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Sous-sol III

Circeenne

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Sarah me réveillait délicatement en secouant légèrement mon épaule tout en me murmurant que nous étions arrivés. Groggy, je décollais alors ma joue pâteuse de la vitre d’où je voyais mal mon reflet. On ne voyait rien au loin, si ce n’est une intrigante masse noire accentuée par l’intensité des rayons de lumière que diffusaient les projecteurs depuis le mirador. J’ai pu remarquer cependant l’inscription cyrillique doublée de sa traduction en anglais, sur un panneau blanc rouillé posé devant le poste de contrôle : « Slow down, Dityatki check point ». Un jeune soldat, assez maigre pour sa taille, muni d’une vieille kalachnikov, arrivait avec dynamisme la cigarette à la bouche. Il s’était arraché péniblement d’une conversation animée, probablement sur l’émission sportive qu’une télé cathodique affichait encore autour de ses compagnons criards. Il s’avançait en riant au niveau du chauffeur, la tête en direction de ce qui lui avait été dit. Une blague lui a sûrement été adressée. Il rétorqua d’un geste vulgaire avant de reconnaître Petrov sur le siège passager qui s’impatientait. Il changea subitement d’attitude et se montrait plus formel. Un signe de la main agitée et la barrière rouge et blanc s’éleva promptement. Il salua et nous partîmes.

Quelques virages et nous nous arrêtâmes devant un bâtiment qui nous accueillait le temps de l’enquête. On nous invitait à dîner au réfectoire pour 20 h 00, en attendant Petrov allait faire un rapport à sa hiérarchie sur le déroulé de l’après-midi. Sarah profitait de cette heure qui nous restait pour se prévoir une douche, ce que j’imitais avec conformisme.

La chambre était telle que nous l’avions laissée, froide et austère. J’avais oublié ce lit bancal qui m’attendait pour me tourmenter une nouvelle fois. Qui a pu concevoir un matelas aussi dur et rugueux que le béton lui-même. Voyant ma détresse, Sarah me persuadait de me joindre à elle. Elle me montrait la qualité de son lit et me fit remarquer avec ironie que nous étions toutes les deux assez lourdes pour pouvoir être supportées comme un seul homme. Je me résignais à son idée pendant qu’elle disparaissait sous la douche. Je lui lançais déjà un « dépêche-toi ! » qui n’eut pas d’écho, tant elle n'en fait qu'à sa tête.

Durant ce moment vide et calme je songeais à la victime. Était-ce bien celle que nous cherchions ? Il me fallait rouvrir son dossier. Romain Legendre 25 ans, un français en mal de sensations fortes qui voulait être toujours là où le tourisme n’irait pas. Avant de partir il avait reçu une sorte de menace, une lettre tapuscrit. Sa mère m’avait alors confié que Romain en avait ri et que lui et ses amis jouaient à s’envoyer de drôles de lettres anonymes, souvent douteuses. Je me souviens encore de la teneur des paroles, très crues et sexuellement orientées. Il y avait un arrière-goût de domination sexuelle. Mais elle faisait bien référence à son voyage en Ukraine en affirmant qu’il y trouverait « une petite mort » pendant la sodomie qu’il recevra. Était-ce une référence au plaisir ou un scabreux jeu de mot ? A ce stade, on ne devait rien négliger.

Quoi qu'il en soit, je penchais de plus en plus pour une personne de son entourage, bien qu'il utilisait YouTube pour présenter ses voyages qu’il commentait et où il annonçait les futures explorations en cours de préparation. C’est donc difficile de pouvoir isoler l’auteur de cette lettre d’autant qu’elle n’est peut-être pas en lien avec sa mort. Aucuns de ses amis interrogés n’avaient confirmé avoir tapé ce courrier. En même temps, qui voudrait reconnaître être l’auteur de cette lettre ?

Dans une vidéo en date du 15 octobre 2015, il avait prévu de se rendre ici, à Tchernobyl la semaine suivante. Ente temps, il avait reçu ce courrier dont le tampon de la poste évoque le 19 octobre. Soit quatre jours, ce qui me parait court du point de vue d'un internaute. Comment nourrir autant de haine en si peu de temps, jusqu’à vouloir le suivre et l'éliminer dans un pays où il se rendait. Ce serait possible si l'individu en question suivait Romain depuis le début. Il faut que je note: voir la liste des 200 000 abonnés, le travail est énorme. À moins que le meurtrier ne soit une connaissance et ait eu vent des projets de Romain, auquel cas il a pu tout prévoir dès la gestation de ses intentions. Ce qui fait plus de sens à mes yeux. Mais quel serait donc le mobile du crime ? Pourquoi tuer un youtubeur, un aventurier ? Nous n’avions trouvé sur les lieux aucune caméra, aucuns effets personnels. S'il s'agissait d'un accident, sachant que le malheur des uns fait souvent le bonheur des autres, des visiteurs auraient pu profiter du butin, certes, mais du reste ils auraient appelé les secours ou du moins fait quelque chose. Et si ç’avait été un suicide, alors qui l’aurait emballé ? Le fait est que nous l’ayons trouvé dans une bâche en plastique en décomposition, indique la présence d’un autre individu. Et je doute qu’une personne aussi jeune, désireuse d’être aimée et cherchant le regard des autres, aille se tuer en Ukraine, dans le sous-sol d’un manoir. Il s’agit certainement d’un meurtre. Je me souviens aussi qu’il n’y avait pas de traces à l’entrée ni dans le couloir et l’escalier. On a dû donc l’amener ici. Quid de la tache de sang que nous avions vue ? J’ai d’ailleurs omis de demander d’en prélever un peu pour analyse. Cette Sarah me fait perdre la tête. Nous y retournerons donc demain.

_ Agathe tu vas bien ? Tu as mal à la tête pour que tu te la tiennes comme ça ?

_ Hum ? Non, je réfléchissais. Tu as enfin terminé ?

_ Oui oui, je t’ai chauffé la douche. Par contre dépêche-toi, on risque d’arriver en retard.

_ …

_ Moi aussi je t’aime.




2 Commentaires


C'est vraiment chouette que tu écrives une série. :)

Je vois apparaître chaque épisode sur le blog avec joie, ça veut dire que je suis addict!

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