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La conjuration.

Circeenne

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Minuit passé, je ne savais où j’allais mais je marchais en laissant derrière moi une ville illuminée par les artifices de la lumière ocre. Je continuais de m’enfoncer dans l’obscurité, seule dans le silence, sous une lune ronde et immaculée. Le ciel semblait poncé, lissé, épuré par la froideur d’un vent d’altitude, presque imperceptible. Entre quelques bourrasques, mes pas crépitaient sur ces rocailles et brindilles de la garrigue qui glissaient et craquelaient à mesure que j’avançais avec maladresse. Je n’étais pas bien chaussée. Je n’avais pas prévu d’être là. Tout autour le frimas hivernal embrumait les collines et étouffait l’étendue qui revêtait un air surréaliste, une atmosphère assez inquiétante. La nuit laisse place à autre chose que ce que le jour nous a habitués à voir, un autre monde. J’entendais des pas, je ressentais des présences, j’entrevoyais des formes plus ou moins vagues, toujours de loin, jamais ici, près de moi. Il pouvait s’agir d’entité pour qui le jour devait être ce que la nuit est pour nous, et sortait ici, se demandant ce que je pouvais bien faire là, perdue. Je voulais absolument atteindre le sommet de l’étoile, c’est ainsi qu’ils l’ont nommé. Je voulais voir la ville et la mer mais c’était encore loin. Peut-être cinq voire six kilomètres en ascension dans cette dimension lugubre. J’avais peur et en même temps j’étais très excitée d’être au milieu de nulle part sans que personne ne le sache, comme un esclave qui expérimente la liberté. Je sentais un kaléidoscope émotionnel qui se matérialisait dans des rires nerveux. La lune était pleine mais chaque fois que je la fixais, je trébuchais. Et cette fois-ci, ma main gauche saignait. Je distinguais un noirâtre liquide qui serpentait finement autour de l’auriculaire pour venir se concentrer en une épaisse goutte chargée de sucre avant de se détacher sous l’effet de la gravité. J’étais béate dans la douleur que je percevais légèrement tant le froid m’avait anesthésié. Je continuais encore mais plus j’avançais et plus la crainte s’emparait de moi, bientôt j’hésitais. Je remarquais déjà ma voiture, si petite, si sombre, si éloignée. Je réalisais que j’étais folle. Et une envie subite de courir agitait mes jambes devenues hystériques dans les déferlantes pentes rocheuses de la plaine où des arbustes, qui semblaient avoir des yeux horribles, dévoraient mon âme dont le cœur palpitait au rythme d’une peur irrationnelle. La frénésie me fit verser quelques larmes légères et froides dans ma fuite. En contrebas du chemin, un animal ou un Djinn sortit brusquement d’un buisson et me dévisagea du regard. J’étais pétrifiée, figée dans la terreur, plaquée dans la crispation. Il s’approchait de moi avec l’agilité d’un chien. La masse à quatre pattes, longue et affûtée, ne me regardait plus qu’avec des yeux jaunis par la nuit purifiée. Sa tête dodelinait et alternait l’éclat de ses yeux. C’était un renard dont la témérité m’avait choqué. Je relâchais alors mon souffle et j’exhalais une vapeur épaisse et profonde, comme si ma cloque d’énergie noire avait crevé, répandant toutes mes forces que je perdais dans des tremblements comparables à un séisme violent. Des fourmillements allèrent de mes chevilles jusqu’au cou et une lumière blanche me paralysa. Je pus enfin me ressaisir et je m’échappais comme un bandit détalerait après avoir échoué son effraction. Dans ma voiture, je revoyais ce renard en pensant à Saint Exupéry qui devait arpenter les lieux en quête de la rose sacrée, celle là même que je cherchais. Je vis une dernière fois le pic de l’étoile dans le rétroviseur et je regagnais le monde des morts vivants en ayant le sentiment d'avoir conjuré une sorcellerie. Je reviendrai.


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Chaque année, en hiver, la nuit lutte contre le jour. Et quand le matin arrive subsistent les affres d'un impitoyable combat. 

Ce n'est pas la nuit que tu as eue, mais elle est quand même magique.

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