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Le mort au mur murmure.


Criterium

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L'homme laid s'arrêta un instant dans le cadre de la porte, s'assurant que je le suivais toujours — son rictus immonde, sa peau grisâtre, ses mains en griffes de vautour... Me faisait-il signe ? Déjà il s'effaça, plus loin encore. À travers les pénombres d'une cour intérieure pavée d'octogones, qui me paraissent soudain tous plus horribles les uns que les autres, déformés, aux arêtes traîtresses. Il voulait que je le suive. Chaque pas une nouvelle erreur ; et pourtant, chacun m'empêchait un peu plus de vouloir un retour. — Une ombre dans un escalier étroit, haut, semblant presque sans fin... — Le bruit sourd des marches gravies... Et puis... Un seuil... La pièce.

Il se tient là, au fond, longiligne, brindille... au visage satanique ; son sourire : à tout moment je sens qu'il pourrait sautiller sur place, jouissant d'allégresse — celle de l'artiste dévoilant son chef-d'œuvre — car c'était là bien ce qu'il faisait ; sans un mot... il me montrait ça.

Contre le mur violet était épinglée la grande peau d'un homme — étendue, étalée, impudique — et tout autour, les innombrables branches d'un riche feuillage... dont l'obscurité empêchait de savoir s'il s'agissait de nerfs disséqués ou de véritables commiphores. Il y a bien des fleurs qui les parsèment ; rouges comme des gouttes de sang. Mais au milieu de la tenture — au centre de la tapisserie de chair — cette tête d'homme est encore pleine de vie. Ses yeux me voient ; à ses tempes battent les artères. Il froncerait les sourcils s'il en avait encore. — — Va-t-il parler ?

— "Vois ! J'ai perdu l'envie de faire, puis j'en ai perdu le pouvoir. Je suis devenu l'homme-plante, le trophée de notre siècle."

En entendant cela, celui qui m'a guidée jusqu'ici pouffe et glousse. Sa ruse fonctionne peut-être — un message d'outre-tombe. Tour de magie morbide ? A-t-il installé un microphone pour faire parler le mort — ou a-t-il gardé sa créature vivante ? Comme un lutin moqueur, il se gigote encore... Puis un reflet soudain me montre ce qu'il tient dans la main : la longue, l'effilée — l'alêne !

Son visage laid à nouveau menaçant — ses longs doigts qui se crispent — sans un mot il veut me forcer à m'en rendre compte de moi-même ; il veut que je pose une question à l'écorché. Ma mâchoire n'obéit qu'à peine ; impossible de colorer le souffle par ma voix, que je devine cassée et sonnant fausse. Quelques mots dissonants, d'un ton que je ne me reconnais pas...

— "Est-ce... Est-ce que tu as jamais été en vie ?"

La tête rirait si elle le pouvait ; agitée de soubresauts, l'horrible réponse résonne comme une sorte de hoquet : — "Je suis la vie elle-même !"

 

Modifié par Criterium

5 Commentaires


Commentaires recommandés

il y a 4 minutes, Criterium a dit :

Merci ! :)

(Je n'ai jamais lu Ligotti ! Il va falloir que j'y remédie...)

De rien de rien !

Oui, puis il est très peu traduit en français : tu trouveras toutes ses oeuvres en anglais.

Modifié par Tequila Moor
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J'attends pour avoir peur! Pour l'instant, j'ai l'impression de feuilleter un comics très graphique.Les personnages ne m'effraient pas. Pas encore

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Invité
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