• billets
    155
  • commentaires
    1 273
  • vues
    154 073

Enfoui Hors l'Abri de Tes Nuits

Tequila Moor

59 vues

En quête de l'antique esprit de discorde, aidé de mains maladroites et d'un couteau rouillé, j'ai besoin de trouver quoi viander, afin que ce vieux maître puisse me reconnaître, j'ai soif de mon propre sang, pour qu'en un baiser il m'envahisse et l'épaississe.

Au loin, impérial, impérieux, j'entends son chant hurler : « esclave, ne prends pas peur, évanouis-toi en moi, je n'ai que ton souffle à perdre mais j'ai au moins cela, plus l'éternité pour t'étreindre, froideur de l'éther en promotion ».

Et, de cet ancien génie, je sais deux vérités : son verbe est Loi, son nom est Amour.

Quand sa voix s'élève, les faciès s'affaissent au sol : « mes martyres en devenir, ne vous battez pas pour être soumis, vous viendrez tous à moi, vos vouloirs ont peu de prix face à ce miracle, je suis le pinacle de vos douces chaînes, la fin ultime de votre règne ».

Il est le plus cruel de tous les proxénètes : pour lui nous subissons la sacrée prostitution, tour à tour l'enrichissant de nos passes au rabais, tour à tour pratiquant l'abattage pour ce tyran implacable, laquais qui se croient heureux dans cette soumission, ce divin racolage.

Il nous hante de promesses où abîmer nos vies, il nous coupe le souffle et nous laisse les paumes vides, il ne nous donne rien quand nous lui offrons tout. Seul sentiment reconnu comme valeur universelle dans nos sociétés, l'amour n'est pourtant qu'une chose flasque, un épiphénomène, un fourre-tout conceptuel, qui n'a ni âme ni corps ni énergie, ce qui n'empêche guère ses sévices.

Oui, fourre-tout conceptuel. Les âtres humains se comportent envers ce diable toujours de même façon, à l’image de Platon, ce qui s’est compliqué avec les progrès de la civilisation : parer l’amour de toutes les perfections, lui rendre hommage de tout ce qui est inventé et découvert dans le domaine de l’esthétique, de la philosophie, des délicatesses & raffinements... On passe des orateurs du Banquet à nos actuels rhéteurs qui vivent sur la bête en entretenant, même sans le vouloir, la confusion.

Car si ce démon existait vraiment, qu’il faisait exprès d’y participer ?

Or, aimer c'est se détruire la vie à l'aide d'un stupéfiant, persister à aimer c'est prendre un remède toxique afin de ne plus être dépendant. Aimer, c'est s'approcher d'un grand fauve, s'obstiner à aimer c'est vouloir le caresser en croyant pouvoir l'assujettir. Aimer, c'est à vif s'écorcher, continuer à aimer c'est mettre de l'alcool sur les croûtes en espérant cautériser.

Or, aimer c'est tout donner et ne pas savoir si cela suffira, car tout donner n'engage pas l'autre à accepter l'élan qui nous anime, en sus de ce qui est légué ; l'autre peut fort bien n'accueillir que ce qui est offert, avec reconnaissance : à nous de nous arranger avec nos émotions, qu'y peut l'autre si nous l'aimons ? Là est une haute duperie de l'amour, quand il accule à donner encore, même dans le chagrin de notre affection impartagée – sinon nous n'aimerions plus.

Certes, on le sait : et alors ?

Alors : au temps, c'est l'impossibilité de l'amour qui résiste le mieux. Ce sentiment se vendant sous forme d'excuse impossible, dont nos oreilles sont rebattues, qui sert à convertir, à convaincre, à séduire au moyen de discours commerciaux, programmes politiques, propositions sociales, œuvres à l'eau-de-rose, toutes choses semblables par ailleurs : du rêve falsifié, aussi évanescent que la petite jouissance sexuelle, même si celle-ci est un moment satisfaisante, étant justement apaisement du désir, et non manipulation continuelle de celui-ci.

Du rêve qui sert de supplément d'âme à des gens fatigués, du mensonge généralisé à la place de valeur plus fédératrice, de l'ersatz d'idéologie à défaut de cause commune… Vavounia, misère ! Pouvoir échapper pour toujours à ces bonimenteurs du sentiment, tous ces pickpockets de la dilection, ces quêteurs du romantisme frelaté !

Pourtant, il en existe un autre d'affect, souverain. Celui-ci, vampire, résiste bel et bien, et s'enracine tel le chiendent jusqu'à notre dévoration. Là, il s'agit de celui qui prend aux tripes, qui fait mal à en crever, le contraire des fleurs bleues et des petits oiseaux, celui qui deviendra la règle pour quelques maudits, en ces temps incertains où l'on sait blablater sur le sujet, mais où on ne sait plus aimer.

Partant, j'ai conscience au présent d'écrire ces mots du fin fond d'une des cellules du despote. Feu de courte paille, ou encore suprême tromperie, l'amour est ce qui nous souffle que l'on a tort quand on dit ne pas aimer.

Alors, à qui le sait : je demande pardon pour la haine dépeinte en substance, je demande pardon pour ces semailles et sa semence, pardon pour un vœu d'envieuse défaillance. Alors, à qui le veut, je demande l'absolution de nos rêves usés, de mes fantasmes psychédéliques, de tes cauchemars anamorphiques : demande aussi réparation des bouteilles consignées, des téléphones portables, du médiocre dégoût, du tout à l’égout.

À toi, mort : je gis et crie et prie ainsi, enfoui hors l'abri de tes nuits.

 


1 personne aime ça


14 Commentaires


Invité Aspasia

Posté(e)

Là, je dois dire que tu m'impressionnes. Ca me parle tellement. Enfin très beau texte, le meilleur de tout ce que j'ai pu lire venant de toi, je pense (parce que j'ai pas tout lu, vu le nombre de billets). J'ai lu avec un air absorbé, comme médusé, au point de ne pas répondre au téléphone !

Je te rendrai ton lapin ! En attendant, poste s'en d'autres des comme celui-ci.

Demain au bureau, tu seras lu et pas vu à ton insu :)

J'oubliais, VIVRE, C'EST AIMER !!!!

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire
Invité Nina_

Posté(e)

Tu ne m'aimes pas, mais je tiens à te dire quand même que ce texte est beau...

Pourtant que serait la vie sans amour, dis moi ?

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire

Tu ne m'aimes pas, mais je tiens à te dire quand même que ce texte est beau...

Pourtant que serait la vie sans amour, dis moi ?

Tu t'accordes beaucoup de place dans ma tête, mais merci pour le compliment.

Je suis incapable de répondre à cette question. Et plus le temps passe, moins ça éveille mon intérêt : il arrivera bien un moment où ça n'aura plus de sens, donc autant prendre de l'avance.

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire

Là, je dois dire que tu m'impressionnes. Ca me parle tellement. Enfin très beau texte, le meilleur de tout ce que j'ai pu lire venant de toi, je pense (parce que j'ai pas tout lu, vu le nombre de billets). J'ai lu avec un air absorbé, comme médusé, au point de ne pas répondre au téléphone !

Je te rendrai ton lapin ! En attendant, poste s'en d'autres des comme celui-ci.

Demain au bureau, tu seras lu et pas vu à ton insu :)

J'oubliais, VIVRE, C'EST AIMER !!!!

Quand on a le cerveau qui se ramollit, et la majorité de son temps consacré à de l'esclavage de luxe dans le domaine du tertaire, on n'a pas trop le temps pour écrire de belles envolées lyriques comme celle-ci : les trucs imbitables, c'est moins dur, donc va falloir t'habituer. Mais merci. ;)

Par contre, comme je ne bossais pas ces derniers temps, tu trouveras peut-être des trucs qui te plairont, ça dépendra de tes goûts... En général, je suis plutôt axé faits divers ou bizarreries de la vie, évitant les thèmes imposés genre l'amour, la mort, et la pizza 4 saisons, mais sait-on jamais !

Concernant ta maxime écrite en majuscules, je suis content pour toi, mais ne me sens pas vraiment concerné....:hi:

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire
Invité Aspasia

Posté(e)

Je pensais bien que tu avais un fond de surréaliste en puissance, avec une touche de Dali quant à l'estime de soi et le côté artistique de la chose. Ma foi, à chacun ses chaines.

AIMER C'EST APPRENDRE A MOURIR.

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire
Invité Aspasia

Posté(e)

Haha "Chien chauve." Mais c'est tout toi (le style). L'accent est superbe. Merci

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire

De rien. Me causer de mon "estime de soi", c'est à mon avis équivalent au fait de me considérer menteur. Or généralement, ça arrive au moment où j'essaye d'être sincère. Dans ces cas-là, il est inutile de continuer plus avant. En fait, faudrait que je mente tout le temps, ce serait plus simple. Je ne sais pas comment font les gens comme toi pour évaluer de manière aussi sûre cette "estime de soi" chez les autres : tu serais à leur place, tu n'appelerais pas ça "estime", mais peut-être "déformation dévorante de ton propre reflet". Ceci étant valable également dans les phases de "mésestime de soi", qui sont légion, et pourrissent autant la vie que les phases de soit-disant "estime". Mais bon, du moment que Dali était un génie, c'est une bonne chose.

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire
Invité Nina_

Posté(e)

Tu ne m'aimes pas, mais je tiens à te dire quand même que ce texte est beau...Pourtant que serait la vie sans amour, dis moi ?
Tu t'accordes beaucoup de place dans ma tête, mais merci pour le compliment.Je suis incapable de répondre à cette question. Et plus le temps passe, moins ça éveille mon intérêt : il arrivera bien un moment où ça n'aura plus de sens, donc autant prendre de l'avance.

Toujours aussi acerbe,on dirait ! Mais je reste persuadée que ce n'est qu'une façade .Bonne journée

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire
Invité nietzsche.junior

Posté(e)

" en quête de l'antique esprit de discorde, aidé de mains maladroites et d'un couteau rouillé,"

je la met de coté .. une belle accroche ..

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire
Invité Aspasia

Posté(e)

J'espère que tu n'as rien pris de personnel, Tequila Moor. Je plaisantais et voulais surtout voir ta réaction. Je m'excuse si tu t'es senti agressé.

Par contre, même si je ne suis pas d'accord avec toi au sujet de l'amour, je réitère la qualité de ce texte.

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire

C'est vrai que je l'avais mal pris, excuses acceptées. À mon tour de te présenter les miennes pour ma première réponse à ton appréciation, elle était un peu cavalière, et t'a sans doute incité à plaisanter : je n'ai eu que ce que je méritais, finalement. :)

Concernant le sujet de l'amour, il ne s'agit pas d'un véritable désaccord, disons que je trouve l'association "vivre c'est aimer" et "aimer c'est apprendre à mourir" trop artificielle, et également utilitariste : ça sonne comme des maximes de sagesse que tu utiliserais pour donner un sens à l'amour, pour l'encadrer entre la naissance et la mort, en lui donnant de l'importance.

Or, tu pourrais simplement dire "vivre c'est apprendre à mourir" et tu n'aurais nul besoin de l'amour pour cela : car même si je suis d'accord pour dire que l'amour apporte une intensification de la vie, qu'il développe notre monde intérieur, et nous fait prendre conscience de la valeur des choses rares et fugaces, il n'est qu'un sentiment parmi d'autres choses à vivre.

Sinon, pour résumer rapidement un aspect de mon texte, je pense que l'amour est une force sauvage et asservissante qui résiste aux tentatives de rationalisations, aux tiennes comme à d'autres : donc bien entendu que tu peux suivre les principes que tu énonces, forgeant ainsi ta propre réalité, mais tu ne fais à mon avis que t'arranger avec le fait que l'amour existe dans ta vie.

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire

Créer un compte ou se connecter pour commenter

Vous devez être membre afin de pouvoir déposer un commentaire

Créer un compte

Créez un compte sur notre communauté. C’est facile !


Créer un nouveau compte

Se connecter

Vous avez déjà un compte ? Connectez-vous ici.


Connectez-vous maintenant