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Transmutation.


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Ce matin-là, la douleur avait été trop forte. Impossible de l'ignorer plus longtemps ; les espérances qu'elle s'estompe durant la nuit s'étaient dissipées. Au moins, j'avais réussi à dormir quelques heures — mais si elle devait continuer, s'intensifier, alors cela deviendrait impossible de répéter cela la prochaine nuit. Je n'arrivais pas à comprendre ce qui accablait mon corps. Par moments, c'était comme un poids diffus, depuis le ventre jusqu'à la poitrine ; à d'autres, des pointes de douleurs, comme si des ongles grattaient contre moi depuis l'intérieur de mon corps. Comme si en moi m'agrippait une main étrangère, qui me haïssait. Ça n'était pas toujours au même endroit, donc je pensais que ça ne pouvait pas être une crise d'appendicite. Je me remémorai un par un tous les ingrédients des trois derniers repas, sans en trouver un qui aurait pu être la cause de tout cela.

S'allonger sur le sofa, un gant mouillé posé sur le front ; une tasse de thé brûlant, avec un peu de citron ; rester immobile des heures, les mains posées sur l'abdomen — tout n'apportait que des répits momentanés. Il aurait fallu attendre que tout passe — mais je ne pouvais plus attendre, craignant surtout que ce fût là le premier symptôme d'un mal plus inquiétant. Ça ne pouvait pas être une simple indigestion. Je n'allais pas chercher sur Internet : là-bas, toute sensation trahit un nouveau cancer.

Finalement, je pris sur moi et, réalisant que je pouvais marcher sans trop souffrir — peut-être était-ce un bref moment de répit avant que la douleur ne reprenne et que les ongles à nouveau râpent mes entrailles — j'appelai le médecin.

Un peu plus tard, je me trouvai dans le bureau boisé du Dr. Lewy. Elle me posa les questions habituelles — les aliments, les moments des premières douleurs ; si je prenais d'autres médicaments. Pression sanguine normale. Je sentis le froid du stéthoscope se poser sur mon dos, sur mon thorax, sur mes côtes. Ce fut à ce moment que je perçus quelque chose de différent chez le docteur. Elle avait pris un air soucieux, ses sourcils s'étaient froncés, comme si un nouveau problème venait de lui apparaître.

— "Vous sentez des gargouillis ?", demanda-t-elle.

— "Non."

Je précisai : "Ce sont plutôt des pointes de douleur. Des griffes." - et elle gardait un air perplexe, étrange.

— "Vous avez voyagé récemment ?"

Non plus. Le dernier voyage datait d'il y a plusieurs mois ; et, lui apprenant que ç'avait été en Europe, elle hocha de la tête, mettant cette hypothèse de côté. Elle avait dû soupçonner une sorte d'infection tropicale. J'avais l'impression que mes organes changeaient de place, et je lui en fis part. Elle s'arrêta un instant, et réfléchit, essayant de se remémorer nos précédentes rencontres.

— "Vous avez un situs inversus ? Je ne le vois pas sur votre dossier médical..."

— "..."

— "Vos organes ne sont pas disposés du côté habituel. J'aurais dû m'en rappeler..."

— "Mais... il me semble que je vous aurais entendu le dire la première fois..."

— "Vous avez dû l'oublier."

J'allais protester, mais je vis bien que son ton sec était sans appel. Une fois encore, c'était le médecin qui avait décidé, tranché. C'était la seule hypothèse qui fasse sens dans son esprit, et maintenant elle ne voulait plus en entendre d'autres ; pourtant je l'aurais bien su si j'avais possédé une disposition originale de mes organes... On me l'aurait dit, le souvenir serait évidemment resté — ça ne s'oublie pas, une découverte de ce type. Et puis — portant la main par réflexe à mon cou, puis sur la poitrine — je pouvais bien sentir mon cœur un peu plus à gauche. Je ne comprenais pas pourquoi elle disait cela.

— "Vous devriez voir un spécialiste, faire une radio. Au cas où il y ait quelque chose." — J'imaginais donc que le verdict devait être une possible tumeur, apparue soudainement, et détectée seulement du fait de la naissance d'une gêne douloureuse. Mais que la transition soit aussi rapide et contrastée ? Là encore je ne comprenais pas tout à fait. Je sortis du cabinet sans réel diagnostic, ni aide, à part un conseil vague de prendre du Doliprane... Je m'aperçus finalement que je ressortais de chez le médecin sans aucune réponse et presque avec plus de questions qu'avant d'y rentrer.

La douleur s'était assourdie sur le trajet du retour. Tant que je marchais à pas réguliers, elle s'absorbait dans le mouvement ; c'était un balancement inconfortable, mais bien plus plaisant que l'immobilisme. Plus je m'en apercevais, plus j'ajustai mon trajet en y ajoutant quelques détours — par le parc, par la grande avenue — pour m'accorder un plus long répit avant de me retrouver à nouveau sur le sofa à souffrir. Là encore, j'avais de plus en plus l'impression que mon intérieur était en vrac, pêle-mêle.

Ce fut dans les derniers mètres du parc que se produit un événement étrange. La grande allée qui menait jusqu'au portail était toujours fréquentée ; sous l'ombre des ormes qui la bordaient, quelques bancs de pierre abritaient des passants venus se reposer assis quelques instants, ou encore des couples profitant du cadre romantique avec vue sur les parterres de fleurs. Mais l'homme qui se mit à me crier dessus n'avait ni l'air d'un passant, ni celui d'un amoureux ; il ressemblait plutôt à un sans-abri africain, l'air sale et menaçant à la fois. Je ne compris que quelques-unes de ses invectives — car il semblait avoir consommé des psychotropes qui lui affectaient la diction.

— "Vous faites de la sorcellerie, vous avez un evur !"

Je pressai le pas sans répondre, espérant qu'il ne se mette pas à me suivre ou à devenir plus agressif. Ce ne fut heureusement pas le cas.

Une fois de retour dans mon appartement, les douleurs reprirent à nouveau. Je réussis à me dévêtir, à prendre une douche froide, puis à m'allonger à nouveau sur le sofa en tee-shirt, espérant que cela passerait après quelques heures. Tant que je ne bougeais pas, la position n'était pas trop inconfortable ; cette pause et la longue marche eurent tôt fait de m'entraîner dans un état ensommeillé, et je m'aperçus que comme je ne pouvais pas vraiment faire autre chose, je pourrais malgré l'heure récupérer un peu de sommeil avec une sieste. Pourtant, malgré la fatigue, c'était le visage aux traits durs de l'homme qui criait qui me revenait incessamment à l'esprit.

La mâchoire dure, la joue creusée et sèche. Je ré-entendais ce mot inconnu : evur. — Je m'emparai de mon smartphone, cherchai tant bien que mal — essayant différentes orthographes — ce qu'il avait voulu dire par là. Sans doute quelque chose de lié au mauvais œil ? J'imaginais une sorte de superstition liée à un habit, une couleur, ou encore à ma démarche qui devait avoir été affectée par la douleur intermittente. Finalement, je trouvai une piste... :

Ewu, evur, mango, ngwel, inyamba... beaucoup de termes différents semblaient correspondre à un concept proche, plus ou moins celui-ci : certaines personnes étaient nées avec un organe supplémentaire, lequel était l'"organe-sorcier", et celui-ci pouvait avoir un effet magique à distance — s'envolait durant la nuit pour gâter une récolte, affliger un corps... Le pouvoir pouvait être utilisé en négatif ou en positif — en sorcier ou en médecin-guérisseur, dans une procédure proche du shamanisme — mais tout le monde gardait néanmoins ses distances, voyant d'un œil très méfiant les porteurs de l'organe. Qu'avait donc vu en moi le vagabond menaçant ? J'imaginai un instant qu'il avait pu, lui aussi, posséder cette sorte d'émetteur-récepteur et que celui-ci lui avait montré mes maux intérieurs... D'ailleurs, était-ce peut-être pour cette raison qu'il s'était exilé ? Me revinrent en mémoire tant d'histoires sur le traitement réservé aux personnes accusées de sorcellerie ou de mauvais œil dans les pays africains ; et puis les histoires sur ce que l'on imaginait dans les corps... comme cette croyance en Zambézie dans laquelle même les hommes chauves étaient parfois chassés — car on croyait que ce crâne trop lisse abritait de l'or sous la peau, à la place de l'os.

Mais non, ça n'était que des vagues rêveries (bien qu'aux conséquences tragiques là-bas) — déjà, si l'organe existait, il aurait été découvert par nos anatomistes qui avaient déjà décrits des déformations internes autrement plus rares. Ensuite, il ne serait pas apparu soudainement, comme ça, après vingt-cinq ans : on naissait avec... Ou alors, était-ce une sorte d'atavisme très rare ? — De toute manière, son mode d'action le plaçait forcément dans le domaine du paranormal.

Du moins, c'est ce que je pensais.

Je réussis à m'endormir, d'un sommeil étrange — malgré la douleur qui revenait tantôt par à-coups. Comme si petit à petit, je l'avais acceptée, et amortissait ses pulsations en les divertissant petit à petit vers le reste du corps — jusqu'à ce que la fatigue absorbât tout. J'eus à nouveau ce moment où je sentais mon esprit être resté conscient, mais où le corps avait disparu. Et puis, alors, le rêve. —

Je volais dans les airs. Étrangement, on ne voyait ni la lune ni le soleil dans les cieux ; juste un profond bleu marine, sombre, statique — le temps comme figé au moment où le crépuscule vacille. À l'ombre que je projetais sur les arbres et sur les immeubles, je me devinais immense oiseau solitaire. Un oiseau de proie. Je fondais vers l'allée aux grands ormes. Ils étaient là : les promeneurs du jour, les artistes perdus de la nuit... et puis cet homme étrange, le même que tout à l'heure. Le seul qui, soudain, regarda le ciel — et sembla m'y percevoir... le visage alors horrifié, les muscles du front si serrés que le contour des veines et artères semblaient être sur le point d'éclater... immobilisé par la peur... car il savait que je revenais pour lui.

— Le son d'une sirène d'ambulance au loin me réveilla d'un coup. Les images du rêve encore clairement à l'esprit. Je vis par la fenêtre ouverte que l'après-midi touchait à sa fin ; le soleil se coucherait dans moins d'une heure. La douleur n'était plus là ; elle avait laissé place à une sorte de sensation diffuse — ce n'était plus une main qui me griffait les entrailles, mais une sensation encore légèrement inconfortable : la même main qui maintenant y ajustait la disposition des organes, les uns avec les autres, comme pour y essayer différents rangements et diverses combinaisons... Non, ça ne pouvait pas être une simple indigestion. Il y avait quelque chose en moi.

 

 

Modifié par Criterium

3 Commentaires


Commentaires recommandés

Bonsoir Criterium ^^

Le serpent noir.

Toujours admirative de vos détails, puis les atmosphères pesantes sans qu'elles soient étouffantes.

Merci pour ce moment qui tient le lecteur au fil des lignes, pour finalement laisser la porte ouverte à tout.

Tout ce que chacun pourra imaginer, selon ses craintes et ses croyances.

 

Modifié par Etaine
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Criterium, ou l'explicitation des tourments internes alliée à une description cinématographique des évènements. :)

Petite étrangeté : "mais si elle devenait continuer, s'intensifier"

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Merci @Etaine et @Tequila Moor — vos commentaires toujours agréables à découvrir, lors de mes escapades sur ce forum bleu... :)

Et l'œil-de-lynx qui détecte les fautes d'inattention laissées dès la première phrase ! :o

L'écriture cinématographique... cela me donne une idée de topic pour la section Littérature — puisque c'est un terme intéressant, qui peut recouvrir différents styles, plus ou moins appréciés. Rendez-vous là-bas, à l'heure opportune...

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