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Battements.


Criterium

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Rester immobile. Pas un mouvement. Silence — l'attente devient interminable. Dans le noir, j'ai l'impression de percevoir mes os qui grincent, à peine perceptiblement, et pas tout à fait avec un son ; car à chaque fois que je tends l'oreille, je n'entends que les lourds coups du sang qui lentement tambourine en moi. Un rythme annonciateur d'une vague et sourde menace. Plus tard, battra-t-il plus vite... Je ne sais pas. Alors, pour m'accompagner dans cette attente, je me remémore les événements qui m'entraînèrent à me cacher ici, dans un recoin sombre et surélevé d'une vieille loge de théâtre. Au balcon, qui surplombe la scène.

— C'était avant-hier ; je marchais dans les environs avec un ami. Nous ne pensions que nous dégourdir les jambes, et profiter d'un verre en terrasse ; alors nous avions traversé toute la petite ville à l'allure si étrange. Tout s'organisait le long d'une rue principale qui aurait pu ou dû s'appeler "Main Street". Là, les façades bigarrées les unes à la suite des autres, alternant les couleurs... Lavande, blé, orange, beige, carnation... Toutes étaient trop pastel, l'on y devinait à première vue les charmes touristiques, imposés plutôt que proposés. Un regard plus tard, les enseignes confirmaient. De temps en temps, le cri d'un goéland ou l'odeur iodée dans un brusque coup de vent rappelait que la ville se trouvait en bord de mer, et que juste quelques rues plus loin, une falaise surplombait la plage. Un lieu tranquille, un lieu de passage.

L'un des bâtiments avait une décoration étrange : une étoile à cinq branches, décorée comme si elle fût une rose des vents.

La plaque dorée contre le mur ne donnait pas beaucoup d'information : "Centre de Recherches de L** — 468." - Le numéro était étonnant, car il ne correspondait pas à l'adresse ; il devait donc codifier le centre lui-même, et par conséquent en révéler d'autres.

— "C'est clairement quelque chose de maçonnique", me dit tout simplement l'ami, comme si c'était évident.

Je lui demandai ce qu'il voulait dire et comment il le déduisait, et par quels indices. Il me fit la remarque que j'avais sûrement dû remarquer que dans les environs, l'on trouve parfois la même étoile ornant à quelques belles maisons secondaires, le long des routes menant à des résidences cachées en campagne ; souvent sur le garage, ou sur un mur, là où l'on eût imaginé une fenêtre. Il me dit qu'il suffisait de garder le Nord (comme lui apparemment) pour s'apercevoir que c'était toujours au mur occidental, donc que ça n'était pas une simple décoration, mais bien une marque. Et que les loges de divers Rites sont indiquées, dans l'inventaire, par des numéros à 3 chiffres. Cela était bien connu. — Donc : il y a un groupe et ils se réunissent là le vendredi soir.

Ce n'était pas la première fois qu'il m'étonnait de la sorte — mais ce fut celle où je pressentais que j'allais immédiatement agir sur cette information. S'il le savait déjà, je ne le devinais pas encore ; ç'aurait aussi bien pu être une remarque lancée en l'air qu'un message m'étant adressé. Le soir-même, je me retrouvais dans la bibliothèque située juste en face du curieux bâtiment, à étudier des livres sur l'histoire de la région. Je m'aperçus en consultant un vieux plan que le bâtiment avait été un théâtre jusqu'à la guerre, ensuite racheté par un anonyme, sans doute pour s'en faire un hôtel particulier. Depuis, nulle trace, nul commentaire. J'imaginais un britannique excentrique y fonder un centre de recherches spirituelles pour véritablement y abriter une loge peut-être irrégulière. Et, au détour d'un autre vieux plan, j'appris que la cave du théâtre communiquait avec celle du bâtiment d'en face — en d'autres termes, cette même librairie. Coïncidence ? Autre signe ? — Désormais ce qui me restait à faire était clair, presque pré-déterminé.

— Voilà la raison pour laquelle pourquoi j'y retournai le lendemain soir, me fit enfermer dans la librairie après son heure de fermeture, et m'aventurai parmi les souterrains jusqu'à trouver l'accès — incroyablement, sans croiser de porte close. D'autres devaient utiliser les mêmes tunnels.

Rester immobile. Le silence. L'obscurité qui j'espère perdurera. J'attends.

Trois coups résonnent.

Comme les sourds et puissants coups portés à une porte, un peu trop lentement pour augmenter l'effet dramatique ; et en même temps, la résonance qu'aurait eu un bâton cognant l'estrade de la scène. C'est le signal ; la séance est ouverte. Un instant plus tard, je vois quelques silhouettes s'avancer vers la scène, y déposer d'étonnantes pièces de mobilier — deux colonnes en papier mâché, un tabouret portant une pyramide, cinq fauteuils les uns à côté des autres et dont les dossiers sont très hauts ; des outils disposés sur d'autres petites tables que je n'avais pas encore remarquées ; l'attirail nécessaire au cérémonial qui allait s'y jouer. Là-haut dans les pénombres des hauteurs, je peux tout voir, sans que l'on ne me voie ni me discerne. Les ombres, le corps abrité par un tissu, le souffle retenu : suffisamment au loin, contemplant la scène.

Les silhouettes se disposent, trouvent leur position d'attente. Comme par écho. Mon ami avait raison ; ils sont vêtus de tabliers portant l'équerre et le compas, et certains portent des symboles en guise de pendeloques à de larges colliers, et les cordons.

On frappe — cette fois comme quelqu'un qui nerveusement toquerait à la porte.

— "Qui ose frapper à la Loge de manière irrégulière !" tonne une voix de basse.

— "C'est un profane, Maître, qui demande à être accueilli au Temple."

J'allais assister à une cérémonie d'initiation...

Malheureusement je ne connaissais pas suffisamment les différences entre les obédiences pour y identifier les indices permettant d'en savoir plus sur ce rite-ci. En revanche, la disposition des lieux me renseignait déjà assez pour savoir qu'il devait s'agir d'une loge irrégulière. Je n'avais jamais entendu parler d'un Maître s'asseyant sur un fauteuil disposé derrière le voile tendu entre les deux colonnes ; celles-là, je savais bien qu'il s'agissait de Jakin et de Bohas — et le voile, je savais bien que c'était celui d'Isis ; mais justement, devait-il prendre sa place ? Lui, le vieil homme d'aspect austère, à la barbe blanche taillée en bouc ? Et la disposition des objets et éléments de mobilier, qui différait de tout ce dont j'avais eu connaissance jusqu'alors. — Le rituel, quant à lui, conservait son caractère ; toutes les interactions se faisaient à trois — on n'adressait pas la parole à un autre directement, mais chacun prononçait des mots appris par cœur pour demander une "permission" à tel autre de s'exprimer envers autrui. De cela l'on devinait qui étaient le Premier et le Second Surveillant sans même devoir ciller sur leurs ornements. La scène se déroula de manière bien floue — des mots dictés au nouvel adepte, qui les répétait d'une voix ferme ; génuflexions, circonvolutions abritant une histoire dans quelques gestes... Pour qui possédait quelques bases en symbolisme, il était transparent de déceler dans cette danse une sorte d'allégorie du parcours à tâtons du profane — d'ailleurs les yeux bandés — qui cherchait et cherchait, et avait trouvé sa première étape : d'autres marcheurs, suivant une même voie... le symbole d'un certain travail qui devait se faire en groupe... des premiers pas à plusieurs... jusqu'à que cela se produise.

Une formule, déclamée sur le même ton que les autres. — La Loi du Silence ; une dague posée contre la poitrine de l'inconnu. — "Ce fer toujours levé pour punir le parjure..."

Et soudain, un cri étouffé, comme un raclement de gorge — un nuage rouge qui me voile les yeux... Je ne vois plus... Il me semble être sorti de mon corps tant je me tassai en moi-même, immobile, silencieux, et en réalisant ce qui venait de se produire. Je croyais que ce rite était symbolique ; le serment solennel mais la sentence ne s'appliquant plus, en plein XXIe siècle... et pourtant : pour une raison obscure, l'homme qui venait de lui faire jurer le secret et l'esprit de fraternité, avait aussitôt plongé le glaive dans le corps du profane. Le coup avait été sec et profond ; la lame avait touché le cœur, et il en était mort sur-le-champ. — Je venais d'assister à un meurtre.

Durant des heures, cloîtré dans ma cachette, j'attendais impatiemment qu'ils finissent, qu'ils partent, puis patientai encore un peu plus pour s'assurer que les couloirs et les accès se vident... y croiser même un retardataire n'aurait rien auguré de bon, fût-il seul et sans arme.

— "Aucune personne n'a disparu dans la région, et votre histoire est délirante. Il n'y a même pas d'accès entre la bibliothèque et le centre de recherches, qui est un simple club littéraire."

C'était peine perdue ; l'on ne m'écoutait pas. Après de nombreuses hésitations, j'avais décidé d'aviser les autorités compétentes, toutefois pas de cette même ville ; redoutant de me retrouver face-à-face avec l'un des inconnus de la veille, j'avais pris la route jusqu'à la suivante — et ç'avait été là que je racontai, étape par étape, ce à quoi j'avais assisté durant la nuit. Les visages restèrent fermés. Je me dis tout d'abord qu'il devait être fréquent que des originaux viennent se plaindre du groupe, par méfiance, par calomnie, par sentiment anti-maçonnique partagé entre conspirationnistes — puis réalisant que je m'incriminais moi-même sans pour autant fournir de preuve... — tout au plus j'espérais provoquer ne serait-ce qu'une vérification, ou une fouille — et finalement, j'en venais même au doute terrifiant que l'homme auquel je m'adressais faisait peut-être lui-même partie du réseau. Il m'écoutait, mais il ne m'écoutait pas pour autant ; il semblait épier autre chose. Cela me mit vite mal à l'aise. Pour lui, je devais être fou ou suspect.

Alors je bredouillai une excuse à propos de médicaments, de ne pas être très sûr, d'avoir eu une impression — m'esquivai avant que l'on ne pose trop de questions — me ruai dans ma voiture sans donner d'identité. Surtout pas. À ce moment-là, je m'attendais presque à apercevoir la lumière d'un gyrophare dans le rétroviseur, une centaine de mètres plus loin. Mais rien. Peut-être n'avais-je été qu'un excentrique de plus leur demandant d'aller jeter un œil au lieu. Peut-être le feraient-ils. Pourtant je n'étais pas fou ; j'avais bien vu, sur la scène du théâtre, la représentation sanglante. À vrai-dire... l'avais-je si bien vu ? Ou alors, deviné, peuplant les ombres de vagues fantômes ? Avait-ce été une véritable pièce de théâtre, sans crime, une répétition organisée par un groupe d'amateurs séduits par les cérémonials des loges ? Cela expliquerait le mobilier inhabituel, les longues phrases apprises par cœur, les erreurs possibles dans le rituel... Ou alors, un rêve, un rêve bien étrange toutefois... Cette sorte de rêve dont l'on se demande s'il n'a pas été imposé à nous par une volonté extérieure.

Garant le véhicule à l'orée d'un bois, sur une route de traverse, je tentai de joindre l'ami.

Aucune réponse.

Un répondeur. — "Vous êtes bien au ***".

Des doutes qui reviennent. Est-il occupé ? Écoute-t-il ? — Qui écoute ? Alors c'est un message plus cryptique qui est laissé :

— "Allô. Tu n'es pas là ? Dommage. J'aurais bien aimé parler d'Oreste et du reste."

Je sens que selon sa réponse mes souvenirs se métamorphoseront de nouveau.  

 

 

Modifié par Criterium

4 Commentaires


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Hello ! — Oui, les thèmes récurrents et obsessions... En plus comme je fonctionne pratiquement comme de l'écriture automatique, ils s'invitent et s'installent comme s'ils étaient chez eux, tout le temps, et à chaque fois, ces invités-mystères... Par la porte ou par la fenêtre...

Si cela fait un moment, tu as dû voir que ces dernières semaines ont été assez productives ici. Plein d'autres textes de ce style. :)

Merci encore de me lire depuis tout ce temps, ça me fait très plaisir. :)

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J'aime te suivre même si je préfère que ce soit tes personnages qui se confrontent à toutes ces situations effrayantes. Mais j'ai l'impression, de plus en plus, d'une sorte de familiarité immédiate avec eux.

Je sais que même s'ils crèvent de trouille, ils vont ... oser.

Et bizarrement ça me rassure.

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Invité
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