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Petites piqûres.


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Le son de la claque avait été magistral ; il avait fouetté le silence aussi chaudement que la joue rougie.

L'homme sale eut une faible plainte — comme celle d'un enfant n'ayant plus de larmes ni de voix ; par sa réaction si mesurée, il trahissait le fait d'être l'une de ces personnes n'ayant plus de détermination, plus de direction ; ceux-là qui avaient déjà abandonné leurs désirs pour sombrer dans une vague dépression, au fil des ballottements de leur vie. Lorsque les batteries sont à plat, la douleur n'est perçue plus que par réflexe physique. Peut-être étaient-ce aussi des restes d'alcool dans la circulation sanguine. Il était malingre ; la peau tannée par les longues années passées dans la rue, par les étés caniculaires et les hivers rugueux. Son gémissement restait faible un moment, puis s'étouffa.

— "Bon, tu vas nous raconter toute l'histoire depuis le début, Dédé."

Cette autre voix témoignait d'une énergie toute contraire. Affirmative, habituée à donner des ordres ; énergique et déterminé, l'homme ayant administré la correction ne tolérerait aucun écart. Il obtiendrait ce qu'il souhaitait — il était habitué à le demander, et si ce fût nécessaire, à l'exiger et à le prendre. Ainsi, le SDF assis sur la chaise, inconfortable, se plia immédiatement devant cette volonté impérieuse. De sa voix monotone, il articulait son récit tant bien que mal.

 

J'étais à mon spot habituel, en face de la cathédrale. Contrairement à ce que l'on croit, les gens au sortir de la messe ne sont pas plus enclins à donner quelques pièces ; par contre, les touristes sont plus faciles à convaincre. Cela dépend des nationalités. Bref, c'était là que j'avais mes habitudes ; alors j'y restais de longues heures, même le soir lorsqu'il n'y avait presque plus personne. C'est ainsi que je remarquai récemment de petites manigances.

Un groupe de jeunes avait choisi cet endroit pour une expérience. La fille du groupe se tenait devant une porte cochère, comme pour attendre quelqu'un. Ils devaient avoir contacté des hommes pour leur donner rendez-vous là ; ça devait être une sorte d'arnaque sur des sites de rencontres. Pourtant, leur but était complètement différent : lorsque l'une des victimes arrivait sur la place, reconnaissait la jeune femme, la saluait et se dirigeait vers elle — alors quelques membres du groupe se ruaient sur lui, mais ce n'était pas pour le voler ou lui faire les poches. Ils l'immobilisaient, et l'un d'entre eux avec un objet tranchant se chargeait de lui infliger une entaille, au bras ou à l'oreille. Ça n'était même pas pour faire mal ou blesser, mais clairement dans le simple but de faire s'écouler du sang. Le rouge tachait les pavés, l'homme était relâché, et celui-ci généralement s'enfuyait, parfois en criant des insultes. Les autres ne cherchaient pas à le poursuivre, ne répondaient pas aux injures ; la seule chose qu'ils avaient voulue, c'était celle-ci, la seule : faire s'écouler le sang.

Alors l'un se penchait et récupérait les précieuses gouttes rouge-sombre dans un petit flacon, et y apportait une mention au marqueur noir.

Je les avais entendu : ils appelaient cela un "prélèvement sanguin sauvage".

Je n'avais jamais vu ça auparavant. Discrètement, je suivais les épisodes de cette saga — quatre, cinq, six occurrences... pourquoi voulaient-ils collecter tant de sang de personnes différentes ? Était-ce une collection d'un nouveau genre ? Ça ne pouvait pas être de la violence gratuite. Il devait forcément y avoir une raison derrière cela. — C'est la raison pour laquelle... et je le regrette maintenant... c'est pour quoi je me décidai cette fois à les suivre.

Ils s'éloignaient de la place, redescendaient vers la ville en empruntant les petites ruelles, prenaient soin de vérifier les angles morts au-devant d'eux. Moi, les années passées à la rue m'avaient rendu invisible ; ça devait être pourquoi ils ne me virent pas. Pourtant, je les filais sûrement de façon grossière.

Serpentant dans la rue jusqu'à d'autres collines, ils se rendirent jusqu'à une petite ruelle dans laquelle personne ne passait. Trop étroite même pour les voitures : ça devait être l'un des lieux les moins fréquentés de la ville, et pourtant si proche du centre. C'était sûrement la raison pour laquelle les quelques magasins ici avaient tous fermés ; les vitres peintes en blanc à la va-vite, les façades lentement abîmées par la lumière du soleil, et des pousses végétales entre chaque pavé... même un arbuste dans le caniveau... l'endroit entier était abandonné. — Ils avaient les clés de l'un de ces locaux, entraient dans le magasin désaffecté et se faufilaient jusqu'à l'arrière. Je ne pouvais pas y rentrer à leur suite ; là, ç'aurait été trop évident... alors je décidai de plutôt faire le tour du quartier pour voir si je pourrais trouver une fenêtre de laquelle je continuerais ma traque. Je ne trouvais rien, au début ; puis, essayant des portes au hasard, je m'aperçus que l'une des portes d'immeuble était en fait une vieille traboule menant aux cours intérieures. Certaines étaient séparées par des grilles. Je dus en escalader une pour retrouver la cour qui devait être située juste au bon endroit — et, m'abritant dans un amoncellement de pots en céramique dans lesquels poussaient de grandes plantes, je me retrouvai à l'endroit idéal : caché, en face d'une fenêtre, avec une vue directe sur l'étrange groupe qui s'affairait à l'intérieur autour d'une table.

Je pensais qu'ils étudiaient tous ensemble un plan ; puis je m'aperçus que la table était jonchée d'objets hétéroclites. Il y avait là du matériel scientifique. Des boîtiers noirs, la collection de petites fioles, un ordinateur, des câbles, des outils, et tout un tas d'objets que je ne reconnaissais pas — du high-tech, ou d'autres outils aux fonctions trop spécialisées.

Ce fut une réalisation soudaine, en observant celui qui devait être le leader du groupe passer de l'ordinateur à la manipulation du prélèvement le plus récent. Ils avaient fait ces emprunts pour aussitôt utiliser le fluide — et que pouvait-il contenir d'autre ? — Ils séquençaient l'ADN de chacune de leurs victimes.

Cette pensée me terrifia — ils volaient bien quelque chose... mais pourquoi ?

Je n'arrivais pas à trouver de raison à ça. Étaient-ils engagés illégalement par une compagnie d'assurance pour vérifier si telle ou telle personne aurait caché des prédispositions à une maladie ou au cancer ? Le risque n'était-il pas incompréhensible ? Et puis, donc les victimes seraient traquées et choisies ? Ça ne tenait pas. Un laboratoire secret de hackers-biologistes qui devait agrandir leur base de données ? Ça ne tenait pas non plus : ceux-là auraient facilement trouvé des volontaires, parmi les étudiants rêveurs, les artistes et les hippies modernes.

Une idée me vint et me terrifia beaucoup plus...

...ça ne pouvait être que cela : ils ne pouvait pas être humains. Ils étudiaient les humains.

Aussitôt, j'avais l'impression que les reflets de la lumière, à travers la vitre sale, trahissaient que leur peau était un masque caoutchouteux, une vulgaire réplique... ils ne clignaient jamais des yeux... et puis les plis de leur visage n'étaient pas tout à fait corrects...

 

— "Tu dérailles, Dédé, je te préviens, je vais t'en coller une si tu te mets à raconter n'importe quoi !"

La voix impérieuse demandait une suite et exigeait qu'elle soit crédible, ou tout du moins plausible. Le narrateur avait instinctivement levé le bras, dans un geste vain de se protéger d'une nouvelle gifle ; mais celle-là n'était pas venue. D'un ton de plus en plus hésitant, il tenta de continuer son histoire...

 

Je le jure — dès que j'eus cette réalisation, cette conviction que le groupe n'étaient pas des êtres humains comme nous, ce fut comme si soudainement ils avaient détecté ma présence ; ils l'avaient lu en moi. J'étais sûr de n'avoir fait aucun son, aucun mouvement ; ça n'avait été qu'une pensée — et c'était exactement comme si cette pensée avait causé un son, sur un autre plan, en l'occurrence même un vacarme. Je jetai un coup d'œil aux alentours, incrédule, incapable de comprendre si quelque chose s'était passé que je n'aurais, moi, pas perçu... Toujours est-il que... tous se tournèrent... vers moi. Mais... ça n'avait été que leur tête qui avait tourné : leurs corps, eux, étaient encore orientés vers la table couverte des ustensiles scientifiques. Et maintenant... ils me fixaient, tous. — Tous. J'étais horrifié. — J'étais figé sur place.

Regards inexpressifs... comme les yeux vides... et pourtant je sentais quelque chose, tout en étant planté là, parmi les plantes, incapable de bouger. Comme si celles-ci avaient développé de petites branches, des vrilles ou des tentacules... et me fouillaient la tête... de l'intérieur. Elles... ou eux... C'était horrible. Comme une chatouille à l'intérieur du crâne — impossible à arrêter — incontrôlable — qui fouillait, fouillait... et me faisait mal.

S'ils prenaient le sang d'autres, que me prenaient-ils donc...

J'avais l'impression qu'ils avaient planté des pailles dans ma boîte crânienne et sirotaient, sirotaient une sorte de jus qu'étaient mes processus mentaux... comme si l'on grillait ma myéline comme du bacon... C'était horrible, horrible. Vous ne pouvez pas comprendre.

 

— "C'est ça ta version des faits ? Tu vas vraiment vouloir nous faire croire que..."

— "Oui, je le jure ! Vous n'étiez pas là, vous ! Ils n'étaient pas normaux !"

L'homme fort hésitait à administrer derechef une autre grande claque, ou à d'abord hurler. Un instant, il avait dû avoir envie de faire les deux à la fois. Finalement, il opta pour la seconde, qu'il suivrait certainement de la première :

— "C'est ça qui expliquerait donc pourquoi on t'a retrouvé allongé au sol, en face de la cathédrale, après avoir coupé un passant au cutter ? Donc c'est pas toi ? Ce sont des mystérieux aliens ? Tu nous prends vraiment pour des bleus... - Pas de chance pour toi, le type que tu as éraflé travaille pour le Ministère de l'Intérieur... Tu as vraiment mal choisi ton coup, Dédé."

La nuit s'annonçait fort longue.

 

 

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