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Nocturnale.


Criterium

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Quelle sensation étrange que de s'endormir dans un lit inconnu. Les draps qui n'ont ni la texture, ni la couleur à laquelle l'on s'est habituée ; le matelas qui semble différent, un peu moins doux, plus ferme ; l'odeur du tissu lavé par d'autres produits. Les angles de la lumière qui éclairent la petite pièce sous un jour trop différent pour que l'on puisse s'imaginer être chez soi ou en terrain connu. Et un silence qui paraît lui aussi différent. Même une fois glissée sous la couverture, la position ajustée jusqu'à trouver quelque compromis — tout paraît bizarre, et le silence est trop profond. L'atmosphère est autre. Il fait nuit noire. J'éteins la lampe, et c'est l'obscurité qui m'enveloppe. Jusqu'à ce que, petit à petit, les yeux s'habituent à la pénombre, et se ré-étonnent de l'agencement inconnu. Les fragrances deviennent plus prononcées, dans le noir ; mais c'est juste le plancher boisé, les draps propres, et la seule odeur plus familière les cheveux fraîchement lavés. Dans ces moments — une question revient toujours.

— Comment me suis-je retrouvée là ?

 

La veille. — Quelques souvenirs me revenaient ; l'après-midi venait déjà de toucher à sa fin, et je me trouvais dans un minuscule appartement étudiant, à l'autre bout de la ville. Nous nous étions retrouvées toutes les quatre serrées dans la salle de bain, tentant de partager un recoin de l'unique miroir, afin de soigneusement apporter la dernière touche au maquillage. Un petit trait, une petite pointe, un rire, un parfum ; nous nous apprêtions à partir danser dans un endroit inconnu.

Nous : — moi, bien entendu ; Maria, l'étudiante slovène ; Ana, la fleuriste brésilienne ; et Capucine, l'étudiante Erasmus belge.

Nous avions été invitées à l'une de ces fêtes dont nous ne connaissions ni la raison, ni le comment, ni le pourquoi ; ç'avait été un contact rencontré par hasard par Maria qui s'était révélé être l'un des organisateurs coutumiers de ces soirées. Il nous avait immédiatement invitées, n'hésitant jamais lorsqu'il s'agissait d'ouvrir les portes à quatre jeunes étudiantes de plus.

Le son d'un portable qui vibre.

Maria se précipita vers le sofa, récupéra avec dextérité le smartphone, puis elle se précipita vers l'au-dehors tout en répondant d'un ton enjoué :

— "Allô ? Tu es déjà là ? J'arrive, on est prêtes."

En un instant, elle avait disparu ; quelques bruits de pas jusqu'à l'ascenseur, le vague ronronnement d'une mécanique... pendant que de son côté, Ana pestait, n'étant manifestement pas encore prête. — "Parfois j'ai l'impression qu'elle nous emmène quelque part juste pour ne pas se présenter seule en soirée". Je l'écoutais, un peu gênée. À la fois le fait de ne pas aimer parler de quelqu'un qui n'était pas là ou qui venait de partir, car je préférais le faire en face si nécessaire, ou un silence patient ; mais surtout, le fait de réaliser soudainement qu'elle avait en fait parfaitement raison. Je ne connaissais pas bien Maria, mais les quelques occasions précédentes s'étaient terminées à peu près de la même façon : on partait ensemble, on se séparait peu de temps après être arrivées ; puis, elle rencontrait un homme qui lui plaisait, et elle oubliait toutes les autres personnes. Moi, je faisais comme pour mes amies : discrète, j'essayais de lui parler brièvement, lui posant les quelques questions : "Tu vas bien ? Tu restes ? Tu as besoin de quelqu'un pour te débarrasser de lui ? Non — tu nous appelles s'il y a besoin ?"... — Et elle, n'ayant pas compris que l'on faisait cela pour elle, à la fois pour sa sécurité et pour sa liberté : — "Mais non, ça va, au revoir." — Cet "au revoir" qui m'écartait, qui avait prit congé, cela m'avait fait mal déjà à l'époque.

Ana, enfin prête, semblait avoir lu dans mes pensées : — "Tu vois, tu es d'accord avec moi, j'ai raison." — "Oui". L'aveu.

La porte s'ouvrit à nouveau : Maria et l'un de ses amis. Les tons redevinrent gais ; nous n'étions pas là pour se faire des reproches, mais pour aller danser dans quelque endroit original. Tous les futurs étaient possibles. Découvririons-nous une piste agréable ? Rencontrerions-nous des personnes étonnantes ? Ririons-nous de milles feux ? — Allègrement, nous voulions déjà nous en convaincre, et donc c'était déjà un peu le cas.

L'ami : — "Vous êtes prêtes ? Je suis garé en double-file, il faut qu'on file."

 

 

La musique nous transportait. Les basses vibraient fortement ; c'étaient à la fois celle du kick, qui nous agitait, nous faisait sautiller — parfois d'un rythme simple, parfois de la cadence plus langoureuse d'un dembow... — et celle des mélodies à basse-fréquence, celles-là qui noient toutes les autres lorsque le volume est trop fort et l'esprit devient chamanique... Selon les fréquences, le son résonnait différemment avec son propre corps ; parfois simple caresse, parfois brise entre la peau et l'habit ; parfois presque saisissante. Le toucher de la note était plus net que le toucher d'un inconnu effleuré. Nous dansions.

— Nous entrions en communication sur un autre mode.

Chacune un peu différemment ; je voyais au loin Maria danser avec un homme de grande taille, plutôt beau. Elle alternait des grands mouvements qui l'amenaient souvent un peu trop près de lui ; lui, maniait la position de l'équilibriste qui devait rester proche, réceptif, mais sans laisser le corps prendre les commandes pour ne pas l'enlacer trop tôt. Pour un regard extérieur, il s'en tirait plutôt bien. Un peu plus loin, Capucine dansait dans un groupe de ses amies, qui nous avaient rejointes. Elle avait déjà trop bu ; elle sursautait, tressautait, puis s'élançait sur un pas incertain à droite et à gauche. Toutes riaient ; c'étaient encore les instants où il n'y avait que ces sautilles enjouées.

À côté de moi, Ana ondulait, cherchant un endroit auquel perdre son regard. Parfois le recoin d'une ombre au plafond, ou le reflet de l'une de ces barres métalliques qui portaient les couleurs sautillantes dans la foule ; parfois le sol pour voir où mènerait le prochain pas de danse ; et parfois un ou une inconnue, mais alors c'était une silhouette au loin, plutôt qu'une présence trop proche. De temps en temps, elle vérifiait quand même que des visages connus étaient là ; moi ; quelques autres connaissances ; et lorsque ses yeux croisaient les miens, elle les refermait en me souriant, peut-être rassurée. À vrai-dire, je faisais presque la même chose, tout en étant entrée dans cette transe. Heureusement, la personne qui s'occupait de la musique n'interrompait pas la magie de ce son, qui était perçu à la fois par l'ouïe et par le toucher. — —

Personne ne savait combien de temps s'était écoulé ainsi, à danser et à ondoyer. Il me semblait que je venais de rouvrir les yeux, et que cette fois-ci, la scène était devenue différente ; pourtant, à l'évidence, chaque petite variation avait dû s'inviter petit à petit, étape par étape — mais c'était comme si elle formaient un tout seulement maintenant, finalement visible. Ou alors, la transe qui s'était momentanément estompée ; à cet instant, il me semblait que peu de gens dansaient encore. Un titre mal choisi, et c'était tout le monde qui se réveillait... Puis, du coin de l'œil, je vis Capucine qui tomba au sol. Nous nous approchâmes pour lui venir en aide ; sa peau était devenue blême, elle était malade. Sa meilleure amie l'emmena en vitesse au fond de la salle, là où se trouvait le corridor menant jusqu'aux lavabos et toilettes. Elle avait dû trop boire — à nouveau. Heureusement, elle était entre de bonnes mains. À ce bout de la salle, un peu sur le côté, nous aperçûmes Maria, toute occupée à embrasser sa conquête. Relativement près d'eux, l'ami qui nous avait conduit jusqu'au lieu les regardait lui aussi... l'air nostalgique. L'homme timide avait donc perçu des débuts d'espoirs, mais ceux-là trépassaient sous les baisers de la demoiselle, donnés à un autre. Pourtant, il continuait à les regarder, comme pour se faire le plus de mal possible, ou y étudier quelque chose. J'échangeai un regard avec Ana.

— "Tiens ! Tu étais là depuis tout ce temps !"

Une voix cassée, mais très familière, qui me parvenait juste d'en-dehors mon champ de vision. Je me tournai vers sa provenance. Il devait y avoir erreur sur la personne, car je ne le reconnus pas. Un homme grand, châtain clair, avec un sourire enjoué et des yeux qui pétillaient. Était-ce... Je passai en revue les quelques personnes pour lesquelles il me semblait me souvenir plus facilement du nom que du visage, plutôt que l'inverse ; mais rien ne me parut évident. Pourtant, sa voix m'avait semblé connue.

— "Tu ne me reconnais pas, sans lunettes ?", perçut-il enfin.

Je hochai la tête. Il devait s'approcher près de mon oreille, pour que je l'entende. — "Adrien" — y souffla-t-il. Cela prit un instant, mais alors le prénom évoqua, comme s'il avait tiré sur le fil qui amenait maintenant le reste de mes pensées, un souvenir. Effectivement, il avait porté des lunettes ; n'avait-il pas été... un collègue de travaux dirigés ? Quelque chose comme cela : le souvenir n'était pas si clair que cela, mais je me rappelai des interactions plaisantes, des rires. Je réalisai juste que je ne l'avais jamais vraiment tout à fait remarqué auparavant. Il rejoignit notre groupe, et ainsi, lorsque la musique reprit d'une manière qui nous plut à tous, nous partageâmes quelques pas de danse, quelques pas de transe. —

Ç'avait été le dernier soubresaut de la piste musicale... Pas si longtemps après, nous comprîmes tous que la soirée se terminait. Toutes les personnes qui se connaissaient prenaient leurs arrangements quant au suite de la soirée. Capucine rentrerait, malade, avec ses autres amies. Maria nous avait ignoré, et venait de disparaître au-dehors avec l'homme capturé. Adrien proposa de nous ramener. — À l'intérieur, les couleurs des néons, la chaleur, les quelques gouttes de sueur qui perlaient encore à la peau. À l'extérieur, l'atmosphère était toute autre : le silence, maintenant accompagné d'un bruissement vague, évoqué par la musique trop forte ; un vent d'été qui paraissait froid ; les sons déformés de quelques personnes ayant trop bu, et en payant le prix dans les rues de la ville. Et le bruit du claquement de nos talons, en s'éloignant.

 

 

Finalement, nous étions juste deux, dans un bus vide. Ana nous avait accompagnés sur un bout de trajet, jusqu'à être suffisamment près de sa rue pour nous laisser seuls, après s'être assurée, par quelques mots secrets, que cela me convenait. — Puis nous avions dû nous presser, et incroyablement, réussir à capturer le dernier bus de la nuit.

Nous nous installâmes près du fond, à deux places côte-à-côte. Il n'était pas évident de savoir si nous y étions seuls ; sans doute pas, mais l'on ne devinait pas si les formes sombres çà et là à d'autres places étaient des manteaux abandonnés durant le reste de la soirée, ou des voyageurs endormis attendant le terminus. La lumière du bus était blafarde ; elle colorait l'intérieur du véhicule d'un ton froid, un jaune qui paraissait presque verdâtre. De temps en temps, à peine le temps d'un clignement d'œil, l'ampoule hésitait, comme si elle allait s'endormir comme les autres, devenir une veilleuse. Par la fenêtre, nous ne voyions que de rares points de lumière et nos reflets pâlis. Le trajet dura longtemps. Je m'étonnai de ne pas encore percevoir les premières lueurs du jour, à l'horizon ; mais à vrai-dire je n'avais pas vérifié l'heure... peut-être que tout s'était passé plus tôt, et plus rapidement, que j'en avais la sensation. Cela expliquerait pourquoi je n'étais pas fatiguée. Je me sentais en pleine forme. L'esprit un peu hypnotisé par les précédentes transes. — Longtemps.

— "Terminus".

Nous descendîmes. Je sentis encore sur le côté de mon corps le geste qu'avait eu mon compagnon : l'espace d'un instant, il avait posé, délicatement, la paume de sa main contre mon côté droit — juste à l'espace entre les côtes et la hanche. Le contact chaud m'avait presque fait frémir. Pourtant, je ne le voyais pas de cette manière ; mais ç'avait été un automatisme de mon corps. 

Au-dehors : une place baignée dans une faible lumière orangée. Les caniveaux en pierres presque toutes délogées, et dans lesquels poussaient de petites touffes de plantes. Un muret ondulé, à la manière de ceux que l'on trouve dans certains jardins britanniques. Un vaste espace sombre, moitié-champ moitié-bois. D'autres bâtiments, comme ceux d'un village. Où étions-nous ? Nous ne reconnaissions pas du tout cet endroit. Soit nous avions pris le mauvais bus, soit nous avions été tout ce temps sur le trajet contraire, dans l'autre sens, jusqu'au terminus qui se trouvait peut-être à un lieu diamétralement opposé de celui où nous pensions nous rendre...

Nous rîmes un instant, amusés du comique de la situation. Puis, je portai la main dans mon sac pour récupérer mon téléphone, qui me permettrait de rentrer ce soir, avec tel ou tel service. Le rire coupa court en m'apercevant que son écran noir ne s'allumait plus. Le verdict était clair : il n'y avait plus de batterie.

Mon compagnon ayant eu le même mouvement — mais plutôt que vers un sac, il avait cherché dans une poche. Sauf que lui était moins chanceux : il s'aperçut qu'il n'avait plus le sien. Il devait l'avoir perdu. Ou alors, on le lui avait volé.

À cette heure-là, et à cet endroit-ci, il n'y a plus personne au-dehors depuis des heures. Nous étions donc finalement seuls, loin, et quelque peu coupés du monde. Nous étudiâmes soigneusement la grande feuille couverte de chiffres indiquant les prochains horaires de la ligne de bus. Une pluie récente avait rendu l'exercice plus difficile que d'habitude, mais nous réussîmes toutefois rapidement à nous rendre compte qu'effectivement, il y aurait un problème. Car non seulement nous avions bien pris le dernier bus pour cette nuit, et donc nous ne pourrions pas rentrer — mais également, et surtout : cette ligne-ci n'avait pas cours le samedi ni le dimanche. Rentrer par ce moyen prendrait donc deux jours d'attente. Nous devions trouver un autre moyen de transport, et comme il n'y avait personne à qui poser une question, nous serions au minimum coincés ici jusqu'au matin.

L'homme étouffa un juron. Il conservait une façade calme, mais je sentais qu'immédiatement son sens de l'humour en avait pris un coup, apparemment fatal. Il ne pensait plus au contact effleuré, à la sortie du bus, ou dans certains virages. Maintenant, c'était le "Que faire ?" qui lui occupait l'esprit.

 

 

L'attente devenait interminable, et l'homme n'avait plus vraiment de sujets de conversation. De plus, les nuits étaient encore froides. Je voyais que de temps en temps, son corps tremblait quelque peu, et cette fois plus du tout du fait d'être reparti de soirée avec une jeune femme. Non ; il devait avoir froid. Je m'étonnai de ne pas ressentir la même chose — tout du moins pas encore — puisque nous étions tous les deux encore en tenue de soirée ; et mon tissu était certainement plus fin. Je me demandai soudain si c'était une autre raison, m'inquiétant soudain que l'on attrape tous les deux un rhume ; tentant de me souvenir si j'avais un jour entendu parlé d'un risque plus grand dans les brumes pré-matinales, comme celles que je voyais se former à l'orée des champs.

— "Je vais aller vérifier s'il y a quelqu'un là-bas", fit-il soudain.

Alors que je faisais un pas pour l'accompagner, il indiqua d'un geste qu'il n'y en avait pas besoin, comme s'il allait rapidement courir jusqu'à l'angle de la rue, pour se réchauffer les jambes, jeter un coup d'œil, et revenir. Ce serait plus difficile en sandales. Il s'éloigna prestement, tourna dans une rue parallèle. Et puis plus rien.

L'attente devenait interminable, et plus les minutes passaient, plus je me sentais mal à l'aise ; seule et vulnérable, en pleine nuit, à un arrêt de bus en bout de ligne dans une partie de la ville que je ne connaissais pas. Le froid semblait encore plus prononcé, une fois seule. Je n'avais ni ma montre, ni de téléphone en état de marche, et donc je ne pouvais juger que subjectivement du temps qui s'écoulait de plus en plus lentement. — Un long moment après, je commençai à sentir pointer un grand doute en moi : m'avait-il simplement abandonnée ?

Je n'y tins plus, et m'éloignai de l'arrêt de bus pour suivre ses pas. Une fois à l'angle, je pus voir au loin des deux côtés de la rue parallèle : personne. Il avait disparu.

Voilà que j'étais seule.

Ce fut à ce moment-là que je ressentis finalement un frisson — cette fois de froid. Était-il vraiment parti ? M'avait-il plantée là ? Mais pourquoi, s'il était parti à pied, pourquoi ne pas m'emmener ? D'autant plus si je lui plaisais, alors pourquoi m'abandonner ? Un instant, je commençais à me demander s'il n'était pas dans l'une de ces maisons — pourtant sans lumières aux fenêtres — en train d'arranger quelque chose pour nous aider à retourner en ville. L'instant d'après, j'avais peur qu'il lui fût arrivé quelque chose ; et encore un instant après, je me rendais à l'évidence qu'il avait dû m'amener jusqu'ici de manière préméditée, j'avais dû lui faire une remarque que j'avais oubliée mais pas lui, et qu'il voulait me faire payer de cette façon cruelle, peut-être même il y a longtemps à l'université. Il avait dû prévoir cet instant depuis le début de la soirée, dès cet — "Adrien" dit à l'oreille. Et maintenant, il devait bien rire de moi... Peut-être dans l'une de ces maisons, à m'observer dans le noir depuis une haute fenêtre, refrénant la tentation de m'adresser une remarque moqueuse. Et pourtant, il n'avait vraiment pas eu l'air d'être comme ça... J'alternais ainsi scénario avec scénario. Pour autant, j'étais toujours seule, perdue, dans un endroit froid et solitaire. Je ne pouvais pas attendre ici toute la nuit. Il fallait bien que j'aille quelque part, ne serait-ce, au début, qu'en rond autour des maisons silencieuses pour me réchauffer les jambes. — J'attendis un dernier instant, rejoignis l'arrêt de bus une fois, puis revins jusqu'ici. Personne. D'accord. En jetant parfois un coup d'œil aux lucarnes des hauteurs — au cas où j'y devine un visage — je décidai de partir. Je m'éloignai, d'un pas plus assuré que je ne l'étais.

 

 

Soudain, des rires.

Je me figeai et rejoignis une ombre. Le regard alternant entre les façades et la rue. Toutes les lumières des habitations étaient éteintes ; impossible de savoir si ce quartier était inhabité ou si tout le monde y dormait d'un profond sommeil. Dans la rue, les lampadaires créaient de petits îlots dans la brume. Celle-ci était encore faible, mais elle enveloppait déjà l'horizon avec le ciel ; on avait l'impression de naviguer entre les ombres. Les rires venaient d'un peu plus loin dans la rue. Puis, l'écho des pas me parvint. Je m'abritai dans ma cachette ; l'on n'avait pas pu me voir. Les voix se rapprochèrent.

— "Ah mais oui, quelqu'un comme lui, il fera toujours ça..."

— "Quel mec bête..."

Les deux voix d'hommes semblaient faire écho avec les pensées sombres de tout à l'heure. Mais je me rendis vite compte qu'ils parlaient d'autre chose. Les pas étaient un peu irréguliers, les voix hésitantes ; ils devaient être fatigués ou éméchés. J'aurais peut-être pu leur demander des indications ; mais la situation me paraissait trop dangereuse. J'étais trop vulnérable, dans un endroit trop solitaire. Cela me paralysait. Je retins mon souffle lorsqu'ils passèrent à quelques mètres de moi, sans me discerner parmi les ombres.

Je ré-émergeai du seuil de porte comme une infiltrée en territoire ennemi. Puis, petit à petit, mes pas devenaient moins hésitants, et se rapprochaient de la direction qui me semblait la plus habitée. C'était là qu'il pourrait y avoir une aide potentielle, ou peut-être, au moins, le plan d'une autre ligne de bus, active en fin de semaine. Ou même un taxi ; je devais avoir assez pour le trajet du retour. En passant de rue en rue — ralentissant avant chaque angle mort — je passais en revue ces différents possibles, avec l'impression d'être perdue dans une ville-fantôme. Tout restait sombre, sans vie. Je pris une nouvelle rue parallèle.

Une lumière !

Là, au coin à l'intersection de deux rues, un établissement était encore ouvert. Il n'y avait personne au-dehors ; ce n'était pas un lieu de fête. La lumière, trop franche, très blanche, permettait de voir à l'intérieur sans être vue. Je m'approchai et jetai un coup d'œil pour décider de si rentrer ou non. Il y avait quelques personnes. Au comptoir, un homme, grand, brun, avec une barbe qu'il devait venir de tailler, car les angles y étaient encore trop nets. C'était le barman. À côté de lui, deux autres hommes plus âgés qui semblaient à moitié endormis : immobiles, avachis sur leurs tabourets, contre le zinc. Dans l'espace étroit où avaient été placées quelques tables, qui ressemblaient à celles d'une école plutôt que d'un bistrot, un groupe de jeunes personnes, manifestement des fêtards désormais sans énergie, avalant un repas nocturne avec appétit. Trois hommes, trois femmes. La présence du groupe et le fait qu'il soit masculin/féminin me rassura ; je décidai d'entrer et de les rejoindre.

La porte faisait tinter une petite cloche. Mais même sans le son aigu, l'effet aurait été le même : tout le monde s'était tu, et tout le monde m'observait. Étonnés, fascinés que quelqu'un puisse les rejoindre à cette heure. Qui plus est : une inconnue, en tenue courte et fine, l'air fatiguée, apparue comme de nulle part dans les froideurs de la brume.

— "Bonjour..." fis-je par automatisme, devant tant d'yeux.

Finalement, je m'installai à côté du groupe. M'apercevant qu'ils servaient encore du café à cette heure, et qu'une nouvelle carafe venait d'être préparée, ce choix me parut la meilleure option ; je resterais alerte, ne pouvant pas imaginer absorber une seule goutte d'alcool fort dans ces circonstances. Comme prévu en prenant ce siège-ci, le groupe m'associa à leurs bribes de conversations. Après ce qu'ils appelaient pudiquement leur "grosse soirée", ils s'apprêtaient à rentrer chez eux en voiture. Ils étaient sympathiques et accueillants. J'hésitai. Je leur dis que je pensais à appeler un taxi pour rentrer. En même temps, il aurait fallu attendre ici, et je trouvai les piliers du zinc de plus en plus louches — je préférerais rester avec le groupe. J'hésitai à nouveau, de moins en moins certaine de la meilleure option.

— "Si tu veux, tu peux venir avec nous."

 

 

— "Est-ce que vous avez un chargeur de téléphone ?"

J'avais espéré un instant que je puisse utiliser l'allume-cigare du véhicule pour au moins pouvoir rallumer l'objet. Malheureusement, personne n'en avait un dans la voiture. À cinq à l'intérieur (l'un des couples avait choisi de partir ailleurs, j'étais restée avec ceux-là), la position n'était pas la plus confortable.

Le véhicule serpentait un peu trop rapidement dans la brume des routes de campagne. Nous étions seuls sur la route ; là encore, c'était comme si nous nous étions retrouvés à l'heure des plus profondes solitudes, d'autant plus que nous nous éloignions encore un peu plus de la ville. Ils devaient habiter plus loin, dans l'un de ces petits villages où pour le prix d'un studio en ville, on acquérait toute une métairie et même ses dépendances. Ou alors ce serait un squat dans une vieille usine désaffectée, me demandai-je soudain, réalisant qu'avec la poisse de cette nuit tout pouvait encore arriver. Et — presque comme pour le confirmer — le conducteur cria :

— "Il y avait un véhicule de gendarmerie feux éteints !"

Je me retournai. De longues secondes passèrent, à se demander si soudain les feux colorés s'illumineraient, ou qu'une sirène se mettrait à hurler juste derrière nous. Mais pour l'instant : rien. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi le conducteur, qui n'avait jusque là que conduit un peu trop vite, se mettait à multiplier les virages dangereux. Avait-il quelque chose à se reprocher ? Il devait être nerveux et véritablement vouloir échapper à un danger qui n'existait peut-être pas... jusqu'à... dans un crissement, je vis le véhicule glisser sur la route — trop de gravas qui râpaient contre les pneus — et, heureusement avec une relative douceur au vu du freinage, la dépassa pour se retrouver dans le bas-côté. L'horizontale était devenue diagonale. L'une des femmes s'était serrée contre moi ; son parfum me vint désagréablement aux narines, c'était surtout l'odeur de trop de mojitos — qui j'espérais n'allaient pas revoir le jour, car il ne manquerait plus que ça.

Petit à petit, se contorsionnant tels des équilibristes vers le côté gauche de la voiture, nous nous en extirpâmes tous. Aucune égratignure ; plus de peur que de mal. Tout le monde était indemne ; par contre, la lumière blafarde de la lune était suffisante pour s'apercevoir qu'il serait presque impossible de déloger le véhicule de sa position, en tout cas certainement pas en pleine nuit, et le tout sans garantie qu'il roule encore après cette embardée. Il avait l'air en bon état, juste en équilibre précaire.

— "Ils vont venir, il faut qu'on taille !" cria le même homme, décidément craintif.

Peut-être n'était-ce pas la première fois que les autres entendaient cela : toujours est-il... qu'ils s'enfuirent tous en courant dans la pénombre, et dans des directions différentes. L'un à travers champs, les autres longeant la route. La soudaineté de cette fuite m'estomaqua. — Je me retrouvais plantée là, seule, droite, sans presque rien, et encore plus loin de la ville qu'aux autres étapes de mon périple. L'aventure nocturne continuait.

Bon. Je n'allais pas rester là. Je commençai à suivre le chemin de la route d'un pas rapide. Le silence de la campagne était particulièrement prenant ; je n'entendais pas de bruits d'insectes, tout au plus les doux bruissements des feuillages. Un seul son, rythmique, qui ponctuait ce calme de la nuit : le claquement de mes propres pas. Un vent se levait petit à petit, et ballottait les arbres. À nouveau seule. Je commençais à avoir vraiment froid.

 

 

Combien de kilomètres avais-je parcouru ? Je ne savais pas. La cadence de la marche, le silence de la campagne nocturne, la route grise dans un décor gris, tout m'avait rapidement amené à un état hypnotique, dans lequel j'aurais pu marcher des heures. Tout autour, les arbres, les arbustes, les champs, tous cachés dans la pénombre lunaire. Mes yeux s'étaient rapidement habitués à celle-ci, aussi mon pas n'hésitait plus. Je longeais la route, espérant que tôt ou tard elle croise quelque habitation où je pourrais demander de l'aide — ne serait-ce que passer un appel. La direction avait été choisie au hasard, je n'étais pas sûre si je m'éloignais de la ville ou m'en approchais ; ou alors, ce serait peut-être la découverte d'un village, peut-être comme ces lieux pittoresques, isolés de tout, encore figés à un autre siècle... Je ne savais déjà plus si j'avais débuté cette marche il y a cinq minutes ou il y a plusieurs heures. Pourtant, je ne me sentais pas fatiguée. Et j'étais toujours étrangement calme.

J'avais déjà remarqué, un jour d'enfance où je m'étais perdue dans les bois avec une amie, cette aptitude à ne pas paniquer devant l'imprévu. Elle avait rapidement craqué, crié, pleuré ; je n'avais eu aucune réaction. Et en peu de temps, j'avais retrouvé le sentier, et il n'y avait plus de problème. La peur ne m'avait pas même effleurée. Aujourd'hui encore, dans cette nuit sans fin, je me sentais dans un état similaire ; presque une transe — sans émotions négatives : juste l'action. Mais la marche étant méditative, mille pensées me passaient en esprit. Je revoyais des scènes de nos danses, des soirées précédentes aussi ; je me demandais où s'était retrouvé Adrien — dire que l'on aurait pu tout simplement passer la nuit assis quelque part à discuter, au lieu de ça — et je commençai à jouer avec des pensées superstitieuses : était-ce parce que j'avais avoué que Maria m'irritait ? Ou alors était-ce le contraire, un signe qu'elle portait la poisse, et qu'il faudrait l'éviter, la prochaine fois ?

Une lueur orange apparut soudain, très proche.

Je venais de passer quelques grands arbres feuillus ; ainsi je n'avais pas vu, dans le noir, que je m'étais approchée d'une sorte de petite maison. Isolée, perdue ici, juste par-delà ce qui paraissait être une prairie. La lumière, ce devait être quelqu'un, éveillé à cette heure imprécise de la nuit.

Je me demandai si avec toutes mes péripéties j'allais avoir la malchance suprême, celle de tomber face-à-face avec l'antre glauque d'un tueur en série, peut-être même déjà occupé à des travaux de découpe... et si c'était le cas, j'allais droit dans la gueule du loup... Alors, avant de toquer à la porte, je m'approchai discrètement de la fenêtre éclairée, pour jeter un œil à l'intérieur.

Une cuisine. Moderne, propre ; une corbeille avec des fruits encore frais. Le frigidaire était couvert de petits motifs aimantés, dont je ne devinais pas la signification. Sûrement des mots, arrangés comme dans un poème. Au début, je n'y voyais personne ; et alors, je sursautai alors qu'une forme ouvrit la porte et me parut être trop proche. C'était un homme. Il ne m'avait pas vue. Il aurait eu une de ces frayeurs... deviner les contours du visage blême d'une inconnue à la fenêtre de sa maison, isolée en campagne... ç'aurait été comme l'apparition d'une banshee, un sombre présage. Par réflexe, j'avais fait deux pas vers l'arrière, pour rester cachée dans le noir. Mais je réalisai aussitôt une chose imprévue.

— Avait-ce réellement été le hasard qui m'avait ballottée çà et là, jusqu'à cet endroit si improbable, si lointain et si imprévu ?

— Avait-ce été autre chose ? Une perception, un appel, un sixième sens ou quel que fut le nom que l'on aurait pu lui donner ?

Car cet homme, je le reconnaissais. C'était Ewen. — Un très bon ami.

Grand, châtain clair, une barbe légèrement taillée ; l'expression du visage exactement comme je me la remémorai, cette sorte de neutralité bienveillante avec à la fois un presque-sourire et un petit soupçon de ruse. Cela devait venir de son habitude d'alterner à l'envi le jeu et le sérieux ; il avait développé ce sens de l'humour particulier, qui aimait nous remettre devant nos tropismes, nos façons de pensées, nos désirs inconscients ; à la manière d'un koan. Si ma nuit se terminait avec quelques-uns de ces contes, en partageant une tisane — alors tout ce périple en aurait valu la peine. Je l'observai un instant se servir un grand verre d'eau... Je réalisai également que c'était la première fois de la journée que je me retrouvais avec quelqu'un en qui j'aurais entièrement confiance. Non — ça ne pouvait pas être un hasard. Nous devions avoir des choses à nous dire.

Les pensées légères, je me dirigeai donc prestement vers la porte et toquai avec empressement.

Il devait être tout aussi étonné que moi. Il ouvrit, eut une pause, ce silence imprévu — certainement estomaqué par mon apparition nocturne — et puis il esquissa un large sourire, tout en m'invitant d'un geste à entrer chez lui.

— "Mais... c'est toi... Flora !"

 

 

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