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Sous-sol II

Circeenne

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L’imposante végétation ravivait notre regard et ralentissait notre pas. Elle avait repris possession des lieux en son bon droit, là où jadis tout devait être aseptisé. Les murs jusqu’au plafond étaient recouverts de lierres où s’enchevêtraient de grandes clématites et du sarment aux feuilles noircies et jaunies par endroits. Tout le couloir avait un air de désolation pesante, les vitres étaient brisées et les carreaux qui avaient tenu n’étaient plus transparents, ils avaient une teinte laiteuse et tâchée d’une poussière grise et acre dont on devinait mal la provenance. Les feuilles mortes, les brindilles séchées, et autres composants organiques jonchaient le sol et masquaient de fourbes embûches. Seules, d’épaisses tiges de fer rouillées marquaient les endroits à éviter du pas. Un poids, et c’était la chute assurée sur plusieurs mètres avec un hostile accueil à l’arrivée. Nous prenions donc le temps de regarder là où nous marchions avec une question en tête : qu’est-ce qui avait pu causer autant de dégâts ? Des maraudeurs ? Au bout du couloir une lourde porte métallique tenant à demi sur ses gonds, tanguait pernicieusement. À son seuil le vent s’y engouffrait si tendrement, que j’en éprouvais un sentiment de paix et un moment d’agréable solitude. Je songeais même à prendre une photo que je pris à la hâte. Mais à quoi bon, je voulais savourer ce silence. Sarah était aussi sidérée et lançait parfois un regard dans le vide en contemplant la lumière solaire au fond qui jouait de son contraste avec le béton, la verrière et l’ombre ; on était comme apaisées. L’impétuosité du temps, l’agitation, la crispation quotidienne n’étaient pas ici. C’était un lieu spirituel, propice à la quiétude des esprits. Sarah y croyait énormément et ne manquait pas d’y faire allusion chaque fois qu’un bruit, un mouvement, une brise nous surprenaient. Nous finîmes par pénétrer dans l’enceinte, je restais au milieu de ce nouveau couloir perpendiculaire à celui que nous venions de prendre. En face de moi se trouvait un escalier qui menait plus bas. Je m’approchais prudemment de la rambarde pour observer où cela guidait. Il semblait que c’était profond et vaste. Mais j’étais tentée d’aller fouiller à gauche, il y avait des portes de bois, certaines étaient enfoncées d’autres fermées. On imagine tellement de trésors et d’histoires en ces lieux. Sarah était déjà à droite en train de déchiffrer les graffitis qui recouvraient tout le couloir à ma surprise. Ce lieu était donc régulièrement visité malgré l’interdiction de la préfecture. Il y avait des bouteilles de bière et des mégots de cigarette. Mais cela paraissait très ancien. Je me résignais finalement à suivre Sarah qui sans mot dire avait déjà pénétré dans la pièce. Elle souriait en décryptant les marques sataniques qu’avaient laissées les précédents visiteurs. Il y avait même du sang séché sur un mur, probablement un sacrifice animal.

_ Dis, on a une enquête à résoudre.

_ Quoi ce lieu n’est-il pas excitant ! ?

_ C’est lugubre et beau à la fois. Cette mélancolie me plaît, mais nous devons nous pencher sur les photos, l’équipe du labo va arriver, on devra les briffer.

_ Oh tu veux bien arrêter de faire ta rigide. Qu’est-ce que tu crois, que tu vas résoudre cette affaire toute seule, d’un regard ? Allez ma chérie, détends-toi. On aura toute la nuit pour y penser.

Ce n’était pas faux. Sarah me connaissait depuis l’enfance et savait que j’avais du mal à lâcher prise. On était si complémentaires et opposées à la fois. Parfois je me surprenais à l’admirer d’un peu trop près lorsqu’elle était si gaie et insouciante dans un travail qui nécessite pourtant de la minutie et du sang froid. Il faut être sobre pour ce métier, l’investigation tolère mal les fougueux. Cependant, elle était d’une efficacité redoutable, bien plus que moi, je dois l’avouer. Je ne lui ai jamais dit, ni fait de compliments, mais elle doit bien ressentir que je l’apprécie malgré ma pâle humeur. Que voulez-vous, il faut bien accepter que nous sommes complexes et qu’un non vaut pour un oui lorsque celui-ci cherche un peut-être dans le silence.

_ Agathe, Agathe ! Réponds ! Mais tu es bien tête en l’air.

_ Mince, c’est Petrov, ils sont là. Allons les rejoindre.

Petrov était un homme élancé dont les traits massifs semblaient avoir été taillés en ligne droite, n’eut été son accent, on lui aurait bien volontiers attribué des origines germaniques. Mais il était russe et son regard écrasé était tout moscovite, d’un bleu cyan, froid et inquisiteur. Il dirigeait les commissions d’enquête et d’analyse dans la zone interdite, et il était aussi en charge d’établir le périmètre de sécurité avec un groupe de soldat d’élite. On sentait qu’il avait l’expérience du terrain et du commandement. Ce devait être un homme de règlements, très à cheval sur les procédures et les manières militaires. J’aurais parié pour un agent du FSB mais il était trop droit pour ça. En attendant il était notre référent pour tout ce qui relevait d’une charge administrative. Les enquêtes devaient donc avoir cours en sa présence et sous son égide. Nous avions fait quelques entorses à cette règle, et comme je l’avais pensé, il ne manqua pas de nous le faire savoir. C’était à sa manière ou niet. Naïve, Sarah essayait de lui faire croire qu’Interpol s’excusera de cette déconvenue financièrement, en vain. Il répondait que l’argent n’achète pas tout et excédé, il ajouta en russe que nous croyons tout posséder avec le sou. Le fait que nous avions pénétré les lieux sans lui était un péché mortel, et il se mit en douce colère avant de laisser à nouveau place à l’ironie condescendante, la salle habitude des Occidentaux mal éduqués qui se pense tout permis. L’humiliation était suffisante à ses yeux et pouvait ainsi laisser émerger un pardon avec la magnificence d’un seigneur qui épargne des culs-terreux, voleurs de patates. Le sourire narquois qui se dessinait sur son visage en une ride épaisse, réaffirmait la grandeur de ses valeurs. La guerre froide n’est jamais trop loin. Il avait finalement pitié de nous de n’être pas russes. Calmé mais toujours raide, Petrov se montrait ainsi très attentif au rapport que nous lui faisions. Et d’un geste et une parole, ses hommes s’habillaient en tenu de décontamination pour récupérer le corps. Nous étions clairement insouciantes ce qu’il nous fit remarquer pour la huitième fois. Le compteur Geiger à la main, ils allèrent d’un pas lourd et résigné chercher le cadavre. Cela prit 1 h 30 avant de revoir ce jaune vif horrible pousser une civière avec un sac noir.

La nuit allait tomber. Nous rentrâmes à la base en silence, sous bonne escorte, assises à l’arrière de la jeep qui fonçait en convoi dans la forêt. Évasive, j’admirais ces grands arbres par la fenêtre pendant que la radio crépitait de la musique soviétique. Je songeais au fait que nous n’avions pas parlé de ce document à Petrov, s’il parvenait à le savoir, il nous renverrait dans l’heure en charter pour Lyon. Je repense encore à la rudesse de la décomposition, et dire que c’est ce qui nous attend. Enfin, carpe diem, pour l’instant essayons de résoudre cette énigme, la nuit risque d’être longue. Pourquoi ne pas écouter de la musique durant le trajet ?




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