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Sous-sol VIII

Circeenne

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Je vis Petrov au bout d’un couloir qui discutait avec deux hommes en civil, le teint très sérieux. La scène avait quelque chose de très lugubre. La lumière artificielle s’exerçait au-dessus du triangle qu’ils formaient. L’un était adossé au mur se caressant le menton, très à l’écoute de ce qui se disait, les deux autres parlaient au centre du couloir. Ils usaient de leur main à mesure qu’ils s’exprimaient à tour de rôle. Le fond du couloir était plongé dans une profonde noirceur. La pluie lumineuse mettait en avant ces personnages qu’on aurait cru être tout droit sortis d’une peinture de Hopper. Il l’aurait probablement nommée : solitude mélancolique en parlant de ma démarche lente que l’on verrait du point de vue de Petrov, me faisant face. M’ayant remarquée, il me fit un signe de la main pour m’indiquer de patienter et prit un des hommes par le coude pour l’inviter dans l’angle où ils s’isolèrent de ma vue. Seule la personne dos au mur resta là à me fixer d’un regard que je dirai perplexe. Une chaise trônait en compagnie d’un banc où je m’asseyais sous le regard inquiet de l’individu qui penchant cette fois-ci la tête comme pour me voir autrement. J’attendis gênée ainsi une vingtaine de minutes, après quoi je le vis saluer les deux hommes et venir vers moi d’un pas pressé. Il s’excusa de m’avoir fait attendre et plaisanta sur les hommes d’affaires dont l’ambition se borne à l’argent. Il me raconta rapidement que leur projet voulait bénéficier d’une couverture militaire pour une nouvelle forme de tourisme qui se veut être palpitant, chargé émotionnellement en visitant des lieux insolites comme une ville désertée après une catastrophe nucléaire. Aux yeux d’un voyageur encadré, guidé et désœuvré, l’armée accentuerait l’imaginaire que l’on souhaite prêter aux lieux. La visite deviendrait immédiatement quelque chose de singulier, menaçant, impérieux. Le silence de la présence du soldat paraîtrait être une dialectique qui affirmerait la tragédie de la catastrophe en même temps que l’exclusivité de se voir déambuler ici, là ou jadis des gens moururent atrocement. Marcher dans ses pas, se sentir en danger et bénéficier d’une protection, c’est se voir attribuer un pouvoir qui fait de vous un homme qui compte. Finalement peu importe l’histoire, seule compte l’émotion que l’on sait en extraire, et avec, l’argent que l’on génère dans la stimulation que l’on provoque. Cette réflexion me fit aborder le sujet qui nous préoccupait, deux morts pouvant être en lien. Je demandais une visite du sous-sol de la bâtisse. Après un lourd silence qui me fronça mes sourcils et m’incita à demander autrement, je pus obtenir de m’y rendre demain à la première heure. Cependant il semblait qu’il y avait un « mais » consubstantiel à l’acquiescement de Petrov. Il ne dit rien. Je fus inquiète et restai avec ce mauvais sentiment toute la nuit.

Je rejoignis Sarah dans la chambre que j’avais surprise dans le noir devant l’écran de son ordinateur. Elle leva la tête comme embarrassée et m’accueillait avec un sourire de circonstance. Je pris place près d’elle, voulant voir ce qui la captivait tant et je ne vis qu’une furtive alternance lumineuse. Elle avait changé d’interface. En bonne femme ou en bonne flic, je lui demandais ce qu’elle faisait et me répondit vaguement : « rien de spécial, j’erre sur le net. Petrov, ça a donné quoi ? ». Soupirant je fis la même réponse, « rien, il nous balade ». Je gardais le silence sur les deux hommes que j’avais remarqués. Sa main se hasarda sur ma cuisse qu’elle caressait. Fatiguée, j’étalais mon dos sur elle en contemplant le faux plafond. Sa position sur le flanc m’incommodait.

_ « Tu vas dormir habillée ? »

_ « Ce ne serait pas la première fois »

_ « Attends, je me range, pousse ton corps »

_ « Je suis trop lourde, lève moi »

Une pique aux côtes et un spasme me mirent debout aussi promptement que je l’eus sentie.

Je me déshabillais avec une lourde paresse en ne gardant que les sous-vêtements puis m'ajustais près d'elle. Ma peau frôlait la chaleur de la sienne.

_ « J’aime ton parfum » me dit-elle sur un ton enjoliveur avant de poser sa tête sur ma poitrine. Entre elle et moi, il y avait très peu d’amitié, une bonne dose d’amour maternel, un brin d’inceste, un fort lien platonique mais surtout un je ne sais quoi de saphique. On échangeait quelques baisés innocents, des tendresses et on s’évanouissait dans le berceau tiède des regards lumineux. La fatigue m’avait crucifiée. Me remarquant dans cet état, elle m'engourdissait en me murmurant à l’oreille toutes sortes de gentillesses dont la fièvre des mots qui irradiait cette zone sensible, illumina en moi une envie d’éternité.

Je vis ainsi les heures passées sans en sentir l’effet. Je me levais alors pour boire une eau fraîche en prenant soin de ne pas la réveiller. J’ouvris la porte de la chambre, longeai l’immensité d’un couloir taché de sang brunâtre à la limite du noir. Je vis des araignées qui nichaient au plafond et des fenêtres brisées. Je marchais dans ce liquide qui me montait aux chevilles. Un homme à l’allure forte me prit par la main férocement et me jeta par la fenêtre où je tombais dans les filons d'une toile géante et collante dont je pus me libérer qu’avec peine. Subitement, je m’enfonçais avec terreur dans une forêt vivante, cherchant à me happer où que je fus. Je trouvais finalement un refuge derrière cette porte de fer calcinée où je vis sur le revêtement de l’intérieur du couloir des signes sataniques. Un homme fut assis au fond d’une pièce emplie de bougies crasseuses. Il tuait tranquillement des araignées nombreuses avec un calme plus effrayant que celui provoqué par ces animaux dont les crochets étaient proéminents. Il se tournait vers moi, je ne vis aucun visage, se leva et se précipita vers moi…

Le réveille retentit à 06 h 00… L’angoisse était terrible au réveil, je fus estomaquée par l’horreur de ce qui s’était produit dans mon imagination. J’avais un très mauvais pressentiment quant à la suite des événements.




1 Commentaire


:)

On a de sombres pressentiments également! Je me demande si finalement, cette idée de marchander l'ancienne horreur guerrière n'aurait pas déjà débuté... Petrov me paraît de plus en plus suspect!

:hu:

On sent bien à la fois l'angoisse monter, et à la fois ce joli vertige de séduction féminine...

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