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L'au revoir.


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— "Vous n'avez plus que trois mois à vivre."

La phrase se répétait dans mon cerveau, avec les mêmes intonations, régulièrement, comme un écho lent mais qui ne cessait pas. Il faut me comprendre. Une phrase comme cela, ça ne se digère pas: ça se rumine. Apparemment, aussi: ça s'assène. Peut-être que l'homme avait également un diplôme en tact. Alors je ré-entendais aussi ma réponse incrédule:

— "Vous êtes certain, docteur?"

— "Plus ou moins un mois; ce type de tumeur au cerveau ne se guérit pas. Je suis désolé."

Par contre, ce qui était venu après était presque complètement oublié: l'absence de réaction, mon air inexpressif en sortant de l'endroit, un "non" lorsqu'il me demanda si je voulais parler à un psychologue, et puis la marche au hasard des rues, sans but, juste comme pour vouloir se perdre dans la ville. En plein après-midi, il y avait du monde partout, alors peut-être que la foule m'absorberait quelque part ou ailleurs. C'était là, à côté du quartier touristique, que j'étais finalement sortie de l'hypnose du diagnostic. Peut-être le fait d'entendre parler anglais, italien, allemand... tout autour de moi. Peut-être le bruit de l'eau claire, là, à la fontaine de la petite place. Le clapotis. — Mais même une fois la conscience revenue: je devais m'asseoir, et me rejouer la scène plusieurs fois, comme pour apprivoiser le souvenir, trop dangereux à laisser à l'état sauvage. Je pris une table en terrasse, marmonnait la demande d'un café — par défaut, n'importe quoi pour éloigner le garçon — et me laisser seule avec l'écho silencieux.

*

Le lendemain, au travail. C'est une journée plutôt facile; peu de monde, peu de requêtes. Je m'occupe comme par automatisme des quelques tâches, aiguille les quelques visiteurs. Dans ce métier, j'ai l'impression que la moitié de mon temps disparaît simplement en se tenant droite et prête — immobile. Être à la fois une plante verte et un gadget aux batteries toujours bien rechargées. Certains jours, cela tenait de l'organisation d'un plan de bataille; d'autres, comme aujourd'hui, l'attente consommait juste les heures. — Le sourire, le maquillage.

Le patron arrive, il passe vérifier quelques documents.

— "Vous venez samedi? - Il y a la conférence à Condorcet, il faut quelqu'un pour l'accueil au stand."

— "Non."

Il me dévisage, l'air estomaqué. Il était habitué à poser les questions auxquelles les réponses avaient déjà été faites; il comptait sur ma réponse enjouée, celle de la professionnelle toujours motivée pour donner quelques heures en plus — contente de profiter de ces événements, et puis aussi des réseaux auxquels ils donnaient parfois accès. — D'habitude, il marche très vite d'un endroit à l'autre, montre qu'il va partout, qu'il court partout, qu'il a la responsabilité personnelle du dynamisme de ses affaires; mais là, étonnamment, il était resté droit, immobile, ne s'attendant pas du tout à un refus. En fait, il n'est même pas si irrité que ça; il est surpris. Il vérifie mentalement son calendrier pour être sûr que l'on n'est pas aujourd'hui un jour où l'on se fait des blagues.

*

Salon de thé. Premier étage. D'ici, on a une belle vue sur la rue, et on peut suivre les allées et venues des promeneurs se rendant au musée de l'art contemporain, qui se situe juste en face. Il y a toujours du monde, à l'extérieur, et à l'intérieur. Souvent des rencontres imprévues, aussi. Mais aujourd'hui j'avais simplement rendez-vous avec un ami. Peut-être irons-nous après à l'exposition permanente, comme plus d'une fois. 

Je sirote un café avec Antoine.

— "Antoine, j'ai peur de mourir."

C'était sorti tout seul. Il me regarde en silence, étonné que la conversation ait tourné sur ce sujet. Je pressens alors même qu'il commence à ouvrir les lèvres qu'il va articuler quelque phrase philosophique, que là, pour le coup, je ne veux pas entendre: trop impersonnel, trop général, trop vaporeux. Je l'interromps avant de devoir subir ça:

— "Je vais mourir; je n'ai que quelques mois. Le docteur a confirmé."

Enfin, à son expression qui vient de changer, je comprends que ça y est, enfin il m'a écoutée.

Il réfléchit, il me regarde enfin avec compréhension. Les premiers mots sont perçus, plus qu'ils ne sont entendus. Je ne sais pas si c'est le moment ou l'endroit pour craquer; cela ne prévient de toute façon jamais à l'avance. Mais c'était surtout la pression d'une cocotte-minute: j'avais juste eu besoin d'en parler, ne serait-ce qu'un tout petit peu, de ne pas garder le fardeau pour moi toute seule. D'au moins entre-ouvrir cette vue vers l'abysse: le puits noir, le gouffre qui m'effraie. Le sujet dont personne n'aime parler, sauf aux moments où il nous touche de trop près. — Et puis, il me parle, et enfin me dit des mots d'empathie. Au début, nous en parlons un peu, j'évite aussi que le ton soit trop solennel, ou morbide. Toutefois, peu de temps après... son ton change.

— "Puisque tu vas mourir, pourquoi ne pas en profiter pour te lâcher, et en mordre la vie à pleine dents? Une femme comme toi a besoin d'amour. Nous devrions coucher ensemble."

Je n'en reviens pas. Je croyais que nous étions amis. D'un coup, à l'intérieur, c'est comme si quelqu'un avait lâché un joli verre et qu'il se brisât sur le sol. On ne recollerait pas les morceaux.

— "Avec quelqu'un de beau... pourquoi pas! - Mais toi... en me le disant comme ça... je ne t'ai jamais vu aussi laid. Alors non."

 Le café n'avait plus de goût. Trop frais. Et puis soudain, c'était comme si l'on n'avait plus rien à se dire. Le silence. Donc cette amitié avait bien dû être la rue parallèle qu'il pensait amener à mon lit... Et bien non; mal vu. Le soir-même, effacé, bloqué.

*

Le soir, assise sur le sofa. C'est la décadence: à moitié enroulée dans une couette, à piocher de la glace à la cuillère à même la boîte. Je regarde à nouveau une série que j'aimais bien mais que je n'avais vu qu'une fois. Le Bureau des légendes. Kleenex à proximité: je sais que tôt ou tard je vais encore m'identifier à Nadia el Mansour et avoir quelques larmes.

Plus tôt, j'ai vérifié tous les comptes. Trois mois. Je pouvais très bien quitter mon travail et vivre confortablement sans ne rien devoir faire. En fait, ç'aurait même été possible de voyager. Ce qu'il resterait... ça reviendrait tôt ou tard à ma sœur perdue de vue.

En plus, il faut que cette nouvelle me parvienne exactement à l'époque où je suis célibataire. Il n'y aura pas de compagnon de voyage pour profiter de moments à deux.

Je ne sais pas d'où elle est venue, mais une soudaine énergie m'avait aussi amenée à regarder à nouveau chaque livre de la bibliothèque — faisant une note mentale des livres que je voulais relire une dernière fois. Certains évidents; d'autres inattendus. Beaucoup d'autres, par encore, ne seraient jamais lus ni même réellement ouverts, finalement. Ç'avait été comme une envie de tout ranger, de tout remettre à sa dernière place.

Quelle activité, finalement! — Ç'avait aussi été une motivation imprévue pour finalement rassembler les derniers documents dans leur classeur attitré, ce que j'avais voulu faire (sans le faire) depuis presque six mois. Relevés, lettres d'associations, documents du travail ou de santé... Quelques enveloppes publicitaires passées entre les mailles du filet: directement à la corbeille, celles-là. D'une certaine manière... je voulais que tout soit à sa place: comme cela, l'intruse pourrait s'inviter, et tout serait prêt. Peut-être que la transition se ferait plus doucement. Il paraît que les personnes qui s'apprêtent réellement à se tuer font de même: réglant et rangeant tout — en prévoyance du long voyage.

*

Je n'ai pas vraiment pu dormir. Alors au milieu de la nuit, je décide de passer le temps en rangeant enfin ma boîte mail. C'est la même adresse depuis quinze ans, alors l'inévitable se produit: je me retrouve dans des spirales nostalgiques, mettant de l'ordre dans les vieux messages, les passant dans leur dossier final comme pour archiver les vieux épisodes. Là, des derniers mots de membres décédés de la famille; là, les échanges niais avec mon premier petit ami "longue-distance"; là, les mails sur des travaux en groupe, durant les études, avec en copie pas une seule personne dont je reconnaisse le nom. — Alors je trie, je classe, je crée des nouveaux dossiers selon les sujets et les expéditeurs.

Pourtant je me prête au jeu de relire des anciens mails que je ne devrais pas.

Quelle sensation étrange que de revoir défiler en quelques minutes et en quelques paragraphes ce qui a été des époques entières d'une vie. Quelques années à chaque fois; en filigrane, un même "moi", dont je me souvenais bien, et pourtant... comme une autre personne. Une personne qui avait été trop dans le présent pour pouvoir s'interrompre et réaliser tout ce qui constituait les étapes, une par une, de ce long voyage en bateau sur un océan de possibles. Parfois houleux, parfois calme.

Finalement, j'écris. Je décide de faire mes amendes.

À ma sœur: — "Désolée de ne pas avoir été là et de nous avoir laissé s'éloigner autant l'une de l'autre".

À ma mère: — "Je te pardonne, je ne t'en veux plus, je sais que tu m'aimes et que ces mauvais moments n'étaient là que parce que ne connaissant pas la maîtresse de papa, tu devais quand même te venger sur la femme la plus proche — moi."... puis j'ajoutai: "Désolée de te le dire si tard et si crûment mais je dois le faire un jour et ce jour c'est aujourd'hui." 

À mon père: — "Je te pardonne tes infidélités que d'une certaine manière tu nous faisais subir à nous trois. Je sais que tu m'aimes, et tu sais que je t'aime. Bien sûr, j'aurais bien aimé que tu sois plus présent pour nous. Mais je ne t'en veux plus, nos moments étaient rares mais valaient alors peut-être d'autant plus, je le sais bien maintenant."

*

Bip nocturne. Je savais que ça n'avait pas été une bonne idée d'étendre l'envoi de mails à également certains ex. — Évidemment, l'un d'entre eux allait finir par répondre; et c'était lui.

"Ma très chère et tendre Amie,"

"Je ne t'ai jamais vraiment oubliée, moi non plus... étais-je le seul... je me le demandais sans cesse... durant de longues nuits... mais aujourd'hui... ton mail... tes mots... tes maux: et je sais que je n'étais jamais vraiment seul... Tu étais avec moi... tout ce temps... encore et toujours Toi..."

Les phrases sont toutes plus lourdes et longues. Il n'y a pas de retour à la ligne; juste un paragraphe gigantesque, gargantuesque, avec pour toute ponctuation ces trois petits points entre chaque bout de pensée. Ah, je reconnaissais bien son style. Non, certaines choses ne changeaient décidément pas. — Parfois, on voyait tout aussi facilement son vaisseau avoir vogué vers d'autres mers que l'on s'apercevait que d'autres personnes ne devaient, elles, pas être faites comme des navigateurs... mais plutôt comme... des rochers. Et ceux-là, attachés éternellement à des plages plus ou moins belles — là où je fis escale.

La lourde roche que le sel de la mer érode, sans pouvoir la desceller de son rivage. — Plus loin:

"Alors je me dis... peut-être... peut-être que c'était Vrai... peut-être que tu as compris ce que je te disais... tu sais... il y a toutes ces années... sur la Parole... Toi qui étais si cérébrale... tes livres... ton cerveau que j'enviais sans le comprendre... je te parlais de ton corps... de mes mots sur ton Corps... cette Parole qui te gênait... est-ce... est-ce ta manière de la retrouver? ... est-ce que ton mail n'est-il pas le mail de la Parole qui revient?... peut-être que mes mots sur ton corps... ont finalement fait écho... ta peau... que je sens encore... [...]"

S'ensuivait une description à demi-hallucinée et à demi-pornographique de ma personne et de souvenirs en commun. Est-ce qu'il avait donc reçu le mail en état d'ivresse? - Ou est-ce qu'il avait tant bu pour finalement rédiger le sien?

Par associations, il me rappelait plutôt tant d'autres souvenirs moins reluisants. Tout ceux que, finalement, la rédaction du mail aurait dû me remémorer, avec un peu de chance juste avant de cliquer sur "Envoi"...

...

Bloqué, effacé!

*

Le train vient de partir; petit à petit le paysage se met à défiler... et le son mécanique, régulier, qui a bercé tant de souvenirs, monte vers son plateau rythmé. Au-dehors, la nuit va bientôt tomber, et alors la fenêtre ne me renverra que mon portrait en miroir. J'ai de la chance; seule dans le compartiment. C'est plaisant que d'avoir l'espace rien que pour soi. S'asseoir comme l'on souhaite. Le silence syncopé par les seuls sons du train. Se perdre dans ses pensées, observer l'extérieur; se demander en passant les habitations perdues dans la campagne si celles-ci sont vraiment habitées; traverser champs et lisières.

J'avais finalement décidé de voyager. Finalement posant les jours de congé (et pas vraiment sûre que je revienne après). Direction la ville que j'avais toujours eu envie de rencontrer: Prague!

Il faut prendre le train vers Strasbourg, puis passer en Allemagne vers Frankfurt, continuer jusqu'à Dresde en passant par Leipzig, changer de train et direction la cité des mystères.

Avec un peu de chance, étant donné l'heure et le fait que l'on était bien en-dehors des périodes habituelles de vacances, je profiterai de la majeure partie du trajet ainsi, dans un compartiment silencieux. — De temps en temps, je jetai un coup d'œil sur le livre que j'avais amené; je le lisais distraitement, retournant régulièrement à la fenêtre noire pour y déceler, au loin dans le paysage, quelques derniers îlots de lumière; revenant une page en arrière, puis passant à une contemplation d'un plan de la ville que j'avais acheté le jour-même, essayant de retenir les endroits à visiter çà et là. — Mais je savais déjà que ce serait au gré des hasards.

*

— Prague!

J'avais peut-être une tumeur au cerveau, mais j'avais encore les jambes énergiques. Que d'heures passées à se perdre à pied dans les différents quartiers de la ville! Là-haut, sur les hauteurs du Hradčhany, enfin visiter le château puis la tour de la Daliborka, et redescendre jusqu'à la Vltava qui traverse la ville, en passant par les petites ruelles de la rive ouest... À chaque coin de rue, et puis surtout sur les ponts qui mènent à la vieille ville, l'endroit est noyé par la foule. Partout, d'innombrables silhouettes et des groupes. C'est comme si toute la jeunesse européenne s'y était donné rendez-vous; la ville est devenue touristique à toute saison. Cela pouvait se comprendre! Cette ville est magnifique. Seule ou accompagnée, quelle différence, après tout! - L'essentiel, c'était que je m'y sentais bien heureuse, finalement, et que le sourire m'était revenu en explorant les rues de la vieille ville, autant que les échoppes modernes. Une distraction agréable. Et ce même si d'autres endroits me rappelaient ce que je ne pourrais de toute façon pas oublier... — Comme le vieux cimetière juif, si étroit et si rempli que les tombes se touchent, passent l'une sur l'autre, s'empiètent et que l'on les devine ainsi comme... une sorte de mille-feuille morbide... jusqu'aux tréfonds.

La ville est remplie d'étudiants. Certains essayent de me parler en tchèque, mais l'on s'aperçoit vite qu'ils sont souvent allemands ou russes. — La nuit tombée, il y a toujours autant de monde dans les rues et dans les bars. Même lorsque l'on croise quelques Erasmus ayant bu, ou traverse un pont pour se rendre à l'un de ces concerts de rue — dont il y en a plusieurs par jour et partout dans la ville — l'on s'y sent en sécurité. La pénombre n'y est pas oppressante.

Pourquoi se refuser de faire la fête, juste à cause d'une condamnation? — Mon hôtel n'est pas loin de certains de ces endroits branchés, juste à côté de la grande avenue Ječná... alors je préfère en profiter. — L'énergie est là, pendant quelques jours je veux danser.

Je fais la connaissance de beaucoup de personnes. Certaines sont, comme moi, juste de passage dans cette ville, et profitent de son atmosphère festive — comme Léa, la globe-trotteuse belge, et Henri, l'étudiant français en art; ce dernier est venu avec son compagnon, Jonáš, lui aussi étudiant en art, mais lui qui est tchèque et connaît tous les recoins de Prague; et puis il y a aussi Véra, l'artiste russe, et encore Jakub et Alexandr, deux amis très sympathiques et venus de Berlin. Nous nous croisons et nous nous recroisons, allant aux mêmes endroits ensemble, pour danser, discuter et profiter de la vie.

Il y a aussi une jeune femme qui me marque dès notre première rencontre — elle est très belle et dégage quelque chose de différent; le côté un peu ailleurs d'une artiste. Comme c'est quelque chose que nous partageons, et que très vite nous réalisions que ces coïncidences se multipliaient — le même âge, les mêmes intérêts, certaines façons de réagir ou de penser... — il était évident que nous deviendrons amies; moi et la blonde slovène: Yéléna.

*

Le petit appartement est plein de verdures. Étroit, mais soigneusement aménagé, comme un cocon plaisant. Quel contraste avec les rues d'ici — au sud de la ville, les rues et les bâtiments correspondent plus à l'idée que l'on pouvait se faire d'un délabrement post-soviétique. Sauf que plutôt que des immeubles résidentiels installés en une sorte de grille quadrillée, les rues restaient chaotiques, labyrinthiques. Au-dehors, les murs gris et couverts de graff; mais ici, une antre vivante, agréable, un refuge-lieu-de-vie entre plantes, meubles boisés et tapis orientaux.

Yéléna habite là.

Je sens instinctivement que nous avons beaucoup de choses à nous dire — à vrai-dire, depuis que je l'ai rencontrée. Elle a dû le sentir, elle aussi: c'est pourquoi elle m'a invitée. Et cette connexion; oui, c'est aussi pourquoi je suis venue. Nous avions communiqué pendant des dîners avec d'autres, nous avions communiqué par pas de danses — mais ça ne remplaçait pas ce besoin d'enfin se voir seules toutes les deux, dans un cadre plus calme.

Son appartement est très bien décoré; tout a été placé avec goût, pour donner une certaine esthétique au lieu et le rendre moins étroit — mais invitant. Il est calme et rempli d'indices sur celle qui y habite:

Là, sur une commode en bois, à côté d'un pot en céramique, décoré, contenant une sorte de plante succulente, je remarque une gemme — simplement déposée. Un cabochon; un œil-de-tigre.

Plus loin, sur la petite table entre le côté du sofa et le tapis accroché au mur, j'en remarque une autre; une très jolie tourmaline. Taillée comme un rectangle, qui passe du vert d'un côté au violet de l'autre.

Et puis ce sont quelques dessins accrochés sur les murs qui confirment l'impression: là, une gravure; là, un visage esquissé au fusain mais entouré de pétales de couleurs, à la pastel, comme pour représenter des auras. Enfin, un grand attrape-rêves, au-dessus du canapé-lit. — Tout indique que Yéléna est branchée new age.

Le thé est excellent. Un simple thé vert, mais aux fragrances riches; un arôme floral et un parfum rappelant le jasmin et la sauge.

Yéléna me demande si je veux qu'elle me fasse un tirage divinatoire. Étant donné mon absence relative de futur... pourquoi pas? Il ne coûte rien de rêver un peu.

Elle éteint la lumière et allume une bougie.

*

Un instant de silence communicatif après que les cartes aient été tirées. Les deux premières avaient été intéressantes — même si je savais que, surtout dès lors que l'on a vécu beaucoup d'aventures, il était aisé de rattacher une idée ou un thème à l'un de ces fils, et donc de se convaincre que la carte nous avait vraiment correspondu plus qu'une autre — mais c'était surtout la troisième, celle qui représentait mon futur, qui m'avait marquée. Yéléna avait tiré les cartes d'un jeu de tarot assez proche des vieilles lames de Marseille, en ne gardant que les arcanes majeures. Par réflexe superstitieux, je m'attendais presque à tirer quelque chose comme la Mort ou la Maison-Dieu pour représenter mon absence de futur... ou alors le Diable de ma tumeur... mais ç'avait été tout autre chose:

XXI — Le Monde.

Quelque chose de plutôt positif.

Certains disent que c'est la consécration; l'arrivée au faîte de sa vie. Le centre équilibré. À la fois le recul et le bonheur. — En tout cas, Yéléna l'interprétait comme ça. Elle me dit que ça prendrait peut-être dix ans s'il le fallait, mais que j'allais dans la bonne direction — que je conquerrai le Monde. Elle semblait tant y croire.

J'observe son visage. Elle est très belle. Elle devrait être une actrice slave plutôt qu'une tireuse de cartes.

Je n'ai pas envie de lui mentir, ni de lui faire du mal; alors je décide de lui parler de cette chose qui m'afflige. Lui partager le secret qu'elle ne savait pas. Pas avec des mots durs, riant de son tirage; mais avec des mots simples, lui confier ma peur de la mort, de cette mort qui s'approche chaque jour.

— "Yéléna... J'ai une tumeur au cerveau. Je vais mourir dans quelques semaines... Je ne pense pas que je verrais ce Monde-là, dont tu me parles."

Elle pose sa main sur ma tempe, puis me caresse les cheveux, sans un mot. Je crois qu'elle comprend ma peur. Son geste, doux, silencieux: c'est à la fois une agréable bienveillance, et à la fois comme si elle essayait de voir par le toucher cette masse rebelle qui me tourmentait dans le crâne. Un instant, j'ai l'impression que j'ai à nouveau une grande sœur. — Mon menton tremble. Est-ce donc là ce dont j'avais eu besoin pour m'ouvrir? Pour enfin libérer les vraies larmes quant à ce que je ressentais? - Accumulées depuis le rendez-vous... les horribles pensées de la mort. Je crois que les vannes vont s'ouvrir, et que je ne pourrai plus rien dire pendant une heure. Déjà, je sens quelque chose couler le long de mes joues.

Et elle me dit quelque chose d'étrange.

— "Mais je le sais déjà."

Je la regarde, les yeux humides mais interrogateurs. Que voulait-elle dire? Je ne pensais pas qu'elle jouerait à la devineresse ré-ajustant ses réponses. Non; ça avait l'air sincère et presque nostalgique.

— "Je l'ai perçu dès que je t'ai rencontrée. Le docteur n'est pas si fort que ça: c'est plutôt cinq mois. N'aie pas peur! Ne t'en fais pas! C'est juste une danse... Tu reviendras."

— "..."

— "Tu renaîtras homme, tu re-verras Prague, et nous nous re-croiserons brièvement. Tu auras du succès et tu verras ce Monde tôt ou tard."

*

Deux mois plus tard. Je n'avais toujours pas l'impression que quelque chose ait changé; pourtant, il paraît que ces types de cancer peuvent parfois affecter les processus cérébraux... Certains perdent l'équilibre; d'autres parlent soudain avec un autre vocabulaire et d'autres intonations; d'autres perdent la mémoire presque comme dans l'Alzheimer, ou alors des troubles émotionnels comme dans la maladie de Huntington. Peut-être comme pour apprivoiser le mal, j'avais, dès que j'étais rentrée, commencé à emprunter des ouvrages de neuroscience à la librairie municipale. En les lisant, je découvrais tout un monde passionnant: les expériences, les effets étranges de certaines blessures au cerveau, et puis les neurones, la myéline, les différentes parties de la complexe "boîte noire"... On en savait à la fois tant et si peu encore. — En attendant, je ne voyais pas même flou; je lisais et je comprenais sans peine.

À l'opposé, une partie de moi-même ne voulait pas oublier ce que m'avait prédit Yéléna. Je ne croyais pas à la réincarnation ou à la métempsycose, mais j'avais commencé à me prêter au jeu des suppositions: si l'on meurt et si l'on revient, pourquoi ne s'en souvenait-on jamais? Certes, je savais qu'il y a ces séances d'hypnotisme où certains disent revenir si loin en arrière qu'ils commencent à revoir les fragments de vies antérieures; mais ça n'était jamais si convaincant que ça... La plupart du temps, ça pouvait être expliqué par des faux-souvenirs, et des projections, surtout lorsque l'hypnotisé dit revenir dix-mille ans en arrière. Il y avait aussi ces cas étonnants d'enfants qui, dans un premier temps, conservaient des souvenirs clairs et inexpliqués de ce qu'ils avaient fait avant; mais est-ce que ces cas avaient réellement été vérifiés ou vérifiables?

Alors, par jeu ou défi, je m'étais demandée: comment le vérifier moi-même avec ma propre mort? Admettons que l'on oublie tout une fois le grand seuil passé... souvent l'on oublie presque tout une nouvelle fois au début de l'adolescence, de toute façon... Il faudrait trouver un moyen de m'adresser à la personne que je serais dans quinze ans.

L'écriture.

Je ne sais pas dans quel pays tu naîtras, je ne sais pas quelle langue tu parleras. Si réellement l'univers a ces synchronicités, je me borne donc à la confiance de savoir que tu liras les lignes que j'écris, tôt ou tard. À défaut de preuves, ce que je peux encore faire, ce que je peux te donner, ce sera des récits de ta dernière vie. Les découvriras-tu avec une sensation de déjà-vu? Te remémoreront-ils quelque souvenir nuageux? Auras-tu croisé ces personnes qui me connaissaient, qui seront maintenant âgées? Ou alors... est-ce que ce sera déjà des échos éloignés, et un peu sourds... À défaut; s'il te plaît — aie quelque pensée envers cette jeune femme condamnée à mourir. — Dis-toi que Moi, je pense à Toi.

2 Commentaires


Commentaires recommandés

J'aime beaucoup!

Beaucoup.

Je n'en dis pas plus mais c'est un univers ouvert à tous les champs des "possibles" qui me fascinent.
Certainement un de ceux dont je regretterai le plus de ne pas le découvrir.

Merci.

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