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La seringue.

Circeenne

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Les yeux clos, le cœur agité, le sang bouilli, l’esprit s’essouffle, enchevêtré dans un sommeil obscur et sinueux. Ronde, la chambre qui tournoie, comme un manège affreusement blanc, semble dresser une spirale de janthine. L’âme s’y enfièvre dans le silence. Un grabat jauni et mal cousu sur lequel un livre de Shakespeare est ouvert à une page que je ne parviens pas à déchiffrer, attire mon attention. De là, j’y observe un verre laiteux, embrumé par le temps, posé sur une table de bois ronde dont on devine la vétusté, griffée par endroits, brûlée par d’autres. Qui vit là ? Un piano à queue dont il manque quelques touches, comblées par la poussière; trahit un raffinement d’autre fois. Cette bibliothèque, comme vidée à la hâte, vomit des livres déchiquetés.

Quelque pas et nous voilà assise sur une chaise d’un osier grossier. D’ici, on remarque tardivement qu’il n’y a pas de porte et la fenêtre ne donne sur aucun paysage mais sur un ciel éternel et infini. Des étoiles, passent d’un bout à l’autre ou c’est que je tourne ? C’est à n’en point finir… Je crie… Je crie et encore et jusqu’à me vider de ma voix et éreinter ma gorge. Mais il n’y a rien qui fasse écho. Comment sortir ? Épuisée, j'attends le sommeil et je rêve que je cours dans une prairie riante où un pigeonnier trône sous un soleil vermeil. J'y entre et je tourne jusqu'à faire s'élever ma robe qui flotte à la façon des derviches. Une odeur douce, mielleuse, caresse mon âme et la vivifie d'un sentiment bleu. Je lâche, fatiguée, tombant sur les planches où me vient une nuit écrasante.

Je marche alors dans une ruelle longue et ombragée, Cordoue paraît être ici. On y sent du jasmin, de l'oranger et même de la myrrhe. Un vieil homme conte une poésie: c'est un amoureux qui affronte tous les dangers pour sa dulcinée. Des enfants l'écoutent autour d'un feu. Les étoiles nous regardent et nous l'écoutons chanter ses vers en une langue ancienne que je ne comprends que par les élans sentimentaux qui me viennent dans la rythmique mystique rauque et saccadée de ses mots univers. Je ressens mais n'entends pas. Je vibre sans bouger et je suis en étant morte. J'oublie ma présence lorsqu'un encensoir libère une fumée à l'odeur âcre.

Un frisson puis un spasme puis une force m'arrache de l'humaine condition pour me jeter au sol où on raconte m'avoir vu dire des mots qui n'étaient pas les miens. Ce dont je me souviens, c'est d'avoir rêvé, rêvé de l'océan, de l'orage et d'un arbre vert en haut d'une falaise où le vent mugissait comme le tonnerre. J'étais là, droite, un turban rouge à la main dans une robe écrue. Mon regard éteint, comme suspendu dans le néant. Le son d'une cloche me réveilla, ce fut un jet d'eau glacé qui crispa ma frénésie.

Mais je repris ma transe. Des hommes forts aux mains d'ouvrier, me serraient comme une vis pour m'inoculer le poison morphéen. Je voyais le diable rire dans le coin, comme chaque nuit, car elle fut la même. Chacune de mes veilles fut une répétition de la veille ou je ne sais plus s'il s'agissait d'un cauchemar où je crois d'abord rêver et puis ensuite me réveille dans lui ou si c'était lui qui rêvait dans moi.

Cependant, je savais que cela commençait toujours par une piqure, puis un spasme froid de crampes, avant un goût terriblement amer où la gravité amollissait tous mes muscles. C'était à ce moment que je fermais les yeux. Puis le réveil douloureux qui m'arrachait des entrailles une peine dont ma voix ne put rendre l'ampleur du mal... Je les entends encore venir. Les chiens, ils arrivent encore. Leurs pas graves dans le couloir, ces tintements métalliques que font les clés. Les voilà encore, les voilà que j'entends devant cette porte capitonné, les voilà qui sont là avec leur diable, non, non, je ne veux pas encore dormir, non,...




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