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Le goût du sang.


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Nuit. Il fait froid.

Les nuits sont si froides, sur la place, qu'à chaque bouche d'égout de grands nuages de fumée s'envolent et s'épaississent. Les volutes montent... On ne voit plus qu'à quelques mètres dans ce brouillard. Les façades des bâtiments deviennent floues. On ne devine plus que la forme générale de la place — le grand carré verdi. Le parc. Le grillage ne fait qu'un mètre, tout autour des buissons; c'est la fumée et la brume qui donnent l'impression qu'il y a un espace enclos — la place dans la place. Aucune lumière; les façades sont gris clair, les buissons sont gris foncé. D'autres plantes, elles, semblent presque noires. — Et pour peindre dans la grisaille: un souffle, une respiration... et l'on y trace de nouvelles formes sur l'air froid.

Personne dans les rues attenantes. Êtes-vous seul?

Non: impossible. Car certains sons, cachés par-delà le brouillard, semblent presque humains. Des hurlements. Des voix qui forment presque des mots — et trahissent la présence d'au moins une dizaine de personnes. Il faut sauter par-dessus le grillage, s'approcher du centre du parc... Là, un endroit où à d'autres heures les familles nombreuses viennent laisser jouer leurs enfants: quelques bancs de pierre, abrités par de grands chênes, disposés autour d'un grand espace — La zone n'est pas en béton, mais couverte d'une fine poudre claire, un mélange de terre et de sable qui donne ces gravas très fins, presque comme de la craie, et que la ville choisit de déposer dans tous ses espaces verts.

C'est là que les jeunes hurlent. Ils ont tous le regard fasciné, fixé vers le centre de la scène.

Là, au milieu, deux hommes barbus et malodorants qui se battent. Ils sont échevelés, âgés. Le combat les a déjà à demi-dévêtus: certains haillons traînent sur le sol, couverts de poussière. L'un d'entre eux n'a plus qu'une seule chaussure au pied. Ils se frappent en poussant des grognements animaux. L'odeur est infecte. À la fois la saleté, l'adrénaline, la sueur... et aussi la légère odeur métallique du sang: sur le sol, de grandes flaques et d'innombrables petites gouttes. Le sang est plus noir que rouge, dans la pénombre. Les deux nez sont déjà cassés. L'énergie des premiers coups est déjà passée: maintenant, les crochets sont maladroits et plus lents, dans de grands mouvements circulaires. Le sang dans les yeux et dans la bouche rend les deux clochards furieux, mais ils sont déjà épuisés et à demi-aveugles. — Alors, la foule des jeunes aboie en rythme, pour leur signifier que le combat n'est pas fini.

Le public est assoiffé de sang. Ils veulent que les coups fassent plus de bruit, que la frappe fasse plus mal. Ils veulent que l'un des deux gladiateurs modernes soit terrassé. — Finalement, au bout de longues minutes particulièrement déplaisantes, leur souhait est exaucé: l'un des hommes fait une mauvaise chute après avoir reçu un coup de coude au menton, et s'écroule sur le sol plein de poussière et de sang. Son tee-shirt gris n'est plus qu'un lambeau; il ne porte plus qu'un vieux jeans et des chaussettes semblant avoir cristallisé sur son corps. Mais personne ne lui prête plus attention. L'autre homme lève les bras, incapable de penser, encore fou furieux, et hurle à la mort pour célébrer sa victoire. Son visage est tuméfié. Il est en aussi mauvais état que l'autre. Mais lui est le centre du spectacle: la foule le fête dans de grands cris animaux. Il est le vainqueur.

Un jeune en jersey et jogging s'approche finalement — il doit avoir 18 ans tout au plus — et lui tend un bout de papier. Un billet. 20€.

Derrière lui, on aperçoit aussi que deux autres hommes âgés et hirsutes commencent à faire de grands mouvements pour s'échauffer. Il y aura un second combat, ce soir. Les deux nouveaux ont l'air plus grands, plus costauds, plus vifs; peut-être sera-ce là l'événement principal. Un spectateur musclé traîne le corps inconscient et sanglant pour le dégager du milieu de l'arène, et l'abandonne plus loin, sur le gazon, en position latérale de sécurité — peut-être la seule attention que le gladiateur vaincu recevra le reste de sa nuit. — S'il survit - ou pas - ce sera un autre combat, celui-là qu'il mènera avec lui-même. Les journaux n'en témoigneront probablement pas le lendemain.

Les deux nouveaux combattants se font face. Ils sont prêts à en découdre. Ils se montrent déjà les dents. Ils attendent le signal. Le jeune en jersey éructe:

— "À ma gauche, Dédé-le-Vif! À ma droite, Jacquot-le-Gredin! Attention, à mon signal, ça va se hagar!"

Elle, la Nuit, est toujours aussi froide.

1 Commentaire


Commentaires recommandés

Pas mon préféré. Et encore une fois, c'est le fonds. L'atmosphère triviale , malsaine et gratuitement violente me heurte. Je confirme ainsi ma subjectivité de lecteur mais j'admire que tu puisses "voler" d'univers poétiques, mystico-ténébreux, fanstastiques (ceux que je préfère, tu t'en doutes), à une réalité dure et crue sans que ton écriture en pâtisse.

Chapeau bas!

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