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Contours.


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Une entrevue dans une petite échoppe — samedi matin. Dans ce quartier, elles sont toujours tout en longueur. Le sol carrelé est taché de graisse, l'employé préposé au nettoyage du week-end n'est pas venu. Le grand Medhi râle à voix haute; l'instant d'après, il sourit aux clients, les sert, puis peste à nouveau tout en gardant le sourire. Ses éclats sanguins résonnent dans la pièce. Au fond de la salle oblongue, la demi-cloison estompe quelque peu la voix puissante. C'est là que nous étions.

— "C'est la dèche. Je dois trouver un nouvel appartement avant lundi."

— "Tu as quelques pistes ?", demandai-je.

— "Pas vraiment... J'aimerais rester à proximité du quartier sans que ce soit trop cher, ça devrait être possible, du moment que je trouve une co-locataire." Après une courte pause, elle ajouta: "Et les meubles, je devrais en prendre la moitié... Je vois déjà les histoires que ça va faire. Il n'y a presque rien de toute façon" ; sur ce, elle ponctua de jurons.

C'était une histoire compliquée, mais qui pouvait se résumer simplement : elle avait emménagé avec son compagnon sur un coup de tête il y a six mois. Pourtant, chaque fois que je l'avais rencontrée à cette époque-là, la situation était soit "parfaite", soit une galère complète ; les oscillations étaient si fortes et si fréquentes qu'il était devenu difficile de la prendre au sérieux, et que l'on se retrouvait tous à ne l'écouter que d'une oreille. Malgré ces yoyos, l'histoire semblait stable. Mais récemment, tout s'était envenimé ; il l'avait frappée, puis elle l'avait trompé, lors d'une nuit de beuverie ; d'ailleurs il l'avait sûrement déjà fait lui-même. Bref : il l'avait appris peu de temps après, et l'avait mise à la porte. Maintenant, elle n'avait que ses deux gros sacs remplis de vêtements et de papiers. Elle dormait sur un matelas dans le salon d'une amie ; c'était une solution temporaire, puisque que celle-ci y habitait avec sa mère et deux bébés, et qu'il n'y avait déjà qu'à peine de place pour tout le monde. Tout du moins, cela évitait d'avoir à dormir dans la rue.

— "Et toi, tu vis toujours avec les artistes fous ?", demanda-t-elle.

J'acquiesçai. C'était comme cela qu'elle appelait mes colocataires. Nous avions une maison perdue dans les bois, au nord de la ville. C'était une sorte de coopérative, où cinq personnes vivaient comme une famille; il y avait Jean, le "père" : 50 ans, cheveux longs et gris, sans doute ancien hippie, un artiste-peintre dans un corps de lutteur. Les trois autres, plus jeunes, étaient tout autant artistes, et chacun avec un médium d'expression différent : le dessin, la peinture et le graff. J'étais la cinquième ; la seule fille du groupe ; moi je me battais avec les mots. Lors de certaines soirées que nous avions fini par appeler des "ateliers familiaux", nous nous amusions à tous créer quelque chose, chacun à sa manière — plutôt que de se contenter, comme beaucoup, de parler des exploits de beuverie du passé et de ceux à venir... C'était une manière de se motiver à faire — et nous avions ainsi accumulé tant de toiles démentes... Je m'étais petit à petit attachée à cette manière originale d'explorer l'inspiration. En plus, ils étaient adorables avec moi.

Elle avait sans doute eu envie de me demander d'être la co-locataire providentielle... — "Ç'aurait été cool si l'on pouvait se trouver un truc ensemble", mentionne-t-elle, jouant enfin sa carte. Puis, après une pause : "...mais c'est vrai que ce serait moins d'inspiration pour toi". J'avais évité la flèche grâce à un simple silence ; et alors je devinais qu'elle s'apprêterait à prendre congé, son véritable but quant à notre entrevue atteint.

Des éclats de voix plus violents se font entendre.

Est-ce l'employé enfin là ? — Difficile d'en juger: un attroupement venait de se former devant le comptoir; quelque chose d'électrique dans l'air se faisait ressentir. Des vociférations ; quelque chose ne tourne pas rond, et l'atmosphère devient tranchante. Mon amie le ressent elle aussi; elle est paralysée, ne fait plus aucun bruit, comme si elle étouffait... — — — Un son sec et violent; particulièrement puissant, fait siffler les oreilles. Devant les yeux, des étoiles scintillent...

Soudain, je me réveille; c'est comme si par accident, alors que la paralysie atteint tout le monde, je me suis libérée de chaînes en acier. J'attrape mon amie par le poignet et nous nous ruons vers l'arrière-boutique; nous traversons en trombe la petite cuisine sale, et sortons par l'arrière, là où une petite porte en fer mène aux traboules. Nous nous faufilons au pas de course dans une direction, et quelques labyrinthes plus loin nous trouvons une porte entrouverte ; lourde, métallique, elle mène en contre-bas à un corridor sans issue, une sorte de petite cour intérieure. Nous fermons la porte et reprenons notre souffle. Que s'est-il passé ?

Mon amie fait un son étrange; une sorte de long gémir. Je la regarde en face et, dès qu'elle aperçoit mes yeux sur son visage, elle fond en larmes. Elle tremble. C'est comme si un énorme poids soudain s'impose sur la gorge et le ventre ; le stress de sa situation ayant rempli le vase — qui n'avait alors eu besoin que d'un son violent pour déborder. La voir ainsi me fait mal ; et je craque moi aussi. Dans les bras l'une de l'autre, nous pleurons ; nerveusement ; confusément. Pourtant, nous n'avons aucune idée de ce qui a bien pu se passer là-bas ; peut-être même rien du tout, une simple dispute ? — ou un événement terrible ? — Ces derniers temps, les nerfs de tout le monde semblaient plus électrisés.

— "Qu'est-ce qui se passe ici ?", fait une voix forte.

Nous relâchons l'étreinte. Je me tourne vers la voix. C'est un homme au regard énervé. Il est massif, brun, méditerranéen — il nous observe sévèrement. Ça devait être la cour intérieure de son appartement ; il avait dû se dire que le son venait d'ici. Impossible de dire un mot ; ma gorge est bouchée, et mon amie s'est assise et continue à pleurer. Au fur et à mesure de quelques minutes qui paraissent bien plus longues, ses traits se détendent un peu. Il comprend que quelque chose s'est passé. — "J'appelle la police", fait-il. Je ne sais plus ce qu'il s'est passé ensuite; un poids s'est levé; je ne peux revoir que quelques images confuses — un attroupement de voisins, un uniforme, et T. qui vient me chercher.

— "Tu as vu les journaux ?", me demande-t-elle au téléphone quelques jours plus tard.

— "Non".

Puis, j'ajoute, me demandant si elle l'a déjà oublié : — "Tu sais que je ne les lis plus depuis longtemps... S'il y a quelque chose d'intéressant les artistes fous en parlent, ou alors T. me le dit, de toute manière. En tout cas... rien sur l'autre jour."

— "Justement : je n'ai rien vu non plus. Il ne s'est rien passé.", dit-elle d'une voix étrange. Elle répète: "Il ne s'est rien passé".

Nous nous donnons rendez-vous dans le quartier où l'événement a eu lieu. Comme c'est dans la vieille ville, un endroit toujours peuplé, quelqu'un a forcément vu quelque chose ; et puis le plus simple serait de juste demander à Medhi. — C'est ainsi qu'une demi-heure plus tard, nous nous retrouvions dans le dédale des petites rues attenantes. En revoyant mon amie, je remarquai que quelque chose dans les traits de son visage avait changé ; une sorte de détermination, un mélange de force et d'inquiétude. Ou alors, c'était le fait qu'elle avait remis les lunettes noires empruntées à son amie — à propos pour cette expédition-détective. Quelques pas plus loin, nous étions à nouveau devant l'échoppe. C'était fermé.

Quelque chose dans l'atmosphère n'était pas exactement le même. Pourtant je reconnaissais bien cette rue piétonne ; les façades des appartements alternant le rose et l'ocre ; les odeurs de rue, car il y avait toujours un vendeur à la sauvette pour y griller quelques marrons ; les visages des passants, toujours à la lisière de ceux que l'on pensait y reconnaître... Sans devenir une sensation de déjà-vu, je reconnaissais bien les lieux. — Et pourtant : là, entre cette porte d'immeuble et le petit magasin de cartes postales, là devait se trouver l'endroit. Mais c'était fermé, et qui plus est : l'écriteau a disparu — la porte est doublée par un grand morceau de bois clair, et cadenassée. L'aspect d'un espace à louer depuis des mois. Or c'était il y a trois jours à peine. Nous nous approchâmes toutes les deux des interstices de la vitre, pour voir l'intérieur. Il y avait suffisamment de lumière en provenance de la rue pour avoir une vue d'ensemble de la salle oblongue ; il y restait bien des chaises, à la même place que la dernière fois ; et puis, à l'entrée, le comptoir où se tenait d'habitude Medhi. Les carreaux du sol étaient toujours aussi sales que dans notre souvenir. Par contre, l'endroit était complètement vide. Aucun ustensile de cuisine derrière le comptoir ; aucune trace de nourriture, pas même une tache de sauce ; aucun verre, aucune bouteille, tout était résolument vide. Comme si l'on avait tout déménagé, sauf les chaises, en deux jours, et en oubliant même de poster une notice pour indiquer que l'endroit fût à reprendre... — Par réflexe, je scrute chaque carreau du sol — puis la surface des murs : le son avait été si fort et si sec ; si ç'avait été une altercation ou même un coup de feu, des traces devaient forcément en rester. Pourtant, rien du tout : pas de sang, pas de fêlures, l'endroit est aussi vide d'indices que de vie.

— "C'est vraiment bizarre", finis-je par dire.

Nous nous rendîmes au magasin attenant. Quel fouillis là-dedans ! Des étagères et des étagères de babioles, de bric-à-brac, et surtout de nombreux présentoirs tant recouverts de cartes postales qu'ils en prenaient l'air d'être des arbres à touristes. Là, l'arbre à photos de la région ; là, l'arbre humoristique ; là, l'arbre des enfants. Nous traversâmes la forêt pour retrouver, au fond de la boutique, le gérant qui s'y tenait toujours, jour après jour, dimanche inclus. Nous ne le connaissions pas mais l'avions toujours vu ainsi, même visage, même pose ; lui devait forcément se tenir là, sans doute exactement de la même manière, lorsque "ça" était arrivé.

Avec des mots un peu confus, mon amie lui demande s'il connaît la raison de la fermeture. — L'homme ne sait pas. Il remarque juste que cela fait trois jours. Il connaît bien le grand Medhi, mais ne l'a pas vu, lui non plus — il s'était dit qu'il devait être parti en vacances, mais avait lui aussi remarqué que la fermeture semblait définitive. C'était plutôt décevant ; il pensait que son voisin lui dirait au moins au revoir. — A-t-il entendu quelque chose l'autre jour ? — "Oh, vous savez, il y a tellement de grabuge certains soirs... Alors une fois de plus ou de moins..." — — Malheureusement, il ne sait rien. Le mystère demeure.

Mon amie avait semblé inquiète, mais rapidement son problème principal lui était revenu à l'esprit : trouver un logement. Se souvenant alors aussitôt que je ne pouvais ou voulais pas devenir sa colocataire, elle prit rapidement congé. Je me retrouvai seule, là, dans la rue, regardant sans vraiment le voir l'intérieur de l'échoppe ; me demandant si j'avais rêvé une partie de la scène. Peut-être qu'il est réellement possible de partager un rêve à deux ? Appelle-t-on cela une hallucination ? Ou est-ce que cela est compris dans le terme de "folie à deux" ? Je croyais que c'était plutôt quelque chose de progressif, le développement dans le temps d'une psychose qui s'empare de deux personnes vivant ensemble mais isolées ? Pouvait-ce aussi être une sorte de cauchemar, immédiat, et partagé avec quelqu'un avec qui je n'avais somme toute pas tant d'affinités que ça ? ... — —

— — Tard le soir... Moi et les artistes-fous avions décidé qu'il était temps de s'enivrer l'esprit et le corps et d'en exorciser les démons avec un "atelier familial". J'avais décidé de ne pas utiliser de mots, cette fois : une toile était disposée sur le plancher et, ayant emprunté un fusain à l'un de mes colocataires, je m'étais accroupie à même le sol, à demi-consciente, pour griffonner sur la surface de grands traits au fusain. Mes mains étaient assombries ; l'ayant oublié, j'en avais petit à petit acquis des traces sur le front et les joues. Hallucinée, je laissais une énergie inconsciente et insoupçonnée s'emparer pour moi du grand bâton de bois brûlé, et grattai un carré noir sur le carré blanc... la perspective petit à petit s'y ajouta ; et quelques chaises ; un comptoir... j'avais sans y penser retracé l'intérieur de la petite échoppe.

Comme dans une scène de rêve, j'y griffonnai violemment des formes noires — des silhouettes... Quelques instants plus tard, il me semble me réveiller. Ça n'était pas le cerveau qui tourne... non, c'était plus prosaïque : à force de mouvements violents, je m'étais coupée sur quelque chose, et c'était la douleur qui m'avait fait reprendre mes esprits. Alors je redécouvris la scène que j'avais repeuplée d'ombres. Les silhouettes assises et debout, comme une clientèle des ténèbres dans une sorte de rêve en noir et blanc... et en... rouge : il y avait des traces de sang, qui venaient évidemment de mon poignet, mais qui me semblèrent à l'instant comme une vision me révélant finalement ce qui eût pu s'y dérouler il y a quelques jours. Car ce sang, ce n'étaient pas des petites gouttes ; c'étaient des traces frottés, des lignes zigzagant, et prenant finalement la forme de flammes. Quelques personnages de la scène avaient ainsi acquis une "couronne" : au-dessus de leur tête, le sang dessinait le symbole du feu. — Comme s'ils avaient été choisis, inconsciemment. Comme si, dans un deuxième monde où nous ne serions que des ombres de nous-mêmes, des contours, il suffisait qu'une marque nous désigne... pour que, sans un mot, sans une explication : comme une flamme qui s'éteint avec un petit trait de fumée grise... nous disparaissions.

 

 

 

(Petite note : C'était un texte qui restait sur le blog à l'état de brouillon depuis juillet 2017... Avec toujours une hésitation quant à la direction à prendre... Finalement retravaillé aujourd'hui, en avril 2021, dans un état presque aussi halluciné que la narratrice, pour voir où allaient s'inviter les flammes.)

 

Modifié par Criterium

2 Commentaires


Commentaires recommandés

Moi, je le découvre. Et comme souvent, avec tes billets, j'imagine une (des?) suites. Tu me fais bien travailler l'imagination. Merci

C'est Lyon que tu décris? Les traboules, la vieille ville?

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J'aime bien que cela te fasse imaginer tant de possibles. :)

Les traboules, la vieille ville — tu as dû le voir, c'est une sorte de lieu "liminaire" qui revient me hanter sans cesse. C'est devenu presque un mélange de beaucoup de villes différentes. — Mais là, tu as raison, puisque je me souviens clairement que quand j'ai commencé ce texte en 2017 c'était bien Lyon que j'avais le plus en tête pour ce "décor".

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