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Zinedine Zenith

Tequila Moor

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« - Excusez moi : vous avez laissé tomber quelque chose...

- Mon joli sourire j'imagine ? On me l'a déjà faite.

- Heu... oui mais "on" ce n'était pas moi, sinon je me souviendrais de vous !

- Certes, mais si je devais individualiser toutes les bouches assoiffées d'où sortent ces pauvres phrases, je n'aurais plus une case mémoire de libre... »

Cela avait démarré ainsi, par une drague bas-de-plafond. Fred n'était pas au meilleur de sa forme ces derniers jours – il y avait la chaleur de l'été pour l'accabler. Et surtout cette Coupe du Monde 2006 pour l'énerver prodigieusement. Aujourd'hui c'était la totale : la France jouait en finale contre l'Italie, dans sa banlieue les mots "allez les Bleus !" avaient remplacé les plus traditionnels "ça va ou quoi ?" et le drapeau tricolore revenu à la mode – sans l'aide de Le Pen – s'affichait jusqu'en face de chez lui, sur le balcon du voisin. 3 ans qu'il habitait dans cette ville-dortoir pour classe moyenne : venu là pour se rapprocher de sa future femme, il se morfondait depuis dans un logement trop grand pour lui, depuis que leur idylle s'était décidée à décéder en d'atroces souffrances. Pas très malin le Fred, parfois, au niveau de ses choix de vie.

Donc ce soir, pour échapper à : jets de pétard, conversations animées, incendies de poubelle, embrassades éthylisées, trompettes de pacotille, bagarres de rue, bris d'abribus, et autres joyeusetés que ne manquerait guère de provoquer la fin du match, quelle qu'en soit l'issue, jusque tard dans la nuit... Ce soir donc, il s'était préparé pour faire une sortie sur Paname, dans quelque bistrot fashion inscrit à son carnet d'adresses. Il n'avait sans doute pas assez d'argent pour se payer un studio dans les quartiers les plus select de Paris, mais suffisamment pour s'y cuiter au champagne de temps à autre, jusqu'à la fermeture de 5 H, les lendemains où il n'avait rien à faire. Et là, c'était vacances ! Alors ce serait le Harry's Bar, où Hemingway inventa un jour le cocktail Bloody Mary à la vodka inodore, pour feinter sa femme.

Fred y était arrivé vers 19 H, l'endroit curieusement désert pour un dimanche : quelques touristes anglo-saxons en famille, pas l'ombre d'un jeune requin de la finance, un couple de "bobos" discourant des ressemblances Royale-Sarkozy, aucun habitué au comptoir... L'effet finale jouait son plein. Mais une femme au bar : la mi-trentaine révolue, lectrice de magazines féminins chics sans doute, à voir sa ligne de corps forcée et ses muscles gagnés en salle de sport, jusqu'à la tenue sage-mais-sexy-aux-couleurs-gaies tant vantée dans les pages de ces journaux. Jolie tout de même, d'une beauté un peu passée, mais était-ce ses yeux ciel délavés, les tâches sur sa peau commençant à faner, ou son sourire ironiquement doux qui laissaient cette impression ? Il n'aurait su le dire. La seule chose à laquelle il avait pensé, en faux produit de banlieue inside, était : "elle est bonne ! si j'essayais de la brancher ?"

Le courage né du premier verre aidant, il se décida pour passer à l'abordage – avant que d'autres pirates plus aguerris pénètrent dans la taverne – tout en surveillant du coin de l'oeil le barman, au cas où ce dernier se moque... Il est vrai, le premier contact fut ardu, la dame étant dure à la répartie, heureusement elle ne le renvoya dans sa moitié de terrain qu'afin de s'amuser un peu : il avait maigri en début d'année, et quand il parvenait à cacher sa calvitie naissante par sa longue chevelure, pouvait faire illusion auprès de la gent féminine, avec son style mi-cool mi-timide. En fait, il avait appris à user de sa timidité comme d'une arme de séduction, ça faisait beau temps qu'il était moins impressionné par les belles femmes, en ayant rencontré beaucoup de par sa profession. Puis Fabienne s'ennuyait, aussi : ce qui aide quelque peu pour accepter de se faire accoster.

Ses enfants étaient partis la veille, une semaine de vacances chez son ex : elle vivait seule avec ses 2 fils, qui seraient ravis de voir l'ultime match de la compétition sur l'écran géant dernière génération de leur père. Elle aussi était fatiguée du football, de l'obsession que ça avait générée dans leurs têtes de piaf de 7 et 11 ans. Son samedi fut consacré au ménage, soir à un dîner entre copines, le dimanche à une grasse matinée méritée, après-midi à "prendre soin d'elle" comme on pouvait lire dans Elle – puis s'étant trouvé belle, Fabienne avait choisi de vérifier si elle savait encore faire gonfler les corps caverneux du prévisible désir masculin... OK, celui qui l'abordait maintenant s'y prenait comme un adolescent boutonneux, mais son regard rigolard lui rappelait ses fils, et un léger tremblement à la commissure des lèvres dénotait son manque de confiance en lui : pas si désagréable au fond. Il y avait d'autres points positifs : il n'était pas saoul, par contre plus jeune qu'elle. Il n'était pas grand – elle le dépasserait certainement en talons hauts – mais plutôt bien bâti : en bref, ça pourrait aller pour le moment, la soirée ne faisait que commencer.

La conversation démarra donc, elle attaquant dès le début, lui forcé de défendre, puis plaçant quelques contres, pour petit à petit que s'équilibre le jeu. De séduction en tout cas. Le football, ils en parlèrent peu après 20 H, quand la France marqua son premier but, quand le "bobo" mâle admirateur de Ségolène – il avait entre-temps allumé son portable dernier cri pour suivre le début du match – meugla comme un veau dans la salle... Sa joie fut comme on sait de courte durée, mais Fred en profita pour placer quelques bons mots sur le jeu à baballe au pied, incité par Fabienne qui commençait à relâcher sa pression, le laissant de plus en plus pénétrer dans ses 16 mètres. Ils parlèrent ainsi de l'après France-Portugal : du joli résultat de 4 morts à zéro en faveur de la connerie humaine, du fait qu'il pouvait y avoir des dommages collatéraux même au football, malgré les frappes chirurgicales des buteurs... En bref, ils s'amusaient comme le font les adultes, essayant de revigorer leur innocence perdue pour séduire l'autre, essayant de paraître de grands gamins dans l'attente de redevenir sérieux au moment de consommer.

À force de discussions, de plus en plus enjouées, de sous-entendus de moins en moins voilés, ils arrivèrent à vider la demi-bouteille de champagne que Fred avait offert : c'était leur dernier verre, et de plus en plus de clients entraient dans le saloon, apportant bruit de cow-boys et fumée de cigarettes. Fabienne, qui commençait à avoir les joues en feu, proposa d'aller faire un tour dans la vile lumière, pour profiter de la fraîcheur de la nuit, également avant que le match ne se termine et que l'endroit ne soit envahi de supporters égrillards. Fred, qui commençait à avoir l'imagination en feu, proposa de la raccompagner chez elle en taxi, avant qu'il n'y en ait plus un de libre, mais elle lui posa un index sur la bouche d'un air mutin... Il paya, ils partirent.

Il la laissait passer devant aussi souvent que possible, quand les trottoirs par exemple rétrécissaient : sans avoir des jambes véritablement superbes, Fabienne avait ce petit balancement des hanches qui hypnotise nombre d'hommes, et sa jupe mi-longue faisait merveille... Au bout d'un moment – finaude – elle le lui dit, qu'elle voudrait qu'il passe devant aussi, mais en tenant sa veste à la main, pour profiter du paysage à son tour. Il s'exécuta, plutôt amusé de la situation, et marcha à 2 mètres maximum devant elle pendant ce qui leur restait à descendre de l'avenue Opéra, en direction du Palais-Royal : ils continuaient à discuter, et souvent à rire.

Avant d'arriver place Malreaux, elle lui dit "stop ! c'est bon... tu peux revenir à mes côtés" : apparemment le test était passé avec succès, car elle lui souriait de façon coquine, tête légèrement penchée sur le côté, le regardant dans les yeux. Fred, se sentant proche du but, s'approcha doucement, prêt à s'emparer de ses lèvres. Elle se recula, juste un petit peu, puis ajouta qu'en fait, elle habitait à 2 pas : autant y aller, avant de devoir supporter les fans de football, même si on ne savait à quelle heure le match se terminerait. Les enfants absents, ils seraient certains d'être 2 tranquillement, dans l'appartement.

Qui était vaste, catégorie confortable : même si ce n'est pas du neuf, ça fait toujours plaisir de marcher sur un parquet bien ciré, en manquant de tout renverser, car on s'embrasse et s'agrippe en mouvements désordonnés, trop nerveusement. Et le lit aussi est vaste, et le corps de Fabienne également confortable, bien entendu. Les ébats démarrent, on sort les munitions de latex, se déshabillant – on se goûte, avec des bouches encore parfumées au champagne, goûte au parties intimes de chacun(e) : puis les mains s'activent, les choses sérieuses se profilent. Avec le cortège d'inhibitions qui en découlent : non pas par-là, oui mais pas tout de suite, attention ça fait mal, etc... Les corps qui se choquent "on the rocks", qui s'apprennent et s'imprègnent : ou presque. Puis l'un(e) ou l'autre accélère le mouvement, ça s'enfiche ou s'enfile du mieux qu'on peut, tout devient pulsation, avec des ratées évidemment, comme en toute première fois. Fred continue, ça pousse des petits cris, on ralentit, se parle, accélère – changement de position pour profiter d'une vue, d'un angle de friction différent, c'est laborieux. Le temps passe, on s'étale sur le lit biplace, puis on jouit si on peut : en tout cas, ça arrive à l'un(e) ou l'autre. Enfin on se repose... Routine des étreintes d'un soir : l'autre anatomie qui redevient étrangère, au contraire de l'état amoureux où elle reste familière. Enfin on parle.

« - Alors, heureuse ?

- Un peu, moyen moyen. Ton sexe est à ton image : costaud mais petit.

- Heu...

- Je plaisante ! Evite juste de poser des questions idiotes, d'accord ?

- C'est que justement, je complexe, héhé.

- Pauvre chou, va... Et si je le prends dans ma bouche, ça te rassure ?

- Oui... aïe !

- Cela va te revigorer... C'est mieux là ?

- Là oui...

- Comme ça alors... Hmmm. »

Et elle recommença. Et ils recommencèrent. En avant, en arrière, en envies réchauffées ou désirs secondaires. Cependant sans folie. Décidemment, même en remettant le couvert, ça manquait de passion – pas de profondeur, non, juste du zeste de réussite qui fait la différence : ce n'était certainement pas sur le gazon de Fabienne que Fred allait se métamorphoser en Zizou. Il y avait bien quelques bruits de feux d'artifice provenant du dehors, mais assurément pas pour lui. Au final, il lui resta comme un léger goût d'humiliation consolante car empli d'une tendresse tendue, comme quand enfant on récite une leçon pour faire plaisir à ses parents, alors que ceux-ci attendent la fin dans un silence d'indifférence polie. Veule valse où le vagin végète, où la verge vagit.

Passé minuit, elle lui demanda de prendre congé : curieusement, alors qu'il ne se sentait aucunement amoureux, son narcissisme lui commandait de ne pas partir. Il essaya de la convaincre, sans aller pourtant jusqu'à la supplier, de le laisser au moins dormir chez elle, puis devant son refus, qu'elle accepte de le revoir un autre jour. Il croyait encore que c'était lui qui menait le jeu, qui avait dirigé les opérations : il ne comprenait décidemment rien. Elle finit par le mettre dehors, gentiment mais fermement, sans le laisser se laver comme il demanda : elle devait se lever tôt pour aller travailler, alors ce serait bien maintenant qu'il soit gentil... Il ravala sa fierté et sa soif de douceur, et s'éclipsa devant la décision de l'arbitre : ça lui ferait au moins un point commun avec Zidane, quoique ce dernier soit parti du terrain la tête haute, après avoir vengé son honneur. Restait plus qu'à trouver un taxi, ou retourner se saouler.

Et voilà... Fabienne avait laborieusement pris son pied, Fred s'était vidé de son trop-plein existentiel, et un grand champion avait suivi sa voie : tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes – si c'est possible.

La France ?

Désolé, rien à foutre.


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7 Commentaires


J'ai failli passer mon chemin devant le titre, à cause de mon allergie au foot, mais je ne regrette pas d'avoir cédé à la curiosité. La dernière phrase est une chouette chute. :bo:

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J'y suis également allergique, au jeu à la baballe aux petons. C'est en fait pourquoi j'ai écrit ce texte, et pourquoi il se finit ainsi. :dev: Par contre j'aime bien "Zizou", aussi bien ses nom et prénom qui font une belle assonance, que le personnage qui décide d'entacher sa carrière au sommet de sa gloire, sur un coup de tête : je le trouve très littéraire. Et merci d'être revenue sur ta première impression. :sleep:

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J'apprécie moyen le jeu de mots sur son nom. :sleep: Surtout si c'est pour placer un truc aussi gros et moche qu'un zénith !

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Surtout si c'est pour placer un truc aussi gros et moche qu'un zénith !

Je regrette de te le dire, mais que ce beau mot ait été récupéré par des marketeux en mal de légitimité pour un banal hangar à vulgaires festivités ne doit pas entacher l'immatérialité première de son origine, ni sa grandeur. C'est comme si tu me disais que la déesse Athéna pue des fesses car une marque de slibards s'est accaparé son patronyme, ou que la déesse Nikê refoule des arpions car son nom est devenu synonyme de pompes fabriquées par des enfants-esclaves...

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T'as pas tort! J'ai tellement été lobotomisé de la cervelle que j'ai même pas songé une seule seconde au sens premier du mot... :smile2:

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ce n'était certainement pas sur le gazon d'Fabienne que Fred allait se métamorphoser en Zizou

laugh.gif Qu'il est con !

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Moyennement con, hein... :hu: Et je n'ai pas très bien compris d'où était venue cette élision, j'ai été corrigé ça, pauvre d'Fabienne !

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