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Quelques textes épars.

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La relique. (1)

Le brouhaha des rues de Manhattan, New York, nous parvient jusqu'ici, au balcon du dixième étage. C'est le mélange de bruits de voitures, des foules de passants, et des sirènes de polices... le bruit de fond si typique de cette ville. Nous étions une quarantaine de personnes; la salle de réunion était à côté. Elle était discrète. Une salle parmi toutes les autres, appartenant aux innombrables sociétés ayant installé leurs locaux dans ce gratte-ciel — la moitié du dixième étage était aménagée de telles pièces. En temps normal, ce devait être l'une de ces meeting-rooms de la société attenante, peu utilisée, louée à l'occasion.

Je discute, flûte de champagne à la main, avec quelques autres participants du meeting. Nous parlons de choses et d'autres; parfois du thème de la rencontre — portant sur les récents développements des techniques de modification génétique des organismes non-modèles — mais le plus souvent de nos amis communs, de politique et d'anecdotes. Parfois de nos dernières lectures. Les groupes se mélangent, s'alternent, afin que chacun fasse connaissance avant la prochaine session de présentations. — Un homme noir, à l'air tout d'abord timide, élégamment vêtu, m'adresse la parole. Nous discutons. Il a suivi mes dernières recherches de loin, semble enchanté de me rencontrer pour la première fois. Sa veste chère, certains mots de vocabulaire... il évolue manifestement à la fois dans le monde de la recherche et celui du business — À un moment, nous parlons de voyages et machinalement, je lui demande s'il a appris le ge'ez.

— "Vous connaissez le ge'ez?". Il écarquille les yeux.

Il rit, s'étonne qu'un étranger rencontré à un meeting improbable de New York connaisse l'Éthiopie.

— "Ce pays est mentionné dans la Bible — Saba —, dans les vieux textes égyptiens... Le pays de Pount. La tribu perdue d'Israël", ajoute-t-il.

— "Faites-vous référence aux Beta Israël?"

— "Oui..." - il reprend, l'air professoral: "Certains de leurs secrets seraient perdus... mais je peux vous dire qu'ils survivent chez la dernière tribu, chez nous, en Éthiopie."

— "Ah bon?", fais-je, sentant qu'il voulait continuer.

— "...comme par exemple l'Arche d'Alliance."

J'étais estomaqué. Mon interlocuteur avait l'air sérieux. Je n'avais jusqu'alors jamais entendu parler de cette possibilité, et je ne savais pas si je devais en sourire — chaque pays possédant une histoire riche aime à se proclamer le détenteur de trésors perdus... J'étais resté assez silencieux, et il avait interprété cela comme une complicité secrète. Parfois, le meilleur mot de passe est l'absence de mot...

Plus tard, dans ma chambre d'hôtel, je lis et me documente. Il existe un texte épique africain, le Kebra Nagast — la "Gloire des Rois" — qui raconte comment la reine de Saba aurait rencontré Salomon, le roi d'Israël. De leur union naît un fils, Ménélik I. Celui-ci, le roi mythique du pays, aurait apporté l'Arche d'Alliance en Éthiopie, vers le IXe siècle avant J.C., laissant dans le Temple une copie. Selon les interprétations, cela aurait été fait soit pour protéger l'Arche à la suite d'une prophétie annonçant la destruction du Temple en 70; soit aurait été le premier élément d'une conspiration visant au contraire à sa destruction, la copie de l'Arche perdant évidemment son pouvoir de protection. De nos jours, le mythe a inspiré les profils les plus divers: le mouvement rastafari, les archéologues plus ou moins sérieux, voire les intrépides voyant en l'Arche un artefact extra-terrestre... Graham Hancock, par exemple, l'interprète non seulement comme le Graal mais également la véritable raison pour laquelle les Templiers auraient été persécutés. — La tête me tourne. Les vitres épaisses de la chambre l'insonorisent, dans la pièce flotte une sensation étrange de silence et d'étouffement: aucun son ne parvient du couloir ou des chambres attenantes. Il est déjà tard. La lumière au ton orangé, artificiel, au bord du lit, semble irréelle, donne à l'endroit l'impression d'être infiniment éloigné de toute civilisation. Une question me revient sans cesse: Et si c'était vrai?

— Au départ de New York, en avion, il faut faire une escale à Dubaï pour arriver à Addis-Ababa, la "Nouvelle Fleur", capitale de l'Éthiopie. Après la longue file d'attente à JFK, et plus d'une dizaine d'heures de vol, j'ai la sensation que mes jambes sont momifiées. L'aéroport à Dubaï est immense. Il y a du monde partout. Pas seulement des princes et des femmes en abaya, comme certains l'imaginent; beaucoup de touristes, de familles venant du Maghreb, d'Inde, du Pakistan, d'Occident. Les groupes s'affairent dans tous les sens, c'est une véritable fourmilière. En période de hajj, l'agitation doit être déroutante... Il y a un hôtel dans l'aéroport lui-même, mais c'est un cinq-étoiles, fréquenté par des princes et des businessmen étrangers, lorsqu'ils ne vont pas directement à Burj-al-Arab à Jumeirah. Je me contente d'une chambre modeste à proximité de l'aéroport.

Le lendemain, j'atterris à l'aéroport de Bole, au sud de la ville. Les formalités sont rapides. Bientôt, un taxi bleu et blanc m'emmène vers le district d'Addis Ketema.

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30 octobre 2016. Ce dimanche au matin, la petite dame qui sort de la seconde tour de l'immeuble s'étonne; l'attroupement au milieu de la cité ne ressemble pas à ceux de d'habitude. Au lieu d'un groupe de jeunes au milieu du parc, et de quelques silhouettes familières vers la dernière tour de l'ensemble (peut-être pour le chouf, mais elle n'avait rien envie de savoir de tout ça), les gens ont l'air tendus, l'atmosphère électrique. Là-bas, ce sont plusieurs habitants du quartier — il y a François l'ouvrier, Mourad le boulanger, quelques jeunes, seulement des hommes. On fait signe à la dame de ne pas s'approcher. Ils attendent la police, que pourtant ils détestent. Devant eux, un drap. La silhouette d'un corps; une longue trace de sang n'est pas tout à fait couverte, et l'on devine à son tracé la puissance de l'impact: une ligne presque droite, et quelques morceaux de crâne et de cervelle le long de plusieurs mètres. —

Tout au long de la journée, la nouvelle fait le tour du quartier: on a tué Jawad. — D'aucuns soupçonnent un règlement de comptes, car Jawad tenait une position importante dans le business, pas seulement dans la cité, mais dans tout le département. Il avait des connections en Espagne et au Maroc, il avait des voitures, des moyens; et contrairement au soldat de base qui dépensait toute sa paye en une nuit de fête à Paris, il savait rester discret. Il était rangé, rêvait de faire le hajj. C'est le modus operandi qui étonnait: les factions rivales ciblent généralement des profils plus bas dans l'échelon, viennent à deux et repartent en scooter. Là, ç'avait été du 5.56 venant d'un sniper, un tireur d'élite. Est-ce que c'était le gouvernement? M., le grand frère conspirationniste, en était convaincu; Jawad avait fait du business avec le fils d'une famille du XVIe, un juif influent, qui avait forcément commandité l'attaque. D'autres pensaient qu'il avait du mettre le nez dans une affaire terroriste — et il n'était alors pas clair s'il s'était agi d'un coup préemptif de la DGSI ou de combattants revenus de Syrie. On avait fait la janaza, maintenant tout le monde commérait.

C'est plus tard dans la journée qu'un élément étrange est sorti. Plusieurs policiers vivaient (très discrètement) dans l'ensemble immobilier, des informations avaient filtrées, répétées de différentes manières à différentes portes. Le seul indice: on avait retrouvé une feuille de papier portant la mention: "Jawad A. — a été exécuté par la S∴V∴ — L'heure du Grand Réveil est venue. Nous sommes partout. Nous vous surveillons. Nous vous connaissons. Nous vous jugerons" - La note est surmontée d'une fylfot.

— Les journaux mentionneront peut-être ce fait divers dans l'édition de demain; il est plus que probable qu'ils ne le fassent pas. Car c'est le grand cauchemar de beaucoup, ici en France, et là en Allemagne: que ces groupes apparus dès le XIIIe siècle et qui n'avaient jamais totalement disparus — pas même après la défaite du nazisme, lorsque les milices Wehrwolf hantaient les campagnes en 1946, en 1948 — mais pourtant ensommeillés (depuis les révoltes sociales de la fin des années 60), se réveillent enfin. La dernière génération n'a pas connu la légende des Légions Noires; celle qui se chuchotaient autrefois dans les fermes de l'Est, autour du feu, tard dans la nuit. — Entendez! Bientôt, tout le monde la connaîtra.

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Opération DOLMEN. (3)

Partie 1Partie 2

Le monde de la nuit est fascinant. C'est là, sous les lumières colorées des néons et dans les bruits de fête, que se regroupent les citadins. Tous les groupes sociaux sont représentés; parfois dans des lieux différents mais beaucoup plus proches que certains ne le croient — les passerelles y sont étonnantes. Mais d'autres groupes, plus discrets, y ont également leurs habitudes. Qui eut crû que l'on puisse y croiser D∴K∴ ou encore C∴H∴ bien plus facilement qu'il serait attendu d'hommes revêtus de telles fonctions? À côté de ces frères trois-points et de leurs amis politiques, on retrouve des représentants de la pègre plus présentables que leurs associés habituels, des fêtards accros à la nuit, des chômeurs échoués là par hasard, les fils de certains notaires, des jeunes de banlieue, des musiciens vagabonds, des bateleurs de toutes sortes. Il en va ainsi du club oriental "Les Palmes", faisant à la fois bar-restaurant et dancing, placé non loin d'autres établissements tout aussi éclectiquement fréquentés. Dans la cohue, on ne remarque pas toujours que ces groupes ne se mélangent pas forcément tout à fait; seules certaines personnes y sont particulièrement mobiles. Certains de ceux-là sont des aventuriers, des ésotéristes, parfois des petites frappes et parfois des agents. Enfin, la différence est parfois ténue...: de temps en temps, quelqu'un fait partie de chacune de ces catégories à la fois.

— Dans un carré au fond de l'établissement, les lumières tamisées colorent la table de tons rougeoyants. Trois jeunes étudiantes y discutent avec un groupe de quatre hommes; il y a là Henri, un associé de M. Renaudin; deux membres d'un certain bureau politique (M. Pont et M. Règne); et un neveu de Mme Zaepffel, dont tout le monde semble savoir qu'il travaille dans le monde de l'art sans que personne ne sache exactement ce qu'il y fait. Derrière les aspects de conversations anodines, parfois enjouées — M. Pont, à son habitude, redouble de séduction avec la plus jeune des étudiantes, une charmante brune à la voix grave — se joue une autre discussion, comme sur un niveau superposé. Allusions à des faits que seuls les avertis reconnaîtront (..."la dernière blague de Tarbache"...), à des personnes qu'il faut avoir rencontré (..."le double-G"...) — langage parfois imagé... Qui saurait par exemple que certains opposants de M. Bismuth l'appellent le "métalleux"? Plus étonnant encore: le surnom de François Hollande n'y est pas "Flamby" mais "Inflexibulus" — et la plupart des gens ne sauront jamais pourquoi. Tout comme l'on ne saura sans doute pas pourquoi le dernier journaliste d'investigation à avoir franchi certaines limites a recueilli une ITT de 3 mois et demi (et le vigile, étonnamment, n'a ni pris 2 mois, ni payé 30000€).

Il y a d'autres choses qui sont fascinantes dans ces aventures nocturnes. Oh, nous pourrions parler des petits travers de tout un chacun; sans doute y aurait-il quelques volumes à remplir (et certains y documentent évidemment leurs fiches de bristol) — mais pourquoi se laisser hypnotiser par le vice? D'autres aspects sont beaucoup plus intéressants pour quelqu'un de ma profession. Par exemple, l'on serait susceptible de s'attendre à ce que chaque matin, après la visite du technicien de surface, un autre technicien y fasse une ronde avec un oscilloscope et un détecteur à jonction non-linéaire... Cela se passe bien comme cela dans certains bureaux sensibles, et pas seulement gouvernementaux. Pourtant, aucune de ces mesures d'OPSEC. Ce qui n'aurait de toute façon pas vraiment marché dans cet endroit, étant donné qu'un esprit bien-intentionné avait coulé des diodes dans le béton... J'aurais bien aimé savoir qui avait eu cette idée: un maître du chantier, ou une visite nocturne à l'improviste pour améliorer les agrégats? La fondation du bâtiment remonte à 1976...

Parmi le fonds Tarbache, un document très intéressant à propos des "Palmes": – dans un tableau compliqué, une liste de fréquences et de descriptions à demi-chiffrées pour en déterminer la localisation GPS et visuelle. Quelques composants passifs ont dû être plantés çà et là par l'une des officines politiques, sans qu'il ne soit bien clair de laquelle il s'agisse. J'avais des soupçons sur la droite de la droite; mais nous sommes au XXIe siècle et les notions de gauche et de droite n'ont jamais semblé aussi arbitraires. À ce point-ci, n'importe qui aurait pu faire le coup, et il n'y avait pas forcément de lien avec ceux qui avaient "préparé" le bâtiment il y a quarante ans.

J'écoute la radio dans une Passat CC noire, garée devant le "Tashi Delek", un salon de thé où l'on fume aussi le narguilé, fréquenté par les étudiants. Nous ne sommes qu'à 200 mètres des "Palmes". Tout à l'heure, j'y ai siroté un cocktail et eu une plaisante conversation avec une noctambule. Elle devait avoir la quarantaine, le caractère toujours enclin à la fête; elle voulait que je lui paye un verre. C'était avec plaisir — dans ma poche, un émetteur 'excitait' l'un de ces dispositifs passifs, sur une fréquence bien précise, démodulait le retour et transmettait directement l'audio sur un minuscule dictaphone. C'était que je ne voulais pas perdre l'occasion de moi aussi recevoir quelques nouvelles des discussions à niveaux multiples qu'avaient M. Pont, M. Règne, mon nouvel ami Henri, et le mystérieux neveu Z. – J'étais ressorti avec un flirt (elle avait insisté pour que je l'appelle dans la soirée) et à peu près 55 minutes de musique à ré-écouter. Je regardais d'un œil distrait les va-et-vient des fumeurs devant le salon de thé, pendant que le dictaphone USB me rejouait la conversation. À vrai-dire, la majorité de ces nouvelles n'étaient pas franchement fascinantes. Ce n'est pas tous les jours que des allusions particulièrement intéressantes adviennent. Toutefois, au vu de l'activité du cabinet du métalleux — l'épisode de la 404 me restait vif en mémoire — je ne pouvais pas imaginer qu'il n'y eut des échos chez les concurrents.

— "Oui, et je connaissais un gars... chez la Cégépem, qui..."

— "Est-ce que tu as vu là-bas? On dirait que N. revoit son vieil associé!"

— "...il revenait voir le directeur et lui a dit comme ça: fais chier, c'est le tour de..."

— "La vodka à la fraise, c'est dégueulasse".

— "...et là Nicolas vient me voir et me dit: tu te rends compte, ça..."

— "Je suis d'accord. Tiens? Tu sais qui c'est?"

— "...hahaha!" (éclats de rire)

— "M. m'a donné un joli cadeau..."

...M.! Le contexte était tout à fait clair: il avait joué double-jeu. J'aurais dû m'en apercevoir plus tôt. J'avais bien envie d'aller, moi aussi, fumer le narguilé pour re-considérer l'affaire sous plusieurs angles dans le calme. M... Je ne me serais pourtant pas douté qu'il travaillait (indirectement) pour Manuel Valls.

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À la Brume.

La campagne est couverte d'une chape de brume; on ne discerne pas grand-chose aux alentours des bâtiments de l'ancienne ferme. Le soleil vient de se lever, mais le jour s'annonce nuageux. Là-bas, d'habitude on voit les collines; aujourd'hui le brouillard les cachera sans doute pour la majeure partie de la journée. L'air est humide. Partout sur l'herbe, d'innombrables gouttes de rosée. À côté de l'une des structures, la grande voiture noire est, elle aussi, recouverte de gouttes; le pare-brise tout embué. Peu de lumière traverse le ciel nuageux. Le silence. Seules, parfois, des bourrasques balaient les plaines — l'on peut les suivre du regard au fur et à mesure que s'inclinent les hautes herbes et arbustes, jusqu'au gris de la brume.

Un grincement. Une porte s'ouvre; un homme pousse le panneau extérieur qui, mal huilé, émet une sorte de couinement. Deux pas et, une fois dehors, il s'arrête, hume l'air frais et humide, l'odeur de la terre mouillée. Cet homme n'a pas l'apparence d'un fermier au premier abord, si ce n'est sa silhouette plutôt trapue. Son crâne est entièrement rasé; il porte une longue barbe brune. Une veste en jeans, couverte de logos difficiles à déchiffrer, cache le motif du tee-shirt noir en dessous. L'homme porte un treillis militaire, et de lourdes bottes pleines de rosée et de boue. Est-ce l'heure si matinale? Est-ce une nuit de beuverie? Ses yeux sont encore torves et confus. On sent qu'il a fallu une énergie, une volonté pour qu'il se force à se lever. — Petit à petit, l'air frais qui le fouette semble lui faire retrouver ses esprits, et alors il se dirige d'un pas plus ferme vers l'un des autres bâtiments.

Celui-là est une sorte de petit abri en tôle; en faisant coulisser un panneau de ferraille, l'on discerne ce qui fut la première porte, maintenant un morceau de bois vermoulu. Autant l'homme a déployé un effort pour déplacer le premier panneau, autant il pousse le bois pourri plus doucement, sans doute pour éviter qu'il ne se détache et tombe sur le sol. Celui-ci, couvert de foin, ressemble à une large dalle de béton. Ici l'air est plus sec. C'est un bric-à-brac indescriptible; de vieux outils de ferme côtoient des rangées de pelles, de râteaux, de faux. Des boîtes en plastiques sont remplies de gros écrous, de vis de toutes tailles, de morceaux de ferraille, de pièces détachées de véhicules; il y a également une large bobine de câbles de métal. Dans un coin, une grosse pile de bois. C'est cela que l'homme vient chercher: quelques morceaux et une grosse hache. Une petite surface est aménagée à proximité, avec un billot d'aspect rustique, à la surface abîmée. Il dispose une bûche, reprend son souffle, élève bien haut la hache... et la laisse retomber avec force, fendant le bois violemment. Quelques autres coups, et bientôt il dispose d'un petit tas prêt à brûler. C'était la corvée matinale — le matériau plein les bras, il ressort, claque le panneau de l'abri d'un violent coup de pied, et retourne vers la bâtisse centrale. Au-dehors, le brouillard est toujours aussi épais. L'homme râle, les quelques panneaux solaires du toit ne marcheront pas bien aujourd'hui. D'un autre coup, il ouvre la porte, retour au logis.

Au-delà d'un petit hall, une grande pièce basse de plafond; les poutres apparentes sont fort anciennes. Là, au fond, une grande cheminée. Il ne fait pas encore si froid dans la pièce; elle est pleine d'objets et de meubles, de vieux tapis sont pendus sur les murs... tout ce capharnaüm permet sans doute une bonne isolation. Dans un coin de la pièce, un bureau à commode; dans un autre, un grand buffet deux-corps. D'autres meubles ont, eux aussi, l'air d'avoir été abandonnés par un vieux propriétaire au XIXe ou au XVIIIe et laissés là à pourrir. L'homme jette le bois à côté de l'âtre, y dispose quelques morceaux et commence à préparer un feu.

— — L'air toujours bougon, l'homme est maintenant assis sur le vieux canapé, qui a été recouvert d'un tapis aux motifs orientaux - lui-même assorti au tapis affixé au mur juste derrière -, et épluche machinalement des patates avec un couteau de chasse. Lorsqu'il en finit une, il se sert quelques noix d'un petit bol bleu, et recommence à œuvrer sur une nouvelle patate. Il fredonne. Le feu crépite et remplit la pièce d'une belle odeur boisée. Un espace dans l'âtre a été aménagé pour y fixer une grille, sur laquelle il a posé une petite marmite pleine d'eau. Enfin, estimant la quantité suffisante, l'homme s'arrête. L'eau bout. — Avec une louche, il en transvase un peu dans une tasse, puis jette les patates dans la marmite. À côté de la table-basse, un autre tas de légumes attend le moment de les rejoindre. Il y a des carottes, des navets, une branche de fenouil... et puis quelques herbes aromatiques récoltées dans la plaine. Dans la pièce d'à côté, un jarret de porc, couvert de sel, est pendu au plafond, à l'ancienne manière. Celui-ci aussi rejoint la marmite. Quelques instants, l'homme surveille les bulles à la surface de l'eau.

Le pot-au-feu va cuire pendant plusieurs heures. Se levant d'un coup, l'homme fait quelques pas sans hésiter vers l'un des meubles anciens, ouvre l'un des tiroirs. Le vieux bois contraste avec la blancheur du papier qui s'y trouve. Il y a des feuilles, des enveloppes vierges; quelques timbres, quelques trombones; et quelques lettres reçues. Il se saisit de celle en haut de la pile. Son nom et son adresse y sont écrits avec les grandes lettres d'une calligraphie féminine. Se rasseyant, l'homme en sort la lettre soigneusement pliée, et la relit une nouvelle fois. Le thé est prêt; il pose les lèvres sur la tasse, les yeux ne quittant pas la lettre.

Elle n'est pas si longue; il n'y a qu'une seule page, recto comme verso couverte de la même écriture de femme. Les majuscules sont grandes, enjolivées comme en calligraphie; les lignes très régulières, penchent légèrement à droite. Çà et là, quelques runes sont dessinées. — Ce sont quelques nouvelles, quelques anecdotes enjouées, et des pistes de réflexion; et vers la fin, il est mention d'une visite proche, le 22 octobre.

Le feu dans la cheminée réchauffe désormais toute la pièce. Aux effluves du bois se sont mêlés d'appétissantes odeurs. Il n'y a pas d'horloge dans la pièce; c'est d'habitude simplement à la position du soleil que l'homme se repère dans le temps. En revanche, sur un mur, un calendrier — en fait une feuille de papier sur laquelle ont été dessinés les petits carrés représentants les jours et les semaines — indique la date:

Oct., 22. — — F. va bientôt passer.

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Tu(eries).

Tu griffonnais dans ton coin pendant des heures. La soirée passait comme ça; le soleil avait déjà disparu, on voyait les lueurs orangées des lampadaires au-dehors. Les minutes s'étendaient, je les entendais qui craquent, comme le vieux bois de la maison. Tu ne me regardais pas... Tes yeux étaient rivés sur les lignes pressées les unes contre les autres, illisibles, des mots barrés; cryptiques, codés, dont l'on ne devinait que quelques lettres. Tu y mettais des expériences dans des petites cases, des jeux solitaires...

Tu écrivais avec mon sang. Chaque vers, une déchirure — chaque veine, une éraflure.

De longues journées de printemps à regarder la pluie par la fenêtre, au loin, repensant à la petite fille qui avait voulu se suicider dans les champs... Le vieux château en ruine avait encore de profondes douves. Tu avais toi aussi entendu parler des grandes pierres, cachées dans les sous-bois, sur lesquelles il fallait poser l'oreille à des heures choisies – pour y entendre chanter des cloches infernales... Tu riais et c'était le rire du diable. Pour un sourire je te donnais un bouquet de fleurs, pour un rire un bouquet de larmes.

Tes mots étaient étonnants, imprévus. Tes gestes prévenants à des heures malvenues.

Et puis dans la Nuit nous épions les hiboux. Complices un instant, et c'étaient les délices...; jusqu'à ce que les minutes ne s'étendent à nouveau sous les néons fatigués. Tu gribouillais. Même l'odeur du feu de bois ne parvenait plus à te troubler, lorsque tu aspirais les réelles volutes. Moi je partais au Brocken, toi tu ne rêvais déjà plus.

Où es-tu?

Je te vois assis dans un large fauteuil de cuir, trois objets sur le bureau: un coupe-papier très long, très tranchant; un tas de feuilles volantes, à l'écriture très serrée, maladive; et un large flacon rempli du breuvage. Te croyant des Esseintes, comme lui seul et ancien — écho acéré, Monsieur le Rémouleur; - Tu étais le Vampire.

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Mélanges.

Nous étions assises à la terrasse, sous un large parasol. Il nous abritait du soleil; une sorte de haie fleurie nous abritait des passants. La journée était véritablement belle; au point que de multiples surfaces, reflétant les rayons, nous auraient aveuglées si nous ne portions pas toutes deux de grandes lunettes noires. Nous sirotions de grands verres de jus de fruits. De temps en temps l'homme de la table d'à côté nous observait, ne se doutant pas que je pouvais aisément m'en apercevoir, derrière mes lunettes. Il devait nous voir plongées dans une conversation intense.

Nous parlions. — Parlions-nous? J'avais surtout l'impression que c'était Kate - en face de moi - qui monologuait. Cela faisait un moment que mon rôle de conversation était de ponctuer certaines phrases avec choix: expression de visage bien choisie, mouvoir les joues comme-ci, les sourcils comme-ça, les yeux... Ne pas oublier les yeux! Et ci, et ça. Et puis un mot. Il faut y mettre le ton adéquat. Je peux amorcer des sourires mais il m'est difficile de rire, alors j'esquisse des mouvements de lèvres en espérant que le masque convienne — et que je n'aie pas l'air d'une cruche.

Cela fait longtemps que je n'écoute plus les mots de Kate. Il paraît qu'une zone du cerveau stocke les mémoires d'actions automatiques. Je dois y puiser abondamment. En revanche, j'observe avec soin les traits de son visage. Chaque mouvement, chaque action... ses lèvres bougent et je me concentre si bien que je n'entends plus aucun son. Pourtant, est-ce que je ne l'écoute plus? Je lis chaque ligne dans ses yeux comme dans un livre ouvert. Page après page. Je lis en elle et je lui porte grande attention.

C'est qu'avec elle, comme avec beaucoup de monde, mais elle plus particulièrement, il faut savoir une chose: — aucun mot de ce qu'elle dit ne compte. Ils ne sont que les manifestations d'un état d'esprit temporaire, si temporaire que l'image me vient d'un sable très fin qui s'écoulerait tranquillement une fois attrapé et tenu dans le poing... glissant entre chaque doigt comme un liquide. Ainsi, chacun de ses mots glisse, et ne signifie rien. — Elle agira autrement. Certains disaient d'elle qu'elle agissait "à sa guise". Mais ce n'était pas vrai. Ceux-là commettaient l'erreur de l'écouter; de l'écouter à travers ses mots, et non pas à travers ses actes. Si l'on oubliait chaque phrase et observait chaque acte, tout semblerait à nouveau logique — toutefois ce serait une toute autre personne qui ainsi apparaîtrait! C'est que, parfois, nos mots et nos actes divergent tant... Que l'on en est deux personnes différentes. — Est-ce que vous comprenez?

Ce n'est pas une manière de parler, une image, une métaphore. Beaucoup de choses acquièrent soudain plus de sens lorsque l'on admet la réalité matérielle de deux personnes cohabitant dans le même corps, et n'ayant accès qu'à certaines de ses capacités, au point que chacune soit presque inconsciente du pouvoir de l'autre. Leur manifestation, toute pleine de contradictions, jusqu'à devenir cette "Kate", évoquait cette sorte de dysharmonie qui caractérise certains couples. En fait, elle n'existait pas. Il y avait le premier alter, qui parlait et parlait, dans une certaine mesure contrôlait certaines actions simples, et un second qui apparaissait derrière d'autres actions, parfois impulsives et parfois très réfléchies. Ce mélange ne sautait aux yeux que lorsque l'on y prêtait expressément attention, comme je le faisais depuis notre première rencontre; mais alors, j'avais l'impression qu'elle n'existait pas, et que la fille que j'avais en face de moi n'était qu'une machine.

— Le voisin nous observe, sans doute nous écoute-t-il de temps en temps, se demandant si le moment idéal surviendrait, une transition ou une pause, pour qu'il se présente et joigne la conversation. Chasseur de kairos... J'épiais sur les traits de Kate la survenue de quelque nouvelle expression, de quelque geste inédit. Si je ne pouvais pas dire que je buvais ses paroles, je buvais ses masques. Et j'avais besoin de l'une comme de l'autre Kate. Pour des raisons bien différentes.

Machinalement, je triturais l'une de mes mèches. Parfois je me demandais si je n'étais pas, moi aussi, une machine.

(Peut-on redescendre si facilement dans la 'uncanny valley'?)

Malheureusement, il n'y avait pas beaucoup de personnes auxquelles je pouvais poser la question.

Les gens utilisent les mêmes mots mais pas les mêmes sens. Et si je commençais à expliquer tout cela à quelqu'un, je ne sais pas s'il chercherait à comprendre, ou à y couper court en proposant une solution — qu'avais-je besoin de ça? — ...s'il ne me dirait pas carrément que j'étais une fille particulièrement calculatrice.

— "Mesdemoiselles, vous avez du feu?"

Il avait bondi sur l'instant propice: une pause, Kate posant sur la table son briquet, un petit paquet de tabac, et commençant à préparer une roulée. Elle acquiesça, l'air neutre; quant à moi, je me demandais encore si l'interruption était bienvenue ou pas. Parfois, vous avez l'impression qu'en fait, tout va dépendre de sa première phrase...

... — "Vous travaillez pour les services secrets?", pointant nos lunettes.

Je ne sais plus pourquoi, mais ça m'a fait beaucoup rire.

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Partie 1

— Je me réveille en sursaut. L'horloge indique, en grandes lettres vertes dans la nuit: 4 heures. Silence complet. Pourtant, dans l'air flotte ce quelque chose, indéfinissable, qui instinctivement évoque une menace. Une épée de Damoclès; une forme que l'on ne percevrait qu'aux extrêmes rebords de la vision, plus devinée que perçue. Je connais déjà cette sensation, la poussée d'adrénaline qui l'accompagne — il faut agir vite. Je me lève aussitôt, me vêts le plus rapidement possible. Deux voies de sortie: la porte de la chambre d'hôtel, ou la fenêtre. Je colle mon oreille à la porte; le silence... et pourtant, je sens que la menace vient de là, et s'approche. Ce sera la fenêtre. — Quatrième étage.

L'air frais me saisit le visage. Les balcons sont trop éloignés d'une chambre à l'autre; seul un intrépide athlète négocierait le saut pour aller à la 403 ou à la 405. — En revanche la balustrade semble robuste... Aucune hésitation: je passe de l'autre côté, négocie fermement la descente jusqu'à ce que mes mains ne s'agrippent qu'au rebord... Dans le vide, mes jambes pendent et cherchent dans la pénombre la petite surface du balcon inférieur. Un petit mouvement de bascule... Je saute! — Aussi vite que possible, je répète l'opération jusqu'au premier étage. En contre-bas, il y a une petite surface de verdure; le dernier saut sera un peu plus périlleux, mais il est possible. Il n'y a plus le temps d'hésiter. — Ça y est.

En bas, je balaie du regard l'avenue; rien à signaler, il n'y a personne; toutes les fenêtres de chaque côté de la rue sont sombres et muettes. L'issue la plus proche est une rue connexe, de l'autre côté. Je m'y rue. — Au moment où je jette un dernier regard en arrière juste avant que je ne disparaisse, là-haut, la fenêtre de la 404 soudainement s'éclaire. Ils sont là!

— Soit M. m'a trahi et a révélé mon point de chute, soit les hommes de Paul Bismuth ont été plus "informés" que ce que je supposais.

Quelques intersections plus loin, j'arrive à un quartier festif. Le long de la rue du Commerce, l'on trouve cinq kebabs de suite. Orcan, qui ouvre jusqu'à 6 heures du matin (réouverture à 8 heures), va encore me raconter son histoire favorite : il s'agirait d'une conspiration du maire, qui n'accepterait d'accueillir des kebabs qu'ici, afin qu'ils soient forcés à se faire concurrence. Je sais par ailleurs que c'est vrai (des mails du chef de cabinet le prouvent); ça ne les empêche pas pour autant de s'arranger entre eux pour blanchir quelques euros.

— "Salade, tomate, oignon?" — Lorsque l'adrénaline retombe, j'ai remarqué deux choses: pendant encore un certain temps, les gens autour le "sentent" instinctivement. Et par ailleurs, une faim soudaine. À une table que l'on ne voit pas depuis la devanture, je dévore le petit déjeuner de ce qui sera un jour long.

€€€

En 2009, un certain Monsieur Pratico contacte le service gestion de la PETEK et s'enquiert au sujet de certains mouvements de fonds. Un par un les dominos alors tombent — certains mails, habilement contrefaits et allant jusqu'à ré-utiliser des éléments de langage propres à la société-mère, ne laissent plus de doute; quelqu'un s'est fait passer pour le DG et a manœuvré des investissements non-autorisés, vers l'étranger. Cette personne — ou ces personnes — ont manifestement étudié le coup avec soin. On commence par vérifier les statuts, récupérer le K-bis au Registre; puis il faut étudier chaque procès-verbal d'assemblée générale, pister sur les réseaux sociaux professionnels les noms, coordonnées et fonctions de chaque partie de l'organigramme. Parfois, il est incroyablement facile de compléter l'étude en flânant dans les environs: dans nos villes denses, le réseau wifi d'une entreprise est parfois convenablement accessible depuis le café de la place. Or, la sécurité informatique des entreprises étant souvent reléguée au niveau des plantes vertes — ni l'une ni l'autre n'ayant été arrosées depuis longtemps — il est alors simple de convaincre le serveur que nous nous connectons avec une adresse MAC bien connue... Une petite analyse de trafic pour récupérer les paquets correspondant à du trafic SMTP (dont le cryptage n'est toujours pas standard — et le TLS contournable aisément) et l'on peut lire dans le texte un fort nombre de mails internes. L'équivalent moderne de la fameuse fouille des poubelles en fin de journée. Les anciens regretteront l'aventure. — En 2010, le phénomène se reproduit chez la CERPMA. Puis c'est le tour de certaines officines politiques, juste avant avril 2012...

Nul doute que certains amateurs aiguisent leurs outils en prévision de la seule élection qui compte: 2022. — C'était donc pour cette raison que des documents préparatoires s'étaient retrouvés mêlés à un capharnaüm de vieux papiers, une petite partie pourtant de la collection de Monsieur Tarbache, qui avait la manie de rédiger des actes sous seing privé pour tout. Et n'importe quoi. Ce qu'il entreprenait, entre autres. Ajoutons à cela que celui-ci collectionnait de plus objets et appartements. Ses deux fils et trois filles, moins portés vers les possessions matérielles mais beaucoup plus vers la solvabilité de leurs comptes, avaient déchirés la famille à peine le doyen passé de vie à trépas. — Les lots (et les poubelles) avaient été hâtivement remplis.

La politique "populaire" paraît de plus en plus tournée vers le court-terme. Peut-être n'est-ce là qu'une déformation due aux battues médiatiques. En effet, en 2012 ont été préparées des stratégies de long-terme, évidemment plus secrètes. Qu'on en juge avec ce seul fait : la réintégration de la France dans l'OTAN en 2007 n'a pas été critiquée avec la même verve en public qu'en privé... — On imagine donc le désarroi des officines lorsque la "fuite" discrète — d'autres ont dit "la contamination du fond du fonds Tarbache" — fut repérée (ironiquement, par un membre du cabinet de Manuel Valls, que beaucoup de français n'avaient découvert qu'en 2009).

— Je vérifie machinalement le revers de ma veste du bout des doigts. Connaître quelques bases en couture s'avère décidément bien utile; l'on peut affixer à un endroit discret quelques bouts de papier. Sur l'un d'entre eux, les 168 petits points de M.; sur l'autre, 400 petits points que Monsieur Tarbache ne reconnaîtrait pas.

Criterium

Opération DOLMEN.

Arrive l'heure à laquelle la nuit n'est pas encore tombée, mais toutes les voitures allument déjà leurs phares. Il bruine. Sans doute l'une des pires conditions pour conduire... En alternance, tantôt l'on est aveuglé par les phares, tantôt l'on discerne dans la pénombre des silhouettes traverser la rue çà et là. Il faut freiner tout le temps, pour ne pas percuter une ombre. Heureusement, je n'ai pas à traverser le centre; il suffit de remonter l'avenue, quelques tournants, et j'arrive dans le quartier de la Butte. Il n'y a plus personne. Grandes maisons, espacées, la plupart endormies; les propriétaires doivent se trouver à New York, à Barcelone, à Berlin... C'est le calme des quartiers riches, le calme des résidences secondaires. Je ralentis et cille pour suivre les numéros des demeures... 18h35. — Arrivé au 18, je laisse stationner la voiture; aussitôt, la portière s'ouvre, et M. prend place dans le siège passager. Nous nous éloignons prestement.

— "C'est fait?"

— "Je ne savais pas jusqu'à présent que certains vases du XVIIIe puissent déceler de tels trésors... Si vous voyez ce que je veux dire!", répond M. en ajustant la ceinture et le siège.

— "Ainsi notre ami a opté pour une cache de seconde main!"

— "Tout à fait".

Nous arrivons, en périphérie de la ville, à un quartier typique de certaines petites villes du Nord: un mélange de campagne et de banlieue, avec d'un côté de la voie quelques maisons aux toits en tuiles rouges, de l'autre côté de grand immeubles. En bas de ceux-ci, quelques groupes de jeunes discutent et commencent leur soirée. Il y a peu de trafic; certains jettent un coup d'œil vers chaque voiture passant à proximité. Nous nous arrêtons à l'extrémité du quartier, dans un espace éclairé se trouvant à côté de terrains de tennis. Ici, l'on peut discerner de loin toute personne ou tout véhicule s'approchant. Moteur et phares éteints, on ne pourrait plus nous voir dans la voiture. M. me tend une feuille de papier, d'aspect vierge. Il faut porter une attention particulière au coin inférieur gauche pour y découvrir une zone couverte de petits points, disposés en grille. D'une main, j'éclaire le document à la lueur de mon portable; de l'autre, je pose une pièce de 2 euros dessus. Celle-ci présente quelques "modifications" qui lui permettent de faire office de loupe de joaillier... Il suffit alors de poser l'œil dessus pour que chaque point révèle son texte caché. Chacun est une micro-photographie. Il y a 14 rangées de 12 points, correspondant à 168 documents discrètement photocopiés.

— "Très satisfaisant". Tout en parcourant les quelques premiers, je reprends: "...avez-vous jeté un premier coup d'œil?"

— "Vers #24, vous apprécierez sans doute de retrouver sa version... quelque peu modifiée... des reçus de la fameuse vente aux enchères à Drouot".

Ma curiosité piquée, je déplace la loupe vers cet endroit; effectivement, quelques sommes avaient été inexplicablement ajustées. La signature du notaire semble authentique. Étant donné la différence de chiffre, il s'agit soit d'un stratagème assez grossier pour blanchir des sommes d'argents relativement limitées — soit d'un faux préparé pour un tout autre but. La simple possession de ce document serait compromettante pour le bénéficiaire; il le cachait toutefois bien mal. Nous savons tous les deux qu'il doit y avoir quelque manigance là-dessous.

€€€

Je sonnai à l'interphone. Gravées sur une petite plaque dorée, les lettres en imposaient:

"Maître RENAUDIN – Notaire"
Derrière la grande porte cochère, un épais tapis vermeil accueillait le visiteur jusqu'à une cour intérieure, où quelques portes vitrées amenaient aux escaliers de plusieurs appartements qui s'étaient imbriqués les uns dans les autres au fil des rénovations. Je n'eus pas de mal à trouver le bureau du notaire; le petit homme, dont les cheveux blancs étaient étonnamment frisés, m'accueillit dans l'antichambre de son cabinet. Je m'étais présenté sous un nom alternatif, mettant en avant quelques relations communes; ainsi l'accueil fut cordial. — Enfin, il prit place à un confortable fauteuil de cuir, derrière son bureau. Celui-ci était immaculé; les étagères de la bibliothèque supportaient une impressionnante série de dossiers, classés alphabétiquement. Dans l'air flottait une odeur de bois, de l'acajou, et de vernis.

— "Que me vaut l'honneur?", demanda-t-il alors en prenant un ton plus grave.

J'exposai petit à petit mon problème; grand amateur d'art, je poursuivais avec passion des recherches qui m'amenaient à acquérir çà et là de larges lots de livres anciens. J'avais donc tôt appris les dessous de ce monde à-part, dans lequel chaque centimètre supplémentaire de marges possède une valeur en dollars; le papier vélin ou vergé, le découpage, la numérotation des exemplaires hors-série, étaient autant de facteurs à prendre en compte — parfois une erreur d'impression se révélait une qualité plutôt qu'une tare. J'avais surtout appris qu'il existe différents types de livres: ceux avec lesquels l'on travaille, tout d'abord; ceux que l'on achète et revend; et ceux que l'on garde précieusement toute une vie — dont l'investissement concerne plus qu'une seule génération d'homme... Maître Renaudin m'écoutait patiemment, et il était manifeste qu'il connaissait quelque peu le milieu des bibliophiles. Il me confia que lui-même y dévouait un certain intérêt, et me montra un bel ouvrage duodecimo dont la reliure avait dû être refaite au XIXe: A Guide to Grand Iury Men, diuided into Two Bookes, &c, Londres, 1627 — référence juridique en Nouvelle-Angleterre à l'époque où John Hathorne et Jonathan Corwin eurent à s'occuper de sorcellerie... — ainsi que me prouva par quelques remarques qu'il comprenait tout à fait le problème que posaient certains lots trop "hétéroclites".

Je me surprenais à parfois observer le tracé de son nez et de son visage, me demandant presque quels masques ces traits devaient revêtir, comme par exemple à l'occasion de certains ballets roses auxquels je savais qu'il prenait part de l'autre côté de la frontière... Toutefois, notre conversation n'en fit rien transparaître, et notre entrevue exposa que la collaboration était possible; nous convînmes que je revinsse dans deux jours, avec certains documents relatifs au lot problématique dont je m'occupais.

En ressortant de l'immeuble, j'avais acquis deux plaisantes convictions:

— Notre ami était sans doute l'une des parties que nous recherchions quant aux légères "libertés" prises avec certains documents notariés relatifs à des ventes d'objets rares;

— La minuscule tête d'épingle que j'avais affixée sous son bureau de travail, et qui n'était autre qu'un microphone sous-miniature, promettait de nous apporter quelques informations intéressantes dans les prochains jours.

Criterium

Ceux qui passent.

Un doute étrange m'assaillit alors. — Il était tard dans la nuit; j'étais à mon bureau, et d'humeur méditative. Par la fenêtre ouverte, l'on n'entendait que les sons des insectes et des grenouilles — à cette heure, tout le monde dormait. Je n'avais pas réussi à me coucher. L'humeur avait germé depuis le matin pour lentement me posséder entièrement; ainsi, j'avais passé la soirée à relire des vieux carnets — les "Carnets Rouges", dans lesquels je consignais ma vie depuis sept ans. Ils étaient, comme le sont d'habitude les journaux intimes, mal écrits et difficiles à relire; çà et là pointaient pourtant des mots qui faisaient encore écho. Mais, pour leur majorité, j'avais l'impression depuis de m'être débarrassé de quelque chose. Comme un oignon que l'on pèle petit à petit, pour s'approcher du cœur. Un verre de bourbon — Antiquarian, 20 ans d'âge — complétait le tableau nocturne. Pourtant, la nostalgie avait petit à petit cédé le pas au mystère: et c'était pourquoi il planait maintenant une atmosphère incrédule.

Voilà ce qui était étrange: j'avais retrouvé des notes, parsemées çà et là, remontant à plus de trois ans, à une personne qui n'était identifiée que par son initiale — E. — Et cette personne, je n'avais plus aucune idée de qui elle était. Parfois, l'on conserve un souvenir vaporeux de quelqu'un, et quelques indices ramènent alors aussitôt toute une suite de vagues impressions petit à petit à la surface; il ne suffit parfois que d'un mot. Mais là, il n'y avait rien; comment cela pouvait-il être possible? Avais-je vraiment perdu la mémoire?

Ainsi, au lieu de me perdre dans une stérile contemplation d'anciennes années, avec leur lot de choix bons et mauvais, de joies et de peines, je m'attelais désormais à comprendre cette énigme. Recherchant partout d'autres références à cette initiale, je reparcourais dans la nuit tous les carnets un par un. — Il n'y avait que quelques notes, avec à peu près un an entre la plus ancienne et la plus récente. J'avais manifestement rencontré cette personne au moins deux fois et communiqué avec elle pendant cette période de temps : et pourtant, aucune note ne m'évoquait un quelconque souvenir! C'était le noir complet. – Incroyable!

Je devinais qu'un ami proche, Jawad, avait été présent. — Malgré l'heure, je lui envoyai un message. "Est-ce que l'initiale E. te dit quelque chose? Il y a trois-quatre ans. Ami(e) commun(e)?".

Un vent soudain fit bruire les feuillages au-dehors. Je me mis à songer qu'il y avait un parallèle entre ce courant d'air et celui qu'avait fait cette initiale dans ma vie; E. avait fait bruire un instant les feuilles de mes carnets, avant de s'éclipser. Aucun trait de visage, aucun caractère de personnalité ne me revenait. Je me dis que c'était une qualité que devaient développer certains espions; peut-être est-ce quelque chose qui se travaille? Certaines personnes semblent dotées de cette capacité étonnante de ne laisser aucune impression, ni positive, ni négative, parmi les groupes qu'ils croisent. De vrais "transparents". – Pourtant, comme j'avais eu ce rôle pendant longtemps lors de mes études, je pensais ne pas y être autant susceptible; et, de fait, beaucoup de mes amis avaient été de ceux-ci. Des années après, je me souvenais d'eux, alors que d'autres membres du groupe n'avaient jamais dû connaître leur prénom. Non, il s'agissait là d'un tout autre niveau d'invisibilité. C'était plutôt... comme si mes souvenirs avaient été effacés.

Est-ce seulement possible? — Il paraît qu'il est très naturel de réprimer un souvenir pénible; on l'enferme dans une petite boîte noire, cachée dans un coin de cerveau. Ça concerne surtout des expériences négatives, traumatiques. Là, aucune note ne laisser songer que ce quelque chose de ce type se soit passé. — Je savais que c'était impossible, et pourtant... je ne pouvais réprimer, surtout à cette heure perdue de la nuit, la sensation irrationnelle que ce n'était pas moi qui avait effacé ces souvenirs, mais quelqu'un. — (E.?)

Je savais qu'il existait certaines drogues qui provoquent des amnésies sélectives — rohypnol, acide gamma-hydroxybutyrique, certaines benzodiazépines... — mais elles n'auraient sans doute pas pu être aussi spécifiques. Dans certains livres et films, on utilise des petits appareils, souvent lumineux, et essentiels à l'intrigue. Ceux-là n'existent pourtant pas... ou alors? J'en étais à ce point de mes réflexions, me disant qu'il faudrait que je m'informe plus en profondeur à ce sujet, lorsque mon téléphone fit un bruit. Message. C'est Jawad. Il devait être en train de faire la fête.

"Aucune idée! Eric? Estelle?" — Deux connaissances communes, avec la bonne initiale, mais dont je me souvenais très bien: ce n'était pas eux. J'avais d'ailleurs retrouvé leurs noms à quelques endroits des carnets; il n'était jamais abrégé. Était-ce possible que mon ami eût lui aussi perdu sélectivement la mémoire de ce E. mystérieux?

— Un peu de méthode.

Rationnellement, je pouvais rassembler toutes les informations qui transparaissaient des notes retrouvées. Irrationnellement, je pouvais tenter d'apprendre des techniques d'auto-hypnose, ayant lu dans le passé qu'elles permettent à des souvenirs réprimés de refaire surface. — Je relus tous les carnets, en diagonale, recopiant sur une grande feuille blanche les passages concernés. Cela ne prit pas beaucoup de temps. Je rangeai le journal intime, remis un peu de bourbon dans le verre, et m'absorbai dans la contemplation de la feuille.

— —

Au milieu, E.

À gauche, les personnes avec qui elle a dû être en contact: moi, Jawad, peut-être A.

En haut, les lieux mentionnés: Vincennes et München.

En bas, des sujets de conversation: l'ésotérisme et la musique nationaliste.

À droite, le temps — un an — et la mention rapide d'une terrasse de café la nuit.

— —

Plus je regardais la feuille, plus je sentais la présence d'un trou noir dans mon esprit; d'une abysse là où il n'y aurait pas dû en avoir; d'une sensation dévorante que quelque chose ne tournait pas rond. Comme trahi par moi-même, j'avais découvert une erreur système, un phénomène étrange — je comprenais maintenant toute la portée de l'expression anglaise: "a glitch in the matrix". — Comme quelqu'un s'apercevant qu'il a été hypnotisé, ou drogué, à son insu. Réalisant lentement la puissance de la dose. Au-dessus de tout cela planait une constante atmosphère d'étrangeté. — L'énergie me revint. Avait-on voulu me cacher quelque chose? Ôter E. de ma mémoire? Cela n'avait pas entièrement marché! - J'avais encore ces notes. Et elles étaient certes peu nombreuses, mais chaque information comptait. J'irai à Vincennes avec Jawad demain.

J'allais enquêter.

Criterium

Stay-behind.

L'horloge cliquète. — Elle accueille, imposante, les deux hommes venant d'entrer dans la vieille maison. Le sol en parquet est recouvert de poussière; on en voit des particules qui virevoltent dans l'air, au gré des faisceaux de lumière. L'on dirait que tout a été laissé à l'abandon. La haute horloge murale, une comtoise, peut-être en merisier, continue pourtant de marquer le temps — le balancier poursuit un monotone va-et-vient. Seul semblant de vie dans cette demeure morte. Placée devant la grande porte, dans ce hall desservant toutes les pièces de la maison — cuisine à droite, salle à manger à gauche, large salon au devant, ainsi qu'un escalier menant aux chambres, à l'étage — elle occupe le point focal, trône entre les deux entrées du salon. Elle semble encore vouloir régler et diriger la vie de la bâtisse, qui n'en a pourtant plus.

Après un instant de contemplation devant ce contraste, les deux hommes reprennent leurs esprits. Ils portent des masques sur le visage, pour ne pas respirer la poussière; tous deux sont en treillis militaires et se meuvent d'une manière à la fois rapide et leste. Sans hésitations. L'un se dirige vers la salle à manger et parcourt du regard chaque meuble, comme pour jauger du terrain qu'il aura à fouiller, surface par surface. L'autre homme observe chaque étagère du salon, et les longues rangées de livres de l'imposante bibliothèque... Celle-ci occupe un mur entier de la pièce. Les tranches et les reliures sont parfois lisibles; toutefois la majeure partie a été salie par la poussière et l'abandon. Certains livres semblent déjà avoir été abîmés du temps où ces pièces étaient habitées; beaucoup de vieux bouquins brochés s'étalent le long des rayons. Puis le premier homme sonde, une par une, les marches de l'escalier du hall. Systématiquement, il ré-inspecte chacune également par en-bas, à la recherche d'une cavité quelconque. Pendant ce temps-ci, l'autre homme a repoussé les tapis du salon sur le côté et observe chaque latte.

Plus tard, les deux hommes se rejoignent à nouveau, au bas de l'escalier.

— "Ça devrait être quelque part dans la maison".

— "Est-ce que la maison était déjà en 1950?", demande l'autre. "Je pensais que les consignes étaient de faire attention à choisir des éléments de décor qui ne risquaient pas de changer sur le long-terme, comme des montagnes, plutôt que des habitations ou que des arbres".

— "Nous avons des informations selon lesquelles le groupe A2 a relocalisé la ressource dans cette maison en 1977".

L'autre homme se tait; il sait que de nouvelles questions seraient sans réponse, de par le fait de la compartimentation de l'accès à l'information: l'on n'est dit que ce que l'on a besoin de savoir.

Si cela ne se trouve pas au rez-de-chaussée, il s'agit maintenant d'explorer les chambres à l'étage. En haut de l'escalier dont les marches grincent, le palier en bois est tout aussi poussiéreux et pas très engageant; certaines planches pourraient céder. Tout l'étage se trouve au niveau des combles. Un corridor central amène à deux chambres et à une salle de bains. Celle-là est baignée de lumière; le rideau de douche a été enlevé — ou a-t-il été mangé par le temps? — et les surfaces en céramique ne reflètent plus le soleil tant elles sont recouvertes de poussière. L'un des hommes se dirige directement vers la chasse d'eau, une cache classique. Cela fait longtemps que l'eau a été coupée, tout est sec; et il n'y a rien. L'homme vérifie derrière chaque installation — lavabo, baignoire, petite commode — à la recherche de quelque indice. Rien. — Dans les chambres, les lits sont encore parfaitement faits. Les deux pièces sont très similaires: grande armoire en bois; matelas et draps blancs posés sur des bases en lit en bois massif; petit bureau. Dans celui-ci, un bric-à-brac d'objets et de papiers ayant appartenu au dernier propriétaire. Il y a là des notes sur l'histoire de la région, des cartes postales de monuments proches; une carte topographique et un compas... L'on devine à quelques dates écrites çà et là que la maison doit être abandonnée depuis le début des années 80.

Époussetant les bords du grand lit, le premier homme hésite soudain, comme saisi d'une intuition que quelque chose n'y était pas tout à fait normal. Il contemple le bois de longs instants. — Quelques aspérités dissimulées dans des recoins de la structure, et qui seraient difficiles à apercevoir même sans la poussière, trahissent la présence d'un compartiment; en fait, le lit lui-même est une caisse secrète. L'endroit est inhabité, il n'y a pas besoin de prendre de précautions et de trouver la clef adéquate: les hommes décident donc de forcer l'objet. De son sac à dos, l'un d'eux sort divers outils: pied-de-biche, cric... Le vieux bois devrait pouvoir se détruire, dans le pire des cas.

Le matelas et la literie sont repoussés sur le côté de la pièce; les outils placés - ou plutôt, forcés - dans les minuscules interstices, et de plusieurs coups secs et violents, le bois craque assez rapidement. Soudain, le panneau latéral cède; l'air est épais et étouffant. Finir l'ouverture de la cache en faisant sauter les tenons de la face du dessus prend quelques minutes supplémentaires, éreintantes, au pied-de-biche. — Le travail est fait en force: le meuble est détruit; mais le seul but a été d'ouvrir le coffre caché. Lorsque ce panneau est lui aussi repoussé sur le côté, le contenu se révèle.

Un dossier contenant des documents jaunis par le temps, tapés à la machine à écrire. Toutes les feuilles sont codées, par séries de cinq lettres et chiffres: RG78C EZIK2 AZJAZ TY8UC GEICX... En en-tête, cette formule cryptique: "Eyes Only - Group A.˙."

À côté, une douzaine de fusils-mitrailleurs. Il y a des FG42 et des Sten. Étrangement, ceux-ci semblent en parfait état de marche; pas de poussière, un bel éclat le long des canons... Ces armes avaient l'air neuves. Un grand nombre de boîtes de munitions tapissaient le fond de la cache; 7.92mm et 9mm. Il doit y avoir des milliers de balles.

— "Il va falloir faire quelques voyages jusqu'à la voiture", constate l'un des hommes après un instant de silence.

Criterium

Crique.

Le sel marin pique la peau. Il y a beaucoup de vent. — En fermant les yeux et en se concentrant sur les sons de la nuit, l'on distingue le bruit de la marée au-devant, les stridulations d'insectes nocturnes et le bruissement des feuilles derrière, dans la direction opposée. Parfois les sons disparaissent un instant, lorsqu'une bourrasque plus violente arrive... Il faut alors attendre. Le vent se calme et les sons reviennent. En prêtant plus d'attention, petit à petit, l'on entend au loin comme d'irréguliers sons de cloche. Ce sont sans doute des bateaux amarrés; y a-t-il donc quelque port au-delà, dans cette direction? — L'odeur de varech est forte; à cette heure, au clair de lune, l'on ne voit plus guère que des nuances de gris et de bleu sombre le long de la crique. Lorsque la marée est basse, de vastes étendues de vase sombre se révèlent; l'on a alors, sur quelques centaines de mètres, un dénivelé d'un paysage se métamorphosant : – la forêt d'abord; puis les dunes de sable, parsemées de lagures; puis la plage étroite, et la ligne des algues plus ou moins séchées et portées là au gré des vagues; au-delà, le sable devient gris et se mue en vase épaisse. Et il n'y a personne; l'endroit est désert.

Là-haut, au loin, un bout de lune éclaire mes pas. Pieds nus, l'on se déplace sans un bruit. Je reconnais le vieil arbre, en face du grand rocher posé de biais. Il faudra des siècles pour que ces immenses rocs changent légèrement de position – or, cela ne faisait que trente ans. Je reconnaissais chaque interstice, chaque structure; je devinais la couleur qu'ils devaient refléter le jour. — En s'approchant, il faut passer une bande de la plage où des petits cailloux et de vieux coquillages piquent les pieds, avant d'arriver à la pierre. Deuxième pointe à gauche, passer celui en forme de fantôme, monter sur le plateau, s'arrêter et tendre l'oreille... longer le roc jusqu'à une sorte de battue, un point qui n'est accessible que rarement, lorsque la marée est aussi basse.

Là, il y a une proéminence dans la roche, une sorte de parallélépipède rectangle, qui ressemble à un petit coffre. Aussitôt un vieux souvenir me revient - et je m'agenouille devant, y pose l'oreille. Il y a de vieilles légendes qui parlent de pierres magiques, enfermant cloches et trésors, qui sonnent aujourd'hui encore, certaines nuits... Je me bouche l'autre oreille avec le pouce et j'écoute.

Il n'y a qu'un bruit de brossage, distant: le reflux de la mer. — Cette nuit ce trésor sera sauf. — Pourtant, parfois, l'écho de certains sons de bateaux semble résonner dans quelque interstice, et me parvient, lointain et faible... Je me relève et reprend ma recherche. Un peu plus bas, il y a une petite ouverture dans la roche; quelqu'un y avait fixé, il y a très longtemps, un pivot et une chaîne, tous les deux usés par la rouille et couverts d'algues. C'était à cette chaîne que l'on pouvait affixer une boîte secrète, ou tout autre objet que l'on arriverait à y lier. Lorsque j'avais découvert cette cachette, j'imaginais qu'elle avait dû être utilisée pour dissimuler de la contrebande au XIXe — en fait je ne le savais pas vraiment. Ç'aurait aussi pu être un point pour déposer des messages secrets dans les années de guerre... Mais depuis, plus personne n'en connaît l'existence.

Au bout de la chaînette, une solide petite boîte en ferraille, maintenant couverte de bigorneaux. Il m'est impossible de délier le paquet, il a trop vieilli et la lumière est trop faible; alors, avec une pince acérée, je libère l'objet. — La marée ne va pas tarder à submerger l'endroit et à isoler ces roches du rivage; il me faut me hâter. Quelques pas rapides, je sautille de pierre en pierre; la plage est toujours aussi déserte. Devrais-je retourner à l'hôtel avec l'objet? Il sent la mer et me couvre les mains d'algues et de saleté... Devrais-je l'ouvrir ici? Vu son état, il faudra le fracasser contre une pierre... – Ainsi, j'hésite de longs instants quant à l'étape suivante - celle à laquelle je n'ai pas encore pensé... Je crois déjà à peine tenir à nouveau dans les mains la petite boîte abandonnée à dessein trente ans plus tôt... Pourquoi revenir ici? — C'est qu'il y avait des textes à l'intérieur. C'était en fait une sorte de time-capsule avant l'heure, avant que ça ne devienne une mode passagère; et je ne me souviens pas du tout des choses que j'y ai glissées. L'un des poèmes, en revanche, m'était revenu en rêve et refusait d'en repartir: des lignes écrites avec du sang, des vers qu'il me fallait détruire. — Or, seul le feu panse cette plaie.

Et j'allais faire un feu – un grand feu, beau et létal.

Il brûlera, il brûlera.

Criterium

Ç'avait été un hasard — il me semble que c'est toujours par hasard que ces découvertes arrivent — et je réalisai alors qu'existait réellement une communauté secrète, dont la pratique différait de tout ce dont j'avais entendu parler jusqu'alors. Qui étaient-ils? Ceux-là se baptisaient de plusieurs noms: les "changeurs de vie". Les bioswitched. Les "échangés"...

Qui sont-ils?

Encore aujourd'hui, un certain nombre de personnes tiennent un journal intime. Pour certains, c'est une ligne de temps en temps, chaque année peut-être, décrivant quelques nouvelles résolutions ou grandes décisions de vie; pour d'autres, c'est un roman-fleuve, un feuilleton qui chaque soir se décline sur des dizaines de pages, décrivant chacun de leurs monologues intérieurs, émotions et pensées virevoltantes. Certains disent tout, absolument tout, d'autres cachent des morceaux choisis. On révèle le sale, ou l'on prétend le propre; il y a tant de manières d'écrire l'intimité. — Toutefois, pour ces personnes, l'objet de leurs confidences — le journal intime — devient peu à peu pesant, une trace lourde du passé. Parfois littéralement, lorsqu'il s'agit d'une cinquantaine de carnets reliés, précieusement conservés dans des boîtes à chaussures. Parfois simplement en esprit, lorsque quelques phrases pèsent trop lourd et font trop mal. — C'était alors que l'idée survint: tout comme l'on est amené à brûler les lettres de ses premières amours, d'aucuns éprouvent l'envie de se séparer de souvenirs trop anciens, devenus inutiles - ou trop pesants, un boulet traîné de déménagement en déménagement. À côté de cela, l'homme a toujours eu l'envie profonde de s'imaginer dans la vie de quelqu'un d'autre — de quelqu'un ayant fait des choix différents, pris une autre route... Ces carrefours de la vie, ceux-là qui adviennent très tôt et ne sont reconnus comme tels que bien après-coup... C'est alors a posteriori: quelle minuscule décision ce jour-là ou cette nuit-là — ayant déterminé quasiment tout le reste de sa vie! Est-ce un choix d'études? Un déménagement, une ville? Est-ce le fait d'être resté en couple avec telle personne, d'avoir quitté telle autre? Ce job moins bien payé mais dépaysant? ... — Et si tout avait été différent? — Et si tout avait été à refaire? — C'est là qu'intervient le journal intime de l'Autre.

Un cercle de personnes cèdent une grande partie de leur passé — des années de journaux intimes. Et chacun reçoit — complètement au hasard — l'histoire de quelqu'un d'autre. Chacun entre de fait dans cette communauté inconnue; chacun devient un "changeur de vie".

Classe sociale, niveau culturel, lieu géographique, aucun facteur ne vient remplacer celui du hasard. Seule la langue est uniforme — et encore, vous pourriez hériter des trente carnets d'une adolescente dyslexique. Déjà cependant ces changeurs s'internationalisent et la société secrète s'étend.

Une enquête s'imposait. — Mais tout était crypté; il n'était pas possible de déterminer qui, si vraiment il y avait quelqu'un à la tête de cet étrange groupe, jouissait de la qualité d'organisateur. Un système de clefs asymétriques: presque impossible à remonter. C'était déjà par une coïncidence étrange que j'entendis parler de ce mouvement underground — laquelle il me serait préférable de ne pas confier ici — il était donc difficile d'acquérir une vue d'ensemble du phénomène. Je n'avais que quelques contacts anonymes et secrets; beaucoup de questions - aucune réponse.

Alors je réalisai qu'une seule solution existait réellement: devenir moi-même membre de la secte. Je réalisai aussitôt que je me formulai l'idée à l'esprit que cela serait difficile et douloureux. J'avais en effet tenu jusque là un journal intime. Assez irrégulièrement, je l'admets; et, s'il ne me semblait pas particulièrement intéressant — il était question de mes relations amoureuses, de mes choix professionnels, et d'écrits en "flux de conscience" à propos de questions philosophiques qui me taraudaient... — était cependant devenu une partie de moi. C'était donc comme se couper un bras. Je ressentais bien sa bivalence pour autant: les carnets me pesaient, le style me semblait malhabile et dégrossi, les questions un peu bêtes. Cependant, j'avais également lu beaucoup de contes bouddhiques ces dernières semaines, et donc je réalisai en parallèle à quel point ce 'bras' n'était en fait qu'une impermanence, plutôt une 'mue' que j'allais abandonner derrière moi. Que son double-aspect: histoire et lourdeur, n'était que deux facettes distinctes du même attachement au passé. Que je devais laisser ça derrière moi, afin de renaître une nouvelle personne. Peut-être... qu'en fait, ce procédé n'était qu'une manière de rendre tout le processus plus facile, et que la lecture de cette 'vie parallèle', celle de l'Autre, serait une manière de tous se soutenir et de réaliser — ce ne sont que des peaux mortes, du passé poussiéreux! — Que là se trouvait réellement le but de la confrérie. — Un jour, je réalisai qu'il ne fallait plus attendre et méditer: l'heure était venue de changer de peau... de vie. J'envoyai mes vieux carnets.

Quelques jours plus tard. Un surplus de travail m'avait fait presque oublier cet acte; je réalisai alors que je n'avais pas tant tenu à ces carnets. Mais j'allais également découvrir une émotion nouvelle: l'excitation si étrange qu'il y a à trouver chez soi un colis, soigneusement ficelé et empaqueté, contenant la vie de l'Autre.

J'ouvre la boîte. — Cinq grands cahiers, épais. On devine qu'entre de nombreuses pages ont été insérées des images, des dessins, des herbiers... Le tout est recouvert d'une écriture fine, le plus souvent au stylo bille noir, parfois bleu; une écriture d'homme. Je découvre une nouvelle vie. — Curieusement, impossible d'y retrouver son prénom; pourtant, ses amis et ses amours sont tous là, nommés, parfois de simples initiales; d'innombrables souvenirs sont soigneusement décrits en quelques mots et avec des tournures qui me paraissent d'autant plus poétiques qu'elles ont été pensées par un esprit différent, dont l'on devine qu'il associait les mots différemment. — Je lis, fasciné, happé par ces pages et ces pages. Il y a là des souvenirs d'enfance, la première cigarette, la première copine; des descriptions trop précises d'actes sexuels à côté d'envolées poétiques sur le sens de la vie et les buts que l'on s'adjoint. C'était plus qu'une autobiographie: c'était le roman vrai d'une autre vie, d'une autre mue. La lecture est captivante, fascinante; ce n'est qu'après avoir fini l'ensemble — que l'on devine correspondant à peu près à douze années de vie — que je reviens à moi, puis tombe de fatigue sur un siège.

Sensations confuses: une impression, maintenant que je ne suis plus plongé dans les cahiers, d'avoir épié ces mots — mais surtout le fait que cela soit une sensation connue. Une sensation finalement très similaire à celle que j'avais eu par le passé en relisant mes propres carnets. Ces traces auraient-elles donc toutes la même valeur? L'on dit et se répète: les mots s'envolent, les écrits restent. Je n'ai jamais autant eu la sensation que ceux-là s'envolaient tout autant, que maintenant, avec cette réalisation que nous ne sommes pas nos vies.

Criterium

Mandragore. (5)

Lorsque la journée s'annonce très chaude, dès la fin de matinée la rue festive commence à se peupler. Cette allée réservée aux piétons traverse le quartier de part en part. De nombreux promeneurs s'y attardent. La plupart des bars ouvrent tôt et installent les tables en terrasses, sortent les parasols... Les riverains, les étudiants, les touristes passant par ici en été s'attablent alors, ou flânent devant quelque boutique de souvenirs. D'autres s'y retrouvent comme à un point de rendez-vous peu défini, savent qu'ils se croiseront bien à un point ou à un autre le long de la rue pavée. — L'on voit la plupart des hommes en pantacourt ou en bermuda, les femmes en jupe et en short; vers midi peut-être s'y joindront également quelques costumes, cravates, tailleurs, tous échappés le temps de leur pause. Dans l'ensemble l'on voit beaucoup de couleurs claires et franches, des pastels aussi — l'ambiance est chaleureuse et colorée. Un beau jour d'été.

Je me glisse à travers la foule, d'un pas léger et plus rapide. À la devanture d'un petit bar, que l'on reconnaissait de par le fait qu'il portait un blason — de gueules, à trois tourteaux d'or — je ralentis et cherchai du regard mon ami. Sans doute n'était-il pas encore arrivé; je pénétrai dans l'unique salle, tout en longueur, où quelques tables supplémentaires faisaient face au zinc. Celui-ci s'étendait jusqu'au fond de la pièce. En fait, presque personne ne se trouvait à l'intérieur. Il était beaucoup plus agréable de s'asseoir en terrasse et d'observer le flux des marcheurs; on s'abritait à un coin d'ombre et attendait le passage de la brise. Le barman me salua. Il avait un grand sourire. Nous ne nous connaissions pratiquement que de vue, nous nous étions croisés ici quelques fois; il m'avait toujours adressé ce sourire franc, et ce dès la première fois. C'était une personne avec cette ouverture naturelle, qui lui donnait aussitôt un caractère d'aspect agréable, et léger. Une fois — c'était avec B. — nous avions parlé tous les trois de ces armoiries sur la devanture du bar. Personne ne connaissait leur histoire, ne savait d'où elles provenaient; le barman nous avait dit qu'elles se trouvaient déjà là lorsqu'il s'était installé et que l'endroit était encore une boutique d'herbaliste. B. avait fait quelques recherches de son côté, et avait retrouvé un blason similaire, porté par un noble de Bourgogne du XIVe, un certain de Voudenay — sans que cela ne nous avançât plus loin. Quel était le lien? — Dans la vieille ville, de nombreuses façades gardent les traces d'un mystère.

Je m'assis à l'ombre en terrasse; je n'eus pas à patienter longtemps, car bientôt B. arriva. C'était lui que j'attendais. Il me salua de la main, s'approcha, me fit la bise, demanda une blonde au patron... Quant à moi, j'avais déjà un jus de pamplemousse. Nous échangeâmes au début quelques phrases anodines, de celles-ci qui sont pratiquement le prolongement des salutations... Ce fut après un premier court silence qu'il prit une voix légèrement plus grave, comme pour s'enquérir de nouvelles d'un autre niveau.

— "As-tu trouvé la mandragore, Flavia?", me demande-t-il.

— "Oui."

Il me demanda si elle m'avait apporté ce que je désirais. Je souris et hochai la tête; un instant plus tard, comme je sentais qu'il avait besoin de mots, je lui expliquai. J'avais bien la mandragore; nous l'avions cueillie dans les règles de l'art, avec Erwain – et j'en avais préparé un liniment. Cette essence patientait maintenant dans un flacon de verre, je comptais l'utiliser à la prochaine pleine Lune... elle adviendrait dans trois jours. Repose-moi la question très bientôt. Et je portais une sélénite.

Depuis mon enfance, j'avais appris à distinguer les phases de la Lune et à les suivre. Lorsque la demi-lune est à droite, formant comme un "p", c'est le "premier" quartier. Lorsqu'elle est à gauche, comme dans un "d", c'est le "dernier" quartier. Rapidement j'avais appris à estimer en un coup d'œil le cycle, et j'attendais naturellement chaque pleine et nouvelle lune. C'était avec elle que j'avais grandi. Elle m’avait suivie. Elle était toujours avec moi, au-delà des voyages qui m'avaient amenée ici ou là, au-delà des changements de ville, des époques...

Je n'avais pas mentionné nos accompagnateurs novices. Je sentais qu'il n'était pas nécessaire de le faire; cette omission me parut d'autant plus sage qu'après avoir mentionné cette soirée où il m'avait raccompagnée — encore un peu groggy, le long des escaliers et passages menant à travers les hauteurs à la maison du druide... — il me demanda ce que j'allais faire avec Xavier.

— "Que veux-tu dire?"

— "Vous vous êtes rapprochés..."

— "On est ensemble", fis-je. Dire cela me donnait une impression étrange, parce qu'à la fois c'était ce que nous avions décidé, décrété et donc cet ensemble était bel et bien là, et à côté de cela j'avais quand même la sensation de dire un mensonge; ou plutôt une formule malhabile. — Je n'eus de toute manière que peu de temps pour méditer cette bivalence, en voyant la tête que fit B.: ç'avait été un mouvement relativement subtil, mais indéniable, un assombrissement des traits, un air plus grave... Lorsqu'il reprit la parole, sa voix elle-même s'était revêtue d'un nouveau voile.

— "Oh... vous êtes ensemble", commença-t-il. Ses yeux s'étaient d'abord fixés sur moi, mais rapidement il avait détourné le regard, et semblait maintenant aller partout ailleurs: les passants, la table, le mur, le blason, ses doigts sur le verre, mes mains; il alternait ainsi, hésitant. Il continua: — "Est-ce que... tu ne trouves pas qu'il n'est pas exactement... le genre de personne qui peut te comprendre...? – je veux dire; ..." - je le regardai en silence - "Tu n'es pas comme les autres, tu es différente, Flavia".

— "Écoute; même si c'était vrai, même si j'avais besoin d'autre chose, serait-ce à toi de me le dire?"

Un long moment s'écoula; il regardait les passants, et quant à moi, je le fixai; nous entendions tout autour de nous le bruit des multiples conversations, des verres sur les tables en terrasse, des claquements de talons sur le sol, parfois quelque appel de passant... Il était presque midi et il y avait de plus en plus de monde dans la rue. Toutes les tables à nos côtés étaient maintenant occupées. La chaleur de la journée devenait pesante. Je sentais monter en moi, à côté d'une pointe d'irritation quant à ce que je devinais chez mon ami, l'envie d'aller ailleurs, dans un endroit moins peuplé. Nous allions interrompre cette conversation, alors que nous avions, je le sentais bien, d'autres choses à se dire – et à cause d'une broutille; c'était certainement cela qui m'agaçait le plus. Je repensais à ce que m'avait dit Xavier lors de notre première conversation: qu'à son avis, je plaisais à B. – Je connaissais bien ces situations et ces multiples jeux; leurs règles; parfois ils sont plaisamment enivrants, parfois - comme maintenant - ces interférences me paraissent ennuyeuses, finissent en obstacles. Si seulement je n'avais pas été une fille, nous aurions évité ce moment-ci... Cela était particulièrement irritant. Il n'y avait que peu de personnes avec qui je pouvais avoir des conversations d'un tout autre niveau au sujet de magie et de mystique; dont lui; allait-on gâcher cela pour une raison aussi matérielle? – Pour un corps, un simple vaisseau? — À la table voisine, quelques-uns jetaient des regards curieux dans notre direction; ils avaient dû remarquer ce silence et la mine maintenant gênée de B. – peut-être s'attendaient-ils à une scène ou une dispute, et ils s'étaient alors apprêtés à ne pas laisser filer l'occasion d'y assister. C'était comme si je pouvais lire dans leurs pensées. L'on devinait cette envie de voir le spectacle qu'offriraient deux personnes se disant des choses mauvaises, la fascination que cela leur procurerait. Je savais qu'un couple au sens théâtral développé se saisirait prestement d'une telle occasion – comme captant ces ondes mentales et se laissant guider par elles – et commencerait alors sa représentation. Nous n'allions pas tout de même faire cela... Nous n'allions pas non plus rester assis une heure en silence.

— "Je vais devoir y aller. Mais tu voulais me parler d'autre chose, n'est-ce pas?", fis-je.

— "Oui... Non; enfin, oui, mais ce serait mieux à un autre moment", hésita-t-il, me regardant à nouveau.

Quelques minutes plus tard, j'étais partie dans la foule. Je me faufilais vers la direction de mon appartement - en quête de calme et de méditation. Ça n'était pas très loin, mais il fallait contourner les groupes de promeneurs qui flânaient çà et là, ou de personnes qui s'étaient rassemblées en face des bars-restaurants. — Soudain, j'entendis mon nom - quelqu'un m'appelait. Je me retournai — et ce fut un grand étonnement. J'avais en face de moi une ancienne connaissance — une femme approchant la quarantaine, très brune, avec un grand sourire qui contrastait avec la peau fatiguée de son visage, usé par d'anciennes épreuves mais non dépourvu de charme; elle était vêtue de bleu et de blanc — je ne l'avais pas croisée depuis que j'étais arrivée dans cette ville. Son nom... me revint alors d'un coup: Élyse. Nous nous saluâmes avec joie. Elle était là avec quelques amis, ils s'apprêtaient à aller au restaurant; elle me proposa de les rejoindre. Je lui dis que je ne pouvais pas, mais que cela me ferait très plaisir de la revoir; pourrait-elle passer prendre le thé après son repas? – Je lui indiquai l'adresse. Elle accepta; elle m'appellerait dans une heure. —

Les fenêtres grandes ouvertes pour qu'un peu de vent rafraîchisse l'atmosphère, je m'étais assise en tailleur dans le salon. Un peu de calme – un peu de temps solitaire. La tournure de l'entrevue avec B. m'avait, je le sentais bien, irritée plus que cela n'aurait dû le faire. Ou alors était-ce quelque chose d'autre? — J'ai souvent eu à revêtir une armure; lorsqu'il fallait que certains événements glissent sur moi sans y laisser d'éraflures. Cela aidait lorsqu'il fallait se détacher, ou se laisser transparaître d'une certaine manière, parmi les différents milieux que j'explorais. Mais, en parallèle, je prêtais très attention aux remous qui pouvaient m'agiter intérieurement. D'un côté, je sentais que mon esprit était une eau calme — si je n'avais pas atteint ce stade, je n'aurais pas pu mettre en mouvement de forces occultes — et d'un autre, je sentais les émotions qui naturellement me venaient, depuis le corps; cette eau-là se troublait, les émotions se mouvaient d'elles-mêmes, comme des réflexes. Autrefois j'avais pensé que c'était mon corps qui me trahissait lorsque ces phases survenaient; depuis j'avais accepté que notre vaisseau physique soit soumis à certaines règles. Cela faisait penser à l'image orientale du Carrosse:

Tout être humain est comme un carrosse, avec un cheval et un cocher. Le carrosse, c'est le corps dans sa dimension physique. Le cheval représente nos émotions et nos instincts; comme elles, c'est une force immense et subconsciente. Le cocher, c'est l'intellect, et les processus mentaux; eux sont accessibles à notre conscience. — Beaucoup ne savent pas qui ils sont ni comment ils fonctionnent; comment peuvent-ils aller quelque part? Lorsque la position du carrosse détermine à elle seule la direction vers laquelle alors le cheval souhaite se ruer, et qu'un cocher se contente d'observer le désastre, incapable du moindre contrôle — où peut-on aller? Peut-on même se mouvoir, se déplacer? La chaîne est dirigée dans le mauvais sens, depuis le carrosse jusqu'au cocher. Il s'agit d'inverser la chaîne: le cocher (l'intellect) contrôle - et manipule en quelque sorte - le cheval (les émotions), qui porte alors sans difficulté le carrosse dans la direction voulue. Le travail nécessaire à l'inversion de la chaîne est immense; c'est pourtant la toute première étape — en effet, ce n'est qu'après cela que peut apparaître dans ce tableau un quatrième élément: le Maître. Celui-ci sait où il veut aller; il vient dans le carrosse, et ordonne au cocher. — Ce nouveau venu, c'est la Volonté. — On ne l'achète ni ne la capture; le moment décisif auquel elle arrive advient en temps voulu. C'est ce qu'entendaient certains lorsqu'ils affirmaient que le maître n'arrive que lorsque l'élève est prêt. C'est ce qu'entendaient d'autres lorsqu'ils déclarent que l'homme n'a pas de volonté qui lui soit propre. — Pour autant, chaque élément nécessite d'être entretenu. Le carrosse doit être poli; le cheval et le cocher nourris. Lorsque le cheval est trop fatigué, il ne se dirige plus, et il ne se déplace plus très loin; il faut le laisser se reposer un temps.

C'est la raison pour laquelle je ne veux pas ignorer le corps; il s'agit de mon vaisseau. Alors, à ces moments-là, je le laissais reprendre le dessus, je renonçais au contrôle. Mon corps ne me trahissait pas: il avait besoin de s'exprimer. Il avait besoin d'être soigné, entretenu. Je laissais mon sentiment d'irritation suivre ses métamorphoses... — Une minute plus tard, un grand spasme: je sentais que je tremblais. Et alors, les vannes s'ouvrirent: j'éclatai en sanglots. – Je pleurais.

*

* *

Coup de téléphone. — C'est Élyse.

J'avais pleuré longtemps, comme cela n'arrivait que rarement; le goût du sel sur les lèvres m'avait rappelé de vieux et désagréables souvenirs. Cela m'avait également épuisée. — Mais je n'avais pas eu beaucoup de temps pour me reposer, et je voulais effacer les traces de ce qui venait de se passer. Alors j'avais pris une douche, et je m'étais longuement lavé le visage... Je venais de sortir de la salle de bains lorsque le téléphone avait vibré – j'étais à nouveau maîtresse de moi-même. Je l'invitai à monter me rejoindre. Le temps d'enfiler quelque chose, et j'entends tapoter à la porte.

Un instant plus tard, elle est assise à côté de la table basse et observe avec curiosité l'ameublement du salon, les couleurs claires de l'ensemble. Elle me dit qu'elle est très contente d'enfin voir l'endroit où j'habite. La théière siffle. — Je nous verse deux tasses. Elle me remercie, m'invite à m'asseoir sur le sol à côté d'elle, et nous commençons à discuter. Assez rapidement, elle s'arrête, regarde mes yeux...

— "Flo... tu as pleuré?"

— "Oui; mais ce n'est rien", fis-je. On devait encore percevoir à mes yeux ce qui s'était passé. Ça n'avait peut-être pas été le moment idéal; je ne tenais pas particulièrement à évoquer un sentiment de commisération. Je dus lui répéter que tout allait bien pour qu'elle accepte de retourner à une conversation plus anodine – et je sentais bien qu'elle m'observa un instant d'un regard rusé, comme pour se demander de quelle manière détournée elle allait vaincre mes défenses, pour que je lui révèle tout, et qu'alors elle puisse me consoler, grâce à son expérience qui saurait trouver le baume adéquat pour mon petit cœur. — Nous reprîmes la discussion.

— "Parle-moi de ta vie, de ce que tu fais maintenant... Tu vas bien? Tu écris toujours? Tu fais toujours de l'art? Tu es toujours avec T.?", fait-elle, avec un ton qu'elle voulait à la fois complice et enjoué. Elle voulait tout savoir — tout du moins, tout sur ces choses qui gravitent autour de moi, les extérieurs essentiels: les amis, le travail et le cœur...

Oui, j'allais bien. J'écrivais beaucoup ces temps-ci; il y avait ce projet sur les états altérés de conscience, il y avait quelques poèmes, des dessins, d'autres idées qui ne restaient pour l'instant qu'au stade d'embryons...; oui, il y avait aussi d'autres projets artistiques — je me levai et lui montrai une toile, car je savais qu'elle préférait ce qui était visuel à ce qui relevait de l'écriture: c'était un hibou dans une pose hiératique. J'avais dessiné quelques-uns de ses traits d'abord avec de la colle inflammable, mis le feu à la toile, et c'était seulement après que j'avais commencé à travailler avec de la peinture à l'huile. Les traces brûlées donnaient un relief particulier à l'animal, un contre-noir. — Quant à T., cela faisait un moment que nous n'étions plus ensemble; cette mention me laissa un demi-sourire nostalgique aux lèvres. Toutefois, pour une raison ou une autre, Élyse s'était mise en tête que la raison pour laquelle je m'étais sentie mal et pleuré ne pouvait être que le fait que je n'étais plus avec T. – elle se mit à m'en parler avec beaucoup de termes positifs, que nous allions vraiment bien ensemble, que ça n'avait pu être qu'un malentendu... – puis, lorsque je lui rappelai quelques événements moins reluisants qu'elle connaissait pourtant déjà, elle endossa le rôle de la confidente complice, et adopta le ton opposé, grossissant ses défauts plutôt que d'uniquement les admettre, comme si c'était ce que je voulais entendre pour le moment: — "Ah mais, tu sais, les hommes c'est comme ça..." – Quelques truismes y passèrent. Finalement, je n'y tins plus, et l'interrompit pour lui dire que j'avais rencontré quelqu'un d'autre. Il se passa exactement ce que j'attendais (et ce pourquoi je ne l'avais pas révélé plus tôt): une salve de questions sur cette personne. Quel est son nom? Que fait-il dans la vie? Il est mignon, j'espère? Aime-t-il les artistes comme moi? — Pourtant il y avait une réelle tendresse chez Élyse, et je sentais derrière tout cela un fleuve de bonnes intentions et de la véritable sympathie — donc je jouais le jeu et lui racontai. Elle fit l'admirative lorsque je lui parlai du vernissage, de la réserve de Xavier...; et d'ailleurs, il m'avait invitée ce soir à une soirée privée. C'étaient des amis musiciens qui régulièrement venaient se présenter des compositions les uns aux autres; ils étaient pour la majorité des pianistes. L'un d'entre eux était un ami de sa famille, ce qui expliquait que Xavier eut vent de ces événements informels. À chaque fois, un petit nombre de spectateurs mélomanes pouvait volontiers venir y assister. Il n'y avait jamais beaucoup de monde, et la moyenne d'âge était assez élevée; mais la musique, inédite, pouvait se révéler originale et jolie. Lui-même n'y allait que de temps en temps, mais il se disait que cela pourrait bien me plaire.

J'éclatai de rire lorsqu'elle me dit que Xavier avait l'air d'être un bon parti, et qu'il fallait absolument que je le lui présente; en femme d'expérience, sachant observer les hommes, elle saurait me dire s'il était assez bien pour moi... Allait-elle remplacer sa vision romantisée de T. par celle de Xavier? - Je m'y attendrais bien. — À demi-mot je compris que sa nouvelle déduction sur ma crise de larmes était qu'il s'agissait en fait de mon véritable deuil de T., maintenant que je m'avançais vers une autre relation. Alors elle essayait maintenant de deviner où en était celle-ci, quelles "étapes" étaient franchies, s'il était gentleman, et tant d'autres questions... par exemple si je n'avais ressenti soudain une nouvelle inspiration artistique ou quelque autre signe de renouveau. Quelle curieuse! – À sa bonté l'on devinait que s'adjoignait souvent une façon de compenser des erreurs anciennes en souhaitant les éviter aux autres. Elle m'avait raconté un jour certaines de celles-ci, comme la rencontre d'un homme qui lui avait été particulièrement infidèle et qu'elle avait pardonné sans cesse; ou celle d'un autre homme, un manipulateur narcissique qui l'avait projetée dans une spirale dépressive... Par certains aspects elle me rappelait Murielle, ce côté maternel en particulier – quoique le reste de leur caractère restait assez différent. Élyse voulait comme me prendre sous son aile et jouer tour-à-tour le rôle de la mère, de la grande sœur, de l'amie et de la confidente. Ça n'était pas désagréable à petite dose.

— Elle me prit dans les bras un long instant avant de prendre congé; et me répéta qu'il faudrait vraiment que nous nous revoyions l'un de ces jours, seules ou en groupe: et qu'elle ressentirait aussitôt si Xavier était la bonne personne. Je ris à nouveau, lui communiquai que cette entrevue m'avait également fait plaisir. — C'était vrai; toutefois j'étais épuisée. Une fois seule, je m'allongeai sur le canapé et m'endormis.

Rêve.

Je viens d'entrer dans une grande pièce noire. Je ne vois rien. Je sens, cependant, que la salle est large; et une présence. Mes yeux, s'habituant petit à petit à l'obscurité, commencent alors à discerner que je viens de pénétrer dans un théâtre: il y a une douzaine de rangées de sièges, la plupart sont occupés. De ces spectateurs je ne distingue que des silhouettes. La pénombre éteint toutes les couleurs en divers tons gris. Au-devant, une estrade s'illumine alors progressivement: c'est la scène. Sur un parquet en bois vernis sont disposées quelques planches verticales, sur lesquelles des buissons et des plantes ont été peints. Un homme courbé, de petite stature, apparaît alors, s'avançant sur la scène. Il est très bien vêtu, sa barbe en bouc est finement taillée; je ne sais pas s'il va s'agir d'un acteur ou du présentateur de la pièce qui doit se préparer à être jouée. Le silence du public est total; je sens que toutes les attentions ont été captivées par sa venue. L'homme nous regarde, tournant lentement la tête d'un côté à l'autre de la salle. Il ne devait pas nous voir à cause de l'obscurité, juste deviner nos présences — et pourtant j'avais nettement l'impression qu'il nous voyait tous, parfaitement, comme s'il possédait un autre sens, plus fin que la vue. Cherche-t-il quelqu'un? Soudain, il me voit. Il cesse ses mouvements de tête: il me fixe. Comme liés, nous nous fixons. — Hypnotisme? — Un instant plus tard, sans que je ne puisse m'être rendue compte d'une transition, je vois que l'homme a disparu de la scène. À sa place, trois hommes et trois femmes sont apparus. Ils sont habillés élégamment, en tenue de bal, et portent des masques de type vénitien; chaque masque est différent. Celui de cette femme en belle robe verte et dorée a un nez long et crochu; un autre, des sourcils exagérément froncés; un autre encore, des feuilles de trèfle dessinés sur les joues et un air mutin... Les acteurs forment trois couples, qui dansent et virevoltent dans le silence le plus total...

* *

*

La soirée s'était rafraîchie.

L'atmosphère agréable invitait les groupes de promeneurs à sortir à nouveau maintenant que la nuit venait de tomber, et à arpenter les rues et chemins de la vieille ville que je traversais à nouveau. À côté de chez lui, Xavier m'attendait. Un rapide baiser, puis je prends son bras et le laisse me guider jusqu'à l'antre des artistes. Ce n'était pas très loin; il fallait marcher le long d'une belle avenue, jusqu'au quartier aisé se trouvant à côté de la mairie. Là encore, je pressentais qu'il s'agirait d'un certain milieu socio-culturel – pour lequel je nourrissais des sentiments bivalents: d'une part je haïssais ces masques de paille, d'autre part je ressentais quand même l'excitation d'une petite fille qui se déguise. Cela me rappela quelques anciennes "infiltrations"... Xavier avait mis une belle veste noire, une chemise claire; quant à moi, une robe de soirée. Mes escarpins claquaient sur le sol.

Nous arrivons devant une grande porte cochère. C'est là, dans un appartement au premier étage, que se rencontre le groupe de musiciens et de mélomanes dont Xavier m'avait parlé, et dont il m'avait proposé de faire la connaissance. L'immeuble est très soigné. Les surfaces du sas d'entrée sont brillantes, récemment reluises. Les quelques plantes me sembleraient plus heureuses au-dehors, mais doivent apporter cette touche verte qu'affectionnent les tenants de tels lieux; à vrai-dire, je ne serais pas étonnée que dans le second hall d'entrée nous attende un maître d'hôtel en uniforme. Au lieu de cela, un petit escalier tapissé de rouge. Arrivés au premier étage, nous entendons quelques bruits gais de conversation nous parvenir, et un filet de lumière illuminer le petit corridor.

Nous entrons. L'hôte vient à notre rencontre dans le petit hall, servant d'antichambre. À gauche et à droite, des portes doubles s'ouvrent sur deux grands salons; nous apercevons dans la première de ces pièces le groupe de mélomanes.

— "Quel plaisir de faire votre connaissance, Mademoiselle", me dit l'hôte avec un certain maniérisme. Il est grand, fin; de petites moustaches grises lui donnent l'air d'un ancien diplomate. L'on entend aussitôt, également, qu'il a ce léger accent qu'affectionnent certains hommes aimant les hommes. Je le trouve élégant. Il nous conduit alors vers l'assemblée.

Il y a là une douzaine de personnes. Je reconnais quelques visages: nous avions croisés certains de ceux-ci lors du vernissage de l'artiste-illusioniste. À part une femme âgée, qui porte un énorme collier de perles, il n'y a là que des hommes. Tous sont en tenue de soirée, certains portent un nœud-papillon. La moyenne d'âge est effectivement assez élevée; Xavier et moi dénotons certainement. Sans doute pour cette raison, nous sommes à la fois agréablement bienvenus et considérés – chacun nous avait salué volontiers – et restons côte-à-côte. Nous prenons de fines coupes de champagne, très pétillant. La conversation porte tantôt sur de grands noms de musiciens — l'on cite Mozart, Bach, Beethoven mais également Tchaikovsky, Ravel, Rachmaninov... quelqu'un mentionna même Ligeti — et tantôt se vide de substance pour se métamorphoser en formules jolies mais qui ne disent rien. Passes rhétoriques. L'on devine relativement aisément que certains se prêtent à cela par jeu, et d'autres plutôt par fatuité ou grandiloquence. — Un son de cuillère frappée sur un verre résonne alors dans la pièce.

Le maître des lieux nous invite à prendre place dans le salon opposé; les représentations vont commencer. Le sol de cette pièce est lui aussi couvert de tapis orientaux. Il y a trois rangées de chaises Louis-Philippe, tournées vers un espace aménagé devant les grandes fenêtres menant sur un balcon; dans cet espace, un piano de marque est placé de trois-quarts. Contre le mur, quelques pupitres à partition. Les tons rouges des tapis, des chaises, des rideaux, donnent à la pièce une allure bourgeoise et cossue.

Un vieux monsieur, vêtu élégamment et à la coiffure d'artiste — des cheveux mi-longs, dégarnis de sorte qu'ils étaient absent du centre de la tête, tous d'un blanc-gris uniforme — se place alors derrière le clavier, et démarre immédiatement, sans annonce, une rapide succession de gammes. Tout le public se fait silencieux et attentif; et les gammes deviennent des arpèges, ceux-là s'enchaînent par saccades — la seconde voix s'invite alors parmi les modulations et forme petit à petit une succession de mélodies évoquant les Jeux d'eau de Ravel... L'homme joue très bien. — Quelques morceaux se succèdent, entre lesquels l'homme présente les titres et les muses de ses œuvres en termes ampoulés. Il dédicace sa dernière composition à la femme au collier de perles, laquelle rougit et se pâme de cette considération; c'était comme si elle revenait à ses vingt ans, devant un admirateur enamouré, le temps de quelques minutes. —

Après que quelques pianistes se soient succédé, l'on pouvait se faire une bonne idée du système de fonctionnement de ce petit cercle. Il y avait manifestement la rencontre de quatre personnalités, certainement les membres fondateurs; ceux-là avaient établi la tradition de se jouer les uns aux autres des pièces virtuoses. Petit à petit quelques amis mélomanes ont été admis aux représentations, et c'était maintenant un rendez-vous mensuel et intimiste.

Une pause fut annoncée; une partie de la petite assemblée se levait pour aller chercher de nouvelles coupes de champagne. Je m'apprête à en faire de même...

Une vibration. C'est un appel. — C'est B.

Je reviens dans l'autre salon, plongé dans la pénombre; la fenêtre est ouverte, je m'isole sur le balcon.

— "Allô?"

— "F.?"

— "Oui. Bonsoir?"

— "Bonsoir... J'espère que je ne te dérange pas. Voilà; je voudrais m'excuser pour tout à l'heure".

— "Ne t'en fais pas".

— "Vraiment".

— "Je m'excuse moi aussi, d'être partie aussi vite", dis-je en hésitant. Un court moment de silence gêné de chaque côté de la ligne; et alors, comme si cela avait été prévu d'un commun accord, nous nous mettons à rire, tous deux en même temps. Cela eut l'effet de dissiper la gêne.

— "En fait, je voulais vraiment te demander autre chose tout à l'heure".

— "J'en étais sûre. Tu veux en parler maintenant?"

— "C'est difficile par téléphone. Il faudra que je te montre quelque chose".

Nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain.

Lorsque je reviens dans le salon de musique, c'est un cinquième pianiste qui s'apprête à prendre place sur la scène. Celui-là est un petit homme, qui porte une barbe en bouc, taillée... Je me souviens de mon rêve. J'entends des voisins se murmurer qu'il s'agit là d'un artiste relativement nouveau de ces soirées. Il s'incline bien bas, et s'assied devant le piano, ajustant plusieurs fois le tabouret afin de se ménager un accès confortable aux pédales. Cela prend un certain moment, durant lequel le public ne dit pas un mot: l'effet est réussi. Il annonce d'une voix forte, avec une certaine emphase: "Mesdames et Messieurs" — se tournant vers moi — "Mademoiselle" — il ajuste son gilet — "Je vous présente ma nouvelle œuvre! Mélancolie, force obscure - c'est une fleur du mal que j'ai voulu cueillir pour vous, bien humblement. Une plante dangereuse... mon âme vacille! ... Il est dit qu'elle a forme humaine et le pouvoir de nous rendre riches et puissants; l'on la ramassait au pied de l'échafaud! Cette œuvre en est le cri – Je l'ai appelée: Mandragore". — Je suis fixée sur le siège. Puis, les premières notes s'élèvent du piano, basses, sombres... Xavier et moi échangeons un rapide regard, amusés de la coïncidence... et en même temps, comme se demandant s'il s'agissait véritablement d'une coïncidence. Nous ne connaissions pas le petit homme — il ne pouvait pas savoir ce que nous avions cueilli, il y a quelques jours, à la nuit tombée... — mais c'était comme s'il avait été l'instrument d'une sorte de clin d'œil qui nous fût adressé: comme si une confrérie secrète nous avait observés, et venait nous le dire: scimus, nous savons. Les notes sont ténébreuses, et je pense à nouveau à Ravel: mais cette fois à sa traduction musicale du Gaspard de la Nuit...

Le bruit de mes talons résonne dans les ruelles que nous empruntons au retour. À nouveau, je tiens le bras de Xavier, qui me raccompagne vers mon appartement. Nous marchons dans un silence paisible, communicatif. Étrangement, il y a moins peu de monde que nous ne pensions; ou peut-être est-ce parce que nous nous plaisons à prendre les petites rues. Nous arrivons alors au pied de la bâtisse. Et, comme la première fois, il m'embrasse; nous nous souhaitons bonne nuit. Je lis ses pensées. Je sens qu'il aurait bien aimé que je l'invite à monter chez moi. Je ne le fais pas. Plutôt, nous nous regardons en silence et je lui souris. Il a l'air heureux. Il ne donne pas de signe quant à ce désir; il me trouve sans doute secrète, mystérieuse. — Je lui vole un dernier baiser et disparais. Dans mon esprit résonnent encore certains accords fugaces, solanés.

Criterium

(Index)

Ce billet va servir à rassembler les différents épisodes des écrits en série — la navigation sera plus facile: la catégorie "Index" permet de retrouver ce billet, avec des liens vers chaque partie. Je n'y mets pour l'instant pas les textes qui orbitent les uns autour des autres de manière plus étrange ou lointaine.

Mandragore

Les aventures d'une jeune magicienne.

À-part – Assemblée

Partie 1 – Rencontre avec Xavier

Partie 2 – Chez Erwain le druide

Partie 3 – F. rencontre A., seule

Partie 4 – La mandragore

Partie 5 – Dispute

Partie 6 – en cours

(...)

Le village

Enquête officieuse en montagne.

Partie 1 – Le village

Partie 2 – L'autel dans la forêt

Partie 3 – Séquençage nocturne d'ADN

Partie 4 – Un point avec Jean le gendarme

Partie 5 – Marie l'herbaliste

Partie 6 – Michel le maître d'école

Partie 7 – Midi - l'auberge

Partie 8 – François le chasseur de papillons; résumé

(...)

Meurtres à T**

La ville a peur. Une enquête irrésolue.

Partie 1 – Les faits

Partie 2 – Un enquêteur zélé

Partie 3 – L'homme mystérieux

Opération DOLMEN

Certains documents mènent une vie secrète.

Partie 1 – Des chiffres qui ne collent pas

Partie 2 – Officines politiques

Partie 3 – Aux Palmes

Partie 4 – en cours

(...)

Criterium

Aurum potabile.

Vous ouvrez les yeux; le cerveau brûle encore, il vous semble continuer à sentir cette odeur âcre qui avait envahi la pièce. Ça avait été une fumée d'abord subtile, puis inquiétante; le mélange des substances s'était révélé réactif — une action lente, inexorable: des vapeurs étouffantes qui vous avaient finalement fait perdre conscience. Pourtant, maintenant, dans la petite pièce baignant dans un flux de lumières tamisées, il n'y avait plus une trace de fumée; tout s'était envolé, happé par l'interstice de la fenêtre laissée entre-ouverte. Au-dehors, la pénombre. La lune se cache derrière d'épais nuages. Il doit encore être tard dans la nuit. — Insomnies...

Vous étendez la main vers la multitude de flacons posés sur le bureau. Il vous semble qu'ils s'accumulent, ces petits morceaux de verre, ces récipients divers, ces miscellanées... Cela fait déjà des années que la collection s'agrandit, que les ingrédients les plus étranges viennent s'y joindre. Alors vous les détaillez du regard, l'un après l'autre, comme pour les redécouvrir. Comme vous le faites souvent. – Il y a là tout ce dont l'on aurait besoin :

Dans ce flacon-ci, un miel épais et sucré. Dans celui-là, une vinaigrette rance...

Des lambeaux de peau morte — une branche de thym — des baies d'if vénéneux...

Des poudres aux couleurs vives — des épices orientales et de la terre de montagne...

Et du sang séché.

Comme autant de portraits, dessinés sur des feuilles volantes et froissés par le temps, pour lesquels les pinceaux sont délaissés quelques temps, repris un temps plus tard, au fur et à mesure des hésitations et des grandes résolutions; — à certaines dates importantes, un sursaut d'énergie les replace dans la main, suggère de nouveaux mélanges et des couleurs inédites. — Ainsi en est-il de votre bureau d'alchimiste. Étiquetant vos substances un jour. Méditant sur de nouvelles opérations à tenter un autre jour; sur d'autres combinaisons et transformations.

Toutefois... Il doit manquer quelque chose. Pourquoi, sinon, le mélange échoue-t-il toujours? — Ce n'est pas comme si vous n'aviez pas essayé les ajouts les plus inattendus, les effets les plus variés... Penchée sur de vieux manuscrits encryptés, patiemment décodant les symboles spagyriques... Que d'heures d'études passées ici, pendant de longues nuits sans sommeil.

Cela devait passer par le sang – vous le sentiez. À chaque essai, le prix à payer: de nouvelles gouttes rouges et douloureuses. L'on sent confusément que chacun n'a accès qu'à un nombre limité de tentatives, et que chaque expérience, s'approchant de la fin, en acquiert d'autant plus de signifiance. Il faut à nouveau rémouler... Les couteaux sont de sortie, le fil des lames est aiguisé à la pleine lune. — Vous vous remémorez cette pensée qui parfois vous est venue: le nombre des battements de cœur est-il pré-déterminé? Chacun aurait un compte... Ainsi de même votre nombre en terme de gouttes de sang. La lame s'approche de votre peau; un trait si fin sur une surface si fragile... Aïe. Une nouvelle goutte pour un nouvel essai — extraite, vivante; se préparant à choir dans le petit athanor.

Vous observez cet œuf alchimique, considérez la cendre à l'intérieur; c'est le passage du noir au rouge, vous ne voulez point d'albâtre — point de gemme — pour ce rubedo précoce. Seul le Noir — Seul le Rouge — Vos deux couleurs.

Dans la pièce faiblement éclairée dans la nuit, vous êtes assise en face de ce vaste bureau en ébène. Tous ces petits flacons s'accumulent et s'amoncellent sur le plan de travail. Combien de temps déjà vous consacrez-vous à l'œuvre? – Il vous semble bien que cela remonte à longtemps, longtemps...

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Train de nuit.

La pluie fouette la vitre. Le crépitement continu des gouttes... Je me réveille. Seule l'une des petites lampes illumine le compartiment d'une lumière artificielle, orangée; au-dehors, la nuit est noire, et l'on devine plus que l'on ne voit les traces de l'eau sur le verre. Les gouttes se regroupant, sauvagement, en traînées de plus en plus rapides... Le tissu des banquettes et du sol est bleu sombre. Une échelle métallique rudimentaire est placée à côté de la vitre, pour se hisser aux couchettes. Il n'y a personne... Le tapotement forme petit à petit une sorte de bruit de fond, qui se mêle au roulement du train. — Le compartiment me semble de plus en plus clos et isolé, une pièce minuscule, sans espace.

Je me lève et sors. Le couloir étroit s'étend presque à perte de vue dans chaque direction; la répétition des fenêtres et des portes des autres compartiments donne l'impression d'une illusion d'optique; et la lumière, si faible, y contribue aussi avec ses voiles d'ombres... l'atmosphère est oppressante. On ne voit pas le paysage au-dehors, tout est noir; je ne sens pas quel est le sens de la marche. C'est donc plus par intuition que je me dirige vers ce que je pense être l'avant. Mes pas ne font aucun bruit sur le tapis bleu nuit. Chaque porte est close et aucun son ne s'en perçoit; j'ai l'impression d'être la seule personne à bord... Le noir profond à l'extérieur joue des tours avec ma perception; par instants, l'on croirait que ce sont des murs, comme un immense corridor souterrain. Par instants, au contraire, cela me semble être l'espace, infini, et que le vaisseau y vole — et que toutes les étoiles se sont éteintes.

Je fais quelques pas, m'arrête un moment pour écouter la pluie et le roulement du train, puis reprend ma marche. J'arrive au bout de la voiture; deux grandes portes dont il faut tourner la poignée avec force. Le sas est couvert, je traverse la plateforme. L'averse y résonne en un tintamarre métallique. La poignée de la seconde porte me fait mal au poignet tant il faut insister pour la bouger. Un clic, je pénètre dans une voiture identique à celle que je viens de laisser derrière moi. Lorsque la porte se referme, le bruit s'amenuise et me voilà à nouveau dans un long corridor mal illuminé, bordé de fenêtres aveugles et de portes muettes. Tissus bleu sombre. — Je continue mon chemin.

Les voitures se succèdent, toutes identiques, toutes pénombreuses, toutes silencieuses et mortes. – Suis-je seule?

Je ne sais pas si c'est après quelques-unes ou une douzaine, qu'en ouvrant la porte menant à la prochaine, je sens instinctivement quelque chose d'électrique dans l'air. Une atmosphère oppressante... un hurlement tu que l'on ne ferait que deviner, inaudible... Quelques pas... Les lumières orangées clignotent, elles fonctionnent mal. Le bleu me semble d'une autre nature, plus chaud, rougi. L'une s'éteint, tout au bout du corridor. Puis la suivante. Et alors je me rends compte que se tient, juste à la frontière entre obscurité et lumière, une silhouette immobile. — Un homme grand, fin, avec une casquette: le contrôleur? En cillant, je crois voir qu'il fait un geste, mais ses bras sont longs, deux mètres; fins comme des baguettes, désarticulés...

Je me fige. Il me voit — ou devine ma présence... il étend lentement ses bras, j'ai l'impression d'y voir de longues branches d'arbre. J'y devine une intention mauvaise, haineuse — étranglement, étranglement, le mot résonne dans mon cerveau. La terreur me paralyse.

— Je rebrousse chemin en courant. Je sens qu'il se glisse sans bruit derrière moi, que des filaments noirs me poursuivent jusqu'aux périphéries de ma vision. À chaque changement de voiture, les portes lourdes et malaisées à ouvrir me ralentissent un peu plus... et plus je m'approche de la mienne, plus la pensée de la poignée si mal graissée me vient, obsédante, épouvantable...

J'y suis. Je la saisis avec force. Mon poignet me fait mal. Je sais qu'il est juste derrière moi; des larmes nerveuses me coulent sur les joues... — Un clic.

Je me rue dans la voiture. Là-bas, une lumière: la porte ouverte de mon compartiment. Je m'y rends en courant de toutes mes forces, ferme la porte, tourne le verrou, et m'en éloigne sans la quitter des yeux... J'espère qu'il ne peut pas se glisser dans les interstices... Si fin. — Les minutes sont lourdes, silencieuses; oppressantes dans la petite pièce. Le goût d'une larme salée m'arrive au coin des lèvres. Et puis rien n'arrive. Rien. Je m'assois sur la banquette, genoux serrés contre moi; fixant la porte. Le temps passe... Le silence... — La pluie fouette la vitre. Le crépitement continu des gouttes... Je me réveille. Au-dehors, la nuit est tout aussi noire; la faible lumière baigne le compartiment dans les mêmes tons orangés et irréels. Je regarde la porte et je n'ai pas envie de l'ouvrir. Je me terre dans la pièce, je me cache... — Petit à petit, je m'aperçois que ce n'est plus de la terreur que je ressens. C'est comme si celle-ci s'était adsorbée à mon cerveau, comme un papier-buvard aspirant goulûment l'encre noire... Noire de la peur; noire de la haine. Un œil intérieur devine des tracés arborescents, de longs filaments noirs, les longues veines enserrant mon cerveau. Ils sont en moi... Il est en moi. — Une solitude immense s'éveille en moi, émerge petit à petit en conscience. Seule au monde, avec ce désir si ardent: planter mes dents dans la chair. Voir l'encre noire. — La sentir, la humer. La laisser pénétrer ma peau. L'encre noire... — J'ai envie pousser un hurlement dans la Nuit.

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Les trois reflets.

Çà et là, les lueurs vacillantes des bougies tremblent sur les murs et les meubles; la pièce est plongée dans la pénombre. Les flammes colorent la lumière dans des tons rougeoyants, qui éclairent peu ce qui se trouve à proximité. Les rideaux sont fermés; au-dehors, la nuit. Le lieu est empreint d'une atmosphère étrange, irréelle. Sur le sol au milieu de la chambre, une cordelette nouée à intervalles réguliers est disposée en cercle. Trois petits bols métalliques y sont placés: le premier contient un peu de sel. Le second porte une petite branche épineuse de commiphora. Le troisième une huile, un mélange d'huiles essentielles et de résine dont l'odeur boisée m'enivre. Le long de la cordelette sont attachés des petits bâtons de bois, formant des lettres oghamiques; et, au milieu du cercle, je suis assise en tailleur, un bâtonnet d'encens dans la main droite, une clochette dans la main gauche. Immobile, il s'agit tout d'abord de tomber dans son propre corps — n'en plus ressentir le moindre tremblement, sombrer dans une méditation menant jusqu'au point où corps et esprit sont presque à même de se séparer — avant d'annoncer l'ouverture du point de temps par un son de cloche. L'immobilité et la concentration font perdre toute notion d'espace et de temps; je ne sais pas si cinq ou cinquante minutes se sont écoulées, lorsque presque subconsciemment, je sens l'état propice me parvenir, et ma main active la clochette — un seul tintement, puis je la repose: me voilà circonscrite au cercle. Désormais, tout ce qui apparaît au-dehors est devenu incertain, et pourrait tout autant être réel qu'illusion: car le cercle connecte les plans, jusqu'à ce que cette porte soit close.

Dans l'air les volutes fines qui émanent du bâtonnet d'encens forment une longue ligne grisâtre; en suivant les mouvements de ma main, la fumée trace alors petit à petit les sigilli dans l'air, qui s'évanouissent un par un. Je les répète plusieurs fois, l'esprit tendu sur ce seul point. Ma vision périphérique s'est effacée et les tracés semblent se faire autant dans la pièce sombre que dans ma tête. —

Un ululement résonne, très proche de mes oreilles. En cillant dans l'obscurité, je m'aperçois alors que se tient dans la chambre un petit hibou, me fixant de son regard cryptique. Pourtant toutes les fenêtres sont fermées. Nos yeux se fixent et il me semble attendre quelque chose de moi, l'air mutin. Je le salue; je le reconnais désormais, spiritus familiaris. Nous avons tous les deux les yeux pers; et c'est comme par leur intermédiaire que nous communiquons alors. Mes lèvres articulent les mots sans un son; l'animal en perçoit chaque chuchotement muet.

— "Ave, voyageur nocturne, strix mysteriorum, porteur de lumière."

— "Ave, mage nyctalope, argonaute circéenne, appeleuse dans la nuit."

Ses mots se soufflaient directement à mon oreille interne, sans qu'un son ne perçât dans la pièce. C'était comme un vent, un bruit de rhombe qui ululait intérieurement, et dont je comprenais chaque mot sans qu'il passe pourtant par une langue.

— "Je t'ai appelé pour que tu me révèles les secrets que mon cœur convoite, ô ténébreux."

— "Ainsi soit-il. Demande et je répondrai, belle hiéromante."

— "Montre-moi mon précédent vaisseau."

Je trempai le bout de mon index dans l'huile odorante. Puis, lentement, je le portai à mon front, où j'inscrivis un symbole; et je le posai alors sur ma carotide gauche, avant de reposer les mains sur mes genoux. Dans le dernier volute, je perçus une lueur intense; elle s'approcha — et peu après, je vis ce point de lumière comme un petit cercle qui, loin, très loin, lunette vers des temps passés, me montrait une image. Le cercle s'agrandissait au fur et à mesure de la transe, comme si j'avais approché mes yeux du verre d'une longue-vue. — La lumière était aveuglante; le soleil brillait, illuminant une oasis dans le désert. Le repaire était couvert de basses-herbes, et quelques palmiers dûm les surplombaient, haut dans le ciel. Trois hommes s'étaient abrités sous l'ombre de l'un de ceux-là, éloignés du reste de leur caravane; assis à même le sol, ils discutaient sérieusement. Parfois l'un se penchait et traçait quelques lignes sur le sable afin d'illustrer quelque information à ses compagnons. Ils n'étaient pas habillés comme des bédouins, mais avec une robe sombre à la coupe ressemblant quelque peu à celle d'une jebba; et autour de la tête, un keffieh bleu nuit. — Les trois hommes débattaient de stratégie, et des mouvements tactiques qu'ils préparaient dans quelque intrigue. Le plus vieux d'entre eux proposait d'attendre quelques jours afin de recevoir des nouvelles du Sud de l'un de leurs agents; ses informations pourraient suggérer un angle d'attaque. Un autre, au tempérament sanguin, pensait qu'attendre pourrait faire s'échapper le moment le plus opportun, et qu'il ne s'agissait pas seulement d'une question de position, mais également de rapidité. Le troisième homme — et alors je compris que je parlais par sa bouche, ou qu'il parlait par ma bouche — établissait une manœuvre afin de déterminer une troisième voie, celle qui s'appuierait sur le point idéal, là où la victoire ne se conquiert pas seulement par opportunité et par espionnage, mais également par la grâce d'Allah. Il connaissait les anciennes ghazwa et en avait étudié les différentes techniques; et en l'occurrence, il s'agissait d'être comme l'eau: très fluide. Après une longue discussion et des délibérations résumant les principaux points de leur échange, ils se levèrent et sentirent tous que la nuit qui advenait allait être décisive. Lorsque l'intensité du soleil commença à décroître, de même la longue-vue de l'esprit s'éloigna quelque peu, le cercle redevenait, peu à peu, un simple point dans la volute de fumée. La pièce plongée dans les ténèbres m'entourait à nouveau; par-delà l'encens et le cercle, les yeux du hibou me fixaient.

— "Montre-moi mon futur vaisseau."

Je touchai l'huile puis, cette fois, la carotide droite. Là encore, un point lointain se fixa devant mon regard et s'élargit jusqu'à m'envelopper de son spectacle. Je vis une route dans une forêt de pins; les deux bandes jaunes au milieu m'indiquaient que l'on se trouvait là de l'autre côté de l'Atlantique. Je discernai à l'horizon une grande montagne; et, petit à petit, je remarquais que la forêt abritait de nombreuses maisons, ainsi que de petits chalets. On en distinguait d'autres à l'un des versants. La porte d'une maison s'ouvrit; et je vis un homme fin et grand sortir, s'arrêter sur le seuil, se retourner et embrasser une jeune femme blonde. Ils se séparèrent en se saluant de la main, et l'homme se dirigea vers une voiture noire. Je devinais vaguement — ou j'essayai de deviner — sur ses traits une ressemblance avec les miens; c'était cependant difficile à imaginer autrement qu'intuitivement, car pris un par un, nos caractères n'étaient pas les mêmes, au-delà du fait qu'il était du sexe opposé. Cette vision resta quelque peu vague; toutefois, très clairement, je notai qu'il possédait au niveau du poignet gauche quatre lignes profondément gravées dans la peau. Ce dernier détail fut celui sur lequel le tableau se termina.

— "Montre-moi celui que je dois rencontrer pour ascendre."

Mon annulaire toucha la surface de l'huile aromatique et je le portai un instant sur l'arc de Cupidon, entre les lèvres et le nez. L'odeur enivrante, si proche, me prenait jusqu'au cerveau; j'avais l'impression que deux mains s'étaient posées autour de mon crâne, et me tenaient en leur étreinte, ou en leur caresse, d'une façon à la fois ferme et tendre — j'imaginais que c'était ainsi que devaient se poser sur les cheveux les mains d'un amant. À nouveau je vis au loin le point de lumière me transporter dans une nouvelle scène. Je voyais une ville; une grande rivière qu'enjambait un pont ancien; des successions de maisons hautes et étroites, chacune avec un caractère différent et souvent dans des tons ocres et rouges, et elles avaient cet air d'être les véritables habitantes de l'endroit. Je sentais qu'elles cachaient quelque chose — sans doute d'obscurs passages secrets, et des histoires oubliées. Les intrigues de plusieurs siècles avaient résonné dans ces ruelles... Soudain je la reconnus: c'était Amsterdam. Alors seulement je commençai à percevoir les nombreux passants, et mon attention se fixa sur un petit homme habillé d'un costume noir, taillé sur mesure dans un tissu coûteux. Il avait la cinquantaine; ses cheveux et sa barbe étaient majoritairement gris, quoiqu'il y restait des nuances d'un brun de jais. Ses yeux étaient clairs; il portait un chapeau noir. Malgré son apparence académique, je ressentais intuitivement qu'il possédait une certaine brutalité. De même que la ville, il abritait un secret — et c'était certainement dans ce secret que je vais devoir puiser, et conquérir. Suivant sa démarche dans la vision, je formulai intérieurement une question :

— "Qui est-il?"

— "Écoute attentivement, très chère: Cet homme est un professeur, un meurtrier et un psychopompe. Il possède la clef que tu désires. Il te sera demandé un prix: celui-ci sera payable en sang, ou en dignité. Ou les deux. Tout est dit."

Les mots avaient vibré dans mon esprit, mais aussi dans la scène; l'on voyait de nombreux passants regarder vers le ciel qui leur semblait vrombir, comme le bruit indistinct d'un orage qui s'approche. Beaucoup pressèrent le pas. Le professeur, lui aussi, allongea ses enjambées pour traverser le pont vers une ruelle que je ne connaissais pas mais dont je mémorisai l'emplacement. Et c'est ainsi que s'éloigna la scène, jusqu'à s'évaporer dans une petite vibration sur la volute de fumée, l'encens qui frémissait.

— "Le son de cloche arrive, magicienne. Trois fois tu as demandé la vision, trois fois tu as reçu la vue."

— "Je te remercie, nocturne visiteur. Tu es désormais libre. Vale."

— "Vale."

De la main gauche, je me saisis à nouveau de la clochette; à nouveau, un seul tintement résonne dans la nuit. Le bruit, réel, contraste avec les sons éthérés par lesquels nous avions communiqué jusque là — il me semblait que tout redevenait clair, comme si je venais finalement de m'éveiller. Toute l'irréalité de la scène avait disparu; il ne restait plus que la chambre et ces objets disposés çà et là, non seulement ceux du cercle, mais également tous ceux se trouvant dans la pièce — habits, cahiers, dessins. Certaines bougies frémissaient et allaient bientôt s'éteindre. Le cercle révoqué, je dénouais la cordelette, et ouvrai à nouveau l'espace. Je me levais doucement; les longs instants dans cette position me faisaient, une fois debout, sentir particulièrement les muscles des cuisses et les genoux, un peu endoloris. Je me massai un instant juste au-dessus des genoux. — Sur la table de chevet du lit, le téléphone m'indiqua qu'il était 4 heures du matin.

Criterium

Retour.

Combien de temps cela faisait-il que je n'étais pas revenu en France? - Suffisamment longtemps, en tout cas, pour que la réponse ne me vînt pas immédiatement à l'esprit: je devais réfléchir, recompter les années qui venaient de s'écouler, me remémorer les événements principaux qui avaient déterminé chacune. Il y avait ces expéditions menées au Bhoutan; au Népal; il y avait tous ces voyages, certes professionnels, mais qui nécessitaient mon attention sur tous les plans et avaient donc été les principaux facteurs dictant ma vie. Le temps s'était écoulé d'une manière très particulière... — Tout en me posant cette question, je me dirigeais d'un pas lent, mais sûr. Je reconnaissais les petites rues menant jusqu'à la vieille ville; cette statue dont je me souvenais de la posture mais avait oublié le nom de qui elle représente; ce pont qu'il fallait franchir pour arriver enfin au point de rendez-vous. L'après-midi était chaude, beaucoup de passants se promenaient çà et là dans des tenues colorées; l'atmosphère ainsi m'éloignait de la nostalgie. Les enseignes des échoppes et des bars avaient changé depuis la dernière fois où je m'aventurai dans cette rue - une artère festive et ancienne, étroite, au sol pavé. Mes pas ralentissaient et mon regard passait d'un écriteau à l'autre, à la recherche de l'endroit désigné. — Et, bientôt, une voix dans mon dos:

— "B.! Je suis là."

Je me retournai. Les lettres à demi-effacées du nom du bar m'avaient échappé, un instant plus tôt. Mais maintenant, je les reconnaissais clairement, et je voyais bien que les quelques tables en terrasse n'avaient pas exactement le même aspect que celles de la grande brasserie d'à côté. Je n'avais jamais vu cet endroit auparavant; sans doute, il ne devait pas exister à l'époque où je parcourais cette rue presque quotidiennement. — Et, me saluant de la main, attablé, je vis François. Cela faisait des années... Il n'avait pas changé, pas même vieilli. Tous ses traits étaient les mêmes; le même demi-sourire, la même façon de tenir sa bière, de jouer avec le doigt sur le rebord du verre. Seule sa voix m'avait surpris - simplement parce que je ne l'avais pas entendue depuis longtemps. Il faut souvent se réhabituer aux voix.

Nous commençâmes par les nouvelles que chacun échange d'habitude - la vie, le travail, les rencontres; ce que nous avions fait l'un et l'autre durant ces années. Je lui touchais quelques mots de mes recherches et des voyages qui en avaient découlé; lui me raconta sa reconversion dans un métier qu'il jugeait plus compatible avec ses valeurs. Il avait jusqu'alors travaillé avec des grandes sociétés, et malgré un très bon niveau de vie, sentait qu'il payait une sorte de taxe psychique en retour; il s'était aperçu qu'il ne voulait absolument plus nourrir le parasite qui se délectait de ses contradictions. Alors, un jour, il arrêta tout. Il avait choisi un moment opportun, et tout se fit en moins d'une semaine: l'annonce, l'incrédulité des collègues, la soirée de départ avec les quelques qui lui étaient plus proches, et qui lui murmuraient d'un air grave, en fin de soirée, qu'à leur avis il prenait une mauvaise décision... Les doutes; le regain d'énergie.

Cela me fascinait: cet instant où quelqu'un prend sa vie en main et transcrit en actes le système de valeurs auquel il adhère. Il suffirait de quelques milliers de personnes comme cela pour avoir un effet sur le reste du monde. Le problème de nos sociétés n'a jamais été le manque de pouvoir des individus; mais toujours un manque de volonté. Oh, il ne s'agissait pas simplement d'une volonté telle que beaucoup se la représentent — des mots et des désirs — mais d'un réel acte de sacrifice. Or combien veulent vraiment faire face à la mort, à la maladie, à la pauvreté et à la vieillesse?

Nous parlions et plaisamment la conversation se déplaçait de plus en plus sur ces sujets plutôt que sur nos routines passées. J'allais pouvoir lui poser une question qui m'obsédait — la question qui me revenait sans cesse: comment faire face à la mort? — Un moment de silence arriva. Nous demandâmes au garçon de nouvelles pintes. Puis, je lui formulai la question, simplement, sans détours. Plus loin, nous entendions les rires d'un groupe d'étudiantes; le contraste me parut un symbole. Un rappel de la proximité de la vie. Dans cette ruelle bruyante, mouvementée, à notre table s'invitait un certain silence. Il me semblait que la température avait baissé de quelques degrés; peut-être était-ce le vent qui se levait. Peut-être aussi que tout cela n'était qu'une impression, due à la tournure de notre entrevue.

Au Népal, j'ai rencontré dans un petit village des hauteurs un homme exceptionnel. Il écorchait l'anglais et parlait à peine le népalais (sa langue maternelle était un dialecte sino-tibétain); nous devions communiquer dans une sorte de pot-pourri de langues que nous ne maîtrisions ni l'un ni l'autre. Pourtant, nous avions réussi à bien nous comprendre; à force de patience, de périphrases, de gestes et d'images... Il m'avait expliqué la Grande Roue de la vie; ses chatoiements qui tissaient de vastes illusions — dont l'illusion suprême, celle d'être en vie. La quête vers l'annihilation du bouddhisme me paraissait à la fois impressionnante et terrifiante. Certainement, dans cette vision du monde, cette partie de soi qui cherchait à éviter la direction de l'abysse était liée à l'ego – un fardeau cristallisé qui se refuse à accepter son inexistence; pourtant... si chacun n'était rien, pourquoi chacun était-il quelqu'un? Pourquoi chaque personne développait-elle une seule conscience? Après avoir plongé dans des zones où l'on n' "était plus", lors de profondes méditations, pourquoi revenait-on au même point? Ne devait-il pas y avoir, parfois, quelques erreurs, des permutations? - Pourquoi revenait-on dans la même personne, si toutes n'étaient que les facettes de la même structure? Si l'individualité n'était qu'une illusion? – Il y avait trop de choses que je ne comprenais pas pour tendre à cette annihilation. Il est vrai que mes méditations ne m'avaient jamais amené aussi loin... Mais là encore, peut-être était-ce justement pour cela que je comprenais pas la quête? Il aurait fallu un niveau plus élevé, sans doute. Il fallait en fin de compte forcément se remettre à une certaine vision du monde, et y perdre pied.

François me parla de l'image qu'avait utilisé un jour son ami Jawad, et qui l'avait tant frappé. La vie comme un vaste mur sur lequel évoluent des multitudes de limaces. Chacun s'y meut comme il peut; certains touchent à peine au mur et s'aident des autres pour bouger. Gare pourtant à celle qui essaie de se détacher un peu trop! C'est la déconnexion — et c'est la chute. La conclusion restait simple: il n'est jamais possible de trop de séparer de son environnement — mais l'image de ces hordes de limaces s'était gravée dans son esprit, et il les avait littéralement vues, plusieurs fois, en rêve.

Certains disent qu'il faut avoir côtoyé la mort pour amorcer une réponse à ces questions... Ça ne me convainquait pas; certains rescapés de guerre n'avaient rien développé, ni troubles post-traumatiques ni féroce envie de vivre. Et je me rendais compte qu'il y avait eu des épisodes où la mort n'était pas passé loin de moi. Il y avait eu ce terrible accident sur l'autoroute; il y avait eu cette chute de plusieurs étages, enfant; il y avait eu cette voiture qui avait failli me faucher il y a quelques années; une rencontre inopportune en Russie avec un groupe de néo-nazis... À chaque fois, c'était comme si l'éventualité que tout ça ait pu se terminer tout autrement n'était advenue qu'après. C'était toujours une pensée rétrospective; je n'avais pas eu le temps de me figurer faire face à la mort. — De son côté, François me confia une impression similaire. Il avait été atteint d'une maladie grave du foie, de laquelle les médecins ne pensaient pas qu'il se relèverait. Il me raconta qu'il avait lu dans un livre sur les expériences de mort imminente que le phénomène se produit parfois dans d'autres circonstances graves et extrêmes, par exemple cet homme qui se tenait dans son garage, sous sa voiture pour la réparer; celle-ci lui est tombée dessus et lui a coincé le corps pendant de longues heures atroces; et, tout d'un coup, toute douleur a cessé et il est sorti de son corps. Il se voyait, juste en-dessous, les yeux encore ouverts, comme s'il s'agissait d'une autre personne. Il avait exploré les environs; il s'était senti petit à petit tiré vers le ciel, presque malgré lui... et alors qu'il s'élevait au-dessus de la ville et qu'elle lui paraissait de plus en plus ressembler à une petite maquette de papier, il se sentit soudain happé, presque violemment, à nouveau vers le sol... pour finir en chute libre, vers une ambulance roulant à toute vitesse... et y atterrir à nouveau dans son corps qui y était transporté. Le retour au monde physique lui donnait une impression suffocante de lourdeur et d'inertie. — Après cette expérience, il avait été transformé, était devenu quelqu'un de très humble qui aidait beaucoup les autres à se sentir mieux - à vivre. Il voulait profiter des instants supplémentaires qu' "on" lui avait octroyé, comme un court délai avant la fin. — François comme moi, nous ne savions pas tout à fait comment interpréter les innombrables récits très similaires à celui-là.

Pourtant, ça avait été une question essentielle dans l'histoire de l'humanité. Les anciens égyptiens y avaient sacrifié des centenaires de labeur, afin de décorer les tombes de leurs souverains de textes qui les feraient vivre. Les lettres-hiéroglyphes étaient elles-mêmes magiques; tant qu'elles restaient lisibles, elles conservaient leur pouvoir. Certains symboles puissants et dangereux devaient être eux-mêmes maîtrisés, et ainsi certaines consonnes représentées par des serpents (le f, le dj) étaient fréquemment clouées aux murs pour s'assurer que ceux-ci ne s'animent pas. — Même les tombes mineures mettaient en jeu la même vision du monde; certains avaient pris soin que leur épitaphe soit gravée avec des périphrases et des jeux de mots, ou encore avec des hiéroglyphes cryptographiques, afin que leur lecteur demeure quelques instants de plus à ré-insuffler de la vie dans ces lettres.

Maintenant, certains disent que pour se préparer à la mort, chacun se doit d'apporter sa pierre à l'humanité et de la transmettre aux générations futures: cela signifie planter un arbre et faire un enfant. — Néanmoins n'était-ce là pas un moyen de transférer également la responsabilité de toutes nos insuffisances et de toutes nos incohérences à la génération suivante? L'on partirait certes sans le regret éventuel d'avoir créé quelque chose qui nous survit - comme l'artiste son œuvre - mais ne fallait-il pas d'abord s'interroger sur pourquoi ce regret existait-il? — J'avais vraiment la sensation qu'il ne s'agissait pas d'une question qu'il fallait se contenter d'ignorer le plus longtemps possible (certains évitent même désespérément de se retrouver seuls pour ne jamais avoir à y méditer), mais d'un problème qu'il fallait attaquer de front, maintenant, et dans cette vie. En disant cela, François rit avec moi: nous étions arrivés à ce point de la conversation où l'on conclut avec une évidence, qu'il fallait se poser la question de sa mort durant sa vie... — Derrière ces allures de truisme se cache cependant quelque chose d'à la fois naïf et d'important.

Je me remémorai d'une lecture très ancienne — il y a presque vingt ans — à propos d'un tueur en série qui avait, dans ses confessions, rationalisé sa propre peur de la mort. Il racontait avoir petit à petit développé l'idée qu'il s'agissait tout compte fait d'un type de transaction: âme contre âme. Étonnamment, comme dans un marché, il y avait une taxe de laquelle s'acquitter — et il avait ainsi calculé que l'on achetait sa survie pour une nouvelle existence à partir d'un prix fixe: dix âmes. Il s'en était chargé, et avait commis dix meurtres rituels — et alors s'arrêta totalement de tuer. Il racontait dans ses confessions avoir eu une vision mystique une fois la dîme payée - une sorte de rêve. La Lune était rouge et immense; il la regardait et avait peu à peu l'impression qu'elle s'approchait. Celle-ci venait droit vers lui, vers sa chambre. Et alors qu'elle était de plus en plus proche — elle se métamorphosa — entra dans la pièce: et il s'agissait d'un immense diable, rouge, hideux, malévolent. L'homme n'avait jamais été aussi terrifié depuis ses cauchemars enfantins; il sentait qu'il aurait pu devenir fou (les enquêteurs pointaient le fait qu'il était, en tant que tueur en série, déjà manifestement fou). Le Shaytane lui avait signifié que le contrat était rempli et qu'il s'était acquitté de la taxe. Au matin, l'homme s'était transformé: d'une part, il n'avait plus jamais tué. Il arborait un sourire apathique. Et d'autre part, physiquement, quelques pointes de ses cheveux s'étaient significativement blanchies. Quelques mois après, il se rendit à la police.

Dans quelle mesure toutes ces personnes — rescapé, ancêtre, parent, tueur — avaient-elles fait face à la mort? — Même la réponse à cette question nous échappait; tout ce que l'on pouvait dire, c'est qu'ils avaient frayé avec elle.

Toutes les cellules de notre corps dérivent d'une seule, nous sommes le fruit de ce zygote. Celui-ci est né lors de la rencontre entre les gamètes parentales, l'on peut donc dire qu'il est — mais cette cellule-là n'a-t-elle pas toujours été vivante, déjà bien avant cet instant? L'oocyte était bel et bien en vie et il y avait eu continuité. Nous étions nos parents. Celui-ci provenait d'une lignée de cellules dérivant initialement d'une seule, lui aussi. L'on peut remonter la chaîne et s'apercevoir alors: nous sommes la même vie que celle de nos aïeux. L'on remonte des milliers et des millions d'années jusqu'aux époques où nous ne peuplions que les océans... Et, des milliards d'années plus tôt... jusqu'à l'Ancêtre ultime. — Nous n'étions que les dernières bulles d'une vie qui avait bouillonné sans cesse jusqu'ici. En ce sens-là, la mort n'existait pas; seules les parties du Tout étaient recyclées; se métamorphosaient incessamment. – Et pourtant, nous avons un point de vue ponctuel, celui d'un organisme individuel. L'énigme reste. Est-ce un point d'illusion, à dissoudre? Est-ce un point d'appui, sur lequel se hisser?

— La température avait encore baissé de quelques degrés; la rue s'assombrissait, des heures s'étaient écoulées. Autour de nous, des groupes se rassemblaient çà et là pour commencer à fêter la soirée; c'était un jeudi soir – la nuit dont beaucoup d'étudiants aimaient profiter. Nous nous sentîmes d'humeur plus silencieuse, contemplative. Les réponses à ces questions ne nous viendraient pas aussi simplement que cela — autour de quelques pintes. Alors, François reprit la parole:

— "Qu'est-ce que tu fais ce soir, B.?"

— "Je ne sais pas."

Je lui demandai s'il avait prévu quelque chose, ou s'il proposait quelque chose. Il me dit alors qu'il avait récemment rencontré une personne très intéressante, avec laquelle je pourrais bien m'entendre, et qui se posait certainement des questions apparentées. Peut-être pourrions-nous voir s'il était possible de se rencontrer, tous les trois, éventuellement avec un ou deux amis communs, et d'aller dîner ensemble ce soir? – Je venais de revenir, cette proposition me plaisait donc beaucoup; j'avais envie de rencontrer des gens. J'acceptai.

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Le village. (8)

Partie 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7

Le chasseur de papillons nous serra la main — je remarque que de même que sa voix de basse m'avait surpris, sa poigne particulièrement ferme, presque brutale, m'avait étonné, car elle ne me semblait pas correspondre à celle d'un homme ayant passé sa vie dans un laboratoire. C'était aussi le contraste entre l'énergie rugueuse qu'il dégageait, et l'aspect fatigué de sa femme, qui me parut étrange. Nous redescendions ensemble le flanc de la montagne, en direction du lac; l'homme continuait à jeter de vifs coups d'œil dans une direction ou une autre, à l'affût de nouveaux insectes virevoltants.

Notre discussion fut assez brève - il ne semblait qu'à moitié disponible, sans doute n'était-ce pas le meilleur moment pour lui poser des questions ouvertes. Peut-être à cause du fait que ce moment fût inopportun, je ressentis quelque chose d'un peu étrange avec cet homme; comme s'il voulait nous éviter. Dans mon métier, l'on ne fonctionne en principe qu'avec des preuves et des faits tangibles; il serait cependant faux de prétendre que l'intuition n'avait pas joué un rôle-clé lors de précédentes aventures. Et là, cette intuition me le disait clairement: le vieux chercheur cachait quelque chose.

Nous nous éloignions en silence, revenant en direction du village. Finalement arrivés aux premières maisons, je ne pus m'empêcher de confier mes doutes à Jean; — "J'ai eu la même impression", me répondit celui-ci. Ainsi, à défaut de pouvoir discuter directement avec l'homme, je demandai à mon compagnon s'il pouvait me donner quelques autres informations sur lui. Par exemple, quand avait-il pris sa retraite? Jean n'était pas complètement sûr, mais calcula que cela devait remonter à à peu près 5 ans. Son poste avait été dans une grande ville, au-delà de N**, d'où le fait qu'il ne faisait à l'époque pas le voyage tous les jours, mais seulement en fin de semaine. Je lui demandai s'il savait où s'était trouvé — où se trouvait peut-être encore? — son appartement pendant la semaine: cependant, Jean ne le savait pas. Ces temps-ci, le chercheur s'absentait de temps en temps pour se rendre à des réunions de passionnés d'entomologie, certes; mais pour autant nous ne savions pas s'il avait conservé son ancien appartement ou prenait une chambre d'hôtel. Nous nous assîmes un instant sur un banc faisant face au lac.

Je sortis un petit carnet de note, afin de remettre mes idées au clair:

— On avait retrouvé des autels en forêt, contenant une photo de la maîtresse du maire, M. Griboux, et un gilet ayant appartenu à sa fille, Églantine, tuée par un psychopathe enfermé à N** - il y a quinze ans.

— Une pâte végétale pouvait correspondre à ce que la "Marie", l'herbaliste, avait décrit comme une substance chamanique.

— Églantine avait appris de vieux remèdes de la vieille femme, et les autres personnes du village ne voyaient pas d'un bon œil cette proximité qu'elles avaient.

— Huit hommes et quatre femmes étaient entrés en contact avec les divers objets de l'autel. Ce soir nous pourrions tester et éliminer tous ceux qui avaient participé aux recherches. Comme nous étions tous des hommes, l'identité de ces femmes me paraissait d'autant plus mystérieuse et importante à déterminer.

Comment faire sens de tout cela?

À première vue, ça m'avait de plus en plus l'air d'une affaire de chantage. Clairement, quelqu'un voulait faire pression sur M. Griboux afin d'obtenir quelque chose — quoi? — et cette personne pourrait bien être un drogué. Il faudrait que je demande s'il y eut des affaires de stupéfiants par le passé. En même temps, je commençais à soupçonner que certaines choses n'étaient pas ce qu'elles devaient paraître; je voulais de plus en plus rencontrer cette fameuse maîtresse, qui était clairement l'autre point focal de l'affaire. Elle vivait en dehors du village, dans la ville de N**, où le maire était souvent amené à rencontrer ses homologues. Par ailleurs, les soupçons que François, le chercheur et entomologiste, m'avait évoqués me faisaient me demander s'il ne fallait pas trouver un moyen de tester les traces ADN de lui et de sa femme. Et il y avait la possibilité que celui-ci ait eu, ou ait encore, un deuxième logement en ville. Je commençais à me demander si ces deux-là se connaissaient...

Je pense que je vais aller faire un tour à N** demain.

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Le changement.

C'était une belle journée d'été. La route sur laquelle nous conduisions devenait de plus en plus sinueuse; au fur et à mesure que nous prenions de la hauteur, nous devions négocier des virages serrés entre collines et falaises. La plupart du temps, nous ne voyions que des arbres; parfois, une maison ou un chalet. Nous ne passions plus depuis un moment à travers ces villages montagnards, dont la grand-rue ne traverse pas plus d'une douzaine d'habitations... La route n'était cependant pas déserte; régulièrement nous croisions d'autres automobiles, et lorsque nous nous étions approchés d'une cascade assez connue dans la région, nous vîmes une longue file de voitures garées sur le bas-côté, et des groupes de jeunes gens en maillot de bain se faufiler jusqu'aux chutes d'eau: nous n'étions pas les seuls à vouloir profiter du beau temps cette fin de semaine. Nous allions toutefois plus loin... plus haut surtout.

Nous arrivâmes alors à l'entrée de l'aire de campement. Il suffisait de s'arrêter un instant au niveau du bâtiment du garde-forestier afin de lui donner un nom, et le numéro d'immatriculation de notre voiture; après cette formalité, nous étions libre de continuer sur des petits sentiers en terre menant, à peu près tous les cent mètres, à diverses clairières utilisées comme espaces de camping. Partout autour de nous, la forêt recouvrait les collines. Quelques sentiers étroits offraient diverses possibilités de randonnées, certaines menant certainement à des points de vue remarquables. Il faudrait aller voir ça! — Pour l'instant, nous nous chamaillions dans la voiture quant à quelle clairière choisir pour passer la nuit. Chacun avait une opinion un peu différente. David et Benjamin préféraient la grande clairière à droite, un peu plus éloignée de l'entrée et quelque peu à l'écart, mais vaste: nous y aurions certainement beaucoup d'espace pour nos tentes. Eric aurait opté pour la clairière d'en face, qui menait plus aisément à l'un des sentiers, et serait plus facile à retrouver en pleine nuit; Pascal ne semblait convaincu par aucune des deux options et proposait d'aller plus loin pour explorer d'autres choix. Moi et Élise voulions surtout choisir rapidement, parce qu'il serait plaisant d'avoir du temps pour partir explorer les environs et admirer les montagnes, puis de revenir allumer un grand feu avant qu'il ne fasse trop noir. Nous nous mîmes finalement d'accord sur le fait qu'il fallait au moins descendre de voiture, aller voir une ou deux clairières de l'intérieur, puis se décider une fois pour toutes.

— Nous n'avions pas vraiment écouté les bruits environnants, nous parlions fort et pensions être seuls. Une fois dehors, nous nous aperçûmes qu'il y avait déjà des campeurs un peu plus loin. Ils devaient s'apprêter à partir, car nous ne vîmes pas leur feu par la suite; mais nous préférions être plutôt de notre côté, juste entre nous. La grande clairière nous parut alors à tous le meilleur site. Nous installâmes les tentes; nous rîmes de bon cœur en voyant qu'Eric semblait avoir du mal à positionner les sardines sur le sol... ses premiers essais, laborieux, laissaient son abri se raplatir sur lui-même. Finalement Pascal l'aida et les deux s'échangèrent quelques petites piques, comme pour se prouver leur masculinité l'un à l'autre, une sorte de rite de mâle.

Ce choix rapide nous laissait l'opportunité de profiter de la fin de l'après-midi pour explorer quelques sentiers; il n'y avait pas assez de temps pour une randonnée à proprement parler, mais nous pouvions espérer trouver le chemin vers une position surplombant les alentours. — En file deux par deux, nous nous aventurions dans les bois. L'odeur de la terre était superbe; nous aperçûmes aussi des champignons aux couleurs vives poussant autour de vieilles souches humides. Au niveau d'un croisement, un vieux panneau indicateur en bois nous informa que le chemin de gauche amenait à une vue "scénique". Belle promesse! Nous décidâmes d'admirer cela avant de rentrer allumer le feu. — Il y avait une montée assez abrupte, quelques roches à négocier autant avec un pas mesuré qu'en s'aidant des mains aux arbres; mais tous ces efforts avaient été largement récompensés: sur une petite corniche de pierre, l'horizon était dégagé et laissait voir à des kilomètres. Nous étions arrivés à une hauteur conséquente. L'on voyait les grandes collines, couvertes de forêts; les passes menant à la plaine; et, tout au loin, l'un des villages que nous avions dû dépasser en arrivant jusqu'ici. C'était magnifique.

— L'air s'était considérablement rafraîchi lorsque le crépuscule arriva. Nous venions d'allumer un feu, admirant la technique de Benjamin et Pascal pour construire une petite pile de bois sec suffisamment aérée pour que le feu prenne aisément. Nous n'avions pas vraiment eu le temps de se donner pour défi d'essayer de le démarrer avec une technique artisanale; de fait celles-ci ne sont pas si faciles qu'elles y paraissent. Un briquet et du papier suffisaient pour se faciliter la vie — nous aurions ainsi plus de temps pour profiter de notre soirée, et nous lancer dans de longues conversations à propos de tout et de n'importe quoi. Nous déplaçâmes des troncs déposés en bordure de clairière, les disposâmes autour du feu comme autant de bancs improvisés, pour former un cercle. Le craquement des flammes et l'odeur du bois chaud étaient charmants. Nous avions des marshmallows sur des piques, que nous chauffions au feu. Chacun prit une bière, nous trinquâmes: À l'amitié! À l'aventure.

La pénombre ne laissait que deviner nos silhouettes tout autour du foyer. Les breuvages se succédèrent. Le temps passa. Ce fut alors que l'un d'entre nous remarqua la disparition de David. Au début, nous nous dîmes qu'il devait juste s'être éclipsé pour un instant naturel et allait revenir bientôt. Mais si ç'avait été le cas, les minutes s'allongeaient beaucoup trop. Finalement, nous commençâmes à vraiment nous inquiéter. Les garçons recupérèrent les lampes-torches dans les tentes; nous devions débuter des recherches.

— "David? David!", criions-nous l'un après l'autre dans des directions différentes.

Nous voyions dans la nuit, au-travers des épaisses broussailles, la lumière des lampes-torches évoluer dans les bois. Benjamin et Eric progressaient çà et là, s'arrêtant souvent pour balayer la zone du faisceau lumineux. Une heure devait être passé de cette manière, peut-être un peu plus ou un peu moins... Notre angoisse montait. Soudainement, j'entendis Pascal pousser un cri à demi-étouffé, juste à côté de moi. Nous nous retournâmes alors tous et vîmes, à côté du feu, une silhouette humaine se tenir immobile. C'était David. Il était revenu. Apathique.

Je criai en direction des autres: "Hey! David est là! Revenez!". — Quelques instants plus tard, nous étions tous à nouveau réunis autour du feu, cette fois beaucoup plus détendus, rassurés après notre frayeur d'avoir perdu l'un des nôtres. Cet épisode nous avait fatigué, nous parlions plus doucement et ne nous sentions plus autant enivrés qu'auparavant.

David ne disait rien, il avait l'air bourré. Sans doute aurait-il besoin d'une nuit de sommeil. — Pourtant, lorsque nos regards s'étaient croisés, j'avais eu une impression désagréable; un bref instant, je me disais que ce n'était pas l'alcool (ou alors était-ce mon taux à moi, dans le sang? - j'avais bu plus que de coutume) mais quelque chose d'autre qui lui donnait cet air étrange; taciturne et un peu à côté de la plaque, mais avec quelque chose de... mauvais.

* *

Cela fait une semaine que nous sommes rentrés de notre escapade en montagne. Chacun avait eu des choses à faire ces jours-ci, et nous ne nous étions pas vraiment vus, à part moi et Élise; nous avions partagé un café une après-midi et passé une autre soirée ensemble à discuter de nos projets d'avenir.

C'était donc tout naturellement que notre groupe se proposa de passer une soirée tous ensemble, le samedi soir. Cela se passerait chez Pascal, il avait un grand jardin à l'arrière de la maison qu'il partageait avec colocataires. Le temps était idéal pour griller un barbecue et partager une quantité irraisonnable de bières. — Je venais de récupérer Benjamin en voiture, nous arrivâmes parmi les premiers. Deux des colocataires aidaient Pascal à tout préparer. Il y avait dans l'air cette odeur de l'allume-feu, que certains adorent mais que je détestais. Je laissais Ben dehors et préférai aller à l'intérieur aider notre hôte à couper des fruits et des légumes et disposer de la nourriture sur de longues brochettes que nous grillerions.

Lorsque nous sortîmes, le ciel s'était considérablement assombri; un colocataire avait installé des enceintes et la

signalait que la fête commençait! Le son des basses battait le rythme, les bouteilles d'alcool avaient été sorties, et surtout un grand récipient rempli de glaçons et de bières. La plupart des invités étaient arrivés. — Je descendis le perron en dansant en direction de mes amies, Élise et Rama. Celles-ci me suivirent et bientôt nous étions toutes trois en train de danser, et d'oublier le lendemain. La fête commença à battre son plein... C'était agréable. —

Une fois la nuit tombée, nous fûmes quelques-uns à constater que David n'était toujours pas venu. Sans doute avait-il eu un empêchement...? Et, alors que nous venions de nous interroger à ce propos, celui-ci arriva. Il nous salua, nous rejoignit. Il avait l'air un peu tendu par rapport à nous, mais c'était certainement parce que nous n'étions plus sobres. Quelques groupes de discussions s'étaient formés, se mélangeaient de temps en temps, alternaient entre pauses et entre moments où chacun se remettait à danser et à s'abandonner au rythme. Nous étions tous enjoués; nous parlions fort en trinquant. Nous connaissions bien la majorité des invités, il n'y avait donc pas de souci à se faire quant au fait de s'enivrer et même de flirter innocemment entre nous. Cette liberté est une sensation délicieuse. - Belle fête!

Plus tard, Élise m'attira dans un coin.

— "Kate, tu as remarqué quelque chose?"

— "À propos de?"

— "David."

— "Il a l'air un peu bizarre."

— "Je viens de parler avec lui. Il est carrément creepy."

Peu après cet épisode, je me retrouvais en compagnie de David. Ma curiosité avait eu le dessus et petit à petit je m'étais rapprochée de lui; je voulais me faire ma propre opinion de ce qu'il se passait. Ses yeux luisaient d'un air que j'avais cru triste — les autres s'étaient inconsciemment éloignés de lui, tous ayant eu des perceptions similaires... À ses côtés, toutefois, j'y vis plutôt une dérangeante... méchanceté. Je ne savais pas comment l'interpréter. Nous nous étions connus depuis le début du collège; je l'avais vu dans une grande colère il y a quelques années, lorsque sa première copine l'avait trompé. Il y avait de ça dans ses yeux. Je serais là pour le réconforter s'il se passait quelque chose de grave dans sa vie, comme j'avais été là pour lui la dernière fois. Mais pourtant il y avait plus. Cette autre impression ne me suscitait pas de la tendresse, mais plutôt une crainte indéfinissable. – Nous discutâmes.

— "Est-ce si on a la tête coupée au milieu du visage, notre conscience reste dans la partie d'en haut ou va-t-elle dans la partie inférieure?", me demanda-t-il au milieu d'une conversation portant en fait sur nos amis.

— "C'est une question bizarre...", répondis-je quelque peu estomaquée.

— "Je me demande si notre conscience habite vraiment en nous ou si elle en sort parfois. Pendant la mort, pendant l'inconscience... Toi par exemple est-ce que tu sens ta conscience partir lorsque Pascal te baise?"

— "..."

J'étais abasourdie. Quoi? Pendant une minute je n'étais plus capable ni de bouger, ni de penser; ma peau me semblait être devenue glaciale et je me rendis compte que mon cœur battait la chamade. Est-ce que c'était une blague particulièrement malhabile (je ne sortais même pas avec Pascal) comme il avait concocté en quelques occasions? Est-ce que c'était un malentendu suivant un commérage à mon encontre? Est-ce qu'il s'était imaginé tout un film, qui l'avait rendu coléreux car il se pouvait qu'il eût des vues sur moi? - Encore: Quoi? — Je ne savais pas s'il fallait rire ou lui donner la plus grande claque de sa vie.

Mon corps me trahit: parfois il réagit tout seul, indépendamment du fil de nos pensées. J'avais ri nerveusement, et à la fois je l'avais frappé au torse en le traitant de connard. Comme si nous venions d'échanger deux blagues rugueuses. - De fait, le reste de la conversation se déroula beaucoup plus normalement. Mais maintenant, une moitié de mon cerveau était constamment en train de me re-dérouler l'événement qui venait de se produire, comme une vidéo se répétant sans cesse. Que s'était-il vraiment passé? J'avais besoin d'une bière pour me libérer de ce mauvais goût dans la bouche. — Rapidement, je m'échappai et attrapai quelque chose à boire. En lançant un regard à la ronde, je vis Élise, qui rigolait, demi-ivre, avec deux amis. Je les rejoignis. – "Kate! Viens trinquer!", me cria-t-elle en me voyant arriver. Nos bières clinquèrent, nous bûmes comme deux étudiantes déliquescentes. Nous parlions fort, disions tous des bêtises. C'était à nouveau plaisant.

Je chuchotai un instant à Élise: "Je vois ce que tu voulais dire sur David. Il est trop bizarre. C'est vraiment pas normal.", puis lui contai l'incident et mon hébétude. - Elle devint blême. J'y décelais à la fois de la rage et de la peur. Il se tramait quelque chose, sa réaction me le confirmait. Nous décidâmes de rester ensemble pour le reste de la soirée, et évitions désormais David. En fait, il restait lui-même plutôt à l'écart, nous observant tous.

Sommes-nous revenus des bois avec... quelque chose?

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Mandragore. (4)

Partie 1 - 2 - 3

Je lisais, accroupie dans un coin de mon salon. Les fenêtres étaient ouvertes, on entendait le pépiement des oiseaux du matin; je me sentais déjà beaucoup mieux après ces dernières journées qui semblaient toujours vouloir se terminer de façon nébuleuse. Il est plaisant de s'asseoir là, sur un tapis à même le sol, un livre ancien sur les genoux, frôlée par la brise. Le temps se diluait quelque peu, et je ne savais plus quand exactement j'étais revenue de chez Erwain - à l'aube, sans doute. Les lignes écrites captivent mon attention pendant un moment, puis tout glisse vers une rêverie méditative, imperceptiblement... un effet secondaire. Parfois je détaille un mot et l'épelle intérieurement jusqu'à ce que chaque lettre semble isolée, et le mot une coque vide dont j'ai oublié le sens; il disparaît, se transforme. Lorsqu'il revient, il porte une force différente, vidée de ses connotations — de ce double-tranchant qui à la fois affine et estompe le langage. Parfois je fais de même avec une phrase, la déconstruit et la reconstruit. Solve et coagula... Cette façon de lire, très rêveuse, ne convient ni à tout le monde ni à tous les textes; elle est très lente; mais elle devient un processus créatif — une lente capture. — Puis c'est le bruit d'un message qui arrive.

"Bonjour F., tu vas mieux? Je peux venir te voir?"

C'était Xavier. J'acceptai. Il avait été très sympathique, hier, et dès notre première rencontre; et en fin de compte, j'étais déjà venue chez lui deux fois, il serait normal de lui rendre la pareille. De plus, l'appartement était bien rangé. — Quelques minutes plus tard, il était là. Il s'était sans doute levé tôt, avait dû boire un café dans les environs; il avait dû se trouver juste à côté. En passant le seuil, il me fit la bise — à nouveau je l'avais deviné hésitant entre joue et lèvre — et embrassait du regard le salon. C'était une petite pièce, assez claire dans ses tons; il y avait un canapé, une table basse entourée de coussins, sur le tapis — j'aimais à lire comme à l'instant, assise à même le sol, ou allongée. Deux étagères basses, couleur crème, étaient remplies de livres. Je l'invitais à entrer, il comprit un geste et retira ses chaussures.

— "Tiens, j'ai pris cela"; il me tendit un sac avec deux croissants.

— "Chouette, je vais préparer du thé... Merci."

L'eau chauffait. Il s'était accroupi et parcourait du regard les titres d'une rangée de bouquins. Il avait l'air étonné, il ne reconnaissait pas les auteurs. Lévi, Khunrath, Wirth, Bois, Agrippa, Guaita... Il devinait qu'il s'agissait d'ésotérisme, il n'avait pas dû s'attendre à découvrir chez moi autant de livres consacrés à ce genre de sujet. Je devinais qu'il remarquait également les gemmes que je disposais à des coins choisis de l'appartement, parsemées. Le cabochon de malachite sur l'une des étagères; une améthyste sur un tabouret dans un recoin; l'œil-de-tigre sur le rebord de la fenêtre... Il jouait intérieurement à en déceler d'autres, je le sentais. Il avait également posé les yeux un instant sur une reproduction miniature accrochée au mur, du beau tableau de Leighton, Tristan et Iseult. - Il observait tout, curieux de découvrir mon domaine. Rompant le silence, un sifflement indiqua que l'eau était prête. Je revins avec des tasses et des petites assiettes pour les croissants. La cuillère à thé diffusait un parfum subtil; un mélange de plantes séchées, des fleurs de trèfle et de la verveine. Je lui souris; nous fîmes "tchin" en touchant nos croissants l'un à l'autre, et commençâmes à grignoter. Il continuait son observation de la pièce, comme un enfant curieux. Je le sentais timidement poser parfois les yeux sur mes jambes. Il faisait chaud, j'étais en short. — Ce n'est qu'après quelques instants qu'il parla à nouveau. – Il me dit que j'étais mystérieuse. Je souriais en silence, n'évitant pas le regard. Ces moments de quiétude ne me gênaient pas; j'appréciais l'instant – tout en attendant qu'il joue une carte.

— "J'ai très envie de te connaître plus", me dit-il. — Et, après une pause: "J'attendrai le temps que tu voudras..." - Cette retenue me plaisait plutôt. En même temps, je sentais qu'il avait envie d'une sorte de clarification. Il ne voulait pas que son geste enhardi d'hier fût mal interprété; pour autant, il ne voulait pas nier les sentiments qui en étaient à la source. – Je sentais que l'on pourrait débuter ainsi une conversation qui pourrait définir le reste de notre relation; c'était le moment où l'on pouvait arrêter, commencer, ou même couper les cheveux en quatre avec des mots plutôt qu'avec des expériences. Or je ne savais pas vraiment ce que je voulais à cet instant... Réfléchis. L'impulsivité cohabite avec le plan - à quelle intuition se fier le plus? J'avais besoin de méditer un instant. D'un côté, je le voyais encore comme ce maillon ne sachant pas qui il est ni où il va - ce vaisseau tâché de la transmission d'une génération à l'autre, pourtant lancé à l'aveugle; c'était donc notre essence-même qui différait. D'un autre côté, il était agréable et plutôt attachant. Des navires différents peuvent faire un peu de chemin ensemble sur ce vaste océan — mais je n'allais pas le forcer à dévier de sa route, même s'il ignorait celle-ci... tout au plus peut-être avais-je pour rôle de lui donner une graine qu'il utiliserait plus tard. Lui n'infléchirait pas ma destination. — Qu'en conclure? Que veux-tu? Ç'aurait été trop facile de remettre un choix à plus tard; ça n'aurait eu que l'apparence de la tempérance, quand ça n'était qu'un délai. Le plus honnête et à la fois le plus difficile serait de lui faire comprendre, même bien imparfaitement, mon point de vue, ma perspective si différente de la sienne. Ça n'aurait été que de la lâcheté que de se soumettre à un rôle qu'il s'imaginait exister pour moi; pour lui; ç'aurait été efforts inutiles que de prendre le contrôle, l'emprise. Que veux-tu? - Voilà; s'il me posait la question, il n'y aurait qu'une seule voie qui fût satisfaisante, comme souvent: la vérité. — Il me toucha un instant la main, qui s'était arrêtée en l'air avec la tasse pendant que je me perdais dans ces pensées; cela me fit revenir dans la pièce. Il avait dû sentir, comme plusieurs fois auparavant, que mon esprit pouvait s'évader comme cela quelques secondes.

— "Tu veux me demander quelque chose, n'est-ce pas?", fis-je d'un ton doux pour l'inviter à parler. Cela l'aida; il me demanda effectivement, d'un ton qu'il souhaitait à la fois affectueux et sérieux, la question: Qu'est-ce que nous étions? - Nous commençâmes à discuter de tout ça. Les mots me venaient plus facilement, une fois le sujet médité; je lui exposai ma vision des relations humaines. À la fois nécessaires, à la fois illusoires: nous partageons toujours des moments — et les illusions de nos constructions mentales. Celles-ci reconnues comme telles, seuls les moment restent. Je ne pouvais pas être celle qui s'était construite dans son esprit petit à petit. Toutefois... nous pourrions partager quelque chose. J'utilisais l'expression "faire un peu de chemin ensemble" en hésitant, celle-ci ne signifiant pas toujours la même chose pour tout le monde; pourtant c'était celle qui correspondait le mieux à ma façon d'imaginer ces relations. Il fallait utiliser des mots simples et clairs, ce que je fis; lui de même. À la fin de la conversation, je me demandais s'il avait tout à fait compris la portée de nos paroles. Il devait surtout être heureux, s'il se focalisait sur l'instant: d'accord; nous étions ensemble.

Notre discussion devint alors plus légère, il me demanda si j'avais progressé sur mes projets d'écriture, et il me dit qu'il aimait bien l'aménagement de mon petit appartement. Il trouva sur la partie inférieure de la table un cabochon de grenat rouge et, me le montrant en souriant, me confia qu'il avait été étonné de voir que je m'intéressais tant à l'occultisme et aux pierres. Je lui exposai la version courte: qu'on trouvait parmi la fange de véritables perles, à la frontière où tant de courants se brouillaient ensemble: philosophie, science, mysticisme. Inutile de lui révéler que j'avais déjà depuis longtemps franchi le fleuve séparant l'intérêt académique et la pratique: que j'étais donc magicienne. Il s'en apercevrait en temps voulu... Je lui demandais également s'il aimait les randonnées. J'avais prévu de commencer à explorer les bois avec Erwain cet après-midi; nous pouvions en faire une activité ludique en compagnie de nos "+1" bourgeonnants. Moi, Xavier; Erwain, Gwenaëlle.

*

Il faut traverser le pont pour arriver aux collines du Nord de la ville. C'est un ouvrage ancien, en pierres claires; les constantes rénovations font presque briller le grès blanc, lorsqu'il fait beau comme aujourd'hui. En revanche, les maçonneries de l'entre-deux ne laissent plus voir distinctement ce qu'elles avait dû représenter il y a 150 ans. Gargouilles? Symboles maçonniques? Au-delà, une fois les travées franchies, un vaste escalier commence immédiatement à amener en haut de la colline, un peu vers la gauche; il n'y a là que quelques résidences. L'on pouvait, plus aisément, contourner le massif en pénétrant dans ce qui avait été un ancien village, maintenant annexé à la ville. Les rues chaotiques mènent à une sorte de grand-place, où l'on trouve maintenant les hauts-lieux de chaque centre urbain: commerces, supermarché, bars... C'est le chemin le plus court. Je traverse toutes les zones de cette ville-dans-la-ville, jusqu'à arriver à un curieux mélange de campagne et de résidences modernes parsemées çà et là; chacune avait une voiture garée à proximité, l'endroit n'est desservi que par un seul arrêt de bus. Par-delà, derrière le quartier, les bois. J'arrive à la place en face de l'orée — quelques bancs, un petit muret de pierre; le sol désherbé se transforme immédiatement en petit sentier étroit, encombré de racines noueuses et bordé de mousses.

Je vis alors mes compagnons de voyage. — Erwain avait l'air imposant du druide ; un grand bâton de marche à la main, sac médiéval affixé à la ceinture en cuir. Gwenaëlle avait manifestement voulu s'assortir à lui, en blouse médiévale rouge, petite ceinture, longue jupe noire. Si ce n'étaient les maisons modernes que l'on voyait encore d'ici, l'on se serait senti à une autre époque avec ces deux-là... Nous n'eûmes pas à attendre beaucoup de temps avant de voir une voiture noire, au loin, s'approcher, ralentir, laisser descendre un homme, et repartir; je remarquai rapidement à sa démarche qu'il s'agissait de Xavier. Il était bien habillé, encore plutôt en tenue de ville qu'équipé pour une longue randonnée. Nous ne savions pas encore à quel point il faudrait sortir des sentiers pour trouver la plante, il fallait espérer que ce ne soit pas trop le cas! - Il s'approcha, me déposa un rapide baiser, et je le présentai au druide. C'est toujours un peu étrange de voir se rencontrer des personnes appartenant à des cercles assez différents de sa vie - ça peut très bien ou très mal se passer. Tout avait l'air, en l'occurrence, de très bien commencer. Erwain avait compensé son aspect impressionnant par une humeur enjouée, pour mettre Xavier à l'aise. — Un panneau de bois, à moitié effacé et vermoulu, présentait un tracé approximatif des sentiers traversant le bois. Nous l'étudiâmes quelques instants, décidant à peu près de l'itinéraire que nous pourrions suivre; il s'agissait d'explorer le plus de recoins possibles en commençant par ces points de repère. J'avais amené un minuscule spray, avec des huiles essentielles contre les moustiques: citronnelle, eucalyptus citronné... Gwenaëlle et moi nous en aspergions généreusement les bras, les jambes — et nous nous mîmes en route.

Certaines parties du sentier sont si étroites et encombrées de racines qu'il faut progresser lentement et en file indienne, les yeux fixés au sol — le sol surélevé de chaque côté laisse voir ses couleurs brunes et ocres sous l'épaisse couche d'humus. L'odeur de la terre nous enchante. L'air est frais. À d'autres endroits, le sentier s'élargit et se recouvre d'herbe, les rayons du soleil revenant illuminer le sol; à ces moments, nous marchons côte-à-côte. Nous observons la nature à chaque endroit; régulièrement moi ou le druide pointons une fleur du doigt et la nommons à nos amis. Cette petite plante à fleurs jaunes et aux feuilles taillées en cœur, c'est une oxalide, sans doute Oxalis corniculata. Cet arbuste aux fleurs violettes ressemble à de la sauge candélabre. Il y en a beaucoup d'autres, des plantes et des fougères; mais lorsque seules les feuilles sont visibles, il est très difficile d'identifier l'espèce, à part pour certaines molènes, au soleil. — Un tournant débouche soudain sur une grande clairière; il y a là des grands rocs entassés les uns sur les autres, un peu plus loin, et les restes d'une barrière en bois, maintenant moisie. En nous approchant, nous nous apercevons que c'étaient sans doute les ruines d'un muret, peut-être d'un bâtiment ancien dont on aurait retiré la plupart des pierres, comme cela a souvent eu lieu par le passé lorsque l'on voulait reconstruire... Impossible maintenant d'imaginer exactement ce dont la structure avait eu l'air; son temps était révolu. Sur le bois, je trouve de jolis lichens formant de petites colonnes grises coiffées de chapeaux d'un rouge particulièrement vif; c'est un Cladonia, celui que l'on appelle le "soldat britannique". Lorsque je le montre aux autres, c'est sans doute moi que l'on trouve maintenant ingénue, captivée par la flore et ses secrets.

— Nous nous aventurions à travers tous ces sentiers et chemins; personne ne voyait le temps passer. Nous avions traversé tout le bois; de l'autre côté, on voyait au loin à l'horizon: des champs et une autoroute. Nous revînmes sur nos pas, préférant les bruits de la nature; là, plus loin, il y avait des souches sur lesquelles s'asseoir ensemble. Nous fîmes une pause.

Nous discutions alors. Gwenaëlle était enjouée, aux anges d'avoir passé un moment dans la nature. C'était à la fois plaisant et un bon exercice. Nous lui dîmes qu'il y avait beaucoup d'autres endroits intéressants aux alentours de la maison du druide, dans les dédales des hauteurs. Certainement nous aurons de nouvelles occasions. Nous parlions du temps, de cet appel de la forêt que ressentent certaines personnes; l'importance de fuir le béton et l'asphalte, de sentir l'humus et la terre.

À un moment, Xavier demanda quels étaient nos liens de parenté; Erwain répondit que nous faisions effectivement partie d'une grande famille, dispersée çà et là; mais que c'était compliqué d'en expliquer les détails. Je remarquais que Gwenaëlle prêtait elle aussi bien attention à ces mots; il avait dû lui présenter notre lien occulte d'une manière similaire - cela devait contribuer au fait qu'elle me perçût comme une amie plutôt qu'une rivale. Cette posture me convenait bien mieux. — Plus tard, en aparté, Xavier me fit la remarque que je n'avais jamais mentionné ma famille, et me demanda si j'avais frère et sœur, père et mère. Je lui dis que je préférerais ne pas en parler. Il n'insista pas — il eut même l'air gêné; je devinais qu'il se disait maintenant qu'il devait s'agir d'un sujet épineux pour moi, peut-être une souffrance encore proche, peut-être une rupture d'avec les miens... - peut-être même étais-je orpheline? Il acceptait de ne pas savoir pour le moment. Sans doute par pudeur, il ne me parla pas de sa famille, et changea le sujet vers quelque chose de plus gai. Des histoires de campement en forêt, des situations amusantes.

— Nous nous apprêtions à rentrer; l'exploration avait été captivante, un très bon moment passé - et il était plaisant de voir que notre groupe s'entendait bien. Malgré cela, je ne pouvais pas m'empêcher de me sentir déçue de ne pas avoir trouvé la mandragore. Peut-être se trouvait-elle dans un autre bois de la région? Et si A. avait menti? Cela ne m'aurait pas étonnée. Petit à petit, nous retracions nos pas.

Erwain me fit un signe. Je le rejoignit.

— "J'ai une surprise pour notre beansídhe."

— "Oh?", fis-je avec de grands yeux.

Il me dit à voix basse qu'il avait reçu des nouvelles du botaniste. Il lui avait expliqué qu'une amie cherchait des solanées dans la région et souhaitait trouver les espèces les plus diverses, dans le cadre d'une recherche personnelle. Celui-ci — D. — l'avait sans doute compris dans un contexte biologique, et révéla donc quelques-unes de ses localisations précieuses; parmi elles - la plante circéenne: la mandragore. Il s'en trouvait quelques exemplaires au fond de la grande clairière, derrière la vieille structure croulante. Nous n'avions pas eu le loisir de tout explorer de ce côté-là... mon espoir renaquit.

Nous arrivâmes à nouveau dans le grand espace. Nos compagnons ne s'attendaient pas à s'arrêter là à nouveau; la longue randonnée semblait être arrivée à sa fin, et voilà que nous changions de direction, tous deux en tête, pour revenir au muret ancien. Ils nous suivirent, déconcertés. Nous passâmes la structure et nous approchâmes du fond de la clairière, devant des buissons de balsamines. C'est là, dans ce coin à l'écart, que nous l'aperçûmes: une touffe de grandes feuilles d'un vert profond. — Moi et Erwain nous accroupîmes. Les feuilles et les petits fruits verts et jaunes de la plante étaient caractéristiques. Je m'approchai du sol pour la sentir; l'odeur était doucereuse, distinctive, correspondant aux descriptions que j'avais longuement étudiées. C'était clair – Mandragora officinalis.

— "Vous avez trouvé quelque chose?", fit Gwenaëlle.

Je lui expliquai. Nous avions trouvé une mandragore, et c'était une plante que précisément je cherchais. Elle eut l'air étonné, regarda de plus près la plante; elle avait l'air contente de voir pour la première fois celle-ci dont tant de légendes parlent. Elle nous demanda si nous allions la cueillir. Erwain et moi avions alors pris un air plus sérieux, nous nous regardions et nous comprenions sans un mot. Il fallait établir le plan. On ne cueille pas la mandragore sans rituel magique. — Il s'agissait maintenant de s'occuper de celui-ci. — Xavier s'était lui aussi approché, mais n'avait pas fait de remarque. Un moment en silence, nous nous tenions en cercle. Puis ce fut le druide qui expliqua: cette plante doit être récoltée la nuit, à la clarté de la Lune - il y a également une sorte de cérémonie. Si vous le voulez, vous pouvez y participer, proposa-t-il en alternant son regard entre nos deux compagnons. Cette nuit. Gwenaëlle sautilla presque sur place, l'excitation de pratiquer un rituel à nos côtés avait directement parlé à son côté romantique; aux rêves d'une jeune fille intéressée par le paganisme. Xavier, lui, avait hoché de la tête sans vraiment répondre. Il semblait soudain comprendre quelque chose. Il prit un air légèrement distant, presque mélancolique, lorsque nous réempruntâmes le chemin du retour.

Ce ne fut qu'arrivés à l'orée des bois qu'il cessa d'être temporairement taciturne. Nous nous arrêtâmes et chaque paire se souhaita une bonne soirée. Le druide et sa compagne allaient rentrer, préparer quelque chose à manger, se reposer. Xavier me réaccompagnerait. En prenant congé, Erwain me chuchota: — "Tu sais que nous devons être quatre, Flavia."

*

Le soir.

Xavier m'avait invitée au restaurant. Il me tint la porte, gentleman; j'entrai. À nouveau, il avait voulu m'amener dans un endroit où se retrouvaient les gens de bonne société; les lumières tamisées, les serveurs très bien habillés, toujours souriants et qui allaient manifestement guetter les moments auxquels remplir nos verres d'eau, avec cette retenue presque servile; le jeune artiste qui, au fond du restaurant, interprétait un air lent et nostalgique sur un piano de qualité; les banquettes de cuir où de nombreux couples discutaient tranquillement; c'était classieux. S'il ne m'avait pas amené à un vernissage dès le premier soir, j'aurais pensé qu'il me sortait le grand jeu. En fait, c'était un milieu qu'il devait connaître et régulièrement croiser, sans doute de par sa tante et ses relations artistiques. Il devait penser que c'était l'endroit naturel où emmener son amie. À nouveau, j'en avais eu l'intuition, et j'étais passée chez moi en coup de vent mettre une jolie tenue.

Nous nous installâmes à l'une des banquettes. — La carte aussi était en cuir; les noms des plats s'allongeaient, riches en épithètes, calligraphiés avec des lettres ornées. Je n'avais pas très faim, la boulimie de mots n'aidait pas; je me contentais d'une salade. Lui avait hésité entre différentes idées, et finalement opta pour la description la plus étrange - l'humeur exploratrice. Il insista pour me faire découvrir un vin italien qu'il appréciait particulièrement, un prosecco. — Les notes du piano coloraient l'atmosphère; je ne connaissais pas l'air qu'il jouait, cela tenait à la fois du jazz lent, du blues... J'aimais le tempo de ces notes, avec de riches pauses: l'on se prend au jeu d'imaginer des mélodies entre les rares accords.

Le serveur obséquieux fit goûter Xavier au vin; celui-ci s'amusa à en observer la couleur et les bulles, y trempa les lèvres; puis il hocha la tête afin que l'autre s'éloigne. Il ria et me dit que c'était une cérémonie bien étrange que ces ouvertures de bouteille. Enfin seuls, nous pouvions commencer à discuter. C'étaient d'abord quelques échanges d'impressions sur cet endroit, quelques remarques sur le pianiste...

À un moment, il me regarda d'un air plus sérieux.

— "Pourquoi est-ce que tu cherches une mandragore?".

— "J'en ai besoin pour quelque chose."

— "Tu ne veux quand même pas faire comme A.? Il a déliré pendant trois jours, c'était affreux. F., je ne dis même pas ça par rapport à moi, je veux bien te servir de sitter si tu veux tester quelque chose – mais pour toi... De son point de vue, ça n'était pas agréable, c'est clair. Franchement, ne fais pas ça. Ça n'en vaut pas la peine. Et tu ne te souviendras même pas du trip."

— "Écoute... A. est un idiot. Il m'a raconté, il a juste trouvé un livre avec des noms de plantes et ça lui a suffit pour avaler n'importe quoi. – Je ne fais pas la même chose."

— "Justement, qu'est-ce que tu veux faire?"

— "Tu me fais confiance?"

— "Oui... Je pense... Ai-je vraiment le choix?"

Je lui répondis par un sourire difficile à lire. Puis je continuai:

— "Xavier, tu as vu chez moi beaucoup de livres d'occultisme."

— "Oui."

— "Ce sont des outils. - J'ai... quelque chose, appelle cela un lien, une inclination, des capacités; bref, ce quelque chose qui fait que je peux m'en servir. Est-ce que tu comprends?"

— "Pas vraiment... Tu veux dire que tu fais de la magie, ou un truc du genre?"

— "Tu trouves cela bizarre."

— "Je... non... oui...; sans doute."

— "Écoute. Je ne peux pas tout expliquer maintenant. Oui, je pratique la magie. Ça ne veut pas non plus dire que j'agite une baguette en écorchant des mots latins. - Disons que... Nous ne connaissons pas la nature de la réalité. La science fait l'hypothèse qu'elle est objective: toi et moi, on voit la même chose. Pour moi, elle est subjective - et donc modelable, multiple, vaporeuse. Il y a des façons de l'influer. Il y a également d'autres plans - d'autres facettes de celle-ci, si tu préfères.

Pour aider à exercer ces... 'effets', l'on peut utiliser des intermédiaires, des outils.

Il y a un mot tibétain: le terma. Un terma, ça peut être un objet, une pensée, une graine, un point minuscule dans l'espace; bref une chose immanente, qui est contenue soit dans le monde physique, soit dans le monde des pensées. Le mot est impossible à traduire; souvent l'on dit un 'trésor', parce que cela en traduit le fait que ce soit rare et précieux... Certains sont des rouleaux dissimulés, couverts de lettres secrètes, qu'un moine-découvreur doit décrypter pendant des années avant de révéler au monde... le plus connu, c'est le Bardo Thodol. D'autres sont des pensées ou des lieux."

Je traçai avec un doigt mouillé des lettres tibétaines sur une serviette de papier:

གཏེར་མ་

"Ce sont des trésors, mais ce sont aussi des indices et des outils. – Diverses Traditions en ont découvert. Ils se sont transmis depuis trois mille ans, quatre mille ans, tu imagines? - Avec des rites vivants, et des lettres mortes, qui survivent aux destinées individuelles. — Les légendes ont souvent une histoire occulte. Parfois ce ne sont que des paraboles. Parfois un vieux mot donne un indice. Il y a beaucoup de légendes qui entourent certaines plantes, souvent à cause de leur dangerosité ou de leurs effets médicaux. Mais ça n'est pas la seule origine. Enfin...

Bref: j'ai besoin de la mandragore pour effectuer quelque chose.

Voilà. Je ne vais pas en avaler un morceau comme si c'était un trip."

— "Je ne te comprends pas bien, F.", me dit-il, certainement surpris par ces histoires. Je me contentai de lui répondre par un sourire, désormais silencieuse. Les mots sont un faible vecteur pour ce qui nécessite une expérience intérieure pour acquérir une compréhension réelle: le concept-même de l'ésotérisme. Je devais surtout lui paraître bizarre, parlant de choses folles. Toutefois il m'avait écouté. D'une certaine façon, aimait mes mystères.

— "Je ne comprends pas. Mais... si ce n'est pas pour faire comme A., si tu sais ce que tu fais...", reprit-il; "J'imagine que tu as tes raisons. Je ne voudrais juste pas qu'il t'arrive quelque chose."

— "Ne t'en fais pas, Xavier."

Après une pause, il me demanda:

— "Je crois qu'il y a une légende: il faudrait attacher la plante à un chien pour la déterrer, car elle crie une fois sortie du sol et le hurlement tue la première personne qui l'entend. Vous... y croyez?"

— "C'est un folklore tardif, les premiers textes n'ont pas de chien. D'ailleurs chez certains il s'agit d'un autre animal. Si tu lis Dioscoride et Théophraste, il n'y a pas ça. Tu trouveras notre rite beaucoup plus anodin. On la cueille nous-mêmes, évidemment." - puis je ris en ajoutant: "Par contre tu entendras le cri." - Il pensait que j'avais fait une blague et rit de bon cœur. Notre repas presque terminé, l'atmosphère s'était détendue et nous nous amusions à échanger quelques plaisanteries, à parler de choses plus superficielles.

Finalement, il me regarda dans les yeux et me dit: — "D'accord."

J'envoyai un message à Erwain: nous étions au complet. Tout pourrait se dérouler cette nuit-même. — — Le dîner se termina. Nous sortîmes. Au-dehors, il faisait déjà nuit; un vent s'était levé et l'atmosphère était fraîche. Nous fîmes quelques pas pour s'éloigner des terrasses peuplées, nous ralentissions notre marche au fur et à mesure. Puis, en silence, je m'arrêtai et me tournai vers Xavier. Un instant, nous nous regardâmes en silence. Je lui dis qu'il y avait des objets que je devais chercher chez moi, et que j'allais me changer; nous nous retrouverions plus tard. - Cette fois, ce fut moi qui m'approcha de lui, et l'entoura de mes bras. Nous nous embrassâmes... et nous restions de longs instants simplement blottis l'un contre l'autre.

*

* *

* * *

Le clair de lune baignait les sous-bois d'une lueur spectrale; nos yeux s'y étaient progressivement habitués, nous voyions tout en nuances de gris. Une odeur de champignon et de terre. Des bruits d'animaux; le plus souvent lointains, parfois le bruit soudain des feuilles sur le sol trahissait leur présence toute proche. Nous progressions lentement dans l'obscurité, à pas de loup. C'est ainsi que, silhouettes nocturnes, nous nous avancions jusqu'à la clairière... Dans celle-ci, de brefs petites lumières apparaissaient et disparaissaient — des lucioles.

L'odorat, affiné par la mise en veille de notre sens de la vision, nous indiqua alors la présence de la plante: une odeur doucereuse et très particulière. La clarté lunaire illuminait le milieu de la clairière dans des tons gris et foncés. Les ruines du muret se devinaient à une silhouette sombre, presque menaçante. Les insectes phosphorescents scintillaient sur les feuilles comme pour attirer notre attention.

Nos rôles avaient été décidés à l'avance. — Avec un athamé, je traçai un cercle autour de la plante. Puis nous nous affairâmes avec de petites bêches, à creuser le sol l'entourant, afin de lentement libérer la racine; nos efforts demandèrent de longues minutes, chacun s'occupant d'un angle: nous avions réparti le cercle en quatre quarts. La lumière sépulcrale laisse à peine deviner les traits de mes compagnons: Erwain en face de moi, Gwenaëlle à ma droite, Xavier à ma gauche.

Puis j'entourai la racine avec une corde fine que Gwenaëlle avait offerte au druide, et qu'il avait ornée d'ogham; le nœud fut fait; nous nous tenions prêt pour le moment... Il faut se placer à un angle spécifique par rapport à la direction du vent. Nos regards se croisèrent et se comprirent sans un mot. Le druide s'était saisi du shofar, et l'amena à sa bouche... — Un léger hochement de tête... — — Un son perça l'obscurité – l'appel puissamment soufflé, exactement à l'instant auquel je tirai d'un coup sec sur la corde afin d'arracher la plante du sol. Mes oreilles battaient encore, le cri strident enfin tu, à cause du volume sonore... Mon cœur battait la chamade. Autour de moi, je sentais que les autres aussi avaient ressenti la puissance de cet instant; assourdis; les traits immobiles dans la pénombre, le silence total – même les sons de la forêt la nuit s'étaient tus...

— J'avais la mandragore!

Je vais pouvoir désormais presser la racine et en extraire les essences; en doser la teneur à l'aide d'un procédé artisanal, une tradition encore gardée secrète; et en former un cataplasme puissant... Toutes ces opérations pour un liniment. Celui-ci — cet outil — utilisé d'une certaine manière (appliqué aux jambes, aux tempes) à des temps nocturnes spécifiques, choisis en fonction de l'aspect de la Lune, donnait des pouvoirs relatifs au "voyage"... Beajiñ war-zug ar hentoù dianavez. — Mon bâton de sorcière. — — —

* * *

* *

*

Criterium

Il est arrivé.

Il se réveille lentement, sans sentir son corps. Seules les paupières s'étaient animées. Devant lui, l'entrée du petit chalet, tout en bois; les étagères à un côté, la porte en face, une ouverture vers la pièce attenante à l'autre côté, à sa droite. En haut de la porte, un petit rectangle de verre triple-vitré laisse apercevoir le jour naissant — encore sombre — en pleine tempête de neige. Quelques flocons s'accrochent à la vitre. Est-il donc encore vivant? Il tente de mouvoir ses membres: c'est difficile, il sent l'inertie fantastique qui enveloppe encore son corps. Le froid; les courbatures. Une partie de ses vêtements s'est gelée durant sa marche désespérée de la veille. Lorsqu'il se relève, il entend cette glace craquer; et là où il se tenait, les planches du sol sont encore humides à cause de la neige fondue qu'il a amenée sur lui. — Le froid à l'intérieur reste supportable; l'isolation thermique du chalet est très bonne - il lui doit certainement la vie. Il ressent cependant un nouveau vide — tout au fond de son être, une sorte de griffe qui lui enserrait les entrailles: la faim.

Alors il fait quelques pas pour réveiller petit à petit tous ses muscles endoloris; et seulement maintenant débute l'exploration du refuge. L'entrée n'est qu'une petite pièce, pensée presque comme un sas. À côté, il entre dans une pièce oblongue; il y a des banquettes de bois affixées à deux murs, formant un L; sur celles-ci, des couvertures à carrés rouge, blanc, orange. En face, quelques coffres. Sur le mur le plus proche, une autre fenêtre triple-vitrée laisse voir au-dehors l'étendue blanche et désolée du désert de neige — jusqu'à l'horizon, que l'on ne peut maintenant que deviner: la tempête glaciale redouble... Il grelotte devant le spectacle. La table affixée devant la fenêtre devait être utilisée comme un bureau, ou un poste d'observation. Au milieu de la pièce, à côté des banquettes, une table basse. — L'homme avance jusqu'à une nouvelle ouverture, menant à une autre pièce, faisant office de bureau et de chambre. Celle-ci est plus petite, étroite; le mur du fond est pourvu de quelques poignées: il s'agit d'un lit mural, que l'on peut mettre en position simplement en le tirant fermement vers soi. Ouvert, il occupe presque toute la pièce; fermé, l'on obtient un bel espace. Dans le mur d'en face, une alcôve dans laquelle des étagères ont été installées; celles-ci contiennent draps et literie. Il y a également un bureau en bois, et c'est seulement sur celui-ci que l'on décèle enfin des objets moins impersonnels: une rangée de livres; des romans d'exploration. À côté, dépliée, une carte topographique de la région au 1/25 000. Sur celle-ci, un calque est disposé, sur lequel ont été tracées - par une main clairement expérimentée - les lignes de relief: crêtes et thalwegs, ainsi que quelques points correspondant à des sommets montagneux. Un dernier objet a été laissé là sur le bureau: une longue chaînette en argent, supportant une gemme — un œil-de-tigre taillé en pointe: un pendule... Tous les tiroirs du bureau sont fermés à clef.

La dernière pièce s'ouvre dans un coin de la chambre: une salle de bains très étroite. Le sol est surélevé, toute la pièce du plancher au plafond a été doublée par du plastique, pour retenir l'eau. Il n'y a qu'une douche, un lavabo et une étagère; sur celle-ci, de petites corbeilles pour l'organisation. — Il fouille celles-ci, peut-être peut-on en deviner quelque chose à propos de l'occupant du chalet. Peigne. Gel douche. Shampooing. Conditionneur. Coupe-ongle. Ibuprofène. Aspirine. Lexomil. Mélatonine. Une quantité impressionnante de somnifères. Coton-tiges. Brosses à dent. Dentifrice. Vernis à ongles. Brume corporelle. Rasoir (féminin). — L'occupante, donc.

Sa faim redouble... il revient dans les autres pièces et se met à fouiller partout, dans les coins, et au sol, à la recherche de n'importe quoi... Après quelques longues minutes, il aperçoit quelque chose sous le bureau. Qu'est-ce que cette pochette oubliée sous le meuble? Il glisse la main et l'attrape laborieusement. C'est un petit paquet de viande séchée communément appréciée par certains randonneurs. Il l'ouvre aussitôt, malgré la date de péremption expirée depuis quelques mois. Les morceaux ont un goût poussiéreux, qui lui semble pourtant fantastique — une telle faim rendrait même le caoutchouc délicieux. Il dévore ainsi tout le paquet en un instant.

— C'est seulement alors qu'il sent ses pensées s'éclaircir quelque peu, son cerveau se réveiller. Avait-il rêvé?

Il ne se souvenait que d'une abysse noire et froide.

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Le village. (7)

Partie 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6

Nos coups de fourchettes résonnaient dans la salle oblongue, et se mêlaient à ceux des tables voisines. De l'extérieur, il n'en avait rien paru, mais dans ce petit restaurant se donnaient manifestement rendez-vous un bon nombre des villageois. Ce lieu était lui aussi pittoresque. Ici, pas de carte; sur un tableau noir était écrit, à la craie en lettres d'écolier, les deux plats du jour, les deux entrées et l'unique dessert. Derrière le zinc, un autre tableau, celui-ci inchangé depuis longtemps - sans doute jamais effacé - recensait la carte des vins et spiritueux. L'on entendait les bruits de verres que le propriétaire était en train de laver, derrière le comptoir.

Une femme brune, d'allure agréable, trentenaire, nous avait servi. Elle avait des mouvements dynamiques, cette vie contrastait avec le repos que l'on voyait autrement au village... Je remarquais bien, d'ailleurs, les regards des anciens s'éclairer lorsqu'elle s'approchait, comme si cette vie s'était en quelque sorte communiquée à eux et avait ravivée leur flamme. Je me dis que c'était sans doute tout à fait le cas, étant donné que les interactions sociales sont nécessaires à la vie, physiquement. Certainement, ce dynamisme leur redonnait de l'énergie. Et, d'une certaine façon, comme ces émotions sont transmissibles, nous nous sentions bien, nous aussi. — J'avais opté pour une salade de poulet grillé, au parmesan et aux noix. Nous dégustions un verre de vin rouge de la région, robe sombre, capiteux et long en bouche. C'était délicieux.

Plusieurs fois j'avais senti les regards des autres se poser sur moi; je n'avais pas la sensation qu'ils étaient hostiles, mais surtout curieux de ma visite. Que faisais-je attablé avec le gendarme Jean? À une table, je vis l'artisan ferronnier que j'avais rencontré la veille, et nous nous saluâmes. Certainement ses comparses allaient lui poser un torrent de questions dès que nous finirions notre repas. —

Une fois rassasiés et dehors, nous nous mîmes d'accord sur le reste de la journée. Jean était resté un instant à l'intérieur pour passer le mot à l'artisan-ferronnier quant au fait de se redonner rendez-vous ce soir à la mairie. Nous avions maintenant toute l'après-midi pour rencontrer quelques autres anciens. Quelques-uns étaient encore dans le restaurant, mais nous préférions leur parler un par un; c'est également plus aisé, de cette manière, de guider quelqu'un dans sa conversation avec quelques allusions, et il se confie plus volontiers. — Nous nous dirigeâmes vers une maison proche, au bout de la rue où nous étions. De la façade ne se dégageait pas la même impression d'un autre temps, comme ç'avait été le cas pour les bâtisses de la ruelle où habitait le maître d'école; là, les volets avaient été récemment repeints, la porte vernie... Le gendarme me dit qu'habitait là un ancien du village assez original. Il avait été chercheur — chimie, physique ou biologie, Jean n'était pas certain — et avait travaillé en ville, revenant les fins de semaine. Maintenant retraité, il restait au village et s'était découvert une nouvelle passion pour les papillons. On le voyait souvent çà et là, avec un appareil photo et un carnet de notes, à l'affût de nouvelles observations. — Nous avions tapoté à la porte mais aucune réponse ne se fit entendre. Nous attendîmes encore un moment; finalement, alors que nous nous apprêtions à partir, la porte s'ouvrit lentement et nous vîmes une femme sur le seuil. Elle nous regardait avec des yeux fatigués; de larges cernes y étaient creusées. Elle devait avoir 45 ans à peu près, l'on lui aurait donné moins si elle n'avait pas eu ce visage épuisé. Je ne savais pas s'il s'agissait là de son aspect normal ou si nous venions de la réveiller d'une sieste — j'hésitais: devais-je m'excuser? En reconnaissant Jean, elle esquissa un sourire. Même celui-ci était fin, n'avait mobilisé que peu de muscles; l'on sentait sa fatigue posée comme un masque sur son visage. Elle nous demanda si nous cherchions François. — Celui-ci était sorti avec ses appareils, sans doute avait-il profité du beau temps pour courir champs et collines à la recherche de nouveaux spécimens à observer. Nous la remerciâmes.

— Nous nous étions alors dirigés à l'orée du village, peut-être pourrions-nous l'apercevoir. La forteresse montagneuse tout autour du village fonctionnait presque comme un amphithéâtre, il était possible d'observer dans toutes les directions à une belle distance, à part là où les bois et la forêt recouvraient les pentes. Et, effectivement, nous aperçûmes plus loin, à l'adret, la silhouette d'un homme en tee-shirt jaune - il était en train de prendre des photos, s'immobilisant, faisant deux pas de côtés, puis se penchant à nouveau sur son appareil. Nous nous approchâmes un peu, sans venir à sa rencontre - de peur qu'il fût occupé par un papillon que nous ne voulions pas faire fuir - mais suffisamment proche pour qu'il pût se rendre compte de notre présence. Un instant plus tard, il se releva et nous aperçut. Il nous salua et nous rejoignit.

Il arrive.

— "Bonjour messieurs!", fait-il d'une voix étonnamment grave, et un peu rauque.

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Il arrive.

Ses yeux brûlent. — La lumière reflétée par la neige est intense, aveuglante; l'œil croit déceler des couleurs douloureuses dans le champ blanc et bleu qui se confond de plus en plus. Alors l'homme baisse la tête et regarde le moins possible autour de lui, juste ce qu'il faut pour vérifier la direction de ses pas. Il sait également que la douleur optique est une illusion créée par le cerveau, lorsque chacun des deux yeux perçoit quelque chose d'éblouissant — fermez un œil, et la douleur disparaît. C'est pourquoi il s'aventurait comme un cyclope, alternant le côté par lequel il abaissait la paupière — un geste qui était devenu un réflexe; ses pensées, elle, sont lentes et faibles; il doit avoir la sensation que son crâne se congèle. — Chaque expir crée un petit nuage. Chaque pas, un crissement sur la neige.

*crrr...* – *crrr...* –

Partout, cette neige: — Les forêts de pins portent le fardeau blanc, disparaissent sous ce drap qui recouvre toute la région; les dunes ne laissent que deviner par leurs vastes courbes les marques du paysage enseveli. Il n'y a que là-bas, au loin vers le nord-ouest, que des falaises grises, trop abruptes pour accumuler les flocons, contrastent avec les alentours, immaculés. C'est le seul point de repère; alors il continue, continue, à traîner ses pas lourdement le long du chemin, la tête encore baissée. Il progresse lentement, la température est glaciale — et pourtant, le jour lui donnait déjà un coup de soleil sur le visage et les mains. C'est le grand contraste de ces déserts froids: le soleil ne réchauffe pas, mais il griffe les chairs... Il fallait faire avec: une fois la nuit tombée, il ne survivrait pas. Quelle heure est-il? Il ne le sait pas — Il ne peut pas s'arrêter maintenant, la seule option est de continuer sans relâche. Le silence est total, que seul les pas lents et réguliers emplissent — et semblent du même coup beaucoup plus bruyants, intenses.

*crrr...* –

Étaient-ce des heures ou des minutes qui se déroulèrent ainsi? Avait-ce été quelques instants? Le temps avait commencé à se confondre, passé, présent, il y a longtemps déjà, ou plutôt: tout à l'heure. Tout ça n'avait plus aucun sens. — Le ciel s'était assombri, et enfin la réverbération de la lumière sur la neige s'amenuisait. L'on discernait maintenant, en haut dans les cieux, le gris cendré duquel tombaient en voletant quelques nouveaux flocons, et, tout autour, les vastes étendues d'albâtre. — C'était simplement le temps d'une journée qui s'était écoulé; aucune autre mesure n'existait dans cette scène. Seule la Nuit s'y était invitée. Elle était venue sonner le glas.

Toutefois... il s'approche enfin des parois sombres et nues. Là — le flanc de la montagne, à l'adret. À la limite de la plaine ensevelie, l'inespéré: un minuscule chalet partiellement enneigé. L'homme se rapproche, hagard et frissonnant. Une réserve d'énergie se réveille, et l'aide à continuer ses pas... malgré l'immense fatigue, et le nuage glaçant ses pensées. Vingt pas tout au plus... dix...; le voilà à la petite maison en bois. Les fenêtres sont en partie recouvertes de givre, tout autour des montants. Ses yeux brûlés discernent mal l'intérieur. Il arrive à la porte, sur une plateforme surélevée par rapport au sol, et alors seulement s'arrête et commence à déblayer la couche de neige qui en bloque encore l'entrée. Ce n'est pas très difficile étant donné qu'il s'agissait de poudreuse légère, mais ces quelques instants si près du but lui paraissent trop longs... Il met sa main sur la poignée... — Elle tourne!

Les crissements ont cessé.

L'homme n'a même pas détaillé du regard les pièces étroites; il a refermé la porte, s'est replié dans un coin du chalet, emmitouflé dans toutes les couvertures qu'il a trouvé sur les étagères disposées en face de l'entrée. Il laisse tomber à ses côtés le sac à dos, et, dans ce cocon agréable, laisse enfin son cerveau se brouiller et s'éteindre. — Il s'endort.

— Allait-il La voir à nouveau dans ses rêves?

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Le village. (6)

Partie 1 - 2 - 3 - 4 - 5

La porte de la maison était en bois massif, un bloc vieillissant qui avait dû être fixé là depuis des décennies. Nous étions dans une courte ruelle, approximativement parallèle à la rue de l'auberge, juste à côté; c'était là qu'habitait l'ancien maître d'école du village. Le sol était pavé irrégulièrement, de roches qui s'étaient arrondies avec le temps, au fil des pas. Pourtant, on aurait dit que personne ne devait jamais passer par ici.

Nous tapotâmes à la porte; un bruit se distingua derrière la paroi et lentement s'approcha. Jusqu'ici la ruelle avait été tout à fait silencieuse, et j'avais l'impression qu'aucune de ces portes étriquées ne menait réellement quelque part tant le quartier paraissait pittoresque - les pas qui se rapprochaient indiquaient pourtant qu'il ne s'agissait pas de trompe-l'œil et de faux passages. La serrure cliqueta, et les gonds grincèrent légèrement. Dans l'encadrement se tenait un homme âgé, voûté, aux larges épaules. Sa stature restait impressionnante, malgré les années, d'autant plus qu'elle contrastait avec le fait que la porte fût relativement étroite. Le plus surprenant était surtout de voir ses mains massives; des mains de boucher. Il nous salua cordialement, serra la main de Jean, qui me présenta brièvement. Avec sourire, il me tendit alors la main: Michel, le maître d'école. Ce fut plaisant de voir qu'il n'avait pas hésité, et que cette fois je n'avais pas été dévisagé comme un étranger duquel l'on n'est jamais trop sûr... — L'homme était sociable. Il nous invita amicalement à l'intérieur.

Nous entrâmes dans un petit salon encombré de vieux souvenirs. Sur une commode en bois, quelques bibelots, et quelques photos dans divers cadres. La pièce n'était pas très bien éclairée, les fenêtres étant petites et hautes. Les meubles étaient serrés entre eux: canapé, table, armoire à commode, fauteuils... — Je m'intéressai aux photos de la commode. J'y vis un portrait à l'ancienne de notre hôte, en buste, dans ses habits militaires; une photo de mariage, où l'on le voyait encore jeune, à côté d'une belle femme brune, se tenant devant le trumeau d'une église, tous deux entourés d'une douzaine de personnes en habits de dimanche; et une photo de famille, où l'on voyait trois petites filles qui devaient maintenant elles-mêmes être mères.

Michel me vit observer les photographies et commença à m'expliquer chacune d'elles, avec cette joie de raconter les épisodes de sa vie que manifestent souvent les personnes âgées. C'est à la fois la solitude, et l'envie de lutter contre l'oubli, une sensation d'avoir quelque chose à transmettre, ou encore une envie de créer le lien; toutes ces raisons se confondent souvent avec l'âge — et entraînent ce sourire lent et sincère, typique, - ces envies de longues narrations autobiographiques. Il me dit que ses filles étaient grandes maintenant, qu'elles étaient toutes parties en ville — à dire vrai : à différents coins du pays; il ne les voyait plus très souvent, elles et leurs enfants. Il ajouta avec un grand sourire qu'il avait maintenant neuf petits-enfants. Son regret fut que sa femme ne soit plus là pour partager ce bonheur simple. Cela fait plus de dix ans, déjà...

J'entendais comme des voix étouffées pendant tout ce temps; elles semblaient provenir de la pièce attenante. Au début j'avais pensé qu'il s'agissait de deux voisins discutant, mais le ton était monotone et continu, comme celui d'une radio laissée allumée. Remarquant que nous entendions, il nous invite à le suivre à côté, se proposant de lui-même de satisfaire notre curiosité.

C'était une petite pièce, une sorte d'étude; là, sur un ancien bureau à caisson, en bois, surmonté de nombreuses étagères remplies de documents, un ordinateur était allumé, connecté par plusieurs câbles à quelques autres appareils. L'un des câbles menait jusqu'à un meuble disposé à côté du bureau — un scriban — comme pour le prolonger, et lui aussi enfoui sous de vieux dossiers, une rangée de disques vinyles... Je suivis du regard le câble; l'ordinateur était connecté à un appareil à cassettes audio. Celui-ci était allumé, et je pouvais voir la bande magnétique tourner à l'intérieur. Le signal audio allait directement à l'entrée-ligne de l'ordinateur, qui était en train d'enregistrer le son dans des fichiers audio; à côté des deux machines, une pile d'autres cassettes attendait leur tour. Je lis sur certaines "Chrome, 60minutes"; cela faisait longtemps que je n'avais plus vu de ces objets. Il y avait là des heures et des heures de conversations enregistrées.

C'était difficile de suivre la conversation; on avait l'impression de deux personnes parlant de choses et d'autres, faisant référence à des endroits et des gens que je ne connaissais pas. Les voix parlaient lentement, ne se souciaient pas du temps. Il semblait qu'il s'agissait d'un échange sur l'histoire ancienne de la région et des quelques villages dans les montagnes.

Le maître d'école nous expliqua qu'il avait enregistré beaucoup de vieilles conversations, des gens qui sont morts depuis; qu'il voulait les conserver, mais qu'il n'avait pas su pendant longtemps sur quel support les transférer, et gardait en attendant toutes ces cassettes audio. Récemment, son petit-fils était passé en visite au village, et lui avait installé un programme adéquat sur l'ordinateur, ainsi qu'il s'était occupé de toute la connectique. Depuis, Michel transférait petit à petit toutes ses archives sur des fichiers informatiques.

Nous revînmes dans le salon. Je lui demandai combien de temps il avait été maître d'école. Il nous dit qu'il avait commencé jeune, à peine arrivé au village après ses études — il n'avait pas vingt ans... À l'époque, le programme était assez différent, il nous dit avec un sourire qu'il avait dû passer un oral de couture! L'on passait le brevet élémentaire, puis l'on étudiait pendant trois ans, à l'école normale primaire, les matières que devait maîtriser un instituteur: orthographe, histoire, arithmétique, mais aussi morale et pédagogie... Il nous montra dans un petit tableau le diplôme jaunissant: "Brevet de Capacité pour l'Enseignement Primaire", complété dans une cursive élégante, typique des anciens temps. — Malgré son jeune âge en arrivant ici, l'on était mûr à l'époque, fit-il. Il s'était donc rapidement fait sa place et attaché à cette région aux paysages si imposants. C'était également ici, à un bal, qu'il avait rencontré sa femme; ça avait été un mariage heureux, des années de vie simple à partager. — Ah çà, il se sentait bien seul depuis qu'elle était partie. La plupart de ses amis étaient eux aussi morts depuis.

Connaissait-il Églantine, la fille du maire? — Il nous répondit que oui, c'était il y a vingt ans; il s'en souvenait très bien puisqu'elle faisait partie de ces derniers enfants auxquels il avait enseigné. C'était une enfant joueuse, agréable, une perle; un peu plus timide que les autres pour parler, mais toujours dynamique lorsqu'il s'agissait de gambader dans les champs ou de jouer à la marelle. Se penchant lentement vers une étagère d'un recoin de la pièce, il en prit de grands livres. C'étaient des albums photos avec de larges couvertures en cuir, un peu poussiéreuses. Il chercha, à l'intérieur, parmi les nombreuses photos de classe qui commençaient en noir et blanc... Et finalement il trouva, et nous en montra une en particulier. Une douzaine d'élèves étaient disposés en deux rangées, et Michel souriait au côté de la photo. Parmi la rangée de derrière, vers la droite, une petite fille se tenait debout et esquissait un demi-sourire. Elle avait de longs cheveux blonds, un gilet bleu sur une robe couleur crème. Je me surpris à penser que ses traits ne me rappelaient pas ceux de son père, M. Griboux; à vrai-dire, elle me faisait même plutôt penser à ce à quoi avait dû ressembler, petite fille... sa maîtresse. C'étaient sans doute les cheveux blonds. — Nous remerciâmes le maître d'école, et, remarquant sur l'horloge murale qu'il était temps pour nous d'y aller, prîmes congé de lui peu de temps après.

Lorsque nous sortîmes de chez Michel, l'intense lumière du soleil me parut un grand réconfort... J'étais sorti de la petite maison avec cette émotion que l'on ressent après avoir regardé trop de photos anciennes: la nostalgie. Je sentais que Jean l'avait éprouvée aussi. — Au soleil... Je voulais vivre! Nos pas nous amenèrent hors de la ruelle, et alors seulement nous nous mîmes à parler à voix haute — — allons manger un repas chaud!