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Midinette, 1.

Isadora.

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Il a ouvert un bar juste à côté de chez moi, il y a un an. Il m'a fallu quasiment six mois pour m'en apercevoir ; moi, j'allais juste à côté. Faut dire qu'il y a beaucoup trop de bistrots dans le secteur et qu'en plus, ils sont tous plutôt cool. On a atterri là, en période de fêtes ; le lieu habituel était fermé, nous n'étions que six, tout le monde avait oublié d'organiser quoi que ce soit, un bar sur deux était fermé, ceux qui étaient ouverts étaient beaucoup trop bruyants, on a migré jusqu'à arriver chez lui. Et c'était bien. On s'est dit qu'on reviendrait. 

On est revenu, la semaine suivante, à vingt. On se voit chaque semaine. On, c'est un genre d'association de gens qui se retrouvent pour discuter. Les contraintes sont nombreuses, parce que le groupe est assez difficile. Il faut un endroit assez silencieux pour que les hyperacousiques ne passent pas une soirée de merde, assez bien insonorisé pour que nos propres bruits ne nous gênent pas, assez flexible pour qu'on puisse se pointer à trente alors qu'on a réservé pour douze et qu'en plus on a lancé la réservation le jour même parce que l'organisateur avait complètement zappé, pas trop cher pour les fauchés, par trop cheap pour les friqués, pas trop central pour ceux qui viennent en voiture, pas trop isolé pour les piétons, avec une hygiène impeccable pour les germophobes et une carte qui permette à ceux qui ont des restrictions alimentaires de manger. Ah oui, aussi, il faut que le service puisse être fait quand les gens ont faim et pas quand le cuistot l'a décidé. Et que ce soit bon. Et copieux. Et il faut, évidemment, que ceux qui le désirent puissent ne pas manger du tout. J'oubliais les claustro, les fumeurs et ceux qui ne tiennent pas en place : il faut qu'ils puissent bouger. Ah, et ceux qui assument moyennement leur présence là tiennent aussi à ce que l'on puisse discuter sans être collés à une table qui entende tout. Bref, ça faisait des mois qu'on cherchait à changer d'enseigne, et on est arrivé chez lui. 

Au début, j'avais un comportement normal avec lui. Je lui passais des commandes, je discutais un peu, histoire de savoir si c'était possible qu'on continue de venir, si vraiment ça ne le gênait pas qu'on se manifeste à la dernière minute, qu'on soit un groupe hyper bordélique, etc. Pendant les réunions, de plus en plus, je m'arrangeais pour traîner au bar et les autres me faisaient souvent remarquer que j'étais extraordinairement souriante, ce soir. Et d'insister : Mais qu'est-ce qui t'arrive ? − Rien, rien, je suis toujours comme ça. Tu parles. Et puis j'ai commencé à chercher des prétextes de plus en plus artificiels pour aller lui parler. Il y en a eu de belles ! Je ne sais pas exactement combien de fois je suis allée lui dire que nous étions tous très contents de venir chez lui, qu'il était cool, son bar et qu'on était tous très contents de venir chez lui. Parce qu'il est cool, son bar, quand même. Et puis je suis revenue un autre jour. En terrasse, puisqu'il commençait à faire beau. Ça devait être en avril, ce qui signifie qu'il m'a fallu tout de même quelques mois pour trouver en moi ces ressources d'audace. Et puis à l'intérieur, mais avec un prétexte : je venais là pour écrire… et après avoir gratté dix pages, j'arrivais toujours ou presque à me faufiler jusqu'à lui. 

À force de tourner autour du pot, j'ai (nous avons ?) fini par trouver d'autres sujets de conversation que le groupe et la joie que nous avions à venir là plutôt qu'ailleurs. Ça a commencé très doucement avec des conversations essentiellement culinaires. L'entrepreneuriat, les produits locaux, les produits bio (han, tu sais que j'en ai vendu), des tentatives de bitchage rugueusement accueillies (trop tôt pour les connivences négatives). Un jour, je lui ai dit j'étais prof de français et j'ai eu l'impression d'exercer le métier le plus hype du monde, parce qu'il est dyslexique. Il a commencé à me raconter comment ça avait été difficile de s'entendre dire qu'il était fainéant toute son enfance, en fait jusqu'à trouver la cuisine. J'étais tellement contente qu'il me parle de quelque chose de personnel ! Et puis, les dyslexiques m'ont toujours intéressée et attendrie. Réciproquement, j'avais l'impression que ça lui faisait plaisir que je sois ça, parce qu'il avait dû sentir que je l'admirais. La gloire fut de courte durée, puisque je venais de reprendre après un an d'arrêt et que j'étais en mi-temps thérapeutique dans un établissement où personne n'avait besoin de moi… un genre d'emploi fictif que j'ai d'ailleurs très mal vécu. 

Qu'à cela ne tienne, les fois suivantes, il m'a demandé pourquoi j'avais été en arrêt. Je lui ai raconté mes problèmes de harcèlement, comme si ça n'avait tenu qu'à ça. Je n'avais aucune envie de lui parler de mon ex, de la rupture qui a mis deux ans à se laisser digérer. Nous nous sommes donc trouvé une passion commune pour la détestation de la hiérarchie et des profs en général. Il a dû se dire que j'essayais de l'endormir quand je lui racontais à quel point je m'ennuyais en salle des profs mais bon, il m'a fait part d'une malheureuse expérience dans l'EN. Il a failli être prof, lui aussi, mais de cuisine. Il a claqué la porte et il est allé travailler dans un milieu très lucratif. Et puis il a claqué la porte aussi. Marre de servir des produits de merde, ses convictions écologistes l'ont emporté. Mais bon, la dyslexie, ça revenait souvent, quand même, alors il a commencé à me parler de son fils, également atteint, lourdement atteint.

Son fils ! Un grand gamin super mignon, qui passe des heures au bout du bar en fin d'après-midi. Je me suis longuement demandé pourquoi il n'était pas ailleurs. Il avait l'air de s'ennuyer follement… il avait l'air d'être en fin de Cinquième et jamais de devoirs à faire. Une femme venait le chercher tous les soirs, je me suis dit que ça devait être sa mère. Un jour, quand je suis arrivée, j'étais la seule cliente et il n'y avait que lui. Je lui ai dit bonjour, je lui ai demandé comment il allait. C'était justement quelques heures avant que je révèle ma profession − est-ce que ça avait un lien ? Après son départ, j'ai demandé à son père en quelle classe il était. En CM2. Waouh. Il a commencé à me raconter qu'il commençait à lui donner du fil à retordre, puisqu'il se tenait de moins en moins bien à l'école, ce qui le désarmait ; lui-même avait été ce gamin. Je n'ai pas osé poser trop de questions mais j'ai donné quelques avis sur la place des parents par rapport à l'école. Dans ma tête, je me disais qu'il n'avait rien à faire au bar tous les soirs, sans rien faire, que c'était catastrophique en matière d'éducation, qu'il fallait faire ceci et cela mais ce n'était vraiment pas mon rôle. Alors je me suis tue. Ç'aurait été si facile de m'engouffrer là-dedans… Le lendemain, je suis revenue et le petit − qui, du coup, est super grand − m'a fait un sourire immense et angélique. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais c'était magique. Lui qui a toujours l'air de s'ennuyer, de dormir éveillé, d'un coup, il avait les yeux qui brillaient et son sourire était absolument spontané, d'un naturel désarmant ! Tout son visage semblait animé. J'avais envie de l'adopter. Depuis ce jour-là, je l'évite. Ma frustration, que dis-je, mon écorchement de ne pas avoir d'enfants conjuguée à la tentation de me mettre le fils dans la poche pour mieux attendrir le père me terrorisent littéralement. Quand je le vois, je me glace. Un jour, plus tard, j'ai appris que sa mère état morte. C'est pire encore, depuis. 

Malgré tout cela, j'avais encore besoin d'un alibi pour aller là-bas seule, alors je me suis mise à écrire chez lui. J'arrivais avec un énorme cahier, je mettais des écouteurs et, après avoir abondamment checké mon téléphone, je me mettais à gratter. Dans mon coin, je regardais ce qu'il faisait de temps en temps. Rarement. Ça m'amuse toujours autant, de le voir répondre à la question : « Vous avez quoi, comme vin ? »  Je pense que je ne m'en lasserai jamais. Je n'ai même plus besoin d'entendre quoi que ce soit pour savoir qu'il est précisément en train de répondre à cette question. Il lève les yeux vers le plafond, fronce les sourcils et se lance dans une improbable litanie, une récitation que nul ne peut stopper, parce que son regard ne se pose sur son interlocuteur que furtivement mais avec une acuité toute particulière, de sorte que personne n'ose lui couper la parole. L'index posé sur la tempe, ou presque, il explique, il explique tout avec une peur visible d'oublier le moindre détail, alors qu'il en fournit quatre fois plus qu'un caviste. Ses mains se lancent dans une chorégraphie aussi étrange que chirurgicale. Et il parle. Certains clients apprécient, ceux-là hochent la tête, échangent des regards satisfaits entre eux, l'air de se dire télépathiquement hum, bonne adresse, on reviendra avec Stéphanie et Armand ; ce sont ceux qui, pour commander une bière, partent sur une IPA cognac ou que sais-je. Ils ne boivent pas, ils collectionnent. Là, on est en plein cœur de cible. D'autres ont l'air complètement confus. Ils lèvent le doigt, ouvrent la bouche, essaient d'en placer une mais non, il n'y a rien à faire. Le monsieur ne débite pas que des boissons, il aime parler, aussi. Ils reviennent quand même, je crois. 

La plupart du temps, je me contentais d'être là, sans le regarder directement. Déformation professionnelle : j'ai développé une capacité apparemment impressionnante à sentir ce qu'il se passe autour de moi et à utiliser ma vision périphérique. J'étais à cette table, dans le prolongement du bar, occupée à écrire mais toute mon attention de second plan était fixée sur sa présence. C'est comme ça que ça a commencé à virer un peu malsain pour moi. Cette sensation enveloppante d'être là où il était a commencé à devenir ma joie et ma sérénité. Il travaillait, il parlait avec d'autres personnes, il allait et venait mais j'ai commencé à me sentir en paix parce que je l'avais à portée de vue. Sans jalousie aucune, je le sentais vivre alentour et cela m'apaisait. Il va de soi que partout ailleurs, je me languissais d'y retourner. 

Certains soirs, plus fréquents que dans d'autres établissements, le comptoir se peuplait de jeunes femmes aux décolletés pigeonnants qui, comme moi, se passionnaient pour le bio et le local. J'en soupçonne certaines de s'être senti des vocations d'œnologue. Elles étaient toutes beaucoup plus belles que moi, alors je me sentais triste. Non pas amère, mais triste. J'aurais voulu avoir leur beauté, leur bagout, leur légèreté et, sans les envier, je pleurais silencieusement l'absence de ces qualités en moi-même, dès qu'il était question de lui. 

C'est qu'à ce stade, je n'avais toujours pas osé lui demander son prénom, que par ailleurs je connaissais, entre autres détails. La plupart du temps, quand je le croisais, chacun déambulant dans sa direction propre, ou bien quand il m'adressait la parole, je perdais tous mes moyens. Je sombrais dans une stupidité intense. Au bout d'un certain temps, je redevenais capable de tenir des propos cohérents mais combien de fois ai-je laissé de longs silences gênés, agrémentés d'un sourire des plus béats ? Si j'avais été belle, formidablement belle, j'aurais peut-être semblé moins cruche mais là… Combien de fois, dans le secret de mon appartement, je me suis perdue dans d'indécents moments de narcissisme, me parfumant, passant sur ma peau des crèmes, des beurres aux fragrances florales et sensuelles, changeant de tenue, me caressant l'épaule dans un auto-érotisme ridicule, mais combien de fois dans la solitude et le secret je me suis sentie belle ! Et là, face à ces inconnues, moi la fille aux écouteurs planquée dans le coin, la semi-autiste, celle qui gratte des pages et des pages au critérium, je me sentais quelconque, oubliable et, somme toute, invisible. Le parfum dont je m'étais enduite semblait avoir entièrement laissé place à l'odeur grise du tabac. Alors, je replongeais dans mon manuscrit, torturant mon pauvre personnage, épinglant ses bourreaux, disséquant ce monde où il me semble encore souvent que je n'aurai jamais de place, faute d'être si belle. 

Il a fini par me demander, tout de même, ce que je faisais. Comme il est commerçant rusé et qu'il ne pose jamais de question intrusive à ses clients, il n'a pas formulé les choses ainsi. Il m'a demandé, plein d'un enthousiasme très surprenant, si je préparais mes cours. Je lui ai répondu que j'écrivais un livre et… il a semblé déçu. Poliment, il m'a demandé de quoi ça parlait. Je lui ai expliqué l'histoire en précisant que c'était un genre de roman de bonne femme parodique, très ironique. Il a eu un mouvement de recul, je n'ai jamais compris si c'était parce que le concept même de mon livre est critique et donc négatif ou si c'était parce que cela tournait autour de trucs de nana. En tout cas, il n'avait pas du tout l'air emballé. Je me suis sentie comme un alchimiste à qui l'on vient taper sur l'épaule en demandant : alors, tu fabriques de l'arôme de banane ? Mais quel beauf ! 

Qu'à cela ne tienne, il demeurait terriblement, irrémédiablement, véritablement, étymologiquement charmant. Cette histoire d'écriture m'a permis d'aborder des sujets différents. Un jour, je lui ai demandé si je pouvais lui poser une question personnelle. Il a frémi, son regard s'est assombri, je ne sais pas ce qu'il a redouté exactement mais ça m'a amusée. Je lui ai expliqué qu'un de mes personnages frôlait la mort et y prenait goût. Je voulais vérifier quelque chose. Alors je lui ai tout simplement demandé s'il avait déjà fait cette expérience. D'un coup, il a semblé être rassuré par ma question et s'est lancé dans un récit passionné. Il avait plein de clients à servir alors il s'interrompait et revenait, reprenait son histoire exactement où il l'avait laissée, chose rarissime chez lui. Son TDA/H non-diagnostiqué, quoique flagrant, semblait s'être envolé. Tout au long, il a planté son regard sombre dans le mien, avec cet air un peu fou qu'il a quand il déclame la carte des vins mais cette fois, ses yeux transmettaient toutes ses émotions, intactes et subtilement nuancées : la peur, l'amour de ses proches, le plaisir de vivre, les souvenirs de paysages somptueux, le stress de sentir que tout cela peut s'arrêter d'un coup, la terreur de manquer à son fils, l'émotion de sa naissance, la tétanie. J'étais happée par le récit mais ce n'était pas là que les choses se jouaient ; enfin, j'avais accès à son véritable regard. Voilà, cet homme avait cette couleur, cette saveur ; sa vie avait exactement cette intensité. J'avais l'impression que mon esprit se baignait à la source du sien, et j'aimais y nager. 

Le coup de grâce est arrivé à la toute fin, quand il m'a décroché un : « Mais moi, j'ai vécu vingt vies, tu n'imagines même pas. »  Pour le coup, c'est ma vie qui a défilé devant mes yeux.  Ce n'est pas ce que vous croyez. Certes, il est toujours troublant, pour une femme surtout,  de voir, d'entendre, de vivre l'expérience d'avoir en face de soi un grand ténébreux qui sort une phrase mystérieuse, romanesque, surtout quand cette phrase semble être une invitation à poser la question qui, je l'avoue, me brûlait les lèvres. Le contexte commercial dans lequel nous étions amenés à nous côtoyer avait toujours accentué la barrière entre nous et d'un coup, il me proposait un passage. Évidemment, j'avais envie de lui demander ce qu'il avait vécu, tout ce qu'il avait vécu et en détails, j'avais envie de passer la nuit entière à l'écouter, une semaine de nuits blanches ne m'aurait pas fait peur même, mais je savais bien qu'il n'y avait pas de nuit entière à parler. De plus, quand je l'ai entendue, je me suis dit : « Il a dû en emballer, des minettes, avec cette phrase. » Pourquoi jouer les tombeurs avec moi ? Pourquoi me servir la soupe ainsi, j'étais déjà à genoux depuis des mois. Presque depuis la première fois que je l'avais vu. Je me décrochais la mâchoire devant lui, comme une imbécile heureuse. Il m'était même arrivé de passer deux heures à me demander si je pouvais y aller ou c'était trop, en dosant ma présence sur la semaine, alors que c'est juste le bar à côté de chez moi. N'avait-il pas vu qu j'étais déjà complètement acquise, dans le sens le plus absolu, le plus consternant… le plus adolescent ? Est-ce qu'il avait suffi d'un peu de concentration sur mon carnet pour le berner ? Non, ce n'était pas possible, il n'aurait pas eu ce regard inquiet quand j'avais parlé de « question personnelle ». Cependant, le pire n'était pas là. Il pensait impressionner qui, avec ce genre d'affirmation ? Quelle était donc cette vie qu'il m'imaginait ? La vie d'une prof de français qui passe ses soirées dans un bistrot pour écrire, qui avait dû passer du temps à lire − ce qui lui échappait complètement. Un truc chiant, terne, basé sur des expériences de seconde main.  Certainement un parcours ultra-rectiligne, alors que lui, lui il avait Vécu des choses ! Oh mon Dieu ! Je suis impressionnée… Et s'il s'imaginait ma vie ainsi, comment lui faire comprendre que ce n'était pas exactement le cas… ? 

Comme j'avais pensé tout cela en moins de trois secondes, j'étais sous le choc alors je me suis figée. Je n'ai rien dit. Il a insisté. « T'imagines même pas. » Comprenant qu'il attendait vraiment une réponse de moi, je lui ai dit : « Okay. », avec un sourire un peu gêné. En trois secondes, j'avais eu envie de l'embrasser, de le harceler de questions, de le gifler, de partir, de rire et de m'effondrer. Tout cela simultanément. 

La fois suivante, il y avait un peu moins de clients. J'avais mes écouteurs, mon carnet, plein d'inspiration et j'ai écrit douze pages en trois heures. Vers la fin, il est venu vers moi, m'a interrompue en me disant : « Alors, ça écrit. » Il avait l'air triste de ne pas être au centre de mon attention. Comme s'il venait de se rendre compte que les choses que je posais sur le papier avaient beaucoup plus d'intérêt et d'importance pour moi que ce qu'il se passait autour de moi. De toute manière, j'étais vexée. En plus, il avait déplacé ma table et j'avais dû me mettre en face du comptoir. Pas au comptoir, quelques mètres en arrière, juste en face de lui. Pourquoi avoir déplacé cette table ? Malgré tout, j'étais encore venue là comme un automate. Absolument dépendante de ce lieu et de sa présence. Il avait beau m'agacer, je me sentais physiquement mal de ne pas être là-bas, parfois. Souvent. Comme si le centre du monde était là. À défaut d'être un amant, un aimant. Faut-il regretter cette soirée ? En tout cas, il n'a plus été aussi chaleureux après. Il est devenu subtilement distant. 

J'ai tenté de me sortir de cette ambiguïté et de la tristesse que je ressentais en percevant l'inversion des polarités. Parfois, je me sentais de trop. Nous discutions, il s'éclipsait et ne reprenait jamais la conversation. Il semblait subitement être devenu indispensable en cuisine, alors que le cuisinier et l'aide de cuisine étaient bien là. Je ne voyais plus se dessiner ses sourires de tout le visage, ces beaux sourires qu'il avait transmis à son fils. J'ai commencé à prendre mes distances. Je venais toujours, mais moins souvent et puis je partais parfois juste après avoir fini ce que j'avais à faire. Pour me sortir de ce guêpier, j'ai tenté de me concentrer sur ce qu'il semblait penser de mes activités. En d'autres termes, j'ai tenté de ne voir en lui que la pure fusion du hipster et du beauf.

Et puis d'ailleurs, il n'y avait pas que cela, qui indiquait le beauf. Il avait beau m'avoir dit qu'il n'aimait pas les écrans, les réseaux sociaux et "tout ça", il avait un profil Facebook personnel, et des plus accablants ! J'ai mentionné le fait que je connaissais son nom… Eh bien vous savez comment, maintenant ! Les publications consistaient en une série de photos à la gloire de la cuisine… et de la moto. Oui. La motocyclette. Les commentaires ? Je n'ose les reproduire. Son Instagram ressemblait davantage à ce que j'avais perçu de lui. Beaucoup de mer, de paysages, de citations… Mais il y avait son compte YouTube ! Comment peut-on laisser traîner des choses aussi honteuses sur internet ? Cette vidéo, ancienne certes, composée d'une chanson un peu soul et de quatre portraits photographiques de lui, défilant tour à tour. Pfff… Lamentable. Et pourtant, tout cela, tout ce narcissisme au premier degré parvenait aussi à m'attendrir. 

Un jour, au comptoir, j'ai vu traîner un flyer pour un festival. Une des animations proposait d'imaginer que la guerre éclatait chez nous, comme en 39. J'ai trouvé cela ridicule et je l'ai fait savoir ; de toute manière, je ne supportais plus de sentir mon discours se modifier en sa présence. C'était ridicule, après tout ; j'avais l'air d'une militante écolo alors que je fais mes courses chez Casino et que l'absence de tri sélectif dans mon immeuble a suffi à me faire retrouver de mauvaises habitudes sans pour autant me perturber plus que cela. Et puis, tous ces trucs de bobo me gonflent ; j'adore la bière, mais la bière belge ! En somme, ce jour-là, je me sentais me rebeller. Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre sortir de sa bouche un discours presque survivaliste. Lui, la guerre, il l'attendait dans les prochaines années. À cause du numérique et de la finance et des hackers et ça serait pas plus mal. Un scénario apocalyptique à la Mister Robot. Quand j'ai évoqué la série, il m'a arrêtée net : Monsieur ne regarde pas de séries. Okay… Mine de rien, en quelques instants, je me suis pris en pleine figure toute la colère qu'il ressentait pour la société, toute la difficulté qu'il avait à la gérer en se contentant d'actes constructifs. Il se cachait derrière une peur absolument fallacieuse pour espérer l'effondrement de la civilisation et le chaos. Je n'ai jamais cru aux scénarios apocalyptiques, d'ailleurs je pense que si l'apocalypse se produisait réellement, nous nous y accoutumerions très vite et serions vite repris par nos pensées habituelles, malgré les nécessités de la survie et la raréfaction du confort. En d'autres termes, je fais partie de ces gens qui pensent que la catastrophe ne sera jamais aussi catastrophique que cela et qu'il n'y a jamais de fin des temps. Alors je me suis sentie désolée pour lui ; un bref instant, je me suis sentie prisonnière de sa colère. 

J'ai invité ma meilleure amie à me rejoindre là, un jour. Cette fille jouit de facultés d'observation et d'analyse des comportements hors-norme, alors j'avais besoin qu'elle me dépanne, parce que je ne savais plus du tout à quoi m'en tenir. Un soir, j'ai fait la fermeture, j'étais la dernière cliente. Il s'était lancé dans un récit sur ses grands-parents, leur arrivée en France, ses oncles et tantes, les échecs que certains avaient dû essuyer dans leurs activités professionnelles, la versatilité de la réussite et alors même que j'étais sur le départ depuis plus d'une demi-heure, il me retenait. Nous avons rentré la terrasse en causant et nous avons continué à parler devant le bar. J'étais étonnée qu'il prenne sur son temps pour poursuivre, j'étais flattée mais quand nous nous sommes quittés, au coin de la rue j'ai regardé ma montre : il était 0h32, soit deux minutes après l'horaire de fermeture prévu. Une autre fois, à la fin d'une de nos réunions, nous étions quelques uns à vouloir prolonger la soirée dans un autre lieu et j'ai pris mon courage à deux mains pour lui proposer de venir avec nous ; il a hésité puis décliné pour cause de marché le lendemain matin. Avait-il hésité parce que je lui proposais ou bien avait-il décliné parce que je lui proposais ? Le marché pouvait être légitime. Et puis il était très concentré sur ses projets, peut-être avait-il peur de glisser dans des distractions trop dangereuses, de retrouver de mauvais penchants. Qu'importe, je n'ai jamais osé réitérer ce genre de proposition. J'étais perdue. 

Mon amie nous a observés. Elle a confirmé mon impression de stupidité. Elle a infirmé l'hypothèse d'un intérêt réciproque. « Il te parle comme un commerçant parle à une cliente habituée, rien de plus. » Je m'y étais préparée mais je me suis sentie triste, tellement déçue… Alors j'étais bel et bien ridicule, à avoir espéré qu'il y ait quelque chose. D'ailleurs, j'étais bien embêtée parce que je ne parvenais pas à écrire ailleurs. Mes tourments ont pris fin là, mais j'étais triste. 

Pour en rajouter, je m'étais lancée, pour les besoins de mon livre, dans une série de stages tous plus foutraques les uns que les autres. Bienvenue dans un monde new-age, enchantée de vous rencontrer, madame la chamane ! J'avais beau y aller pour observer la rhétorique des participants, quand je lui en ai parlé, il a eu l'air dubitatif… mais s'est abstenu de tout commentaire. Sa réserve s'est trahie d'elle-même un jour où quelqu'un a parlé de câlinothérapie ; il s'est tourné vers moi et m'a dit : « T'aimes bien ce genre de trucs, toi, non ?! » Je me suis glacée. J'ai eu honte de découvrir qu'il pensait cela de moi. Je l'ai haï. Il n'avait rien compris de ce que j'avais pu lui raconter. Rien. Et il m'avait écoutée en se moquant silencieusement. Bah oui… la cliente excentrique. 

Un peu pour le livre, un peu pour faire passer ma tristesse,  je me suis mise à fréquenter un temple bouddhiste. En fait, il était très bien et je m'abstiendrai de le critiquer en quoi que ce soit. Un soir, il y avait un cours sur le karma. La moniale a un peu parlé d'écologie et de consommation, de la charge karmique qu'impliquaient nos choix, y compris dans ces domaines. Puis, nous avons médité. En sortant, je me sentais seule et bien. Neutre. Silencieuse. Prête à accepter ce qui est en portant un regard bienveillant, quoiqu'un peu triste, sur tout. Un orage a éclaté juste avant la fin du cours, je suis repartie sous une pluie chaude et torrentielle. C'était comme si l'eau emportait avec elle toutes mes attentes, toutes mes projections. Les jours suivants, j'ai commencé à développer une véritable aversion pour les produits industriels. Je me suis mise à privilégier systématiquement les produits bio et artisanaux. Chaque déception amoureuse est l'occasion d'absorber ce que l'on a admiré chez la personne qui nous a déçus, afin de devenir ce que l'on aurait espéré découvrir en elle. Lui, il était la conformité entre les connaissance et les actes, l'engagement positif, discret. La pacifique proposition plutôt que la plainte stérile. 

Dans mon furtif élan court-circuiste-bio-bobo-éco-responsable, je suis allée acheter des bières chez un caviste. J'ai trouvé, chose rare et précieuse, des Orval. Quelques jours plus tard, je lui en ai offert une bouteille, parce que c'est la meilleure bière du monde et que cela, d'une certaine manière, m'aidait à faire un deuil. Nous avions parlé de cette bière, qu'il ne connaissait pas. Il a eu l'air un peu gêné, j'ai fait mine de ne pas m'en apercevoir, mais ma curiosité a été piquée quand il m'a dit : « On goûtera ça, merci. »

J'ai commencé à espacer mes visites. Avec le beau temps, nous avons cessé, temporairement, de nous réunir dans son bar. 

Une semaine plus tard, à la faveur d'une main baladeuse, je découvrais l'ignoble vérité : il se tapait l'aide de cuisine. 

Je me suis ouverte de ma découverte à deux personnes du groupe. L'une a eu l'air physiquement dégoûtée qu'il m'ait préféré une femme si insignifiante, au regard bovin, au charisme nul. De plus, elle a souligné la bêtise de la démarche : se taper son employée, quelle connerie ! L'autre m'a dit qu'il n'était pas étonné, qu'il l'avait senti mais il avait confondu l'aide de cuisine avec le cuisinier. Pour se donner une contenance quand je l'ai corrigé, il a souligné la bêtise de la démarche : se taper son employé(e), quelle connerie ! 

J'ai continué à y aller, pour écrire. Dans nos rares moments de conversation, mon ton avait changé, décomplexé. Je pensais à Solal grimé en vieillard, qui pénètre dans la chambre d'Ariane pour lui clamer sincèrement son amour et essuyer un refus. Puis, il revient vers elle, splendide, lui expliquer que puisqu'elle n'a pas su être sensible à sa belle déclaration, il va la séduire comme toutes les femmes. La vulgarité prospère là où est passée la déception. Le vieillard en moi avait été meurtri. 

Un jour, je suis arrivée les yeux en larmes. Il m'a demandé comment j'allais. Bien, j'ai répondu. Tu pleures ? − Oui, mon ophtalmo vient de me faire une piqûre dans l'œil.− Ah bon, pourquoi ? − J'ai une dégénérescence maculaire. − Mais… c'est pas un truc de vieux ? − Si mais c'est précoce, chez moi. − C'est de famille ? − Non. − Ça vient d'où ? − Nan, c'est rien. − C'est arrivé comme ça ? − Non, c'est un accident de sexe. − Ah. Fin de la conversation. 

Ce jour-là, elle était cliente, entourée de nombreux amis. Je ne l'ai pas reconnue, sur le coup. Elle n'était pas si mal que ça, maquillée. 

À ce moment à peu près, j'ai rencontré un type, dans un autre bar. Ça faisait un mois qu'on se croisait, avec plaisir. On avait un ami commun. Il était intéressant, on rigolait bien ensemble. Ma meilleure amie m'a fait remarquer qu'il n'avait d'yeux que pour moi et qu'il essayait toujours de créer des apartés. Un soir, on a couché ensemble. C'était super. Après, il m'a annoncé qu'il était phobique de l'engagement et il m'a fait tourner en bourrique. Je ne suis plus sortie dans aucun bar pendant trois semaines. 


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   Alerter


9 Commentaires


Commentaires recommandés

Il y a des passages célestes là-dedans, bien que ce soit une aventure essentiellement chthonienne (à part pour la bière). Mes deux passages favoris — pour l'émotion décrite ou plutôt, communiquée — sont: - la description du moment où mille émotions se suivent en un instant: le coup de grâce, et - le moment où sa rage contenue transpire et l'où l'on se sent prisonnier. Et, tout au long du texte, lorsque l'on perçoit tous ces moments où la conversation a été mal interprétée, traduite, ce manque de compréhension ("Tu aimes bien ce genre de trucs"...).

J'aime bien te lire.

 

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Bonjour. 

Impatient de lire cette suite. Peut être le vieillard en vous n'aura-t-il pas besoin de se renier. 

Comme Criterium, j'aime vous lire. 

A +

Ps : il y a une petite coquille à corriger, la Chimay blanche est un poil meilleure que la Orval. :o°

 

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Merci, @Vilaine. Il m reste un troisième et dernier volet à écrire. 

Sinon, @Spontzy, j'ai oublié de vous répondre mais après vérification, la Chimay dorée reste la meilleure et on dit UN Orval. :D

  • Colère 1

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il y a 1 minute, Isadora. a dit :

Euh... Comment ça ? 

Et bien, d’imaginer la suite, et de l’écrire comme si c’était toi.

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il y a 3 minutes, Vilaine a dit :

Et bien, d’imaginer la suite, et de l’écrire comme si c’était toi.

Ha ha ha ! Fais-toi plaisir, je ne l'aurai pas écrite au moins avant demain, voire bien plus tard ! 

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