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Sous-sol IV

Circeenne

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Prêtes, nous nous rendîmes pour le dîner au mess, d’un pas lassé et lourd. Nous traversâmes un couloir vitré qui permettait à la lumière naturelle d’éclairer le passage. Ensuite, nous descendîmes avec fracas des escaliers métalliques où l’obscurité s’abritait. Il fallait encore ouvrir une porte qui débouchait sur une cour et c’est là que nous vîmes la lune dont le rayonnement était quasi solaire, avant d’arriver devant le réfectoire qui était vidé de son tumulte quotidien. Nous étions les premières, et seules, on savourait ce ciel immaculé, cette brise rafraîchissante et ce silence reposant aux abords de la forêt qui nous guettait au loin, du haut de ses séquoias. Les officiers ordinaires s’étant déjà restaurés, il ne restait que le personnel d’entretien qui bourdonnait à l’intérieur en agitant des chaises, empilant des assiettes, passer d’un endroit à l’autre et attendait avec impatience les retardataires que nous formions. Nous mangions ainsi en derniers en compagnie de Pétrov et quatre autres de ses hommes qui suivirent peu après. Je pris le temps de les dévisager du coin de l’œil. Leur apparence austère accentuait la rigidité de leurs traits musclés. Le stoïcisme, le vrai, était là, dans chacune des interstices de leurs rides. Ces hommes ne devaient pas avoir de plaisirs autres qu’un sommeil réglé de cinq heures, une nourriture fade mais suffisante pour le maintien des fonctions de l’organisme, et l’amertume du café autour d’un ordre de mission. Leurs physionomies m’empêchaient de pouvoir les croire rire ni même pleurer. Ils me semblaient insensibles à toutes émotions. Je pensais cela à cause d’un je ne sais quoi qui vous sort du cœur, comme du chapeau d’un prestidigitateur, une intuition infaillible lorsque les mots ne savent pas dire ce que la vue décrit. Mais puisque tous les hommes ont un cœur chaud même lorsque le visage est froid, j’étais alors persuadée qu’ils devaient compenser la perte de la vie émotive par un savant transfert en la figure de Petrov, en qui ils percevaient certainement un parangon éternel du père protecteur dont la bonté paternaliste les a soumis par la force du respect et de la reconnaissance, et agirait comme une sorte d’abnégation de soi pour une famille harmonieuse et idéalisée qu’ils constituaient. Il est vrai que l’amour vous emplit ainsi le cœur d’une humilité mystique où la pleine satisfaction de ce bonheur que vous recevez ne laisse aucune place à la superficialité du besoin matériel et sensuel. En définitive, c’est peut-être cela l’amour, être comblé sans ne plus avoir à ressentir les impulsions erratiques du vide. Ils étaient comme des fils spirituels dont l’attitude représente celle de leur maître, rigoureuse laissant un parfum d’efficacité dans l’allure de leur démarche silencieuse, cette posture qui impose le respect au passage d’un homme qui ne parlerait que pour dire une chose utile, déterminé dans le regard et ferreux dans sa complexion. J’étais moi-même subjuguée et Sarah commençait à en douter, elle me pinça le bras pour me demander de revenir sur terre. J’évitais de réagir car ne pouvant tout expliquer, je me laissais accuser d’une chose dont j’étais innocente mais le repas allait occuper nos esprits un temps.

Une viande rouge, des légumes verts, quelques pommes de terre, une tarte aux fruits et du vin, voilà tout le repas. Je me contentais des légumes et de la tarte, à l’étonnement d’un Petrov qui ne tardait pas à se moquer du sexe faible exprimant qu’en ces latitudes, je ne survivrai pas à l’hiver si je ne consommais ni alcool ni viande rouge, ni même pommes de terre. Je rétorquais par le sourire, ne sachant pas vraiment quoi dire et n’ayant ni la volonté ni le courage de m’emmêler dans une discussion perdue d’avance, je rebondissais sur le programme de demain. Petrov reprit alors son sérieux et me proposait de nous rendre de bonne heure pour réaliser le prélèvement manquant car on annonçait pour midi de la pluie et des orages violents. Il fallait également que nous puissions investiguer aux alentours, des éléments nous avaient sûrement échappé. Le reste de la discussion abordait notre motivation à faire ce métier ingrat et rugueux. Sarah s’était empressée de répondre, devançant ma lenteur balbutiante. Elle expliquait qu’en ce qui me concerne, je n’avais pas vraiment choisi ma voie et que je suivais une destinée familiale un peu comme une sorte de fatalité. Ce n’était pas faux, je n’avais pas eu à choisir, les circonstances m’avaient choisie. Quant à elle, elle avait fait toute une tirade sur l’excitation et la richesse de cette vocation qui lui promettait une carrière instructive sur le genre humain pour lequel elle vouait une vraie passion. Elle avait cité Balzac pour référence et voulait comprendre l’homme dans sa plus misérable condition où le crime rabaissait. C’est ainsi qu’elle avait passé le concours de sous-officier de la gendarmerie, avait été reconnue pour son intérêt envers les enquêtes judiciaires et avait pu être détachée pour rejoindre mon service de lutte contre la criminalité sectaire. Je soupirais face à tant d’enthousiasme, notre taux de résolution ne dépassait pas les 32 % ce qui n’était déjà pas si mal pour des affaires classées au niveau national. Mais le faible budget dont nous étions dotés et la vétusté des locaux et matériels vont bientôt avoir raison de ses idéaux. La jeunesse s’élance dans la vie avec des pâturages de rêveries que la société jaunie. J’étais simplement heureuse de la voir chaque matin motivée et venir le sourire aux lèvres. C’est ce qui m’avait manqué, le rire innocent, le regard pétillant, un cœur ensoleillé malgré les nuages acides de la vie. Petrov se montrait très bavard et joyeux. Le vin semblait redonner de l’éclat à l’austérité. Je me joignais à eux dans un rire distant. Et nous finîmes par nous donner rendez-vous à 6 h 00 dans la cour pour déjeuner et partir dans la brume matinale.

Nous retournâmes dans nos chambres égayées. À l’extérieur le froid était plus perceptible et de la buée avait commencé à s’installer sur les fenêtres. Sarah semblait un peu éméchée et avait un comportement plus excité que d’ordinaire. Nous étions seules dans cette aile du bâtiment et elle s’imaginait toute sorte de fantômes et autres superstitions liées aux phases lunaires qui nous guetteraient cette nuit. J’avoue que l’extérieur de notre chambre donnant sur la forêt, la lumière lunaire et le silence y pénétrant, créaient une sale atmosphère, assez glauque pour nous dont le crime était le métier. Nous nous allongeâmes cependant et nous nous laissâmes emporter par le silence avant que sa main ne rejoignît la mienne sans que j’en comprenne le sens. Gênée, je la retirais doucement et vis son regard plongé dans le mien. Je me tus un instant. Elle expirait doucement et se mit à ranger ma frange en disant que j’étais une femme fatiguée et usée par mon travail, qu’il fallait apprendre à vivre autrement, se séparer de son chat, avoir une vie émotionnelle, cesser de s’interroger sur de lugubres énigmes et m’enfumer dans la solitude. Ce qui m’impressionnait chez elle, c’était son intelligence intuitive, son art à lire l'indicible. Elle m’avait percée à jour. Derrière ma carapace torréfiée, formelle et rigide, il y avait une femme qui rêvait d’amour et de douceur. Sa main était très douce, elle jouait avec mes doigts en dessinant des cercles imaginaires. Je n’osais pas la bouger tant j’étais agréablement surprise. Je manifestais alors mon incompréhension avec un ou deux rires nerveux et une phrase maladroite un peu comme "ca t'amuse ?". Et ce silence nonchalant qui dans son visage à demi éclairé, légèrement incliné, la chevelure relâchée, dégageait une vraie chaleur. Il s’approchait comme une ombre, tout doucement. Ce fut d'abord un soupir près de l'oreille puis un baiser sur la joue, très tendre, très pulpeux, puis mes lèvres qu'elle frôlait. Elle jaugeait précautionneusement ses baisers en regardant attentivement ma réaction tout en tenant ma main. Je ne pouvais rien dire, je ne sentais aucune force de résistance en moi, j'étais à la fois charmée par tant de profondeur dans le regard et tant de tendresses sincères en même temps que je me savais être la victime d'une de mes faiblesses. Je me laissais emporter par la vague, c'était tiède, mou et indolent. Elle descendit ainsi, progressivement, baisers après baisers, sur la veine jugulaire qu'elle mordillait en y laissant un peu de rosée d'amour.

C'est à ce moment précis que je me brusquais pour mettre un terme à un élan que je ne maitrisais plus. La force me revint à la main, je la repoussais en lâchant un mot bref "Ca suffit !". D'un regard élevé, elle essuyait ses lèvres avec sa langue et me répondait simplement, "bonne nuit". J'en avais eu le frisson. On se mit dos à dos, la lumière lunaire sur ma face, je songeais longtemps avant l'aube à ce moment de disruption dont je n'avais jamais eu l'expérience.

01 h 05 du matin... Il faut que je dorme.


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