour me convaincre et avec un génie qui me charmait. Sublimez votre manque d’affection en s’affairant et vous paraissez surhumain. C’est cela la vraie perdition. Et bien j’ai été ainsi pendant très longtemps. Psychorigide, froide, pressée, occupée, « je ne peux pas sortir avec vous ce soir », je dois… Mensonges, mensonges, mensonges… Et quand on est trop seul on ne sait plus vivre avec les autres alors on les fuit tout en gardant suffisamment de distance pour savoir qu’on continue d’exister dans leur regard unanime et leurs commentaires cinglants. Et cela motive. Si l’on m’avait ignorée je serais sûrement devenue « normale ». Étrange paradoxe que celui qui veut que l’on soit proche en étant éloigné.

Mais ce soir-là, j’avais vu quelque chose…

Circeenne

La seringue.

Les yeux clos, le cœur agité, le sang bouilli, l’esprit s’essouffle, enchevêtré dans un sommeil obscur et sinueux. Ronde, la chambre qui tournoie, comme un manège affreusement blanc, semble dresser une spirale de janthine. L’âme s’y enfièvre dans le silence. Un grabat jauni et mal cousu sur lequel un livre de Shakespeare est ouvert à une page que je ne parviens pas à déchiffrer, attire mon attention. De là, j’y observe un verre laiteux, embrumé par le temps, posé sur une table de bois ronde dont on devine la vétusté, griffée par endroits, brûlée par d’autres. Qui vit là ? Un piano à queue dont il manque quelques touches, comblées par la poussière; trahit un raffinement d’autre fois. Cette bibliothèque, comme vidée à la hâte, vomit des livres déchiquetés.

Quelque pas et nous voilà assise sur une chaise d’un osier grossier. D’ici, on remarque tardivement qu’il n’y a pas de porte et la fenêtre ne donne sur aucun paysage mais sur un ciel éternel et infini. Des étoiles, passent d’un bout à l’autre ou c’est que je tourne ? C’est à n’en point finir… Je crie… Je crie et encore et jusqu’à me vider de ma voix et éreinter ma gorge. Mais il n’y a rien qui fasse écho. Comment sortir ? Épuisée, j'attends le sommeil et je rêve que je cours dans une prairie riante où un pigeonnier trône sous un soleil vermeil. J'y entre et je tourne jusqu'à faire s'élever ma robe qui flotte à la façon des derviches. Une odeur douce, mielleuse, caresse mon âme et la vivifie d'un sentiment bleu. Je lâche, fatiguée, tombant sur les planches où me vient une nuit écrasante.

Je marche alors dans une ruelle longue et ombragée, Cordoue paraît être ici. On y sent du jasmin, de l'oranger et même de la myrrhe. Un vieil homme conte une poésie: c'est un amoureux qui affronte tous les dangers pour sa dulcinée. Des enfants l'écoutent autour d'un feu. Les étoiles nous regardent et nous l'écoutons chanter ses vers en une langue ancienne que je ne comprends que par les élans sentimentaux qui me viennent dans la rythmique mystique rauque et saccadée de ses mots univers. Je ressens mais n'entends pas. Je vibre sans bouger et je suis en étant morte. J'oublie ma présence lorsqu'un encensoir libère une fumée à l'odeur âcre.

Un frisson puis un spasme puis une force m'arrache de l'humaine condition pour me jeter au sol où on raconte m'avoir vu dire des mots qui n'étaient pas les miens. Ce dont je me souviens, c'est d'avoir rêvé, rêvé de l'océan, de l'orage et d'un arbre vert en haut d'une falaise où le vent mugissait comme le tonnerre. J'étais là, droite, un turban rouge à la main dans une robe écrue. Mon regard éteint, comme suspendu dans le néant. Le son d'une cloche me réveilla, ce fut un jet d'eau glacé qui crispa ma frénésie.

Mais je repris ma transe. Des hommes forts aux mains d'ouvrier, me serraient comme une vis pour m'inoculer le poison morphéen. Je voyais le diable rire dans le coin, comme chaque nuit, car elle fut la même. Chacune de mes veilles fut une répétition de la veille ou je ne sais plus s'il s'agissait d'un cauchemar où je crois d'abord rêver et puis ensuite me réveille dans lui ou si c'était lui qui rêvait dans moi.

Cependant, je savais que cela commençait toujours par une piqure, puis un spasme froid de crampes, avant un goût terriblement amer où la gravité amollissait tous mes muscles. C'était à ce moment que je fermais les yeux. Puis le réveil douloureux qui m'arrachait des entrailles une peine dont ma voix ne put rendre l'ampleur du mal... Je les entends encore venir. Les chiens, ils arrivent encore. Leurs pas graves dans le couloir, ces tintements métalliques que font les clés. Les voilà encore, les voilà que j'entends devant cette porte capitonné, les voilà qui sont là avec leur diable, non, non, je ne veux pas encore dormir, non,...

Circeenne

Sous-sol IX

Ce matin-là, la brume était épaisse et les nuages bas. J’avais une très mauvaise mine, ce que me fit remarquer Sarah. Je ne bus qu’un café. Durant le trajet, je n’eus de cesse de penser au cauchemar de la veille. Je n’étais pas superstitieuse mais ma mère m’avait élevée avec certaines croyances, et notamment le fait qu’il est bien plus de choses imperceptibles que de choses visibles. Une sorte d’iceberg métaphysique. Tellement convaincue de cela, que Saint-Exupéry me susurra que l’essentiel est invisible pour les yeux, seul le cœur voit vraiment. C'était une manière de trouver là une porte vers la foi, et de là, tout devient plausible. Que pouvaient donc signifier les divers éléments du rêve ? Une araignée, une toile, un homme sans visage, du sang. Était-ce un avertissement ? De qui et pourquoi m'avertir de quoi ? Je devais être très stressée par ce que j’ai vécu durant ce séjour qui entama le début de la deuxième semaine.

Nous arrivâmes au milieu de la forêt devant une espèce de grotte où était camouflé un sas blindé. Petrov disait qu’il s’agit de la porte 4 d’évacuation. La seule à n’être pas condamnée, du moins pas vraiment condamnée. Il se présenta devant, prit un écrou qu’il vissa sur un manche métallique et ouvrit le verrou qui s’actionna avec difficulté. Le son d’un engrenage d’acier déverrouilla la porte qui devenait malléable. On actionnait le volant rouillé et nous pénétrâmes dans le noir. Nous illuminâmes nos torches et vîmes de vieux documents au sol, de la poussière mêlée à de la graisse, des caissons estampillés des sceaux de l’URSS. L’atmosphère témoignait d’un départ précipité et l’air était irrespirable. Il y avait une odeur de moisissure très prenante. Je n’eus d’autre choix que d’utiliser un mouchoir de soie parfumé que j’avais toujours avec moi. La profondeur du bâtiment m’inquiétait. Ma lampe fixa un panneau qui semblait être un plan du « secteur delta ». Ça paraissait grand et on voyait qu’il rejoignait le bâtiment principal au moyen de trois galeries. Le schéma semblait simple. Je pris une photo pour me repérer dans le cas où je me perdrais, cependant Petrov m’intima l’ordre de l’effacer. J’hésitai mais je dus m’y contraindre. Ma mémoire s'y substituerait. Il commanda de ne pas se séparer en expliquant que le lieu présentait des instabilités architecturales. Une des galeries était inondée quand une autre, trop fissurée, pouvait s’effondrer à tout moment. Il ne restait donc qu’un seul passage que nous empruntions. La lenteur de nos pas s’expliquait par le fait que nous scrutions tous le moindre graffiti, même Petrov semblait en découvrir quelques-uns.

_ « Comment se fait-il qu’il y ait eu des gens ici ? » demandais-je hébétée, montant ma lampe de haut en bas pour contempler le street art parmi lesquels certains suscitaient agréablement mon attention.

_ « Ils ont dû y avoir accès par le bâtiment principal, l’accès est ouvert » répondait-il frustré de son incapacité à endiguer ces parasites qui cherchaient ici un calme pour l’expression.

_ « Cet endroit est donc régulièrement visité ? » une question qui restait en suspens avant :

_ « Oui, nous n’avons pas les moyens de le surveiller tout le temps », dit-il froidement et d’un ton agacé.

Je me tus un instant avant d’être intriguée par la présence d’un sac à dos boueux, posé là, au milieu des bouteilles de bière blanchâtres. Il semblait plus récent que le reste des effets que l’on pouvait trouver ici. J’appelais Sarah qui attira toute l’équipe. On l’ouvrit et on y trouva deux caméras, un carnet, une bouteille d’eau encore scellée datant de l’an passé, un trousseau de clé avec un pendentif « t’es le boss » et d’autres effets. J’étais très étonnée mais je n’avais pas de doute, c’était les affaires de Romain. Petrov s’empara du sac et le fit mettre dans la voiture pour analyser les images des caméras. Je contestais cette initiative, prétextant que l’enquête était sous l’égide d’Interpol. Après avoir lâché un sarcasme puis un rire jaune en me faisant comprendre que j’étais ici l’invitée obligée, Petrov me demandait de bien vouloir ne pas gêner la procédure réglementaire ainsi que les habitudes de ses lois. Je n’eus d’autres choix que de me plier à ses contraintes dominantes, lesquelles le confortaient dans son autorité. L’homme est ainsi, il marche droit, il lui faut non pas l’approbation de l’autre mais sa soumission quand il est investi d’un pouvoir. Je sentais alors de la joie secrète dans son cœur et il devint paternaliste avec moi, me touchant l’épaule en me disant d’un ton plus doux : « vous comprenez ». Je ne compris rien mais je demandais à voir les vidéos des caméras et à en obtenir un double. Il grommela « bien sûr ».

Nous continuâmes et arrivâmes au manoir. On sortit dans le hall qui était dans un délabrement si avancé que la nature avait fait de ce lieu son habitat privilégié. Je voulus enquêter dans tout le manoir. Petrov m’affirmait qu’il ne valait mieux pas, que l’endroit était habité par de drôles de créatures. À ces mots je restais stupéfaite par sa réaction et j’ironisais amèrement que le soldat tué à l’entrée avait certainement été le fait d’un « esprit dérangé ». Ce jeu de mots dégoûta tout le monde, même Sarah. Petrov exaspérait de mon humour ou d’avoir oublié un fait aussi grave, se mit à vouloir trouver le coupable. Selon lui, il était possible qu’il soit dans la ville abandonnée à 25 kilomètres d’ici. Des gens vivaient encore là-bas reclus dans la solitude et le sectarisme, un repaire de criminels en fuite.

Circeenne

Sous-sol VIII

Je vis Petrov au bout d’un couloir qui discutait avec deux hommes en civil, le teint très sérieux. La scène avait quelque chose de très lugubre. La lumière artificielle s’exerçait au-dessus du triangle qu’ils formaient. L’un était adossé au mur se caressant le menton, très à l’écoute de ce qui se disait, les deux autres parlaient au centre du couloir. Ils usaient de leur main à mesure qu’ils s’exprimaient à tour de rôle. Le fond du couloir était plongé dans une profonde noirceur. La pluie lumineuse mettait en avant ces personnages qu’on aurait cru être tout droit sortis d’une peinture de Hopper. Il l’aurait probablement nommée : solitude mélancolique en parlant de ma démarche lente que l’on verrait du point de vue de Petrov, me faisant face. M’ayant remarquée, il me fit un signe de la main pour m’indiquer de patienter et prit un des hommes par le coude pour l’inviter dans l’angle où ils s’isolèrent de ma vue. Seule la personne dos au mur resta là à me fixer d’un regard que je dirai perplexe. Une chaise trônait en compagnie d’un banc où je m’asseyais sous le regard inquiet de l’individu qui penchant cette fois-ci la tête comme pour me voir autrement. J’attendis gênée ainsi une vingtaine de minutes, après quoi je le vis saluer les deux hommes et venir vers moi d’un pas pressé. Il s’excusa de m’avoir fait attendre et plaisanta sur les hommes d’affaires dont l’ambition se borne à l’argent. Il me raconta rapidement que leur projet voulait bénéficier d’une couverture militaire pour une nouvelle forme de tourisme qui se veut être palpitant, chargé émotionnellement en visitant des lieux insolites comme une ville désertée après une catastrophe nucléaire. Aux yeux d’un voyageur encadré, guidé et désœuvré, l’armée accentuerait l’imaginaire que l’on souhaite prêter aux lieux. La visite deviendrait immédiatement quelque chose de singulier, menaçant, impérieux. Le silence de la présence du soldat paraîtrait être une dialectique qui affirmerait la tragédie de la catastrophe en même temps que l’exclusivité de se voir déambuler ici, là ou jadis des gens moururent atrocement. Marcher dans ses pas, se sentir en danger et bénéficier d’une protection, c’est se voir attribuer un pouvoir qui fait de vous un homme qui compte. Finalement peu importe l’histoire, seule compte l’émotion que l’on sait en extraire, et avec, l’argent que l’on génère dans la stimulation que l’on provoque. Cette réflexion me fit aborder le sujet qui nous préoccupait, deux morts pouvant être en lien. Je demandais une visite du sous-sol de la bâtisse. Après un lourd silence qui me fronça mes sourcils et m’incita à demander autrement, je pus obtenir de m’y rendre demain à la première heure. Cependant il semblait qu’il y avait un « mais » consubstantiel à l’acquiescement de Petrov. Il ne dit rien. Je fus inquiète et restai avec ce mauvais sentiment toute la nuit.

Je rejoignis Sarah dans la chambre que j’avais surprise dans le noir devant l’écran de son ordinateur. Elle leva la tête comme embarrassée et m’accueillait avec un sourire de circonstance. Je pris place près d’elle, voulant voir ce qui la captivait tant et je ne vis qu’une furtive alternance lumineuse. Elle avait changé d’interface. En bonne femme ou en bonne flic, je lui demandais ce qu’elle faisait et me répondit vaguement : « rien de spécial, j’erre sur le net. Petrov, ça a donné quoi ? ». Soupirant je fis la même réponse, « rien, il nous balade ». Je gardais le silence sur les deux hommes que j’avais remarqués. Sa main se hasarda sur ma cuisse qu’elle caressait. Fatiguée, j’étalais mon dos sur elle en contemplant le faux plafond. Sa position sur le flanc m’incommodait.

_ « Tu vas dormir habillée ? »

_ « Ce ne serait pas la première fois »

_ « Attends, je me range, pousse ton corps »

_ « Je suis trop lourde, lève moi »

Une pique aux côtes et un spasme me mirent debout aussi promptement que je l’eus sentie.

Je me déshabillais avec une lourde paresse en ne gardant que les sous-vêtements puis m'ajustais près d'elle. Ma peau frôlait la chaleur de la sienne.

_ « J’aime ton parfum » me dit-elle sur un ton enjoliveur avant de poser sa tête sur ma poitrine. Entre elle et moi, il y avait très peu d’amitié, une bonne dose d’amour maternel, un brin d’inceste, un fort lien platonique mais surtout un je ne sais quoi de saphique. On échangeait quelques baisés innocents, des tendresses et on s’évanouissait dans le berceau tiède des regards lumineux. La fatigue m’avait crucifiée. Me remarquant dans cet état, elle m'engourdissait en me murmurant à l’oreille toutes sortes de gentillesses dont la fièvre des mots qui irradiait cette zone sensible, illumina en moi une envie d’éternité.

Je vis ainsi les heures passées sans en sentir l’effet. Je me levais alors pour boire une eau fraîche en prenant soin de ne pas la réveiller. J’ouvris la porte de la chambre, longeai l’immensité d’un couloir taché de sang brunâtre à la limite du noir. Je vis des araignées qui nichaient au plafond et des fenêtres brisées. Je marchais dans ce liquide qui me montait aux chevilles. Un homme à l’allure forte me prit par la main férocement et me jeta par la fenêtre où je tombais dans les filons d'une toile géante et collante dont je pus me libérer qu’avec peine. Subitement, je m’enfonçais avec terreur dans une forêt vivante, cherchant à me happer où que je fus. Je trouvais finalement un refuge derrière cette porte de fer calcinée où je vis sur le revêtement de l’intérieur du couloir des signes sataniques. Un homme fut assis au fond d’une pièce emplie de bougies crasseuses. Il tuait tranquillement des araignées nombreuses avec un calme plus effrayant que celui provoqué par ces animaux dont les crochets étaient proéminents. Il se tournait vers moi, je ne vis aucun visage, se leva et se précipita vers moi…

Le réveille retentit à 06 h 00… L’angoisse était terrible au réveil, je fus estomaquée par l’horreur de ce qui s’était produit dans mon imagination. J’avais un très mauvais pressentiment quant à la suite des événements.

Circeenne

Sous-sol VII

Petrov ordonna d’appeler une ambulance. Je parlais en même temps que lui pour dire d’éviter de marcher tout près du corps afin de relever d’éventuelles empreintes. Personne ne tint compte de ma suggestion ou presque. Les soldats commençaient à regarder divers éléments dans et autour du véhicule. Sarah était partie avec deux hommes vers la forêt d’où nous étions venus. Ils ne remarquèrent aucunes traces autres que celles que nous avions faites en venant. À leur retour, un violent éclair projeta furtivement sur nous une lumière bleu électrique, suivi d’un tonnerre assourdissant qui déchira le ciel d’où se déversait avec une force cataclysmique, une eau froide et vive. L’eau ruisselait sur nos visages et eut tôt fait de nous tremper en peu de temps. Le sol devenait de plus en plus visqueux et une odeur désagréable me vint de je ne sais où. Cependant, je m’approchais pour voir de plus près ce corps qui la bouche et la gorge ouvertes s’emplissaient d’eau, diluant le sang qui s’écoulait dans une rivière pourpre vers une plaque d’égout non loin. Je fis la remarque à Petrov que l’individu ayant commis cet acte ne pouvait pas venir de la forêt s’il n’y avait pas de traces. Je me basais certes sur de fugaces observations avant la pluie mais mon intuition émettait l’idée que le tueur aurait pu venir de la forêt par les galeries s’il connaissait l’endroit, et aurait donc pris une entrée extérieure. Au vu des usages de cet endroit, il me paraissait logique qu’il existât non pas une mais plusieurs issues de secours. L’individu aurait ainsi cheminé par le manoir depuis la forêt. De plus, la position du corps m’interpellait. Je continuais d’expliquer à Petrov le fait que ce jeune homme se trouvait à environ deux mètres de la portière côté conducteur, et que la radio diffusait encore sa mixtape qu’il écoutait faute de compagnie. Ce qui indiquait qu’il était sorti de la voiture à un moment donné, car comment égorger quelqu’un dans son siège sans qu’il ne se défende. Je fis remarquer que son arme était d’ailleurs dans son holster. Il avait été alors surpris. Et étant donné que la jeep était garée en bataille par rapport au bâtiment, il aurait donc vu venir une personne sortant du manoir. Car si le tueur était venu par le côté passager, il ne l’aurait certes pas vu mais aurait laissé des traces sur le sol. D’après Sarah, il n’y avait rien, ni pas ni pneus autres que ce qu’on a laissé. J’en déduisais alors que ce jeune soldat avait dû se rendre vers l’individu qu’il avait vu et engageait une conversation ou du moins c’est ce que laissait croire ce mégot de cigarette que l’on trouvait plus loin dans la pelouse. D’un geste, Petrov analysa le mégot et me regardait étrangement. Petrov me demandait alors d’expliquer comment ce soldat aurait pu se faire tuer sans se défendre. Je répondais qu’il devait connaître probablement la personne ou que celle-ci était d’apparence à faire confiance. Il me dévisageait d’un air très supérieur et en me présentant le mégot devant les yeux, ajouta : « ou alors c’est une femme. » Il y avait en effet du rouge à lèvres sur le filtre, le même que celui que je portais. Je ne savais pas quoi dire. C’était impossible qu’une femme vienne à bout d’un homme aussi grand et pesant au moins 90 kg.

Petrov demandait à chaque groupe qui s’était absenté plus d’une demi-heure. Dans celui de Sarah, ce fut un soldat qui éprouvait un besoin pressant mais il n’excéda pas une quinzaine de minutes en ayant stoppé le groupe qui l’attendait non loin de lui. Dans celui de Petrov, aucune personne ne portait du rouge à lèvres et ne s’était absentée. Dans le mien, c’était moi. Je m’étais absentée pour observer des arbres et avais bifurqué vers le bunker où j’avais appelé Petrov. Celui-ci me demandait alors de bien vouloir procéder à une analyse comparative dès notre retour, chose à quoi je ne m’opposais pas bien que je fusse très amère d’être suspectée. En attendant l’ambulance qui arrivait, je demandais à Petrov de pouvoir aller photographier quelques éléments à l’intérieur et prélever du sang séché que nous avions précédemment vu. Je m’y rendis sous bonne escorte. Entre-temps, nous recevions un appel radio nous indiquant que les tests ADN corroboraient. La victime était bien Romain.

De retour, je fus conduite au centre de détention provisoire de la police militaire qui m’interrogea pendant des heures durant et préleva ma salive. On me mit la pression sans rien lâchée et je me sentais coupable malgré moi. On me posait un tas de questions, sur mon enfance, mon célibat, mon chat… mais aussi sur le document que j’avais découvert. J’étais contrainte de collaborer pour éviter davantage de soupçons. Je le leur ai donc remis sans qu’il me fût donné de justification en lien avec la mort du jeune homme. Trois jours plus tard, on confirma, l’ADN était bien masculin. L’individu avait ainsi voulu brouiller les pistes. Petrov était venu s’excuser mais je me montrais compréhensive. J’expliquais que cela devait être planifié et que le meurtrier pouvait savoir qu’il y avait des femmes qui enquêtaient ici. Il devait être parmi nous, en ces murs. Petrov n’était pas d’accord. Il connaissait les gens de cette base mieux que quiconque mais il n’excluait pas l’idée. Il me fit remarquer que l’individu aurait bien pu fausser l’enquête sans savoir que Sarah et moi étions présentes. En effet, cela faisait sens. Reste à savoir si ce meurtre est en lien avec celui de Romain et si le meurtrier était là, tapis dans l'ombre.

Sans tarder vers 17 h 30, je me rendis au complexe hospitalier de la base pour connaître les causes et circonstances de la mort de Romain. Le médecin m’expliquait qu'il était difficile d'établir un constat objectif tant le corps avait été altéré par le temps mais il semblait être persuadé que la mort avait été provoquée par une importante perte de sang liée à une saignée. Mais nous n’avions pas trouvé près du corps une flaque séchée ou une marque évoquant ce que j’ai pu voir pour le soldat. Il avait été donc tué ailleurs. Sûrement l’endroit où Sarah avait vu une tache de sang. Le médecin m'indiquait encore qu'il manquait des organes, le coeur, un rein, les yeux et la langue et les testicules. L'ablation était précise selon lui et n'avait pas laissé de marque sur la charpente osseuse. L'expérience d'une personne qui était savante. Je le remerciais et m'en allait voir Petrov.

Circeenne

Sous-sol VI

Nous nous enfonçâmes avec précaution dans la forêt où la bruine nous surprit. Nous nous arrêtâmes tous les dix pas pour scruter l’environ à l’aide de nos torches mais la visibilité était très mauvaise et le sol glissant. Il m’arrivait de finir sur la cuisse en foulant une mousse trop humidifiée. Malgré les conditions, nous continuâmes à avancer. Je découvris alors une sorte de fosse naturelle qui serpentait sur plusieurs mètres et jusqu’à disparaître dans le brouillard. Je me disais qu’autrefois, elle aurait pu être le berceau d’un ruisseau mais il n’y avait pas de traces passés d’un possible cours d’eau. De grands arbres bien distancés en délimitaient le pourtour. Leurs plus larges racines sortaient de terre pour former des arcs épais qui crochetaient ce dénivelé où quelques pierres lourdes avaient trouvé un refuge hasardeux. Je n’avais pas vraiment de connaissances topographiques pour pouvoir être catégorique sur mon jugement mais à regarder de plus près, cet endroit, me paraissais trop régulier et à taille humaine pour avoir été moulé par la nature. Bizarrement cela m’évoquait une tranchée. Je posais alors la question à un des soldats s’il y avait eu ici des combats durant la seconde guerre mondiale, il me répondit avec un air dubitatif qu’il n’en savait rien. Je n’insistais pas davantage et on suivait ce chemin en regardant dans toutes les directions sans en voir la surface. Je suggérais donc de former une ligne de marche de sorte à pouvoir ajouter à notre champ de vision les deux côtés manquants de la surface. Nous marchâmes ainsi longuement.

Par moments, je laissais aller le groupe en m’attardant sur ces arbres gigantesques et massifs qui ajoutaient de l’ombre à l’obscurité. J’y jetais mon rayon de lumière de la base à la cime pour n’y voir que des paréidolies subtiles mais surréalistes. Ces formes menaçantes avaient l’air de mettre en garde qui s’aventurerait ici pour troubler le repos des esprits. Je devenais subitement très superstitieuse et mon imagination s’élançait dans divers scénarios horrifiques. Transi par des sentiments désagréables, je me mis à rejoindre les autres au pas de course.

Sur le point de les rejoindre, la cavité perdit subitement de sa profondeur et attira net mon attention. Je vis sur ma droite, légèrement plongée dans la brume diffuse, un enfoncement quadrilatéral bien en évidence mal épuré par la végétation qui lui avait donné une épaisseur veloutée. Ce me parut très étrange et mon doute quant à l’aménagement humain de ce terrain s’amenuisait. Pour être sûre, il me fallait voir de plus près. Avec mon genou et en m’aidant d’une racine froide et mouillée, je me hissais en dehors de cette cuvette. J’avançais dans un espace quasi lunaire. Aucun bruit, aucun animal, c’était comme un vide profond et effrayant où seul la bruine clapotait sur les branchages et le sol velu.

À mon grand étonnement je remarquais que l’enfoncement était bien une structure immergée. Cette forme particulière ne pouvait être que celle d’un bunker. Mais il n’y avait aucune entrée seulement quelques meurtrières oblongues. Il y avait certainement d’enfouie une ramification de galeries. Je saisis mon talkie et m’adressais à Petrov pour mieux comprendre l’histoire liée à cette région. Il me répondit que le propriétaire avait fait construire un abri pour se protéger contre une attaque nucléaire. Je fus très étonnée et je réfutais ces propos en affirmant que ce n’était pas assez profond pour cela et qu’il y avait des meurtrières, éléments militaires servant à éliminer l’infanterie. Il fut vague et me pria de ne pas m’éloigner de l’objectif. Mécontente, je demandais à savoir, j’enquêtais sur un meurtre dans une zone militaire et je fus catégorique. Je ne voulais pas que l’on me cache des choses. Ce manoir ne devait pas en être un. Je lui parlai alors du document que j’avais initialement trouvé sur le corps de la victime. Après un soupir, il restait silencieux et attendait la suite de mes propos. Je sentais son agacement et cela a calmé mes ardeurs. Je repris avec douceur que le meurtre pouvait être en lien et que je n’étais pas là pour troublait les affaires intérieures du pays, mais une enquête biaisée ne peut pas être une enquête efficiente. Il m’expliquait alors que ce terrain est en effet un terrain militaire classé top secret durant la guerre froide et servait de base tactique de lancement de missiles balistiques contre de potentiels ennemis européens ou situés outre-Atlantique. Le bâtiment avait des allures de riche habitation afin de tromper les avions espions. Je le remerciais de ces éléments et demandais à pouvoir m’introduire à l’intérieur. Il se peut que Romain y ait pénétré et laissé ces effets personnels, car il avait l’habitude de passer la nuit dans les lieux insolites qu’il visitait. Petrov refusait fermement, assez pour que je m’avisasse de toute récidive. Un long silence radio mima une guerre de position. Je réfléchissais et repris en argumentant qu’il fallait que nous travaillions conjointement pour résoudre cette affaire au plus vite sans quoi la famille de la victime ne pourra jamais faire le deuil, sans trop de succès. Mais Petrov fut plus sensible à l’idée que l’Europe sera certainement solidaire envers l’Ukraine quand la Russie irait encore presser quelques territoires obligés de l’époque soviétique. Elle se montrerait ainsi reconnaissante. Petrov se tut et me priait d’attendre un moment, il allait en référer à ces supérieurs.

Quelques longues minutes plus tard et sous certaines conditions que j'acceptais, Petrov m’annonça qu'il me guiderait dans ces galeries souterraines mais que je devrais m'abstenir de toutes photos.

L'orage se mit à mugir et il fallait interrompre la recherche à l'extérieur, la pluie nous y aura contraint dans tous les cas. Le vent se levait et agitait les branches des arbres qui semblaient vouloir nous envouter dans une danse lourde et lente.

Nous nous regroupâmes avec énergie vers l'avant du bâtiment où nous fîmes l'amère découverte d'un soldat sauvagement égorgé. Une énorme flaque de sang brune gisait sur une terre mâchée par la pluie.

Nous étions tous stupéfaits...

Circeenne

Sous-sol V

Sarah dormait encore quand le réveil se mit à vibrer nerveusement. D’un coup imprécis et brusque, j’y mis fin. La lune avait disparu. Il gisait dans la chambre un silence bleuté et une vapeur de souvenirs étranges. J’étais restée quasiment éveillée toute la nuit en regardant le plafond, songeant aux soupirs rêveurs de Sarah ou en m’attardant les yeux fermés sur un bruit extérieur de provenance inconnue, parfois les pas lents et crépitants d’une sentinelle sur un gravier voué à signaler la présence d’un individu. La nuit ne m’avait été d’aucun repos, elle me paraissait lourde et caféinée. Je me sentais groggy et nébuleuse mais je ne voulais plus dormir. Derrière les rideaux, on distinguait l’allumage progressif de réverbères jaunâtres et l’extinction des projecteurs de sécurité. Cette technique permettait de faire croire à un changement de garde dans la base mais je restais sceptique quant à son efficacité. La chambre n’a ainsi pas été plongée dans les ténèbres naturelles tout le long de la nuit mais avait baigné dans une sombre lumière artificielle. Je sortais lentement de la couverture en restant assise au bord du lit. Ma tête était pesante, je voulais la soutenir avec toutes mes mains avant de me raviser pour saisir mon téléphone qui affichait 05 h 11 et trois e-mails. Je me décidais à prendre une douche froide avant toute action m’impliquant dans ce monde. Je me dis qu’il fallait réveiller Sarah qui dormait paisiblement. J’hésitais à lui mettre la main sur son épaule découverte et luisante. Je finis par le faire, elle se mit à se tortiller mollement en prenant une inspiration profonde. Je me dirigeais déjà vers la douche en me déshabillant. J’allumais la lumière blanchâtre de la chambre qui était brutalement étincelante.

L’eau glacée me mit d’aplomb et acheva de me sortir de la pénombre. Tous mes sens se mirent à retrouver instantanément leur vigueur fonctionnelle. Je ne pris pas le temps de m’attarder et en serviette je vis Sarah qui avait déjà l’œil vif. On se regardait furtivement sans se parler. Elle me succéda dans la douche en me frôlant la peau. Je suivis passivement son élan avant de me décider à me changer vu l’heure qui s’approchait du rendez-vous.

Pour cette fois, nous devions suivre les consignes vestimentaires liées à la sortie sur zone contaminée afin de se protéger contre les radiations. Je n’y croyais pas trop… Mais à Rome faisons comme les romains, me disais-je. Je revêtais ainsi une sorte de combinaison légère, gris-vert foncé, qui avait l’élégance militaire des forces spéciales. On se sentait plutôt à l’aise à l’intérieur. Sarah me surprit avec une remarque sur la moulure de mes formes qui semblaient être mises en évidence. Ce pourquoi d’ailleurs j’étais très dubitative quant à la qualité salvatrice d’un tel vêtement. Je lui répondis de se dépêcher chose à laquelle elle s’exécuta promptement. Nous n’évoquions pas l’événement de cette nuit, comme si nous faisions semblant de l'oublier. Nous ne paraissions pas mal à l’aise mais on ignorait volontairement le sujet. Habillées, la chambre rangée, nous traversâmes le même endroit que pour se rendre au mess avec silence et énergie.

Dehors le ciel froid et terne semblait promettre une lourde averse. Nous rencontrâmes Petrov qui avait un air plus grave qu’hier. Nous échangeâmes quelques salutations, il nous ouvrit la porte du réfectoire qui était à moitié rempli. Des officiers nous regardaient paresseusement quand d’autres discutaient déjà avec entrain. Nous rejoignîmes la queue, prîmes un bol de café, du pain, du beurre, des raisins et du miel pour ma part, les autres prirent des céréales. L’enfance n’est jamais trop loin ou c’était moi qui vieillissais. Petrov me fit remarquer qu’il y aurait quelques changements météo, la pluie viendrait plus tôt que prévue et cela gênerait l’enquête. Nous commencerons donc par investiguer à l’extérieur dans le pourtour du manoir.

06 h 45 nous embarquions dans les jeeps. Petrov était avec nous en tête de convoi. Trois voitures quittèrent ainsi la base et s’engouffrèrent dans la brume matinale. Nous roulâmes plus lentement que d’habitude, on ne voyait rien à 5 mètres. Bringuebalant tout le long du trajet, j’en éprouvais la nausée. Je me consolais avec la deep house qu’avait mise Petrov à faible volume, suffisamment pour que le moteur soit plus perceptible que sa mixtape. Cela m’étonnait de lui. Il fallait bien qu’il se divertisse aussi. J’imaginais malgré moi des vacances dans un bleu topaze, en voyant des surfeurs, des vagues et boissons fraîches. Mais cette image m’a vite rappelé que je n’aimais pas la stupidité superficielle de la Californie peuplée de blonds imbéciles heureux. Cette pensée me fit admettre que j’étais vieille fille et que je méritais mon chat, mes livres et mon thé du dimanche. Je soupirais à en attirer l’attention de Petrov qui me lançait un regard en me demandant si ça allait. Je répondis que oui et tournais la tête vers l’épaisseur du brouillard qui nous enveloppait. C’était effrayant et excitant à la fois.

Sur la banquette arrière, Sarah discutait depuis le début avec les deux soldats. Ils évoquèrent une diversité de sujets que je ne saurais tous les énumérer. Ce qui m’a marqué ce sont les gâteaux de la mère d’un des soldats. Ils semblaient promettre un vrai régal, Sarah avait noté la recette, je le lui demanderai.

Nous arrivâmes enfin après 55 minutes de route humide fracassée par l’érosion. L’endroit semblait tout droit sortir d’un film d’horreur. Le manoir était à peine visible sur sa façade où la lumière des phares accentuait la réverbération et rendait l’environnement atrocement brillant. J’avais peur de me perdre ici. Parfois un oiseau me surprenait et me rendait nerveuse. Je devais cependant me concentrer afin de travailler méthodiquement. Nous nous répartîmes donc la tâche. Nous avions espoir en le lever du soleil qui devrait bientôt nous aider.

Le mysticisme de l’endroit me fit comprendre pourquoi tant de symboles ésotériques et sataniques avaient été trouvés ici. Il n’y avait qu’à regarder autour de soi pour être subjugué par cette atmosphère lugubre, emplie d’un reflet du monde des enfers. Ce calme, ce sol collant, cette végétation difforme, ces ruines fissurées et éventrées par endroit, cette odeur de cimetière et ce vent léchant la cime des arbres, masquaient une hostilité dans une ombre invisible. Le diable habitait ici.

Pour travailler efficacement nous nous séparâmes en trois équipes de quatre selon un plan cardinal. J’eus le côté est du manoir, Sarah prit le côté ouest et Petrov irait au sud. Un soldat restait à la devanture pour garder les véhicules et être au contact de la radio. L’investigation pouvait commencer.

Circeenne

Sous-sol IV

Prêtes, nous nous rendîmes pour le dîner au mess, d’un pas lassé et lourd. Nous traversâmes un couloir vitré qui permettait à la lumière naturelle d’éclairer le passage. Ensuite, nous descendîmes avec fracas des escaliers métalliques où l’obscurité s’abritait. Il fallait encore ouvrir une porte qui débouchait sur une cour et c’est là que nous vîmes la lune dont le rayonnement était quasi solaire, avant d’arriver devant le réfectoire qui était vidé de son tumulte quotidien. Nous étions les premières, et seules, on savourait ce ciel immaculé, cette brise rafraîchissante et ce silence reposant aux abords de la forêt qui nous guettait au loin, du haut de ses séquoias. Les officiers ordinaires s’étant déjà restaurés, il ne restait que le personnel d’entretien qui bourdonnait à l’intérieur en agitant des chaises, empilant des assiettes, passer d’un endroit à l’autre et attendait avec impatience les retardataires que nous formions. Nous mangions ainsi en derniers en compagnie de Pétrov et quatre autres de ses hommes qui suivirent peu après. Je pris le temps de les dévisager du coin de l’œil. Leur apparence austère accentuait la rigidité de leurs traits musclés. Le stoïcisme, le vrai, était là, dans chacune des interstices de leurs rides. Ces hommes ne devaient pas avoir de plaisirs autres qu’un sommeil réglé de cinq heures, une nourriture fade mais suffisante pour le maintien des fonctions de l’organisme, et l’amertume du café autour d’un ordre de mission. Leurs physionomies m’empêchaient de pouvoir les croire rire ni même pleurer. Ils me semblaient insensibles à toutes émotions. Je pensais cela à cause d’un je ne sais quoi qui vous sort du cœur, comme du chapeau d’un prestidigitateur, une intuition infaillible lorsque les mots ne savent pas dire ce que la vue décrit. Mais puisque tous les hommes ont un cœur chaud même lorsque le visage est froid, j’étais alors persuadée qu’ils devaient compenser la perte de la vie émotive par un savant transfert en la figure de Petrov, en qui ils percevaient certainement un parangon éternel du père protecteur dont la bonté paternaliste les a soumis par la force du respect et de la reconnaissance, et agirait comme une sorte d’abnégation de soi pour une famille harmonieuse et idéalisée qu’ils constituaient. Il est vrai que l’amour vous emplit ainsi le cœur d’une humilité mystique où la pleine satisfaction de ce bonheur que vous recevez ne laisse aucune place à la superficialité du besoin matériel et sensuel. En définitive, c’est peut-être cela l’amour, être comblé sans ne plus avoir à ressentir les impulsions erratiques du vide. Ils étaient comme des fils spirituels dont l’attitude représente celle de leur maître, rigoureuse laissant un parfum d’efficacité dans l’allure de leur démarche silencieuse, cette posture qui impose le respect au passage d’un homme qui ne parlerait que pour dire une chose utile, déterminé dans le regard et ferreux dans sa complexion. J’étais moi-même subjuguée et Sarah commençait à en douter, elle me pinça le bras pour me demander de revenir sur terre. J’évitais de réagir car ne pouvant tout expliquer, je me laissais accuser d’une chose dont j’étais innocente mais le repas allait occuper nos esprits un temps.

Une viande rouge, des légumes verts, quelques pommes de terre, une tarte aux fruits et du vin, voilà tout le repas. Je me contentais des légumes et de la tarte, à l’étonnement d’un Petrov qui ne tardait pas à se moquer du sexe faible exprimant qu’en ces latitudes, je ne survivrai pas à l’hiver si je ne consommais ni alcool ni viande rouge, ni même pommes de terre. Je rétorquais par le sourire, ne sachant pas vraiment quoi dire et n’ayant ni la volonté ni le courage de m’emmêler dans une discussion perdue d’avance, je rebondissais sur le programme de demain. Petrov reprit alors son sérieux et me proposait de nous rendre de bonne heure pour réaliser le prélèvement manquant car on annonçait pour midi de la pluie et des orages violents. Il fallait également que nous puissions investiguer aux alentours, des éléments nous avaient sûrement échappé. Le reste de la discussion abordait notre motivation à faire ce métier ingrat et rugueux. Sarah s’était empressée de répondre, devançant ma lenteur balbutiante. Elle expliquait qu’en ce qui me concerne, je n’avais pas vraiment choisi ma voie et que je suivais une destinée familiale un peu comme une sorte de fatalité. Ce n’était pas faux, je n’avais pas eu à choisir, les circonstances m’avaient choisie. Quant à elle, elle avait fait toute une tirade sur l’excitation et la richesse de cette vocation qui lui promettait une carrière instructive sur le genre humain pour lequel elle vouait une vraie passion. Elle avait cité Balzac pour référence et voulait comprendre l’homme dans sa plus misérable condition où le crime rabaissait. C’est ainsi qu’elle avait passé le concours de sous-officier de la gendarmerie, avait été reconnue pour son intérêt envers les enquêtes judiciaires et avait pu être détachée pour rejoindre mon service de lutte contre la criminalité sectaire. Je soupirais face à tant d’enthousiasme, notre taux de résolution ne dépassait pas les 32 % ce qui n’était déjà pas si mal pour des affaires classées au niveau national. Mais le faible budget dont nous étions dotés et la vétusté des locaux et matériels vont bientôt avoir raison de ses idéaux. La jeunesse s’élance dans la vie avec des pâturages de rêveries que la société jaunie. J’étais simplement heureuse de la voir chaque matin motivée et venir le sourire aux lèvres. C’est ce qui m’avait manqué, le rire innocent, le regard pétillant, un cœur ensoleillé malgré les nuages acides de la vie. Petrov se montrait très bavard et joyeux. Le vin semblait redonner de l’éclat à l’austérité. Je me joignais à eux dans un rire distant. Et nous finîmes par nous donner rendez-vous à 6 h 00 dans la cour pour déjeuner et partir dans la brume matinale.

Nous retournâmes dans nos chambres égayées. À l’extérieur le froid était plus perceptible et de la buée avait commencé à s’installer sur les fenêtres. Sarah semblait un peu éméchée et avait un comportement plus excité que d’ordinaire. Nous étions seules dans cette aile du bâtiment et elle s’imaginait toute sorte de fantômes et autres superstitions liées aux phases lunaires qui nous guetteraient cette nuit. J’avoue que l’extérieur de notre chambre donnant sur la forêt, la lumière lunaire et le silence y pénétrant, créaient une sale atmosphère, assez glauque pour nous dont le crime était le métier. Nous nous allongeâmes cependant et nous nous laissâmes emporter par le silence avant que sa main ne rejoignît la mienne sans que j’en comprenne le sens. Gênée, je la retirais doucement et vis son regard plongé dans le mien. Je me tus un instant. Elle expirait doucement et se mit à ranger ma frange en disant que j’étais une femme fatiguée et usée par mon travail, qu’il fallait apprendre à vivre autrement, se séparer de son chat, avoir une vie émotionnelle, cesser de s’interroger sur de lugubres énigmes et m’enfumer dans la solitude. Ce qui m’impressionnait chez elle, c’était son intelligence intuitive, son art à lire l'indicible. Elle m’avait percée à jour. Derrière ma carapace torréfiée, formelle et rigide, il y avait une femme qui rêvait d’amour et de douceur. Sa main était très douce, elle jouait avec mes doigts en dessinant des cercles imaginaires. Je n’osais pas la bouger tant j’étais agréablement surprise. Je manifestais alors mon incompréhension avec un ou deux rires nerveux et une phrase maladroite un peu comme "ca t'amuse ?". Et ce silence nonchalant qui dans son visage à demi éclairé, légèrement incliné, la chevelure relâchée, dégageait une vraie chaleur. Il s’approchait comme une ombre, tout doucement. Ce fut d'abord un soupir près de l'oreille puis un baiser sur la joue, très tendre, très pulpeux, puis mes lèvres qu'elle frôlait. Elle jaugeait précautionneusement ses baisers en regardant attentivement ma réaction tout en tenant ma main. Je ne pouvais rien dire, je ne sentais aucune force de résistance en moi, j'étais à la fois charmée par tant de profondeur dans le regard et tant de tendresses sincères en même temps que je me savais être la victime d'une de mes faiblesses. Je me laissais emporter par la vague, c'était tiède, mou et indolent. Elle descendit ainsi, progressivement, baisers après baisers, sur la veine jugulaire qu'elle mordillait en y laissant un peu de rosée d'amour.

C'est à ce moment précis que je me brusquais pour mettre un terme à un élan que je ne maitrisais plus. La force me revint à la main, je la repoussais en lâchant un mot bref "Ca suffit !". D'un regard élevé, elle essuyait ses lèvres avec sa langue et me répondait simplement, "bonne nuit". J'en avais eu le frisson. On se mit dos à dos, la lumière lunaire sur ma face, je songeais longtemps avant l'aube à ce moment de disruption dont je n'avais jamais eu l'expérience.

01 h 05 du matin... Il faut que je dorme.

Circeenne

Sous-sol III

Sarah me réveillait délicatement en secouant légèrement mon épaule tout en me murmurant que nous étions arrivés. Groggy, je décollais alors ma joue pâteuse de la vitre d’où je voyais mal mon reflet. On ne voyait rien au loin, si ce n’est une intrigante masse noire accentuée par l’intensité des rayons de lumière que diffusaient les projecteurs depuis le mirador. J’ai pu remarquer cependant l’inscription cyrillique doublée de sa traduction en anglais, sur un panneau blanc rouillé posé devant le poste de contrôle : « Slow down, Dityatki check point ». Un jeune soldat, assez maigre pour sa taille, muni d’une vieille kalachnikov, arrivait avec dynamisme la cigarette à la bouche. Il s’était arraché péniblement d’une conversation animée, probablement sur l’émission sportive qu’une télé cathodique affichait encore autour de ses compagnons criards. Il s’avançait en riant au niveau du chauffeur, la tête en direction de ce qui lui avait été dit. Une blague lui a sûrement été adressée. Il rétorqua d’un geste vulgaire avant de reconnaître Petrov sur le siège passager qui s’impatientait. Il changea subitement d’attitude et se montrait plus formel. Un signe de la main agitée et la barrière rouge et blanc s’éleva promptement. Il salua et nous partîmes.

Quelques virages et nous nous arrêtâmes devant un bâtiment qui nous accueillait le temps de l’enquête. On nous invitait à dîner au réfectoire pour 20 h 00, en attendant Petrov allait faire un rapport à sa hiérarchie sur le déroulé de l’après-midi. Sarah profitait de cette heure qui nous restait pour se prévoir une douche, ce que j’imitais avec conformisme.

La chambre était telle que nous l’avions laissée, froide et austère. J’avais oublié ce lit bancal qui m’attendait pour me tourmenter une nouvelle fois. Qui a pu concevoir un matelas aussi dur et rugueux que le béton lui-même. Voyant ma détresse, Sarah me persuadait de me joindre à elle. Elle me montrait la qualité de son lit et me fit remarquer avec ironie que nous étions toutes les deux assez lourdes pour pouvoir être supportées comme un seul homme. Je me résignais à son idée pendant qu’elle disparaissait sous la douche. Je lui lançais déjà un « dépêche-toi ! » qui n’eut pas d’écho, tant elle n'en fait qu'à sa tête.

Durant ce moment vide et calme je songeais à la victime. Était-ce bien celle que nous cherchions ? Il me fallait rouvrir son dossier. Romain Legendre 25 ans, un français en mal de sensations fortes qui voulait être toujours là où le tourisme n’irait pas. Avant de partir il avait reçu une sorte de menace, une lettre tapuscrit. Sa mère m’avait alors confié que Romain en avait ri et que lui et ses amis jouaient à s’envoyer de drôles de lettres anonymes, souvent douteuses. Je me souviens encore de la teneur des paroles, très crues et sexuellement orientées. Il y avait un arrière-goût de domination sexuelle. Mais elle faisait bien référence à son voyage en Ukraine en affirmant qu’il y trouverait « une petite mort » pendant la sodomie qu’il recevra. Était-ce une référence au plaisir ou un scabreux jeu de mot ? A ce stade, on ne devait rien négliger.

Quoi qu'il en soit, je penchais de plus en plus pour une personne de son entourage, bien qu'il utilisait YouTube pour présenter ses voyages qu’il commentait et où il annonçait les futures explorations en cours de préparation. C’est donc difficile de pouvoir isoler l’auteur de cette lettre d’autant qu’elle n’est peut-être pas en lien avec sa mort. Aucuns de ses amis interrogés n’avaient confirmé avoir tapé ce courrier. En même temps, qui voudrait reconnaître être l’auteur de cette lettre ?

Dans une vidéo en date du 15 octobre 2015, il avait prévu de se rendre ici, à Tchernobyl la semaine suivante. Ente temps, il avait reçu ce courrier dont le tampon de la poste évoque le 19 octobre. Soit quatre jours, ce qui me parait court du point de vue d'un internaute. Comment nourrir autant de haine en si peu de temps, jusqu’à vouloir le suivre et l'éliminer dans un pays où il se rendait. Ce serait possible si l'individu en question suivait Romain depuis le début. Il faut que je note: voir la liste des 200 000 abonnés, le travail est énorme. À moins que le meurtrier ne soit une connaissance et ait eu vent des projets de Romain, auquel cas il a pu tout prévoir dès la gestation de ses intentions. Ce qui fait plus de sens à mes yeux. Mais quel serait donc le mobile du crime ? Pourquoi tuer un youtubeur, un aventurier ? Nous n’avions trouvé sur les lieux aucune caméra, aucuns effets personnels. S'il s'agissait d'un accident, sachant que le malheur des uns fait souvent le bonheur des autres, des visiteurs auraient pu profiter du butin, certes, mais du reste ils auraient appelé les secours ou du moins fait quelque chose. Et si ç’avait été un suicide, alors qui l’aurait emballé ? Le fait est que nous l’ayons trouvé dans une bâche en plastique en décomposition, indique la présence d’un autre individu. Et je doute qu’une personne aussi jeune, désireuse d’être aimée et cherchant le regard des autres, aille se tuer en Ukraine, dans le sous-sol d’un manoir. Il s’agit certainement d’un meurtre. Je me souviens aussi qu’il n’y avait pas de traces à l’entrée ni dans le couloir et l’escalier. On a dû donc l’amener ici. Quid de la tache de sang que nous avions vue ? J’ai d’ailleurs omis de demander d’en prélever un peu pour analyse. Cette Sarah me fait perdre la tête. Nous y retournerons donc demain.

_ Agathe tu vas bien ? Tu as mal à la tête pour que tu te la tiennes comme ça ?

_ Hum ? Non, je réfléchissais. Tu as enfin terminé ?

_ Oui oui, je t’ai chauffé la douche. Par contre dépêche-toi, on risque d’arriver en retard.

_ …

_ Moi aussi je t’aime.

Circeenne

Sous-sol II

L’imposante végétation ravivait notre regard et ralentissait notre pas. Elle avait repris possession des lieux en son bon droit, là où jadis tout devait être aseptisé. Les murs jusqu’au plafond étaient recouverts de lierres où s’enchevêtraient de grandes clématites et du sarment aux feuilles noircies et jaunies par endroits. Tout le couloir avait un air de désolation pesante, les vitres étaient brisées et les carreaux qui avaient tenu n’étaient plus transparents, ils avaient une teinte laiteuse et tâchée d’une poussière grise et acre dont on devinait mal la provenance. Les feuilles mortes, les brindilles séchées, et autres composants organiques jonchaient le sol et masquaient de fourbes embûches. Seules, d’épaisses tiges de fer rouillées marquaient les endroits à éviter du pas. Un poids, et c’était la chute assurée sur plusieurs mètres avec un hostile accueil à l’arrivée. Nous prenions donc le temps de regarder là où nous marchions avec une question en tête : qu’est-ce qui avait pu causer autant de dégâts ? Des maraudeurs ? Au bout du couloir une lourde porte métallique tenant à demi sur ses gonds, tanguait pernicieusement. À son seuil le vent s’y engouffrait si tendrement, que j’en éprouvais un sentiment de paix et un moment d’agréable solitude. Je songeais même à prendre une photo que je pris à la hâte. Mais à quoi bon, je voulais savourer ce silence. Sarah était aussi sidérée et lançait parfois un regard dans le vide en contemplant la lumière solaire au fond qui jouait de son contraste avec le béton, la verrière et l’ombre ; on était comme apaisées. L’impétuosité du temps, l’agitation, la crispation quotidienne n’étaient pas ici. C’était un lieu spirituel, propice à la quiétude des esprits. Sarah y croyait énormément et ne manquait pas d’y faire allusion chaque fois qu’un bruit, un mouvement, une brise nous surprenaient. Nous finîmes par pénétrer dans l’enceinte, je restais au milieu de ce nouveau couloir perpendiculaire à celui que nous venions de prendre. En face de moi se trouvait un escalier qui menait plus bas. Je m’approchais prudemment de la rambarde pour observer où cela guidait. Il semblait que c’était profond et vaste. Mais j’étais tentée d’aller fouiller à gauche, il y avait des portes de bois, certaines étaient enfoncées d’autres fermées. On imagine tellement de trésors et d’histoires en ces lieux. Sarah était déjà à droite en train de déchiffrer les graffitis qui recouvraient tout le couloir à ma surprise. Ce lieu était donc régulièrement visité malgré l’interdiction de la préfecture. Il y avait des bouteilles de bière et des mégots de cigarette. Mais cela paraissait très ancien. Je me résignais finalement à suivre Sarah qui sans mot dire avait déjà pénétré dans la pièce. Elle souriait en décryptant les marques sataniques qu’avaient laissées les précédents visiteurs. Il y avait même du sang séché sur un mur, probablement un sacrifice animal.

_ Dis, on a une enquête à résoudre.

_ Quoi ce lieu n’est-il pas excitant ! ?

_ C’est lugubre et beau à la fois. Cette mélancolie me plaît, mais nous devons nous pencher sur les photos, l’équipe du labo va arriver, on devra les briffer.

_ Oh tu veux bien arrêter de faire ta rigide. Qu’est-ce que tu crois, que tu vas résoudre cette affaire toute seule, d’un regard ? Allez ma chérie, détends-toi. On aura toute la nuit pour y penser.

Ce n’était pas faux. Sarah me connaissait depuis l’enfance et savait que j’avais du mal à lâcher prise. On était si complémentaires et opposées à la fois. Parfois je me surprenais à l’admirer d’un peu trop près lorsqu’elle était si gaie et insouciante dans un travail qui nécessite pourtant de la minutie et du sang froid. Il faut être sobre pour ce métier, l’investigation tolère mal les fougueux. Cependant, elle était d’une efficacité redoutable, bien plus que moi, je dois l’avouer. Je ne lui ai jamais dit, ni fait de compliments, mais elle doit bien ressentir que je l’apprécie malgré ma pâle humeur. Que voulez-vous, il faut bien accepter que nous sommes complexes et qu’un non vaut pour un oui lorsque celui-ci cherche un peut-être dans le silence.

_ Agathe, Agathe ! Réponds ! Mais tu es bien tête en l’air.

_ Mince, c’est Petrov, ils sont là. Allons les rejoindre.

Petrov était un homme élancé dont les traits massifs semblaient avoir été taillés en ligne droite, n’eut été son accent, on lui aurait bien volontiers attribué des origines germaniques. Mais il était russe et son regard écrasé était tout moscovite, d’un bleu cyan, froid et inquisiteur. Il dirigeait les commissions d’enquête et d’analyse dans la zone interdite, et il était aussi en charge d’établir le périmètre de sécurité avec un groupe de soldat d’élite. On sentait qu’il avait l’expérience du terrain et du commandement. Ce devait être un homme de règlements, très à cheval sur les procédures et les manières militaires. J’aurais parié pour un agent du FSB mais il était trop droit pour ça. En attendant il était notre référent pour tout ce qui relevait d’une charge administrative. Les enquêtes devaient donc avoir cours en sa présence et sous son égide. Nous avions fait quelques entorses à cette règle, et comme je l’avais pensé, il ne manqua pas de nous le faire savoir. C’était à sa manière ou niet. Naïve, Sarah essayait de lui faire croire qu’Interpol s’excusera de cette déconvenue financièrement, en vain. Il répondait que l’argent n’achète pas tout et excédé, il ajouta en russe que nous croyons tout posséder avec le sou. Le fait que nous avions pénétré les lieux sans lui était un péché mortel, et il se mit en douce colère avant de laisser à nouveau place à l’ironie condescendante, la salle habitude des Occidentaux mal éduqués qui se pense tout permis. L’humiliation était suffisante à ses yeux et pouvait ainsi laisser émerger un pardon avec la magnificence d’un seigneur qui épargne des culs-terreux, voleurs de patates. Le sourire narquois qui se dessinait sur son visage en une ride épaisse, réaffirmait la grandeur de ses valeurs. La guerre froide n’est jamais trop loin. Il avait finalement pitié de nous de n’être pas russes. Calmé mais toujours raide, Petrov se montrait ainsi très attentif au rapport que nous lui faisions. Et d’un geste et une parole, ses hommes s’habillaient en tenu de décontamination pour récupérer le corps. Nous étions clairement insouciantes ce qu’il nous fit remarquer pour la huitième fois. Le compteur Geiger à la main, ils allèrent d’un pas lourd et résigné chercher le cadavre. Cela prit 1 h 30 avant de revoir ce jaune vif horrible pousser une civière avec un sac noir.

La nuit allait tomber. Nous rentrâmes à la base en silence, sous bonne escorte, assises à l’arrière de la jeep qui fonçait en convoi dans la forêt. Évasive, j’admirais ces grands arbres par la fenêtre pendant que la radio crépitait de la musique soviétique. Je songeais au fait que nous n’avions pas parlé de ce document à Petrov, s’il parvenait à le savoir, il nous renverrait dans l’heure en charter pour Lyon. Je repense encore à la rudesse de la décomposition, et dire que c’est ce qui nous attend. Enfin, carpe diem, pour l’instant essayons de résoudre cette énigme, la nuit risque d’être longue. Pourquoi ne pas écouter de la musique durant le trajet ?

Circeenne

Sous-sol.

Agence nationale du renseignement extérieur – 24 mars 1988

*** 0046021 ***

SNIE * 11/37 * 88

NI * 0010 * 88

DDI REGISTRE /// 785690.

DDI ***** & NIE DISSEMINATION.

HQS - CONFIDENTIEL.

PROCHAIN RETRAIT SOVIETIQUE DE L’AFGHANISTAN.

Le prochain retrait des forces soviétiques, comme annoncé par Gorbatchev lui-même lors de la rencontre non officielle avec Ahmed Massoud, aura de nombreuses répercussions positives sur nos intérêts dans la région. Nous avons relevé les points suivants :

1. Cela réaffirmera notre diplomatie au niveau mondial ainsi que notre puissance militaire dont la logistique a fait ses preuves contre l’aviation russe (FIM92 Stinger).

2. Moscou sortira affaibli de ce conflit sur quatre tableaux : Economique, du fait du coût de l’opération estimé à plusieurs centaines de millions de dollars. Politique, Moscou a été déstabilisé sur le plan intérieur, l’impopularité de cet engagement nous expose favorablement. C’est le moment d’ouvrir des négociations. Militaire, L’URSS a essuyé de grandes pertes humaines comme matérielles. Et enfin, idéologique, le communisme s’avère être aux yeux du monde un échec malgré les tentatives du Parti Démocratique Populaire d’Afghanistan à entamer des réformes progressistes. Il faut insister sur la cause de ces échecs.

3. Le retrait des forces soviétiques laisse la région à notre disposition. Il faut impérativement canaliser et coaliser les forces rebelles (divisées en myriade de tribus) en vue de la formation d’un nouveau gouvernement pro US.

4. Nous devons encourager Gorbatchev à se maintenir au pouvoir, en mettant en avant ses qualités diplomatiques qui ont permis de mettre fin au conflit. Il faut impérativement entretenir son implication en tant que chef légitime de la diplomatie afin d’empêcher toute formation d’un nouveau gouvernement plus radical, voulant se rétablir et pouvant se renforcer. Nous pourrions ainsi forcer la transition économique du pays en proposant une aide et des conditions. La négociation doit se faire de manière officielle afin que l’opinion soit mêlée, et doit également inclure le tiers monde pour réaffirmer l’idéal de notre modèle.

5. Le tiers-monde doit ainsi perdre confiance en Moscou sur sa capacité à assurer son soutien et à jouer le rôle d’une puissance alternative. Nous devons insister sur les conséquences de la défaite.

6. Le pays est dévasté par des décennies de luttes, une intervention d’ordre humanitaire serait profitable et nous positionnera en tant qu’acteur majeur et incontournable aux yeux du monde.

Il existe une problématique en la personnalité de Massoud, qui exerce une autorité politique de plus en plus rayonnante en raison de son rôle dans la défaite russe. Il faut penser une alternative politique, sans quoi nous devrons faire face à une nouvelle autorité régionale. Je suggère de jouer sur la divergence tribale et d’exacerber les luttes de pouvoir. Nous nous positionnerons ensuite en arbitre.

Trouver ce genre de chose dans cet endroit au milieu d'un cadavre vieux de trois mois, certainement plus, c'est assez curieux. La lampe torche sur le document, je reste évasive, fixée sur un plancher bruyant et vétuste, encombré par la poussière et divers papiers jaunies dont l'encre a été léché par le temps. Tout semble calme et apaisé, dans ce chaos temporel où tout est épars, brisé, souillé par la décomposition qui attaque même le béton. Il doit y avoir des spores dans l'air. La seule redondance frappante est l'atmosphère délétère de tout ce qui compose ce sous-sol. Cela ferait certainement le bonheur d'un chineur ou effrayerait un superstitieux qui y verrait une tombe, un endroit satanique ou sacré à ne pas profaner par une imprudence en voulant déplacer des objets que les araignées et autres bestioles habitent. Mais, mon esprit, trop concentré sur l'aspect de cette feuille, cherche encore à comprendre comment a-t-elle pu rester si blanche et presque intacte, comme si quelqu'un était venu là pour la déposer près de ce corps, enveloppé dans une bâche, trouée par les vers, raidie par je ne sais quel phénomène et en lambeau. Sinon comment aurait-elle pu arriver dans une pièce close, sombre sans fenêtres, située sous ce manoir, lui même au milieu d'une forêt... J'ai peut être ma réponse avec cet individu liquéfié sur le sol où les rayons de lumière mettent en contraste les vapeurs qui charge ces 50m2 d'une drôle d'odeur et d'ambiance.

Depuis le palier qui donnait sur un grand couloir longiligne et autrefois certainement bien décoré, une voix familière plonge lourdement des escaliers en bois rongés par l'abandon et s'exclame:

_Agathe, tu vas bien là dessous ! tu as trouvé quelque chose ?

_...Moui, mais c'est assez...étrange, pour le moins anormal.

_Quoi donc ?

_Ceci. Prends un masque avec toi.

Sarah descendit avec précaution sous les fracas des craquements, la peur de passer au travers. Ce n'est qu'à la dernière marche qu'elle exprima un soupir. Elle fit remarquer que l'endroit était lugubre avec un regard et une attitude stoïque. Ce sous-sol était fait pour la mort, il vous absorbe la vie et vous plonge dans la détresse infinie des hypothèses sans lumière. De la poussière, un cadavre, beaucoup d'objets dont on mêle la diversité des fonctions pour casser la logique et surtout une profonde obscurité. Laissez fermenter. Et vous obtiendrez, cette odeur de soufre, si âcre qu'elle vous en corrompt le poumon et la vie. C'est ineffable.

Saisissant le document d'une main hésitante, le regard attentif sur le mouvement du pas à effectuer, Sarah fit une grimace de la face, comme pour signifier qu'elle ne voyait rien d'anormal à ce qu'une feuille imprimée soit une feuille imprimée dans ce tas où tout se trouve. Mais son jugement était surement altéré par l'envie de fuir. Les rides d'incompréhension qui masquaient un arrière fond de dégoût, l'empressement de son indifférence qui trahissait l'inquiétude de devoir affronter une horreur à huit pattes et son silence exprimait davantage l'impatience de vouloir remonter à la surface pour respirer un air plus pur que de songer en apnée sur une pièce à conviction.

Après tout, cette pièce trop négative si l'on en croit les préceptes du Feng Shui, n'avait plus vocation à accueillir la paix. Mais il fallait que nous nous penchions sur cette mort improbable. Accident, suicide ou meurtre ?

Nous remontâmes pour y réfléchir après quelques photos. Une équipe était en route. En attendant nous allâmes inspecter les autres pièces du bâtiment abandonné.

Circeenne

La fin de la journée annonce le départ machinal du personnel éreinté, fatigué moralement par le passé et le futur d’où ils vacille sans aucune attache dans le présent. Comme enclavé dans la perdition il se résigne à n’être plus. Ces personnes ont le visage ombragé d’une pesanteur épaisse et d’un vide profondément inqualifiable, qui s’expriment dans le mécanisme de la démarche prompte, régulière, groupée. C’est une masse de fonctionnaires qui oscille avec rythme, le regard baissé, vers la sortie du bâtiment. Trop usées d’avoir parlé ce jour, la main cristallise ses dernières forces dans la saisie ferme de l’attaché-case, parfois marron, grise ou noire ; accessoire qui fait le bureaucrate, elle est le prolongement terne de sa vie. Elle dirait tout à un nécromancien puisque le destin veut s’y résumer en quelques feuilles d’un dossier, bien classées. Ainsi enveloppés dans leurs trench ou veste classique, ces gens, bien que nombreux, ont tous la même habitude vestimentaire, imperméable au changement, tout comme partageant le même silence, rire, et sujets de conversation. Ils se reconnaissent dans l’indifférence de l’appartenance à la fonction qu’ils occupent avec un certain flegme dans le mouvement des allées et venues. Ils parlent le matin et se taisent le soir. Un bonjour et un au revoir sur un ton sempiternel.

Qui sont-ils vraiment ? A les voir on jurerait qu’ils n’ont jamais eu d’enfance et n’auront jamais de vie. Le monde n’existe pas pour ces gens, pas plus qu’un éventuel sens à la vie, car la réalité, somme toute, n’est qu’une onde radio, une émission sérieuse sur les 50 nuances du parfum vinaigré de la mondialisation. La sédentarité a de ceci qu’elle vous fait tourner en rond dans un plan géocentrique. Le soleil décompte vos jours dans la sclérose de vos idées.

La vie a fui, goute à goute, du bâtiment des Archives Nationales d’où ne sourd plus qu’une lumière immuable, pleine de jaunisse, d’entre les bureaux et couloirs aseptisés. Une atmosphère d’hôpital. C’est dans ces lieux où je pleure avec l’horizon la mort de l’hélianthe céleste. C’est de cette hauteur que je vois le monde. C’est depuis cette baie vitrée que je ris avec la pluie qui glisse en silence pour me narguer. C’est de là où je parle avec le nuage et compatis pour le gardien, las d’actionner la barrière du parking. C’est encore d’ici que je marivaude avec mon reflet et de là que je m’ennuie avec mes cafés. Mon dernier fume encore, sa fumerole m’inspire un je ne sais quoi d’agréable à contempler.

La porte du bureau étant ouverte, je devine le fantôme de Banquo se promener dans les allées des Archives nationales, découvrir avec amertume notre civilisation, en constatant la pâleur de la technicité moderne face aux rayonnements des étoiles plongées dans les ténèbres, avant même son meurtre. Il est vrai, qu’un regard suffit, pour écouter l’éloquent silence du firmament, puisque la beauté ne s’adresse pas aux regards, elle vise le cœur.

Saint Exupéry avait-il compris cela du haut de son avion en caressant les nuages ?

Circeenne

Ce billet est destiné à ceux qui voudront craquer le code.

Objectif :

Dépasser l'apparence textuel pour rendre l'image cachée.

Critères:

1. Montrer le cheminement vers le résultat en détail.

2. Expliquer l'interprétation qui y a conduit.

3. Conserver l'allitération.

Outil:

l'agencement des lettres du mot résultat, dépend fortement de la sémantique qu'il faut déduire, non pas de ces mots mais de la poésie où ils couchent et lèvent la lumière des alexandrins.

Indice :

Distant(e), éphémère et fascinant(e), c'est une ombre aux pigments ternes, sans cesse présente dans les cœurs de ceux qui savent discerner avec admiration la transcendance de toutes montagnes.

Circeenne

S’il est bien des vagues dans l’âme auxquelles on ne peut résister, c’est l’amour du beau. Celles-ci n’ont point de masse, ne sont en rien des trompes d’eau qui s’abattraient sur un rocher dénudé avec férocité, non. Celles dont je parle ici, ne sont que des fragrances de douceur qui vous affaissent aussi promptement que ne le fait le soleil avec la glace. De votre force, il n’en reste qu’une sueur perlée à mesure que monte l’ivresse, vos membres se lient au charme de l’image et progressivement la langueur a tôt fait de s’emparer de toutes vos parties. Possédés, dénués de liberté, vous êtes figés et livrés à la contemplation de l’objet qui émet son parfum dans le rayonnement vibratoire de ce qu’il dégage. Indolore, vous êtes happés par l’exhalation qui pénètre tous vos sens, insidieusement. Votre peau revêt alors une texture ampoulée, votre regard scintille de candeur, le goût en est suave et lourd, l’ouïe, aveuglé, n’entend rien sous le chant mélodieux de l’odorat dont l’humeur colorée fait de l’illusion une réalité parfumée. Une enveloppe d’orchidée achève de resserrer se sphincter autour de vos hanches, une ceinture, en légère pression, qui se ressent dans le creux du ventre comme une main qui presse tout doucement. De vous, il ne reste que la sensation d’exister dans l’écho de vos sens, vous glissez lentement vers un devenir impersonnel. Il, est un vous, là où je est un autre soi. Et vous n’êtes que le spectateur de votre évaporation dans les méandres de ce vénéfice délicieux. Cela fait naître une question, qu’est-ce que le réel ? Une beauté qui ne se voit qu’avec le cœur dirait Saint Exupéry car, il est vrai, la cécité touche ceux qui ne voient qu’avec leurs yeux. A la surface de tout, ils habitent des cavités où l’ombre est une lumière. Comment verraient-ils une nuit étoilée, mille soleils chaque année à l’horizon, où chacun se couche en différents endroits, des millions de saisons, des myriades de fleurs dont la renaissance est une philosophie, les visages de l’homme et le baume des cœurs, l’huile aromatique qui fait l’ivresse des poètes, l’arôme des parfums. Adieu, il me faut m’anéantir l’âme dans ce plaisir divin, ce chant des oiseaux, ce secret des cieux, cette ambre des lunes, cet arbre des amours fleuri.

Cigüe dulcifiée, je bois de ta coupe et me jette dans l’allégresse de tes pétales où j’embrasse le sommeil éternel. Je t’aime, Dieu.

Circeenne

06:05

Le réveil sonne aigre. Il est 06:00. Ça résonne lourdement. La pièce est semi-éclairée, un soleil est renaissant. Un soupir, en émanation élastique, s'échappe de mes poumons, s'évaporant dans les méandres du matelas capitonné. Il faut se lever marmonne la conscience insomniaque, alors que mon poing, lui, s'était déjà fortement agrippé à une touffe de drap, la tête, elle, dans un mouvement félin, s'avachit sous la gravité du coussin, comme pour dire, non, nonchalamment.

Les paupières alourdies, une vision sous-marine, un reste onirique épars, pour lequel seul me vient un goût constellé d'éclats inconséquents. La sensation est embrumée d'un trouble laiteux, matérialisée en un "je ne sais dire ce que j'entrevois, mais la chose est là". A ce moment précis, je ne sais si je vis ou si je meurs, car tous les membres de mon corps restent dilatés, appesantis, par une tiédeur diffuse et onctueuse où la mollesse fermente comme de la levure. J'ai une sensation de fraicheur.

Je n'ai pas envie du monde. Je me couvre et, fœtus, je me laisse emporter par la morphine. Mais le réveil sonne encore. Il faut sortir un bras pour le taire. Il faut défaire sa couette, rompre avec l'apesanteur, agir d'une tape, brusque légèreté, faire face à la lumière solaire, ouvrir l’œil, perdre son ivresse, sortir du liquide amniotique et naitre à la vie d'un jour éphémère. Même le soupir s'y résout, il devient plus haletant, le corps se raidit, l'esprit se vivifie et la nuit s'est éteinte.

La main s'arrache du lit pour étouffer les cris stridents du coq machinal. La fin est le début. Les rayons achèvent la tâche et d'une colère, vous perdez le rêve et la lourdeur des draps qui s'affalent sur le sol d'un bruissement feuillé. Vous êtes nu sur le lit, prêt à rompre avec la liberté de vos chaines pour l'esclavage sans fouet, sans acier, sans contrainte autre que quitter son lit. Mon désespoir est un désarroi. Mon rêve était une liberté. Et ma tristesse est réalité.

Lève toi et cours, lève toi...

Circeenne

Nymphe.

Un chemin de terre parsemé de pierres plates, devenues lisses sous l'effet du temps et du souffle ensablé, mène dans un désert vert, autrefois cité romaine. Cette nature crépitante de vivacité sous le soleil ocre de la méditerranée, nourrit l'intensité du ciel bleu d'un reflet brillant, et comme un duvet d'été dans les collines lançonnaises de Provence, elle s'anime au gré des éléments. Seuls les massifs calcaires sur lesquels se sont enracinés Cyprès, Pin d'Alep, Micocoulier donnent l'illusion d'une forêt ancrée, immuable, caractérielle. Rien n'est outre-mesuré, tout est raccourci, surement par l'ardeur de la chaleur qui lèche les flancs et illumine la chlorophylle du matin jusqu'au crépuscule. Accompagnée de ma seule solitude que j'aime retrouver ici. Je m'assieds en ce lieu, cathédrale de beauté, après avoir parcouru quelques kilomètres de longues foulées. J'y viens respirer l'air lavandin, y écouter le bruissement des rameaux velus, observer ce spectacle scintillant, en étant enveloppée par une douce fièvre. Un sommeil qui m'enivre. Je n'ai qu'une volonté, obéir à la pesanteur sur ce rocher caillouteux, dont les creux me paraissent moelleux et suffisants pour me contenir tout entier et à mon aise. Séduite, je laisse ma main caresser le rugueux sablonneux qui crisse sous son passage. Ses contours sont pareils à une sculpture antique, coquillage millénaire. Et à mesure que le soleil quitte le zénith de cet océan turquoise, vidé de ses grumeaux, comme une toile vierge, prête à recevoir sa peinture. Je suis consumée de langueur. La fièvre me gagne encore davantage lorsque l'air, trop doux, affaisse mon corps dans la paresse éternelle comme un sucre mouillé. Le temps se déforme alors et l'espace s'allonge. Les couleurs révèlent leur vérité bigarré aux nuances incroyables. Les décrire prendrait une partie des rouleaux du destin. Je ne peux plus lutter, je m'endors dans les bras du Zéphyr qui baiserait presque mon front en m'offrant de son lait tiède, quand il plonge dans l'aine pour rejoindre mon cou. Je n'ai pas le choix, je me recroqueville dans cette plaine lymphatique. Qu'il est bon de mourir ici, dans cette sereine monotonie.