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À propos de Loufiat
- Date de naissance 10/07/1990
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Au total donc, on se retrouve avec une situation étonnante : d'un côté, un volet sociologique parfaitement consistant en lui-même, parfaitement cohérent quant à la methode, et dont les conséquences sont poussées au plus loin et affrontées au critère dernier de la prévision. Une analyse est a priori correcte si elle me permet de prévoir et d'agir. Mais cette sociologie est articulée à une éthique chretienne que l'on ne peut pas simplement évacuer, bien qu'elle n'intervienne pas dans le raisonnement sociologique lui-même, mais parce que c'est elle qui motive son exercice le plus rigoureux, le plus jusqu'au boutiste. Rendez-vous prochainement en "religion et culte" pour ceux que ça pourra intéresser.
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Ce n'est pas sans une certaine malice que Schaelchli souligne l'embarras dans lequel sont notamment les penseurs de la décroissance lorsqu'ils revendiquent un héritage d'Ellul et tentent, dans le même temps, d'expurger celui-ci de deux éléments problématiques en dernière instance, et liés : la foi et le pessimisme volontaire. Le pessimisme volontaire consiste en détruire toute illusion que le monde puisse être autrement qu'il n'est. De quoi rendre Ellul inadmissible pour toute pensée orientée en dernière instance vers l'organisation du monde - fût-ce différemment. Ellul d'ailleurs rejette d'avance toute politisation de la décroissance comme de l'écologie - la transformation en programmes politiques de ces positions ne peut conduire qu'à de sévères désillusions, leur réintégration dans le système et son renforcement, voire à des catastrophes. Et il enfonce les coins qui, le cas échéant, interdiront en effet à un parti de se revendiquer ou de se constituer à partir de sa critique. La seule issue est l'usage singulier et toujours incertain de la liberté par les individus, étant entendu que cette liberté passe par la prise de conscience de leur aliénation, c'est-à-dire du péché au sens de Kierkegaard : une liberté employée à sa propre négation. C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre les critiques souvent injustes, en tout cas qui paraissent excessives, de ses contemporains de la critique sociale et des sciences humaines. L'argument décisif est que ces analyses renoncent le plus souvent à aller au bout de leurs propres conséquences, et s'échappent, au dernier moment, dans les illusions. Ce faisant, elles continuent de justifier le système qu'elles prétendent combattre. Les échappées sont innombrables : ici, c'est le désir (Deleuze), là, l'absurde (Camus), ailleurs, c'est la révolution - en tout cas, c'est une confiance quelconque qui vient rattraper les analyses et soulager les critiques. Tant que l'homme cède à l'espoir, d'une façon ou d'une autre, il se rend au système et s'interdit d'aller au bout de sa critique. Voilà le noeud du problème : en l'absence d'une référence extérieure, d'une vérité autre et extérieure au monde, l'homme ne peut pas juger ce monde, se rend aux illusions et se conforme. La foi est, paradoxalement, chez Ellul, le garde fou et l'aiguillon qui permet d'aller au bout de l'analyse de ce qui est, sans céder. Mais cette foi ("au prix du doute") est d'une exigence sur-humaine - là aussi, aucun soulagement à espérer, mais le redoublement de la responsabilité et une remise de chaque instant au pied du mur insoutenable de la Révélation.
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Sacré problème oui. Je vous proposerai une incursion.
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C'en est assurément un, je pense que tout le monde s'accorde là-dessus. Mais encore une fois on reste alors au niveau de l'opération technique et de l'intelligence pratique en action. Et de ce point de vue "rien de nouveau sous le soleil" (bon, un peu quand même). La nouveauté c'est le phénomène qui émerge sur ce champ... Et dont la prise de conscience et la prise en considération ne sont plus si évidentes. Attention si tu continues je vais être obligé de proposer une plongée dans le versant théologique de l'oeuvre !
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Il y a plusieurs choses. D'abord, Ellul écrit mal, en fait il s'en fout de te faciliter la tâche, du moment qu'un lecteur de bonne volonté comprendra ce qu'il dit de façon parfois si simple, abrupte et peu travaillée. (Il sait faire mais ce n'est pas comme ça qu'il travaille - c'est un bourreau de travail et un bourrin dans l'écriture : il n'a pas le temps de soigner son phrasé, il écrit dans l'urgence et pas spécialement pour des esthètes). D'autre part c'est un rhinocéros : il tape sur tout ce qui bouge. Tout ce qui limite sa vue il le détruit, jusqu'à dégager l'horizon. C'est pour le style. Donc parfois tu as des phrases choquantes. Mais c'est à toi de comprendre comment il en arrive là. Ellul ne fait pas des slogans. Quand il plante un clou comme ça, une "idée force", il sait pourquoi et où il va. A la charge du lecteur de suivre et d'examiner sa pensée s'il est choqué par ceci ou cela et si c'est une question qui le travaille vraiment. On voit mal comment lui donner tort de ce point de vue. Ensuite, ce n'est qu'en regardant de très loin qu'on peut dire qu'il dit ce que tout le monde pense tout bas. Ça vaut seulement si tu te dis "bon voilà un critique de la technique de plus". Mais pour qui connait ces débats, ces auteurs, leurs vues et leurs conséquences - non, Ellul ne dit pas tout à fait la même chose, et les conséquences sont autrement plus développées chez lui que chez beaucoup d'autres. Il y a des intuitions communes, des faits également considérés de part et d'autre et une conscience ou disons un malaise diffus, mais à un moment, si c'est une question pour toi, il va falloir rentrer dans le détail des analyses, et voir où ces auteurs s'accordent et divergent. La position d'Ellul est singulière, encore aujourdhui, et va à contre-courant notamment de tous les courants marxistes pour les raisons évoquées. À l'époque ça compte beaucoup. Maintenant on se dit "bon un critique de plus". Mais alors on manque l'analyse elle-même. La radicalité, enfin, est généralement positive en science. Et en sciences sociales, c'est simple : c'est parce que tu es engagé dans ce monde que tu as besoin de le penser. Ton engagement n'est pas synonyme de partialité. Si tu as le soucis de la vérité évidemment. Si, à cause de cet engagement, tu te dois de comprendre ceci ou cela de la façon la plus lucide et radicale possible.
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C'est drôle, du côté de ma mère, on était inventeurs et aviateurs aussi. Mais parce que je crois, ces générations étaient beaucoup dans la mécanique, l'invention. Tout le monde était un peu touche à tout. Avait des notions de physique, de dynamique, de mécanique... Même du côté de mon père, où on était des paysans dans une poche de misère à peu près totale (il y en avait encore qui vivaient dans la terre battue y a 20 ans, mais ils ont à peu près disparus je crois, chez nous en tout cas), on connaissait évidemment la mécanique ou la construction d'un mur et un peu d'électronique. On savait souder, réparer le camion, la tronçonneuse... Aujourd'hui même ces savoirs sont en perdition, je veux dire leur répartition à peu près diffuse dans la société. Ça devient plus rare et plus tu "montes", plus ce sont des fonctions d'organisation qui sont valorisées, plus ce caractère touche à tout et techniquement alerte se perd (quand tu sais faire fonctionner un avion, tu sais réparer une voiture, un vélo, etc.). C'est une des choses qui rend cette société actuelle encore plus inquiétante à mes yeux. Quand je répare un monte charge au travail, on me regarde tout ébahi "tu sais faire ça toi ?" Mais en plus, je sais quasiment rien faire moi ! Mais j'ai des notions parce que mon père faisait tout lui-même et qu'on a passé des weekends, vacances à faire et réparer des choses... Pas sûr que ce soit si commun aujourd'hui sauf chez les artisans qui ne sont plus si nombreux d'ailleurs, en proportion. Et si on prend Marx au sérieux on doit envisager que la conscience soit d'abord le reflet des conditions sociales et matérielles de l'existence. Si tu vois où je veux en venir.
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Je précise cette question parce que je réalise qu'elle n'est pas suffisamment spécifique. Imaginons que tu aies en face de toi un enfant de 16 ans diagnostiqué autiste, aujourd'hui. Tu lui présentes une fleur ou disons une tortue dans ton jardin. Et cet enfant te répond : j'ai le même chose (en mieux !) sur mon téléphone. En quoi la réalité objective (je prends ton point de vue, je crois) est elle supérieure ? Il m'explique que la tortue est dénuée d'intérêt.. il n'en a que faire ! Alors qu'un pokémon découvert au détour d'une ruelle, là oui, ça veut dire quelque chose. En quoi la réalité est-elle ou devrait-elle prévaloir ? Et il me pose la question.. ! Alors oui, en quoi ?
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C'est quand même stupefiant pour moi aujourd'hui de lire une chose pareille. D'une part, je te demande, à regarder la réalité subjective, ce qui permet d'assurer la supériorité de la nature objective. Quoi ? D'autre part, te sens-tu intrinsèquement ou empiriquement supérieur, grâce ou à cause de cette connaissance objective, absolument supérieure donc, à la file innombrable de tes ancêtres, jusqu'à environ 1700,.1800 et la suite ? Penses-tu que tes ancêtres, dont tu es assurément le plus passionné, étaient débiles, complètement idiotd, ou bien qu'ils jouaient un double jeu? ou bien.. ? Une troisième voie ? (Mais alors qu'est ce qui a bien pu les précipiter dans la lucidité ces masses obnibulees, jusque a arriver à tes prises de conscience si précieuses et uniques dans l'histoire humaine) Enfin, quoi d'autre, moi entité vivante aujourd'hui à l'instant, vols-je que ceci, annoncé le plus froidement et brutalement possible : en l'absence de transcendance, il FAUT admettre qu'il n'y a nulle autre fin que technicienne dans tous les sens du terme, et nulle autre conclusion à cette aventure que l'extinction humaine ? Je peux l'admettre. Vraiment je peux. Mais les conséquences sont considérables - ou pas, d'ailleurs. Si l'extinction est de toute façon la fin prévue et nécessaire...
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Je veux bien le développement !
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Tout à fait. C'est assez mystérieux pourquoi et comment à un moment un auteur, une pensée ou une personne (parfois les trois, donc) nous arrête et change le cours de notre vie. Je me suis souvent demandé pourquoi je voyais quelque-chose qui laissait tous les autres à peu près indifférents. Puis j'ai dû me résigner : Ellul restera inconnu, inexploité, il n'y aura pas de réunion sous sa bannière, d'actualisation et de discussions élargies, seulement des foyers qui luisent épars de par le monde, et c'est sans doute mieux ainsi. De temps en temps tu croises quelqu'un qui a effectivement fréquenté ces contrées, subi ce tremblement ; vous vous reconnaissez et c'est assez pour être un peu moins seuls.
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Et tu tombes là parfaitement d'accord avec lui. Il étudie le renversement des valeurs chrétiennes dans "La subversion du christianisme" et se trouve en complet décalage. Il tente de réorienter l'église reformée, mais doit constater son échec... Il aura essayé. Je sais ce que tu en penses, ça fait un moment que je te lis ! Mais en l'occurrence, je t'assure qu'on a affaire à quelque chose de très singulier.
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A ce sujet, c'est Schaelchli qui a écrit, je crois, les lignes les plus percutantes.
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C'est bien sûr ce qu'il y a de plus scandaleux et d'incompréhensible chez cet auteur : la réunion de la critique sociale la plus radicale et d'une éthique chrétienne également poussée au plus loin. (Je sais, je vous bassine et vous inonde de textes, mais peu importe, lit qui veut, peut, et advienne que pourra.) Je ne crois pas cela dit qu'on puisse réduire cette éthique chrétienne à une forme d'atavisme... Ellul n'a pas baigné dedans plus qu'un autre. Il est converti à 17 ans suite à une expérience dont il parle rarement et en des termes plutôt vagues, publiquement du moins. A partir de là, la critique (il découvre Marx à 16 ans) et l'éthique chrétienne vont, dans le même homme, devoir dialoguer, et c'est cette contradiction, vraiment inconciliable, qui va alimenter toute l’œuvre. Et effectivement quand, comme moi, on découvre plus ou moins par hasard Ellul au fond d'une bibliothèque de sciences sociales au cours de recherches bibliographiques, qu'on entre dans le volet sociologique, et qu'après ça, on découvre l'éthique chrétienne : ça fait tout bizarre. Comment un auteur dont les analyses sociologiques sont aussi éclairantes, poussées, rigoureuses, peut-il écrire à côté de ça des niaiseries sur Dieu, Jésus, le péché, le salut... J'aurais du mal à décrire l'espèce de déception que ça a provoqué, alors que j'étais porté par l'euphorie de ma découverte encore toute récente. J'ai lâché le livre (Présence au monde moderne) et n'y suis plus revenu. Puis, "quand-même"... Il allait bien falloir se retrousser les manches et y aller. Je ne le regrette absolument pas.
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C'est qu'il y a, de Marx à Spengler, une transformation complète des rapports entre technique et société, et la première guerre mondiale laisse tout le monde quelque peu stupéfait - difficile, après ça, de ne pas s'interroger sur le Progrès dont la marche semblait si évidente et irrésistible. Par ailleurs, en Espagne, Ortega Y Gasset écrit sur le sujet, en se situant à ce niveau d'analyse, lui aussi à partir des années 20 ; l'homme de masse est l'homme de la technique. Cf. aussi Idées et Croyances. Marx "réconcilie les masses avec la technique". Traditionnellement, en terres chrétiennes puis humanistes, les peuples sont a priori hostiles à la technique et aux changements qu'elle impliquerait, parce qu'il y a des tabous incontournables, religieux et sociaux, des traditions dont l'usage fait la valeur, des corps sociaux globalement réfractaires à tout changement, et, tant que le christianisme reste prégnant, une attitude générale de désintéressement vis-à-vis de "l'ici-bas". Les innovations, techniques ou autres, passent difficilement d'un groupe à l'autre, chaque corporation jalouse ses savoirs, son indépendance, sa façon d'être. Les changements dans les manières de faire sont très lents, toujours sujets à caution, et ne sont pas systématiquement orientés vers une plus grande rationalité pratique. C'est vraisemblablement chez des auteurs chrétiens que vous trouverez les premières contestations globales et conscientes du mouvement qui s'amorce au XVIIIe et s'accomplit chez Marx, du changement d'attitude de la civilisation occidentale vis-à-vis du couple science et technique - dont le modèle en quelque sorte originel est l'Encyclopédie, cet effort colossal pour rassembler et tenir d'une seule main "les arts et les métiers", où l'on voit percer la conscience de l'unité des techniques en tant que telles. Parce qu'il est dans l'ADN chrétien de refuser l'organisation de ce monde - un monde de mort, marqué par le péché - et de combattre les puissances terrestres qui détournent du divin. Marx reste le premier grand analyste du rapport entre technique, capital et société. Si bien qu'un certain nombre d'auteurs resteront enfermés dans les bases qu'il a posées - vous parliez d'Adorno : l'Ecole de Francfort toute entière développe une critique de la technique, mais celle-ci reste subordonnée à la critique du capital. On conserve l'idée que c'est le capitalisme qui domine cette relation, sans quoi tout le cadre théorique est transformé - et c'est dans ces débats que s'inscrit Ellul, et c'est en partie pourquoi sa position est irrecevable : il entend montrer que la théorie de la valeur n'est plus actuelle ; ce qui produit la valeur, désormais, c'est l'information. Avec son tact habituel, il déclare par exemple que "le capitalisme peut bien durer encore cent ans" mais c'est à peu près insignifiant. Il s'agit de sortir la critique des cadres posés par Marx, où le progrès technique, par l'économie du travail, doit engendrer une classe prolétarienne toujours plus nombreuse, misérable, désespérée et donc révolutionnaire, jusqu'à ce que le prolétariat reprenne au niveau mondial la propriété des moyens de production. Ainsi, si Marx n'est pas décliniste, c'est parce qu'il veut ce déclin, seul susceptible selon lui de faire sauter les verrous du consensus et de l'ordre capitaliste. Marx refuse tout ce qui reviendrait à adoucir la condition prolétarienne, car alors les peuples n'ont plus de motivation à faire la révolution...
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Bien sûr ! Je ne crois pas que Mélenchon soit pris très au sérieux dans les milieux d'affaires. Quant à l'extrême droite, on s'en accommoderait évidemment mieux, voire on la favorise carrément (Bolloré), au moins dans les discours et à condition de cadrer son programme économique, budgétaire... Puisque tu parles de 1981, un article paru dans le Monde 15 jours après l'élection : "Rien d'important" https://www.lemonde.fr/archives/article/1981/05/27/rien-d-important_2722468_1819218.html?srsltid=AfmBOorYlI2wVS6LbedThSHOVcAHkFSSqa2ylXgiktVLf46ZAW0PC5QZ
