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Jedino

Le suicidé

Vous n'avez jamais souhaité être immortel, comme éternel ? Eh bien moi, voyez-vous, mon problème est là : malgré ma persévérance, impossible de mourir. J'ai pourtant tout essayé, récentes comme anciennes méthodes. Je vous épargne les quelques détails morbides, mais les faits sont là. Pourtant, ce n'est pas la motivation qui manque. Parce qu'en réalité, vivre cent ans, deux ans, passe encore. Mais quand vous atteignez le millénaire, que vous avez plus que rêvé tourné en rond, et que la dernière chose qui vous amuse est d'essayer tous les moyens de mise à mort qui ont pu être inventées, l'immortalité devient un problème.

Alors certes, j'ai du coup eu le temps d'expérimenter tout ce que je pouvais imaginer expérimenter. Il est vrai qu'au début, tout cela est fort agréable, d'être à ce point libre de ne pas se demander s'il ne faut pas tout faire aujourd'hui au risque de ne pas voir le lendemain. Certes, je n'ai de fait jamais connu les regrets que vous pouvez avoir en fin de vie, quand vous sentez que quelque chose va bientôt lâcher. Mais j'ai eu au contraire le temps de faire le constat véritable qui s'impose : en réalité, j'ai beau vouloir faire ceci ou cela, ce ceci ou ce cela finit bien vite par se vider.

Ainsi s'installe l'ennui absolu, celui qui n'a aucun échappatoire, pas même la mort. Bien sûr, nombreux sont ceux qui m'argueront que je fais erreur, que je ne suis finalement qu'une personne sans curiosité et qu'eux auraient mille fois plus à faire que ce que j'ai pu faire moi. Admettons-le : un jour viendra où tout ceci s'épuisera malgré tout.

Rassurez-vous cependant : vous ne saurez jamais que cela existe et que vous auriez pu l'être. D'ailleurs, si vous me demandiez comment, je ne saurais pas vous dire pourquoi. J'ai en revanche eu plus d'une occasion de me demander pourquoi le "pourquoi" était la réponse mise devant le "comment", mais de ceci, vous n'en aurez rien à faire et c'est bien normal. Nous n'avons pas de temps à perdre avec les pertes de temps. Jusqu'au moment où le temps n'est plus à gagner, en tout cas. Mais cessons là ces répétitions inutiles car si j'ai toutes les heures qu'il faut pour les écrire, vous ne les avez pas pour les lire.

Certains iraient dire que l'éternité c'est long, surtout vers la fin. D'autres que l'éternité commence là où le temps s'arrête. Et d'autres encore, comme moi, que l'éternité c'est bien, surtout vu de loin.

Mis à part ça, je suis en route actuellement vers la limite de l'univers connu pour voir ce qu'il se trouve au-delà. Certains rêvent de voyager petitement à l'autre bout du monde, je me limite à l'univers. Chacun son domaine, je ne juge pas. Le pire étant que, si je finissais par trop tarder en vie, je risquerais de finir par avoir des réponses à vos questions. Sait-on jamais, il peut m'arriver de croiser quelques peuplades exotiques. Rien de bien exceptionnel, en réalité. Tout comme nous, banales créatures. Même si nous sommes uniques dans notre arrogance.

Tu l'auras donc compris : le meilleur moyen de finir dans l'ennui est de se fixer des objectifs, de chercher du sens. Lorsque tu te fixes des arrivées, une fois le chemin terminé, il te faut te redonner incessamment d'autres directions. Il est tellement plus simple de ne pas s'empoisonner l'existence avec cela. Cela, je l'ai bien compris. Mais, trop humain que je suis, je suis bien incapable de m'en détacher. Vous me direz, j'ai l'éternité pour m'y faire. Bande de cons.

Au fait, dernière chose : mortel, immortel, tout ceci tient du même combat. Se battre contre les heures ou leur absence, cela ne change rien tant qu'elles nous emprisonnent. Vivre libre, ce n'est pas vraiment vivre assez longtemps pour être libre d'achever sa liste de buts existentiels, donc se défaire des contraintes. Ce n'est pas davantage la fuite du temps, qui n'est que le sens contraire du sens de l'aiguille. Reculer l'heure n'est pas s'en soustraire. Non, si je devais considérer que la liberté est un sujet qui mérite d'être évoqué, que le temps l'est aussi, et si je devais en conclure que les deux sont ou peuvent être, ce n'est que par la négation et non par l'acceptation ou l'oubli qu'il est possible et raisonnable de vivre avec, ou plutôt sans.

Que je sois en vie dix ans ou dix-mille ans, cela n'a pas la moindre importance si du temps, je n'en ai cure. A quoi bon se contraindre par des rêves ou des préoccupations nécessaires comme le ferait un patron à l'égard de son salarié ? A quoi bon s'imposer une productivité minimale et se condamner, se damner, si elle n'est pas atteinte ? Ne soyez pas les tyrans de votre existence. Sinon, vous attendrez toute votre vie une rallonge sur vos heures comme vous attendriez une rallonge sur votre salaire. Mais il est du temps comme de l'argent : quand vous en avez plus qu'à satiété, vous ne pouvez plus faire qu'une seule chose raisonnable, à savoir le gâcher.

Jedino

?

S'interroger. Sur le temps, sur la vie, sur l'interrogation elle-même. S'interroger sur les raisons qui font que tout s'érode, que tout passe et se meurt, sur le sens unique de l'écoulement des secondes ou l'intérêt de terminer des vies pour en lancer d'autres. S'interroger sur toutes ces choses, et quelques unes à côté encore aussi. Dans quel but ? Assurément trouver des réponses, se rassurer, en somme.

Car, en effet, comment concevoir qu'une question formulée ne puisse pas admettre de réponse précise ? Il n'existe de problème que parce qu'il en existe une solution, telle une équation admettant un résultat. Pensée déterministe d'un esprit ô combien cartésien. Tout doit y être ordonné, bien à sa place : l'ordre vaut mieux que le désordre. Il est le seul que nous puissions comprendre, contrôler. Nous serions prêts à effacer des paramètres pour le permettre. La complexité ne mérite d'être étudiée que si elle se simplifie assez pour être appréhendée.

Et pourtant, nous ne nous comprenons pas. Que ce soit les autres, que ce soit notre personne, que ce soit même notre corps. N'est-il pas idiot que notre corps, notre personne, accepte sans s'insurger de se laisser mourir ainsi, bêtement ? Qu'il se soumette en toute heure, en tout lieu, à l'inéluctable continuité de notre échec ? Alors que chaque jour, depuis tant d'années, il se défend sans relâche contre les intrus voulant l'abattre. N'y a-t-il pas là un paradoxe ?

Certains l'éludent en donnant une suite à notre fin. D'autres la déposent dans un placard, pensant ne plus jamais la voir. Et les derniers s'y soumettent et s'angoissent de la pensée de ne pouvoir vivre assez. Alors que faire ?

Peu importe. Peut-être n'est-ce finalement qu'une erreur dans notre raisonnement. Mais cette erreur porte en elle une beauté, celle d'être universelle : que la vie commence après la mort ou qu'elle se termine avec, elle hante l'ensemble de nos cervelles. Ce n'est pourtant qu'une question parmi d'autres. Mais à l'existentiel, complexe par essence, il faut donner une réponse personnelle, à défaut d'avoir la réponse. Personne, cependant, ne se demande si la question elle-même mérite d'être posée.

En fait, toutes nos craintes découlent de ce que nous estimons certaines croyances comme véridiques : un événement qui commence doit se terminer ; un événement qui commence ne peut qu'aller de l'avant ; un événement qui existe doit consumer quelque chose pour continuer à exister ; ce qui existe est forcément fait de quelque chose ; etc. Ces lieux communs de notre patrimoine culturel, certains étant érigés au titre de lois et de principes, ne sont jamais remis en cause. Et pourquoi le seraient-ils ? Notre état et nos connaissances ne font que confirmer de jours en jours ces assertions.

Imaginons un peu. Prenons le cas d'un être qui, se savant en mesure d'être conscient parce qu'il est conscient, cherche à connaître le lieu où il évolue (afin, entre autres, de mieux le maîtriser). Puisqu'il ne voit aucun autre être ériger quelques lieux de culte à quelques divinités matérielles ou immatérielles, il lui paraît évident qu'il est le seul à en être capable. La conscience est ainsi définie comme étant la faculté à savoir que nous construisons des objets dits complexes. De fait, son raisonnement l'amène à se considérer comme étant le seul être doué de conscience. Un être qui serait en mesure de marcher sur la tête qui définirait la conscience de cette manière n'aurait aucune difficulté non plus à estimer qu'il est le seul à en être doué : en fait, cela consiste à faire d'une caractéristique particulière, singulière, la description universelle de la caractéristique. Autrement dit, cela a autant de sens que de définir le déplacement d'une chose comme étant uniquement la faculté à avoir deux membres.

La comparaison ne tient pas ? Vous avez raison. Transposons ce principe à une autre situation. Prenons le cas d'un être qui, cherchant à connaître le monde tel qu'il est (et non tel qu'il le perçoit), ce qui est louable, crée un système lui offrant la possibilité de s'en approcher. Prenons ce même être qui, à force de s'en approcher, a le sentiment qu'il touche de son savoir ce qui est : sa vérité particulière devient dès lors, pour lui, la réalité. Il le confond tellement que les deux termes ne sont à ses yeux que de vulgaires synonymes, remplaçables l'un et l'autre selon son gré. Prenez un tel être, prenez du recul sur sa façon d'être, et vous obtiendrez la même erreur de raisonnement que précédemment : d'une vision singulière qui est la sienne, il cherche à comprendre ce qui est universel ; l'heure d'après, il s'imaginera si proche de ce qui est qu'il fera de sa singularité ce qui est. C'est ainsi qu'arrive les malentendus et les maux, bien entendu : parce que j'ai raison, le tort est ailleurs, et il me faut amener à la raison celui qui a tort.

Prenez un peu de recul, et vous verrez : toutes nos constructions, toutes nos manies et croyances, tiennent de ce principe. Religion, science, philosophie, banalités et vies sociales : tout se résume à penser l'autre dans l'erreur à travers notre vision singulière, érigeant notre singularité, notre vérité, au trône de réalité.

Vous comprendrez donc pourquoi je me demande comment un philosophe peut prétendre éduquer un profane ; comment un croyant peut prétendre guider une personne ; comment un scientifique peut prétendre décrire la réalité ; comment un dieu peut prétendre nous conter ce que nous ne savons voir ; bref, comment quiconque, sinon par l'erreur, peut prétendre effacer l'autre sous prétexte d'un "moi" bien méconnaissable.

Tout cela n'est jamais qu'une intuition, la mienne. Bornée par ma personne, limitée par ma perception, mes croyances et mes connaissances. Mais je me demandais un jour pourquoi je devais considérer que j'allais mourir, comment je pouvais savoir que j'allais réellement mourir avant que ce ne soit effectivement le cas. Aujourd'hui, je ne le sais pas davantage, mais je sais au moins d'où cela vient.

Jedino

Je suis un philosophe

Je ne sais pas pour vous, mais l'affirmation "Je suis un philosophe" à tendance à me déconcerter. En effet, à quel moment peut-on dire, sait-on, en fait, que nous sommes, au sens fort du terme, un philosophe ? Est-ce parce que nous sommes parvenus à écrire une oeuvre à teneur philosophique, ou bien plutôt plusieurs ? Est-ce plutôt davantage un ressentiment, une sorte d'accomplissement qu'on estime avoir atteint et qui correspondrait à une définition plus ou moins claire de ce qu'il est ?

Il faut déjà définir ce qu'il est. Il n'est pas un sage, ou plutôt celui qui est en quête de sagesse, en tout cas en son sens moderne. Il est plutôt du côté de celui qui parvient à raisonner et conceptualiser selon une certaine rigueur. Autrement dit, un scientifique. Et il est vrai que nombreux sont ceux qui ont eu cette double étiquette. Je ne fais pas apparaître tous le champ des possibles, mais on comprend vite que le problème est de savoir ce qu'est être philosophe (pour cette personne).

Mais plus encore, ce qui me gêne, c'est cela : "Chacun est capable de philosopher, mais tout le monde n'est pas philosophe". Il y aurait donc différents degrés dans la manière de philosopher : celui qui, apparemment, fait de la philosophie basse, commune et banale. Bref, l'homme du quotidien qui se demande s'il est heureux un beau matin d'hiver, sujet à une petite dépression saisonnière. De l'autre côté, on peut trouver celui qui philosophe "à la dur", le spécialiste, l'homme capable de jongler avec des concepts des plus abstraits et métaphysiques. Bref, un homme qui tel un albatros voit le monde de loin et le décrit tel qu'il est.

En allant plus loin, on nous dit que la vraie philosophie, la sérieuse, est la deuxième, celle-là même qui est la plus éloignée de la vie et de ses événements. N'oublions pas ce principe d'objectivité qui est proportionnel à la distance prise avec la situation. Autrement dit, ce personnage exceptionnel, indépendant de toute situation, est plus à même de ne pas impliquer ses passions dans un exercice qui demande la raison. On voit là que ça ne tient pas : le fait même de se prétendre philosophe, en opposition à d'autres, est une auto-exclusion (pour ne pas parler d'un mépris sourd) de tous ceux qui sont en face. "Moi, je suis capable de raisonner (justement). Et donc c'est moi qu'il faut écouter".

Pourtant, quelqu'un qui est capable de prendre avec hauteur, avec philosophie, un drame de la vie ou que sais-je d'autres, n'est-il pas lui aussi un philosophe ? Parce qu'il a justement su prendre de la meilleure des façons ce qui pouvait l'être autrement, moins "heureusement". Certes, il n'aura pas écrit une "Critique de la raison pure". Certes, il n'aura pas davantage discuté longuement sur des concepts allant de la monade à la liberté. Et certes, il n'aura pas été débattre avec d'autres grands philosophes de toutes ces questions (?) là.

Mais si je peux me permettre un avis, philosopher ne consiste pas à se poser des questions sur tout. Non, c'est se poser les bonnes questions sur chaque chose, et seulement si elles se posent. Douter est le meilleur des ciments pour qui cherche à s'endurcir droitement. Il faut cependant veiller à ne pas y être excessivement d'eau, sinon l'oeuvre à construire ne tiendra jamais. Par mes lectures, par mes conversations, je me rends compte que nous aimons les concepts globaux, les idées, en un mot : l'abstrait. Pourtant, il me semble que le but premier de la philosophie n'est pas d'enfumer un sujet par d'autres concepts nouveaux, mais bien d'éclaircir ou de corriger ceux qui existent déjà. Autrement dit, c'est avoir une démarche utile et constructive devant mener non pas à savoir quel terme abstrait décrira le moins mal ce qu'on connaît, mais qu'est-ce qui, dans cette description, est vrai, c'est-à-dire au plus proche de ce qui est. Et c'est par cette recherche de l'être, et uniquement de celle-ci, que j'apprends sur qui je suis ou peux être, et non pas en discutant sur ce que pourrait être le monde, chose qui correspondrait à rêver de ce que j'aurais pu être si j'avais été, paraît-il, parfait.

Enfin bon ! Ne lisez pas trop sérieusement toutes ces choses, je ne suis pas un philosophe.

Jedino

La vie d'un autre

Ils m'ont empoisonné la cervelle avec leurs conneries. Regarde-toi, tu parles, te comportes et espères comme eux. Regarde toutes ces fantaisies malsaines qui dansent et courent devant toi. N'y vois-tu donc pas le malin ? Ma parole, tu es même tombé dans le social. Et pourquoi pas les aimer, non plus ? Où sont donc passés tes plans et tes rêves, ceux d'un avenir incendié, crucifié au pilori des bizarres ? C'est pathétique. Franchement pathétique. Tu comptais refaire le monde, et voilà que tu ne cherches qu'à faire ta vie. Une vie bien morne, condamnée à quelques quêtes ridicules typiquement animales. Où elle est, cette folie qui te caractérise ? Cette fougue qui te rend incompris ? Tout ça pour ça. Pour en arriver à une soupe de pseudo-combats passifs. T'aurais mieux fait d'être nihiliste. Vaut mieux ça qu'attentiste.

Et puis écrire ! Oh, écrire. Tu ne connais plus. Tu t'es trouvé deux ou trois velléités passionnelles, et c'en fait un décrochage. Une vraie tête de politique tant tu considères tes convictions. Et puis là, c'est quoi le programme ? Tu vas finir banquier, si déjà ? Quitte à s'enculer, autant y aller profond.

Mais écrire tu ne sais plus, abruti. Non, tu ne le sais plus. T'es pas fait pour ça, de toute façon. Ni pour ça, ni pour le reste. Juste bon à récurer les chiottes des relations. Hahaha ! Comme si tout cela avait de l'importance, crois-tu. Tu n'es rien de plus qu'un pion mouvant. En dehors, tu n'es pas même un souvenir. Au mieux, tu seras ce "mec", dans quarante ans, dont on ne saura plus rien, sinon qu'il était là. Un spectre, en somme. Et qu'il est vain, pour un spectre, de se penser vivant.

Tu sais quoi ? Débrouille-toi. Mais ne t'inquiètes pas, quand tu seras redevenu qu'une insignifiance, je serai là pour te passer la corde. T'as pas de quoi faire davantage. Et même ça, tu serais en mesure de le rater.

Au fait, j'ai pris soin de placer un flingue dans l'armoire. Au cas où t'aurais envie de reprendre un peu ta vie en main. Parce que si tu forces pas la mémoire des gens un peu, la seule chose qui restera, c'est qu'il ne restera rien. Quoi que, tu me diras, cela te correspond assez. Pauvre type.

Jedino

J'aime voyager. Voir tous ces animaux enfermés dans leurs habitudes se mouvoir chez eux, derrière les barreaux emmurés. Regardez bien ! Ne sont-ils pas mignons, à coasser et meugler ? Donc je me promène au gré des allées. Les refuges s'enchaînent et se ressembles tous. C'en devient monotone. Jusqu'au moment où l'un cherche à se démarquer, pensant là affirmer son rang : le voilà qu'il se lève, roucoulant plus fort que les autres.

Oui, vraiment, j'aime voyager. Cela permet de comprendre qu'on a beau en faire le tour dix fois ou mille, on parviendra toujours à trébucher sur une pierre qui traine là où il ne faut pas. C'est là une loi universelle. Franchement, je ne sais pas ce que je fous ici, ailleurs que chez moi. J'ai beau singer l'intérêt, je ne me convaincs pas.

Le prospectus me promettait même un dépaysement culturel ! Grand mal m'en a pris, j'y ai cru tant que ce n'était que des mots. Concrètement, voilà comment les choses se sont déroulées : je suis arrivé, je les ai vu, et j'ai compris. Nul besoin d'aller plus loin, l'affaire était pliée. Ils avaient beau mystifier leurs différences derrière des manières, ils ne faisaient rien de plus que bouffer, se démultiplier et mourir. Oh non, pas uniquement mourir d'ennui : ils tombaient à feindre la vie. Vous savez, comme les papillons qui, une fois sorti de leur isolement, se meurent peu après. C'est que la conscience a un prix, celui de comprendre qu'il n'y a rien à comprendre.

Glou glou ! Ola ! Ca existe encore, ça ? Et que ça glousse, et que ça pousse, et que ça t'en fait perdre la tête à en devenir chèvre.

Mais allons, je ne vais pas trainer, il me faut aller brouter. L'herbe est plus verte, là-bas, sur le pré d'à côté.

Jedino

Vroum ! Vroum !

Et qu'elle y va à fond sur la route, la pensée ! Et qu'elle y va ! Un petit tour sur soi, un deuxième, et ... Allez hop ! Oh que je le deviens, oui, que je le deviens ! Je le sens ! Je deviens génial, génial ! Plus vite, encore plus vite ! Je vais saturer, la voiture va quitter la voie ! Doucement ! Non, pas là, non !

Mais, où suis-je ? Oh ! On dirait un neurone. Oh ! Un autre. Non, ce sont plutôt des roues. Elles tournicotent, touc, touc ! Ah quelle vitesse ! Quelle beauté ! Tu entends, mon génie ? Nous sommes bientôt arrivés ! Nous y voilà ! Nous voilà chez nous, chez moi ! Tu as vu la taille de ce cerveau ? Avec ça, je serai plus malin qu'un dieu. Branche-le, veux-tu ? Accélère ! Je sens que les informations me manquent, me voilà affamé. Plus vite ! Je m'endors de ne pas assez voir, de ne pas assez apprendre. Savoir ! Savoir ! Où es-tu ?

Attention au virage ! Il ne faut pas le faire glisser. Et vlan ! Que je te casse un neurone idiot. Ecrasé comme un moucheron qui traînait sur mon chemin. Mon chemin ! Quel chemin ? Cerveau, où dois-je aller ? Guide-moi ! Aide-moi à poursuivre, aide-moi à prendre de la vitesse !

Toi aussi tu ne le vois plus, le décor ? Tout ceci est tellement factice. Il suffit de les faire rouler pour le faire disparaître ! Éphémère chose que la réalité ! Vroum ! Elle s'efface toujours davantage. Regarde ! Ce ne sont que des fils discontinus, dénués de tout sens ! Tu le vois, cerveau ? Ah mon intelligence ! Mon amour ! Que ferais-je sans ton talent ? J'aurais vécu mille ans de plus que j'aurais pu ignorer ce qui est !

Où sont les autres voitures ? Serais-je trop génial pour les autres, incapable d'être suivi par quiconque ? Tu entends ? Tu les entends ? Les démons ! Ils veulent nous voler notre savoir, nous égorger pour protéger la vérité ! Aide-moi, mon dieu ! Aide-moi à combattre ces fous furieux !

Attention ! Ils bloquent notre futur. Ils veulent nous piéger pour mieux nous digérer ! Je ne finirai pas dans l'intestin carcéral, déjeté par ces ignares ! Accélère donc ! Droit dans le mur de démons ! Exterminons-les !

Vroum ! Vroum !

Jedino

Les Luminaires

- OOOOOH LE MONSTRE ! OOOOOH L'ASSASSIN !

Il venait d'arracher sadiquement la tête du cafard. Il riait. Il riait fort. Il riait de son air supérieur.

- A MOIIIII ! A L'AIDEEEEE !

Le boucher s'installa avec joie sur le bas-côté, à l'occasion d'un petit rocher.

- Allons, calme-toi. Regarde, c'est tout à fait comestible. En veux-tu un morceau ?

- Je ne discute pas avec une chose comme vous !

- Vas-tu cesser tes jérémiades ? Personne ne s'intéresse à tes appels ridicules. Viens donc manger plutôt.

- JAMAIS !

Il continuait son festin, lentement, très lentement. L'horreur sur le visage de son camarade ne faisait que croître son plaisir à la dégustation.

- Dis-moi, pourquoi t'alarmer autant pour une simple petite bête ?

- Tu oses le demander ?! TU OSES ? Mais c'est un animal, c'est vivant !

- Tout comme toi et moi, en effet. Et donc ?

- Et donc ? Et donc il a souffert, il a dû sentir tes crocs répugnants s'enfoncer dans sa chair alors qu'il était encore qu'à l'agonie !

- J'aime ton humour ! Allez, installe-toi et raconte-moi.

Il s'installa, ne raconta pas.

- Alors, c'est quoi l'histoire ? Une fixation à la freudienne ?

- Vous voulez rire ? Je suis un végétalien, moi, Monsieur ! Je respecte la Vie, et celle-ci, avec un grand V !

- C'est beau, j'irais presque croire que tu y crois. Es-tu seulement sérieux ?

- Plus qu'il ne le faut !

- Pauvre homme.

Un autre cafard fuyait sur le côté. Il tendît sa main, manqua de le saisir.

- Eh mince !

- Arrêtez de les martyriser ! Je ne supporterai pas un autre acte barbare !

- Que vous faites l'enfant, dites-moi. Mais allez-y, expliquez-vous ! Que mangez-vous, si vous ne mangez pas la vie ?

- Les plantes ne souffrent pas. Il n'est pas bien honteux de se nourrir avec. Regardez ces animaux ! Regardez leurs yeux !

- Je dois dire que je n'ai rien vu. Mais je n'ai sans doute pas fait attention.

- Vous êtes sans coeur !

Un silence se roula sur l'herbe.

- Hop ! Te voilà, toi !

- AH NON ! POSEZ-LE !

- Donnez-moi une bonne raison.

- Regardez-le ! Il cherche à fuir, à quitter vos mains salies pour retrouver la vie !

- Je jure avoir déjà vu un arbre prendre ses jambes à son coup, ma foi.

- HERETIQUE !

- Ne tombons pas dans les insultes, je vous prie. Nous sommes au-dessus de ça, tout de même. Nous sommes des êtres humains.

- Vous êtes au mieux un sanglier ! Poilu et sans finesse.

- C'est cela. Mais donc, vous assumez parfaitement tuer des êtres vivants, du moment qu'ils ne poussent pas des cris, ne peuvent pas faire mine de se sauver et n'ont pas des yeux drôlement apitoiements, en tous les cas dans notre représentation ?

- Vous philosophez, et philosophez bien mal.

- Je ne soulève que l'hypocrisie de votre démarche, rien de plus. Assumez-vous donc ! Un organisme se nourrit d'organisme. Qu'il soit de feuille ou de poil, la différence n'est que dans le mensonge que vous cherchez à vous faire. Démontrez-moi seulement qu'un arbre ne souffre pas quand il est à moitié scié.

- Vous êtes écœurant.

- Bien assez pour accepter mon état et manger de la chair. Il existe une différence entre tuer et torturer. Demandez-donc aux carottes ce qu'elles pensent d'être scalpées, découpées en morceaux avant d'être dévorées! HAHAHA ! J'ai au moins la décence de le tuer avant de le manger, moi. Mais vous, vous ne pouvez pas affirmer qu'elle est morte. Il vous la faut bien, il vous la faut en couleur. N'est-ce pas ?

- Je ne soutiendrai pas votre position désuète et cruelle.

- Ah ! Le sentimentalisme !

Il se mit à arracher une herbe.

- Aïe !

Une autre.

- Aïe !

Et une autre.

- Aïe !

Et encore.

- Vous n'entendez pas leurs cris stridents ? Vraiment ?

Et encore.

- Ah mais... J'oubliais ! Ce ne sont là que des plantes. Insensibles. Dénuées d'émotions. Dénuées d'un joli cerveau bien moulé. Incapables de se mouvoir. Incapables de mimer ce que tout être vivant, absolument tous, recherche : survivre. Humain, trop humain, cela vous dit quelque chose ? J'ai de l'empathie, mais uniquement pour mon semblable. Les autres, ils peuvent bien être exterminés. Faites ce choix s'il vous plaît, mais cessez d'insulter la vie par votre bêtise. Si vous voulez justifier votre hypocrisie, assumez-le au moins et jouez de vos arguments égoïstes, mais ne tentez pas de faire verser une larme par la niaiserie. Car la Vie ne se résume pas à l'animalité. En réalité, elle n'en est ni le départ ni l'essentiel.

Jedino

- Bonjour, Monsieur. Vos papiers, je vous prie.

- Mes papiers ?

- C'est cela.

- Mais où je suis ?

- Au bureau des ressuscités, Monsieur. Il me faudrait cependant vos papiers, si vous le voulez bien.

Il tapote ses poches.

- Mais... Je... Il me semble les avoir perdu avant de mourir.

- Cela ne fait rien. Donnez-moi votre nom.

Il réfléchit.

- Je ne suis pas certain...

- Détendez-vous. Vous faites une crise post mortem. Allez vous asseoir sur le côté, juste là, et respirez tranquillement. Cela vous passera.

- D'accord.

Il va s'asseoir. Regarde autour de lui. Regarde fixement le bureau où le curieux personnage l'attend, impassible. S'étonne de ne voir personne d'autre. Ne s'en étonne plus. Puis, s'en étonne à nouveau : pourquoi lui ? Il retourne voir le Monsieur.

- Dites-moi, je peux vous poser une question ?

- Ce fût rapide, vous me surprenez beaucoup. Je vous écoute.

- Pourquoi suis-je tout seul ? Je veux dire, je n'ai rien fait de particulier dans ma vie, et des gens sont probablement morts en même temps que moi. Que je me retrouve là, sans personne pour m'accompagner, je ne me l'explique pas.

- Le bureau des ressuscités n'a pas vocation à répondre à vos interrogations existentielles. En revanche, le règlement m'autorise à vous répondre ceci : si vous êtes là, c'est que vous devez l'être. Si vous ignorez la raison de votre présence en ce lieu, c'est que vous vous ignorez vous-mêmes, car la réponse est en vous.

- Et en clair ?

- Réfléchissez. Il n'y a que ça. Avez-vous retrouvé votre nom, depuis ?

- J'y songeais justement. Si j'en crois ce qu'on m'a raconté, je n'ai rien à faire ici. Mais peut-être que je ne fais que l'imaginer, ce qui expliquerait pourquoi je ne vois personne mis à part vous, et ça justifierait d'autant plus ce bureau ridicule et banal que j'ai dû voir dix mille fois lorsque j'étais en vie.

- Réduction budgétaire, ce n'est pas de mon fait. La crise veut qu'il n'est pas nécessaire d'investir énormément dans un bureau où les clients sont pour le moins rares. Vous êtes le premier depuis mille ans, je dois l'admettre.

- Vous êtes en train de m'expliquer que vous êtes là à attendre statiquement depuis un millénaire que quelqu'un finisse par passer ?

- Précisément.

- Je ne sais pas si c'est vous ou moi, mais il y a quelqu'un qui est taré ou le devient, là.

Il retourne s'asseoir. Réfléchit. Se demande si ce n'est pas une blague ou une malencontreuse erreur. Ce ne serait pas la première fois, il en est convaincu. Une idée lui vient. Il va lui parler une nouvelle fois.

- Si vous ne pouvez pas m'expliquer pourquoi je suis ici, vous pouvez sans doute m'informer sur ce qui m'arrivera après vous avoir vu vous.

- Je le peux, en effet, bien que je ne sache pas grand chose à ce sujet. Je sais que je dois réceptionner les personnes qui viennent par ce chemin, et je sais aussi que je dois les inscrire sur ce registre. Vous devrez ensuite continuer par le chemin qui se trouve derrière moi. Là, vous trouverez une porte et vous aurez à la franchir.

- Et c'est tout? Juste une porte à franchir ? Et il va m'arriver quoi ? Je vais devoir suivre un autre chemin pour tomber sur un autre bureau bizarre avec quelqu'un à l'air sérieux qui ne sait foutrement rien ?

- Vous le saurez si je vous inscris et que vous y allez.

- Bon.

Ils ne bougent plus, chacun observant une direction différente. Il songe évasivement.

- Je crois que je l'ai retrouvé. Vous pouvez le noter ?

- Je vous écoute.

- Attendez. Une autre question, avant cela. Qui est noté sur votre liste, jusque là ?

- Veuillez m'en excuser, mais je ne peux pas vous répondre.

- Je m'en doutais. Solal. C'était ainsi que je m'appelais.

- Il me semblait bien. Hm. Vous pouvez y aller. C'est tout droit.

- Merci.

Il contourne le bureau, marche vers le chemin. Il jette un oeil sur le registre où le Monsieur vient de noter son nom, remarque que rien n'y est écrit. Une fois parti, le Monsieur prend le registre, se lève, et va le déposer sur le côté, au-dessus du petit et unique rocher visible. Apparait alors le texte qui suit, avant que le registre ne disparaisse :

Solal. Signification : "celui qui fraie un chemin". Comme prévu, arrivé strictement mille ans après sa dernière venue. N'est toujours pas conscient de qui il est. Des progrès toutefois par rapport à son acceptation de l'immortalité. Est reparti sans entrave par la porte. Devrait revenir bientôt. PS : il faudrait commander un nouveau bureau, celui-ci n'étant plus en état.

Jedino

De l'art du renouveau

Il était un temps où l'homme, à l'état de nature, gambadait gaiment dans la prairie. Il se montrait sautillant, souriant, aimable avec tous. Il n'avait de cesse de se faire pardonner, de demander à la bête si elle accepterait de mourir pour le nourrir, et ceci, avec grande tristesse. Bref, il ressemblait à un sage, capable de pleurer avec les arbres et de partager son logis avec les animaux.

Arriva alors en ce paradis le démon. Certains l'appellent femme, d'autres diable. Mais de ces histoires, laquelle croire ? Il existe une histoire qui voudrait qu'à force d'accumuler, que de l'habitude de garder pour plus tard ses quelques noisettes et racines, l'homme en serait venu à vouloir toujours le grossir. Ou plutôt, dans la mesure où il ne cessait de trouver des choses à stocker, il continua, et continua, jusqu'à arriver à un tas plus grand qu'il n'en aurait eu besoin. De là, bon observateur, son ami et voisin eut une semblable idée. Il constitua ainsi son propre trésor. L'histoire ne précise pas quand, elle n'en précise que le pourquoi : alors que notre premier homme constatait, malheureux, que sa réserve diminuait à force de consommer et de ne plus pouvoir rentrer autant qu'il y parvenait auparavant, il comprit. Il comprit, oui, le lien qui se faisait logiquement : si je suppose que la capacité à ramasser est limitée, et que je ne réussis plus à en ramasser comme autrefois, c'est que quelqu'un prend aussi par ailleurs. Difficile de savoir si toutes les autres hypothèses avaient traversé sa réflexion, il n'empêche que la bonne et évidente se présenta à sa conscience : voilà que son semblable lui volait ses biens. De là naquit la jalousie et, finalement, l'état de guerre.

Une bien belle romance, vous en conviendrez. Nous en arriverions presque à excuser cet homme et son raisonnement ô combien logique et innocent. Car, ne l'oublions pas, il n'avait nullement l'intention de nuire à l'autre homme, et ceci, même après son constat. Tout ceci manque néanmoins de nuance. Mais je vous laisse ici à vos opinions, et j'en reviens à mon propos.

De tout ceci nous en sortons un homme qui a ses vices, défauts et qualités. Une bien grosse dinde capable de voler sans plumes et osant toujours, malgré tout, se jeter dans le vide avec l'espoir d'y retomber droit. Et il est vrai qu'à mieux regarder son Histoire, elle ne manque pas une occasion de s'y réessayer. Preuve d'un courage et d'une naïveté dont nul autre animal ne viendra revendiquer le titre. Et quel bel atout ! Que celui de pouvoir se flatter avec joie en inventant et réinventant des qualificatifs pour imaginer et imaginer à nouveau son propre talent. Comme si, dans le fond, la construction la plus haute n'était pas à bâtir en dehors, par des tours imposantes, des ponts gigantesques ou des bateaux monumentaux, mais en-dedans. Est-ce un besoin de se rassurer ? De combler un manque ? Admirons toutefois la magnificence de ce travail tant le degré d'abstraction augmente à chaque époque.

Le plus extraordinaire tient peut-être dans l'intelligence de la démonstration, c'est-à-dire être capable de faire la preuve par une construction intellectuelle quelconque d'une idée par définition abstraite.

Je ne sais pas vraiment ce que vous pensez de tout cela, vous. Il est possible que ce discours vous ait horripilé au point d'en avoir cessé toute la lecture bien avant de tomber sur cette phrase-ci. En ce cas, vous parler alors que vous êtes absent est une aberration. Que voulez-vous, des aberrations naissent la science. Un jour, je le prédis, il fera sens de parler à quelqu'un qui n'est pas là.

Reste que pour le moment, notre homme se cherche. Il se cherche parfois tant qu'il finit par tenter de trouver quelqu'un d'autre. Et en effet, je n'ose m'imaginer un jour me lever et voir dans mon miroir que celui que je suis n'est pas moi. Je ne suis pas convaincu non plus qu'il soit meilleur de se trouver soi un jour. Imaginez un homme gentil et un peu niais qui, à l'occasion d'un petit événement insignifiant, finit par comprendre qui il est, à savoir un monstre. Folie! Crions-nous en coeur, effaçant du même coup l'épine que nous avons sous le pied. Folie ? Ou bien est-ce là plutôt de l'humanité ? Qu'est-ce que l'humanité, finalement ? Sinon ce que nous en faisons, en dessinant, chaque matin, une nouvelle esquisse ?

Je vous le demande une dernière fois : n'est-il pas curieux de parler de liberté et de se défendre par nos contraintes existentielles ? Faisant de l'homme, ce "nous", un bon-homme qui n'attend que le bon moment pour être mauvais. Mais peut-être ne fait-il que tenir à ce qu'il peut avoir, ou rêve d'avoir. Et il est paraît-il humain de défendre ce que nous avons et qui nous a été pris. Ou animal, c'est comme vous le préférez.

Je divague cependant. Vous m'en excuserez. Sauf si vous estimez que je vous ai pris excessivement votre temps. De fait, vous vous en défendrez. Que ce soit par la critique, le silence ou la raillerie.

Et vous, avez-vous déjà été en quête d'un homme durant votre journée ? L'histoire raconte que lui n'en a jamais trouvé. Est-ce qu'une existentielle inconsistance suffit à rendre absente toute présence ? Ola ! Je jongle avec des concepts compliqués. Voilà ! Je me suis perdu dans mon raisonnement. Vous n'en aurez du coup pas la conclusion.

Jedino

Et de cent

Paraît que j'ai le goût du morbide. Paraît aussi que je suis un con. Pour l'un, c'est mon côté artiste génial. Pour l'autre, il faut bien que les gens aient une opinion. Il paraît finalement beaucoup de choses, et probablement pas mal de choses vraies. Mais au fond, est-ce que c'est important ?

Je vais vous faire une confidence : autrefois, j'étais fou. Je me suis laissé convaincre que mes agissements et mes pensées tenaient de la déraison. Maintenant, je me sens en phase avec moi-même. Quelqu'un de normal, en somme. C'est vrai qu'à l'époque, il m'arrivait de menacer les passants avec une hache. Cela m'amusait. Voir ces petites bouilles passer de l'indifférence à l'attention la plus extrême pour moi. Comme quoi il n'en faut pas toujours beaucoup, pour exister. Parfois aussi, je déposais quelques lettres affreusement écrites pour rappeler, à terme, à mes voisins à quel point il est essentiel de savoir pourquoi nous vivons et comment il nous faut vivre. Croyez-le ou non, j'ai un côté pédagogue.

Après ça, je dois l'admettre, il m'est arrivé de faire deux ou trois bêtises. Par exemple, j'avais oublié un des couteaux que je porte constamment sur moi sur un rayon d'un supermarché. Le problème, c'est que je n'avais pas encore nettoyé le sang qui était dessus. Le hasard a souhaité que le même jour, quelqu'un s'en prenne à une des personnes qui y travaillait. J'ai donc été retrouvé et interrogé et, ma foi, dans la mesure où cela était "mon" couteau, nul ne m'avait cru innocent.

Depuis, j'ai compris. Il est mal vu et malvenu de rencontrer du monde en ayant des lames sur soi. Voilà pourquoi je les ai, à contrecœur, abandonnées dans mon sanctuaire. J'invite d'ailleurs des amis dans cet endroit où je me sens parfaitement bien. Je dois dire qu'il me ressemble. Il est un moi extérieur.

Nous avons, pour arriver à un tel résultat, énormément travaillé. Je ne suis pas certain que nous ayons réussi à obtenir ce que nous ambitionnions, mais peut-être étions-nous trop soucieux de bien faire. Mon côté brouillon résout mon problème de perfectionnisme. Par l'absurde, la décadence du sérieux, il m'a été possible de déconstruire ma singularité.

Soit. Qu'en est-il, alors, de ma banalité ? Il m'a fallu y travailler. De nombreuses heures. Des jours entiers. Perdre son être n'a rien d'aisé. Je ne voyais qu'une méthode, à ce moment-là : transformer l'être en avoir. J'ai donc cherché à obtenir, obtenir, obtenir. Et j'ai amassé, amassé, amassé. Des montagnes de biens, de satisfactions éphémères, de douceurs censées caresser mon âme (quand il ne faisait que caresser mon appétit). Tout ceci jusqu'au jour où je compris, d'une part, que ce n'était qu'une apparence de destruction. Je ne faisais que le dénaturer, sans jamais l'annihiler. D'autre part, qu'il existait un autre moyen d'y parvenir : lorsque l'inonder dans l'inutile ne fonctionne pas (et c'est là la méthode des faibles), il ne reste que la violence.

J'ai scrupuleusement, dès lors, déposé un morceau de moi chez chacun de ceux qui m'ont croisé. Je tiens à m'en excuser, ce n'est en rien contre eux.

Le plus ironique dans l'histoire, c'est qu'en cherchant à me défaire de mon âme, j'ai fini par la trouver. J'ai pu la toucher, la sentir, palper son élan. C'était magnifique. Magnifique, et très court. Nous revenons sans cesse de ces instants magiques. Pour retourner à notre état d'homme qui se cherche, qui en cherche, et n'en voit aucun.

Jedino

L'avant dernier

Juste parce que c'est l'avant dernier. L'avant dernier de quoi, me direz-vous ? Excellente question ! Bon, très bien, installons-nous, c'est l'heure des confidences.

Hier soir, je me suis installé sur un divan et j'ai répondu aux questions que me posait le psychanalyste, à savoir moi, ou plutôt mon autre moi qui parlait à travers l'enregistrement que j'ai composé. Il m'est ainsi possible de me confesser en toute sincérité, et ceci, dans une entière gratuité. Il ne faut cependant pas trop être regardant sur la pertinence des réponses retournées. Mais enfin, cela s'améliore.

Alors que j'allais me coucher, il ne s'arrêta pas, comme je l'avais prévu, de parler. Il se remit à discourir depuis le début, répétant incessamment les mêmes questions. Et là, une lumière s'alluma en moi : j'aurais pu y répondre mille fois, je n'en aurais pas plus appris. Rien, mis à part l'insignifiance d'y répondre. Mais cela fait du bien, de se sentir écouté, même de façon aussi étrange.

Car en effet, il faut bien s'écouter pour se répondre, et répondre pour s'écouter et s'enregistrer.

J'en suis arrivé au point où maintenant, je ne réponds plus et ne fais qu'entendre. Entendre mes jacassements incessants et changeants sur la vie et ses tumultes, sur ce que je serais ou ne serais pas, bref, sur tout ce que je peux conter d'inintéressant et de mouvant.

Il n'empêche, c'en est devenu mon petit plaisir à moi. Voilà pourquoi je me suis mis à enregistrer les autres aussi, de façon plus éparse, lorsqu'ils répondent à des questions que je leur pose. Des questions que je façonne idéalement bizarres. Ainsi, une fois rentré chez moi le soir, je me passe des questionnements divers et leurs retours curieux.

Vous auriez pu penser, me sachant grand amateur de blagues morbides, que je m'en serais allé divaguer au point de confronter les gens à leurs propos, un week-end ou deux. Mais en réalité, il me semble bien être condamné à avoir l'esprit affreusement sain. Veuillez m'en excuser.

Jedino

La pêche aux idées

- Ca mord, chez toi ?

- Ah non ! C'est mort de chez mort.

- On doit pas avoir de bol, aujourd'hui. Tu te souviens, l'autre jour, quand tu as eu la Peur ? J'ai bien cru qu'il allait nous sauter dessus. Féroce, la bête !

- Ouai, je me souviens très bien. Paraît que quelqu'un a déjà chopé la Liberté. T'imagines ?! Mais j'y crois pas franchement.

- Raconte pas n'importe quoi ! T'as vu le mec tout comme moi, quand il s'est pointé dans le village. Un foutu chanceux, moi j'te l'dis !

- Ouai.

Ils continuent dans cette ambiance de camaraderie. Se pointe alors le troisième.

- Salut les mecs !

- Salut ! T'as pris quoi comme hameçon, toi ?

- Alors ça ! Vous n'allez pas y croire. Vraiment ! J'ai du lourd. Du très, très lourd. Si j'ne rentre pas avec la Patience ce soir, je suis bon pour arrêter ! C'est que je suis mauvais, foutrement mauvais.

- Arrête donc ton suspens !

- Attendez, je vous sors ça. C'est bien mieux sous les yeux.

Il s'installe à la droite des deux autres. Il sort ensuite une boîte de son sac, boîte qu'il ouvre et qu'il tourne en direction de ses amis.

- Ma parole !

- Bonté divine !

- Eh ouai ! Je vous avais prévenu.

- Mon Dieu, tu sors ça d'où ? Admets-le, tu l'as fauché !

- Même pas ! Je l'ai hérité. Un parent éloigné qu'est mort, apparemment. J'ai reçu ça par colis, ce matin.

- Divine bonté ! Installe-toi, vite ! Faut qu'on voit ça en action.

Et il lance effectivement sa canne à pêche au loin, dans l'étendue noire de la Connaissance, nom du lac dans lequel nage tout ce qui se sait ou se ressent. Si ces savoirs ne peuvent s'échapper du lac, l'intrusion d'une canne crée une opportunité de sortie à ces choses, choses dont l'aspect change selon sa nature : avec l'évolution, les plus terribles cherchent à se faire discrètes et se confondent parfaitement avec la couleur du lac, tandis que les meilleures sont d'une éclatante blancheur. Parfois, elles se font visibles à travers le milieu aqueux dans lequel elles se déplacent. Mais l'essentiel de ces choses sont d'un gris banal, synonyme d'aucune anecdote à conter par la suite.

L'Espoir attend sagement au gré des vaguelettes. Tous les trois observent ce qu'ils espèrent qu'il va se passer.

- Ca mord ! crie le premier. Ca mord !

- Remonte-le, ajoute le deuxième.

Et le premier tire hors du lac un petit spécimen. A la couleur, ils comprennent que ce ne sera jamais plus qu'un autre Evenement Quotidien. De quoi s'occuper un peu, rien de plus.

- Fais pas cette tête, dis le troisième. Vaut mieux ça que que dalle.

Mais là, ce sont les deux autres qui semblent avoir attrapés quelque chose. Chacun se démène pour maîtriser sa prise et la remonter à la surface, bien à terre. Le deuxième parvient à l'extraire, le troisième une seconde après aussi. Une fois au sol, ils restent tous les trois encore étonnés : si la prise du troisième, la Sérénité, est d'un beau blanc, la couleur du deuxième est étrange. Jamais personne n'avait entendu parler d'une pareille chose. Ni blanche, ni noire, pas davantage grise : elle est d'un magnifique jaune or.

- Faut qu'on aille montrer ça aux autres ! suggère le premier.

- Ah non ! Hors de question. Elle est à moi, je ne compte pas la partager. Pas même du regard. D'ailleurs, je vais la ranger.

- Non, attends ! réagit le troisième. Si tu ne nous laisses pas en profiter nous aussi, nous l'annoncerons à ta place.

- Tu n'oserais pas ? Me faire ça à moi ?!

- Tu es tout à fait prêt à nous la confisquer, toi !

- Arrêtez ! crie le premier.

Ils se taisent tous. Songent. Réfléchissent d'un côté à comment le garder sans la partager, de l'autre à la prendre. Enfin, le propriétaire de la chose trouve une solution.

- Je sais comment régler le problème. En échange des moments que vous passerez à l'admirer, vous me payerez de quelques prises chacun, et à chaque fois.

Ils retournent chez eux. La nouvelle se propage rapidement. Et plus rapidement encore, du monde s'invite devant sa porte en l'attente de pouvoir, à son tour, prendre plaisir à regarder l'objet tant convoité.

Ainsi, le deuxième est devenu d'une richesse incomparable. L'intérêt grimpant, la splendeur des objets cédés aussi, accumulant de plus en plus de choses d'un blanc pur. Personne, pourtant, ne s'est préoccupé de quoi est faite la chose : seule son allure a compté. L'Illusion a donc, par son évolution, gagné le monde.

Jedino

La désolation du bonheur

Il était une fois un couple heureux. Ne voyez point de l'ironie de ma part, je ne suis là que pour conter.

Ils eurent évidemment beaucoup d'enfants, bien assez pour qu'ils s'en soient satisfaits. Beaux, jeunes, éduqués comme il convient : tous étaient parfaits, à leurs façons. De qualités, ils ne manquaient pas. Mais quoi qu'heureuse, cette sympathique famille restait modeste : les acquis ne devenaient pas religion.

Mais comme les histoires qui devraient se finir avec la joie et le sourire, il y arrive toujours le pire. Qu'est-ce à dire ? Sinon que tout soleil qui avance doit se coucher. Tout comme mes yeux qui, eux, sont fatigués.

J'allais d'ailleurs débuter à raconter ce qui doit l'être, quand l'envie de trouver une idée s'est égarée. Où ? Je ne le sais. Qu'importe !

Voilà que l'inutilité me gagne, et que je la transmets. Parle. Parle.

Les feuilles tombent. L'automne se promène. Promène-toi. Et tout ira. Oui, tout ira. Vers un après. Un après coloré.

Et ils continueront à aller comme il faut, à poursuivre dans cette existence chaque chose qui, jusqu'ici, leur a apporté du plaisir.

Allons ! Allons ! Un peu d'entrain ! Il est l'heure de se coucher, à demain.

Jedino

D'erreurs et de roc

Il était un nain qui, habitant sur les lunes,

Y verdissait gaiement courgettes, pommes et prunes.

Voyageur de l'univers, il était chez lui

Partout. Serait-ce donc son lointain monde qu'il a fui ?

Nul ne le sait. Mais, quand il a ici fini

De donner la vie, il retourne à l'infini

Retrouver un ailleurs qui l'attend en dormant.

Car, si en partant la paix y règne en chantant,

Ce n'est bien là que le temps de le voir allé.

Rapidement, le chaos s'y est installé :

Les fleurs luxuriantes donnent de larges ronces

Et les plaines se recouvrent des pierres ponces.

A son grand retour, l'ordre alors réapparaît.

Elle est, pour sa visite, ce qu'elle paraît,

Cette lune où tout ne fait jamais que sembler.

Tout le long, elle ne cessera pas de trembler

Que son terrible secret ne soit découvert.

Triste vérité ! Que celle cachée en vert.

Une journée et le voilà déjà reparti,

Ce nain qui a aimé vivre et s'est dégarni

Pour offrir aux autres une simple heure éphémère,

Heure sur laquelle il veille telle une mère.

Il est, cependant, joué par ses protégés

Qui, en son absence, se sont désagrégés.

D'abord une, elle chemine vite vers des plusieurs

Où les tensions précèdent toutes les terreurs.

Jedino

Jeu entre amis

- Tu comptes jouer bientôt, mec ?

- Putain ouai, on t'attend !

- Deux secondes ! Je réfléchis.

- Depuis quand tu sais réfléchir, toi ? C'est la vodka qui te rend lucide ?

- Connard !

Bref, voilà une sympathique soirée entre amis. A quoi bon vous la conter ? Vous le connaissez.

- T'es sérieux, là ? Tu joues ça ?

- Bah ouai.

- Tu te moques de nous ?

- J'en ai l'air ?

- Laisse-le donc jouer ce qu'il veut, merde ! S'il est con il est con, cherche donc pas.

- Va te faire !

Que voulez-vous, l'amitié s'accompagne de la vulgarité. Et la vulgarité, elle, d'une certaine sincérité.

- Bon, ça me fait chier. Je vais aller m'en griller une.

- T'en as marre de perdre ?

- Alors ça ! Bouge pas, mon gros. Je reviens t'entuber après.

- J'en meurs d'impatience.

Et il sort s'en griller une, donc. Cela lui laisse le temps d'apprécier le calme en cette soirée d'automne. Un peu plus tard, un type débarque et lui demande de loin :

- T'en aurais pas une pour moi, dis-moi ?

Il sort le paquet de sa poche, en prend une et la lui tend.

- Et du feu ?

- Putain d'assisté, ma parole.

Il vient s'accouder à côté de lui.

- T'es heureux ?

- J'te d'mande pardon ?

- T'as très bien pigé. Est-ce que t'es heureux ?

- Qu'est-ce que ça peut bien te foutre ?

- Simple question ! Déstresse.

Ils se taisent à nouveau.

- Bon ben, bonne soirée. Merci pour la clope.

- Ouai.

Il rentre, gonflé par cet abruti.

- T'as déjà fini ?

- Me fais pas chier, toi aussi. Et distribue, je compte bien te déculotter.

- Monsieur devient sérieux !

Ils jouent. Et ils jouent. Et pour un temps certain.

- Alors, est-ce que vous êtes heureux ?

- Qu'est-ce que tu fous là, toi ? Je t'ai pas dit de dégager tout à l'heure ? D'arrêter de me faire chier ?

- Non, tu ne l'as pas dit.

Il sort un pistolet, le pointe sur la tablée.

- On va calmer nos ardeurs, pour commencer. Bien, très bien. Maintenant, j'attends une réponse. Ou faut-il que je me répète ?

- T'es cinglé, mon pauvre. Va te coucher, ça nous évitera des emmerdes, à nous et à toi.

Il flingue le premier.

- Où en étions-nous, déjà ?

- Ouai, je l'étais. Jusqu'à ce qu'un fou furieux débarque nous faire chier, moi et mes potes.

Il flingue le deuxième.

- Y en aura-t-il un pour répondre correctement ? Ce n'est pourtant pas bien compliqué, il me semble.

- J'dirais comme ça que ça va. Que j'suis ni malheureux ni heureux, quoi. Que bon, de toute façon, on s'en tape pas mal vu que le but n'est pas d'être heureux, mais de s'accepter soi-même et de vivre au mieux selon ses convictions et envies.

Il flingue le troisième.

- Décidément, ce n'est pas glorieux. J'ai connu plus performant. Bon, le dernier, il en pense quoi ?

- Oui, je le suis.

- Bah voilà ! Enfin un qui comprend quelque chose quand on lui cause.

Et il s'en va, satisfait.

Jedino

Et je l'avais rencontré

Nous nous sommes rencontrés, c'était en septembre, peu après la reprise des cours. Je ne l'avais pas remarqué tout de suite. Elle paraissait timide, aimait se cacher. Peut-être cherchait-elle à m'éviter ? Mais ce ne fût pas le cas.

Elle m'avait d'abord causé quelques soucis. Je ne comprenais pas pourquoi elle prenait tant de distance avec moi. Certes, nous étions des inconnus, et comme tout inconnu, je méritais d'être traité comme tel. Certes, c'était moi qui l'avait abordé ainsi, au détour d'une rue. Se sentir agressée était peut-être légitime. Mais je savais, moi, que nous allions entamer une relation, parfois fusionnelle, d'autres fois conflictuelle. Je le savais, car je le pressentais : elle était la seule qui m'intéressait. Je ne pouvais donc pas me permettre d'échouer.

J'insistais donc au fil des semaines, prenant le temps d'apprendre à la connaître et de me faire connaître à elle. Elle me scrutait d'un oeil discret mais attentif, m'étudiant sous tous mes aspects alors que je me démenais pour passer du temps avec elle. En retour, je n'avais droit qu'à quelques petits sourires, ce qui m'attisait des moqueries sourdes de la part de ceux qui nous croisaient là. Pouvaient-ils voir ce qui nous séparait encore ?

Nous voilà arrivés néanmoins en novembre, après deux mois à nous tourner autour. Jamais tu ne t'étais plainte de ma présence, et jamais je ne t'avais reproché de vouloir aller à ton rythme. Je te suivais aveuglément, te faisant confiance en tout point. Pourquoi ne serais-tu pas à même de nous mener là où nous devions arriver ?

J'ai fini par accepter tes humeurs, tes manies qui me font tant de bien. Parfois, je me demande si tu sais à quel point j'ai besoin de toi, si tu as conscience du bien que tu peux me faire par ta simple existence. Je ne le saurai probablement jamais. J'espère cependant que nous continuerons longtemps à nous entendre comme cela, la laverie de mon coeur, car ce serait me perdre que de te perdre. Que ferais-je si tu venais à disparaître ?

Jedino

La boîte de filles

- Allez, dis quelque chose !

- ...

- Fais au moins semblant ! Un geste, si tu veux !

Il tire au même moment sur la ficelle en haut à gauche, faisant bouger son bras.

- Ah ! Enfin ! Je te reconnais bien là : une vraie taquine !

Il se lève, va se chercher à boire. Il la regarde, esquisse un sourire. Qu'elle est belle, se dit-il, heureux. Il n'aurait pu rêver meilleure femme. Il revient s'asseoir.

- Je repensais à notre premier voyage. Tu te souviens ? Quand nous étions partis ensemble, oh pas très loin, mais bien assez pour se sentir ailleurs ? On faisait encore jeune, à cet âge-là. Regarde-nous maintenant ! Qu'importe. Tu as soif, toi ? Je n'ai pas songé à te le proposer, excuse-moi. J'ai la tête un peu ailleurs, ces derniers temps. Où as-tu mis la tienne, à ce propos ?

Aucun changement dans la situation.

- Tu ne me facilites pas la tâche, vraiment. J'ai retrouvé tous les morceaux, sauf celui-là. Tu vas me dire que c'est ma faute, et tu n'as pas tort. Je n'aurais pas dû m'énerver ainsi et jeter dans tous les sens tes membres. Tu n'aurais pas dû non plus me mettre en colère, tu sais. Tu me comprends, je pense ? J'ai jamais été de caractère facile, faut se l'avouer. Mais là, tu as exagéré. Attends, ne bouge pas ! Je crois m'en rappeler.

Il se lève, prend la porte sur la gauche, sort à l'extérieur, et va fouiller derrière un gros buisson. Effectivement, je n'ai pas regardé là-dessous, se reproche-t-il presque. Et effectivement, elle se cache là, très sage, le visage presque doux. Loin, très loin, du visage accusateur qui l'avait menacé hier de le quitter. Il revient à l'intérieur.

- Hey ! Tu la reconnais ? Bien sûr ! C'est toi. Ah ! Je suis content, tu es à nouveau entière.

Il place la tête sur le haut du corps.

- Tu es tout de même mieux ainsi.

Il se lève, va dans la salle de bain et en revient avec sa trousse de toilette.

- On va te refaire une beauté ! Comme tu as toujours aimé être. Ni trop, ni pas assez. Juste comme il faut pour me plaire. Une femme magnifique, dans le fond. Je ne sais pas si je te l'avais déjà dit. Mais je le pense, tu sais.

Et ils continuèrent à bavarder toute la journée durant, heureux tel un jeune couple. A l'arrivée des policiers, la semaine suivante, ils discutaient toujours autant ensemble. En effet, elle exprimait tant de joie, contait avec tant de conviction, qu'ils ne remarquèrent pas tout de suite qu'elle était seule à converser dans la pièce. Par la suite, elle ne cessera de se défendre contre les accusations, expliquant mille fois qu'elle n'y était pour rien, qu'elle ignorait ce qui était arrivé à sa copine et qu'elle n'avait pas même remarqué son état. Il avait complètement disparu.

Jedino

Elle me disait à quel point j'avais raison dans mes choix, que je devais poursuivre ainsi si je voulais réussir. Je me sentais grandi, enfin valorisé par quelqu'un. Vous savez, nous avons tous un peu tendance à créditer d'importance ceux qui semblent nous pousser à aller au bout de nous-mêmes, à faire confiance à ces personnes-là alors qu'elles peuvent être en train de nous tromper. Il est difficile de sortir de cet engrenage censé nous laisser dans l'illusion qu'il a effectivement de l'intérêt pour nous, qu'il se préoccupe vraiment de ce que nous souhaitons. Il manipule nos envies pour mieux contrôler nos désirs.

Va-y ! Va-y ! Pourquoi tu hésites ? Pourquoi tu ne te lances pas à corps perdu dans ce qui t'attire tant ? Tu sais que tu le veux, tu sais que tu le feras. Ne te frustre pas à le contenir, tu perds ton temps et ne fais que l'exacerber. Laisse-la... Laisse-la s'exprimer. Cette bête qui est en toi. Cette bête qui n'attend qu'une chose : se réveiller.

Il, elle. Je ne sais pas trop ce qui convient le mieux. Ce n'est pas tant que je ne sache pas à quoi cette personne ressemble, c'est simplement que je ne sais pas qui, de ces pronoms, reflète parfaitement ce qui m'a longuement convaincu de me dépasser. A vrai dire, je crois qu'il m'a réalisé, me libérant de toutes ces contraintes qui pourrissaient mon âme. Cela m'importait peu, au départ : comme chacun, je restais sceptique face à sa proposition, ne croyant pas en de telles paroles, en ces promesses qui résonnaient comme des mensonges. Je faisais erreur.

Ainsi elle a pris forme, dévorant les malheureux qui croisent sa route. Son atout majeur est de paraître endormie en dehors. Elle peut alors épier sa proie doucement, l'amenant dans un piège dont elle ne pourra s'extirper. Elle s'infiltre, pénètre les pores de sa conscience, et empoisonne de toute sa noirceur ce qui peu avant était encore en vie. Maintenant, ce n'est plus qu'une apparence. Une apparence qui masque l'agonie ineffable et inaudible. La sienne.

Elle m'avait expliqué que je devais guider les autres, que sans moi ils ne pourraient pas quitter cet état d'ignorance dans lequel ils gisaient depuis toujours. Elle me répétait chaque instant que j'étais l'élu, l'être choisi pour briser les chaînes qui les étouffaient. Que tout ça, je devais le faire. Grâce à elle, grâce à sa voix. Les amener sur sa voie, pour qu'elle se charge de les sauver. Je ne sais pas si j'avais raison ou tort de l'écouter, mais je sais qu'aujourd'hui je ne souffre plus de mes fautes : elle a complètement avalé mes souffrances en avalant mon âme.

Viens, approche-toi ! Ne crains rien, je suis le rédempteur. Abandonne-toi à moi et tu seras sauf. Refuse, et tu connaîtras l'éternel enfer. Celui du souvenir et du regret. Viens, que j'entre en toi ! Mon travail est de travailler pour toi. Tu es mien. L'un parmi d'innombrables. Je peux te chuchoter ce que tu ne sais, te montrer ce que tu ignores. Avec moi, tu ne rêveras plus de vérité : tu la prêcheras. Il te suffit de t'approcher. Lentement. Très lentement.

Jedino

De l'art de gouverner

Il est des gens comme des bêtes : un coup de trique et ça se remet en marche. L'autre stratégie, plus vicieuse et moins radicale, c'est d'aguicher la proie comme on appâte un poisson : une promesse, et vous voilà devenu prophète, homme à mener ses fidèles jusqu'à la Voie Sainte. Bref, il suffit de manier quelques tours de main pour arriver à ses fins.

Il est autre chose de chercher à vraiment faire le Bien. Celui des philosophes et des sages, vous savez. Bien pour tous, et tous par un. Autrement dit, il s'agit de trouver celui qui, par un hasard de l'expérience, en est venu à transcender son être avec une idée ô combien supérieure à lui. Un anti-dictateur, en quelque sorte, qui sait incarner les idées bonnes et les mettre au mieux en application. C'est d'un tel homme que je vais, ce soir, vous parler.

Notre philosophe-roi, comme nous pourrions le nommer, se levait ce matin tout à fait joyeux. En effet, il allait commencer aujourd'hui à répandre sa bénédiction sur tous les gens qui lui ont accordé sa confiance, et même, à ceux qui se sont méfiés de lui. Son altruisme naturel l'avait donc mené à réformer massivement toute la journée, et toute la semaine durant. Les gens l'acclamaient, et la confiance qu'ils lui louaient ne cessait de grandir.

Mais les pays voisins aux rois parfaitement installés commençaient à sentir les conséquences d'une telle réussite : les populations demandaient la même chose et le revendiquaient progressivement, les obligeant à sortir le bâton plus qu'à l'accoutumée. En outre, ils faisaient écrire par leurs journaux libres combien ce chef d'Etat était ridicule et sans éloquence. Ce personnage grossier, venant d'en bas, ne méritait pas son titre.

Le bien-être de son pays continua cependant à grimper. Alors ils prirent la décision qui s'imposait : une fermeture des liens qui unissaient autrefois les nations afin d'endiguer le mal et, surtout, de le réduire jusqu'à le détruire. S'il le fallait, ils iraient songer à désinfecter complètement cette plaie. Il suffirait pour cela de faire quelques exemples, et les troupes se mettraient en rang d'elles-mêmes.

Ils n'avaient toutefois pas tort : bien que sage, il n'avait pas l'élégance et la subtilité des hommes anciens. Il ne connaissait que la vérité de la terre et la saleté de l'usine. Il ne s'habillait jamais comme il faut, laissant les costumes à ceux qui avaient besoin du paraître pour arriver à taire le non-être de leurs actions.

Un jour qu'il rencontra ses semblables à l'occasion de l'ultime discussion avant la guerre, il refusa de revenir en arrière sous-prétexte de nuire à des carrières. Finalement, faute d'avoir été soutenu par autre chose que le peuple qu'il avait rendu heureux, le monde retrouva son état intermédiaire entre le pire et le meilleur, préférant rester dans l'incertitude que d'affronter le poids d'une certitude, fusse-t-elle positive. C'est pourquoi il termina son mandat devant un juge, condamné à avoir tenté de créer un déséquilibre profond dans le monde et à avoir sans cesse négligé la hauteur de sa fonction pour la railler de par son attitude.

Jedino

De la logique

- Tu l'as foutu où, du con ?

- Elle était juste là...

- J'te demande d'y garder un oeil cinq minutes, cinq foutues minutes, et t'es capable de merder ! C'était pas compliqué : simplement poser tes deux putains d'yeux sur la gonzesse morte !

- Bah, à ce sujet... Si elle n'est plus là, c'est que...

- Elle était morte.

- Sûr ?

- Sûr.

- Tu crois que c'est une morte-vivante, du coup ? Parce qu'on ferait bien de se barrer vite fait, dans ce cas ?

- Arrête tes conneries et suis-moi, elle doit pas être bien loin.

Ils se mettent ainsi à chercher le corps de la morte. Le problème, c'est qu'après dix minutes à balayer les alentours, ils n'ont rien trouvé. Plus aucune trace. Il avait fait attention, pourtant, et il s'était assuré qu'elle ne respirait plus. Et avec une balle dans la cervelle et l'autre dans le coeur, cela ne pouvait pas être possible, qu'elle ait finalement survécu.

- On ferait bien d'y aller.

- Faut la trouver et s'en débarrasser.

- Toi qu'a tiré, je risque rien, moi !

- Tu risques de finir comme elle si tu me fais un plan pareil, ouai ! Alors ramène ton cul et continue de faire ce que t'as pas été foutu de faire.

Mais elle apparait au coin de la rue, bien debout et bien vivante.

- Tu vois ce que je vois..., qu'il lui chuchote.

- Faut vraiment qu'on dégage, que l'autre ne cesse de répéter.

- T'es fou ou quoi ? J'lui ai mis deux balles. Regarde ! Elle est trouée. Et ça a l'air d'aller !

- Elle marche normalement, elle doit pas se souvenir. Allez !

- Non, j'suis censé la buter, alors je vais la buter.

- Va-y tout seul, alors.

- T'as raison : tu vas y aller tout seul, et je t'observe. Correctement, promis.

- Va te faire voir ! C'est pas ma crasse.

- C'est autant la mienne que la tienne. Amène-toi.

Ils s'avancent, la rattrapent. Elle s'étonne d'être suivie de la sorte et d'être interpelée avec si peu de politesse par deux inconnus.

- Pourquoi vous n'êtes pas morte ?

- Je vous demande pardon.

- Pourquoi je vous ai pas crevé alors que votre tête et votre poitrine sont trouées ?

Elle remarque, surprise, qu'il semble dire vrai puisqu'il y a une marque sur son haut.

- Ecoutez, je ne sais pas de quoi vous parlez mais...

- Et toi, mon pote, t'expliques ça comment ?

- Bah ma foi...

- Tu sers vraiment à que dalle.

Il sort son arme, la braque sur la fille et tire à nouveau sur son front. Elle s'effraie, est touchée, mais ne manifeste aucune réaction autre que la peur. Elle se met à courir, pensant qu'il a raté sa cible. Il tire plusieurs coups successifs encore, sans plus de succès.

- J'y comprends rien...

- On fait quoi ?

Il le regarde. Lève son pistolet et troue son ami. Celui-ci s'effondre.

- Y'a vraiment un truc qui m'échappe.

Et il s'en va. Son ami, lui, reste au sol quelques minutes, avant de se relever, l'air de rien. Et il se met à marcher, sans savoir pourquoi il est là. Il sait seulement qu'il y est. Son dernier souvenir, avant cela, est la discussion d'où a émergé l'idée de flinguer une personne, histoire de se marrer.

Jedino

D'un clic ou d'une claque

Abstrait. Ils disaient que ce n'était que trop hermétique, que derrière ces simagrées se terrait en fait une réalité chaotique. Difficile, toujours, de dire si le pire tenait dans l'erreur ou la fausse agitation que cela provoquait. Erreur, car personne ne serait allé croire que le malheur se répandrait. Mais fausse agitation, également, puisque de toute façon nul n'y échapperait.

Essence universelle, donc. Cela tient finalement d'une incandescente vérité : les chemins sont faits pour être cabossés. L'uniformité n'est que la singularité d'un ensemble brûlant d'innombrables irrégularités. Les pierres qui font chuter ne sont qu'un ordre que nous cherchons vainement à gommer, pensant effacer ce qui blesse nos pieds et ralentit notre pas.

- Condamné, levez-vous.

La peine encourue pour une ignorance consciente de l'évidence est la capitale : une dose létale d'existence. Quoi de plus terrible que d'être interdit de mourir ? Sinon ce besoin vital de penser avoir prise sur notre vie ? Rien.

- Avez-vous quelque chose à ajouter ?

J'aimerais dire que nous le sommes tous. Des chiens battus par l'espoir et égarés par les illusions avec lesquelles elle nous titille. Gouzi gouzi ! Allez rigole. Zou ! Quelques années encore. Te voilà bien arrangé. Tu finiras par crever vivant, bien mal installé dans ta chambrette à te saouler de tes habitudes. Ivre de bêtises, ivre de temps. Si mon corps se traîne encore, le feu de mon âme s'est éteint depuis longtemps, ne laissant plus que cendres à l'arrière de cette chair.

- Je tiens à m'excuser auprès de la famille que j'ai brisé. Je ne souhaitais pas tout cela. A l'époque, j'étais idiot. Je n'avais pas cherché à connaître la suite, à comprendre que mon avenir ne méritait en rien ma passivité d'aujourd'hui. Que finalement, gagner du temps demain en le sacrifiant dès à présent était un mauvais calcul.

Tu sais, j'ai passé mes années à rêver de devenir quelqu'un. Je veux dire, à être l'un de ceux qui aura le droit d'être un souvenir pour tout le monde, et pour toujours. Une espèce de résurrection bien après ma disparition. Puis j'ai pigé que ça n'était qu'un songe. Alors je me suis tourné vers autre chose. D'abord des amusements humains, ensuite leurs démons les plus malsains. Les premiers virevoltent entre l'ennui et l'anéantissement. Les deuxièmes, entre le pathétique et l'accomplissement. Et, une fois que toutes les possibilités sont épuisées, que tout ce qui peut rallumer l'intérêt est consumé, il ne reste qu'une dernière option : pourrir de l'intérieur avant d'aller pourrir sous terre. Rejoindre la saleté d'un monde sous-terrain. Un monde sur lequel s'en construit un nouveau, hypocritement blanc. Aussi blanc que le visage d'un mort enterré.

Jedino

Soit

Parfois, tu as juste besoin de te poser et de réfléchir. De repenser à tout ce qui est arrivé, à tout ce qui a fait que tu en es là, maintenant. Tu penses, tu penses, tu penses. Tu te souviens. A ces trucs qui obsèdent ta cervelle, à ce que tu crois avoir vécu mais n'a jamais su si tu l'as réellement vu. T'aimerais que tout ça soit justifié, donc tu creuses pour trouver des raisons. Tu creuses. Tu creuses, pour ne rien déterrer. Pas de quoi comprendre, en tous les cas. Est-ce seulement possible ? Et préférable ?

Certains parlent d'une nature. D'une chose, sorte de malédiction, que tu portes en toi depuis ta naissance. Y a-t-il des gens qui naissent heureux ? J'ai donc dû naître avec la mémoire courte. Je ne sais plus même ce que je comptais écrire. Une qualité, possiblement. Pourquoi tant de mélancolie, si je ne connais la raison de celle-ci ?

Enfin ! Inutile de s'étaler. Les mots ne réparent pas les faiblesses d'une âme. Pas davantage les maladresses d'un corps. A peine quelques tristesses. Pas suffisamment longtemps pour les ranger à côté, cependant.

Alors tu t'endors. Tu fermes les yeux, fermes ton coeur. Tous les mauvais vents passent et s'en vont. Il suffit d'attendre. De le laisser détruire plus loin, dans l'inconnu. Ah ! Nous aimerions bien nous en convaincre, mais nous ne parvenons pas même à nous persuader de nous y intéresser, à ce qui vient s'écraser sur le pauvre voisin ratatiné. Nous souffrons, un jour, deux jours, et mettons le pied en avant. Et voilà, la machine est relancée. Les sourires reviennent, la joie fleurit.

Sauf que ma mémoire a flanché. Vide, lessivée. Ce qui y rentre dès à présent est l'orogenèse de regrets ineffables. J'aurais aimé, oui, que ces maux ne soient que des fables, que le masque de ces pupilles dilatées me viennent d'un passé mal traité. Mais il n'en est rien. Rien qui puisse s'offrir à la pitié, à la raison de celui qui tenterait d'y pénétrer les secrets.

Je ne me connais pas et ne me connaitrai jamais. L'unique explication que je puisse formuler est celle d'une naturelle inanité. Ma peau est ce coffre, cet obstacle à toute vérité. Un voile déposé sur ce visage : celui d'un enfant gai, s'oubliant à des jeux niais. Loin, très loin, des couleurs de l'apathie et des saveurs de la morosité. Loin, très loin, de cette incapacité à se faire accepter et d'échapper aux cailloux des déceptions. Il en faut peu, pour glisser. Il en faut peu, pour profondément se blesser.

Jedino

Vous n'allez pas me croire mais hier, alors que je trainais assis par terre en simulant une pauvreté qui ne me concerne pas, un homme s'était approché de moi avec un chèque et me l'a tendu. Je l'avais pris, pensant à une blague, et il s'était en allé sans mot dire. Ce matin, je suis passé à la banque le faire encaisser et ai constaté avec joie que mon compte a été crédité de quelques millions. J'aurais pu avoir des remords en ayant abusé la philanthropie d'un inconnu qui me pensait être un clochard : ce n'est pas le cas. Un type qui peut se permettre de filer une somme pareil sans demander un quelconque gage en retour dans la rue, comme ça, en a probablement bien assez pour lui encore. Ce n'est finalement qu'une heureuse redistribution par mégarde pour l'un, par bonheur pour l'autre.

Forcément, je n'ai pas manqué ma chance de m'éclater. Je n'ai jamais eu autant d'alcool, de filles différentes et d'heures à perdre que maintenant. Marathonien par nature, j'enchaîne les festivités ou, plutôt, les orgies. Et quand vient la fâcheuse journée où je me retrouve à dormir, assommé, je m'assure de ne pas avoir à en faire le ménage. Décuver est une épreuve qui forge le caractère.

Tout se passait très bien, à vrai dire. Jusqu'au soir où un petit con, apparemment défoncé, vient me provoquer alors que je ne suis pas tout à fait sec. Je finis par lui casser un nez, ou peut-être deux, avec celui de l'abruti qui a cherché à me retenir, et me casse de là, en rage. Je ne suis pas méchant, vous savez. Je ne serais pas allé plus loin, sauf à être inconscient. En même temps, je me suis senti assez puissant. Je ne me battais pas tous les jours, cela faisait du bien. Si ce n'est qu'une fois sorti, et juste avant d'arriver à ma voiture, qui mériterait le nom de bijou, une bande de cinq mecs me tombe dessus et me tabasse, du genre comme il faut. Probablement des amis à l'autre drogué, que je pense l'après-midi où je me suis réveillé à l’hôpital.

Je n'ai pas manqué de fêter mon rétablissement. J'ai rencontré, pour l'occasion, une femme magnifique. Intelligente comme une souche mais un plaisir pour les pupilles. Croyez-le ou non, j'ai même retenu mon coup de main au bar rien que pour elle. Sauf qu'au lieu de passer une excellente soirée, elle s'est pointée avec un couteau dans le lit, l'oeil pas très sympathique. Ne pas avoir abusé m'aura au moins permis de sauver ma peau, du coup, puisque mes réflexes auront suffi à la dégager et à fuir.

Après ça, je me suis calmé. Presque sage, si vous excluez les nécessaires appels à des femmes charmantes et les rasades pour se remonter le moral. Ca n'a pas empêché que je me fasse enlever en pleine rue alors que je revenais à pied du restaurant d'en face. A croire que le pognon attire les emmerdes. Dans la camionnette, j'en ai pas appris davantage : le bavardage n'était pas l’apanage des toutous du maître. Le maître, je l'ai de suite reconnu : mon gentil donateur. Il a pris le temps de m'expliquer qu'il avait vu l'imposture et qu'il aimait à s'occuper personnellement de ces gens-là, qu'il adorait donner beaucoup avant de reprendre tout, y compris ce qu'il n'avait pas cédé.

Evidemment, je lui ai fait remarquer que je ne comprenais pas franchement ce que cela signifiait. Il m'a donc clarifié la chose en me rassurant par le fait qu'il était un sadique et adorait voir autrui espérer et profiter en ignorant que cela allait se terminer bientôt. D'abord par de gentillets rappels, tels des alarmes à qui sait entendre, enfin le spectacle, son domaine à lui, et non à ses sbires. Plus précisément, il parlait de torturer. Longuement, lentement. Il ne voudrait pas, me rassurait-il, me gâcher le plaisir de me souvenir des moments agréables que j'ai passé avec son argent. C'était un échange de bon aloi, entre personnes honnêtes et respectables. Une vie rêvée contre une vie enlevée.

Voilà pourquoi je vous raconte tout ça, là, à l'instant même où il s'approche de moi avec son outillage et son sourire de taré.

Jedino

Il était une fois

Un jour ensoleillé. Elle est radieuse, heureuse. Le sourire qui s'étire loin, très loin. Les yeux miroitant d'amour, de sentiments puissants et inconditionnels. Et que dire de lui ? Eperdu à n'en savoir que faire, à la limite de la perdition. Le coeur battant, le coeur vaillant, prêt à en découdre avec le jeu de séduction féminin. Mais, ô combien non, incapable d'accepter son échec dans cette partie. Elle ne voyait que lui, il ne voyait qu'elle. Deux dans un monde d'infinité. Parviendront-ils à se trouver ?

Alors qu'ils s'approchent, leur univers se construit. Plein de lumière, de confiance et de complicité. Ils l'ignorent encore. Ils n'en sont qu'à quelques secondes de le savoir, qu'à d'infimes instants d'un bonheur à venir. Bientôt, elle parle enfant, il parle de partager. Elle parle de s'installer, il parle de voyager. Les rayons s'échappent doucement du foyer. Ils glissent, glissent, sans jamais se retourner.

Finalement, une famille naît. Les jeunes années sont passées. Il s'agit de créer un équilibre, le support de tout un récit. Si leur histoire a commencé depuis plusieurs années, il leur faut maintenant rédiger celle de leurs protégés. Une belle, afin de pouvoir un jour la conter. Tout se passe selon leur commune volonté. Les pousses grandissent au gré des cieux joyeusement dégagés. La vie éclate. Elle prend forme et prend sa place.

Malheureusement, tout meurt. De l'entente à la mésentente, de la paix à la conflictualité. Comment l'expliquer? Les mots doux se sont transformés en maux cachés. Est-ce la venue des petits ? La force du temps qui use les liens d'amitié ? Ou simplement une tendance à ne pouvoir se supporter, en toute vérité, dans la longévité ? Qu'importe, la souffrance de chacun est. Plus personne n'ose parler, extraire d'en lui ce qui mériterait d'être exprimé. Viens alors la gêne et la distance, la mise en béton de barrières ineffables.

Et la fin arrive. Une fin qui aurait pu être prévisible s'ils avaient songé un moment à mieux lire leur vécu. Un vécu sans animosité, en apparence. Il a néanmoins porté le germe d'une affliction inextinguible. La vie s'éclate sur les rocs de l'immensité. L'éclat traverse le monde, l'éphémère, jusqu'à mourir dans l'incompréhensible, avalé par la complexité de l'existence. Donc, l'éclat s'éteint. Les enfants disparaissent, trop tôt. L'amour, lui, s'éclipse, les laissant seuls, sans rien pour se nourrir ni s'éterniser.

Voilà ce qui m'a accompagné pour écrire ce petit texte :

Jedino

Joyeux repas

- Et sinon, ta femme, ça va comment ?

- Oh, ma foi, ça va. Elle bosse en ville, comme secrétaire. Paraît que c'est un gros truc, mais j'ai jamais trop pigé quelle boîte c'était. Et la tienne ?

- Comme un charme, comme tu le vois. Elle est toujours aussi calme, j'apprécie vraiment sa présence.

- Tu m'étonnes ! Elles sont tellement plus agréables quand elles ne la ramènent pas.

- C'est à se demander si elle ne me boude pas, tu sais. Elle a beau me sourire tendrement, elle est franchement silencieuse.

- Déconne pas ! T'as de la chance, mec.

- Ouai.

Ainsi va la discussion entre les deux bons amis autour d'un véritable festin. C'est là une habitude qu'ils ont pris depuis maintenant presque dix ans, à l'époque où ils avaient chacun rencontré la femme de leur vie, quasiment en même temps. Ils ont toujours tout fait ensemble et n'ont cessé ces rendez-vous périodiques que pour des prétextes graves, comme une naissance, celui du petit dernier, ou un accident. Il faut dire que l'un est aussi maladroit que l'autre est doué.

- Et les enfants?

- Bah, écoute, ils sont tous à l'école, maintenant. Plus qu'à attendre que tout ça pousse.

- Puis, enfin la liberté ?

- Je n'irai pas dire ça, mais ça nous changera, effectivement. Et de ton côté ?

- De vrais anges. Ils tiennent ça de leur mère, je pense. Tenez-vous mieux à table, les enfants.

- Laisse-les donc un peu souffler. Ce sont des mômes, ils ont besoin de bouger.

- Qu'ils le fassent après, alors. La jeunesse n'est pas une excuse à la paresse et à l'agitation.

- Tiens, il reste presque plus rien.

Mais les victuailles suffisent. La satiété arrive bien vite après la faim. Le plaisir, lui, n'a que peu de place. Tu le saisis et, hop ! le voilà disparu. Le moment du dessert arrive néanmoins, et chacun fait bonne mine au milieu des rires et de la bonne humeur.

- T'en reprendras bien une part, dis-moi ?

- C'est que...

- Allez, ne te fais pas prier ! Tiens, passe-moi ton assiette.

Et, tandis que la soirée devient pleinement nuit, le ton devient plus sérieux. L'heure n'est plus à la plaisanterie, mais aux soucis et inquiétudes.

- Sinon, tu comptes le faire bientôt ?

- De quoi tu parles ?

- Tu le sais, arrête.

- Bof, rien ne presse.

- Je te préviens, tu devrais te méfier. Les voisins commencent à soupçonner quelque chose. Celui d'à côté m'a posé des questions pas tout à fait innocentes à ma venue.

- Ils ne savent absolument rien, ne t'inquiète donc pas.

- Mouai.

- Peut-être qu'il faudrait que je les invite à dîner, un soir ? Histoire de les rassurer ?

- T'es dingue, ma parole.

- N'importe quoi. Si je l'étais, je me mettrais à causer avec eux.

- Tu le fais déjà. Déconne pas, mec. Si t'attends trop longtemps, tu vas être complètement marteau.

- Vous entendez ça, mes chéris ? Il veut que je vous balance, que je me débarrasse enfin de vos carcasses. Ce n'est pas ce que vous souhaitez, vous, n'est-ce pas ? Non, bien sûr que non. Venez faire un bisou à papa, venez !

- C'est presque flippant, sincèrement. Puis, l'oeil de ta femme qui pend à un nerf, ça craint. Rafistole-la au moins un minimum avant qu'elle ne l'ait sur la main. Et ton fils, sérieusement ! Il pourrit sur place, le pauvre.

- Tu m'étonnes ! Le chien a tenté de le bouffer, l'autre jour. Il en a crevé.

- Mon dieu. Et tu l'as foutu où ?

- Je ne sais pas. T'as aimé la viande, sinon ?