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Le carrefour des ressuscités


Jedino

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- Bonjour, Monsieur. Vos papiers, je vous prie.

- Mes papiers ?

- C'est cela.

- Mais où je suis ?

- Au bureau des ressuscités, Monsieur. Il me faudrait cependant vos papiers, si vous le voulez bien.

Il tapote ses poches.

- Mais... Je... Il me semble les avoir perdu avant de mourir.

- Cela ne fait rien. Donnez-moi votre nom.

Il réfléchit.

- Je ne suis pas certain...

- Détendez-vous. Vous faites une crise post mortem. Allez vous asseoir sur le côté, juste là, et respirez tranquillement. Cela vous passera.

- D'accord.

Il va s'asseoir. Regarde autour de lui. Regarde fixement le bureau où le curieux personnage l'attend, impassible. S'étonne de ne voir personne d'autre. Ne s'en étonne plus. Puis, s'en étonne à nouveau : pourquoi lui ? Il retourne voir le Monsieur.

- Dites-moi, je peux vous poser une question ?

- Ce fût rapide, vous me surprenez beaucoup. Je vous écoute.

- Pourquoi suis-je tout seul ? Je veux dire, je n'ai rien fait de particulier dans ma vie, et des gens sont probablement morts en même temps que moi. Que je me retrouve là, sans personne pour m'accompagner, je ne me l'explique pas.

- Le bureau des ressuscités n'a pas vocation à répondre à vos interrogations existentielles. En revanche, le règlement m'autorise à vous répondre ceci : si vous êtes là, c'est que vous devez l'être. Si vous ignorez la raison de votre présence en ce lieu, c'est que vous vous ignorez vous-mêmes, car la réponse est en vous.

- Et en clair ?

- Réfléchissez. Il n'y a que ça. Avez-vous retrouvé votre nom, depuis ?

- J'y songeais justement. Si j'en crois ce qu'on m'a raconté, je n'ai rien à faire ici. Mais peut-être que je ne fais que l'imaginer, ce qui expliquerait pourquoi je ne vois personne mis à part vous, et ça justifierait d'autant plus ce bureau ridicule et banal que j'ai dû voir dix mille fois lorsque j'étais en vie.

- Réduction budgétaire, ce n'est pas de mon fait. La crise veut qu'il n'est pas nécessaire d'investir énormément dans un bureau où les clients sont pour le moins rares. Vous êtes le premier depuis mille ans, je dois l'admettre.

- Vous êtes en train de m'expliquer que vous êtes là à attendre statiquement depuis un millénaire que quelqu'un finisse par passer ?

- Précisément.

- Je ne sais pas si c'est vous ou moi, mais il y a quelqu'un qui est taré ou le devient, là.

Il retourne s'asseoir. Réfléchit. Se demande si ce n'est pas une blague ou une malencontreuse erreur. Ce ne serait pas la première fois, il en est convaincu. Une idée lui vient. Il va lui parler une nouvelle fois.

- Si vous ne pouvez pas m'expliquer pourquoi je suis ici, vous pouvez sans doute m'informer sur ce qui m'arrivera après vous avoir vu vous.

- Je le peux, en effet, bien que je ne sache pas grand chose à ce sujet. Je sais que je dois réceptionner les personnes qui viennent par ce chemin, et je sais aussi que je dois les inscrire sur ce registre. Vous devrez ensuite continuer par le chemin qui se trouve derrière moi. Là, vous trouverez une porte et vous aurez à la franchir.

- Et c'est tout? Juste une porte à franchir ? Et il va m'arriver quoi ? Je vais devoir suivre un autre chemin pour tomber sur un autre bureau bizarre avec quelqu'un à l'air sérieux qui ne sait foutrement rien ?

- Vous le saurez si je vous inscris et que vous y allez.

- Bon.

Ils ne bougent plus, chacun observant une direction différente. Il songe évasivement.

- Je crois que je l'ai retrouvé. Vous pouvez le noter ?

- Je vous écoute.

- Attendez. Une autre question, avant cela. Qui est noté sur votre liste, jusque là ?

- Veuillez m'en excuser, mais je ne peux pas vous répondre.

- Je m'en doutais. Solal. C'était ainsi que je m'appelais.

- Il me semblait bien. Hm. Vous pouvez y aller. C'est tout droit.

- Merci.

Il contourne le bureau, marche vers le chemin. Il jette un oeil sur le registre où le Monsieur vient de noter son nom, remarque que rien n'y est écrit. Une fois parti, le Monsieur prend le registre, se lève, et va le déposer sur le côté, au-dessus du petit et unique rocher visible. Apparait alors le texte qui suit, avant que le registre ne disparaisse :

Solal. Signification : "celui qui fraie un chemin". Comme prévu, arrivé strictement mille ans après sa dernière venue. N'est toujours pas conscient de qui il est. Des progrès toutefois par rapport à son acceptation de l'immortalité. Est reparti sans entrave par la porte. Devrait revenir bientôt. PS : il faudrait commander un nouveau bureau, celui-ci n'étant plus en état.

13 Commentaires


Commentaires recommandés

Content de voir que tu ne t'es pas perdu au loin, Jedino. Je plussois mes petits camarades, ce texte est très bon. Cela pourrait être comme une pièce de théâtre, pas loin de "Huis-clos" ou de "En attendant Godot". C'est supeeeeeeeeeeeer !

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Excuses-moi d'avance Jedino. (parce qu'apparemment c'est ma réputation du moment)

N'y a-t'il rien à boire au bureau des ressuscités ? du rhum par exemple ?

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