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2036. Chapitre 6 : Avant la mission (9).

Au mess l’attendait une sacrée surprise, sous la forme d’un grand type roux qui, une bière à la main, était en grande conversation devant le bar avec une blonde vêtue d’un jeans et d’une chemise hawaïenne. En voyant entrer les nouveaux venus, il lança d’un ton ironique : -          Tiens, voilà les touristes ! Puis son regard se fixa sur Gérald. -          Mais j’te connais, toi ! Étonné, le journaliste considéra avec plus d’attention ce gaillard impressionnant, vêtu d’un pantalon de treillis et d’un T-shirt rayé bleu à la mode bretonne. Il connaissait ce gars. Enfin, il l’avait connu, dans une autre vie… -          La Bête ! éructa l’homme en se précipitant vers Gérald. -          Leduc ! répliqua celui-ci, en lui ouvrant les bras. Ils s’étreignirent longuement. Cela faisait deux décennies qu’ils ne s’étaient pas vus. La dernière fois qu’ils s’étaient croisés, c’était à Kaboul, au mess principal des forces alliées. Leduc, ou plus exactement Thierry Leduc (mais tout le monde l’appelait « le Grand duc »), était, tout comme lui, caporal, mais il avait bon espoir de passer sergent, et il était fermement décidé à rempiler. Ils avaient vécu ensemble des aventures abracadabrantesques, parfois tragiques, parfois pittoresques voire franchement comiques. Cela pouvait sembler curieux, mais même dans ce pays abandonné des dieux, il arrivait qu’on se marre bien – enfin, à condition d’apprécier l’humour noir, bien entendu. La blonde se retourna ; elle portait un bandeau sur l’œil droit, comme les pirates, sauf que le sien était blanc. A part ça, elle était plutôt agréable à regarder. -          Tu ne nous présentes pas ? demanda-t-elle à Leduc. -          Sergent-chef Marion Norman, dit-il en désignant la fille. -          Enchanté, fit le journaliste en serrant la main qu’elle tendait. -          Et voici le caporal… -          Non, sergent-chef aussi. Je suis monté en grade. -          … Gérald Jacquet. -          Vous pourriez nous présenter aussi, intervint Diallo, et le journaliste s’exécuta. -          Mesdames-Messieurs, commença Leduc en s’éclaircissant la voix – et les conversations dans le mess s’éteignirent peu à peu – l’homme qui vient d’entrer était, il y a quelques années de ça, mon camarade de chambrée, et de combat. Et surtout, il possède une caractéristique unique. Gérald le voyait venir avec ses gros sabots. -          Il a dans le dos, continua le sous-officier, le tatouage le plus spectaculaire que j’ai vu de ma vie. Montre-nous ça, Gégé ! Avec une dextérité fruit d’un long entraînement, le journaliste tira sa chemise au-dessus de sa tête et montra son dos, ce qui entraîna aussitôt des réactions diverses, allant du cri d’horreur jusqu’au murmure d’admiration. -          C’est fascinant ! s’exclama le sergent-chef Norman. Vous permettez que je fasse une photo ? -          Pourquoi pas ? Elle souleva le bandeau qui couvrait son œil droit, dévoilant ce qui ressemblait à l’objectif d’un petit appareil photo. Elle appuya sur le bouton d'un petit boîtier qu'elle portait à la ceinture. Il y eut un léger bruit, comme celui que ferait un zoom qu’on ajuste, puis l’œil électronique cligna deux fois. -          Merci, dit-elle en replaçant le bandeau. C’est mon œil bionique ! ajouta-t-elle en riant. Plusieurs autres sous-officiers voulurent également prendre cet étonnant tatouage en photo, mais il en eut vite assez. -          Bon, fin de la récréation, lança-t-il en reboutonnant sa chemise. Il songea, avec une certaine mauvaise humeur, qu’au moins la moitié de ces militaires devait posséder une page Faceplouc, et qu’ils allaient s’empresser de poster dessus le magnifique cliché qu’ils venaient de prendre de ce chef-d’œuvre de l’art du tatouage. Et demain le monde entier saurait que le célèbre journaliste Gérald Jacquet s’entraînait avec les commandos français au fort de la Pointe aux Lièvres. Bonjour la discrétion ! Cela dit il y avait une solution simple à ce problème : il pourrait toujours dire que c’était pour un reportage, et le prouver en rédigeant un article sur cette semaine de stage. Dès qu’il aurait Ghislaine au téléphone, il faudrait qu’il lui en parle. -          Qu’est-ce que tu fous ici ? demanda le sous-officier. Ne me dis pas que tu as rempilé ! -          Non, je suis juste là pour une semaine. Un stage de mise à niveau, en quelque sorte. -          Je te croyais journaliste ! -          Tout à fait ! L’un n’empêche pas l’autre. Et toi ? dit-il en s’adressant à Leduc. Tu es quoi, maintenant ? -          Adjudant-chef, mon pote ! Et oui, qui aurait cru ? A son âge, ce n’était pas une situation tellement brillante, mais Gérald se garda bien d’en faire la remarque. Il terminerait sa carrière comme capitaine, au maximum. Leduc était un brave type, et un bon soldat, mais il avait arrêté ses études assez jeune, et ça se voyait – sans parler de son penchant naturel pour la boisson, qui était déjà un problème une vingtaine d’années plus tôt, et qui n’avait pas dû s’arranger depuis. N’empêche, c’était agréable de rencontrer une tête connue. -          Tu es de passage comme moi, ou tu bosses ici ? demanda-t-il. -          Je travaille ici, répondit Leduc. Je m’occupe de l’intendance. -          Ah, d’accord. Pour fêter ces retrouvailles, Gérald offrit une tournée générale. Puis ils allèrent dîner. La nourriture s’était un peu améliorée depuis son époque, et elle était surtout plus diététique – en plus, c’était la cantine des gradés – mais bon, ce n’était pas encore demain que la Pointe aux Lièvres aurait ses étoiles dans le Michelin. Dans la salle, un poste de télévision diffusait une chaîne d’infos en continu, et c’est ainsi que Gérald apprit que, pour la première fois depuis peut-être six semaines, le temps allait changer. La météo prévoyait en effet pour les jours à venir une série de violents orages sur l’Ouest, accompagnée d’une baisse des températures qui ne pouvait être que bienvenue. Cette nouvelle entraîna une discussion générale sur le temps, avec les protestations habituelles contre la canicule – sauf qu’ici il faisait 25 degrés, soit largement 10 de moins que dans la capitale ! Cette canicule à la mode bretonne semblait nettement plus supportable que celle de Paris. Thierry Leduc lui présenta plusieurs de ses collègues sous-officiers, puis raconta quelques anecdotes à propos de son fameux tatouage. Il avait une bonne mémoire, car c’est à peine si Gérald s’en souvenait. C’est vrai qu’un jour, en Afghanistan, au fin fond d’une région dominée par les Talibans, devant faire parler plusieurs suspects, Leduc leur avait annoncé, par le truchement d’un interprète, que le caporal Jacquet était en fait le Diable, et que pour le prouver il allait leur montrer sa véritable nature – et Gérald avait enlevé sa chemise et s’était retourné, terrorisant non seulement les Afghans suspects, mais aussi l’interprète pachtoun, qui s’était enfui en courant ; la saga « Alien » n’avait pas dû parvenir jusque dans ces contrées reculées, et de toute façon ces musulmans rigoristes détestaient le cinéma occidental. Ils mangèrent, rirent beaucoup et burent pas mal également, et Gérald rentra dans sa chambrée assez tard. Finalement les choses se présentaient plutôt mieux qu’il ne s’y attendait ; cela dit, on l’aurait réveillé à deux heures du matin pour faire une marche de nuit type « 50 » (50, car on parcourait 25 kilomètres dans la nature, avec un sac à dos chargé de 25 kilos de briques ou de parpaings), que cela ne l’aurait pas étonné plus que ça.   Dimanche 17 août 2036 : Le réveil eut lieu dès l’aube. Gérald mit une fraction de seconde à réaliser où il était, et ce ne fut pas une découverte agréable. Il eut juste le temps de prendre une douche, de se raser et de s’habiller, avant de sortir avec ses camarades de chambrée pour le lever des couleurs. Le trompette jouait faux, et le journaliste faillit éclater de rire. C’était la même chose vingt ans plus tôt : certaines choses ne changeaient jamais… Puis ce fut le petit-déjeuner au mess. C’était plutôt meilleur que dans son souvenir, avec des jus de fruit, des croissants – sans doute parce que c’était dimanche -, des toasts et de la confiture, et même des œufs au bacon. Mais les meilleures moments ont une fin, et à 8 heures les choses sérieuses commencèrent. D’abord, en guise de remise en forme, les stagiaires (ils étaient au total une vingtaine, venant de diverses unités – il y avait même un sous-officier de gendarmerie sénégalais -, mais Gérald était de loin le plus âgé) eurent droit à deux heures de sport : gymnastique, athlétisme enfin piscine. Puis ils entrèrent dans un salle de cours et on leur dispensa deux heures d’information sur les armes d’infanterie les plus récentes, avec théorie et pratique, c’est-à-dire examen et démontage de matériels, français ou étrangers, dont certains semblaient sortis d’un film de science-fiction. Après le repas de midi, pris au mess, suivi d’une pause qui dura jusqu’à 13 heures, ce fut une autre histoire : ils rentrèrent dans leurs chambrées pour se mettre en tenue de combat, rangers aux pieds ; on distribua à chacun un pistolet-mitrailleur et un sac à dos particulièrement lourd, et ce fut le départ pour une marche de 20 kilomètres, dans l’intérieur du pays. Le soleil tapait dur, même si bien sûr ce n’était pas la canicule qu’il avait connue à Paris ou en Dordogne. Ils étaient accompagnés par des sous-of’ hargneux et gueulards, dans la grande tradition militaire. Jadis Gérald avait fait pas mal de randonnées et il adorait marcher, mais c’est vrai que ces dernières années il s’était un peu laissé aller – et puis le poids du sac à dos sur les épaules se faisait sentir. Dans l’ensemble cela ne se passa pas trop mal ; bien des stagiaires plus jeunes avaient plus de mal à suivre que lui. Mais le journaliste ne se faisait pas d’illusions : c’était juste une mise en bouche. En fait il souffrit surtout de la soif, car ils n’avaient emporté qu’une petite bouteille d’eau chacun. Après avoir décrit un arc de cercle dans la campagne environnante, au milieu des champs, des prés et des bois, ils retournèrent à la caserne peu avant 18 heures. Quand on lui dit que c’était tout pour aujourd’hui, il n’en revint pas. Il déposa son barda à côté de celui des autres, puis courut à la chambrée prendre une douche et se changer. Ensuite, il utilisa l’un des rares téléphones fixes du fort pour appeler Ghislaine. Après avoir fait la queue pendant 20 minutes dehors, sous un soleil déclinant mais encore chaud, il réussit enfin à la joindre, et la stupéfia en lui apprenant où il était. Bien sûr, il ne lui dévoilà pas les véritables motifs de sa présence ici, et lui arrangea une histoire à sa façon, comme quoi il était sergent-chef de réserve et il avait totalement oublié qu’il avait une période à accomplir. Il lui promit d’en profiter pour raconter son expérience dans un reportage. -          A propos de reportage, dit-elle, tu devais pas me fournir un compte-rendu du concert de Sophia Wenger ? Bon sang ! Avec toutes ces histoires, il avait complètement oublié ! -          Je t’envoie ça dans la semaine, assura-t-il. -          Ça sera un peu tard. -          Mieux vaut tard que jamais, non ? -          Bien sûr. Il y eut un petit silence. Derrière Gérald, une demi-douzaine de bidasses attendaient, et commençaient à manifester bruyamment leur impatience. Il avait eu l’intention de téléphoner aussi à son père, mais il songea que ce serait pour une autre fois. -          Dis-donc, continua-t-elle, tu sais ce que j’ai lu sur Internet, à propos de ta chère Sophia ? -          Non, répondit-il. Il s’attendait à je ne sais quel commérage de femme jalouse, et s’apprêtait à abréger la conversation, quand elle dit : -          Il paraît que c’est un robot. -          Hein ? -          C’est un savant japonais qui prétend ça. Il a chronométré plusieurs de ses interprétations d’une même œuvre – une sonate de Mozart, je crois -, et il a trouvé qu’elle mettait toujours exactement le même temps pour la jouer, au dixième de seconde prêt. Il dit que, s'agissant d'une œuvre qui dure une vingtaine de minutes, c’est humainement impossible. -          C’est du grand n’importe quoi. -          Ou alors, elle joue en play-back ? -          Ça m’étonnerait beaucoup. Décidément, on raconte n’importe quoi, sur le Worldnet. J’espère que tu ne vas pas publier ça ? -          Hum, je me tâte. Ne trouvant rien à répliquer, il se contenta de dire : -          Bon, tu m’excuses, mais je dois raccrocher car on s’impatiente derrière moi. Je t’embrasse ! -          Moi aussi. Et bon courage. -          Merci ! -          C’est pas trop tôt ! grommela un caporal baraqué en prenant sa place. Plus ému qu’il ne l’aurait pensé par cette histoire de robot, Gérald gagna le mess. Leduc n’était pas là, et il commanda une bière et s’assit dans un coin. Il avait à peine commencé à boire que le sergent-chef Norman – la fille à l’œil « bionique » - entra. Elle commanda également une bière, puis vint s’installer en face de lui. -          Alors, la journée n’a pas été trop dure ? demanda-t-elle, après avoir trinqué avec lui. -          Jusque-là, ça va, comme on dit. Merci de vous en inquiéter. -          C’est normal. -          Qu’est-ce que vous faites, ici ? -          Je m’occupe de l’instruction des tireurs d’élite. -          J’aurais dû y penser ! Avec votre œil bionique… Mais, il l’est vraiment, ou c’est juste une façon de parler ? -          Non, il est vraiment bionique. Zoom jusqu’à 100 fois, vision nocturne, infra-rouge etc. Et tout cela se commande avec un petit boîtier que j’ai toujours à la ceinture. -          On n’arrête pas le progrès ! -          Comme vous dites. Je peux zoomer sur une cible, la photographier ou la filmer, et envoyer immédiatement le cliché à la base pour identification, même à des milliers de kilomètres de là. Et dans les 20 secondes, je reçois l’autorisation de tirer – ou pas. -          Très impressionnant. Elle rit. -          Tu ne crois pas si bien dire – excuse-moi, je t’ai tutoyé. -          Pas grave. C’est en quoi ? -          Oh, une de ces nouvelle matières dont je t’épargnerai le nom. Disons que c’est un mélange de métal ultra-léger, et de plastique. Et le plus important, c’est que ça n’entraîne pas de rejet dans le corps humain. Donc on peut l’employer pour tous les types de prothèse. Le seul truc chiant, c’est ce bandeau. -          Je suis étonné qu’on ne se soit pas donné plus de peine pour lui conférer l’aspect d’un œil normal. -          C’est parce que c’est une version provisoire. En fait, elle est encore en phase de test. Mais dans deux mois on va me poser la version définitive, qui ne se distinguera plus d’un œil normal. -          C’est dingue. -          Ce sont les nouvelles technologie appliquées au domaine militaire. Et ça encore, ce n’est rien. Tu n’as pas idée de ce qu’on fait maintenant.  Il songea à la conversation téléphonique qu’il venait d’avoir avec sa rédactrice en chef. -          Un petit peu, si. Soudain, elle sembla réfléchir. -          Dis-donc, tu es bien journaliste ? -          Oui. -          Inutile de préciser que tout ce que je viens de te raconter là est top-secret. Si jamais je retrouve ça dans un de tes articles, j’aurai de gros ennuis – mais toi aussi, je peux te l’assurer !    

Gouderien

Gouderien

 

-2-

La tête qui tourne
Le ciel pesant
Le vent qui hurle 
Le cœur en sang On comprend jamais
Pourquoi les gens disparaissent
Apparaissent
On les laisse filer 
On pensait les revoir 
Mais c'est trop tard
Je ne perds pas espoir 
J'écoute seulement ces pleures dans la nuit noire. Le monde est con
Les humains sont cons et pourtant certains sont heureux
Ils voient la vie comme un cadeau
Ils avancent la tête haute, 
Ils regardent les étoiles ou les eaux
Espérant revoir les êtres aimé.
Ils sont heureux de vivre
On ne doit pas pleurer parce que les gens partent
Mais sourire parce qu'on les à rencontré D'autre ce referme sur eux même 
Ils disparaissent sans mourir
Ils se la ferme 
En croyant faire souffrir à s'ouvrir le cœur
Un cœur ça pompe le sang
L'énergie et la vie
Arrêtez de le voir comme une bombe à retardement
Car un cœur c'est beau
C'est lui aussi un cadeau Ne vous arrêtez pas en chemin 
Pour des gens jaloux
Ne sombrer pas dans l'alcool ou le vin
Pour des quelconques problèmes fous Je ne voulais perdre personnes
Mais je ne pouvais décider pour personne
À pars pour moi
Il s'en va.
Tant pis. 
Ça fait mal ? 
Ça oui. 
Mais la vie continue toujours parceque un cadeau c'est beau.

bloodreina

bloodreina

 

Rab' de sens

Suite à perte d'identité
Enfin pouvais-je prospérer
Affranchi des lois et morales
Sur tout : les pleurs, stupres ou râles Jolie sensation de flotter
Manquer de personnalité :
Sans le bon gène, être génial
Jouer famélique ou familial Hélas ça n'aura pas duré
L'ego s'étant recomposé
Mais un truc n'était pas normal
Comme une erreur dans le mental Être en absence de soi-même
C'est un rab' de sens, requiem
Juste l'illusion pénultième   À mesure que revenaient
Qualités, défauts, m'étonnait
Qu'ils soient vraiment miens, inconnus
Qu'étaient ces vices et vertus Surprise ! Ce moi ne semblait
Ni trop gentil ni trop mauvais
Un que le vrai ne blesse plus
Dont le mensonge est le vécu Donc, comme son poids ne pesait
Rien, qu'en sus il me séduisait
Se divisait l'individu
Rébus restant irrésolu Être en absence de soi-même
C'est un rab' de sens, c'est idem
À l'accent virant prosodème   Mon identité véritable
Disparue en de mouvants sables
L'autre, m'engluant en son spalme
Me fait là mendier du napalm Me sciant les pieds sous la table
Faisant un festin de mon râble
Ô non, ce moi n'est pas la palme
Désirée : belle, noble, calme Plus film d'horreur que fine fable
Puit psychotique, puis minable
Bain décapant d'un acide alme
J'en renais enfin anophtalme Être  en absence de soi-même
C'est un rab' de sens, un oedème
D'où : la mort, le rien en tandem

Tequila Moor

Tequila Moor

 

-1-

Personne blessé
Personne charié
Ne te laisse pas tomber 
Ne te laisse pas sombrer Toi aussi tu penses
Toi aussi tu dances
Ne crois pas être mauvaise
Ne crois pas ces gens d'aises Personne vitale à ma survie
Personne que je n'oublie
Pourquoi ne pas m'avoir compris ? 
Pourquoi t'es tu éclipsé ? 
Pourquoi m'être blessé pour quelqu'un que j'appréciais ? 
Et me voilà qui parle au passé La vie elle est chienne
La vie c'est une salope mais elle est trop courte pour ne pas la faire mienne
Quand j'espère la lumière
Je ne vois que le sang dans mon verre
Elle a disparu
Elle m'a perdu
La vie.
Mais je la retrouverai
En tirant sur le fil qui nous reliait
Je ne suis pas du genre à laisser tomber
Même si tu n'est plus là.

bloodreina

bloodreina

 

Richesses

S’adapter pour un être vivant, c’est d’abord acquérir et entretenir son aptitude à se nourrir et à assimiler _ c’est-à-dire transformer ses aliments en énergie pour se construire et se dépenser.   De même pour toute personne, toute collectivité humaine, à propos desquelles on emploie couramment le terme de «richesses». 
Cela passe donc par la quête de ressources. Ce sont tous les biens matériels _ objets manufacturés ou ressources naturelles _ susceptibles, sans délai ou à terme, directement ou par voie médiate, de procurer des jouissances, de satisfaire des besoins et, de ce fait, convertibles en propriétés individuelles ou collectives.
 Peuvent être rattachés à cette vaste catégorie tous les articles propres à en faciliter l’acquisition ou la confection : outils, armes, monnaie, etc. Au-delà des outils proprement dits _ machines ou prothèses _ les moyens fournis par la vie elle-même : ressources humaines et animales, leurs énergies et leurs savoir-faire.
 Il s’ensuit que les richesses sont définies :
 - soit par leur pouvoir de satisfaire immédiatement à une exigence de jouissance,
 - soit, le plus souvent, par leur utilisation pour réaliser des prestations reconnues (ou estimées) adéquates à la satisfaction d’un certain nombre de besoins répertoriés (sinon identifiés).
Avec comme objectif subsidiaire d’écarter tout stress _ objectif atteint si le résultat recherché est réellement obtenu.

 Aussi toute modification importante de stratégies dans la satisfaction des besoins sera-t-elle susceptible d’amener, par la révision des objectifs poursuivis, au niveau collectif comme à l’échelon individuel, à reclassifier _ éventuellement, à redéfinir _ ce que l’on entend par «richesses».
 Ces stratégies, pour fonctionner dans notre société, sont connectées entre elles par l’échange, base de notre économie, fondé sur deux éléments :
 - la prestation d’un service, qui offre une réponse, voulue et/ou revendiquée comme appropriée, à l’exigence de satisfaire la plupart des besoins, quelles qu’en soient la nature et l’origine;
 - la jouissance d’un revenu, qui rémunère le prestataire de services et constitue pour celui-ci le moyen d’accès quasi-universel à toute la gamme de prestations proposées sur le marché.
En effet, sauf dans quelques communautés traditionnelles, de plus en plus rares et réduites, l’échange a presque totalement supplanté l’accès direct de l’individu et de sa famille à la consommation par le moyen exclusif de leur propre travail, y compris pour satisfaire à leurs besoins vitaux (d’où l’on considère le revenu comme un besoin, en tant qu’objectif incontournable).

 Cependant les richesses d’un ménage, d’une entreprise, leur donnent la faculté, via l’échange, d’assurer au mieux leur autonomie :
 - pour le ménage, par la satisfaction de l’ensemble de ses besoins, pour vivre et préparer l’avenir des enfants : ce qui nécessite de bénéficier de différents services (ou articles), donc d’en rémunérer les prestataires _ sous réserve de jouir d’un revenu suffisant pour couvrir ces dépenses;
 - pour l’entreprise, par la consolidation de sa pérennité en droit : ce qui exige qu’elle réalise des bénéfices, lesquels ne peuvent être obtenus qu’à condition qu’elle puisse vendre des services (ou des articles) en quantité suffisante _ et suffisamment rémunérés _ pour demeurer compétitive.

 Les deux termes de l’échange revenu/service sont complémentaires :
 - le revenu, dans la mesure où sa valeur, déterminée en espèces monétaires, est purement quantitative _ donc susceptible d’être comparée et ajustée sur une base objective _ et revêt un caractère universel, entériné dans la pratique ; la diversité des services offerts, à laquelle seul il permet ainsi d’accéder, est d’autant plus étendue que son niveau est plus élevé ; les possibilités de choix qui en découlent constituent un élément capital de garantie d’autonomie ;
 - le service, jaugé selon le type d’exigences, est spécifique par nature; aussi son évaluation ne peut-elle être quantifiée en termes entièrement objectifs ; c’est lui qui répond _ sous réserve de disponibilité et d’accessibilité_ au besoin exprimé ; à noter que cette réserve ne devrait pas s’appliquer aux besoins de base, notamment biologiques (qui réclament _ objectivement et quantitativement _ des réponses sous forme de services) sous peine de nuire à l'équilibre des personnes et de la société _  en tant que fondement de leur développement et comme finalité primale de toute organisation.
  L’échange est la conséquence directe de la distribution des rôles qu’exige la diversité des services proposés aux personnes, physiques et morales.
Sa généralisation permet à la société _ à l’instar d’un organisme vivant _ d’accéder, en principe, à un équilibre
 - «diététique», grâce à des apports «nutritifs» en quantité (repérable par le volume des revenus) comme en qualité (appréciable par l’efficacité des services),
 - «métabolique», par une «assimilation» correcte de ces «nutriments», afin de maintenir l’intégrité de toutes ses fonctions…ce qu’il faut là où il faut, sans manque ni abus.
 
Mais il se trouve actuellement que cet équilibre n’est pas atteint, car :
 - la disponibilité de beaucoup de services courants demeure insuffisante, l’offre ne pouvant en être suffisamment rémunérée,
 - l’accessibilité de beaucoup de services également nécessaires reste difficile à assurer en raison de leur coût, d’où l’insatisfaction de la demande,
 - une pléthore de propositions de prestations débouche sur la disqualification des produits (prix trop élevés, concurrence trop forte) et les pertes financières qui l'accompagnent.
 Ainsi s’expliquent les inégalités et les gaspillages de ressources de la société mondiale d’aujourd’hui.

Reo

Reo

 

2036. Chapitre 6 : Avant la mission (8).

Le vent faisait claquer le drapeau français accroché au mat planté exactement au milieu de l’esplanade. De son temps, il y avait également un drapeau européen. C’était à peu près l’unique différence, sauf que les véhicules garés sur le parking étaient plus modernes. Plus loin, sur le terrain d’exercice, une douzaine de bidasses s’agitaient au son des coups de sifflet énervés d’un sous-officier ; ça, ça n’avait pas changé. -         Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? demanda l’officier en treillis qui les avait rejoints. C’était un grand type brun, sec mais musclé, au visage en lame de couteau, les cheveux coupés très court. -          Capitaine Servant, DGSE. J’accompagne le sergent-chef Jacquet, que voici. Votre commandant est au courant. -          Je le suis également. Bienvenue, sergent-chef. Je suis le capitaine Couband. Par une sorte de réflexe conditionné, Gérald se mit au garde-à-vous. -          Repos, sergent-chef. Vous allez rencontrer le colonel Le Goff, qui commande la base de la Pointe aux Lièvres. -          Bon, moi je m’en vais, dit Servant. Bonne chance, Jacquet, je vous laisse en de bonnes mains. Et peut-être à plus tard. Après leur avoir serré la main, il remonta dans sa voiture, qui sortit du fort. Gérald la regarda partir avec mélancolie. Quand le portail se referma en grinçant, il frissonna. -          Venez, dit l’officier. Gérald le suivit. Ils se dirigèrent vers un grand bâtiment gris à un étage qui, Gérald le savait, abritait à la fois les bureaux et l’appartement du commandant du fort. Ils entrèrent. Dans une pièce, une jeune soldate en treillis, les cheveux retenus en arrière par un chignon, pianotait sur un clavier d’ordinateur. Sur sa manche, elle arborait un chevron de caporal. Elle jeta un regard indifférent à Gérald. -          Le colonel peut nous recevoir ? demanda Couband. -          Pas de problème, assura la jeune femme. Couband frappa à une porte. « Entrez », fit une voix. Une voix féminine. Ils entrèrent. Le colonel Le Goff – enfin plus exactement la colonelle Josiane Le Goff – était assise derrière son bureau, et elle se leva à leur entrée. Gérald n’en revenait pas. C’était une femme pas très grande, mince et très musclée, dotée d’une poitrine opulente. Elle devait avoir au moins 45 ans. Sous des cheveux bruns coupés court, elle portait des lunettes. Elle était vêtue d’un treillis de camouflage, avec les barettes de colonel sur les épaules, son nom sur une bande velcro et l’écusson des parachutistes. -          Qu’est-ce que vous avez, mon ami ? dit-elle d’un ton ironique. On dirait que vous avez vu le Diable. Elle avait une voix étonnament douce – enfin, pour un colonel. -          C’est que, balbutia le journaliste… Je ne m’attendais pas… -          A ce que je sois une femme ? Et oui, il faudra vous faire à cette idée. La féminisation de l’armée n’est pas un vain mot. Elle ajouta, en lui tendant la main : -          Josiane Le Goff, enchantée de vous rencontrer. -          Gérald Jacquet. Je suis très impressionné. -          Il n’y a pas de quoi. Vous pouvez nous laisser, Couband, ajouta-t-elle à l’intention du capitaine. Celui-ci fit un salut règlementaire, puis sortit. -          Asseyez-vous, déclara la colonelle en indiquant une chaise. Il obéit, tandis que de son côté elle retournait s’installer derrière son bureau. Plus de vingt ans auparavant, il avait déjà pénétré dans cette pièce – une fois pour recevoir une engueulade du colonel de l’époque – un capitaine de vaisseau des fusiliers-marins -, l’autre fois, peu avant la fin de son stage, pour des félicitations. On avait repeint les murs, autrefois d’un jaune sale, maintenant d’un vert clair beaucoup plus agréable à l’oeil. Les énormes armoires de bois qui s’alignaient contre les murs, à gauche et à droite du bureau, avaient laissé la place à des meubles de rangement métalliques nettement plus modernes. Derrière l’officier, une étagère croulait sous les livres, parmi lesquels les « Mémoires de guerre » du général de Gaulle, le « Bigeard » d’Erwan Bergot, et divers ouvrages sur le terrorisme. En-dessous, dans un cadre, une grande photo représentait la colonelle Le Goff, souriante, en compagnie d’une douzaine de militaires de divers grades. D’après les bâtiments qu’on apercevait en arrière-plan, le cliché avait dû être pris au Moyen-Orient – sans doute en Irak ou en Afghanistan. -          C’est un honneur pour nous de recevoir ici un journaliste de votre renommée, commença-t-elle, même si je n’ai pas exactement compris pourquoi on vous envoie chez nous. -          On m’a parlé de « décrassage », déclara-t-il. Mais on ne m’a pas vraiment demandé mon avis. -          Oui, je vois… Vous êtes ici pour une semaine. On va essayer de ne pas vous faire trop de misères. Si j’en crois votre dossier, vous êtes déjà venu, il y a une vingtaine d’années ? -          Tout à fait. -          A l’époque, c’était marche ou crève. Rassurez-vous, les choses ont changé, nous sommes devenus « presque » civilisés. Même si, bien entendu, on s’efforce de maintenir quelques-unes de nos bonnes traditions. -          Comme les marches de nuit ? -          Voilà. Écoutez, j’espère que tout se passera bien. -          Ce qui m’inquiète un peu, c’est que j’ai deux fois l’âge que j’avais quand je suis venu ici pour la première fois. -          Vous m’avez l’air assez en forme. Et puis, si ça peut vous rassurer, ce qu’on perd en force et en agilité en prenant de l’âge, on le regagne en endurance. Et en expérience, bien entendu. Quand à lui, il ne se trouvait pas si en forme que ça. Il avait été désagréablement surpris ce matin, lors de la pesée, pendant la visite médicale, en apprenant son poids : 92 kilos, pour 1 mètre 85. Ces derniers temps, il avait grossi – la faute sans doute à tout ces repas dans des bons restaurant pris en compagnie de Ghislaine. Et puis, avec la canicule, il avait abusé des glaces et des jus de fruit. A ce moment, on frappa à la porte. -          Entrez, dit-elle. Un homme d’une trentaine d’années pénétra dans la pièce. D’après ses insignes de grade, c’était un lieutenant. Il salua : -          Lieutenant Frédric à vos ordres, colonel. -          Repos, dit-elle. L’homme était grand, mince et musclé, l’allure féline ; il était coiffé d’un béret vert. La colonelle dit à Gérard : -          Le lieutenant sera votre chef d’unité. Puis, s’adressant au nouveau venu : -          Voici le sergent-chef Jacquet, que nous attendions. Vous voudrez bien le conduire chez le fourier, et ensuite lui montrer sa chambre. -          C’est que… balbutia Gérald. Il me faudrait aussi quelques affaires de toilette. Ma venue ici a été quelque peu improvisée. Le lieutenant Frédric le regarda avec un peu de curiosité. -          Pas de problème, dit-il, on va vous procurer ça. La colonelle se leva, et vint serrer la main de Gérald. -          Bon séjour chez nous, dit-elle. -          Merci colonel. Le lieutenant et lui sortirent dans la cour. -          Votre tête ne m’est pas inconnue, déclara l’officier. J’ai l’impression de vous avoir déjà vu quelque part. -          C’est normal, je suis journaliste. Il m’arrive de passer à la télévision. L’homme s’arrêta devant le bâtiment, et se tourna vers lui : -          Sans indiscrétion, qu’est-ce que vous venez foutre chez nous ? -          Eh bien… On m’a gentiment fait comprendre que j’avais besoin d’une petite remise en forme. -          Vous auriez pu aller en thalassothérapie ! Vous êtes un peu âgé, pour un réserviste, non ? -          Ce n’est pas moi qui ait choisi. Le lieutenant Frédric le considéra quelques instants d’une manière dubitative, puis il dut décider qu’au fond tout cela ne le regardait pas. -          Bon, dit-il finalement, on va aller voir le fourier, puis je vous conduirai dans votre chambrée. Vous verrez, il y a déjà trois autres sous-officiers. Des réservistes, comme vous. Enfin, j’imagine. Vous n’avez pas de bagages ? -          Euh… Non. L’officier lui jeta un regard étonné, mais il se contenta de dire : -          Tout ce que vous ne trouverez pas chez le fourier, vous pouvez l’acheter à la boutique du fort. -          Merci. Je connais la musique. Je suis déjà venu ici. -          Vous ne devez pas être trop dépaysé, alors ! -          Sauf que quand je suis venu, j’avais quelques années de moins ! -          Je comprends. Non, il ne comprenait sûrement pas – mais ce n’était pas grave. Ils passèrent chez le fourier, où, après lui avoir demandé ses mensurations, on lui remit treillis, uniforme, t-shirts, linge de corps, chaussettes, rangers etc, ainsi qu’une parka imperméable qui allait se révéler utile… Il reçut aussi le béret vert des commandos de l’Air, ce qui lui fit plaisir et lui rappela bien des souvenirs. Les bras chargés de tout cet attirail, il suivit le lieutenant qui le conduisit vers son logement. Ils pénétrèrent dans un vaste bâtiment, et s’arrêtèrent devant la 3e porte à gauche. Trois personnes, deux hommes et une femme, se trouvaient déjà là. Ils devaient tous avoir entre 25 et 30 ans. -          Voici votre camarade, le sergent-chef Jacquet, annonça le lieutenant Frédric. Merci de lui faire bon accueil. Tandis qu’il sortait, Gérald déposa tout son barda sur l’unique lit vide. Puis il salua ses trois colocataires, qui se présentèrent comme le sergent Bernard Tripier (un type pas très grand, qu’on aurait pris plutôt pour un comptable que pour un militaire), le sergent-chef  Honoré Diallo (un Noir de bonne taille) et enfin le sergent Rachel Albertini (la jeune femme, d’ailleurs plutôt jolie). Tripier et Bensimon appartenaient à l’armée de Terre, tandis que Diallo – comme lui - faisait partie des commandos de l’Air. Il fallait bien que quelqu’un le reconnaisse, et ce fut la jeune femme. -          Vous êtes pas passé à la télé, vous ? demanda-t-elle après l’avoir scruté d’un air inquisiteur. -          Ça se peut bien, répondit-il. Je suis journaliste. -          Ah oui, je me souviens maintenant. C’est bien vous, dont la fille avait été enlevée ? -          C’est moi. -          Si je me souviens bien, intervint Tripier, elle a été retrouvée, et les kidnappeurs ont été zigouillés par cette chanteuse… Comment s’appelle-t-elle, déjà ? -          Sophia Wenger. -          C’est ça. Elle est canon, cette meuf. -          Ouais, approuva Diallo, mais il doit pas falloir s’y frotter. -          Comme moi, quoi, dit Rachel en plaisantant. -          Ça n’a pas dû être facile, dit Diallo à Gérald d’un ton compatissant. -          Non, pas vraiment. Mais c’est fini maintenant. -          Et qu’est-ce que vous venez faire ici, alors ? interrogea Tripier. Le journaliste songea, en soupirant intérieurement, que c’était une question qu’il n’avait pas fini d’entendre. -          Comme vous je suppose, non ? Je viens faire ma période de réserve. C’était prévu depuis longtemps. C’était un gros mensonge, mais il ne pouvait pas leur dire la vérité. Et puis, rien qu’à voir leurs vêtements civils et leur allure peu rassurée, on devinait qu’eux aussi, ils venaient d’arriver. Il était en train de ranger ses affaires dans l’armoire métallique qui se trouvait à la droite de son lit, quand la porte s’ouvrit . Un gradé entra, un homme pas très grand, aux cheveux coupés en brosse, et qui portait des lunettes. -          Bonjour, dit-il, je suis le Sergent Franklin – oui, comme Benjamin. Mettez votre treillis, et ensuite on ira chez le coiffeur. Je vous donne dix minutes. Dix minutes plus tard, ayant revêtu leur tenue militaire, ils pénétraient chez le merlan, qui avait plutôt un physique de garçon-boucher – c’était d’ailleurs peut-être son métier dans le civil, on sait que l’armée a une conception particulière de l’utilisation des talents. En un rien de temps, ses trois compagnons de chambrée – sauf Diallo, qui avait déjà la boule à zéro – furent délestés d’une grande partie de leur chevelure, ce qui suscita l’inquiétude de Gérald - c'est marrant comme les gens, quand on les habille en bidasses et qu'on leur coupe l'essentiel des cheveux, ont tout de suite une autre tête. Quand vint son tour, il tenta d’expliquer qu’il était journaliste, qu’il lui arrivait de passer à la télévision, et donc qu’il méritait un traitement plus clément. Mais l’artiste de la tondeuse le rassura d’un ton rigolard : -          Vous inquiétez pas, j’ai reçu des consignes particulières à votre sujet. Et effectivement, l’homme se contenta de lui raccourcir les cheveux de façon régulière, ce qui donna un résultat guère différent de sa façon habituelle de se coiffer – de toute façon, il aimait avoir les cheveux courts. Quand il rentra dans sa chambrée, ses camarades, jaloux, le traitèrent de « pistonné » et le taxèrent d’une tournée de bière au mess, ce qu’il accepta volontiers. Avant cela, il se rendit à la boutique, afin d’acheter ce qui lui manquait, c’est-à-dire surtout des affaires de toilette et des mouchoirs en papier, et aussi une bouteille d’eau minérale. En chemin il rencontra deux soldats du rang, qui le saluèrent ; après un bref instant d’hésitation, il leur rendit leur salut. Quand il revint dans la chambre avec ses achats, il était un peu plus de 18 heures. S’il en croyait le petit livret qu’on lui avait remis chez le fourier, le repas du soir était servi au mess à partir de 18 heures 30. Cela leur laissait le temps d’aller boire un bière. -          Qui a soif ? lança-t-il à la cantonnade. Ses compagnons de chambrée ne se firent pas prier pour le suivre. Tandis qu’ils se dirigeaient vers le mess, il remarqua : -          Ils se ramolissent, ici. En d’autres temps, ils nous auraient déjà fait faire dix fois le tour du fort en petites foulées, en guise de bienvenue. -          Vous êtes déjà venu ? demanda Rachel en le regardant avec une vive curiosité. -          Oui, c’était il y a longtemps. Et tu peux me tutoyer. -          C’était comment ? -          Dur. -          J’espère que ça n’a pas trop changé. Moi, je suis venue ici pour en baver. Il songea en lui-même qu’il avait connu des gens – un en particulier - qui lui auraient fait perdre non seulement des kilos, mais aussi peut-être un bras ou une jambe, voire la vie. La Pointe aux Lièvres, c’était un peu comme le GR20 en Corse : le but n’était pas de tuer des gens, mais néanmoins ça arrivait de temps en temps. C’était d’ailleurs plutôt de la faute des stagiaires que des instructeurs. Bien sûr, il existait parmi ceux-ci des brutes épaisses voire d’authentiques sadiques, mais ils n’étaient pas si nombreux que ça : la hiérarchie leur faisait la chasse, car leur présence était contre-productive, et quand l’un d’entre eux était repéré, il était muté ailleurs, ou même chassé de l’armée. Non, le gros problème, c’est que la participation à ce stage commando était une condition sine qua non de l’entrée dans certaines unités d’élite, ce qui poussait des individus qui n’avaient ni les moyens physiques ni la force morale nécessaires à tenter des épreuves largement au-dessus de leur niveau. D’autres venaient ici comme si c’était une émission de télé-réalité, une sorte de "Koh-Lanta" militaire et breton. Quand on s’en apercevait, on les renvoyait dans leur unité, mais parfois c’était trop tard, et des accidents arrivaient. On disait que c’était la faute à pas de chance, et que l’armée avait droit à un certain pourcentage de pertes – ce qui était d’ailleurs faux. Au fil des années, on avait renforcé la sécurité au maximum, mais il fallait bien conserver le caractère sélectif du stage.  

Gouderien

Gouderien

 

Aïd el Kebir

J'étais enfant, nous étions pauvres mais nous nous aimions. Le jour de l'Aïd, ma mère nous rhabillait de la tête aux pieds, comme le jour de la rentrée des classes. Elle nous achetait de beaux vêtements neufs à tous, parce que nous nous aimions et que c'était la fête. Nous allions chez des amis, à la campagne, et nous faisions de grands repas, en famille étendue, avec mes oncles et les amis d'enfance de mon père. Nous étions si nombreux… Je me souviens d'une robe jaune que ma mère m'avait achetée, une année. Elle était faite en coton brodée. Sur les photographies, je portais un serre-tête et pas de lunettes, encore. Je devais avoir six ans. Les compliments me flattaient comme n'importe qui à cette époque, puisque je n'avais, je crois, pas encore commencé à me haïr. De mémoire, il faisait beau, il y avait des rires et de la joie.  Parfois, quelqu'un racontait l'histoire d'Abraham et de son fils, que Dieu voulait lui faire sacrifier. Il avait beau l'aimer, il préférait son Dieu alors il avait obéi. Miraculeusement, l'ange Gabriel avait surgi de la nuée au moment fatidique pour subtiliser l'innocent et lui substituer un agneau. Où étais-tu, Gabriel, quand ils m'ont reniée ? Certes, il n'y avait pas de couteau mais tu sais bien, comme moi, que tout ça m'a tuée. Tuée de l'intérieur, insidieusement.  Il est plus que probable que j'écrive un jour un livre sur l'apostasie. Ce sujet revient sans cesse dans ma vie, dans mes écrits. Quand j'aurai fini ce que je fais actuellement, je l'écrirai et j'attendrai qu'ils soient morts et je le ferai publier. On n'imagine pas, quand on n'accorde pas ou peu d'importance à la religion, la férocité de ce processus. On n'imagine pas, quand on subit doucement une famille normale, ce que ça fait de ne se sentir appartenir à rien. J'ai eu par le passé l'espoir de fonder une famille ; il a fallu renoncer. Dorénavant, je crois peu en mes chances de, finalement, me stabiliser et avoir des enfants. Quelque chose me dit que ça n'arrivera jamais et que je suis sur Terre pour apprendre à vivre sans famille, sans foyer, seule. 

Isadora.

Isadora.

 

Synthèse/4

Résumé du contenu des 4 premiers billets : Dans « Stress et politique », Ce qu’est le stress et comment il peut se propager (4), le fait que des stress individuels nombreux et prolongés entraînent la multiplication des conflits dans une population; conflits que la politique a pour rôle de gérer, d’anticiper et, autant que possible, de prévenir. (1) En observant que l’installation durable du stress est en grande partie due à la compétition imposée quotidiennement à chacun.e _ notamment dans sa vie professionnelle _ ce qui isole les individus en les opposant les uns aux autres, amenant de ce fait décohésion et régression de la société. (3) Un des critères à retenir pour apprécier le développement devrait donc être _ a contrario _ le niveau de stress des populations, caractérisé par des repères comme la fréquence des suicides, des agressions, des syndromes d’épuisement (burn out) ou de dépression (bore out) et, bien entendu, des conflits armés. (2)  

Reo

Reo

 

Planète

La planète apparaît devenir de plus en plus le sujet de nos inquiétudes, et de moins en moins être retenue comme l’objet de nos sollicitudes.
Nonobstant la planète va bien, merci. Elle a, sauf accident sidéral 4 ou 5 milliards d’années devant elle, avec le Soleil et son cœur à elle pour la réchauffer et l’entretenir.
Avec quelques siècles de flaques barbouillées, de plaques écorchées, ce n’est pas nous qui allons lui faire de l’ombre. De fait, si ça lui chante, pourquoi ne resterait-elle pas capable de maintenir des conditions favorables à la vie ? Envers et contre nous….
Ou avec nous, pourquoi pas ? Offre valable jusqu’au….

C'est nous qui voyons.
Ou pas.

Reo

Reo

 

2036. Chapitre 6 : Avant la mission (7).

Leur conversation téléphonique se prolongea et Gérald finit par aller se coucher, sans attendre qu’elle ait terminé. Quand elle le rejoignit une demi-heure plus tard, il dormait déjà.   Vendredi 15 août 2036 : Le matin suivant, l’atmosphère s’était singulièrement refroidie entre eux, et c’est à peine s’ils échangèrent quelques mots durant le petit-déjeuner. Il se demandait s’il elle ne s’en voulait pas de s’être laissée allée, et de lui avoir entr’ouvert son cœur (l’alcool aidant), le soir précédent. En tous cas, elle ne lui reparla plus de cette histoire de mariage. D’ailleurs, il ne la revit qu’une seule fois avant son départ en Russie, et encore, c’était pour des motifs exclusivement professionnels – il faut dire que, durant cette période, il fut très occupé. Il raccompagna Ghislaine au journal, puis rentra chez lui. Il écrivit pendant le reste de la matinée et le début de l’après-midi. Après un déjeuner frugal, il prit une douche et s’habilla, pour aller chercher sa fille. A 17 h 25, comme convenu, il arrêta sa voiture devant la villa du Vézinet. Agnès était ravissante, avec une robe blanche, des sandales de même couleur, et un nœud rouge dans les cheveux ; et, pour une fois, sa mère était presque aimable. Pendant le trajet jusqu’au palais des Congrès, ils parlèrent de musique, et il tenta d’expliquer à sa fille la personnalité et l’œuvre des musiciens dont la diva allait interpréter des morceaux, ce soir. Ils s’arrêtèrent en chemin chez un fleuriste, pour acheter un gros bouquet de roses. Ils arrivèrent largement en avance. Gérald remit ses fleurs à l’accueil, après y avoir joint une de ses cartes de visite où il avait écrit un petit mot gentil, évoquant leurs futures aventures russes. Sophia avait choisi pour eux d’excellentes places, au centre du 3e rang. La salle était, bien entendu, climatisée, ce qui était agréable par ces temps de canicule. Enfin, les lumières furent baissées et, sous un tonnerre d’applaudissements, la virtuose apparut. Elle était vêtue d’une robe noire décolletée, qui découvrait ses bras et ses jambes. Après avoir salué, elle s’installa devant son piano. Elle commença par la partita n°IV en ré majeur de Jean-Sébastien Bach, dont Glenn Gould avait jadis signé un enregistrement fameux. Après quoi elle s’attaqua au morceau de bravoure de son concert : la sonate n° 21 de Schubert, la dernière composée par le maître, seulement deux mois avant sa mort prématurée. Une fois de plus, la puissance véritablement tellurique exprimée par l’artiste dans le premier mouvement de ce qui constitue l’un des grands monuments de la sonate pour piano, fit songer Gérald à Sviatoslav Richter. Les applaudissements qui suivirent l’exécution de ce morceau parurent ne jamais finir. Enfin, elle termina par la mazurka opus 17 n° 4 de Chopin. Le public, debout, lui fit une ovation, qui se prolongea jusqu’à ce qu’elle accepte de jouer en guise de bis le premier mouvement de la sonate « Appassionata » de Beethoven. Après quoi, les lumières se rallumèrent pour l’entracte. Agnès, qui n’était pourtant pas une grande mélomane, paraissait très émue. « Je n’aurais jamais imaginé qu’elle puisse jouer aussi bien », déclara-t-elle. Ce qui est stupéfiant, dit son père, c’est qu’après une telle dépense d’énergie, elle va trouver la force de chanter pendant une heure. Et le chant lyrique, je pense que c’est encore plus fatigant que le piano. A ce moment, une ouvreuse vint les chercher, pour les conduire dans la loge de la diva. Celle-ci fut ravie de les voir. Elle était assise devant son miroir, en train de se remaquiller. Comment allez-vous ? dit-elle en embrassant Agnès. Ça va et vous ? répondit la jeune fille. J’ai beaucoup aimé votre concert. Oh, ce n’est pas encore fini. Et le dady, il va bien ? On essaye, dit Gérald. Vous ne m’embrassez pas ? As you like it ! Elle ne l’avait pas habitué à de telles familiarités, mais après tout, si elle y tenait… Elle avait la peau sèche, et un parfum capiteux émanait d’elle. Merci pour le bouquet, dit-elle, il m’a bien fait plaisir. Comme vous le voyez, il a de la compagnie. Effectivement, une grande partie de la loge disparaissait sous les fleurs, de toutes sortes et de toutes couleurs. Il régnait d’ailleurs dans la petite pièce une chaleur de four. Mais, malgré la température ambiante et la fatigue du concert, Sophia semblait fraîche comme si elle venait de se lever, après une bonne nuit de sommeil. Alors vous partez ensemble en Russie ? demanda Agnès. Et oui jeune fille. Pourquoi ? Tu veux venir ? Oh non ! Merci bien ! A ce moment, une sonnerie retentit, tandis qu’une ampoule orange se mettait à clignoter près du miroir. Je suis désolée, dit l’artiste, mais je rentre en scène dans 5 minutes, et je n’ai pas fini de me préparer. Pas de problème, dit Gérald. Nous regagnons nos places. Ils eurent le temps de s’acheter une glace avant de retrouver leurs fauteuils. Et puis la seconde partie du concert commença. Cette fois, la diva était vêtue d’une longue robe mauve, qui lui tombait presque jusqu’au pied. Tout en s'accompagnant au piano, elle chanta des airs de Mozart, puis les morceaux de bravoure des opéras de Puccini : « La Bohême », « Tosca », « Madama Butterfly », « Gianni Schicchi » et « Turandot ». Gérald la trouva un peu trop sûre d’elle pour interpréter la fragile Mimi de « La Bohême », mais à part ça c’était du grand art. A la fin du récital, le public était encore une fois en délire ; après dix minutes de rappels, elle chanta en guise de bis « Traüme », l’un des « Wesendonk-Lieder » de Wagner. Agnès semblait ravie, comme si ce concert lui avait ouvert de nouveaux horizons. Quand ils sortirent dehors, il faisait toujours aussi chaud. En fait, par ces temps de canicule, la température ne baissait guère, même la nuit. Ils allèrent boire un rafraîchissement dans un café voisin, puis il raccompagna Agnès chez sa mère. Ensuite, il rentra chez lui. Quand il s’allongea enfin sur son lit, il était minuit passé.   Samedi 16 août 2036 : Le lendemain matin, il se réveilla affamé. Après un rapide tour d’horizon des placards, il se rendit compte qu’il ne lui restait pas grand-chose à manger ; il allait devoir faire des courses. En attendant, il descendit acheter des croissants. Tout en se dirigeant vers la boulangerie, il se demanda comment il allait occuper la dizaine de jours qui restaient avant le briefing du 26, qui précéderait de peu son départ pour la Russie. Bien sûr, il y avait son travail d’écriture, mais on ne peut pas écrire toute la journée, il faut bien sortir pour se changer les idées. Et il avait très envie de se changer les idées… Hier soir, Ghislaine lui avait envoyé un bref message lui demandant de lui adresser un compte-rendu du concert de Sophia Wenger, mais elle ne lui avait pas parlé de venir la voir. Il pensait que cette froideur durerait au moins jusqu’à son voyage en Russie : elle était jalouse, et elle détestait ça. Mais ce n’était pas grave, il trouverait bien à s’occuper. Il n’avait jamais été un night-cluber émérite. Il n’aimait pas beaucoup ces endroits surchauffés, où l’on danse au son d’une « musique » tellement assourdissante qu’il est impossible de tenir une conversation un peu élaborée. Mais bon, il lui arrivait de se forcer et, l’alcool aidant, d’y passer des heures et de revenir chez lui en galante compagnie. Cependant, d’autres gens avaient eux aussi leurs idées quant à son emploi du temps, au moins en ce qui concerne la semaine suivante. Il sortait de la boulangerie, ses croissants à la main, quand une voiture s’arrêta près de lui. C’était une berline Citroën noire, aux vitres teintées. Un homme que l’on aurait cru sorti d’un film d’espionnage ouvrit par la portière arrière ; malgré la chaleur, il portait un costume trois-pièces, et un chapeau tyrolien orné d’une plume dissimulait son crâne chauve. Une fine cicatrice commençait à son menton et lui traversait la moitié de la figure, pour finir sous son oreille gauche. Monsieur Jacquet ? demanda-t-il. Lui-même. Capitaine Servant, DGSE. Nous allons faire une petite promenade. On le fit asseoir à l’arrière. Le seul autre occupant du véhicule était le chauffeur, qui se concentrait sur la conduite. Qu’est-ce qui se passe ? demanda Gérald, moins inquiet qu’étonné. Rien de spécial, rassurez-vous. Nous allons vous emmener à Vélizy-Villacoublay, où vous passerez quelques examens médicaux. Mais on ne m’avait pas parlé de ça ! Vraiment ? fit le capitaine Servant avec un grand sourire. Mes collègues sont réellement distraits ! Peu avant dix heures du matin, la voiture pénétra à l’intérieur de la base aérienne 107 « Sous-lieutenant René Dorme » de Vélizy-Villacoublay. On l’emmena à l’infirmerie où, pendant deux heures, on lui fit passer divers examens médicaux – en fait, un véritable bilan de santé, y compris un scaner du crâne, un examen très complet du sang et des urines, une vérification de la vue et de l’ouie etc. La médecine avait fait des progrès, et maintenant on pouvait obtenir les résultats de ces tests quasi-instantanément. Pour finir il fut reçu par un médecin de l’Armée de l’air, qui se fit un plaisir de lui annoncer qu’il était en parfaite santé, sauf qu’il avait quelques kilos en trop – ce qui pouvait se corriger facilement – et, que comme tous les hommes de son âge, il devait surveiller sa tension et ses taux de glycémie et de cholestérol. Accessoirement, il apprit aussi que son nouvel implant avait parfaitement cicatrisé. En sortant de là, Gérald s’imaginait qu’il allait pouvoir rentrer chez lui, et il s’apprêtait à demander qu’on lui appelle un taxi. Mais il se trompait lourdement. Le capitaine Servant l’invita au mess des officiers pour le déjeuner. Le journaliste apprécia l’attention, d’autant que le repas se révéla excellent. Mais ce que lui dit le capitaine de la DGSE allait lui couper l’appétit… Vous allez me reconduire chez moi ? demanda Gérald. J’ai bien peur que non, déclara Servant. En fait, pas tout de suite. Comment ça, pas tout de suite ? J’ai deux nouvelles pour vous, une bonne et une mauvaise. La bonne, c’est que votre santé est excellente. Oui, le toubib me l’a déjà dit. Je le confirme. Ce qui va nous permettre de passer à l’étape suivante. L’étape suivante, c’est le voyage en Russie, non ? Immédiatement après avoir prononcé ces mots, Gérald les regretta. Après tout, c’était censé être un secret. Mais son interlocuteur ne cilla pas, se contentant de dire : Là, vous allez trop vite en besogne. Puis l’homme se racla la gorge. Mes supérieurs ont pensé que quelques petites séances d’entraînement ne pourraient pas vous faire de mal. Un décrassage, en quelque sorte. Un décrassage ? répéta Gérald, qui n’en croyait pas ses oreilles. Oui, dans un endroit que vous connaissez déjà. Vous ne serez pas dépayé. Finissez votre omelette aux champignons, elle va refroidir. Et si je refuse ? Je crains que vous n’ayez pas vraiment le choix… La fin du repas fut morose, et Gérald fit à peine honneur au dessert. Et puis ils reprirent la route, en direction de l’ouest. En fait, ils roulèrent durant tout l’après-midi. Au fur et à mesure qu’ils approchaient de leur but, le journaliste sentait ses cheveux se dresser sur sa tête. Il reconnaissait ces petites routes bretonnes, ces collines basses, ce paysage de bocage. Il savait où ils allaient : au fort de la Pointe aux Lièvres.   Gérald avait passé trois ans dans l’armée, mais les pires moments, ceux dont il lui arrivait encore parfois de rêver, il les avait connus durant un stage de trois semaines au fort de la Pointe aux Lièvres, situé au nord de la presqu’île de Quiberon. Le 5e régiment d’infanterie de marine s’en servait comme base d’entraînement, mais l’endroit était aussi utilisé pour la formation des commandos : en fait tous les hommes des Forces spéciales, qu’ils appartiennent à l’Armée de terre, à l’Aviation, à la Marine, aux Renseignements ou même à la Gendarmerie, y passaient un jour ou l’autre. Le silence régnait dans la voiture. Le capitaine Servant n’était pas du genre bavard, et Gérald n’avait rien à dire. Peu avant leur arrivée, il demanda : Et ma future coéquippière, elle sera là aussi ? D’abord, Servant ne sembla pas comprendre de qui il parlait. Puis il réalisa, et dit : Ah, vous voulez parler de Sophia Wenger ? Oui. Non, bien sûr que non. Pourquoi « bien sûr que non » ? Elle n’a pas besoin d’un "décrassage", elle ? Pour toute réponse, l’officier haussa les épaules.   Un peu plus tard, ils pénétrèrent dans le fort. Entouré de terrains militaires interdits à toute présence civile, c’était un curieux mélange de bâtiments datant de plusieurs époques. Le gros de l’ouvrage remontait à Vauban, on avait renforcé les fortifications à l’époque de Napoléon, et puis on avait construit des casernements à l’intérieur, assez pour abriter plusieurs centaines de soldats. Dans les années 1930, le fort avait été partiellement désaffecté, mais finalement la Marine l’avait récupéré, et même agrandi, vers 1955. La situation isolée du site, et surtout le caractère sauvage des environs, en faisaient en effet une excellente base pour l’entraînement des troupes d’élite. Le portail s’ouvrit, et le véhicule pénétra dans la cour. Un instant, Gérald eut l’impression de faire un hallucinant voyage dans le temps. Presque rien ne semblait avoir changé, depuis son époque. S’il existait un endroit dans le monde où il avait espéré ne jamais remettre les pieds, c’était bien ici. La voiture s’arrêta. Bien, dit Servant. Nous voici arrivés. Il est évident que pas un mot ne doit circuler au sujet de votre future mission. Comment vais-je justifier ma présence ici, alors ? Surtout à mon âge. C’est très simple, vous êtes sergent-chef de réserve dans les Forces spéciales, et vous venez faire une remise à niveau d’une semaine. Une semaine ! Et je vous signale que j’étais juste caporal. Plus maintenant. J’ai l’honneur de vous annoncer que vous avez été promu sergent-chef. Votre dossier militaire a été actualisé. Ne me remerciez pas, c’est tout naturel. Et bien entendu, pendant cette semaine, vous toucherez une solde de sergent-chef. L’armée est trop bonne ! Oh, l’armée fait juste ce qu’on lui demande. Servant ouvrit la portière, et sortit. Gérald l’imita. Un vent frais, chargé de pluie, soufflait. Et il faisait beaucoup moins chaud qu’à Paris – c’était toujours ça de gagné. Il avait fait son stage au fort, plus de vingt ans plus tôt, au mois de février, et il avait beaucoup souffert du froid. Encore une chose, dit le capitaine, tandis qu’un gradé du fort venait à leur rencontre. Pendant une semaine, votre implant sera désactivité, alors inutile de chercher à vous en servir. Et si j’ai envie de parler à mes proches ? Oh, il doit bien exister un vieux téléphone fixe dans le fort. Mais je vous recommande la discrètion. Et si jamais je me casse quelque chose, pendant l’entraînement ? Vous savez comment ça se passe, ici. Ce ne sont pas des tendres. Le capitaine Servant le regarda fixement, puis déclara, d'un ton où perçait une pointe de menace : Faites en sorte que ça n’arrive pas.                            

Gouderien

Gouderien

 

Voeu pieux ?

La guerre permanente entre les grands groupes mondiaux, impliquant les États comme forces d'appui, avec des armes à plus ou moins longue portée, tel le dumping fiscal ou social, avec ses offensives et ses replis, se révèle de plus en plus coûteuse en "unités" pour la "piétaille" des ménages et la "cavalerie légère" des PME, sans compter les innombrables "brèches" infligées aux collectivités territoriales.  En l'absence d'une réelle gouvernance, c'est bel et bien d'anarchie qu'il s'agit, fragilisant les régimes démocratiques et confortant les autres options, comme les théocraties ou les dictatures, quand ce n'est pas tout simplement le retour à des situations claniques, où s'interpénètrent sectaires et mafieux.  Notre trajectoire s'appuie essentiellement, aujourd'hui, sur le principe économique de concurrence, retenu comme repère unique de liberté _ du moins sur le plan pratique _ à travers le concept d'entreprise.
Cependant ce dernier, né dans un espace ouvert sur un horizon lointain, propice à des envolées exaltantes, connaît à présent une maturité avancée, dans un monde désormais statique et refermé sur lui-même comme un cercle de sumo : la course de fond open a fait place à l'épreuve de force entre pros de haut niveau.  Deux siècles d'histoire ont suffi, en effet, pour rapprocher les habitants de notre planète, plus encore par la technique que par le nombre, nouant entre des institutions, des collectivités que tout séparait, culture et géographie, d'indissolubles liens d'interdépendance. Rien d'étonnant, donc, à ce que le droit, public ou privé, constitutionnel ou international, n'ait pu, en si peu de temps, épouser ou redresser les multiples distorsions imprimées à nos règles et usages.  Le monde est devenu un ensemble organique auquel il manque la paix et l'autorité pour obtenir la cohésion indispensable à son développement.
Pour cela, il lui faut récupérer l'organisation et la gestion des missions de sauvegarde, que les États ne réussissent à assurer ni ensemble, ni isolément. Rien de plus, mais rien de moins. A nous, citoyen.ne.s de la planète, de trouver _ au plus tôt _ les outils pour que puisse s'exercer cette gouvernance.
Excluant une fois pour toutes les errements des autocrates, pour enfin se consacrer à réduire les lacunes de nos démocraties.

Reo

Reo

 

Crise

Lorsque tout va mal, ou du moins, que nous nous trouvons dans une situation critique, nous sommes souvent tentés d'accuser la malchance, d'invoquer la fatalité. Tant il est vrai, qu'au fil des luttes quotidiennes, une personne, une famille, une communauté, ne peuvent prétendre garder constamment la maîtrise de leur devenir.  L'excuse prête toutefois le flanc à la contestation quand il s'agit d'un Etat, d'une puissance internationale, de l'œuvre humaine même, comme il en est question aujourd'hui. Comment comprendre ce moment de l'Histoire où nos grandes institutions se voient réduites, de l'une à l'autre et d'année en année, à espérer un signe du Marché pour ranimer leurs projets, recouvrer leurs forces vives ? Le progrès n'est-il pas là pour attester de la ténacité de l'être humain dans son combat _ éternel _ contre un sort précaire, de sa volonté _ toujours présente _ de construire en commun un avenir moins fragile ?   Dès lors, si l'importance et la répétition des insuccès actuels des politiques nationales ou locales ne saurait être imputée au hasard, ou tout bonnement à la "nature humaine", elle ne peut être attribuée désormais qu'à une défaillance de notre organisation collective.
 Autrement dit, ce qui avait réussi hier n'aboutit plus qu'à l'échec.

 Pour en sortir, il faut d'abord en prendre conscience, ensuite avoir la volonté d'y mettre fin. S'il est vrai qu'une multitude de combats sont engagés pour parer aux menaces diverses qui pèsent sur la planète humaine, encore faut-il, pour prétendre les surmonter, appréhender leur cohérence en tant que conséquences d'une réelle dérive.  Peut-on croire en effet que, dans un laps de temps de quelques décennies, la survenue de deux guerres mondiales, de débâcles financières réitérées, le dérèglement du climat, l'empoisonnement récurrent des cours d'eau, l'accumulation régulière de polluants atmosphériques, la constitution de nouveaux continents uniquement avec des déchets, l'appauvrissement continu de la biodiversité, la mise en danger répétée _ et diversifiée _ de la santé publique, l'exclusion par le chômage et le mal logement, l'existence _ voire l'accroissement _ en dépit d'un progrès technique exponentiel, de populations dépourvues de ressources vitales, la montée parallèle des violences sociétales et des idéologies populistes, ne soient que fâcheuse coïncidence ?  Pour autant, si dans ces événements, la responsabilité des êtres humains est pleinement engagée, la nature du phénomène qui les relie n'est pas clairement perçue.
Sauf l'évidence d'un grand désordre, qui écarte la thèse de la mise en œuvre d'un projet délibéré, par quelque personnage ou quelque organisation que ce soit : pas de mobile logique, pas de moyens suffisants. A contrario, c'est plutôt d'une insuffisance ou d'une incohérence qu'il serait question.  Donc, ce monde est en proie à de grandes perturbations écologiques et sociétales _ déséquilibres, dysfonctionnements _ qui ne correspondent à aucun projet sensé.
Bien au contraire, leur évolution échappe à toutes les velléités de contrôle.  Si l'on se réfère à la structure organique des sociétés humaines, on peut évoquer ici et là des déficiences de "nutrition", l'élimination insuffisante de déchets, des défaillances de l'"appareil circulatoire" ou du "système nerveux".
 Dans un schéma purement mécanique, il sera question de mauvaise répartition des contraintes; et c'est bien de cela qu'il s'agit : la "machine" est grippée, la distribution des ressources et des moyens n'assurant plus aujourd'hui la viabilité de l'écosystème planétaire, dont l'humanité est devenue en quelque sorte le "noyau" actif. Que faut-il mettre en cause ?

Reo

Reo

 

Approche

L’ébauche d’analyse entreprise dans ce blog n’est pas développée dans une approche basée sur des normes ou des principes moraux mais dans un contexte «naturaliste». En effet, plutôt que d’en appeler, pour assister une société humaine en situation critique, à la morale avec ses préceptes _ voire ses tabous _ la question est de s’interroger sur sa vitalité et ses ressources, face à une crise qui l’affecte dans sa globalité. C’est la raison pour laquelle, par exemple, l’usage dans ces commentaires, des mots : «liberté», «égalité», «équité», «droit/devoir», ou bien encore : «solidarité», «partage», fait généralement place à celui de termes tels que : «autonomie», «équilibre», «besoin/exigence», «interdépendance», «coopération», qui recouvrent des concepts plus directement liés à la notion de développement. Il y a donc un fil à suivre, des repères à trouver. Sans doute aussi, des convergences avec la morale commune, si l’on veut bien admettre qu’aux racines ancestrales de celle-ci se trouve, très probablement, ce qu’on pourrait appeler l’instinct de conservation de l’espèce (ou du «genre humain»)

Reo

Reo

 

Compilation de Blogapart 1 à 20

Dans ce blog, sont successivement évoquées:
 - l’agressivité en tant que dynamisme,
 - l’intelligence comme faculté d’orientation,
 - l’adaptation comme condition de développement,
 - l’organisation, associant intelligence et dynamisme, comme outil de l’adaptation.
Puis les deux pôles du développement :
 - la conquête par l’accumulation des techniques,
 - la construction par la multiplication des relations.
La gouvernance mondiale entre ces deux exigences :  - pour faire face à la crise globale,
 - parer les menaces,
 - résoudre les conflits,
a pour rôle de coordonner l’ensemble des activités afin de les harmoniser. Ce rôle doit être déterminé
 - par sa légitimité,
 - par la souveraineté qui lui est spécifique,
dans le respect des souverainetés respectives identifiées et répertoriées. Il existe déjà des autorités supranationales ou transnationales susceptibles de fournir des modèles (voir note plus bas) de gouvernance :
Europe, ONU et filles, ONG, entreprises multinationales.
 Comment sortir des crises et apprendre à les éviter.

Des besoins aux objectifs, du particulier au collectif, de la spécialisation à la coordination.
 L’économie cloisonnée et doublonnée par la notion de concurrence. Ses limites.
 Une économie ouverte sur la notion de prestation de services. L’adaptation dans la durée. Croissance et crises comme étapes du développement.
 Le quantitatif et le qualitatif. Les repères. L’orientation et les choix. Lucidité et confiance.
 Une esquisse de constituante de gouvernance mondiale. Le besoin de cohésion.

Le déséquilibre de l’économie par la compétition et ses conséquences observées.
 Défaut d’organisation plus que volonté d’affrontement.
 En revoir le fonctionnement à la base.
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Note : dans le sens de "patron" (du tailleur, de la couturière) ou de l'anglais pattern
 

Reo

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2036. Chapitre 6 : Avant la mission (6).

Il rentra chez lui vers 18 heures. Après avoir examiné son courrier, - entre deux factures, il avait trouvé deux invitations au concert de Sophia Wenger du 15 août - il dîna d’une salade, puis continua son article sur Venise, dont il n’avait jusque-là rédigé que quelques lignes. Ghislaine avait l’intention de le publier dans le numéro du « Figaro Magazine » qui paraîtrait la semaine prochaine, il n’y avait donc pas d’urgence, mais il tenait à pouvoir lui présenter au moins un brouillon, quand il irait la voir le lendemain. Il écrivit presque une page entière, puis se coucha tôt.   Jeudi 14 août 2036. La première chose qu’il se dit en se réveillant fut : plus que quinze jours avant ce foutu circuit en Russie. Il faut croire qu’il vieillissait, car plus jeune, la perspective de tout voyage, qu’il soit professionnel ou d’agrément, l’enchantait. Il adorait les aéroports, leur atmosphère si particulière ; même les contrôles à l’embarquement, pourtant de plus en plus longs et minutieux depuis la crise du terrorisme, le réjouissaient, et il en subissait les formalités avec une patience qui était loin d’être partagée par tout le monde. Il aimait aussi les avions, et n’avait jamais éprouvé la moindre peur du transport aérien. D’ailleurs, pas grand-chose dans la vie ne lui faisait peur… Alors pourquoi la perspective de ce voyage en Russie lui pesait-elle tellement ? En y réfléchissant – et il ne faisait guère que ça depuis deux semaines – il avait fini par entrevoir, au moins partiellement, d’où provenait son malaise. Déjà, il ne voyait pas l’utilité de sa présence dans cette histoire. S’il s’agissait simplement de renforcer la couverture de Miss Wenger, presque n’importe qui aurait pu faire l’affaire. Et les brefs moments passés en compagnie de la jeune femme l’avaient convaincu qu’elle était tout à fait capable de se tirer d’affaire toute seule, dans à peu près n’importe quelle situation. Et puis cette diva, pianiste, chanteuse lyrique, espionne, maîtresse en arts martiaux, et maintenant docteur en physique nucléaire, c’était trop ! Too much ! D’un autre côté, pour mener à bien une mission exceptionnelle, il fallait un agent exceptionnel – et cela, nul doute qu’elle l’était. Mais cette fameuse mission ne lui disait rien qui vaille. Ils allaient devoir gagner Smolensk, dans le cadre de la tournée russe de Sophia Wenger, et là espérer que l’illustre professeur Diavol veuille bien apparaître, ce qu’il ferait certainement, en sa double qualité de mélomane et d’admirateur de la gent féminine. Sauf que – qu’est-ce qui se passerait s’il ne se montrait pas ? Les gens ne faisaient pas toujours ce qu’on attendait d’eux, il l’avait appris à la fois durant ses années dans les Forces spéciales, et ensuite, dans son métier de journaliste. Et bon, en admettant même que cette partie du plan se déroule sans faille, ensuite il allait falloir le trucider, ce brave Anatoli Visserianovitch Diavol. C’est là que les choses risquaient de se corser vraiment, et la mission de se transformer en voyage sans retour. Tuer Diavol, et ensuite persuader les Russes que c’était un malencontreux accident – un banal malaise cardiaque, comme cela peut arriver même à des hommes jeunes -, ça n’allait pas être du gâteau. Bien sûr, ce n’est pas le meurtre en lui-même, qui le gênait. Quand il était dans l’armée, il avait éliminé les gens qu’on lui désignait, au fusil ou à l’arme blanche, et il avait appris à ne pas se poser de questions. De même, durant son passage aux Services de renseignement, si on lui avait ordonné d’exécuter quelqu’un, il aurait obéi sans sourciller – d’ailleurs, ça avait failli se faire. Non, ce qui l’inquiétait, c’était le côté kamikaze de la chose. Quand on est jeune, on est assez bête et inconscient pour se croire immortel ; plus tard, quand on approche de la vieillesse, on peut avoir des raisons de ne plus tenir tellement à l’existence – mais au moins, on a vécu. Mais à son âge, il aimait la vie. Il était en forme, à sa connaissance il n’avait aucune maladie, il avait bien réussi dans son métier, et même si sa vie sentimentale avait connu des hauts et des bas, il avait une fille qu’il adorait, et qui le lui rendait bien. Et, célébrité aidant, il connaissait toujours un certain succès auprès des femmes. Il aimait cette vie. Son métier de journaliste le comblait, lui apportant à la fois une certaine sécurité, de l’argent, ce qu’il fallait d’aventure et même un aspect artistique. On disait que pour être heureux il ne fallait pas s’attacher, mais lui il était attaché à sa vie, à son appartement – qu’il avait acheté dix ans plus tôt à crédit avec ses droits d’auteur, et qu’il n’avait pas fini de payer -, à sa voiture, à ses livres, ceux qu’il avait écrits et surtout ceux qu’il écrirait, à son père et à sa grande maison en Dordogne. Quand il s’approchait de la fenêtre et qu’il regardait, par-delà les arbres du quai, la Seine et la rive opposée, il savait qu’il avait devant lui l’un des paysages urbains à la fois les plus beaux et les plus célèbres du monde. Allait-il vraiment devoir renoncer à tout ça ? Mais le pire, c’est que le colonel Geffrier, le commandant Trifaigne et les autres avaient tellement bien fait leur travail de motivation et lui avaient présenté l’enjeu de la mission sous un aspect tellement apocalyptique, qu’il était maintenant obligé d’y participer, sous peine de vivre le reste de sa vie dans l’angoisse permanente de la fin du monde. Évidemment, il y avait aussi l’hypothèse qu’on lui ait menti, et que les Services secrets français veuillent se débarrasser de Diavol pour une toute autre raison – parce qu’il était un sérieux concurrent dans la compétition mondiale pour la découverte de l’infiniment petit, par exemple. Mais ça ne fonctionnait pas comme ça. On ne tuait pas les savants simplement parce qu’ils étaient en avance dans tel ou tel domaine – sauf parfois en matière militaire, mais cela ne concernait pas les travaux de Diavol. D’ailleurs, pendant ses courtes vacances vénitiennes, Gérald avait emporté des magazines et quelques livres consacrés aux récentes découvertes en physique nucléaire ; c’était une lecture ardue, et il y avait des pages où il comprenait un mot sur deux. Mais de ce qu’il avait appris, il avait conclu que l’inquiétude concernant les travaux du savant russe n’était pas limitée aux Services secrets français ; bien au contraire, elle était largement partagée dans la communauté scientifique mondiale, et les belles paroles de Diavol et de ses collègues russes pour tenter de rassurer celle-ci n’avaient guère atteint leur but. Après avoir pris sa douche, il déjeuna, puis passa la matinée à écrire en écoutant de la musique. D’abord, il poursuivit son article sur Venise, puis il s’attela à cette fameuse biographie de Reinhold Glière qu’il était censé rédiger. Il s’interrompit vers la fin de la matinée, et alla déjeuner dans un restaurant grec de la rue de la Harpe. Il faisait toujours aussi chaud, mais il fallait bien qu’il mette le nez dehors. Il fit un grand détour pour rentrer chez lui, et comme il passait devant Notre-Dame, il rentra dans l’édifice. Il y avait beaucoup de monde : fidèles ou simples touristes qui, comme lui, venaient chercher un peu de fraîcheur sous les voutes monumentales de la cathédrale. Puis il longea les quais de la Seine, envahis par une foule avide de bains de soleil. Enfin il rentra chez lui… et avant toute autre chose prit une nouvelle douche et se désaltéra. Puis il se remit à écrire. Il s’interrompit vers 16 heures 30, satisfait de son travail. Son article sur Venise avançait bien, et sa biographie du musicien russe également. Il se fit un thé et mangea une glace, puis prit sa voiture pour aller voir Ghislaine. Le papier sur Venise lui plut, et les photos l’impressionnèrent, particulièrement celles qui montraient l’imposante machinerie destinée à préserver la Sérénissime des effets de la montée des eaux. Alors tu crois que c’est de l’argent gâché ? demanda-t-elle en montrant une série de clichés où l’on découvrait les pontons de « Mose » en train d’être gonflés. Et il est vrai qu’une fois cette opération terminée, ces structures dépassaient à peine le niveau de la mer. Il était évident que, par gros temps, les vagues devaient passer par-dessus. Je ne sais pas, dit-il. Je ne suis pas spécialiste. C’est ce que tu sembles sous-entendre dans ton article. C’est surtout ce que j’ai entendu là-bas. Les gens semblent très sceptiques, quant à l’efficacité de ce « barrage ». On dit que ce projet a été entrepris surtout dans le but de donner du travail aux entreprises de travaux publics locales. Et bien sûr de distribuer des enveloppes au passage aux hommes politiques. De grosses enveloppes. Tu sais bien qu’on ne peut pas écrire ça. D’autant plus que des sociétés françaises – ou leurs filiales, ce qui revient au même – ont participé à ce chantier. Oui, je sais. La devise de Ghislaine aurait pu être « pas de vagues », ce qui était plutôt ironique, étant donné le sujet de leur discussion. « Le Figaro » était un journal conservateur, protecteur de l’ordre établi – et « Le Figaro Magazine » avait toujours eu la réputation d’être encore plus à droite que le quotidien. Tu n’ignores pas qui est à l’origine de « Mose », déclara-t-il. Berlusconi ? Bien entendu. Tu sais que j’ai de la famille en Italie. Effectivement, il était au courant, même s’il ignorait à peu près tout de ses liens de parenté avec cette famille italienne. Ghislaine Durringer n’était pas du genre à s’épancher, même dans l’intimité. Il savait en tout cas qu’elle connaissait Venise au moins aussi bien que lui. Berlusconi, continua-t-elle a été l’un des plus grands prévaricateurs de l’histoire italienne. Mais il est mort maintenant. Pourquoi revenir là-dessus ? C’est toi qui vois. Et oui. C’est dommage, j’avais songé à un titre : « Mose » va-t-il sauver Venise des eaux ? » C’était, naturellement, une allusion transparente à Moïse. Je le garderai peut-être. Vérifie quand même avant si ça n’a pas déjà été fait. Bien sûr ! Par contre, le nouveau terminal des paquebots de croisière semble vraiment améliorer les choses. Eh bien tu vois, tout n’est pas si noir ! Naturellement, elle avait du travail à finir, et il patienta pendant une heure à son bureau, ce qui lui donna l’occasion de terminer son article. Et puis ils gagnèrent un très bon restaurant italien du quartier de l’Opéra. Ghislaine connaissait tellement bien les bonnes adresses du centre de Paris, qu’elle aurait pu écrire un guide gastronomique ! Entre deux bouchées d’une pizza « Quatre saisons », elle lui demanda : Cette chère mademoiselle Wenger donne un récital demain, au Palais des Congrès. Tu y vas ? Oui, elle m’a invité avec ma fille. Et toi ? Non. J’ai déjà assisté à l’un de ses concerts. Je reconnais qu’elle chante bien, et en plus c’est une virtuose du piano. Mais tu sais que je ne suis pas une mélomane, comme toi. Et c’était vrai. Il avait déjà essayé de l’initier aux plaisirs de la musique classique et de l’opéra, mais comme il s’était heurté à une indifférence polie, il n’avait pas insisté. C’est curieux, pour une Italienne. Tu devrais au moins apprécier le Bel canto. Oh, je ne suis pas vraiment d’origine italienne. Même si j’ai de la famille là-bas. Famille éloignée, je précise. Il sourit : Je sais. Je plaisantais. Ce soir-là, ils burent plus que de raison, et finalement, c’est dans la voiture de Gérald qu’ils gagnèrent Neuilly ; Olga conduisait. Quand ils furent arrivés, Ghislaine sortit une bouteille de vieil armagnac, histoire de parachever leur cuite. Mais il devait reconnaître qu’elle tenait remarquablement bien l’alcool. Quant à lui, son seuil de tolérance était assez élevé, et il était juste un peu joyeux. Bien sûr, tout cela se termina au lit. Ils firent l’amour, puis elle se leva, sans doute pour prendre une douche. En l’attendant, appuyé contre l’oreiller, il pensait à tout et à rien, c’est-à-dire surtout à ce foutu voyage en Russie. Quand elle revint, drapée dans un peignoir blanc, elle avait deux verres à la main. C’est quoi ? demanda-t-il en considérant le liquide ambré. Du cognac. Il faut bien changer, un peu. Elle s’assit à côté de lui sur le lit. Ils burent silencieusement. Et puis elle dit : Si je te proposais de m’épouser, qu’est-ce que tu dirais ? Il fut tellement surpris par la question, qu’il en avala de travers. Le liquide alcoolisé lui remonta dans le nez et les sinus, ce qui n’avait rien d’agréable. Charitablement, elle lui tapa dans le dos, tandis qu’il toussait à fendre l’âme. Excuse-moi, dit-il en reprenant son souffle. C’est ta réponse ? Il haussa les épaules : Bien sûr que non. Mais tu admettras qu’il y a de quoi être surpris. Elle ouvrit le tiroir d’une table de nuit, et en sortit un paquet de cigarettes entamé et un briquet argenté. Ça te dérange si je fume ? La question était de pure forme, car elle avait déjà allumé la cigarette. Je demande un joker, dit-il, ce qui la fit rire. Je n’exige pas une réponse immédiate, ajouta-t-elle au bout d’un instant. Je sais que je suis plus âgée que toi, et circonstance aggravante je suis ta supérieure hiérarchique. En général les hommes n’aiment pas trop ce genre de situation. Il demeura un long moment silencieux. Il songeait que, si elle avait puisé dans l’alcool le courage de lui poser cette question, qu’elle avait en tête peut-être déjà depuis un certain temps, quant à lui cette demande en mariage inattendue l’avait instantanément dégrisé. Puis finalement, il dit : Le problème n’est pas là. Où est-il, dans ce cas ? Où est le problème ? Je ne peux pas te le dire. Soudain il songea que les mecs des Services de renseignement étaient peut-être en train de les écouter, en ce moment. Ils devaient bien rigoler. Il y a encore du cognac ? demanda-t-il. Dans la cuisine. Je reviens. Tu veux un autre verre ? Non merci. J’ai ma dose pour ce soir. Il se leva, et, pieds nus, gagna la cuisine. Il trouva la bouteille de Fine Napoléon dans le bar, et s’en servit une bonne rasade. Il en profita pour ramasser une poignée de cacahuettes et de noix de cajou salées. Il mit à profit ce bref intermède pour réfléchir à toute allure. Il connaissait les femmes. Même si elle était à moitié bourrée, Ghislaine était très certainement sincère, et il lui fallait une réponse, et tout de suite. Il allait lui en donner une, parce que ce n’était pas le moment de discuter, surtout avec les gars de la DGSE sans doute en train de se poiler en les écoutant. Il revint dans la chambre, le cognac dans une main et les amuse-gueule dans l’autre. J’ai réfléchi, annonça-t-il en s’asseyant à côté d’elle. Ah ? Et puis-je connaître le résultat de tes cogitations ? C’est un oui de principe. Pourquoi « de principe » ? dit-elle d’un air étonné. Pour des raisons que je ne peux pas t’expliquer pour le moment. Mais tu auras la réponse définitive après mon voyage en Russie. Ça ne fait pas trop longtemps à attendre ! Effectivement. Elle réfléchit un instant, puis dit : Ça me va. Comme je t’ai dit, je suis une personne civilisée, je ne veux pas t’obliger à signer ta condamnation à mort immédiatement ! Elle avait voulu plaisanter, mais bizarrement il n’apprécia pas du tout son humour. Elle dut s’en rendre compte, car elle ajouta en l’embrassant : Je blaguais !      

Gouderien

Gouderien

 

Parenthèse

Avant de poursuivre, je reviens sur la "guerre économique" (pour autant que les deux mots, ou les deux concepts, puissent être associés), impliquant le surcroît d'activité à consentir pour conquérir la suprématie, ou simplement tenter de se maintenir coûte que coûte la tête hors de l'eau.

  Tout bien considéré sous cet angle, dans tout emploi, public ou privé, administratif ou opérationnel, tous secteurs et toutes corporations confondues, une proportion importante de productions _ services ou articles _ ne présente, à vrai dire, une réelle pertinence que dans la garantie d'une partie des revenus de la population, et pour la plupart des gens _ dans l’emploi ou pas _ tout un spectre de nuisances allant de l'inconfort durablement ressenti à la nocivité _ contestée ou reconnue. Je noircis le trait ?

 Dans une conception "bipolaire" de la société, par exemple "prolétaires" contre "nantis", le problème n'est déjà pas simple à traiter, puisque cette manière manichéenne de voir les choses, à amplifier les crispations et raviver les plaies, perpétue les conflits en versant continuellement "de l'huile sur le feu".
Mais l'on se rend bien compte aujourd'hui que cette approche est insuffisante, car, en fonction des créneaux, ce ne sont pas toujours les mêmes "privilégiés", les mêmes "déshérités", encore que privilèges et déshérences puissent (et peuvent effectivement) se trouver cumulés par des individus, ou des groupes, dans des situations ou des circonstances spécifiques qui perdurent _ et pas si rares, dans cette deuxième décennie du troisième millénaire.

Dans la recherche de solutions, la quête de "coupables" devient une gageure, et a toutes les chances de s'avérer inadéquate, tant il apparaît indispensable, selon moi, de mener une analyse pour redéfinir les responsabilités mises en cause afin d'en rééquilibrer les attributions.

Reo

Reo

 

2036. Chapitre 6 : Avant la mission (5).

Vendredi 8 août 2036. Gérald finit par aller se coucher et s’endormir. Après une trop courte nuit, il fut tiré du lit à 7 heures par la musique de son implant, qui faisait aussi office de réveille-matin. Après avoir pris sa douche et s’être rasé, il alla déjeuner. A 8 heures, comme promis, il réveilla sa fille. Déjà ? dit-elle en s’étirant. Et oui ! C’est le jour des vacances. Petites vacances ! Oui, ben c’est toujours ça. Tu as préparé ta valise ? Oui chef ! Pas de problème chef ! Parfait. Tu as juste le temps de prendre ta douche et de déjeuner. Dans une heure, on y va. OK. Après avoir embrassé le père Jacquet, ils partirent pour l’aéroport de Toulouse-Blagnac à 9 heures. En début d’après-midi, leur avion s’envola pour l’Italie. Ils arrivèrent à Padoue vers 17 heures, et gagnèrent leur hôtel. Agnès avait bien râlé un peu quand elle avait appris qu’elle allait devoir partager la même chambre que son père, mais son enlèvement était encore tout récent, et il n’avait pas voulu prendre le moindre risque – d’autant que les chambres étaient hors de prix. Naturellement, ils disposaient de lits séparés. Il faisait plutôt moins chaud qu’à Paris, ce qui était bien agréable. Ces journées italiennes en compagnie de sa fille lui laissèrent une impression bizarre, comme si elles n’avaient été qu’une sorte de rêve. En d’autres temps, il aurait profité pleinement de ces vacances avec Agnès. Mais la perspective de son périple russe gâchait tout. Avec chaque jour qui passait, il sentait l’angoisse monter en lui, et il devait faire un effort considérable pour paraître enjoué et insouciant. Et sa fille, qui était loin d’être une idiote, s’en rendait bien compte. Pour se changer les idées, il loua un hors-bord (il avait passé le permis bateau des années auparavant), et ils sillonnèrent en tous sens la lagune de Venise et la mer au-delà, ce qui leur permit d’approcher de près les gigantesques travaux qui avaient été entrepris pour tenter de protéger la cité des Doges de la montée des océans. Après des années de discussions et de fausses solutions, un terminal pour les paquebots avait enfin été construit à l’entrée de la lagune, ce qui devait mettre fin à l’un des pires dangers qui menaçait le site. Depuis maintenant de nombreuses années, la cité était menacée par des inondations (appelées « Acqua alta”, “ hautes eaux"), qui dépassaient de plusieurs centimètres le niveau des quais, à la suite de certaines marées. Dans beaucoup de vieilles maisons, les anciens escaliers de service utilisés pour décharger les marchandises étaient maintenant inondés, rendant les rez-de-chaussée inhabitables. Les études indiquaient que la cité continuait à « couler », au rythme relativement lent de 1 à 2 mm par an. En conséquence, l’état d’alerte avait été annulé. En mai 2003, le Premier ministre italien Silvio Berlusconi avait lancé le projet « MOSE » (“Modulo Sperimentale Elettromeccanico”), un modèle expérimental destiné à évaluer la performance de portes flottantes gonflables ; l’idée était de construire une série de 78 “pontons” fixés au fond de la mer, à trois endroits stratégiques correspondant aux entrées du lagon. Quand une marée dépassant 110 centimètres serait annoncée, on remplirait les pontons d’air, ce qui les amènerait à flotter et à bloquer les flots venant de la mer Adriatique. La fin des travaux était prévue pour 2018. Le succès du projet n’était pas garanti, mais son coût serait de toute façon faramineux. Prévu au départ pour coûter 800 millions d’euros, son véritable prix de revient atteignit finalement plus de 10 fois cette somme – dont 2 milliards d’euros perdus en raison de la corruption. Avant même l’achèvement de cette entreprise pharaonique, beaucoup de gens s’interrogeaient sur sa raison d’être. Effectivement, quand « Mose » fut terminé, on s’aperçut rapidement que ce « barrage gonflable » n’était qu’une ligne Maginot de pacotille, impuissante à arrêter les eaux de la mer Adriatique – d’autant plus impuissante qu’on attendait en général le dernier moment pour gonfler les pontons, en raison de l’influence du lobby des paquebot de croisière, qui tenait évidemment à ce que ses navires puissent passer. Assez vite, se rendant compte que « Mose » ne suffirait pas, on commença à envisager un « super-Mose », encore plus coûteux – malgré les protestations des véritables défenseurs de l’environnement, qui pensaient qu’on s’attaquait au problème par le mauvais bout. Si, en dépit de tout l’argent qu’il avait coûté, « Mose » n’avait pas tenu toutes ses promesses – ce que ses détracteurs prévoyaient depuis le début – c’était en effet pour plusieurs raisons, dont la première était que la montée du niveau des mers entraînée par le réchauffement climatique avait été à la fois plus rapide et plus forte que prévu. Mais d’autres facteurs jouaient, certains fort anciens et liés à la nature même du site que, vers la fin de l’Empire romain, on avait choisi pour construire la cité. Il y avait aussi, bien entendu, le problème du tourisme. Venise n’était pas victime que du réchauffement climatique. Elle subissait aussi les effets pervers de la mondialisation, qui avait entraîné un développement effréné du tourisme de masse, et particulièrement des croisières, tandis que des politiciens ultra-libéraux, incompétents et corrompus, faisaient de leur mieux pour entraver les efforts des pouvoirs publics en faveur de la sauvegarde de l’environnement.             Venise ne pouvait guère se passer de la mane touristique et des très nombreux emplois liés à cette activité. Pendant des décennies, on avait sacrifié les problèmes environnementaux, devant la nécessité d’accueillir les grands paquebots de croisière, qui faisaient découvrir à leurs clients émerveillés les splendeurs de la Méditerranée, dont la Sérénissime était l’un des plus beaux fleurons. Pour eux on avait construit, à l'ouest du centre historique, près du quartier populaire de Santa Croce, un vaste port, capable de recevoir les plus impressionnants bâtiments d'une flotte mondiale de croisière dont l'importance croissait d'année en année. Mais cette époque était révolue. En 2013, on avait interdit aux navires de plus de 40.000 tonnes d’entrer dans le canal de Guidecca et le bassin de Saint-Marc. En janvier suivant, une cour de justice locale avait abrogé le décret, mais plusieurs compagnies de croisièristes avaient indiqué qu’elles continueraient de le respecter, jusqu’à ce qu’une solution à long terme pour la protection de Venise soit trouvée. Par exemple, « P&O Cruises” retira Venise de ses programme d’été, tandis que “Holland America” déplaçait un de ses navires de la Méditerranée vers l’Alaska, et que “Cunard”, dès 2017 et 2018, commençait à réduire le nombre d’escales de ses paquebots. Le résultat – qui était loin de faire plaisir à tout le monde – fut que les autorités portuaires estimèrent à 11,4 % la diminution du nombre des bateaux de croisière faisant escale à Venise en 2017 par rapport à 2016. Ce qui entraîna naturellement une chute parallèle des rentrées d’argent. La ville prit aussi d’autres mesures, par exemple l’interdiction des valises à roulettes. En plus d’accélérer l’érosion des fondations de la vieille cité et de polluer la lagune, les paquebots de croisière déversaient sur la cité des Doges un nombre excessif de touristes, à tel point que durant la période estivale, la place Saint-Marc et les autres sites populaires étaient envahis d’une telle foule de voyageurs venus des quatre coins du monde que c’est à peine si on pouvait encore se déplacer. La municipalité de Venise voyait d’un œil de plus en plus critique ces hordes internationales de croisiéristes, qui ne quittaient leurs bateaux le matin que pour y retourner en fin d’après-midi, apportant finalement peu de choses à l’économie de la ville en comparaison des nuisances qu’elles généraient. Ayant échoué en 2013 à bannir les gros paquebots du canal Giudecca, la municipalité de Venise tenta une nouvelle stratégie à la mi-2017. Cette fois, on interdit la création de tout hôtel nouveau. Il y avait déjà 24.000 chambres d’hôtel dans la cité. L’interdiction ne concernait pas les locations à court terme dans le centre historique, ce qui entraîna une hausse des loyers pour les véritables habitants de Venise. La municipalité avait déjà interdit l’installation de fast-foods, afin de préserver le caractère authentique du site. C’était une autre raison pour geler le nombre d’hôtels. Cela dit, moins de la moitié des millions de touristes qui visitaient la ville chaque année passaient la nuit sur place. En 2014, les Nations Unies avertirent la municipalité que Venise pourrait être placée sur la liste de l’UNESCO des sites culturels mondiaux en danger, à moins que les paquebots de croisière ne soient exclus des canaux proches du centre historique. Quelques Vénitiens plaidaient pour l’adoption de mesures plus agressives afin de diminuer le nombre des passagers des navires de croisière qui débarquaient à Venise, nombre qui, dans les périodes de pointe, pouvait atteindre 30.000 par jour. D’autres, au contraire, concentraient leurs effort sur la promotion d’une manière plus responsable de découvrir la ville. Un référendum non-officiel se déroula en juin 2017, sur la question de savoir s’il fallait bannir les gros paquebots. 18.000 personnes votèrent, dans les 60 bureaux prévus à cet effet, et sur ce nombre 17.874 choisirent de favoriser l’exclusion des navires de la lagune. Sur une population totale estimée à environ 50.000 personnes, c’était un chiffre important. Les organisateurs du référendum proposèrent un plan prévoyant la construction d’un terminal pour les navires de croisière, à l’une des trois entrées de la lagune de Venise. Les passagers seraient transférés à bord de petites navettes, pour gagner le centre historique. En novembre 2017, un comité officiel réalisa un plan spécifique pour garder les grands navires de croisière en dehors de la place Saint-Marc et de l’entrée du Grand Canal. Les paquebots de plus de 55.000 tonnes devraient suivre un trajet particulier en suivant un autre canal, afin de rejoindre un nouveau port de passager qui serait construit à Marghera, un secteur industriel continental qui possédait déjà des infrastructures pour accueillir les navires de commerce. Les travaux devaient durer quatre ans, mais le groupe « No Grandi Navi » (Pas de grands navires) prévoyait à juste titre qu’ils prendraient bien plus de temps, et qu’en plus ils ne diminueraient pas le niveau de pollution causé par les paquebots – sans compter que 55.000 tonnes, c’est déjà beaucoup. Quand finalement le port de Marghera fut achevé, deux ans après l’échéance prévue, on ne tarda pas à se rendre compte qu’il n’apportait absolument pas une réponse au problème, parce que les grands navires de croisières continuaient à parcourir la lagune, avec tous les inconvénients qui en résultaient. En 2025, on finit par se rendre à l’évidence, et on décida de construire un autre port pour les passagers, cette fois à l’entrée de la lagune. On avait encore perdu 8 ans, et les sommes colossales investies dans la construction du port inutile de Marghera auraient pu trouver un meilleure utilisation. L’État italien, qui avait quitté une Europe unie largement dominée par l’Allemagne, était à présent beaucoup plus libre de ses actes, et il participa largement au financement de ce projet. En 2036 ce nouveau terminal était tout juste achevé, et il était encore trop tôt pour déterminer s’il permettrait enfin de sauvegarder le site de Venise, mais l’époque où les monstres des mers parcouraient la lagune en tout sens était enfin terminée. La prochaine étape consisterait à revoir le trajet des navires de commerce, qui, eux, continuaient à traverser la lagune afin de gagner le port de Marghera.   A part ça, Venise était toujours Venise, et les grands efforts de la municipalité en vue de diminuer la foule des touristes qui envahissait, pendant une bonne partie de l’année, la cité des Doges, n’avaient pas encore produit beaucoup d’effet. Si, cette année, il y avait un peu moins de monde que d'habitude, c'était plutôt en raison des graves événements qui secouaient la Chine et les États-Unis. Mais les Américains, bien que moins nombreux, étaient toujours là, et les Chinois étaient remplacés par les Russes, les Turcs et les habitants du Golfe. Gérald et sa fille visitèrent les grands sites historiques (le palais des Doges, la basilique Saint-Marc, le pont des Soupirs, le théâtre de la Fenice, le palais Vendramin Calergi où Wagner était mort, l’île de Murano), burent un cappucino (hors de prix) dans un café de la place Saint-Marc, dévorèrent des pizzas (ruineuses) dans les restaurants locaux, mais, grâce au hors-bord loué par le journaliste, ils ne tardèrent pas à sortir des sentiers battus pour aller découvrir des endroits moins courus, en particulier les nombreuses petites îles qui parsèment la lagune, et dont certaines sont totalement ignorées des touristes. En fait le plus grand plaisir était d’arrêter le bateau au milieu de la lagune, par exemple entre les îles de San Clemente et de La Grazia, et de bronzer devant ce paysage sublime, sous le soleil torride de ce mois d’août vénitien, une boisson fraîche ou une glace à la main. Maintenant que les paquebots de plus de 30.000 tonnes avaient déserté la lagune, celle-ci était redevenue un endroit beaucoup plus paisible, même s’il fallait compter évidemment avec les navires plus petits, sans oublier le ballet incessant des navettes qui conduisaient les touristes jusqu’au centre historique et aussi le trafic des cargos, porte-containers, pétroliers ou méthaniers qui continuaient imperturbablement à se diriger vers le port de Marghera ou en sortaient.   Quand, le 13 août au matin, arriva le moment de rendre la chambre d’hôtel et de reprendre l’avion pour Paris, Gérald se dit qu’il avait été idiot, et qu’il aurait dû réserver pour deux fois plus longtemps. Malheureusement, il ne pouvait pas faire n’importe quoi, et il fallait bien qu’il ramène Agnès chez sa mère. Celle-ci avait déjà menacé de faire supprimer son droit de visite, et il savait hélas que ce n’étaient pas des paroles en l’air. Il pouvait toujours se dire que dans quelques années, Agnès serait majeure et qu’alors elle serait libre de faire ce qu’elle voudrait, mais à ce moment, elle n’aurait peut-être plus trop envie de partir en vacances avec son père. Et de toute façon, avec la perspective de ce maudit voyage en Russie qui l’attendait à partir du 29 août, il hésitait à faire des projets à long terme.   Mercredi 13 août 2036. A bord de l’Airbus qui les ramenait en France, Gérald inspectait sur son portable les centaines de photos qu’il avait prises durant le voyage, en se demandant lesquelles Ghislaine choisirait afin d’illustrer l’article… qu’il avait à peine commencé. Bien entendu, il allait lui proposer une sélection des meilleurs clichés – enfin, de ceux qu’il jugeait les meilleurs -, mais dans ce domaine comme dans pas mal d’autres, c’est à elle que revenait le dernier mot. Tout à coup il réalisa que dans deux jours aurait lieu le concert de Sophia Wenger, qu’elle les avait invités, lui et sa fille, et qu’il n’en avait même pas parlé à Agnès. Bien sûr, elle avait refusé d’assister au concert que la diva avait donné à Toulouse, mais depuis, peut-être avait-elle eu le temps de changer d’avis à ce sujet. Assise à ses côtés, Agnès était plongée dans « Facebook ». Elle aussi avait pris des tas de photos, et elle était en train de choisir celles qu’elle allait publier sur sa page personnelle. Dis-donc, commença-t-il. Oui ? Dans deux jours, Sophia Wenger doit donner un concert à Paris, au palais des Congrès. Elle nous a invités. Ça te dirait de venir ? Elle parut réfléchir. Pourquoi pas ? dit-elle finalement. OK. Alors on ira. Si ta mère est d’accord, bien entendu. Ma mère, j’en fais mon affaire. Il faillit lui demander si elle avait changé d’idée à propos de la pianiste, mais finalement il s’en abstint, déjà trop content qu’elle veuille bien l’accompagner à ce concert. Bien plus tard, elle lui avoua que si elle avait accepté de venir, ce n’était pas du tout en raison de son intérêt pour Sophia Wenger, mais simplement pour être encore un moment avec lui, parce qu’elle aussi, l’idée de son voyage en Russie l’inquiétait. Ils atterrirent à Paris dans l’après-midi. La capitale ployait toujours sous la canicule, et les gens qu’on croisait avaient l’air épuisés. Il récupéra sa voiture, et reconduisit Agnès au Veyzinet. Isabelle les accueillit froidement - le dentiste, qui travaillait dans son cabinet, n'était pas là -, mais Gérald s’était attendu à pire. Elle lui proposa même un café, mais il préféra une boisson fraîche. Alors ces vacances, demanda-t-elle, c’était bien ? Parfait, mais trop court, dit Agnès. Sa mère fit la grimace, mais ne releva pas. Gérald jugea que c’était le bon moment pour évoquer le concert de vendredi. C’est quel genre de concert ? demanda Isabelle. C’est un récital de Sophia Wenger. Piano et chant. Sophia Wenger ? C’est bien la femme… Qui a libéré Agnès, oui. Pas de problème. Ça doit être quelqu’un de bien. Sur le coup, il fut un peu surpris qu’Isabelle accepte aussi facilement. Mais il est vrai qu’une Corse ne pouvait guère être choquée par le principe de la justice expéditive, tel que l’avait appliqué la diva britannique. Comme le récital commençait à 20 heures, il promit de venir chercher Agnès vers 17 h 30. Il embrassa sa fille, salua son ex-épouse et rentra chez lui. En chemin, il téléphona à Ghislaine et la prévint qu’il n'irait la voir que le lendemain, car ce soir il était exténué.  

Gouderien

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2036. Chapitre 6. Avant la mission (4).

Il suivit Ghislaine dans son bureau. Tu as faim ? demanda-t-elle. Quelle question ! J’ai réservé dans un restaurant mexicain. Il faut bien varier les plaisirs… Du moment qu’il est climatisé…   Un peu plus tard, tandis qu’ils mangeaient des enchiladas en buvant un cabernet-sauvignon mexicain, au milieu d’un décor latino-américain assez bien reconstitué, ils en vinrent à évoquer, une fois de plus, la canicule qui sévissait sur le pays. Le gouvernement nous engage à répéter les mesures de précaution élémentaires à prendre contre la chaleur, dit Ghislaine, et en même temps il nous pousse à minimiser le nombre de victimes. On se croirait revenus en 2003. En 2003 je n’étais qu’un ado, dit Gérald. En plus j’ai passé l’été à la campagne avec mon père, donc je n’ai pas trop souffert de la chaleur. Et il y a eu tellement d’autres étés caniculaires depuis… Celui-là fut le premier, et l’un des pires. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à réaliser que la grosse chaleur pouvait tuer. Au bout d’un moment, comme il était moins bavard que d’habitude et que la conversation commençait à s’étioler, elle remarqua : Dis-donc, j’ai l’impression que je fais les demandes et les réponses. Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne va pas ? Si, ça allait, sauf qu’il avait toujours parlé franchement avec sa rédactrice en chef, qui était aussi son amante, et qu’il se rendait compte maintenant qu’il ne pouvait plus le faire, parce que toute leur conversation était sans doute écoutée par des oreilles indiscrètes, et à tout le moins enregistrée. Excuse-moi, dit-il. Je me sens fatigué. Ça doit être le contrecoup de la chaleur. Tu pars en Dordogne demain ? Oui. Et après, direction l’Italie. En fait, je me serais bien contenté de me reposer à la campagne. Ce voyage, c’est surtout pour ma fille. Je sais que tu es en vacances, mais pendant que tu seras à Venise, ça ne t’ennuierait pas de faire un petit article sur l’état actuel de la cité ? Les efforts qu’ils font pour se protéger de la mer, la sauvegarde des monuments, enfin tu vois le genre. Tout à fait. Depuis des décennies, la situation périlleuse de la cité des doges, face à la montée du niveau des eaux, au changement climatique, à la pollution, à l’invasion touristique etc., et les travaux pharaoniques entrepris pour sauver la ville, constituaient un « marronnier » classique des mois d’été. Cette année, apparemment, ce serait lui qui s’y collerait. Mais ça ne le dérangeait pas trop : il avait l’habitude. Avec quelques photos, ça serait parfait, ajouta-t-elle. Évidemment. C’est comme si c’était fait. Merci. Puis, comme il fallait s’y attendre, elle l’interrogea à propos de son prochain voyage en Russie, et il lui raconta ce qu’il savait – sans lui préciser, naturellement, que la tournée triomphale de Miss Wenger connaîtrait une fin inattendue à Smolensk… Mais Ghislaine était une fine mouche, et elle sentait qu’il y avait quelque chose de pas très clair dans cette histoire. J’ai l’impression que ça ne t’inspire pas un grand enthousiasme, cette tournée, observa-t-elle tandis qu’ils attendaient les desserts. Il ne chercha même pas à nier : Ça se voit tant que ça ? Oh oui. Je ne sais pas. Je suppose qu’il n’y a pas d’atomes crochus entre cette Mademoiselle Wenger et moi. Pourtant, à en croire certains de nos collègues, vous seriez du dernier bien ! Bullshit ! Tant mieux. Pourquoi tant mieux ? Tant mieux pour moi, dit-elle en éclatant de rire, dévoilant des dents dont la blancheur perpétuellement éclatante devait lui coûter une fortune. Il sourit. Elle avait raison. Ils mangèrent un sorbet, puis finirent le repas au champagne. Ensuite, ils gagnèrent son appartement de Neuilly, où elle démontra assez de talent au lit pour lui faire oublier momentanément ses problèmes.   Jeudi 7 août 2036. Ghislaine réveilla Gérald à 7 heures du matin. Après une douche et un solide petit-déjeuner, ils gagnèrent le centre de Paris, où elle le laissa devant l’immeuble du « Figaro », non sans lui avoir fait promettre de venir la voir dès son retour d’Italie. Il rentra chez lui, prit une nouvelle douche et se changea – avec cette canicule, on transpirait beaucoup, et les vêtements étaient vite sales, même si ces dernières années on avait inventé et mis dans le commerce des tissus « intelligents », capables d’aider le corps à réguler sa transpiration. Puis il fit sa valise, avant de reprendre la route en direction de Chennevières. Il s’arrêta à Bourges pour déjeuner, et retourna dans le même restaurant où il avait mangé avec Sophia et son assistante lors de son voyage de retour à Paris, quelques jours plus tôt. Il sortait de l’établissement, quand la sonnerie musicale de son implant se fit entendre dans sa tête. Lassé des Beatles et de leur « Bois norvégien », il avait profité du changement d’implant pour faire remplacer « Norvegian Wood » par un morceau classique : un extrait instrumental de la « Passion selon Saint-Mathieu », de Jean-Sébastien Bach. Nul doute qu’à la longue cette musique paisible lui deviendrait aussi odieuse que les notes du sitar de George Harrison, mais en attendant ce changement était le bienvenu. Justement, c’était Miss Wenger, qui venait prendre de ses nouvelles. Comment allez-vous, cher ami, depuis notre dernière rencontre ? demanda-t-elle. Très bien, et vous ? Ça va. Vous êtes où ? A Bourges. Je sors justement du restaurant où nous avions déjeuné l’autre jour. Qu’est-ce que vous faites à Bourges ? Eh bien, je redescends à Chennevières. Oh, c’est dommage. Moi qui voulais vous inviter à manger… Ce sera pour la semaine prochaine, j’en ai peur. Ce n’est pas grave. Si vous êtes à Paris le 15 août, je vous invite à mon concert, avec votre charmante fille. Il songea en lui-même qu’il aurait l’occasion, pendant leur séjour en Russie, de profiter jusqu’à la satiété des talents musicaux de sa coéquipière, mais bien sûr il garda cette réflexion pour lui, d’autant que cela intéresserait sans doute Agnès – à condition encore que sa mère l’autorise à assister à ce concert, étant donné qu’au retour de Venise, il faudrait bien qu’il rende la jeune fille à son ex-épouse. Je ne sais comment vous remercier, dit-il. Vous êtes très gentille. Oh, c’est tout naturel. Il y eut un instant de silence, puis elle ajouta : J’espère que vous êtes content de partir en Russie avec moi ? Il aurait été encore plus content, si ce voyage n’avait pas servi en réalité de couverture à une mission d’assassinat. Mais ça, naturellement, il ne pouvait pas le dire – d’autant que leur conversation était très probablement écoutée. Je suis absolument ravi, dit-il de son ton le plus convaincu. Je voudrais déjà y être. Moi aussi ! renchérit-elle. La Russie est un tellement beau pays. Tellement romantique ! Et les Russes sont un tel peuple d’artistes ! J’ai beaucoup de fans, là-bas. Il se demanda un instant si elle était sincère et idiote – ce qui paraissait peu probable – ou si elle se foutait de lui. En tous cas, si leur mission réussissait, elle aurait nettement moins d’admirateurs russes d’ici quelques semaines… Je n’en doute pas ! dit-il sans se mouiller. Changeant de sujet, il ajouta : Vous ne souffrez pas trop de la chaleur ? Pour une Anglaise comme vous, ça doit être pénible. Non, ça va. Mais vous savez, il fait à peu près aussi chaud chez moi, en ce moment. C’est vrai ? J’ai du mal à le croire. Je vous assure ! Bon, je ne veux pas vous déranger plus longtemps. Mais vous ne me dérangez pas. Vous êtes adorable. Bye. A bientôt ! Bye ! Elle raccrocha. Suant à grosses gouttes en raison du soleil brûlant, il gagna sa voiture et reprit la route du sud. Il arriva à Chennevières dans la soirée.   Son père et sa fille l’attendaient devant le portail. Agnès avait l’air radieuse, elle avait pris des couleurs depuis la dernière fois qu’il l’avait vue. La joie des retrouvailles et la lumière pâlissante du crépuscule ne l’empêchèrent pas de remarquer le pansement qu’il portait toujours au-dessus de l’oreille gauche. Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? demanda-t-elle. Tu es tombé ? Il n’allait pas servir à sa fille l’histoire du furoncle qu’il avait racontée à Ghislaine, et qui l’avait d’ailleurs laissée sceptique. Le mieux était encore de dire au moins une partie de la vérité. J’ai fait changer mon implant, expliqua-t-il. Il commençait à déconner, et ma rédactrice en chef à tenu à ce que je le fasse remplacer avant mon voyage en Russie. Je croyais que tu voulais t’en débarrasser ? intervint son père. Oui, c’est vrai, renchérit Agnès. Je t’ai entendu le dire plusieurs fois. On ne fait pas toujours ce qu’on veut, dans la vie. Ça fait mal ? Non, ça va mieux. Le pire est passé. Et moi ? Quand est-ce que j’aurai mon implant ? Et vlan ! Il n’en revenait pas de la façon dont il s’était piégé lui-même. On verra ça quand je reviendrai de Russie, répondit-il. Il faudra d’abord que j’en parle à ta mère. Elle poussa un soupir : Si je comprends bien, c’est pas encore pour demain. Tu connais le proverbe : tout vient à point à qui sait attendre… Mouais. La nuit tombait. Les chauves-souris sortaient de leurs cachettes, et se mettaient en chasse des nombreux insectes qui voletaient dans l’air nocturne. Après avoir garé sa voiture dans le parc, il rejoignit les autres dans la grande maison. Malgré l’épaisseur des murs, là aussi la chaleur avait fini par s’installer. Gérald fit honneur au dîner qu’on avait préparé spécialement pour lui, même s’il trouva cette nourriture un peu lourde pour la saison, avec un potage campagnard suivi d’un cassoulet à la graisse d’oie. Alors tu as réservé pour l’Italie, papa ? interrogea sa fille. Et oui. On part demain matin. Déjà ? dit Philippe Jacquet en ronchonnant. Je vais m’ennuyer, quand vous serez partis. Ma petite fille unique et préférée va me manquer. T'en fais pas grand-père, je reviendrai te voir, dit Agnès. Ouais, quand ta maman t’autorisera. Et je crains bien que ce ne soit pas pour tout de suite. Je l’ai eue au téléphone, elle a menacé d’envoyer les gendarmes pour aller rechercher sa fille. Les gendarmes ? s’étonna Gérald. Je croyais qu’elle était fâchée avec la police. Apparemment elle a fait la paix avec eux. Mais pas avec toi. Après le repas, il monta dans sa chambre. Agnès ne tarda à l’y rejoindre. Avant même qu’elle ait pu dire quoi que ce soit, il posa son doigt sur ses lèvres pour lui imposer le silence. Il avait prévu le coup. Sur un papier, il nota : « Ne me pose aucune question à propos de tu sais quoi. Je pense qu’on nous écoute. » Il lui montra la feuille, puis désigna son oreille gauche. Elle hocha la tête en signe d’acquiescement. D’accord d’accord, dit-elle. Elle lui emprunta la feuille et le stylo, et nota : « Le voyage en Russie, c’est une mission ? » Par la même méthode, il répondit : « Oui. Mais je ne peux rien te dire à ce sujet. » Elle nota : « J’espère que tout se passera bien », à quoi il rétorqua : « Moi aussi ! » Je voulais te demander à quelle heure nous nous levons demain matin, dit-elle d’une voix haute et claire. A 8 heures du matin, répondit-il. Mais ne t’en fais pas, je te réveillerai. D’accord. Alors bonsoir. Bonne nuit ! Il l’embrassa, et elle gagna sa propre chambre. Il prit la feuille de papier dont il venait de se servir, et la déchira en tout petits morceaux, avant de la jeter à la poubelle. Il n’avait pas sommeil ; d’ailleurs, il faisait trop chaud. Il prit une douche, se sécha, puis redescendit à la cuisine. Il savait qu’il y trouverait son père. Ça va ? demanda-t-il. Toujours insomniaque ? Ouais, dit le vieil homme, et la chaleur n’aide pas à dormir. Tu veux une bière ? C’est pas de refus. Philippe Jacquet sortit deux canettes de Heineken du frigo et en tendit une à son fils, tandis qu’il ouvrait l’autre pour lui-même. Ils s’assirent l’un à côté de l’autre sur un banc de bois, devant la grande table de la cuisine. Ça s’est bien passé, avec Agnès ? demanda Gérald. Oui oui. Aucun problème. Vous vous entendez bien ? Comme tu le vois. Le seul truc qui m’énerve chez elle, c’est qu’elle passe son temps sur son portable, soit au téléphone, soit sur les réseaux sociaux. Que veux-tu, c’est une ado. Mais à côté de ça, elle a des côtés marrants. Un matin que j’étais à mon atelier, elle est venue me voir et m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai expliqué, et je lui ai montré comment on travaillait le métal. Elle a passé deux heures à découper de la tôle avec un chalumeau, ça avait l’air de bien lui plaire. Ouais, c’est une gamine attachante. Dis donc, dit le vieillard en changeant de sujet, qu’est-ce que tu vas aller faire, en Russie ? J’accompagne Sophia Wenger, celle qui a sauvé Agnès. Oui, je sais qui c’est. Mais pour quoi faire ? Mon métier de journaliste, tiens ! Le vieil homme le fixa d’un œil inquisiteur : C’est tout ? Pourquoi ? Comme ça. Je me posais la question. Gérald but une longue gorgée de bière bien fraîche, en se demandant si par hasard sa fille ne s’était pas montrée trop bavarde…

Gouderien

Gouderien

 

Waouuuuuuuuu je suis amoureux

Waouuuuuuuuu chui amoureux.  Elle est si belle, elle sent si bon, elle est tellement gentil.  C'est la personne la plus drôle, la plus raffiné, la plus douce et gentille que j'ai jamais rencontré.  Oui je l'ai rencontré sur un forum.  Mais lorsque je l'ai vu en vrai le choc.  J'étais tétanisé, pétrifié ne sachant quoi faire. Alors je l'ai prise entre mes bras câlin et puis l'amour a fait le reste.  Je crois qu'elle m'aime aussi.  En tout cas elle me le dit.  Mais je ne veux pas qu'elle prenne la grosse tête je préfère pas lui dire.  Lorsque l'on été au lit j'étais tout petit.  Son buste creusé et sa poitrine soulever par ses inspirations, son souffle sur ma peau c'était magique.  Je voulais toucher mais je n'ai pas osé.  Je ne sais pas si j'ai bien fait ou si je n'ai pas été à la hauteur.  La laisser à été un véritable créve cœur.  Je pense à elle jour et nuit.  Mais beaucoup de route nous sépare.  Pas grâve j'y retournerais quand même et tampis pour ceux qui se mettrons en travers de notre route.  Je me battrais jusqu'au bout pour elle.  Mon Amour, mon chou mon petit oiseau.  Je suis fou de toi, je t'aime. 

Victorlouis

Victorlouis

 

Port de l'Alliance

Un jour, tout un après-midi, il accompagne la femme de sa vie en ce cabotage nommé lèche-vitrine, dans le but avoué de lui offrir un cadeau – sans calendaire raison, pour le plaisir comme miaulait l'autre. Peut-être les verrez-vous, naviguer entre les boutiques d'une galerie commerciale, quelconque puisque interchangeable, avant qu'elle ne jette l'ancre dans un magasin au contenu affriolant : couleurs sensuelles et tissus chatoyants s'y retrouvant en vêtements de forme bohème. En cette escale, après quelques mouvements d'approche, la chère tendre se résout à essayer des jupes, point de départ pour constituer sa panoplie de poupée. Certes, ni elle ni lui ne nous dévoileront le nombre d'habits emportés en cabine d'essayage : qu'on sache du moins que le chiffre est à l'honneur de sa coquetterie, toute féminine. Les essais pour elle se succédant – formes diverses qui enveloppent ses mollets et cuisses, ses fesses, ses hanches – il participe à la représentation en se plaçant comme, et son seul public et son costumier : le plaisir de la femme convoitant la beauté, voulant la faire sienne, rallie le plaisir de l'homme s'inclinant devant cette magie ; vision du corps aimé portant des accessoires qui subliment, de façon publique, l'effet opéré par sa nudité dans l'intimité. Moments de complicité certaine. Elle, qui recherche la plus juste parure pour ce qu'elle estime don, inné : inhérent reflet qu'elle a d'elle-même, de son corps, synonymes de vie en devenir. Lui, qui convoite le plus bel écrin pour ce qu'il redoute, avide, de voir disparaître de ses mains : en admiration devant la chair tendre, poussé à charmer l'enveloppe pour atteindre ce qu'il considère mystère, de par son désir... Mais ne se rejoignent-ils pas ? Tels de proches phares, n'émettent-ils pas de vives lumières – brasiers réciproques – qui parfois se révèlent aveuglantes pour chacun, ou parfois font apparaître des ombres derrière l'un que l'autre appréhende ? Ainsi, ils cherchent, vous cherchez, nous cherchons : la chaleur de l'autre soi-même ; jusque en ses erreurs, son apparence, son ennui : là se tient la complicité, dans une envie commune de l'à venir, vision partagée d'une identique œuvre. L'alliance est : ce que l'on sait être doux, ce vers quoi ils se dirigent, ce qui nous attire, ce qui éloigne les autres… Cette journée fut rituel fondateur pour eux : l'homme sait maintenant tisser, avec son goût et son regard, pour elle une aimable trame sur le corps ; la femme sait maintenant être devenue île primordiale pour lui, sur la ligne d'horizon. Ce que nous formons puis ce qui nous entoure est alliance, ce qui est offrande ou parfois est demande est alliance : havre franc où vivre de constance, suivre l'amour en confiance ; monde secret qui n'est en rien obligé d'imiter les autres. Y compris quand il s'agit d'aller faire les boutiques... Quand ils rejoindront le large, la jouissance des habits ne sera pas seule possession, mais souvenir du moment vécu. Non seulement illusoire décoration, mais symbole durable de cette étape. Ils repartiront, affronter la vague, affronter le vague. Deux sortes de pièges, de silences qui peuvent s'instaurer entre leurs feux, tel qu'entre tous leurs semblables qui osent briller. Instants étranges où « un plus un » ne forme point « eux plus que deux » : instants fatals du narcissisme conjoint, de la haute mer. Un soir, sur le port – comme d'habitude, comme encore – juchés sur les cœurs, les corps se sont dressés : incendies d'incidents, indécents et nus.

Tequila Moor

Tequila Moor

 

Sonnet d'Aversion

Petit pastiche du célèbre Sonnet d'Arvers ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Sonnet_d'Arvers ) ...   Etrange, que mon corps arpente cette Terre, Qu'une âpre vérité, peu à peu, soit perçue : L'ego n'est qu'un pantin, en moi le rien se terre, Et des fils le soutiennent... Instincts aperçus.   « Dieu » est mot pour ce qui ne sera jamais su, « Âme » est mot dédié à des espoirs solitaires ; La science nous le dit : nos « Je » ne sont qu'éthers Qu'il faut bien inhaler pour se croire conçus.   Nos cerveaux sont matières, horrifiées d'entendre Qu'issues des étoiles, elles n'en sont que cendres : Rebuts de mise en scène contraints au trépas.   Le fier lecteur dira, restant toujours fidèle À son identité qu'il se donne en modèle : « Quel est donc ce mystère ? » Il ne l'admettra pas.   ... commis afin de participer au jeu poétique de la revue l'Etrave : http://www.psf-letrave.fr/pg/nos-concours_voulez-vous-jouer-avec-nous-__.html  

Tequila Moor

Tequila Moor

 

2036. Chapitre Six : Avant la mission (3).

Quand il sortit de la douche, il remarqua que le temps était en train de changer. Le ciel se couvrait progressivement de lourds nuages sombres. Un orage se préparait ; il éclata une demi-heure plus tard, avec une violence inattendue. Des trombes d’eau s’abattirent, tandis que le tonnerre grondait. La foudre tomba plusieurs fois, pas très loin à en juger par le fracas qui accompagnait les éclairs. Si au moins ça pouvait rafraîchir l’atmosphère ! Il faisait tellement sombre, qu’il fut obligé d’allumer la lumière. Il ouvrit son ordinateur, avec l’idée de commencer à préparer le voyage à Venise, mais, après un coup de tonnerre plus violent que les autres, il le referma et sortit d’un tiroir un portable qui fonctionnait sur pile. C’était une bonne idée : quelques minutes après, la lampe qui éclairait son bureau s’éteignit : la foudre avait dû frapper un transformateur ou une autre installation électrique. Il explora les sites pour trouver une chambre d’hôtel à Venise ; au mois d’août, c’était un peu une gageure. Mais la chance était avec lui, et il finit par en trouver une à Padoue, qui n’était qu’à quelques kilomètres de la Sérénissime. Il réserva pour cinq nuits, du 8 au 13 août. Il acheta aussi les billets d’avion, avec départ par Toulouse et retour à Paris. Il avait d’abord songé à effectuer le trajet jusqu’en Italie en voiture, mais cela aurait un trop long voyage pour un si bref séjour. Au bout d’une heure, le courant n’était toujours pas revenu. Il faisait de plus en plus sombre dans l’appartement, et surtout, puisque la climatisation ne fonctionnait plus, il commençait à faire très chaud. Entre-temps l’orage avait pris fin. Il ouvrit la fenêtre, mais la referma rapidement : la pluie n’avait guère fait baisser la température, et il régnait à l’extérieur une chaleur d’étuve. Enfin le courant revint. Depuis qu’on avait arrêté les centrales atomiques, la fourniture d’électricité était sujette à ce genre de défaillances, parce qu’EDF, obnubilée par sa passion du nucléaire, avait pendant des décennies grossièrement négligé les énergies renouvelables. Le soir était venu. Heureusement son frigo possédait une batterie intégrée, et il n’avait pas souffert de la coupure électrique. Il se prépara un repas rapide, et n’oublia pas de prendre son cachet. Il avait moins mal à la tête, mais c’était peut-être surtout parce qu’il avait fini par s’habituer à la douleur. Par contre cette histoire d’implant l’énervait énormément, et il en allait de même de la mission elle-même. Quelle folie d’avoir accepté ! Certes, on l’avait mis dans l’ambiance, et on avait tout fait pour qu’il se sente obligé de dire oui. Mais il ne se savait pas si influençable. Et maintenant, il était bien tard pour reculer. Après le dîner, il regarda un western à la télévision, tout en cherchant sur Internet des renseignements au sujet de l’illustre Reinhold Glière. Il avait déjà imprimé la page « Wikipédia » en français ; il imprima aussi la version anglaise, et la version russe. Il déchiffrait l’écriture cyrillique, et possédait quelques notions de russe ; parmi les langues qu’il connaissait, c’était néanmoins celle qu’il maîtrisait le moins. Il trouva des sites qu’il ne connaissait pas, et imprima toute la documentation qu’il trouva. Et puis il alla se coucher.   Mercredi 6 août 2036. Le lendemain matin, il se leva de bonne heure, et alla prendre son petit-déjeuner à la terrasse d’un troquet des environs. Malgré l’heure matinale, il faisait déjà assez chaud, mais c’était encore supportable. Ensuite il rentra chez lui, puis appela sa fille : Ça va ma puce ? demanda-t-il. Salut Papa ! Oui ça va, et toi ? Très bien. Alors, tu reviens quand ? Demain, en fin d’après-midi. Et on part samedi en Italie. Génial ! Tu n’as pas eu de mal à trouver une chambre ? Si, plutôt ! Mais j’y suis quand même arrivé. On rentrera mercredi. Si court ! Pour voir Venise, ça suffit ! Et il faudra bien que je te ramène chez ta mère, sinon elle est capable de me faire un procès. C’est vrai. Elle m’a encore téléphoné hier, pour savoir quand je rentrais. Eh bien la prochaine fois tu pourras lui dire que je te reconduirai chez elle le 13. Et à part ça, rien de nouveau ? Non, sauf que j’ai pris un beau coup de soleil. Il faut faire attention. Il fait chaud, à Paris ? Très ! Ici aussi. Ils discutèrent encore quelques minutes, puis ils se dirent aurevoir et il coupa la communication. En temps normal il se serait réjoui d’aller passer quelques jours dans une ville aussi fascinante que Venise avec sa fille, mais la perspective du voyage en Russie gâchait tout. Exploitant la documentation qu’il avait imprimée la veille, il commença ensuite à prendre des notes à propos de Reinhold Glière, tout en écoutant des œuvres de ce compositeur : d’abord son ballet « le Pavot rouge », puis sa fameuse symphonie n° 3 en ré mineur, « Ilya Muromets ». On trouvait à peu près tout ce qu’il avait écrit sur « Youtube », comme d’ailleurs pratiquement la totalité de la musique composée dans le monde depuis le Moyen-Âge. Les gens se contentaient d’écouter les derniers tubes à la mode, ou de regarder des vidéos de chats faisant toutes les bêtises possibles, sans réaliser qu’ils avaient à leur disposition sur leur ordinateur – et gratuitement, en plus – un fantastique moyen de se cultiver. La musique de Glière était assez agréable à écouter, et même d’une originalité plutôt inattendue de la part d’un homme qui passait pour le type même du « compositeur officiel ». Il faut dire aussi qu’il avait longtemps enseigné au Conservatoire de Moscou, avant d’être pendant dix ans président du comité d’organisation de l’Union des compositeurs soviétiques. En fin de matinée, il s’arrêta, et se préoccupa de son repas. Après avoir vérifié le contenu de son frigo et de son congélateur, il décida de déjeuner chez lui. Il n’avait aucune envie de sortir au moment de la plus forte chaleur – et, d’après la télévision, cela n’était pas près de s’améliorer. Il avait espéré que l’orage de la veille aurait un peu rafraîchi l’atmosphère, mais ce n’était pas le cas, bien au contraire. Après le repas, il fut pris d’une brusque somnolence – c’était sans doute encore un contrecoup de l’opération – et il s’allongea sur son canapé, pour faire la sieste. Il se réveilla brusquement une heure et quart plus tard, après un sommeil entrecoupé de rêves étranges. Il s’était vu en Russie, avec Sophia. Ils devaient passer sur un pont, un drôle de pont de bois, étroit et en très mauvais état. Il n’y avait pas de parapet, et il manquait des planches. Le cours d’eau que franchissait l’ouvrage d’art était très large, et roulait des eaux sombres et tumultueuses. Sophia marchait devant lui, l’air assuré comme d’habitude, et le pressait de la suivre, mais il n’osait pas. Pourtant, en temps normal il n’avait pas le vertige. Il se retournait alors, et ce qu’il voyait derrière lui le terrorisait… Et c’est à ce moment qu’il s’était réveillé. Il était en sueur. Il se demanda si la climatisation ne donnait pas des signes de faiblesse, mais non, ça venait de lui. Il alla prendre une douche, puis se fit un café très fort. Ce foutu voyage en Russie ! Dire qu’il n’en possédait même pas le programme détaillé ! Ça aussi ça l’énervait. Il faillit appeler la rue Saint-Dominique. On lui avait donné un moyen simple de joindre les Services, en cas d’urgence : il lui suffisait de tourner légèrement la main à côté de son oreille gauche – un geste qui ne différait guère de celui qu’il utilisait avec l’implant précédent –, puis de prononcer à haute voix le nombre « 22 » - vingt-deux, ou twenty-two in english. Celui qui avait trouvé ça était un petit marrant. Mais bon, il n’allait pas les déranger pour si peu, surtout qu’il y avait sans doute moyen de se débrouiller autrement. Il alla chercher une glace chocolat-noix de pécan dans son congélateur, puis se connecta à Internet.  Il chercha d’abord sur le site officiel de Sophia Wenger. Bien sûr, on évoquait sa prochaine tournée en Russie, mais on se contentait de citer les grandes dates, sans rentrer dans le détail. Il pouvait certainement trouver mieux. Il commença à consulter les sites de fans. Toutes les stars possèdent des inconditionnels, qui parfois les connaissent mieux qu’elles ne se connaissent elles-mêmes. Il n’y avait pas de raison qu’il n’en soit pas ainsi pour la belle Anglaise. Il parcourut plusieurs sites sans intérêt, puis tomba sur celui de « SofiaWengerlover », qui au moins annonçait la couleur. L’auteur semblait tout savoir sur son idole, et Gérald l’enregistra dans ses favoris – à tout hasard – mais par contre il était beaucoup moins bien renseigné en ce qui concernait l’avenir de la musicienne. Et puis il trouva ce qu’il cherchait : le type – ou la femme, après tout – signait « Lyricfan », et son site regorgeait d’informations, dont les programmes pour les six prochains mois des principaux opéras du monde. Au milieu de tout ça il trouva une rubrique « Singers » ; il cliqua, et parmi une longue liste, dénicha le nom de la belle. Et là, c’était le rêve : le calendrier complet, jour par jour, des prochains concerts et des tournées de Sophia Wenger. Il cliqua sur « Russia », et tout le programme du voyage se déroula, avec en plus des photos couleur des principaux lieux cités : 1er jour : vendredi 29 août : Sophia Wenger embarque à Roissy vers 11 heures sur un vol « Aeroflot » ; arrivée à Moscou vers 15 heures. Transfert à l’hôtel (un des plus grands palaces de la capitale russe). 19 heures : réception au Kremlin, en présence du président Victor Koromenko, suivi d’un dîner. Fichtre ! s’exclama le journaliste. Elle va rencontrer le président Koromenko ? Première nouvelle ! Et lui, serait-il de la fête ? En tous cas, on ne lui en avait pas parlé. Il poursuivit sa lecture : 2e jour : samedi 30 août : découverte en limousine de Moscou. Déjeuner. L’après-midi, visite aux malades d’un hôpital (ça c’était le côté « bonnes œuvres »). A 17 heures : arrivée au théâtre du Bolchoï, et préparation du concert.  20 heures à 23 heures : concert, avec un entracte de 20 minutes. Retour à l’hôtel. 3e jour : dimanche 31 août : à peu près le même programme que la veille : le matin tourisme, l’après-midi visite d’un conservatoire pour aveugles (encore les bonnes œuvres !), puis concert au Bolchoï. 4e jour : lundi 1er septembre : départ de l’hôtel tôt le matin, puis arrivée à la gare maritime de Moscou et embarquement sur le « Constantin Simonov II », le bateau à bord duquel la diva et un certain nombre de privilégiés (car la croisière n’était pas donnée) allaient gagner Saint-Pétersbourg, en empruntant fleuves, lacs et canaux. Arrêt en cours de route pour visiter le monastère de Zagorsk. Continuation vers Uglich, par la Volga. Tous les soirs, Sophia chante et joue du piano. 5e jour : mardi 2 septembre : suite du voyage. Escale à Rybinsk. Traversée du lac de Rybisnk. 6e jour : mercredi 3 septembre : Cherepovets, Gorizy, Kirillov, Belozersk. 7e jour : jeudi 4 septembre : traversée du lac Beloïe. Navigation jusqu’au lac Onega par la rivière Kovzha. 8e jour : vendredi 5 septembre : traversée du lac Onega jusqu’à Kizhi. Visite du site de Kizhi. Continuation jusqu’à Petrozavodsk. 9e jour : samedi 6 septembre : traversée du lac Onega jusqu’à Podporozh’ye. 10e jour : dimanche 7 septembre : trajet jusqu’à Saint-Pétersbourg par la Svir, le lac Ladoga et la Neva. En fin d’après-midi, arrivée à Saint-Pétersbourg. Fin de la croisière. Logement à l’hôtel (palace). 11et 12e jours : lundi 8 et mardi 9 septembre le matin et en début d’après-midi, tourisme à Saint-Pétersbourg. A 20 heures, concert de Sophia Wenger au théâtre Mariinsky. 13e jour : mercredi 10 septembre : le matin, départ de l’hôtel à destination de l’aéroport. Vol « Aeroflot » pour Smolensk. Arrivée à Smolensk en fin de matinée. Installation à l’hôtel (palace, of course !). Déjeuner. L’après-midi : tourisme. A 20 heures : concert de Sophia Wenger au « Novaya Opera » de Smolensk. Il s’arrêta là, car le reste ne l'intéressait pas, vu que la tournée n’irait pas plus loin que cette ville – laissant, il n’en doutait pas, de nombreux mélomanes déçus. Et si les choses se passaient mal, ce seraient des millions de fans de Sophia Wenger, à travers le monde, qui seraient catastrophés et inconsolables. Quant aux fans de Gérald Jacquet, à sa connaissance il en existait peu, à part sa fille et son père et – peut-être – sa rédactrice en chef. Il imprima le programme du voyage. Il avait l’impression d’y voir déjà un peu plus clair. Il consacra encore un long moment à chercher sur « Youtube » des vidéos du fameux scientifique qu’ils devaient exécuter, le professeur Anatoli Visserianovitch Diavol. Il en trouva une, assez longue, enregistrement d’une conférence qu’il avait donnée trois ans plus tôt, en anglais, dans une université londonienne. L’homme maîtrisait la langue de Shakespeare, cela se sentait, malgré un épais accent russe. Mais comme sa conférence traitait de sujets pointus de physique, Gérald se sentit vite largué. Il coupa le son, se contentant d’observer la gestuelle du personnage. Il était bavard, accompagnant ses mots de tout un tas de gestes plus ou moins utiles – on aurait dit un Méditerranéen. Il répondait avec aisance aux questions qu’on lui posait, et semblait prendre un vrai plaisir au dialogue avec les étudiants. Un bateleur de foire, plutôt qu’un prodige de la physique, voilà l’impression que Gérald retira de cette vision. Ce type ne semblait pas spécialement dangereux – et pourtant, si ce qu’on lui avait dit était vrai, il faisait courir à la Terre et à ses habitants un péril mortel. L’après-midi touchait à présent à sa fin. Il but un café et grignota quelques gâteaux, puis se rasa, s’habilla et se disposa à rejoindre Ghislaine Duringer.   La circulation était fluide, comme il se doit au début du mois d’août.  En raison de la chaleur, à certains carrefours importants on avait remplacé les traditionnels agents de police par des androïdes de forme humanoïde – en bref, des robots, qui remplissaient les mêmes fonctions. Ils existaient depuis déjà plusieurs années, mais, à cause de l’opposition résolue des syndicats, on ne les mettait en service qu’à dose homéopathique. Gérald arriva en avance devant l’immeuble du « Figaro ». Il se gara et sortit de la voiture, abandonnant momentanément la fraîcheur de l’air climatisé pour la fournaise du trottoir parisien. On aurait aussi bien pu être en plein cœur du Sahara. Heureusement, il était juste à côté de sa destination. Il monta à l’étage de la rédaction. Ghislaine n’était pas dans son bureau, on l’informa qu’elle était en réunion. Il discuta avec ses rares collègues présents en l’attendant. C’est vrai que tu vas aller en Russie avec Sophia Wenger ? demanda Arlette, une petite brune qui travaillait au service des Sports. C’est vrai, confirma-t-il, en se disant que les nouvelles s’ébruitaient vite. Tu as de la chance ! dit la jeune femme d’un ton admiratif, sans qu’il comprenne si le mot « chance » se rapportait au fait de participer à un tel voyage, ou au fait de le faire en compagnie d’une charmante jeune femme doublée d’un génie musical. Il se dit que si sa collègue avait su la vérité, elle l’aurait trouvé nettement moins chanceux… Ghislaine arriva peu de temps après, et l’embrassa ouvertement devant les autres journalistes. Elle n’était pas du genre à dissimuler ses sentiments, ni ses relations – il n’était d’ailleurs pas le seul à la rédaction à bénéficier de ses faveurs. Ça va mon grand ? demanda-t-elle. Chaudement, comme tout le monde. T’inquiète-pas, tu vas bientôt aller te rafraîchir les idées au pays des buveurs de vodka. Ouais, en attendant, pour l’instant il y fait chaud aussi, en Russie. Et c’était vrai. On battait des records de chaleur à Moscou, et les incendies de forêt, favorisés par la canicule et la sécheresse qui l’accompagnait, dévoraient des milliers d’hectares de conifères.  

Gouderien

Gouderien

 

Une promenade en été

Tu le vois, ce bout de crâne ?
Gratte, gratte donc ta peau,
Tires-en de là un lambeau,
Peut-être y verras-tu un âne ?
J'en ressens de la douleur,
Elle rogne mon attention,
Bien que, après réflexion,
Je n'en vois pas la couleur.
Je rougeois dans ma recherche,
En voie à trouver le Mal,
Lorsque de cet animal
La chair en tombe et dessèche.
Vais-je trouver la conscience ?
Sur le chemin du cerveau
Que j'arrache par morceau.
Cela dépasse ma science.
Enfin ! Je ne ressens plus,
Si ce n'est ce petit rien
Qui me fait me porter bien
Alors que gît mon dessus.
Mais où a fui la souffrance ?
Ma petite, reviens-moi,
Libère mes entre-soi
Que l'on fasse connaissance.
Dites, qui suis-je vraiment ?
Auriez-vous vu ma moitié ?
Où ? Allons, ayez pitié !
Cela devient indécent.
J'ai perdu toute mémoire,
Splatch ! Dans quoi mes pieds se traînent ?
Frappez, allez ! Qu'ils s'entraînent !
A briser ce vieux grimoire.
De pas en folie, sans haine,
Je m'assois, la tête vide,
Défait de ce mâle avide,
Sans une idée malsaine.

Jedino

Jedino

  • Commentaires des blogs

    • si tu a toute ta vie travaillé avec des outils informatique, ne veut pas dire que tu ai enseigné avec, sinon tu connaîtrais le rapport du jeu dans l'apprentissage cognitif, le jeu est un tres bon outil d'apprentissage et si il passe par l'informatique ce n'est qu'un plus pour permettre a des personnes d’accéder a ce monde qu'elles ne connaissent pas toutes, dans l'insertion l'utilisation de plateforme ou l’apprenant peut "jouer" a refaire son cv sans aucuns risques de se tromper, lui permet déjà l’apprentissage des tre (technique de recherches d'emploi) et un apprentissage de l'outil informatique, et ce n'est qu'un outil parmi tant d'autres.......je pourrais faire le lien entre la pédopsychologie ou le jeu reste important pour apprentissage et le fait que la psychologie adultes et les méthodes cognitif d’apprentissage reste quasiment les mêmes mais ce serait un peu long   (je m'excuse d'avance si j'ai mal interpréter tes propos il me reste un doute j'avoue sur ce que tu a voulu dire...)
    • Bin c'est à peu près tout, vu que je fais très mal la cuisine, que le bricolage et moi ça fait deux, ou que de façon générale je suis fainéant comme une couleuvre. Mais merci quand même ! Non non, j'essaye en général de ne pas polluer mon blog avec l'actualité. Ce qui m'est plutôt facile, ne suivant pas cette dernière... Or quand j'ai appris que c'était Yann Moix qui avait sorti cette connerie, cela ne m'a pas étonné : j'ai eu le déplaisir en 2010 ou 2011 de déjeuner dans une brasserie parisienne où il mangeait aussi, à la table voisine, en compagnie d'un de ses potes. Ils allaient bien ensemble, tous deux arrogants, vulgaires, contents d'eux-mêmes : quelle joie de savoir que ce type est considéré comme un "intellectuel" de renom. Mais si tu veux une généralité facile sur les femmes, de 50 ans ou autre, ça doit pouvoir se trouver...
    • Que de cordes à ton arc : la plume dont tu nous régales, l'humour dont tu nous gratifies dans tes commentaires, et la musique.. What else ?   Sinon, " Gravity always wins " Toi aussi tu vas nous parler des seins en gants de toilette et des fesses en goutte d'huile des femmes de cinquante ans ?    
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