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"Night Distances, Waiting For The Sun, Waiting For Love, Waiting To Be Saved By The Light"

Parfois le soir toute la tristesse du monde entre dans mon âme.
La vie se traîne comme une lente agonie.
L’espoir, la joie me quittent, m’abandonnent.
Dans ma chair s’allument d’inguérissables nostalgies.
Dans mon cœur brûlent de vastes incendies. Comme l’onde limpide, la vie, entre mes mains, s’échappe.
Je vis et me nourris d’ombres et de fantômes.
J’aime, et mes bras étreignent le vide et l’absence.
Illusions ! Je ne veux plus de vos présences trompeuses. Mais soudain le voici qui approche, éblouissant, irrésistible. C’est Lui.
Lui que j’attendais. Lui que j’espérais.
La fontaine de la joie, en gerbes, s’élève dans le ciel de mon âme.
La vie revient avec Lui.   ********               - Kaiti Kink Ensemble -
"Remedy" Lay down, stay down
With me
No pain, no sound
Just me
Lay down, stay down
Feel me
No pain, no sound
Just me
Please give me this token
Let the words be unspoken
May you never know what I did to you
Please give me this feeling
Your touch may be healing
My heart and my soul
Lay down, stay down
Feel me
No pain, no sound
Just me             Texte : @satinvelours Sélection des visuels & playlist : Karla*
Descriptif et explications du choix des visuels  

Karla*

Karla*

"The Eternal Beginning, When Time is Frozen By A Farewell Moment"

« La Dernière Rose »   Battue par le vent, la pluie monotone,
Dans le jardin plein d’ombre une rose d’automne
S’effeuille lentement. Les gouttes sur son cœur
Ruissellent comme autant de larmes de douleur. Oh ! Fleur éphémère, toi si fière et si belle,
Ton destin t’a soumise à une mort cruelle.
De ta frêle beauté dont s’ornait le jardin
Plus rien ne restera à l’aube demain. Tu es la dernière rose et tu vas mourir,
Mais je veux à jamais garder ton souvenir,
Car avec toi ce soir meurent mes illusions,
Tous mes pauvres rêves de gloire et d’ambitions. Déjà le vent d’automne a, dans sa course folle,
Dispersé d’un souffle ta fragile corolle.
Dans le jardin plein d’ombre, il n’y a plus de fleur,
Dans le jardin plein d’ombre est demeuré mon cœur.   ********                         Texte : @satinvelours Sélection des visuels & playlist : Karla*
Descriptif et explications du choix des visuels  

Karla*

Karla*

"Nostalgia Of A Magical Place, A Garden Where We Feel Secure"

« Crépuscule »   Le couchant est ce soir comme un champ de blé mur ;
Dans l’heure de cristal large et poudrée d’azur,
Les arbres chuchotants embaument de leurs fleurs,
Les aubépins vêtus de neige et de candeur,
Voluptueux, frémissants au baiser d’un vent
Plus doux dans le soir bleu que le parfum des champs.
C’est l’heure doucement mélancolique et tendre,
L’heure méditative ou pleut comme une cendre
Le crépuscule cher aux cœurs vibrants d’amour.
Tout chante l’allégresse et clame le retour
De la vie expansive, nombreuse et nouvelle
Qui roucoule partout comme une tourterelle.
Qu’il serait doux de faire un voyage, là-bas,
Dans le ciel diaphane et couleur de lilas !…
Mon âme, loin de toi, est comme une glaïeule,
Elle a soif de printemps et pleure d’être seule.   ********                               Texte : @satinvelours Sélection des visuels & playlist : Karla*
Descriptif et explications du choix des visuels  

Karla*

Karla*

 

Etude - I

L’être humain est actuellement la plus aboutie des créatures évoluant sur notre globe : c’est nous qui l’affirmons, et nos arguments paraissent assez solides, d’après l’analyse des individus et de leur filiation tout au long des âges. Ce qui pose problème, et qui pèse de plus en plus sur notre devenir, c’est la médiocrité de notre intelligence collective, laquelle, au-delà de notre créativité et de nos savoir-faire, repose d’abord sur nos aptitudes à nous organiser ensemble, et c’est là que le bât blesse ; sur ce dernier point l’Histoire, et particulièrement la plus récente, l’a abondamment démontré _ et n’a jamais cessé depuis de nous en administrer les preuves, accessibles à qui veut bien les appréhender.

 Non qu’il n’existe, partout et continuellement, de très nombreux contre-exemples de réussites bien construites, au premier rang desquelles des entreprises, et aussi toutes sortes de communautés, territoriales ou associatives. Mais c’est justement leur durabilité, leur existence même, qui est à tout moment remise en cause, du fait de l’instabilité désormais persistante du monde humain dans sa généralité.
Comment préjuger que l’adaptation des personnes _ et celle du genre Homo lui-même _ puisse se poursuivre dans un tel contexte ? Et comment souffrir que ce qui est possible et faisable à différents échelons de la société soit perçu comme irréalisable à l’échelle de l’humanité ?
 D’où l’exigence de rechercher les causes de ce hiatus entre l’achèvement organique et l’épanouissement collectif, de nature à compromettre notre maturation psychologique, chaînon fondamental de la viabilité de notre espèce.  A l’origine de notre adaptation se trouve en chacun la conscience de sa propre fragilité face au monde, la perception des menaces précises ou diffuses qu’il recèle, induisant le stress, et donc la nécessité impérative de réagir ; d’utiliser tous nos moyens, au premier rang desquels notre cerveau, qui nous permet d’analyser les éléments d’une potentielle agression à notre encontre, et en fin de compte de l’anticiper : d’imaginer la mise en œuvre de dispositifs d’évitement ou de défense, voire d’accommodement.
 Tout cela ne se fait pas sans dépense d’énergie, d’abord pour éliminer ou atténuer les contraintes subies, ensuite pour organiser le quotidien afin de récupérer au plus tôt l’équilibre, de le maintenir coûte que coûte. Suivant le bilan de cette opération, celle-ci se traduit par une sensation de confort ou de stress plus ou moins marquée.
   La réponse au stress est orientée grâce à l’identification des contraintes subies, limitée par contre par le niveau de l’énergie disponible et par le degré d’urgence requise.
Il est clair qu’une erreur d’orientation ou d’ajustement, un retard, peuvent la rendre inadéquate.

 La pertinence de cette réponse repose essentiellement sur l’expérience, vécue ou transmise : l’éventail des options qu’elle peut offrir avec la connaissance des contraintes, subies ou à venir, permet d’en préciser l’objectif, l’ampleur et le délai de réalisation.

  D’où l’importance capitale de l’information et de l’éducation pour s’adapter.

Reo

Reo

"Rebirth, How To Revive A Broken Mind"

Je suis sortie du Royaume des Ombres, dans la nuit éternelle, au sein des ténèbres profondes, entourée de mânes aux lueurs tremblotantes. Je viens de surgir dans le monde de la Lumière. J’ai aperçu l’éclair, j’ai vu la lueur, diadème scintillant dans la nuit. Je suis revenue aux sources de la Vie, je viens m’y désaltérer.   ********                           Texte : @satinvelours Sélection des visuels & playlist : Karla*   Descriptif et explications du choix des visuels  

Karla*

Karla*

"Whisperings From The Inside, The Story Of A Haunted Dream"

J’ai mes idées, mes idées folles. Souvent elles me persécutent la nuit. Dans ma solitude, dans mes rêves comme dans mon sommeil elles me poursuivent. Je ferme les yeux. Mais ces idées folles, tapageuses tournent et valsent dans mon cerveau ! Elles réclament tout. Elle brodent et tissent cent mille rêves. J’ouvre les yeux… Il n’y a que fantôme et fumée. Mes idées folles ne sont que fantômes et fumées, et je suis une incorrigible chasseresse de fantômes et de fumées .   ********           - Lisa Germano -
"...To Dream" Only when its real,
When it speaks to you and
No one else can hear.
Don't give up your dream,
Its really all you have
And I dont wanna see you die. To dream, to live. In your darkest moments,
In your deepest thoughts,
Then it speaks to you,
To dream.
Listen you are dreaming,
This is who you are,
You don't have to run away         "Johnny can you talk ?"   "...laissez venir à moi les petits enfants..."                           Texte : @satinvelours Sélection des visuels & playlist : Karla*   Descriptif et explications du choix des visuels  

Karla*

Karla*

"Life : A Birth, A Love, A Death, A Place Where Feelings Are Expressed By Contrast..."

Je marche en un désert de pierre et de fer
Que le soleil consume en des fusions d’enfer
Je marche en une rue qu’un soleil évapore
Sous un ciel lourd de bleu, un ciel indifférent
Je peine de chercher et de chercher encore
Le port où aborder à l’abri du néant.
Je plane en un cosmos épris de lassitude
Où le soleil m’aveugle de ma solitude
Je flotte en des lueurs qui vident ma pensée
En des rayons hantés par des rayons d’absence
Je me perds et ne peux en elle m’évader
Tant sont loins souvenirs, rêves et espérances
Je ne sens plus en moi souffrir que le présent...
Un port où aborder à l’abri du néant !   ********                 - Dakota Suite -
"Because Our Lie Breathes Differently" In half light turn to see you sleep
another day of beeing scared to live
and I will never have the way
to look this whole again
to touch you heart. You and I both know
that this is all that I could ever be
but thats not enough to keep you here with me
and i reach to hold you
and then i let you go
and watch you fall...             Texte : @satinvelours Sélection des visuels & playlist : Karla*   Descriptif et explications du choix des visuels  

Karla*

Karla*

Quatrains — 12

Comme il est irréel, je chuchote son nom
À la nuit, à l'absence, à mes envies aussi
Et au lieu dormir, je me souviens de son
Odeur et de ses bras, idéaux paradis. 

Isadora.

Isadora.

 

Midinette, 3. − Clore ou conclure.

Les semaines ont passé. Fauchée, détachée de lui, prise dans d'autres turpitudes, j'ai appris à écrire chez moi. Je pense à lui parfois mais je suis heureuse d'avoir retrouvé une forme, même paradoxale de tranquillité.  Un soir de pluie, nous nous rapatrions chez lui. Je le revois, ça me fait un choc mais je reste impassible, saluant les uns et les autres, ne lui adressant qu'un vague salut. J'ai l'impression qu'il a un regard qui me dit, presque en m'engueulant, ah bah ça y est, tu es revenue et aussitôt, je me dis que j'ai dû l'halluciner. Puis, je vais commander : « Je vais te prendre une triple.
− En pinte ? 
− Ouais… Quoi d'autre ? 
− C'est parti ! 
− Tu t'es coupé la barbe ? 
− Ah euh… ouais. Tous les ans, je la rase, parce qu'à force, ça repousse dur et… voilà. 
− C'est la tonte annuelle, quoi. » Il rit et approuve la formule. Je me sens comme un gros lourd qui fait du rentre dedans à la pauvre serveuse. Dans le fond, c'est vraiment ça. J'ai tout imaginé, je le colle, ça doit être insupportable. Je remonte avec les autres et je lui fous la paix. Dans la soirée, on discute et c'est plutôt fluide. Je retrouve les autres. Ça se prolonge, je suis. Je rentre ivre. Le lendemain, j'ai la tête en vrac mais j'ai réservé une visite de musée alors je me motive pour une expédition au bout du monde − vraiment, j'ai cru que je n'y arriverais jamais − pour visiter un lieu très étonnant, situé sur une base militaire désaffectée.  Le chemin du retour est non moins éprouvant, même si je le fais sans aucune pression, heureuse d'avoir appris des tas de choses. Mes pas me conduisent machinalement chez lui, où je m'installe sans aucune envie d'écrire. Je suis là, au comptoir, fermement vissée sur mon tabouret. Nous papotons. Il s'en va. Je dégaine le Dude Manifesto, qui me brûle les doigts. Il bosse et me voit éclater de rire à chaque page. Il me demande pourquoi je ris. Je lui demande s'il a déjà vu The big Lebowsi. Il me dit que oui, mais je doute de la véracité de sa réponse. Je lui raconte l'histoire et là, ça revient. Il l'a vu. Je lui explique que des gars ont fait de la manière de vivre du petit Lebowski une pseudo-religion et que c'est un livre qui explique comment vivre en Dude en France. Il me regarde, un peu hagard, l'air de ne pas comprendre pourquoi lire ce livre. Je me dis qu'il y a des gens sur cette terre qui ne connaissent pas le bonheur immense de lire un bouquin marrant et je me demande quelle serait sa réaction s'il me voyait en train de lire Les écritures de Cavanna ou Vivons heureux en attendant la mort de Desproges. Je lui lis un passage. L'auteur préconise d'arrêter la muscu et de se mettre au jokari. Il ne pige pas le second degré. C'est un désastre. Ça ne le fait pas rire du tout.  Quand je lui explique que c'est un bouquin à la con, il ne semble pas comprendre l'intérêt de cette lecture. Je m'abstiens d'une explication approfondie de type bah c'est drôle, du coup ça fait rire, du coup c'est chouette parce que rire, ça fait oublier les problèmes. Non, décidément, je ne peux pas expliquer l'intérêt de lire pour oublier ses emmerdes à quelqu'un pour qui la lecture a toujours été une souffrance. Je pense à ces gens qui m'expliquent l'intérêt d'aller courir et j'opte pour l'abstention. Mais je replonge dans ma lecture.  Quelques instants plus tard, je ressors de mon bouquin pour lui dire : « Finalement, c'est pas un bouquin si à la con que ça. » Il m'interroge, je lui raconte que l'auteur explique que pour être un vrai Dude, il faut acheter le moins possible et aller plutôt au marché, chez les petits commerçants et les artisans du quartier. À mon plus total non-étonnement, il s'enthousiasme et commence à développer. C'est fou cette tendance des gens à haïr l'écoute et à se ruer sur la moindre occasion de parler. Je ne comprendrai jamais en quoi c'est mieux de parler que d'écouter. Bref, il parle.  De fil en aiguille, serait-ce l'influence de mon récit du musée des horreurs, il me raconte qu'il a fait un stage dans un abattoir, adolescent. On ne parle pas des vegans mais de ces omnivores qui ne veulent pas savoir comment se passe la transition de animal à produit. Il y a de l'hypocrisie, dans tout cela. On ne parle pas trop fort, parce qu'il y a des clients qui mangent autour. Nous racontons nos différences expériences en matière de mise à mort d'animaux à des fins de consommation, du lien entre le truc vivant et le truc que tu manges, de comment le lien se fait ou pas. D'ailleurs, j'ai très faim, parce que je n'ai rien avalé depuis la veille au soir, et je lui commande à manger. Une valeur sûre : la planche. Laquelle ? Mixte… Petite ou grande ? Mixte, ça n'existe pas en petite. On peut s'arranger. Non, une GRANDE ! Aussi grande que moi, aussi grande que mon surpoids, parce que je suis comme ça et que j'ai faim, et que je ne veux pas de passe-droits, tu veux filer des petites mixtes à tout le monde ? Mets-les à la carte. Et arrête de surveiller ce que je mange, file-moi une grande planche. Évidemment, je n'ai fait que penser tout cela…  Ma planche arrive, et avec elle une inconnue qui demande si on peut manger. Elle s'installe au bar, à côté de moi, elle dit qu'elle veut faire un bon repas mais elle a surtout l'air d'avoir envie de parler.  Elle vient d'une autre ville. Elle passe souvent ici, mais pour voir de la famille, alors elle n'a jamais vraiment visité quoi que ce soit. Elle a eu une réduction sur le transport, elle est dans une auberge de jeunesse et elle a envie de voir quelque chose par elle-même.  Tout en saluant intérieurement l'effort du voyage et la curiosité saine que dénote cette démarche, je m'interroge ; aurais-je affaire à une de ces femmes qui se lancent dans une quête d'indépendance par obéissance à l'injonction d'indépendance de la société ? Cette joie de vivre me semble un peu nerveuse, pour ne pas dire suspecte. Cette attitude positive a des airs de dernier sprint avant la dépression, qu'il convient pour ce genre de personne d'appeler un burn-out. Peut-être suis-je trop pessimiste mais la jeune voyageuse a, de toute manière, manifesté un besoin légitime de parler.  Elle a visité tel et tel et tel quartiers dans la journée. Elle est venue en bus, d'une ville bien connue pour son luxe. Elle y vit en colocation et c'est sympa. Ils ont beaucoup fêté l'ouverture de cette colocation. Lui, il est derrière le bar, il écoute, prêt à participer. Il entre en jeu très vite, d'ailleurs, puisqu'il a vécu là-bas. Ah, il voit où elle est. Super. Formidable. Passionnant. Suis-je de mauvaise foi ? Je m'en fous, je suis le narrateur, je peux bien me le permettre, et dans cette histoire, je suis l'idiotie même.  Par une transition alambiquée, elle en arrive à évoquer ses genoux, qui se sont blessés alors qu'elle pratiquait l'escalade. J'en profite pour faire une brève parenthèse dans mon récit : la fille est très jolie, une blonde sportive, dotée d'un style vaguement bohème, discret mais remarquable par la justesse ; c'est juste sympathique et de bon goût. Sa pratique de l'escalade m'inspire une escalade de la violence narrative que je vais m'autoriser sous vos yeux ébahis, consternés, amusés, puisque, encore une fois, c'est moi qui raconte et que je fais ce que je veux de ma mémoire.  Elle parle de sport. Elle aime le sport. Elle aime beaucoup le sport, si je comprends bien, autant que moi, j'aime ce bar. Elle explique à quel point il est difficile de devoir s'en passer, le temps de se rétablir. Au début, elle ne pouvait même pas marcher, alors elle se faisait conduire par… son ex. Oui, parce que quand l'accident est survenu, elle venait de quitter son conjoint, pour aller vivre dans cette fameuse colocation. Alors il la conduisait gentiment jusqu'à la salle, pour qu'elle continue de travailler tout ce qui était au-dessus de la ceinture. Ce sont quand même les deux genoux qui ont craqué en même temps. Et à part ça, elle est graphiste. Et elle a quitté un poste qui lui rapportait un salaire tout-à-fait convenable, mais depuis qu'elle est en freelance, c'est un peu juste, pour cette ville où tout est cher. Il intervient pour confirmer, il raconte ses premiers temps là-bas, et les week-ends flambeurs au début, quand une soirée coûtait… ce serait indécent de le révéler. Quand elle a déménagé, elle a fêté, fêté, elle a beaucoup trop dépensé mais ça aussi, la double blessure l'en avait privée. Elle a l'air rigolote mais je l'imagine mal dans la débauche la plus totale. J'essaie d'imaginer ce qu'elle appelle, concrètement, fêter.  La conversation revient sur le sport. Elle fait la liste de tous ceux qu'elle pratique, s'attarde sur le running. C'est éprouvant au départ mais très vite, on atteint un stade au-delà duquel on en a besoin. Et la régularité vient d'elle-même. Il surenchérit et fait sa liste à lui, c'est impressionnant. Ces deux personnes ont pratiqué simultanément plus de disciplines que moi dans toute ma vie. J'explique que je n'ai jamais réussi à passer ce cap mais que j'ai connu cet effet avec la méditation pleine-conscience. Les deux semblent brusquement mal à l'aise et s'empressent de m'expliquer de concert que ah moi, la méditation, je n'y arrive pas, j'arrête pas de penser, c'est horrible.  J'ai beau envier quelque peu leur goût de l'activité physique, j'ai quand même un petit choc. Il y a donc des gens qui, sincèrement, ne supportent pas de s'entendre penser. Sans rien dire, je pense à cette époque où mes pensées me tenaient éveillée jusqu'au petit matin, comme des gouttes d'eau tombant régulièrement sur mon crâne. J'écoute.  Il débarrasse et lui propose un dessert, qu'elle accepte. Il se tourne vers moi, l'air de dire par politesse et professionnalisme, je dois t'en proposer un aussi mais tu sais comme moi que tu as trop mangé. Je décline, il me dit que c'est sûrement plus raisonnable.  Puisqu'on est sur la méditation, j'explique que je dois me muscler le dos pour une longue méditation et j'explique ce en quoi cela va consister. Elle écoute, mange son dessert vite et s'en va. Je lui indique une salle de concert où elle devrait trouver des gens sympa avec qui sympathiser. Bonne soirée, jeune voyageuse ! Fais gaffe à toi. J'ai l'impression que des kilos de stress se retirent d'un coup de mes épaules. On se retrouve tous les deux, visiblement désireux de débriefer mais un peu mal à l'aise tout de même. Allez, je lance le truc et on reconstitue ensemble cette histoire :  Elle vit avec un mec. Il a trompe ou commet une erreur dans ce genre. Elle trouve, comme elle peut, une colocation et souffre énormément, alors elle fuit dans l'alcool, tout en se lançant dans des entraînements très rapprochés, pour s'épuiser et compenser le manque de sexe. Au travail, l'ennui est de moins en moins supportable, elle craque. Elle démissionne. La situation s'englue, son ex lui manque de plus en plus et elle augmente les doses de sport, un peu pour compenser, un peu pour rencontrer quelqu'un d'autre, ce qui ne marche pas, jusqu'à l'accident. Là-dessus, elle s'effondre et rappelle son ex qui, par culpabilité, fait le taxi pour qu'elle puisse un peu se dépenser. Elle espère pouvoir coucher avec lui de nouveau, et là, nous ne sommes pas d'accord : lui pense qu'elle y parvient, moi je pense qu'elle n'y parvient pas.  On fait ces conjectures tranquillement, amusés. Il insiste sur le fait que lui, qui est un homme, il sait bien comment ça fonctionne, parce que l'ex qui fait le taxi, ça ne peut pas être autre chose qu'une reprise des activités. Je reste dubitative, parce qu'il y aurait, mais je n'en suis pas assez certaine alors je ne l'évoque pas, un lien entre l'activité sexuelle et la solidité des ligaments croisés, aussi parce qu'elle a continué à se ruer sur le sport… C'est à ce moment-là qu'il me demande :  « C'est pour ton bouquin ? » La question me fracasse. Comment ça, pour mon bouquin ? Celui qui écrit trahit toujours mais… pas comme ça. Et je ne veux pas trahir tout le monde. À la rigueur, l'écouter est intéressant car cela me renseigne sur la forme du discours d'une personne imbibée de pensée positive, confrontée à l'état dépressif mais c'est tout. Les pensées vont trop vite et je me sens blessée par cette remarque alors je balbutie, je nie poussivement. Il surenchérit.  « J'ai bien vu que tu lui posais beaucoup de questions. » Je m'en défends timidement, confusément, perturbée à l'idée qu'il perçoive chacune de mes interactions sociales comme une recherche destinée à alimenter le roman. Il enfonce le clou en me demandant si elle sera un personnage.  Je me sens découragée, tout-à-coup, par son incompréhension, dans le fond innocente et légitime, de mon processus de création. J'ai envie de lui expliquer mais il y a dans ma tête une phrase qui occupe toute la place et me sidère : il croit qu'il sera dans le bouquin. Si on se parle quand même, c'est qu'il veut bien y être, en fait. Il veut être dans mon bouquin. Dans ce cas, qu'est-ce qu'il m'a présenté ? Est-ce qu'il ne serait pas raisonnable de retracer toute l'histoire en prenant en compte le fait qu'il ait, sans doute, posé. Tout simplement posé, par pur narcissisme. Il ne regarde pas de séries mais il est sur Facebook. Et ces deux vidéos… Et ce snobisme constant… Je suis considérée comme un biographe ou non, plutôt comme un filtre Instagram. Cela me consterne.  Je paye et je rentre chez moi. Il me retient un peu. Les livres, c'est pas son truc, mais le Dude Manifesto, il pourrait. J'en suis fort aise.  De retour à mon bout de la rue, j'ai l'impression d'avoir traversé un monde. Quelques mois de fixation se referment. Dans mon appartement, je laisse la lumière éteinte mais j'allume une bougie, et toutes les guirlandes, toutes les LEDs que je possède. Elles m'aident à écrire, d'un seul jet « Midinette 1. » jusqu'à ce que le jour renaisse.  Je pense à cette chanson de Placebo que j'aimais tant et qui disait : I know / you like the song / but not the singer. Je pense à Cyrano, de loin. Je pense à Pygmalion, de près. Je pense à lui, triste. La tristesse ralentit le temps et c'est ainsi que nous aimons vivre, nous qui ne faisons pas de moto, nous qui lisons et méditons, nous qui craignons la mort plus que l'angoisse. Je pense à ce fœtus, que l'alcool conserve encore, lui qui n'est jamais né, lui qui aurait dû vivre au temps du Premier Empire, lui qui n'aura jamais aimé, qui n'aura jamais eu d'enfant mais que j'ai vu dans ce musée, conservé dans ce bocal comme dans un texte. Voilà ce que sont les personnages, les souvenirs et les amours inavoués. Ils peuplent la galerie de notre mémoire, ils alourdissent nos pas et hantent nos rêveries. Nous leur donnons un peu de vie quand nous y repensons et nous les trahissons à chaque instant, puisque nous les hébergeons dans un explicite sournois.  Voici venue la fin de mon éloge funèbre, voici venu le moment de te remercier, lecteur. Grâce à toi, il vivra un peu plus mais il a pu quitter mon cœur. Nous avons respecté sa dernière volonté, il est un personnage. Et puis… tu ne trouves pas que nous l'avons très bien tué ? 

Isadora.

Isadora.

Quatrains − 10

Après ta mort, tu te diras :  « Mais quel idiot ! 
Si j'avais su que tout cela n'était qu'un jeu
J'aurais joué ma vie, j'aurais joué mon je
J'aurais pu en coulisses trouver que c'était beau ! » 
 

Isadora.

Isadora.

Quatrains − 9

La bougie tendre et l'air du soir qui se balance
Tout est en paix dans mon royaume couronné 
Demain peut-être le malheur viendra sonner
Mais pour l'instant je nage dans cette présence

Isadora.

Isadora.

 

Midinette, 2. − Souvenirs minuscules.

On fait une soirée là-bas. La majorité du groupe rigole dehors, je suis accoudée au comptoir avec F., qui me parle de sa dernière relation en date… Et elle date ! C'est bien là tout le problème. Il évoque sa récente démission, son appétit de vivre renouvelé, son urgence de trouver une copine mais, surtout, cette image de mec coincé qui lui colle à la peau, son besoin de faire éclater tout cela. Durant la soirée, un des convives lui a dit qu'il était le parangon de l'homme au balai dans le cul. Il trouve cela très juste. Il le reconnaît volontiers, puisque c'est sa réalité qu'il doit changer et non les tristes constats, honnêtes, que l'on peut dresser à son propos. Il revient sur cette femme avec qui il a vécu, sur ces moments insupportables qu'il a traversés à la fin. Moi, en totale empathie, je me reconnais dans certains passages, quand il est question de la manière dont elle s'est métamorphosée au fil de la rupture. J'évoque mon ex, la mesquinerie qu'il a déployée après mon déménagement, les incohérences nombreuses de ses actes. Nous sommes deux personnes accoudées à un comptoir qui se soulagent un peu en pestant sur ceux qui ont cessé de les aimer. Rien que de très banal, et pourtant cela rapproche.  Lui, de son côté, il ne dit rien. Il fait comme si la vaisselle l'occupait tout entier mais il écoute, ça se voit, qu'il écoute. Il n'en perd pas une miette. Son visage impassible est très réussi. Nous baissons la voix, parfois. Je ne sais ni ce qu'il en pense, ni l'intérêt qu'il trouve à nous écouter.  Le bar ferme, les autres veulent prolonger, ils s'en vont. Moi et F., nous sommes toujours là, à discuter. Quand le patron s'en va, il nous demande ce que nous faisons. F. dit qu'il est un peu embêté parce qu'il habite très loin et qu'il a raté le dernier métro. Le patron est désolé pour lui, il nous salue, prend sa moto tandis que nous nous éloignons, pour finir notre conversation assis sur un muret.  Le lendemain, je retourne au bar. Il est dehors, sur le trottoir et il regarde la rue. Il y a eu une braderie, les services de nettoyage de la ville sont à l'œuvre. Il a l'air soucieux. J'ai l'impression de voir Jean de Florette chercher dans le ciel un nuage. J'arrive, souriante, et lui demande comment il va. Nous parlons de la braderie. Sans quitter sa mine maussade et sans crier gare, il tourne ses yeux vers moi et me demande, abrupt : « T'es bien rentrée, hier ? » Désarçonnée, je lui réponds que oui. Je suis étonnée, il sait pourtant que j'habite au bout de la rue. Comment aurais-je pu ne pas bien rentrer la veille ? « Et ton pote, il est bien rentré ? » C'était donc cela, la question. C'est intrusif, totalement déplacé mais cette question me flatte. Au terme de quelques jours de mauvaise foi, je finirai par descendre de mon petit nuage pour envisager toutes les autres possibilités… j'ai beau me dire que je débloque, j'ai beau savoir que ça ne rime à rien, cela me fait plaisir, l'espace de quelques jours, de l'imaginer jaloux.  ______________________________ Je viens de sortir du travail. Je suis allée là-bas. Mon havre de paix est devenu un enfer ; quand je n'y suis pas, j'y pense sans cesse. Quand j'y suis, au bout d'un moment, je dois en partir. J'y suis et ça me fait mal. Il y a un homme au comptoir, visiblement une personne qui l'a aidé à créer son entreprise, un comptable ou je ne sais pas qui. Il vient pour voir si les comptes sont ok. Ça vient de rouvrir alors il n'y a quasiment personne et j'ai l'impression forte de déranger, puisque j'entends tout.  Il y a un moment délicat, quand on devient l'habitué d'un lieu, c'est ce moment où l'on commence à se fondre dans le décor. On n'est pas encore un ami mais on n'est plus une nouveauté non plus. Typiquement, dans ce genre de configuration, ça se sent et c'est très désagréable. On n'est plus un client courtisé mais un client acquis, qui peut donc être négligé. C'est comme aller chez quelqu'un que l'on connaît ; au début, l'hôte propose d'aller chercher tout et n'importe quoi, il brique le lieu à fond, tout sent la fleur et l'opération séduction. Au bout de quelques visites, il faut aller se servir tout seul dans le frigo. Plus tard, il sera même possible de faire la vaisselle, voire de passer un coup de balai. Après seulement, on peut se voir remettre les clefs. C'est toujours comme ça. Les lieux sont comme les chats : naturellement polis, courtois et très procéduriers.  Je suis donc à ce croisement, ni proche ni lointaine. La compta, je fais semblant de ne pas l'entendre en mettant des écouteurs sans musique, juste pour le rassurer. Je ne sais pas si c'est l'effet contrôle de connaissance, ma présence ou ma paranoïa mais il a l'air très nerveux. Ses yeux se fixent à des endroits variables de la pièce, dans un ordre aléatoire. Il semble incapable de se rendre compte que je sollicite son attention quand je me présente pour reprendre un verre, jusqu'à ce que le Monsieur des chiffres me signale. Il s'agite, il fait des aller-retours que je soupçonne inutiles. Je n'aime pas l'idée de déranger, parce qu'elle suppose que je devrais partir. En même temps, c'est un bar, il est ouvert. Je n'ai aucune raison de me sentir de trop, aucune raison de m'éclipser discrètement. Nous sommes au croisement où par amitié, je devrais lui laisser de l'intimité et où, par sens du commerce, il devrait me traiter comme une cliente lambda. Toutes ces surcouches émotionnelles révèlent le malaise de cette transition.  Toutes mes surcouches émotionnelles se révèlent, aussi, douloureusement. Je voudrais partir mais je ne le peux pas. J'aimerais écrire mais je n'y parviens pas. J'ai un livre à lire mais mon attention s'est envolée bien loin. Je suis aux prises avec la douleur, l'âpre douleur spécifique de mon mal. J'ai longtemps appelé cela de l'amour mais je sais bien dorénavant que ce n'est pas le véritable nom de ce démon. Sors de ta cachette, je t'ai reconnue, dépendance affective. Toi qui me tortures depuis dix-neuf ans. Tu es née avec O., tu as culminé avec U., bien souvent tu m'as mise dans de beaux draps, vite souillés par toutes les sécrétions qu'un corps peut rejeter. Ce n'est pas lui, c'est toi qui me cloues à ma chaise, qui m'empêche de vivre normalement, c'est à cause de toi que je n'ose pas lui révéler quoi que ce soit, c'est toi qui me fais mal, quand une situation anodine me rend malade ainsi.  Je prends mon téléphone et me voilà, au comble du pathétique, à supplier une amie de me rejoindre pour m'exfiltrer. Je suis prête à lui payer tout ce qu'elle veut boire ou manger pour la dédommager, je ne sais pas comment faire autrement qu'appeler quelqu'un à l'aide pour que ce quelqu'un me sorte de là. On est là à un autre croisement, entre SOS amitié et SOS médecin. Elle m'appelle et croit dans un premier temps que je me fous de sa gueule. Elle comprend que c'est sérieux et m'explique qu'elle ne peut pas venir mais que je peux la rejoindre chez elle. Futée, elle me fixe un horaire de départ, pas trop lointain mais pas trop rapproché non plus. Ah, on reconnaît la fille qui a consulté abondamment en thérapie cognitivo-comportementale. Je me détache progressivement et je change de quartier comme un zombie, de la musique dans les oreilles et regardant mes pieds, désagréable aux touristes comme à moi-même, je me précipite dans cet asile que mon amie m'a offert et qui seul pourra me réconforter. J'arrive chez elle en sueur. Ça y est, on est en sécurité, dans le monde réel. Il me semble que je viens de traverser le Styx.  ______________________________ Je lui dis en riant que le lendemain, je dois assister à un stage de méditation utérine. C'est pour les besoins du livre et ça promet d'être très drôle. Il dit : « Ah ouais. » et il part faire autre chose.  Le lendemain, je reviens, alors que je n'aurais pas dû. Je suis invitée ailleurs mais c'était sur le chemin. Je suis crevée, je pue la sueur et j'ai une rose à la main. Quand je pose le premier pied dans le bar, vingt personnes, installées en hauteur sur la mezzanine, m'applaudissent, se lèvent. Il y en même un qui siffle. Je lève les bras dans un simulacre de victoire, riant, hochant la tête et je monte les rejoindre. On me demande : « Alors ?! » et je raconte. La soirée était tellement improbable de "pratiques" rafistolées n'importe comment que je raconte, même si ça ne devrait pas se faire. C'était complètement pourri, ce truc, mais ça m'aura permis d'entendre une personne remercier publiquement toutes ces belles âmes, toutes ces femmes, ainsi que mon utérus, qui m'a donné ce merveilleux petit être de lumière : mon fils. Il monte me demander, tout sourire, ce que je bois ; je passe ma commande et sans transition enchaîne sur les chants dédiés à l'utérus et à notre Mère la Terre. Il a l'air vexé.  Notre jeu du Maître et de l'Esclave, notre dialectique de sourds a ces moments cruels, quand on se vexe l'un l'autre. Un soir, je suis la cliente qui squatte le comptoir faute d'avoir une vie et te raconte des choses qui ne t'intéressent pas, le lendemain, tu n'es qu'un serveur. Allez, patron, si tu veux. Mais si ça ne t'intéressait pas hier, je ne vois pas pourquoi ça t'intéresserait aujourd'hui.  ______________________________ Un soir, on était proche de la fermeture, tous bourrés ou presque. On s'est mis à chanter. Ce n'est pas « La chenille » qui est sortie et on n'a pas non plus fait tourner les serviettes. C'était « Et vice et versa », que nous étions cinq à connaître par cœur. Un soir, on s'est balancé des répliques des Monty Pythons dans la gueule, une espèce de Kamoulox dans la langue d'origine. Un soir, on s'est mis à parler de cul, juste après avoir parlé de cinéma. C'était trash. Très trash.  Je ne sais pas ce qu'il pense de moi. Il me voit dans ce groupe, exubérante, souvent. Courtisée quelques fois et dans ces cas, diplomate. Parfois j'écoute, parfois je parle, parfois je ris. Je fais des blagues que tout le monde comprend, des fois je me demande s'il fait exception. Des fois, je chante. Il arrive que je me moque avec cruauté. Je mange trop. Je bois trop. Et puis le lendemain, je prends du thé, je me tais et j'écris pendant des heures, sans communiquer avec personne.  Je ne sais pas ce qu'il pense de nous. Ce que je sais, c'est que nous me protège de lui et, au travers de lui, de moi. Je sais que j'ai bousculé l'ordre des choses et qu'il faut nous remettre en place. On est bien peu de choses… Sa présence est un miroir qui reflète mes peurs. Qu'est-il ? Une pure projection de mon esprit malade, sans doute. Qui suis-je, au fond ? Dans ce miroir, je n'en sais rien.    

Isadora.

Isadora.

[Parenthèse commissariat]

Hier, je me disais que ce serait cool d'aller me promener. Je n'étais sortie de chez moi depuis samedi soir alors je commençais à me dire que ça puait la rechute. Donc il fallait aller faire un tour. Quoi d'intéressant à faire ? Ben tiens, il y a ces grottes, qui m'intéressent depuis longtemps, que je n'ai jamais vues. Ça me rappellera les carrières dans les bois, quand j'étais ado, que je faisais le mur. L'odeur de la pierre, de la terre, les arbres, la forêt, tout cela sera sûrement utile pour se recentrer. Problème : je suis piétonne, il faut prendre un train puis un bus et tout calculer. Départ : 12h35 de la gare.  Lendemain, 11h50 : j'ouvre les yeux. Loupé pour le trip caverne.  Je commence ma journée à rouiller chez moi. RAS. Je visionne les auditions de l'affaire Benalla, ça se répète, je sens que ça n'apporte plus rien, à part savoir quel haut fonctionnaire ment outrageusement ou pas. Ils n'ont pas l'air de mentir. Je sens qu'en fait, rien ne se passe. Je commence à me dire :  Hey, mais elle est passée où, ta volonté de faire un truc de ta journée ? Je commence à me dire que je pourrais aller voir des potes ou revoir une nouvelle fois la crypte de la basilique ; nan, c'est fait et refait.  14h10 : illumination. Et pourquoi pas aller au commissariat et déposer la plainte que tu as résolu de porter il y a deux mois passés ? Celle à laquelle tu penses toujours à 18h ? Celle qui t'emmerde, qui, vraiment, t'emmerde. Profondément. Bah oui. Go.  Il faut que je prenne une douche. Je la fais rapide mais sortir, surtout pour cela, pour aller faire un truc qui emmerde tout le monde, qui aura peut-être de lourdes conséquences, me crée des tracas. Alors je me maquille. Longuement. C'est dégradé, il y a trois couleurs sur les yeux. En plus, les pigments sont métallisés, je trouve que ça fait un peu pute mais la meuf de Sephora m'a assuré que c'était à la mode et j'ai vu plein de filles comme ça, ça n'avait pas l'air si vulgaire. Je repasse des vêtements que je ne porterai pas. Même s'il fait 33°C à l'ombre, je n'ose pas mettre ma jupe. Je fais tout pour retarder. Je pense aux auditions Benalla et à tous ces hauts fonctionnaires, tous ces gradés, qui sont venus en uniforme et je me dis qu'ils ont dû se chier dessus, eux aussi, dans leur salle de bains, le matin. Sauf qu'ils étaient convoqués, eux. Moi, personne ne m'attend, je vais juste spontanément relouter tout le monde et me faire faire un examen psycho-gynécologique gratos. En chemin, il y a plein de pâtisseries, de papeteries, je me dis que j'ai envie de ceci, de cela, que de l'eau, ça ne serait peut-être pas du luxe. Et si je crevais de soif au commissariat ? Et si c'était fermé à ma sortie ? Nan, faut marcher, faut avancer. Ça fait trois mois que ça traîne, tout ça. Deux mois que tu as pris ta décisions, vas-y comme un zombie.  J'arrive au commissariat. Il n'y a personne. On me dit que pour un dépôt de plainte, c'est pas là, c'est à 50m. Je vais à 50m. Là, c'est blindé. Il y a quelqu'un devant mois au guichet et une température d'au mois 35°C. Mon tour vient.  « Bonjour, vous venez pour quoi ? 
− Pour un dépôt de plainte. 
− Ça concerne quoi ? 
− Un viol. 
La salle se retourne mais sans plus d'émoi. 
− Ça date de quand ? Et vous êtes allée voir un médecin ? Ok, attendez là. » Je m'assieds. L'attente est longue. J'ai un bouquin. Je n'arrive pas trop à lire. Le bouquin est court. Je le finis. Une femme arrive avec sa fille, de plus de vingt ans. La fille a failli se faire cambrioler, elle vit au rez-de-chaussée et un mec a tenté d'entrer par la fenêtre, du coup elle vient porter plainte mais la mère accapare l'attention. Pour tout l'arrondissement, il y a neuf chaises dans la salle d'attente et on est déjà au complet. Je me demande ce que la mégère fout là. Je demande au flic si je peux aller fumer une clope.  « Ah mais vous êtes là pour un viol donc vous êtes prioritaire. » Je salue mentalement la délicatesse de la formule mais je passe au-dessus, le mec est flic et pas standardiste donc là, il a l'impression d'être puni. Il consent à venir me chercher si par miracle on m'appelait en mon absence. Je fume en deux deux et je rentre.  Une jeune femme avec une poussette est appelée, elle était déjà là quand je suis arrivée. Elle part dans les bureaux. On attend. La première heure est passée. Un mec arrive, il explique qu'il s'est fait escroquer. On lui répond qu'il n'a pas toutes les pièces, il faudra revenir demain. Un autre arrive, il pense qu'on sait qui il est et qu'on l'a attendu. Il porte ses écouteurs aux oreilles. Son ex aurait dû lui amener les enfants et ça fait un an qu'il ne les a pas vus. Il est très agressif mais je comprends parce qu'on l'a mal renseigné la dernière fois et qu'il a fallu que son avocat lui explique pourquoi et comment les policiers lui avaient affirmé, avec aplomb, n'importe quoi. Deux heures sont passées.  La femme à la poussette revient en salle d'attente, avec sa fille. Elle essaie de l'installer dans l'engin quand arrive une policière, qui tient dans sa main une menotte, au bout de laquelle  marche un homme. Ils traversent la salle et, quand ils passent la porte, la petite se met à hurler. Son corps se tend dans les bras de la mère, elle lutte de toutes ses forces pour toucher la porte par laquelle il a disparu. Elle pleure et elle baragouine un mot qui ressemble à Papa. Et c'est Papa, tordu par la souffrance de le savoir parti. Disparu. Elle a un an et demi, deux ans, mais elle a tout compris, on ne la lui fera pas. Pendant un quart d'heure, elle hurle, elle se débat. La mère a l'air pudiquement morte de culpabilité, elle tente comme elle peut de la distraire, mais ça ne marche pas. Du jus d'orange ? Rien à faire. Un gâteau ?… Ah… peut-être mais non. Tiens, mettre ses chaussures, ok mais d'un coup, elle se souvient de la porte et se remet à pleurer. Elles vont jouer dans l'escalier, et ça marche. Et puis, d'un coup, elle se remet à hurler. La mère ne sait plus quoi faire.  Moi, je suis là et je les fixe. Je chiale comme une conne en me disant qu'il faut les aider mais je ne sais pas quoi faire. Ça ne se voit pas que je chiale mais c'est le cas. Je rêve qu'on m'appelle mais on ne m'appelle pas. Putain , mais qu'est-ce qu'il faut faire, dans ces cas-là ? Quand tu ne connais pas les gens, que la mère cherche de l'aide et que tu ne s.a.i.s p.a.s q.u.o.i f.a.i.r.e. J'essaie de me dérober en explorant les toilettes, en plus j'ai soif et j'ai vraiment envie de pisser. Alors, concrètement, les mecs ont vraiment décidé de mener une guerre totale contre les femmes : t'as le choix entre les pissotières et les chiottes à la turque. Désastre sanitaire, bonjour ! Si c'est pour revenir avec les chevilles qui puent la pisse, merci, mais bon… il y a de l'eau.  Miracle, on m'appelle, au bout de deux heures et demi. Il y a une panne informatique et plus aucune plainte ne peut être reçue mais un homme me reçoit quand même, parce que c'est une affaire bien spécifique, dit-il à ses collègues. Pas besoin d'informatique ? Je flaire l'embrouille.  Il me reçoit, seul, alors la porte reste grande ouverte. Je lui dis que j'ai des notes des dates et des numéros de téléphone, il me demande de ne pas les regarder. Heureusement que je n'en ai pas vraiment besoin… Il me demande de raconter. Je vois ses notes, il écrit la date en gros, il écrit ALCOOL en gros. Il y a deux colonnes : les faits et moi. Dans ma colonne, antécédents psychiatriques. Bah ouais, connard, j'ai fait une dépression et ça allait mieux quand c'est arrivé. Ça ne veut pas dire que je délire… Il ne me demande à aucun moment si le mec a eu des antécédents psychiatriques. En revanche, il me demande quels étaient mes fantasmes et et siens à voix bien haute. Quelqu'un passe dans le couloir. Je lui demande si c'est bien obligé, la porte ouverte mais il n'entend pas ce que je dis.  Il me demande pourquoi je ne suis pas venue porter plainte avant. Je digresse pour lui expliquer les freins psychologiques mais, je ne sais pas, il devait tabler sur le fait que j'aie été retenue dans une cave durant tout ce temps alors il ne cesse de me couper la parole et j'essaie de lui expliquer que la digression est nécessaire et que je suis bien en train de répondre à sa question. J'essaie de lui expliquer ma démarche. Mes hésitations. Il me rappelle que viol, c'est les Assises et que c'est grave. Ouais, connard, je sais. T'aurais pas besoin de me le rappeler si t'avais écouté que j'étais allée voir une avocate dans une asso et que j'avais des potes juristes, quatre, à qui j'ai fait part de la situation, ce que je t'ai raconté. Il me redemande si j'ai des antécédents psy, de quelle nature, si j'étais suivie, par qui, pour quoi. Il insiste sur la question de savoir si je me suis débattue, et pourquoi vous ne vous êtes pas débattue − bah… t'es à 600 bornes de chez toi, tu as un moyen de repli dans huit heures, si tu te débats, concrètement tu te fais péter la gueule pendant huit heures, c'est ça, la bonne attitude ? Je ne raconte même pas la parenthèse ah au fait, j'ai des pratiques BDSM mais ça ne change rien au fait que là, c'était hors-contexte et la parenthèse et puis il avait dix ans de moins que moi. Il remplit une fiche à la main ; j'ai pitié de lui quand je vois à quel rythme il trace les lettres sur la feuille et je rage que ce gros con soit le fonctionnaire dont dépend ma démarche. Je vérifie à l'envers tout ce qu'il note.  Finalement, il m'annonce que les plaintes pour viol, c'est pas chez eux, c'est centralisé dans un autre commissariat. Là, on est mercredi donc y aura sûrement pas de rendez-vous avant la semaine prochaine. J'en déduis que l'interrogatoire porte ouverte, c'était gratos. Il me raccompagne en salle d'attente. Quand je rentre dans la salle d'attente, la sombre connasse qui accompagne sa fille dit : « Ah, elle a eu de la chance ! » Je la fusille des yeux, je la hais, je la vomis, je la déteste, cette salope de merde qui estime que j'ai eu de la chance parce que je suis arrivée avant elle et que les dépôts de plainte pour viol, c'est plus urgent que les dépôts des plainte pour tentative d'effraction. C'est comme à l'opéra, les vieux bobos, c'est des gros cons qui estiment que les gens qui sont assis quand eux sont debout ont toujours moins de raisons qu'eux d'être assis. Non mais tu crois quoi, grosse pute ? Tu crois que l'ordre d'attente, c'est pour les autres et que toi, ta qualité de bourgeasse blanche te permet de légitimement ne pas perdre du temps au commissariat quand personne ne t'a demandé de venir accompagner ton assistée de fille, qui n'est même pas foutue d'aller porter plainte toute seule à son âge ? Ouais, c'est le service public, y a des noirs et des arabes et des ordres de passage. Non, concrètement, je ferme ma gueule et je vais m'acheter un thé à le menthe dégueulasse au distributeur parce qu'il n'y a pas de boisson fraîche et je suis bien contente parce que la machine déconne et qu'elle me rend mes 0,50€. J'ai encore les jambes en coton. Je vais m'asseoir ; le mec qui veut revoir ses gosses a étendu son bras, il prend trois places. Il y a sa main contre mon dos mais ça ne le perturbe pas plus que ça qu'on ait l'air de sortir ensemble. Je me satisfais de ne pas perturber Monsieur… et je me dis que c'est peut-être pas par hasard que son ex enfreint les règles du droit de visite.  Dix minutes plus tard, mon héros de la journée vient m'annoncer la bonne nouvelle : « Finalement, vous avez rendez-vous demain matin à 9h00. Vous avez de la chance ! »   Eh ouais, bande de connards, c'est comme ça, moi je suis une meuf chanceuse. Vous voyez mon cul ? Vous voyez les nouilles qui le bordent ? Allez vous faire mettre ! Pour fêter ça, je vais m'acheter des bouquins et me bourrer la gueule dans mon bar préféré.  Youpi, la vie, c'est trop la fête et j'ai de la chance.   MORALITÉ : si j'aurais su, j'aurais pas venu. La pré-plainte en ligne, ça aurait été mieux !  

Isadora.

Isadora.

 

En résumé

On a affaire à une crise mondiale et globale. Ce qui signifie qu’il existe dans tous les secteurs des obstacles qu’on a les plus grandes difficultés à aborder, des conflits qu’on n’arrive pas à aplanir.
 L’intérêt qu’il y a à s’organiser, c’est de faciliter l’adaptation individuelle aux difficultés de la vie, physique et sociale. L’élimination des obstacles et la réduction des conflits diminuent les risques de violences; il s’ensuit que l’agressivité, base du dynamisme, est alors acceptée comme telle et trouve plus facilement ses limites.
 Mais l’organisation elle-même doit s’adapter à l’évolution et le constat de crise apporte un doute sérieux sur son adaptation actuelle. On peut comparer son fonctionnement à celui d’un véhicule, d’une installation industrielle ou domestique : plus il y a de frottements, plus il y a de pertes de rendement et d’usure d’organes. Réduire les frictions, récupérer la chaleur, c’est bien, mais, en même temps, si on ne veut pas ou ne peut pas changer de modèle, il est préférable de se pencher sur les erreurs de conception et/ou les dérives d’utilisation.
 Lorsque nous nous apercevons que des centaines de millions de gens connaissent les pires difficultés à se nourrir, se loger, se soigner, parce qu’il n’y a pas d’argent pour ça, mais que par ailleurs, on en dépense énormément afin de trouver des consommateurs pour des produits que tous les êtres vivants de la planète  et la biosphère elle-même, rencontrent de plus en plus de difficultés à absorber, nous ne pouvons pas nous dire qu’il suffit d’attendre que les mécanismes se remettent en place d’eux-mêmes; c’est le genre de confiance aveugle qu’on retrouve à l’origine de comportements irrationnels, dangereux parce que non maîtrisés.
 Chercher l’origine de ce déséquilibre dans une approche de la pratique économique me paraît donc logique dans la mesure où les difficultés se situeraient au niveau de l’échange plutôt qu’à celui des techniques de production. Cela ne veut pas dire que pour moi l’économie est la source de tous nos maux, mais que comme tout passe par elle, on est bien obligé d’entreprendre le «démontage» par là.
 Ayant mis en parallèle d’une part, ménage et entreprise, d’autre part personnes physiques et personnes morales, je crois que c’est dans leurs oppositions et leurs convergences qu’il faudrait rechercher les premiers indices de dysfonctionnement.  Et, en tout premier lieu, de s’interroger sur ce renversement des objectifs et des charges qui nous a conduits, sans qu’on y prenne garde :

   _de
       _ l’institution des personnes morales, dans le but de faciliter les missions d’appui propres à garantir
 .la  satisfaction des besoins (relationnels autant que biologiques) des personnes tout court, comme
une meilleure gestion de leurs contraintes,
 .par là  même, l’amélioration et l’enrichissement de leurs relations mutuelles,
 
  _ à
       _ l’alourdissement progressif de la charge imposée, comme priorité absolue, aux individus et aux collectivités humaines pour pérenniser _ sans réelles garanties en retour _ les revenus des personnes morales qui les représentent,…
…les revenus et services destinés aux gens n’étant dorénavant, quant à eux, créés ou maintenus qu’à proportion de la sauvegarde des objectifs comptables, naguère garants d’un équilibre des prestations _ en qualité comme en répartition _ ce qui, à l’évidence, n’est plus le cas.

Reo

Reo

Quatrains − 6

Depuis que nous avons perdu ce parfum-là
J'ai perdu le Visage, oublié Lévinas
Dans ce vaste univers, on ne sent plus que ça
Y a que du fric, du cul, l'ego et la vinasse.

Isadora.

Isadora.

Quatrains — 5

Que reste-t-il de nos amours décomposés ? 
La sensation d'un manque — permanence du vide 
Des souvenirs, quelques photos un peu osées, 
La certitude, aussi, qu'on survit au putride. 

Isadora.

Isadora.

Quatrains — 4

Tant qu'il nous restera un peu de lumière
Nous suivrons cette voie, guidés par cet espoir
Mais, Chéri, endors-toi lorsque tombe le soir ;
L'obscur n'est que pour moi, aujourd'hui comme hier. 

Isadora.

Isadora.

 

Midinette, 1.

Il a ouvert un bar juste à côté de chez moi, il y a un an. Il m'a fallu quasiment six mois pour m'en apercevoir ; moi, j'allais juste à côté. Faut dire qu'il y a beaucoup trop de bistrots dans le secteur et qu'en plus, ils sont tous plutôt cool. On a atterri là, en période de fêtes ; le lieu habituel était fermé, nous n'étions que six, tout le monde avait oublié d'organiser quoi que ce soit, un bar sur deux était fermé, ceux qui étaient ouverts étaient beaucoup trop bruyants, on a migré jusqu'à arriver chez lui. Et c'était bien. On s'est dit qu'on reviendrait.  On est revenu, la semaine suivante, à vingt. On se voit chaque semaine. On, c'est un genre d'association de gens qui se retrouvent pour discuter. Les contraintes sont nombreuses, parce que le groupe est assez difficile. Il faut un endroit assez silencieux pour que les hyperacousiques ne passent pas une soirée de merde, assez bien insonorisé pour que nos propres bruits ne nous gênent pas, assez flexible pour qu'on puisse se pointer à trente alors qu'on a réservé pour douze et qu'en plus on a lancé la réservation le jour même parce que l'organisateur avait complètement zappé, pas trop cher pour les fauchés, par trop cheap pour les friqués, pas trop central pour ceux qui viennent en voiture, pas trop isolé pour les piétons, avec une hygiène impeccable pour les germophobes et une carte qui permette à ceux qui ont des restrictions alimentaires de manger. Ah oui, aussi, il faut que le service puisse être fait quand les gens ont faim et pas quand le cuistot l'a décidé. Et que ce soit bon. Et copieux. Et il faut, évidemment, que ceux qui le désirent puissent ne pas manger du tout. J'oubliais les claustro, les fumeurs et ceux qui ne tiennent pas en place : il faut qu'ils puissent bouger. Ah, et ceux qui assument moyennement leur présence là tiennent aussi à ce que l'on puisse discuter sans être collés à une table qui entende tout. Bref, ça faisait des mois qu'on cherchait à changer d'enseigne, et on est arrivé chez lui.  Au début, j'avais un comportement normal avec lui. Je lui passais des commandes, je discutais un peu, histoire de savoir si c'était possible qu'on continue de venir, si vraiment ça ne le gênait pas qu'on se manifeste à la dernière minute, qu'on soit un groupe hyper bordélique, etc. Pendant les réunions, de plus en plus, je m'arrangeais pour traîner au bar et les autres me faisaient souvent remarquer que j'étais extraordinairement souriante, ce soir. Et d'insister : Mais qu'est-ce qui t'arrive ? − Rien, rien, je suis toujours comme ça. Tu parles. Et puis j'ai commencé à chercher des prétextes de plus en plus artificiels pour aller lui parler. Il y en a eu de belles ! Je ne sais pas exactement combien de fois je suis allée lui dire que nous étions tous très contents de venir chez lui, qu'il était cool, son bar et qu'on était tous très contents de venir chez lui. Parce qu'il est cool, son bar, quand même. Et puis je suis revenue un autre jour. En terrasse, puisqu'il commençait à faire beau. Ça devait être en avril, ce qui signifie qu'il m'a fallu tout de même quelques mois pour trouver en moi ces ressources d'audace. Et puis à l'intérieur, mais avec un prétexte : je venais là pour écrire… et après avoir gratté dix pages, j'arrivais toujours ou presque à me faufiler jusqu'à lui.  À force de tourner autour du pot, j'ai (nous avons ?) fini par trouver d'autres sujets de conversation que le groupe et la joie que nous avions à venir là plutôt qu'ailleurs. Ça a commencé très doucement avec des conversations essentiellement culinaires. L'entrepreneuriat, les produits locaux, les produits bio (han, tu sais que j'en ai vendu), des tentatives de bitchage rugueusement accueillies (trop tôt pour les connivences négatives). Un jour, je lui ai dit j'étais prof de français et j'ai eu l'impression d'exercer le métier le plus hype du monde, parce qu'il est dyslexique. Il a commencé à me raconter comment ça avait été difficile de s'entendre dire qu'il était fainéant toute son enfance, en fait jusqu'à trouver la cuisine. J'étais tellement contente qu'il me parle de quelque chose de personnel ! Et puis, les dyslexiques m'ont toujours intéressée et attendrie. Réciproquement, j'avais l'impression que ça lui faisait plaisir que je sois ça, parce qu'il avait dû sentir que je l'admirais. La gloire fut de courte durée, puisque je venais de reprendre après un an d'arrêt et que j'étais en mi-temps thérapeutique dans un établissement où personne n'avait besoin de moi… un genre d'emploi fictif que j'ai d'ailleurs très mal vécu.  Qu'à cela ne tienne, les fois suivantes, il m'a demandé pourquoi j'avais été en arrêt. Je lui ai raconté mes problèmes de harcèlement, comme si ça n'avait tenu qu'à ça. Je n'avais aucune envie de lui parler de mon ex, de la rupture qui a mis deux ans à se laisser digérer. Nous nous sommes donc trouvé une passion commune pour la détestation de la hiérarchie et des profs en général. Il a dû se dire que j'essayais de l'endormir quand je lui racontais à quel point je m'ennuyais en salle des profs mais bon, il m'a fait part d'une malheureuse expérience dans l'EN. Il a failli être prof, lui aussi, mais de cuisine. Il a claqué la porte et il est allé travailler dans un milieu très lucratif. Et puis il a claqué la porte aussi. Marre de servir des produits de merde, ses convictions écologistes l'ont emporté. Mais bon, la dyslexie, ça revenait souvent, quand même, alors il a commencé à me parler de son fils, également atteint, lourdement atteint. Son fils ! Un grand gamin super mignon, qui passe des heures au bout du bar en fin d'après-midi. Je me suis longuement demandé pourquoi il n'était pas ailleurs. Il avait l'air de s'ennuyer follement… il avait l'air d'être en fin de Cinquième et jamais de devoirs à faire. Une femme venait le chercher tous les soirs, je me suis dit que ça devait être sa mère. Un jour, quand je suis arrivée, j'étais la seule cliente et il n'y avait que lui. Je lui ai dit bonjour, je lui ai demandé comment il allait. C'était justement quelques heures avant que je révèle ma profession − est-ce que ça avait un lien ? Après son départ, j'ai demandé à son père en quelle classe il était. En CM2. Waouh. Il a commencé à me raconter qu'il commençait à lui donner du fil à retordre, puisqu'il se tenait de moins en moins bien à l'école, ce qui le désarmait ; lui-même avait été ce gamin. Je n'ai pas osé poser trop de questions mais j'ai donné quelques avis sur la place des parents par rapport à l'école. Dans ma tête, je me disais qu'il n'avait rien à faire au bar tous les soirs, sans rien faire, que c'était catastrophique en matière d'éducation, qu'il fallait faire ceci et cela mais ce n'était vraiment pas mon rôle. Alors je me suis tue. Ç'aurait été si facile de m'engouffrer là-dedans… Le lendemain, je suis revenue et le petit − qui, du coup, est super grand − m'a fait un sourire immense et angélique. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais c'était magique. Lui qui a toujours l'air de s'ennuyer, de dormir éveillé, d'un coup, il avait les yeux qui brillaient et son sourire était absolument spontané, d'un naturel désarmant ! Tout son visage semblait animé. J'avais envie de l'adopter. Depuis ce jour-là, je l'évite. Ma frustration, que dis-je, mon écorchement de ne pas avoir d'enfants conjuguée à la tentation de me mettre le fils dans la poche pour mieux attendrir le père me terrorisent littéralement. Quand je le vois, je me glace. Un jour, plus tard, j'ai appris que sa mère état morte. C'est pire encore, depuis.  Malgré tout cela, j'avais encore besoin d'un alibi pour aller là-bas seule, alors je me suis mise à écrire chez lui. J'arrivais avec un énorme cahier, je mettais des écouteurs et, après avoir abondamment checké mon téléphone, je me mettais à gratter. Dans mon coin, je regardais ce qu'il faisait de temps en temps. Rarement. Ça m'amuse toujours autant, de le voir répondre à la question : « Vous avez quoi, comme vin ? »  Je pense que je ne m'en lasserai jamais. Je n'ai même plus besoin d'entendre quoi que ce soit pour savoir qu'il est précisément en train de répondre à cette question. Il lève les yeux vers le plafond, fronce les sourcils et se lance dans une improbable litanie, une récitation que nul ne peut stopper, parce que son regard ne se pose sur son interlocuteur que furtivement mais avec une acuité toute particulière, de sorte que personne n'ose lui couper la parole. L'index posé sur la tempe, ou presque, il explique, il explique tout avec une peur visible d'oublier le moindre détail, alors qu'il en fournit quatre fois plus qu'un caviste. Ses mains se lancent dans une chorégraphie aussi étrange que chirurgicale. Et il parle. Certains clients apprécient, ceux-là hochent la tête, échangent des regards satisfaits entre eux, l'air de se dire télépathiquement hum, bonne adresse, on reviendra avec Stéphanie et Armand ; ce sont ceux qui, pour commander une bière, partent sur une IPA cognac ou que sais-je. Ils ne boivent pas, ils collectionnent. Là, on est en plein cœur de cible. D'autres ont l'air complètement confus. Ils lèvent le doigt, ouvrent la bouche, essaient d'en placer une mais non, il n'y a rien à faire. Le monsieur ne débite pas que des boissons, il aime parler, aussi. Ils reviennent quand même, je crois.  La plupart du temps, je me contentais d'être là, sans le regarder directement. Déformation professionnelle : j'ai développé une capacité apparemment impressionnante à sentir ce qu'il se passe autour de moi et à utiliser ma vision périphérique. J'étais à cette table, dans le prolongement du bar, occupée à écrire mais toute mon attention de second plan était fixée sur sa présence. C'est comme ça que ça a commencé à virer un peu malsain pour moi. Cette sensation enveloppante d'être là où il était a commencé à devenir ma joie et ma sérénité. Il travaillait, il parlait avec d'autres personnes, il allait et venait mais j'ai commencé à me sentir en paix parce que je l'avais à portée de vue. Sans jalousie aucune, je le sentais vivre alentour et cela m'apaisait. Il va de soi que partout ailleurs, je me languissais d'y retourner.  Certains soirs, plus fréquents que dans d'autres établissements, le comptoir se peuplait de jeunes femmes aux décolletés pigeonnants qui, comme moi, se passionnaient pour le bio et le local. J'en soupçonne certaines de s'être senti des vocations d'œnologue. Elles étaient toutes beaucoup plus belles que moi, alors je me sentais triste. Non pas amère, mais triste. J'aurais voulu avoir leur beauté, leur bagout, leur légèreté et, sans les envier, je pleurais silencieusement l'absence de ces qualités en moi-même, dès qu'il était question de lui.  C'est qu'à ce stade, je n'avais toujours pas osé lui demander son prénom, que par ailleurs je connaissais, entre autres détails. La plupart du temps, quand je le croisais, chacun déambulant dans sa direction propre, ou bien quand il m'adressait la parole, je perdais tous mes moyens. Je sombrais dans une stupidité intense. Au bout d'un certain temps, je redevenais capable de tenir des propos cohérents mais combien de fois ai-je laissé de longs silences gênés, agrémentés d'un sourire des plus béats ? Si j'avais été belle, formidablement belle, j'aurais peut-être semblé moins cruche mais là… Combien de fois, dans le secret de mon appartement, je me suis perdue dans d'indécents moments de narcissisme, me parfumant, passant sur ma peau des crèmes, des beurres aux fragrances florales et sensuelles, changeant de tenue, me caressant l'épaule dans un auto-érotisme ridicule, mais combien de fois dans la solitude et le secret je me suis sentie belle ! Et là, face à ces inconnues, moi la fille aux écouteurs planquée dans le coin, la semi-autiste, celle qui gratte des pages et des pages au critérium, je me sentais quelconque, oubliable et, somme toute, invisible. Le parfum dont je m'étais enduite semblait avoir entièrement laissé place à l'odeur grise du tabac. Alors, je replongeais dans mon manuscrit, torturant mon pauvre personnage, épinglant ses bourreaux, disséquant ce monde où il me semble encore souvent que je n'aurai jamais de place, faute d'être si belle.  Il a fini par me demander, tout de même, ce que je faisais. Comme il est commerçant rusé et qu'il ne pose jamais de question intrusive à ses clients, il n'a pas formulé les choses ainsi. Il m'a demandé, plein d'un enthousiasme très surprenant, si je préparais mes cours. Je lui ai répondu que j'écrivais un livre et… il a semblé déçu. Poliment, il m'a demandé de quoi ça parlait. Je lui ai expliqué l'histoire en précisant que c'était un genre de roman de bonne femme parodique, très ironique. Il a eu un mouvement de recul, je n'ai jamais compris si c'était parce que le concept même de mon livre est critique et donc négatif ou si c'était parce que cela tournait autour de trucs de nana. En tout cas, il n'avait pas du tout l'air emballé. Je me suis sentie comme un alchimiste à qui l'on vient taper sur l'épaule en demandant : alors, tu fabriques de l'arôme de banane ? Mais quel beauf !  Qu'à cela ne tienne, il demeurait terriblement, irrémédiablement, véritablement, étymologiquement charmant. Cette histoire d'écriture m'a permis d'aborder des sujets différents. Un jour, je lui ai demandé si je pouvais lui poser une question personnelle. Il a frémi, son regard s'est assombri, je ne sais pas ce qu'il a redouté exactement mais ça m'a amusée. Je lui ai expliqué qu'un de mes personnages frôlait la mort et y prenait goût. Je voulais vérifier quelque chose. Alors je lui ai tout simplement demandé s'il avait déjà fait cette expérience. D'un coup, il a semblé être rassuré par ma question et s'est lancé dans un récit passionné. Il avait plein de clients à servir alors il s'interrompait et revenait, reprenait son histoire exactement où il l'avait laissée, chose rarissime chez lui. Son TDA/H non-diagnostiqué, quoique flagrant, semblait s'être envolé. Tout au long, il a planté son regard sombre dans le mien, avec cet air un peu fou qu'il a quand il déclame la carte des vins mais cette fois, ses yeux transmettaient toutes ses émotions, intactes et subtilement nuancées : la peur, l'amour de ses proches, le plaisir de vivre, les souvenirs de paysages somptueux, le stress de sentir que tout cela peut s'arrêter d'un coup, la terreur de manquer à son fils, l'émotion de sa naissance, la tétanie. J'étais happée par le récit mais ce n'était pas là que les choses se jouaient ; enfin, j'avais accès à son véritable regard. Voilà, cet homme avait cette couleur, cette saveur ; sa vie avait exactement cette intensité. J'avais l'impression que mon esprit se baignait à la source du sien, et j'aimais y nager.  Le coup de grâce est arrivé à la toute fin, quand il m'a décroché un : « Mais moi, j'ai vécu vingt vies, tu n'imagines même pas. »  Pour le coup, c'est ma vie qui a défilé devant mes yeux.  Ce n'est pas ce que vous croyez. Certes, il est toujours troublant, pour une femme surtout,  de voir, d'entendre, de vivre l'expérience d'avoir en face de soi un grand ténébreux qui sort une phrase mystérieuse, romanesque, surtout quand cette phrase semble être une invitation à poser la question qui, je l'avoue, me brûlait les lèvres. Le contexte commercial dans lequel nous étions amenés à nous côtoyer avait toujours accentué la barrière entre nous et d'un coup, il me proposait un passage. Évidemment, j'avais envie de lui demander ce qu'il avait vécu, tout ce qu'il avait vécu et en détails, j'avais envie de passer la nuit entière à l'écouter, une semaine de nuits blanches ne m'aurait pas fait peur même, mais je savais bien qu'il n'y avait pas de nuit entière à parler. De plus, quand je l'ai entendue, je me suis dit : « Il a dû en emballer, des minettes, avec cette phrase. » Pourquoi jouer les tombeurs avec moi ? Pourquoi me servir la soupe ainsi, j'étais déjà à genoux depuis des mois. Presque depuis la première fois que je l'avais vu. Je me décrochais la mâchoire devant lui, comme une imbécile heureuse. Il m'était même arrivé de passer deux heures à me demander si je pouvais y aller ou c'était trop, en dosant ma présence sur la semaine, alors que c'est juste le bar à côté de chez moi. N'avait-il pas vu qu j'étais déjà complètement acquise, dans le sens le plus absolu, le plus consternant… le plus adolescent ? Est-ce qu'il avait suffi d'un peu de concentration sur mon carnet pour le berner ? Non, ce n'était pas possible, il n'aurait pas eu ce regard inquiet quand j'avais parlé de « question personnelle ». Cependant, le pire n'était pas là. Il pensait impressionner qui, avec ce genre d'affirmation ? Quelle était donc cette vie qu'il m'imaginait ? La vie d'une prof de français qui passe ses soirées dans un bistrot pour écrire, qui avait dû passer du temps à lire − ce qui lui échappait complètement. Un truc chiant, terne, basé sur des expériences de seconde main.  Certainement un parcours ultra-rectiligne, alors que lui, lui il avait Vécu des choses ! Oh mon Dieu ! Je suis impressionnée… Et s'il s'imaginait ma vie ainsi, comment lui faire comprendre que ce n'était pas exactement le cas… ?  Comme j'avais pensé tout cela en moins de trois secondes, j'étais sous le choc alors je me suis figée. Je n'ai rien dit. Il a insisté. « T'imagines même pas. » Comprenant qu'il attendait vraiment une réponse de moi, je lui ai dit : « Okay. », avec un sourire un peu gêné. En trois secondes, j'avais eu envie de l'embrasser, de le harceler de questions, de le gifler, de partir, de rire et de m'effondrer. Tout cela simultanément.  La fois suivante, il y avait un peu moins de clients. J'avais mes écouteurs, mon carnet, plein d'inspiration et j'ai écrit douze pages en trois heures. Vers la fin, il est venu vers moi, m'a interrompue en me disant : « Alors, ça écrit. » Il avait l'air triste de ne pas être au centre de mon attention. Comme s'il venait de se rendre compte que les choses que je posais sur le papier avaient beaucoup plus d'intérêt et d'importance pour moi que ce qu'il se passait autour de moi. De toute manière, j'étais vexée. En plus, il avait déplacé ma table et j'avais dû me mettre en face du comptoir. Pas au comptoir, quelques mètres en arrière, juste en face de lui. Pourquoi avoir déplacé cette table ? Malgré tout, j'étais encore venue là comme un automate. Absolument dépendante de ce lieu et de sa présence. Il avait beau m'agacer, je me sentais physiquement mal de ne pas être là-bas, parfois. Souvent. Comme si le centre du monde était là. À défaut d'être un amant, un aimant. Faut-il regretter cette soirée ? En tout cas, il n'a plus été aussi chaleureux après. Il est devenu subtilement distant.  J'ai tenté de me sortir de cette ambiguïté et de la tristesse que je ressentais en percevant l'inversion des polarités. Parfois, je me sentais de trop. Nous discutions, il s'éclipsait et ne reprenait jamais la conversation. Il semblait subitement être devenu indispensable en cuisine, alors que le cuisinier et l'aide de cuisine étaient bien là. Je ne voyais plus se dessiner ses sourires de tout le visage, ces beaux sourires qu'il avait transmis à son fils. J'ai commencé à prendre mes distances. Je venais toujours, mais moins souvent et puis je partais parfois juste après avoir fini ce que j'avais à faire. Pour me sortir de ce guêpier, j'ai tenté de me concentrer sur ce qu'il semblait penser de mes activités. En d'autres termes, j'ai tenté de ne voir en lui que la pure fusion du hipster et du beauf. Et puis d'ailleurs, il n'y avait pas que cela, qui indiquait le beauf. Il avait beau m'avoir dit qu'il n'aimait pas les écrans, les réseaux sociaux et "tout ça", il avait un profil Facebook personnel, et des plus accablants ! J'ai mentionné le fait que je connaissais son nom… Eh bien vous savez comment, maintenant ! Les publications consistaient en une série de photos à la gloire de la cuisine… et de la moto. Oui. La motocyclette. Les commentaires ? Je n'ose les reproduire. Son Instagram ressemblait davantage à ce que j'avais perçu de lui. Beaucoup de mer, de paysages, de citations… Mais il y avait son compte YouTube ! Comment peut-on laisser traîner des choses aussi honteuses sur internet ? Cette vidéo, ancienne certes, composée d'une chanson un peu soul et de quatre portraits photographiques de lui, défilant tour à tour. Pfff… Lamentable. Et pourtant, tout cela, tout ce narcissisme au premier degré parvenait aussi à m'attendrir.  Un jour, au comptoir, j'ai vu traîner un flyer pour un festival. Une des animations proposait d'imaginer que la guerre éclatait chez nous, comme en 39. J'ai trouvé cela ridicule et je l'ai fait savoir ; de toute manière, je ne supportais plus de sentir mon discours se modifier en sa présence. C'était ridicule, après tout ; j'avais l'air d'une militante écolo alors que je fais mes courses chez Casino et que l'absence de tri sélectif dans mon immeuble a suffi à me faire retrouver de mauvaises habitudes sans pour autant me perturber plus que cela. Et puis, tous ces trucs de bobo me gonflent ; j'adore la bière, mais la bière belge ! En somme, ce jour-là, je me sentais me rebeller. Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre sortir de sa bouche un discours presque survivaliste. Lui, la guerre, il l'attendait dans les prochaines années. À cause du numérique et de la finance et des hackers et ça serait pas plus mal. Un scénario apocalyptique à la Mister Robot. Quand j'ai évoqué la série, il m'a arrêtée net : Monsieur ne regarde pas de séries. Okay… Mine de rien, en quelques instants, je me suis pris en pleine figure toute la colère qu'il ressentait pour la société, toute la difficulté qu'il avait à la gérer en se contentant d'actes constructifs. Il se cachait derrière une peur absolument fallacieuse pour espérer l'effondrement de la civilisation et le chaos. Je n'ai jamais cru aux scénarios apocalyptiques, d'ailleurs je pense que si l'apocalypse se produisait réellement, nous nous y accoutumerions très vite et serions vite repris par nos pensées habituelles, malgré les nécessités de la survie et la raréfaction du confort. En d'autres termes, je fais partie de ces gens qui pensent que la catastrophe ne sera jamais aussi catastrophique que cela et qu'il n'y a jamais de fin des temps. Alors je me suis sentie désolée pour lui ; un bref instant, je me suis sentie prisonnière de sa colère.  J'ai invité ma meilleure amie à me rejoindre là, un jour. Cette fille jouit de facultés d'observation et d'analyse des comportements hors-norme, alors j'avais besoin qu'elle me dépanne, parce que je ne savais plus du tout à quoi m'en tenir. Un soir, j'ai fait la fermeture, j'étais la dernière cliente. Il s'était lancé dans un récit sur ses grands-parents, leur arrivée en France, ses oncles et tantes, les échecs que certains avaient dû essuyer dans leurs activités professionnelles, la versatilité de la réussite et alors même que j'étais sur le départ depuis plus d'une demi-heure, il me retenait. Nous avons rentré la terrasse en causant et nous avons continué à parler devant le bar. J'étais étonnée qu'il prenne sur son temps pour poursuivre, j'étais flattée mais quand nous nous sommes quittés, au coin de la rue j'ai regardé ma montre : il était 0h32, soit deux minutes après l'horaire de fermeture prévu. Une autre fois, à la fin d'une de nos réunions, nous étions quelques uns à vouloir prolonger la soirée dans un autre lieu et j'ai pris mon courage à deux mains pour lui proposer de venir avec nous ; il a hésité puis décliné pour cause de marché le lendemain matin. Avait-il hésité parce que je lui proposais ou bien avait-il décliné parce que je lui proposais ? Le marché pouvait être légitime. Et puis il était très concentré sur ses projets, peut-être avait-il peur de glisser dans des distractions trop dangereuses, de retrouver de mauvais penchants. Qu'importe, je n'ai jamais osé réitérer ce genre de proposition. J'étais perdue.  Mon amie nous a observés. Elle a confirmé mon impression de stupidité. Elle a infirmé l'hypothèse d'un intérêt réciproque. « Il te parle comme un commerçant parle à une cliente habituée, rien de plus. » Je m'y étais préparée mais je me suis sentie triste, tellement déçue… Alors j'étais bel et bien ridicule, à avoir espéré qu'il y ait quelque chose. D'ailleurs, j'étais bien embêtée parce que je ne parvenais pas à écrire ailleurs. Mes tourments ont pris fin là, mais j'étais triste.  Pour en rajouter, je m'étais lancée, pour les besoins de mon livre, dans une série de stages tous plus foutraques les uns que les autres. Bienvenue dans un monde new-age, enchantée de vous rencontrer, madame la chamane ! J'avais beau y aller pour observer la rhétorique des participants, quand je lui en ai parlé, il a eu l'air dubitatif… mais s'est abstenu de tout commentaire. Sa réserve s'est trahie d'elle-même un jour où quelqu'un a parlé de câlinothérapie ; il s'est tourné vers moi et m'a dit : « T'aimes bien ce genre de trucs, toi, non ?! » Je me suis glacée. J'ai eu honte de découvrir qu'il pensait cela de moi. Je l'ai haï. Il n'avait rien compris de ce que j'avais pu lui raconter. Rien. Et il m'avait écoutée en se moquant silencieusement. Bah oui… la cliente excentrique.  Un peu pour le livre, un peu pour faire passer ma tristesse,  je me suis mise à fréquenter un temple bouddhiste. En fait, il était très bien et je m'abstiendrai de le critiquer en quoi que ce soit. Un soir, il y avait un cours sur le karma. La moniale a un peu parlé d'écologie et de consommation, de la charge karmique qu'impliquaient nos choix, y compris dans ces domaines. Puis, nous avons médité. En sortant, je me sentais seule et bien. Neutre. Silencieuse. Prête à accepter ce qui est en portant un regard bienveillant, quoiqu'un peu triste, sur tout. Un orage a éclaté juste avant la fin du cours, je suis repartie sous une pluie chaude et torrentielle. C'était comme si l'eau emportait avec elle toutes mes attentes, toutes mes projections. Les jours suivants, j'ai commencé à développer une véritable aversion pour les produits industriels. Je me suis mise à privilégier systématiquement les produits bio et artisanaux. Chaque déception amoureuse est l'occasion d'absorber ce que l'on a admiré chez la personne qui nous a déçus, afin de devenir ce que l'on aurait espéré découvrir en elle. Lui, il était la conformité entre les connaissance et les actes, l'engagement positif, discret. La pacifique proposition plutôt que la plainte stérile.  Dans mon furtif élan court-circuiste-bio-bobo-éco-responsable, je suis allée acheter des bières chez un caviste. J'ai trouvé, chose rare et précieuse, des Orval. Quelques jours plus tard, je lui en ai offert une bouteille, parce que c'est la meilleure bière du monde et que cela, d'une certaine manière, m'aidait à faire un deuil. Nous avions parlé de cette bière, qu'il ne connaissait pas. Il a eu l'air un peu gêné, j'ai fait mine de ne pas m'en apercevoir, mais ma curiosité a été piquée quand il m'a dit : « On goûtera ça, merci. » J'ai commencé à espacer mes visites. Avec le beau temps, nous avons cessé, temporairement, de nous réunir dans son bar.  Une semaine plus tard, à la faveur d'une main baladeuse, je découvrais l'ignoble vérité : il se tapait l'aide de cuisine.  Je me suis ouverte de ma découverte à deux personnes du groupe. L'une a eu l'air physiquement dégoûtée qu'il m'ait préféré une femme si insignifiante, au regard bovin, au charisme nul. De plus, elle a souligné la bêtise de la démarche : se taper son employée, quelle connerie ! L'autre m'a dit qu'il n'était pas étonné, qu'il l'avait senti mais il avait confondu l'aide de cuisine avec le cuisinier. Pour se donner une contenance quand je l'ai corrigé, il a souligné la bêtise de la démarche : se taper son employé(e), quelle connerie !  J'ai continué à y aller, pour écrire. Dans nos rares moments de conversation, mon ton avait changé, décomplexé. Je pensais à Solal grimé en vieillard, qui pénètre dans la chambre d'Ariane pour lui clamer sincèrement son amour et essuyer un refus. Puis, il revient vers elle, splendide, lui expliquer que puisqu'elle n'a pas su être sensible à sa belle déclaration, il va la séduire comme toutes les femmes. La vulgarité prospère là où est passée la déception. Le vieillard en moi avait été meurtri.  Un jour, je suis arrivée les yeux en larmes. Il m'a demandé comment j'allais. Bien, j'ai répondu. Tu pleures ? − Oui, mon ophtalmo vient de me faire une piqûre dans l'œil.− Ah bon, pourquoi ? − J'ai une dégénérescence maculaire. − Mais… c'est pas un truc de vieux ? − Si mais c'est précoce, chez moi. − C'est de famille ? − Non. − Ça vient d'où ? − Nan, c'est rien. − C'est arrivé comme ça ? − Non, c'est un accident de sexe. − Ah. Fin de la conversation.  Ce jour-là, elle était cliente, entourée de nombreux amis. Je ne l'ai pas reconnue, sur le coup. Elle n'était pas si mal que ça, maquillée.  À ce moment à peu près, j'ai rencontré un type, dans un autre bar. Ça faisait un mois qu'on se croisait, avec plaisir. On avait un ami commun. Il était intéressant, on rigolait bien ensemble. Ma meilleure amie m'a fait remarquer qu'il n'avait d'yeux que pour moi et qu'il essayait toujours de créer des apartés. Un soir, on a couché ensemble. C'était super. Après, il m'a annoncé qu'il était phobique de l'engagement et il m'a fait tourner en bourrique. Je ne suis plus sortie dans aucun bar pendant trois semaines. 

Isadora.

Isadora.

 

Claustrophobie existentielle

Le monde est vaste. L'univers plus encore. Et pourtant, dans ma vie, j'ai toujours manqué d'espace. Il y a eu de belles périodes pourtant, je m'en rappelle très bien. Des phases d'expansions où tout semble possible, où les limites s'effacent. Ces moments magiques où vous êtes en harmonie avec vous même, avec l'univers tout entier. Enfant, je me rappelle de ces champs où les haies et barrières étaient plus des accessoires de jeux que des frontières à ne pas dépasser. Le temps n'avait pas de prise. De belles rencontres plus tard, où l'alchimie était telle que que le mot symbiose semblait de circonstance. Le temps passe, on grandit. Le quotidien impose son rythme, la vie impose ses règles. Doucement, les habitudes se prennent. On fait avec, et on essaye de le faire bien. Mais la vie, c'est pas une histoire pour enfants. Il y a aussi toutes ces choses qu'on ne voudrait pas connaitre, auxquelles on évite de penser en imaginant ainsi éviter l'inéluctable. Au fond de soit, la crainte est toujours là, tapie dans l'ombre, parce que l'on sait. On sait que le monstre du placard existe bien. On l'a déjà vu à plusieurs reprises. On en repousse le souvenir, on retarde l'échéance. Et un jour, sans que l'on ne s'y attende, en tout cas pas plus ce jour là qu'un autre, ça arrive. Et le monde se contracte à nouveau. Les murs se rapprochent. Et cette sensation d'étouffement réapparait. Le cœur s'emballe, les émotions se déversent dans un flot incontrôlable. Cette boule au ventre que l'on avait cherché à oublier est de nouveau là. Est-ce la même ? Celle ci semble bien plus terrible, bien plus douloureuse que la précédente. Ce flot d'émotions renverse tout sur son passage. C'est l'esprit qui est chamboulé, et pourtant le corps lui aussi accuse le coup. Tout vacille. A chaque réponse de nouvelles questions, et la problématique exponentielle qui se développe alors ne laisse aucune chance. Introspection malheureuse, le problème n'a pas de solution. En fermant les yeux et en respirant profondément, peut être que ça ira mieux ? Les heures passent, les journées interminables se suivent et se ressemblent. La douleur est là, insupportable. S'atténuera-t-elle avec le temps ou s'y habituera-t-on simplement ? Cette plaie ne se refermera jamais complètement, comment le pourrait-elle alors que les précédentes ne l'ont jamais été. Et cette fois ci sera d'autant plus difficile que le rêve était sublime.   Foutue claustrophobie existentielle.  

Nephalion

Nephalion

  • Commentaires des blogs

    • si tu a toute ta vie travaillé avec des outils informatique, ne veut pas dire que tu ai enseigné avec, sinon tu connaîtrais le rapport du jeu dans l'apprentissage cognitif, le jeu est un tres bon outil d'apprentissage et si il passe par l'informatique ce n'est qu'un plus pour permettre a des personnes d’accéder a ce monde qu'elles ne connaissent pas toutes, dans l'insertion l'utilisation de plateforme ou l’apprenant peut "jouer" a refaire son cv sans aucuns risques de se tromper, lui permet déjà l’apprentissage des tre (technique de recherches d'emploi) et un apprentissage de l'outil informatique, et ce n'est qu'un outil parmi tant d'autres.......je pourrais faire le lien entre la pédopsychologie ou le jeu reste important pour apprentissage et le fait que la psychologie adultes et les méthodes cognitif d’apprentissage reste quasiment les mêmes mais ce serait un peu long   (je m'excuse d'avance si j'ai mal interpréter tes propos il me reste un doute j'avoue sur ce que tu a voulu dire...)
    • Bin c'est à peu près tout, vu que je fais très mal la cuisine, que le bricolage et moi ça fait deux, ou que de façon générale je suis fainéant comme une couleuvre. Mais merci quand même ! Non non, j'essaye en général de ne pas polluer mon blog avec l'actualité. Ce qui m'est plutôt facile, ne suivant pas cette dernière... Or quand j'ai appris que c'était Yann Moix qui avait sorti cette connerie, cela ne m'a pas étonné : j'ai eu le déplaisir en 2010 ou 2011 de déjeuner dans une brasserie parisienne où il mangeait aussi, à la table voisine, en compagnie d'un de ses potes. Ils allaient bien ensemble, tous deux arrogants, vulgaires, contents d'eux-mêmes : quelle joie de savoir que ce type est considéré comme un "intellectuel" de renom. Mais si tu veux une généralité facile sur les femmes, de 50 ans ou autre, ça doit pouvoir se trouver...
    • Que de cordes à ton arc : la plume dont tu nous régales, l'humour dont tu nous gratifies dans tes commentaires, et la musique.. What else ?   Sinon, " Gravity always wins " Toi aussi tu vas nous parler des seins en gants de toilette et des fesses en goutte d'huile des femmes de cinquante ans ?    
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