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Derrière une vitre.


Circeenne

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La fin de la journée annonce le départ machinal du personnel éreinté, fatigué moralement par le passé et le futur d’où ils vacille sans aucune attache dans le présent. Comme enclavé dans la perdition il se résigne à n’être plus. Ces personnes ont le visage ombragé d’une pesanteur épaisse et d’un vide profondément inqualifiable, qui s’expriment dans le mécanisme de la démarche prompte, régulière, groupée. C’est une masse de fonctionnaires qui oscille avec rythme, le regard baissé, vers la sortie du bâtiment. Trop usées d’avoir parlé ce jour, la main cristallise ses dernières forces dans la saisie ferme de l’attaché-case, parfois marron, grise ou noire ; accessoire qui fait le bureaucrate, elle est le prolongement terne de sa vie. Elle dirait tout à un nécromancien puisque le destin veut s’y résumer en quelques feuilles d’un dossier, bien classées. Ainsi enveloppés dans leurs trench ou veste classique, ces gens, bien que nombreux, ont tous la même habitude vestimentaire, imperméable au changement, tout comme partageant le même silence, rire, et sujets de conversation. Ils se reconnaissent dans l’indifférence de l’appartenance à la fonction qu’ils occupent avec un certain flegme dans le mouvement des allées et venues. Ils parlent le matin et se taisent le soir. Un bonjour et un au revoir sur un ton sempiternel.

Qui sont-ils vraiment ? A les voir on jurerait qu’ils n’ont jamais eu d’enfance et n’auront jamais de vie. Le monde n’existe pas pour ces gens, pas plus qu’un éventuel sens à la vie, car la réalité, somme toute, n’est qu’une onde radio, une émission sérieuse sur les 50 nuances du parfum vinaigré de la mondialisation. La sédentarité a de ceci qu’elle vous fait tourner en rond dans un plan géocentrique. Le soleil décompte vos jours dans la sclérose de vos idées.

La vie a fui, goute à goute, du bâtiment des Archives Nationales d’où ne sourd plus qu’une lumière immuable, pleine de jaunisse, d’entre les bureaux et couloirs aseptisés. Une atmosphère d’hôpital. C’est dans ces lieux où je pleure avec l’horizon la mort de l’hélianthe céleste. C’est de cette hauteur que je vois le monde. C’est depuis cette baie vitrée que je ris avec la pluie qui glisse en silence pour me narguer. C’est de là où je parle avec le nuage et compatis pour le gardien, las d’actionner la barrière du parking. C’est encore d’ici que je marivaude avec mon reflet et de là que je m’ennuie avec mes cafés. Mon dernier fume encore, sa fumerole m’inspire un je ne sais quoi d’agréable à contempler.

La porte du bureau étant ouverte, je devine le fantôme de Banquo se promener dans les allées des Archives nationales, découvrir avec amertume notre civilisation, en constatant la pâleur de la technicité moderne face aux rayonnements des étoiles plongées dans les ténèbres, avant même son meurtre. Il est vrai, qu’un regard suffit, pour écouter l’éloquent silence du firmament, puisque la beauté ne s’adresse pas aux regards, elle vise le cœur.

Saint Exupéry avait-il compris cela du haut de son avion en caressant les nuages ?

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