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À propos de ce blog

Je vais publier ici le début d'un roman que je suis en train d'écrire. Ça s'appelle (provisoirement) "2036", et, on l'aura compris, c'est de la science-fiction - enfin sans vaisseaux spatiaux et planètes inconnues. Ça me donnera peut-être de l'inspiration.

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2036. Chapitre 6. Avant la mission (11).

RÉSUMÉ DES CHAPITRES PRÉCÉDENTS :   La chaleur me ramollissant le cerveau, j’ai laissé tomber ce récit pendant les vacances. Comme je ne veux pas obliger le lecteur à tout reprendre, voici un bref résumé des événements : Nous sommes en 2036, sous la présidence de Michèle Le Bihan, leader du Front patriotique. Gérald Jacquet, ancien membre des Forces spéciales et des Services de renseignement français, est journaliste au « Figaro ». Il a été « désigné volontaire » pour accompagner en Russie Sophia Wenger, extravagante diva britannique, pianiste et chanteuse lyrique, en fait agent du MI6. Sous le couvert d’une tournée de concerts, ils ont pour mission d’éliminer un chercheur russe considéré comme particulièrement dangereux, Anatoli Visserianovitch Diavol. En guise d’entraînement, Gérald se retrouve – pas vraiment de son plein gré – pour une semaine de stage au fort de la Pointe aux Lièvres, près de Quiberon, en Bretagne. Ce qui lui rappelle des souvenirs… Bien entendu - et c'est valable pour l'ensemble de ce roman - toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant existé ne saurait être que pure coïncidence. Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant...   Comment définir un individu comme l’adjudant Ramirez ? Gérald avait rencontré un certain nombre de salauds dans sa vie, suffisamment pour maintenant les reconnaître à première vue – enfin, la plupart du temps. Mais quand il avait débarqué à la Pointe aux Lièvres pour effectuer son stage commando, et qu’il avait rencontré Ramirez, il était encore jeune et inexpérimenté. Oh, l’adjudant ne s’était pas attaqué à lui – un type aussi baraqué, et qui en plus portait tatoué dans le dos un portrait réaliste du monstre sans doute le plus hideux de l’histoire du cinéma, c’était bien trop dangereux pour lui. En plus d’être un salaud, Ramirez était un lâche – cela va souvent ensemble. L’adjudant préférait des proies faibles, et sans défense. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, des gens faibles et sans défense, on en rencontrait, dans une caserne vouée à l’entraînement des Forces spéciales. Tout cela se passait vers la fin des années 2010, une période où la féminisation de l’armée était déjà largement entamée, et où le politiquement correct régnait (encore) en maître ; mais apparemment, il n’avait pas atteint la Pointe aux Lièvres. L’adjudant Ramirez était une brute avinée, trapu, musclé, l’œil aussi noir que ses cheveux coupés très court. Il faisait partie de l’équipe de sous-officiers qui étaient chargés de l’entraînement général des stagiaires, mais en plus il avait une spécialité : les arts martiaux. Il était ceinture noire de judo, de karaté et de jiu-jitsu, et il suffisait de le voir à l’œuvre pour comprendre qu’il n’avait pas déniché ces titres dans une pochette-surprise. Mais s’il maîtrisait l’aspect technique des arts martiaux, il n’était assurément pas imprégné de leur esprit… Sa première victime fut le brigadier-chef Delphine Di Méo, qui était gendarme. Le rêve de cette jeune femme était d’intégrer le GIGN, et pour cela le stage commando était une formalité – enfin plutôt une épreuve – indispensable. Gérald la trouva tout de suite très sympathique. Mais telle n’était pas l’opinion de l’adjudant Ramirez. Plus tard, avant de quitter la caserne, elle raconta à Gérald que le sous-officier avait tenté de coucher avec elle ; comme elle avait refusé, elle était devenue son souffre-douleur. En fait il y avait aussi une autre raison à ces persécutions, car elle avait été l’une des rares personnes à apporter son soutien à une autre des victimes de Ramirez, que nous évoquerons ensuite. Sous le moindre prétexte, il lui infligeait des punitions, des heures de trou, ou bien faire dix fois le tour de la caserne en petite foulée ; lors des marches, il chargeait son sac à dos plus que celui des autres. Tellement bien qu’elle finit par aller se plaindre au commandant. Elle savait très bien que dans l’armée en général, et à la Pointe aux Lièvres en particulier, on n’aime pas trop ce genre de démarche, et que cela lui vaudrait obligatoirement un mauvais point dans son dossier. Mais elle était à la veille de craquer. Ramirez se fit passer un savon de la part du commandant, mais il fallait être bien naïf pour penser que cela le calmerait. Deux jours plus tard, au cours d’une séance de judo, il immobilisa la jeune femme sur le ventre en lui tordant un bras derrière le dos ; il força un peu trop sur sa prise, et lui cassa le bras… Elle quitta le dojo en pleurant, soutenue par deux camarades, dont Gérald, pour gagner l’infirmerie ; le lendemain, le bras dans une attelle, elle quitta la Pointe aux Lièvres, pour retourner dans son unité d’origine. C’était une affaire scandaleuse, mais l’adjudant Ramirez pouvait plaider l’accident, et c’est ce qu’il fit quand, bien évidemment, il fut convoqué par le commandant du fort. De la part d’un professionnel aussi expérimenté, l’hypothèse était peu crédible, mais personne ne put prouver le contraire. Cependant, Ramirez s’était déjà trouvé une autre victime, qu’il avait repérée bien avant le départ de Di Méo. Cette fois, c’était un homme : Mounir Djedoui. Aux yeux d’un abruti, raciste et homophobe, comme l’adjudant, Djedoui cumulait un triple handicap : il était arabe, musulman… et gay. Si Gérald comprenait assez bien les raisons qui pouvaient pousser un type dans son genre à s’engager dans l’armée pour fuir les persécutions des racailles de sa cité natale, par contre, les circonstances qui avaient fini par l’amener au fort de la Pointe aux Lièvres lui demeuraient mystérieuses, d’autant que, contrairement au caporal Di Méo, il ne nourrissait aucune ambition de s’engager dans le GIGN ou un autre corps prestigieux. Mounir Djedoui n’était pas un musulman très pratiquant – par exemple, s’il ne mangeait pas de porc, par contre il lui arrivait de boire de l’alcool. Il est vrai que vouloir faire carrière dans l’armée et ne pas être capable de boire une bière de temps en temps avec les potes, cela semble incompatible. Quant aux cinq prières quotidiennes qui sont le lot des croyants, il s’en acquittait plus ou moins, suivant les circonstances et le temps disponible. Donc il lui arrivait de prier deux, trois fois par jour, quatre fois le vendredi, jour sacré des musulmans. En fait, Mounir n’était pas le seul musulman dans la caserne – le contraire aurait été étonnant. Il y en avait plusieurs autres. Eux aussi priaient, plus ou moins fréquemment, et s’accommodaient du mieux qu’ils pouvaient des différentes obligations de leur religion. Cela pouvait parfois devenir très problématique, surtout en période de ramadan… Après la vague d’attentats qui avait endeuillé la France au début des années 2010, on avait craint un déchaînement de haine antimusulmane. Ce n’était heureusement pas arrivé. A l’époque, on imaginait, un peu vite, qu’on avait triomphé de l’islamisme. La vague de terreur de l’automne 2020, qui contribuerait largement à la victoire électorale du Front patriotique aux présidentielles de 2022, n’avait bien sûr pas encore eu lieu. Mais en plus d’être musulman, Mounir était gay. Comment Ramirez l’avait-il su ? Ce n’était pas écrit sur son visage. A croire que les salopards comme Ramirez possèdent une sorte de sixième sens – ou qu’il était lui-même un homo refoulé, ce qui est encore possible. Dès le premier jour, l’adjudant avait appelé Mounir « petite tapette », ce qui avait déchaîné les rires de tous ses camarades. Ils n’étaient pas vraiment homophobes – en fait, parmi eux il y avait même certainement d’autres gays, sauf qu’eux le cachaient mieux. C’était juste ce vieil instinct de meute, qui fait que l’on se réjouit d’être comme les autres et qu’on crache sur ceux qui sont différents. Ramirez l’avait appelé « petite tapette », et Mounir n'avait pas protesté. Dès ce moment, il était fichu. Plus tard, Gérald lui avait demandé s’il était vraiment gay, et Mounir, la tête baissée, lui avait répondu que oui. Pourquoi lui avait-il posé cette question idiote ? Il n’en savait trop rien. Par curiosité, sans doute. Donc Mounir Djedoui était devenu la bête noire de Ramirez. Et à la Pointe aux Lièvres, un sous-officier sadique pouvait vraiment pourrir la vie d’un soldat… Mais Gérald n’avait pas très envie de penser à l’adjudant Ramirez. Il but quelques bières avec Leduc, et lui raconta quelques-uns de ses reportages les plus mouvementés. Au milieu de la conversation, Leduc dit soudain : -          Tu as su que Bokanofski était mort ? Gérald pâlit. Décidément, l’adjudant avait le don pour réveiller les vieux souvenirs. Oui, il avait su que le lieutenant Bokanofski était mort – après tout, il était journaliste. -          Oui dit-il, je l’ai appris. J’ai même assisté à la cérémonie donnée en son honneur aux Invalides. Ça s’était passé sept ans plus tôt, en République centrafricaine, pas très loin de la ville de Batoko. Le véhicule blindé du lieutenant avait sauté sur une mine antichars posée par les rebelles islamistes. Aucun des quatre membres de l’équipage n’avait survécu. Une commémoration solennelle s’était déroulée dans la cour d’honneur des Invalides, et le ministre de la Défense avait épinglé sur les quatre cercueils recouverts du drapeau tricolore la médaille de chevalier de la Légion d’honneur. « Jojo » Bokanofski, encore surnommé « le Petit », était un colosse blond de près de deux mètres de haut, avec des muscles en proportion. Gérald, qui était pourtant loin d’être un gringalet, semblait rapetisser quand il se trouvait à côté de lui. Comme son nom l’indiquait, il était de lointaine ascendance polonaise – un de ses ancêtres était venu de Pologne travailler dans les mines de charbon du nord de la France, un siècle plus tôt. Quand Gérald l’avait connu, il n’était encore que sergent, mais il songeait déjà à faire une école d’officier. C’est ce qui s’était effectivement passé, comme en témoignait son grade de lieutenant. Bokanofski était un type brillant, très intelligent, et tout le monde lui prévoyait un grand avenir. En plus doux comme un agneau malgré son physique impressionnant, le genre de gars qui ne ferait pas de mal à une mouche. A se demander ce qu’il faisait dans l’armée. Une seule chose pouvait le pousser à se mettre en colère : l’injustice. Et s’il se mettait en rogne, là il valait mieux se planquer… Bokanofski avait été le meilleur ami de Gérald à l’armée, avec Leduc bien entendu. Mais quelque chose de spécial le rattachait au « Petit » : à eux deux – et personne d’autre n’était au courant, sauf l’intéressé bien sûr, même Mounir Djedoui ne savait pas tout -, ils avaient réglé « l’affaire Ramirez ». A l’époque Gérald avait été plutôt content de lui, et même fier, mais plus les années passaient, et plus il avait tendance à revenir sur ce jugement… Il ignorait ce qu’était devenu Ramirez ; tout ce qu’il savait, c’est qu’il avait quitté l’armée. Était-il même encore vivant ? Ce n’était pas sûr, et en fait il ne voulait pas le savoir. Mais le monde est petit, et un soir, des années plus tôt, il avait croisé l’ex-adjudant, près de la place de la République. Maigre, mal vêtu, tassé sur lui-même, les cheveux sales, il avait l’air minable. L’homme avait blêmi en l’apercevant, comme s’il avait croisé le Diable, et immédiatement fait demi-tour… Ils gagnèrent le mess, et pendant le repas continuèrent à parler de Bokanofski. Comme Marion, bien évidemment, ne l’avait pas connu, ils racontèrent quelques anecdotes à son sujet. L’homme avait ses aspects comiques, comme sa propreté méticuleuse ou sa détestation absolue – étonnante chez un pareil gaillard - des souris et autres rongeurs, et finalement, la bière aidant, ils rirent beaucoup. Et puis, après avoir un peu regardé la télévision, Gérald regagna sa chambrée. Il n’était pas vraiment un couche-tôt, mais ici les nuits pouvaient être courtes… Lundi 18 août 2036. A son grand étonnement, le journaliste passa encore une nuit paisible. Il se réveilla à une heure normale, encore tout étonné qu’on ne l’ait pas tiré du lit sans ménagement à deux heures du matin pour l’envoyer crapahuter au fin fond de la forêt bretonne. La journée commença comme la veille, avec le salut aux couleurs suivi du petit-déjeuner ; ensuite, une heure de sport, puis un cours théorique également d’une heure afin de mettre en garde les stagiaires à propos des méthodes modernes de manipulation. Après cela, avant le déjeuner, deux heures de tir avec différentes armes : armes de poing, fusil automatique, pistolet mitrailleur. Après le repas de midi, on passa aux choses sérieuses, avec un parcours du combattant. Si Gérald avait eu besoin d’une confirmation du fait qu’il n’avait plus vingt ans, il l’aurait trouvée au cours de cette épreuve. D’un autre côté, il savait à quoi s’attendre, car le terrain n’avait guère changé depuis sa jeunesse. Certains obstacles avaient été supprimés, mais d’autres les remplaçaient, et globalement la difficulté n’avait pas baissé, ce qui fait qu’il se retrouva rapidement à la traîne. Le parcours du combattant du fort de la Pointe aux Lièvres était assez différent de celui que l’on trouvait dans la plupart des casernes de France. Les obstacles étaient plus larges ou plus longs, les fossés plus profonds, les murs à escalader plus hauts. Une sorte de pont de singe, comme on en voit maintenant dans certains parcs de loisirs, reliait deux arbres, sur une distance d’une centaine de mètres, et à une hauteur de cinq ou six mètres. Il fallait avancer sur un câble, tout en se retenant à un autre câble placé deux mètres plus haut. Ce n’était pas si difficile… à condition bien entendu de ne pas avoir le vertige. Gérald n’avait pas le vertige, et donc la traversée ne lui posa pas de problème. Mais elle lui rappela des souvenirs… Normalement, les hommes étaient assurés pendant cette épreuve par une sangle à cliquet fixée à la ceinture et au câble supérieur. Mais l’adjudant Ramirez avait décrété que ça, c’était bon pour les tarlouzes, et que les vrais hommes n’en avaient pas besoin. Quand vint le tour de Mounir Djedoui, il se trouva paralysé sur la plate-forme de départ ; car le soldat Djedoui souffrait de vertige. -          Alors petite tapette, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? lui lança Ramirez d’en bas. Djedoui fit un pas mal assuré sur le câble, mais on voyait qu’il était complètement paralysé par la terreur. Tous ses camarades, ceux qui avaient déjà franchi l’obstacle comme ceux qui attendaient, le contemplaient avec des sentiments divers, certains se moquant franchement de lui, d’autres, plus nombreux, compatissant à ses problèmes et cherchant à l’aider. - Ne regarde pas en bas! cria quelqu'un. Mais regarder en bas, il ne faisait que ça, et plus il contemplait le vide plus il était tétanisé. Excédé, le sous-officier grimpa sur la petite plate-forme de bois, puis commença à donner des coups de pied au malheureux pour le forcer à avancer. Djedoui progressa de quelques mètres. Ramirez le suivit, continuant à lui balancer des coups de pied pour le pousser en avant. De plus en plus médusés, les autres soldats suivaient cette scène surréaliste. Bokanofski fut le premier à réagir. Il alla se placer juste en-dessous du pont de singe. Gérald le rejoignit. -          Il va se casser la gueule, grommela le géant blond entre ses dents. Le brigadier-chef Di Méo était là aussi – c’était quelques jours avant que l’adjudant Ramirez ne mette fin à sa présence au stage en la renvoyant dans son unité avec un bras cassé –, et elle semblait particulièrement scandalisée par ce spectacle révoltant. Djedoui fit encore quelques pas. Il semblait de plus en plus terrorisé. Ramirez le suivait, et continuait à lui balancer des coups de pied avec ses rangers cloutées, tout en l’insultant. Au bout d’un moment, tout le monde commença à se demander s’il cherchait à le faire avancer ou à le faire tomber. Tant bien que mal, Djedoui gagna le milieu du pont de singe, toujours suivi par le sous-officier hurlant. Il tremblait de tous ses membres. Du fait de toute cette agitation, les câbles oscillaient, ce qui devait encore ajouter au malaise du malheureux. Un autre sous-officier était présent.  C’était le sergent Sabatier, qui assistait Ramirez dans la supervision du parcours du combattant. Ce n’était pas un abruti comme Ramirez, mais il n’était que sergent, et bien plus jeune que l’adjudant, et jusque-là il s’était bien gardé d’intervenir. Mais il dut sentir que les choses allaient mal se terminer, car il dit : -          Laissez-le continuer, mon adjudant. Je suis sûr qu’il va y arriver. -          Mêlez-vous de ce qui vous regarde, Sabatier, répliqua sèchement l’adjudant. Néanmoins, à partir de ce moment, il cessa de balancer des coups de pied à Djedoui, sans doute parce qu’il était conscient que son collègue l’observait. Soulagé, le jeune soldat sembla recouvrer un peu le moral. Il avança encore de quelques mètres… et puis l’un de ses pieds glissa, et il tomba… Directement dans les bras de Bokanofski, qui se trouvait juste en-dessous. Djedoui n’était pas très épais, et le géant blond le posa à terre comme si c’était un fétu de paille. -          Merci ! fit Djedoui, haletant et soulagé. -          De rien. Mais à ce moment, Ramirez, qui avait rejoint la plate-forme et était descendu à toute allure, se rua vers Bokanofski, l’air fulminant. -          Pourquoi vous l’avez rattrapé ? rugit-il. Je ne sais pas ce qui me retient de vous mettre huit jours. L’adjudant était nettement plus petit que Bokanofski. Ce dernier le toisa de toute sa hauteur, et le regarda avec une expression d'absolu mépris, l’air de dire : « Toi, je vais t’écraser comme une merde. » Ce n’était pas une menace, c’était une promesse. Gérald en resta médusé – et l’adjudant aussi, qui pâlit et baissa les yeux. Puis il fit quelques pas de côté, balaya tout le monde du regard comme pour vérifier qu’il ne manquait personne – ou pour défier qui que ce soit de rajouter un mot -, et finit par dire : -         Bon, on continue.    

Gouderien

Gouderien

 

2036. Chapitre 6 : Avant la mission (10).

Tout en discutant avec la jeune femme, Gérald réfléchissait à cette histoire de robots. Il était bien connu que c’est à l’écrivain tchèque Karel Capek que l’on devait ce mot ; il l’avait créé en 1920 dans une pièce de théâtre, pour désigner un humanoïde artificiel, à partir du terme « robota », qui dans sa langue voulait dire « travail, besogne, corvée ». Les robots devinrent rapidement un des thèmes favoris de la science-fiction. Le romancier américain Isaac Asimov créa en 1942 les fameuses « trois lois de la robotique » ; celles-ci avaient fait des petits depuis. A la conférence de Tokyo, en 2026, tous les pays du monde s’étaient accordés pour définir « les sept règles de la robotique ». Beaucoup de gens pensaient que le règle n° 5 était la plus importante : un robot devait pouvoir être reconnu immédiatement en tant que tel, même par quelqu’un ne possédant aucune connaissance en la matière. Mais comme bien des règles, à peine avait-elle été énoncée qu’on s’était demandé comment la transgresser… C’est dans les années 1970 que les robots (encore appelés androïdes, automates, cyborgs etc.) avaient commencé à quitter les pages des romans et les écrans des films de science-fiction pour venir partager le quotidien de millions de gens. On les avait d’abord employés dans l’industrie ; puis on avait créé des engins destinés à des usages bien spécifiques : par exemple, les robots-aspirateurs. Le développement de la robotique avait suivi celui de l’informatique. L’intelligence artificielle des premiers ordinateurs était rudimentaire, au point que certains chercheurs avaient préconisé d’employer plutôt le terme de « bêtise artificielle ». Mais cela ne dura pas. L’informatique fit des progrès rapides ; en fait, aucune science dans l’histoire de l’humanité n’avait progressé aussi rapidement, en aussi peu de temps. Et bien sûr, ces progrès furent aussitôt appliqués à la robotique. Dès le début des années 2000, on commença à réfléchir à des robots humanoïdes. Dans le même temps, ainsi qu’il fallait s’y attendre, les militaires s’intéressèrent au sujet. Pour l’armée, un robot pouvait rendre d’immenses services dans bien des domaines ; d’autre part, il n’était pas indispensable qu’il ressemble à un être humain. Par exemple, il était bien plus intéressant de l’équiper de roues, voire de chenilles pour franchir les terrains difficiles. Et pourquoi se limiter à deux bras, alors qu’on pouvait lui en fixer quatre, ou six ? On construisit des robots démineurs, des robots artilleurs, des robots de surveillance, de reconnaissance etc. Sans oublier naturellement les drones, qui présentaient en plus l’avantage de voler. Pendant ce temps, l’utilisation des robots pour de multiples usages de la vie quotidienne se développait. C’est ainsi qu’on vit des androïdes agents de police régler la circulation aux carrefours, des robots facteurs distribuer le courrier, d’autres encore conduire des trains ou accueillir les clients dans les banques, les hôtels ou les commerces. Déjà des robots promenaient les chiens dans les rues, ou s’occupaient des personnes âgées ou handicapées. Dans les années 2020 naquit un autre genre de cyborgs ; en fait, leur conception était plus ancienne, mais ils s’étaient heurtés d’abord à des obstacles techniques, puis à des problèmes juridiques : c’étaient les robots de plaisir, masculins ou féminins. Le mouvement féministe américain, pour une fois soutenu par les églises protestantes, avait lutté de toutes ses forces contre cette invention jugée « immorale » et « sexiste », mais l’Amérique avait fini par capituler devant l’invasion de produits d’origine asiatique. Le procès « McCloud contre l’État du Michigan », en 2024, avait illustré les dérives des nouvelles technologies, et l’urgence de légiférer en la matière. C’était l’un de ces procès comme les adoraient les Américains, et on l’avait déjà surnommé « le Procès du siècle ». Doug McCloud, un richissime homme d’affaires, avait acheté un de ces « jouets sexuels » au Japon. Il l’avait appelée Dorah… Et, oubliant qu’il s’agissait d’un robot, il était tombé amoureux d’elle. McCloud était le genre d’homme qui pensait que l’argent ouvrait toutes les portes et permettait toutes les fantaisies. Il s’était mis en tête d’épouser son androïde bien-aimée. Il lui avait apporté quelques « améliorations » afin qu’elle ressemble à une vraie femme, lui avait inventé un état-civil bidon, puis avait organisé les noces. Mais le maire de la ville de Jackson, qui devait célébrer le mariage, avait eu des doutes – non pas du tout parce qu’il pensait que la jeune femme était un robot, mais parce qu’il soupçonnait qu’elle était entrée illégalement dans le pays. L’enquête avait été fatale aux projets matrimoniaux de l’homme d’affaires, et il s’était retrouvé en prison. A l’issue d’un long procès, il avait été condamné à dix ans de prison et un million de dollars d’amende pour escroquerie, faux et usage de faux, subornation de témoins etc., tandis que la promise était purement et simplement détruite, au grand scandale des adversaires de la peine de mort. Le procès McCloud était l’un des motifs qui avaient conduit à la réunion de la conférence de Tokyo en octobre 2026. Dans ses conclusions, elle avait repris les trois lois classiques de la robotique énoncées par Isaac Asimov, et en avait ajouté quatre autres, dont celle précisant qu’un robot devait, en toutes circonstances, pouvoir être immédiatement identifié en tant que tel, par tout le monde. C’était, naturellement, assez facile à faire : il suffisait de ne pas le rendre trop ressemblant, ou de lui donner un tête d’animal, ou de personnage de dessin animé. C’est ainsi qu’une société de Taïwan avait vendu des centaines de milliers d’exemplaires d’un androïde à tête de chat. Mais il était bien tard désormais. Ce qui n’avait longtemps été qu’un fantasme, faute de la technologie nécessaire, était maintenant tout à fait possible : on pouvait construire des cyborgs ressemblant parfaitement à des êtres humains. Bien sûr, le gros point noir, c’était toujours l’intelligence artificielle : à quoi bon fabriquer un robot humanoïde parfaitement réaliste, si l’illusion se dissipait dès qu’il ouvrait la bouche pour dire quelque chose ? Mais les scientifiques travaillèrent avec acharnement, et peu à peu les androïdes devinrent vraiment intelligents. L’un des pires cauchemars des auteurs de science-fiction était sur le point de devenir une réalité… Même si personne ne voulait le reconnaître officiellement, d’innombrables usages attendaient ces « réplicants », pour reprendre le terme employé dans le film « Blade Runner ». Pourquoi risquer la vie d’un policier en infiltrant un gang, alors qu’un robot pouvait le faire ? Dans le domaine militaire, des robots humanoïdes seraient bien mieux acceptés par les hommes de troupe que des colosses de métal droit issus des dessins animés japonais. Comme dans le film « Aliens », on pouvait joindre sans problème à une escoudade de Marines un androïde scientifique, cumulant les fonctions de médecin, informaticien, radio etc. En fait, tous les métiers à risques ou connus pour leur pénibilité – pompiers, sauveteurs, agents de sécurité, éboueurs, manutentionnaires ou même infirmiers -, qui avaient de la peine à recruter des volontaires, ne pouvaient que gagner à embaucher de telles recrues. Les syndicats étaient vent debout contre une telle perspective, mais durant les dernières décennies, leur influence avait fortement diminué. C’est pourquoi, la conférence de Tokyo était à peine terminée, que la plupart des pays du monde se demandaient déjà comment tourner ses recommandations. Les Services secrets, les gangsters, les mafias, et les organisations terroristes lorgnaient aussi sur cette nouvelle technologie. En 2029, à Londres, un attentat à la bombe fit près de 300 morts dans les couloirs de la gare de Waterloo. L’enquête permit de déterminer que le « coupable » était un androïde, programmé pour exploser au milieu du maximum de gens. De nouveaux détecteurs furent mis en place dans les gares, les aéroports etc., ce qui permit d’éviter d’autres hécatombes. Mais les androïdes ressemblant à des humains étaient, en fait, de plus en plus difficiles à repérer. Recouverts de peau synthétique, présentant un minimum de parties métalliques, ils étaient fabriqués pour la plus grande part dans de nouvelles matières plastiques à la fois légères, solides, souples et indétectables. Le travail des détecteurs était encore compliqué par le fait que le nombre d’humains auxquels on avait greffé des organes articiels – foie, cœur, poumons -, ou bien des prothèses bioniques, comme les yeux ou des membres entiers, était en constante augmentation. Grâce aux progrès conjugués de la chirurgie et de la robotique, on pouvait désormais vivre bien plus longtemps, et en bien meilleure forme – enfin, à condition de pouvoir se payer les opérations, évidemment. En bref, tandis que les robots devenaient de plus en plus "humains", le nombre d'humains ayant dans leur corps des éléments artificiels, issus de l'industrie, allait croissant. En 2032, une enquête du magazine « Time » révélait que, suivant une estimation crédible, il existait sans doute déjà environ 50.000 réplicants dans le monde – et cela, en plus des robots « officiels », naturellement.  Un certain nombre de pays parmi les moins évolués d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Asie avaient lancé, pour d’obscures raisons où se mêlaient motifs religieux, souci du maintien de l’ordre et pure démagogie, une véritable chasse aux androïdes, comme autrefois on avait chassé les sorcières, les hérétiques, les albinos ou les homosexuels. Mais bien souvent, les malheureux lynchés étaient des individus tout ce qu’il y a de plus ordinaire, qui n’avaient eu pour seul tort que d’être au mauvais endroit, au mauvais moment. Car les vrais réplicants étaient plus malins que ça. Et même, ils étaient de plus en plus intelligents, car au cours des dernières années, l’intelligence artificielle n’avait pas cessé de progresser. Au point que l’on pouvait d’ores et déjà se demander ce qui se passerait le jour où robots et réplicants seraient devenus largement plus intelligents que les être humains qui les avaient conçus et fabriqués. Mais cette question ne semblait intéresser personne…   Gérald était à tel point plongé dans ses réflexions, qu’il avait fini par se déconnecter de sa conversation avec Marion Norman. Il ne s’en rendit compte qu’au moment où elle arrêta soudain de parler. Il s’ébroua. La jeune femme le dévisageait avec curiosité de son œil « normal », l’autre étant toujours couvert par le bandeau. -          Si je te dérange, faut le dire, susurra-t-elle d’un ton acide. -          Excuse-moi. Je dois être fatigué. -          Qu’est-ce que ça sera à la fin de la semaine ! Je te demandais : comment il était, Leduc, quand il était jeune ? -          Leduc ? C’est bien lointain, tout ça ! -          Tu ne vas pas me dire que tu as oublié ! -          Bien sûr que non ! Leduc, c’était un peu un chien fou. C’était le genre, après une journée de bagarre contre les talibans dans les collines, à se jeter sur son PC une fois rentré à la caserne, pour jouer à « Call of Duty » ou « Counter-Strike ». -          C’est vrai ? -          Bien sûr ! Beaucoup de gars étaient comme ça. Surtout chez les Américains. Leduc, il venait de la banlieue. Je ne sais pas trop pourquoi il s’était engagé. En tout cas, pas par patriotisme. -          Pour l’action, sans doute ? Comme la plupart d’entre nous. -          Oui, mais pour entrer dans les Forces spéciales, il faut un peu plus que ça. Il faut être motivé. -          Et toi ? Pourquoi t’es-tu engagé ? Il vida ce qui restait de sa bière, puis s’exclama : -          Je demande un joker ! Comme bien des mecs, Gérald était entré dans l’armée à la suite d’un chagrin d’amour. Mais il n’avait guère envie de raconter sa vie à son interlocutrice, aussi charmante soit-elle – enfin, pour un sergent-chef borgne et tireur d’élite. -          Non non, c’est trop facile. Réponds-moi. -          Qu’est-ce que tu veux que je te dise ! Ça date de plus de vingt ans, j’étais quelqu’un de différent alors. Pour résumer : j’étais jeune et con. -          A ce point ? -          Tu n’imagines pas. Si je me rencontrais aujourd’hui tel que j’étais à 20 ans, je me foutrais des claques dans la gueule. Du pouce, il désigna son dos : -          Déjà, rien que pour me faire faire ça, fallait que je sois joliment timbré. -          C’est pas mal, dans le genre « gothique ». -          Question de goût. S’il était plus petit, je crois que je l’aurais déjà fait enlever. -          Ça serait dommage ! Pourquoi tu l’as fait faire, alors ? -          Je te dis, j’étais timbré. Il baissa la voix : -          Et puis, ça correspond à une période de ma vie où j’avais tendance à abuser des substances illicites. Je me cherchais. -          Et alors ? -          Alors, je me suis trouvé. Et ce n’était pas joli-joli. Mais au moins, grâce à l’armée, j’ai abandonné ce genre de saloperies. Heureusement, parce que quand j’ai été envoyé au Moyen-Orient, les tentations ne manquaient pas. Surtout en Afghanistan. Mais à l’époque, ça ne me faisait plus rien. On aurait pu poser un paquet de shit d’un kilo à côté de moi, sans que j’y touche. Je suis du genre « tout ou rien ». Mais j’ai vu des gars se perdre, avec ce genre de truc.  -          Et Leduc ? -          Quoi, Leduc ? -          Il y touchait ? -          Parfois. Leduc était du genre à toucher à tout… Et pas toujours avec modération. Mais à première vue, il s’est assagi. -          Pourquoi tu dis ça ? -          Ben déjà, le fait qu’il soit encore de ce monde - et adjudant-chef -, c’est un indice. -          Adjudant-chef, c’est pas terrible. Elle baissa la voix : -          C’est le grade qu’on donne aux sous-officiers qui sont montés à l’ancienneté, mais qui sont trop cons pour passer officier. Ou alors, juste avant la retraite. -          Je croyais que tu l’aimais bien. -          Moi ? j’ai jamais dit ça. Mais je n’ai rien contre lui. C’est un collègue comme un autre. -          Bien sûr. Ledit collègue arriva peu de temps après, et se joignit à eux. Il demanda à Gérald comment s’était passée la journée. -          Pour l’instant ça va, répondit-il. Pas trop d’ampoules, ni de courbatures. Pourvu que ça dure. -          Pour les stages d’une semaine, on n’embête pas trop les gens, en général. -          Ravi de l’apprendre. -          Et puis il faut reconnaître que les choses se sont quand même adoucies, depuis la vieille époque. -          Oui, c’est ce que m’a dit aussi ta patronne. -          Ma patronne ? Qui ça ? Pas la colonelle, quand même ? -          Ben si, de qui veux-tu que je parle ? -          Vous avez rencontré la colonelle ? demanda Marion. Quel honneur ! ajouta-t-elle en sifflotant. Il nota, sans en tirer de conclusion,  qu’elle était repassée au vouvoiement. -          Oui, dit-il, quand je suis arrivé. Je suppose qu’elle tenait à voir de ses yeux une célébrité dans mon genre. Et puis elle m’a rassuré sur ce qui m’attendait ici. -          Pourquoi, demanda Leduc, tu étais inquiet ? -          Pour ne rien te cacher : oui. L’adjudant-chef lui asséna une grande tape dans le dos : -          Pourtant on en bavé, tous les deux ! -          Sûr ! -          Tu te souviens, de l’adjudant Ramirez ? -          Ce n’est pas le genre de chose que l’on peut oublier…    

Gouderien

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2036. Chapitre 6 : Avant la mission (9).

Au mess l’attendait une sacrée surprise, sous la forme d’un grand type roux qui, une bière à la main, était en grande conversation devant le bar avec une blonde vêtue d’un jeans et d’une chemise hawaïenne. En voyant entrer les nouveaux venus, il lança d’un ton ironique : -          Tiens, voilà les touristes ! Puis son regard se fixa sur Gérald. -          Mais j’te connais, toi ! Étonné, le journaliste considéra avec plus d’attention ce gaillard impressionnant, vêtu d’un pantalon de treillis et d’un T-shirt rayé bleu à la mode bretonne. Il connaissait ce gars. Enfin, il l’avait connu, dans une autre vie… -          La Bête ! éructa l’homme en se précipitant vers Gérald. -          Leduc ! répliqua celui-ci, en lui ouvrant les bras. Ils s’étreignirent longuement. Cela faisait deux décennies qu’ils ne s’étaient pas vus. La dernière fois qu’ils s’étaient croisés, c’était à Kaboul, au mess principal des forces alliées. Leduc, ou plus exactement Thierry Leduc (mais tout le monde l’appelait « le Grand duc »), était, tout comme lui, caporal, mais il avait bon espoir de passer sergent, et il était fermement décidé à rempiler. Ils avaient vécu ensemble des aventures abracadabrantesques, parfois tragiques, parfois pittoresques voire franchement comiques. Cela pouvait sembler curieux, mais même dans ce pays abandonné des dieux, il arrivait qu’on se marre bien – enfin, à condition d’apprécier l’humour noir, bien entendu. La blonde se retourna ; elle portait un bandeau sur l’œil droit, comme les pirates, sauf que le sien était blanc. A part ça, elle était plutôt agréable à regarder. -          Tu ne nous présentes pas ? demanda-t-elle à Leduc. -          Sergent-chef Marion Norman, dit-il en désignant la fille. -          Enchanté, fit le journaliste en serrant la main qu’elle tendait. -          Et voici le caporal… -          Non, sergent-chef aussi. Je suis monté en grade. -          … Gérald Jacquet. -          Vous pourriez nous présenter aussi, intervint Diallo, et le journaliste s’exécuta. -          Mesdames-Messieurs, commença Leduc en s’éclaircissant la voix – et les conversations dans le mess s’éteignirent peu à peu – l’homme qui vient d’entrer était, il y a quelques années de ça, mon camarade de chambrée, et de combat. Et surtout, il possède une caractéristique unique. Gérald le voyait venir avec ses gros sabots. -          Il a dans le dos, continua le sous-officier, le tatouage le plus spectaculaire que j’ai vu de ma vie. Montre-nous ça, Gégé ! Avec une dextérité fruit d’un long entraînement, le journaliste tira sa chemise au-dessus de sa tête et montra son dos, ce qui entraîna aussitôt des réactions diverses, allant du cri d’horreur jusqu’au murmure d’admiration. -          C’est fascinant ! s’exclama le sergent-chef Norman. Vous permettez que je fasse une photo ? -          Pourquoi pas ? Elle souleva le bandeau qui couvrait son œil droit, dévoilant ce qui ressemblait à l’objectif d’un petit appareil photo. Elle appuya sur le bouton d'un petit boîtier qu'elle portait à la ceinture. Il y eut un léger bruit, comme celui que ferait un zoom qu’on ajuste, puis l’œil électronique cligna deux fois. -          Merci, dit-elle en replaçant le bandeau. C’est mon œil bionique ! ajouta-t-elle en riant. Plusieurs autres sous-officiers voulurent également prendre cet étonnant tatouage en photo, mais il en eut vite assez. -          Bon, fin de la récréation, lança-t-il en reboutonnant sa chemise. Il songea, avec une certaine mauvaise humeur, qu’au moins la moitié de ces militaires devait posséder une page Faceplouc, et qu’ils allaient s’empresser de poster dessus le magnifique cliché qu’ils venaient de prendre de ce chef-d’œuvre de l’art du tatouage. Et demain le monde entier saurait que le célèbre journaliste Gérald Jacquet s’entraînait avec les commandos français au fort de la Pointe aux Lièvres. Bonjour la discrétion ! Cela dit il y avait une solution simple à ce problème : il pourrait toujours dire que c’était pour un reportage, et le prouver en rédigeant un article sur cette semaine de stage. Dès qu’il aurait Ghislaine au téléphone, il faudrait qu’il lui en parle. -          Qu’est-ce que tu fous ici ? demanda le sous-officier. Ne me dis pas que tu as rempilé ! -          Non, je suis juste là pour une semaine. Un stage de mise à niveau, en quelque sorte. -          Je te croyais journaliste ! -          Tout à fait ! L’un n’empêche pas l’autre. Et toi ? dit-il en s’adressant à Leduc. Tu es quoi, maintenant ? -          Adjudant-chef, mon pote ! Et oui, qui aurait cru ? A son âge, ce n’était pas une situation tellement brillante, mais Gérald se garda bien d’en faire la remarque. Il terminerait sa carrière comme capitaine, au maximum. Leduc était un brave type, et un bon soldat, mais il avait arrêté ses études assez jeune, et ça se voyait – sans parler de son penchant naturel pour la boisson, qui était déjà un problème une vingtaine d’années plus tôt, et qui n’avait pas dû s’arranger depuis. N’empêche, c’était agréable de rencontrer une tête connue. -          Tu es de passage comme moi, ou tu bosses ici ? demanda-t-il. -          Je travaille ici, répondit Leduc. Je m’occupe de l’intendance. -          Ah, d’accord. Pour fêter ces retrouvailles, Gérald offrit une tournée générale. Puis ils allèrent dîner. La nourriture s’était un peu améliorée depuis son époque, et elle était surtout plus diététique – en plus, c’était la cantine des gradés – mais bon, ce n’était pas encore demain que la Pointe aux Lièvres aurait ses étoiles dans le Michelin. Dans la salle, un poste de télévision diffusait une chaîne d’infos en continu, et c’est ainsi que Gérald apprit que, pour la première fois depuis peut-être six semaines, le temps allait changer. La météo prévoyait en effet pour les jours à venir une série de violents orages sur l’Ouest, accompagnée d’une baisse des températures qui ne pouvait être que bienvenue. Cette nouvelle entraîna une discussion générale sur le temps, avec les protestations habituelles contre la canicule – sauf qu’ici il faisait 25 degrés, soit largement 10 de moins que dans la capitale ! Cette canicule à la mode bretonne semblait nettement plus supportable que celle de Paris. Thierry Leduc lui présenta plusieurs de ses collègues sous-officiers, puis raconta quelques anecdotes à propos de son fameux tatouage. Il avait une bonne mémoire, car c’est à peine si Gérald s’en souvenait. C’est vrai qu’un jour, en Afghanistan, au fin fond d’une région dominée par les Talibans, devant faire parler plusieurs suspects, Leduc leur avait annoncé, par le truchement d’un interprète, que le caporal Jacquet était en fait le Diable, et que pour le prouver il allait leur montrer sa véritable nature – et Gérald avait enlevé sa chemise et s’était retourné, terrorisant non seulement les Afghans suspects, mais aussi l’interprète pachtoun, qui s’était enfui en courant ; la saga « Alien » n’avait pas dû parvenir jusque dans ces contrées reculées, et de toute façon ces musulmans rigoristes détestaient le cinéma occidental. Ils mangèrent, rirent beaucoup et burent pas mal également, et Gérald rentra dans sa chambrée assez tard. Finalement les choses se présentaient plutôt mieux qu’il ne s’y attendait ; cela dit, on l’aurait réveillé à deux heures du matin pour faire une marche de nuit type « 50 » (50, car on parcourait 25 kilomètres dans la nature, avec un sac à dos chargé de 25 kilos de briques ou de parpaings), que cela ne l’aurait pas étonné plus que ça.   Dimanche 17 août 2036 : Le réveil eut lieu dès l’aube. Gérald mit une fraction de seconde à réaliser où il était, et ce ne fut pas une découverte agréable. Il eut juste le temps de prendre une douche, de se raser et de s’habiller, avant de sortir avec ses camarades de chambrée pour le lever des couleurs. Le trompette jouait faux, et le journaliste faillit éclater de rire. C’était la même chose vingt ans plus tôt : certaines choses ne changeaient jamais… Puis ce fut le petit-déjeuner au mess. C’était plutôt meilleur que dans son souvenir, avec des jus de fruit, des croissants – sans doute parce que c’était dimanche -, des toasts et de la confiture, et même des œufs au bacon. Mais les meilleures moments ont une fin, et à 8 heures les choses sérieuses commencèrent. D’abord, en guise de remise en forme, les stagiaires (ils étaient au total une vingtaine, venant de diverses unités – il y avait même un sous-officier de gendarmerie sénégalais -, mais Gérald était de loin le plus âgé) eurent droit à deux heures de sport : gymnastique, athlétisme enfin piscine. Puis ils entrèrent dans un salle de cours et on leur dispensa deux heures d’information sur les armes d’infanterie les plus récentes, avec théorie et pratique, c’est-à-dire examen et démontage de matériels, français ou étrangers, dont certains semblaient sortis d’un film de science-fiction. Après le repas de midi, pris au mess, suivi d’une pause qui dura jusqu’à 13 heures, ce fut une autre histoire : ils rentrèrent dans leurs chambrées pour se mettre en tenue de combat, rangers aux pieds ; on distribua à chacun un pistolet-mitrailleur et un sac à dos particulièrement lourd, et ce fut le départ pour une marche de 20 kilomètres, dans l’intérieur du pays. Le soleil tapait dur, même si bien sûr ce n’était pas la canicule qu’il avait connue à Paris ou en Dordogne. Ils étaient accompagnés par des sous-of’ hargneux et gueulards, dans la grande tradition militaire. Jadis Gérald avait fait pas mal de randonnées et il adorait marcher, mais c’est vrai que ces dernières années il s’était un peu laissé aller – et puis le poids du sac à dos sur les épaules se faisait sentir. Dans l’ensemble cela ne se passa pas trop mal ; bien des stagiaires plus jeunes avaient plus de mal à suivre que lui. Mais le journaliste ne se faisait pas d’illusions : c’était juste une mise en bouche. En fait il souffrit surtout de la soif, car ils n’avaient emporté qu’une petite bouteille d’eau chacun. Après avoir décrit un arc de cercle dans la campagne environnante, au milieu des champs, des prés et des bois, ils retournèrent à la caserne peu avant 18 heures. Quand on lui dit que c’était tout pour aujourd’hui, il n’en revint pas. Il déposa son barda à côté de celui des autres, puis courut à la chambrée prendre une douche et se changer. Ensuite, il utilisa l’un des rares téléphones fixes du fort pour appeler Ghislaine. Après avoir fait la queue pendant 20 minutes dehors, sous un soleil déclinant mais encore chaud, il réussit enfin à la joindre, et la stupéfia en lui apprenant où il était. Bien sûr, il ne lui dévoilà pas les véritables motifs de sa présence ici, et lui arrangea une histoire à sa façon, comme quoi il était sergent-chef de réserve et il avait totalement oublié qu’il avait une période à accomplir. Il lui promit d’en profiter pour raconter son expérience dans un reportage. -          A propos de reportage, dit-elle, tu devais pas me fournir un compte-rendu du concert de Sophia Wenger ? Bon sang ! Avec toutes ces histoires, il avait complètement oublié ! -          Je t’envoie ça dans la semaine, assura-t-il. -          Ça sera un peu tard. -          Mieux vaut tard que jamais, non ? -          Bien sûr. Il y eut un petit silence. Derrière Gérald, une demi-douzaine de bidasses attendaient, et commençaient à manifester bruyamment leur impatience. Il avait eu l’intention de téléphoner aussi à son père, mais il songea que ce serait pour une autre fois. -          Dis-donc, continua-t-elle, tu sais ce que j’ai lu sur Internet, à propos de ta chère Sophia ? -          Non, répondit-il. Il s’attendait à je ne sais quel commérage de femme jalouse, et s’apprêtait à abréger la conversation, quand elle dit : -          Il paraît que c’est un robot. -          Hein ? -          C’est un savant japonais qui prétend ça. Il a chronométré plusieurs de ses interprétations d’une même œuvre – une sonate de Mozart, je crois -, et il a trouvé qu’elle mettait toujours exactement le même temps pour la jouer, au dixième de seconde prêt. Il dit que, s'agissant d'une œuvre qui dure une vingtaine de minutes, c’est humainement impossible. -          C’est du grand n’importe quoi. -          Ou alors, elle joue en play-back ? -          Ça m’étonnerait beaucoup. Décidément, on raconte n’importe quoi, sur le Worldnet. J’espère que tu ne vas pas publier ça ? -          Hum, je me tâte. Ne trouvant rien à répliquer, il se contenta de dire : -          Bon, tu m’excuses, mais je dois raccrocher car on s’impatiente derrière moi. Je t’embrasse ! -          Moi aussi. Et bon courage. -          Merci ! -          C’est pas trop tôt ! grommela un caporal baraqué en prenant sa place. Plus ému qu’il ne l’aurait pensé par cette histoire de robot, Gérald gagna le mess. Leduc n’était pas là, et il commanda une bière et s’assit dans un coin. Il avait à peine commencé à boire que le sergent-chef Norman – la fille à l’œil « bionique » - entra. Elle commanda également une bière, puis vint s’installer en face de lui. -          Alors, la journée n’a pas été trop dure ? demanda-t-elle, après avoir trinqué avec lui. -          Jusque-là, ça va, comme on dit. Merci de vous en inquiéter. -          C’est normal. -          Qu’est-ce que vous faites, ici ? -          Je m’occupe de l’instruction des tireurs d’élite. -          J’aurais dû y penser ! Avec votre œil bionique… Mais, il l’est vraiment, ou c’est juste une façon de parler ? -          Non, il est vraiment bionique. Zoom jusqu’à 100 fois, vision nocturne, infra-rouge etc. Et tout cela se commande avec un petit boîtier que j’ai toujours à la ceinture. -          On n’arrête pas le progrès ! -          Comme vous dites. Je peux zoomer sur une cible, la photographier ou la filmer, et envoyer immédiatement le cliché à la base pour identification, même à des milliers de kilomètres de là. Et dans les 20 secondes, je reçois l’autorisation de tirer – ou pas. -          Très impressionnant. Elle rit. -          Tu ne crois pas si bien dire – excuse-moi, je t’ai tutoyé. -          Pas grave. C’est en quoi ? -          Oh, une de ces nouvelle matières dont je t’épargnerai le nom. Disons que c’est un mélange de métal ultra-léger, et de plastique. Et le plus important, c’est que ça n’entraîne pas de rejet dans le corps humain. Donc on peut l’employer pour tous les types de prothèse. Le seul truc chiant, c’est ce bandeau. -          Je suis étonné qu’on ne se soit pas donné plus de peine pour lui conférer l’aspect d’un œil normal. -          C’est parce que c’est une version provisoire. En fait, elle est encore en phase de test. Mais dans deux mois on va me poser la version définitive, qui ne se distinguera plus d’un œil normal. -          C’est dingue. -          Ce sont les nouvelles technologie appliquées au domaine militaire. Et ça encore, ce n’est rien. Tu n’as pas idée de ce qu’on fait maintenant.  Il songea à la conversation téléphonique qu’il venait d’avoir avec sa rédactrice en chef. -          Un petit peu, si. Soudain, elle sembla réfléchir. -          Dis-donc, tu es bien journaliste ? -          Oui. -          Inutile de préciser que tout ce que je viens de te raconter là est top-secret. Si jamais je retrouve ça dans un de tes articles, j’aurai de gros ennuis – mais toi aussi, je peux te l’assurer !    

Gouderien

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2036. Chapitre 6 : Avant la mission (8).

Le vent faisait claquer le drapeau français accroché au mat planté exactement au milieu de l’esplanade. De son temps, il y avait également un drapeau européen. C’était à peu près l’unique différence, sauf que les véhicules garés sur le parking étaient plus modernes. Plus loin, sur le terrain d’exercice, une douzaine de bidasses s’agitaient au son des coups de sifflet énervés d’un sous-officier ; ça, ça n’avait pas changé. -         Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? demanda l’officier en treillis qui les avait rejoints. C’était un grand type brun, sec mais musclé, au visage en lame de couteau, les cheveux coupés très court. -          Capitaine Servant, DGSE. J’accompagne le sergent-chef Jacquet, que voici. Votre commandant est au courant. -          Je le suis également. Bienvenue, sergent-chef. Je suis le capitaine Couband. Par une sorte de réflexe conditionné, Gérald se mit au garde-à-vous. -          Repos, sergent-chef. Vous allez rencontrer le colonel Le Goff, qui commande la base de la Pointe aux Lièvres. -          Bon, moi je m’en vais, dit Servant. Bonne chance, Jacquet, je vous laisse en de bonnes mains. Et peut-être à plus tard. Après leur avoir serré la main, il remonta dans sa voiture, qui sortit du fort. Gérald la regarda partir avec mélancolie. Quand le portail se referma en grinçant, il frissonna. -          Venez, dit l’officier. Gérald le suivit. Ils se dirigèrent vers un grand bâtiment gris à un étage qui, Gérald le savait, abritait à la fois les bureaux et l’appartement du commandant du fort. Ils entrèrent. Dans une pièce, une jeune soldate en treillis, les cheveux retenus en arrière par un chignon, pianotait sur un clavier d’ordinateur. Sur sa manche, elle arborait un chevron de caporal. Elle jeta un regard indifférent à Gérald. -          Le colonel peut nous recevoir ? demanda Couband. -          Pas de problème, assura la jeune femme. Couband frappa à une porte. « Entrez », fit une voix. Une voix féminine. Ils entrèrent. Le colonel Le Goff – enfin plus exactement la colonelle Josiane Le Goff – était assise derrière son bureau, et elle se leva à leur entrée. Gérald n’en revenait pas. C’était une femme pas très grande, mince et très musclée, dotée d’une poitrine opulente. Elle devait avoir au moins 45 ans. Sous des cheveux bruns coupés court, elle portait des lunettes. Elle était vêtue d’un treillis de camouflage, avec les barettes de colonel sur les épaules, son nom sur une bande velcro et l’écusson des parachutistes. -          Qu’est-ce que vous avez, mon ami ? dit-elle d’un ton ironique. On dirait que vous avez vu le Diable. Elle avait une voix étonnament douce – enfin, pour un colonel. -          C’est que, balbutia le journaliste… Je ne m’attendais pas… -          A ce que je sois une femme ? Et oui, il faudra vous faire à cette idée. La féminisation de l’armée n’est pas un vain mot. Elle ajouta, en lui tendant la main : -          Josiane Le Goff, enchantée de vous rencontrer. -          Gérald Jacquet. Je suis très impressionné. -          Il n’y a pas de quoi. Vous pouvez nous laisser, Couband, ajouta-t-elle à l’intention du capitaine. Celui-ci fit un salut règlementaire, puis sortit. -          Asseyez-vous, déclara la colonelle en indiquant une chaise. Il obéit, tandis que de son côté elle retournait s’installer derrière son bureau. Plus de vingt ans auparavant, il avait déjà pénétré dans cette pièce – une fois pour recevoir une engueulade du colonel de l’époque – un capitaine de vaisseau des fusiliers-marins -, l’autre fois, peu avant la fin de son stage, pour des félicitations. On avait repeint les murs, autrefois d’un jaune sale, maintenant d’un vert clair beaucoup plus agréable à l’oeil. Les énormes armoires de bois qui s’alignaient contre les murs, à gauche et à droite du bureau, avaient laissé la place à des meubles de rangement métalliques nettement plus modernes. Derrière l’officier, une étagère croulait sous les livres, parmi lesquels les « Mémoires de guerre » du général de Gaulle, le « Bigeard » d’Erwan Bergot, et divers ouvrages sur le terrorisme. En-dessous, dans un cadre, une grande photo représentait la colonelle Le Goff, souriante, en compagnie d’une douzaine de militaires de divers grades. D’après les bâtiments qu’on apercevait en arrière-plan, le cliché avait dû être pris au Moyen-Orient – sans doute en Irak ou en Afghanistan. -          C’est un honneur pour nous de recevoir ici un journaliste de votre renommée, commença-t-elle, même si je n’ai pas exactement compris pourquoi on vous envoie chez nous. -          On m’a parlé de « décrassage », déclara-t-il. Mais on ne m’a pas vraiment demandé mon avis. -          Oui, je vois… Vous êtes ici pour une semaine. On va essayer de ne pas vous faire trop de misères. Si j’en crois votre dossier, vous êtes déjà venu, il y a une vingtaine d’années ? -          Tout à fait. -          A l’époque, c’était marche ou crève. Rassurez-vous, les choses ont changé, nous sommes devenus « presque » civilisés. Même si, bien entendu, on s’efforce de maintenir quelques-unes de nos bonnes traditions. -          Comme les marches de nuit ? -          Voilà. Écoutez, j’espère que tout se passera bien. -          Ce qui m’inquiète un peu, c’est que j’ai deux fois l’âge que j’avais quand je suis venu ici pour la première fois. -          Vous m’avez l’air assez en forme. Et puis, si ça peut vous rassurer, ce qu’on perd en force et en agilité en prenant de l’âge, on le regagne en endurance. Et en expérience, bien entendu. Quand à lui, il ne se trouvait pas si en forme que ça. Il avait été désagréablement surpris ce matin, lors de la pesée, pendant la visite médicale, en apprenant son poids : 92 kilos, pour 1 mètre 85. Ces derniers temps, il avait grossi – la faute sans doute à tout ces repas dans des bons restaurant pris en compagnie de Ghislaine. Et puis, avec la canicule, il avait abusé des glaces et des jus de fruit. A ce moment, on frappa à la porte. -          Entrez, dit-elle. Un homme d’une trentaine d’années pénétra dans la pièce. D’après ses insignes de grade, c’était un lieutenant. Il salua : -          Lieutenant Frédric à vos ordres, colonel. -          Repos, dit-elle. L’homme était grand, mince et musclé, l’allure féline ; il était coiffé d’un béret vert. La colonelle dit à Gérard : -          Le lieutenant sera votre chef d’unité. Puis, s’adressant au nouveau venu : -          Voici le sergent-chef Jacquet, que nous attendions. Vous voudrez bien le conduire chez le fourier, et ensuite lui montrer sa chambre. -          C’est que… balbutia Gérald. Il me faudrait aussi quelques affaires de toilette. Ma venue ici a été quelque peu improvisée. Le lieutenant Frédric le regarda avec un peu de curiosité. -          Pas de problème, dit-il, on va vous procurer ça. La colonelle se leva, et vint serrer la main de Gérald. -          Bon séjour chez nous, dit-elle. -          Merci colonel. Le lieutenant et lui sortirent dans la cour. -          Votre tête ne m’est pas inconnue, déclara l’officier. J’ai l’impression de vous avoir déjà vu quelque part. -          C’est normal, je suis journaliste. Il m’arrive de passer à la télévision. L’homme s’arrêta devant le bâtiment, et se tourna vers lui : -          Sans indiscrétion, qu’est-ce que vous venez foutre chez nous ? -          Eh bien… On m’a gentiment fait comprendre que j’avais besoin d’une petite remise en forme. -          Vous auriez pu aller en thalassothérapie ! Vous êtes un peu âgé, pour un réserviste, non ? -          Ce n’est pas moi qui ait choisi. Le lieutenant Frédric le considéra quelques instants d’une manière dubitative, puis il dut décider qu’au fond tout cela ne le regardait pas. -          Bon, dit-il finalement, on va aller voir le fourier, puis je vous conduirai dans votre chambrée. Vous verrez, il y a déjà trois autres sous-officiers. Des réservistes, comme vous. Enfin, j’imagine. Vous n’avez pas de bagages ? -          Euh… Non. L’officier lui jeta un regard étonné, mais il se contenta de dire : -          Tout ce que vous ne trouverez pas chez le fourier, vous pouvez l’acheter à la boutique du fort. -          Merci. Je connais la musique. Je suis déjà venu ici. -          Vous ne devez pas être trop dépaysé, alors ! -          Sauf que quand je suis venu, j’avais quelques années de moins ! -          Je comprends. Non, il ne comprenait sûrement pas – mais ce n’était pas grave. Ils passèrent chez le fourier, où, après lui avoir demandé ses mensurations, on lui remit treillis, uniforme, t-shirts, linge de corps, chaussettes, rangers etc, ainsi qu’une parka imperméable qui allait se révéler utile… Il reçut aussi le béret vert des commandos de l’Air, ce qui lui fit plaisir et lui rappela bien des souvenirs. Les bras chargés de tout cet attirail, il suivit le lieutenant qui le conduisit vers son logement. Ils pénétrèrent dans un vaste bâtiment, et s’arrêtèrent devant la 3e porte à gauche. Trois personnes, deux hommes et une femme, se trouvaient déjà là. Ils devaient tous avoir entre 25 et 30 ans. -          Voici votre camarade, le sergent-chef Jacquet, annonça le lieutenant Frédric. Merci de lui faire bon accueil. Tandis qu’il sortait, Gérald déposa tout son barda sur l’unique lit vide. Puis il salua ses trois colocataires, qui se présentèrent comme le sergent Bernard Tripier (un type pas très grand, qu’on aurait pris plutôt pour un comptable que pour un militaire), le sergent-chef  Honoré Diallo (un Noir de bonne taille) et enfin le sergent Rachel Albertini (la jeune femme, d’ailleurs plutôt jolie). Tripier et Bensimon appartenaient à l’armée de Terre, tandis que Diallo – comme lui - faisait partie des commandos de l’Air. Il fallait bien que quelqu’un le reconnaisse, et ce fut la jeune femme. -          Vous êtes pas passé à la télé, vous ? demanda-t-elle après l’avoir scruté d’un air inquisiteur. -          Ça se peut bien, répondit-il. Je suis journaliste. -          Ah oui, je me souviens maintenant. C’est bien vous, dont la fille avait été enlevée ? -          C’est moi. -          Si je me souviens bien, intervint Tripier, elle a été retrouvée, et les kidnappeurs ont été zigouillés par cette chanteuse… Comment s’appelle-t-elle, déjà ? -          Sophia Wenger. -          C’est ça. Elle est canon, cette meuf. -          Ouais, approuva Diallo, mais il doit pas falloir s’y frotter. -          Comme moi, quoi, dit Rachel en plaisantant. -          Ça n’a pas dû être facile, dit Diallo à Gérald d’un ton compatissant. -          Non, pas vraiment. Mais c’est fini maintenant. -          Et qu’est-ce que vous venez faire ici, alors ? interrogea Tripier. Le journaliste songea, en soupirant intérieurement, que c’était une question qu’il n’avait pas fini d’entendre. -          Comme vous je suppose, non ? Je viens faire ma période de réserve. C’était prévu depuis longtemps. C’était un gros mensonge, mais il ne pouvait pas leur dire la vérité. Et puis, rien qu’à voir leurs vêtements civils et leur allure peu rassurée, on devinait qu’eux aussi, ils venaient d’arriver. Il était en train de ranger ses affaires dans l’armoire métallique qui se trouvait à la droite de son lit, quand la porte s’ouvrit . Un gradé entra, un homme pas très grand, aux cheveux coupés en brosse, et qui portait des lunettes. -          Bonjour, dit-il, je suis le Sergent Franklin – oui, comme Benjamin. Mettez votre treillis, et ensuite on ira chez le coiffeur. Je vous donne dix minutes. Dix minutes plus tard, ayant revêtu leur tenue militaire, ils pénétraient chez le merlan, qui avait plutôt un physique de garçon-boucher – c’était d’ailleurs peut-être son métier dans le civil, on sait que l’armée a une conception particulière de l’utilisation des talents. En un rien de temps, ses trois compagnons de chambrée – sauf Diallo, qui avait déjà la boule à zéro – furent délestés d’une grande partie de leur chevelure, ce qui suscita l’inquiétude de Gérald - c'est marrant comme les gens, quand on les habille en bidasses et qu'on leur coupe l'essentiel des cheveux, ont tout de suite une autre tête. Quand vint son tour, il tenta d’expliquer qu’il était journaliste, qu’il lui arrivait de passer à la télévision, et donc qu’il méritait un traitement plus clément. Mais l’artiste de la tondeuse le rassura d’un ton rigolard : -          Vous inquiétez pas, j’ai reçu des consignes particulières à votre sujet. Et effectivement, l’homme se contenta de lui raccourcir les cheveux de façon régulière, ce qui donna un résultat guère différent de sa façon habituelle de se coiffer – de toute façon, il aimait avoir les cheveux courts. Quand il rentra dans sa chambrée, ses camarades, jaloux, le traitèrent de « pistonné » et le taxèrent d’une tournée de bière au mess, ce qu’il accepta volontiers. Avant cela, il se rendit à la boutique, afin d’acheter ce qui lui manquait, c’est-à-dire surtout des affaires de toilette et des mouchoirs en papier, et aussi une bouteille d’eau minérale. En chemin il rencontra deux soldats du rang, qui le saluèrent ; après un bref instant d’hésitation, il leur rendit leur salut. Quand il revint dans la chambre avec ses achats, il était un peu plus de 18 heures. S’il en croyait le petit livret qu’on lui avait remis chez le fourier, le repas du soir était servi au mess à partir de 18 heures 30. Cela leur laissait le temps d’aller boire un bière. -          Qui a soif ? lança-t-il à la cantonnade. Ses compagnons de chambrée ne se firent pas prier pour le suivre. Tandis qu’ils se dirigeaient vers le mess, il remarqua : -          Ils se ramolissent, ici. En d’autres temps, ils nous auraient déjà fait faire dix fois le tour du fort en petites foulées, en guise de bienvenue. -          Vous êtes déjà venu ? demanda Rachel en le regardant avec une vive curiosité. -          Oui, c’était il y a longtemps. Et tu peux me tutoyer. -          C’était comment ? -          Dur. -          J’espère que ça n’a pas trop changé. Moi, je suis venue ici pour en baver. Il songea en lui-même qu’il avait connu des gens – un en particulier - qui lui auraient fait perdre non seulement des kilos, mais aussi peut-être un bras ou une jambe, voire la vie. La Pointe aux Lièvres, c’était un peu comme le GR20 en Corse : le but n’était pas de tuer des gens, mais néanmoins ça arrivait de temps en temps. C’était d’ailleurs plutôt de la faute des stagiaires que des instructeurs. Bien sûr, il existait parmi ceux-ci des brutes épaisses voire d’authentiques sadiques, mais ils n’étaient pas si nombreux que ça : la hiérarchie leur faisait la chasse, car leur présence était contre-productive, et quand l’un d’entre eux était repéré, il était muté ailleurs, ou même chassé de l’armée. Non, le gros problème, c’est que la participation à ce stage commando était une condition sine qua non de l’entrée dans certaines unités d’élite, ce qui poussait des individus qui n’avaient ni les moyens physiques ni la force morale nécessaires à tenter des épreuves largement au-dessus de leur niveau. D’autres venaient ici comme si c’était une émission de télé-réalité, une sorte de "Koh-Lanta" militaire et breton. Quand on s’en apercevait, on les renvoyait dans leur unité, mais parfois c’était trop tard, et des accidents arrivaient. On disait que c’était la faute à pas de chance, et que l’armée avait droit à un certain pourcentage de pertes – ce qui était d’ailleurs faux. Au fil des années, on avait renforcé la sécurité au maximum, mais il fallait bien conserver le caractère sélectif du stage.  

Gouderien

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2036. Chapitre 6 : Avant la mission (7).

Leur conversation téléphonique se prolongea et Gérald finit par aller se coucher, sans attendre qu’elle ait terminé. Quand elle le rejoignit une demi-heure plus tard, il dormait déjà.   Vendredi 15 août 2036 : Le matin suivant, l’atmosphère s’était singulièrement refroidie entre eux, et c’est à peine s’ils échangèrent quelques mots durant le petit-déjeuner. Il se demandait s’il elle ne s’en voulait pas de s’être laissée allée, et de lui avoir entr’ouvert son cœur (l’alcool aidant), le soir précédent. En tous cas, elle ne lui reparla plus de cette histoire de mariage. D’ailleurs, il ne la revit qu’une seule fois avant son départ en Russie, et encore, c’était pour des motifs exclusivement professionnels – il faut dire que, durant cette période, il fut très occupé. Il raccompagna Ghislaine au journal, puis rentra chez lui. Il écrivit pendant le reste de la matinée et le début de l’après-midi. Après un déjeuner frugal, il prit une douche et s’habilla, pour aller chercher sa fille. A 17 h 25, comme convenu, il arrêta sa voiture devant la villa du Vézinet. Agnès était ravissante, avec une robe blanche, des sandales de même couleur, et un nœud rouge dans les cheveux ; et, pour une fois, sa mère était presque aimable. Pendant le trajet jusqu’au palais des Congrès, ils parlèrent de musique, et il tenta d’expliquer à sa fille la personnalité et l’œuvre des musiciens dont la diva allait interpréter des morceaux, ce soir. Ils s’arrêtèrent en chemin chez un fleuriste, pour acheter un gros bouquet de roses. Ils arrivèrent largement en avance. Gérald remit ses fleurs à l’accueil, après y avoir joint une de ses cartes de visite où il avait écrit un petit mot gentil, évoquant leurs futures aventures russes. Sophia avait choisi pour eux d’excellentes places, au centre du 3e rang. La salle était, bien entendu, climatisée, ce qui était agréable par ces temps de canicule. Enfin, les lumières furent baissées et, sous un tonnerre d’applaudissements, la virtuose apparut. Elle était vêtue d’une robe noire décolletée, qui découvrait ses bras et ses jambes. Après avoir salué, elle s’installa devant son piano. Elle commença par la partita n°IV en ré majeur de Jean-Sébastien Bach, dont Glenn Gould avait jadis signé un enregistrement fameux. Après quoi elle s’attaqua au morceau de bravoure de son concert : la sonate n° 21 de Schubert, la dernière composée par le maître, seulement deux mois avant sa mort prématurée. Une fois de plus, la puissance véritablement tellurique exprimée par l’artiste dans le premier mouvement de ce qui constitue l’un des grands monuments de la sonate pour piano, fit songer Gérald à Sviatoslav Richter. Les applaudissements qui suivirent l’exécution de ce morceau parurent ne jamais finir. Enfin, elle termina par la mazurka opus 17 n° 4 de Chopin. Le public, debout, lui fit une ovation, qui se prolongea jusqu’à ce qu’elle accepte de jouer en guise de bis le premier mouvement de la sonate « Appassionata » de Beethoven. Après quoi, les lumières se rallumèrent pour l’entracte. Agnès, qui n’était pourtant pas une grande mélomane, paraissait très émue. « Je n’aurais jamais imaginé qu’elle puisse jouer aussi bien », déclara-t-elle. Ce qui est stupéfiant, dit son père, c’est qu’après une telle dépense d’énergie, elle va trouver la force de chanter pendant une heure. Et le chant lyrique, je pense que c’est encore plus fatigant que le piano. A ce moment, une ouvreuse vint les chercher, pour les conduire dans la loge de la diva. Celle-ci fut ravie de les voir. Elle était assise devant son miroir, en train de se remaquiller. Comment allez-vous ? dit-elle en embrassant Agnès. Ça va et vous ? répondit la jeune fille. J’ai beaucoup aimé votre concert. Oh, ce n’est pas encore fini. Et le dady, il va bien ? On essaye, dit Gérald. Vous ne m’embrassez pas ? As you like it ! Elle ne l’avait pas habitué à de telles familiarités, mais après tout, si elle y tenait… Elle avait la peau sèche, et un parfum capiteux émanait d’elle. Merci pour le bouquet, dit-elle, il m’a bien fait plaisir. Comme vous le voyez, il a de la compagnie. Effectivement, une grande partie de la loge disparaissait sous les fleurs, de toutes sortes et de toutes couleurs. Il régnait d’ailleurs dans la petite pièce une chaleur de four. Mais, malgré la température ambiante et la fatigue du concert, Sophia semblait fraîche comme si elle venait de se lever, après une bonne nuit de sommeil. Alors vous partez ensemble en Russie ? demanda Agnès. Et oui jeune fille. Pourquoi ? Tu veux venir ? Oh non ! Merci bien ! A ce moment, une sonnerie retentit, tandis qu’une ampoule orange se mettait à clignoter près du miroir. Je suis désolée, dit l’artiste, mais je rentre en scène dans 5 minutes, et je n’ai pas fini de me préparer. Pas de problème, dit Gérald. Nous regagnons nos places. Ils eurent le temps de s’acheter une glace avant de retrouver leurs fauteuils. Et puis la seconde partie du concert commença. Cette fois, la diva était vêtue d’une longue robe mauve, qui lui tombait presque jusqu’au pied. Tout en s'accompagnant au piano, elle chanta des airs de Mozart, puis les morceaux de bravoure des opéras de Puccini : « La Bohême », « Tosca », « Madama Butterfly », « Gianni Schicchi » et « Turandot ». Gérald la trouva un peu trop sûre d’elle pour interpréter la fragile Mimi de « La Bohême », mais à part ça c’était du grand art. A la fin du récital, le public était encore une fois en délire ; après dix minutes de rappels, elle chanta en guise de bis « Traüme », l’un des « Wesendonk-Lieder » de Wagner. Agnès semblait ravie, comme si ce concert lui avait ouvert de nouveaux horizons. Quand ils sortirent dehors, il faisait toujours aussi chaud. En fait, par ces temps de canicule, la température ne baissait guère, même la nuit. Ils allèrent boire un rafraîchissement dans un café voisin, puis il raccompagna Agnès chez sa mère. Ensuite, il rentra chez lui. Quand il s’allongea enfin sur son lit, il était minuit passé.   Samedi 16 août 2036 : Le lendemain matin, il se réveilla affamé. Après un rapide tour d’horizon des placards, il se rendit compte qu’il ne lui restait pas grand-chose à manger ; il allait devoir faire des courses. En attendant, il descendit acheter des croissants. Tout en se dirigeant vers la boulangerie, il se demanda comment il allait occuper la dizaine de jours qui restaient avant le briefing du 26, qui précéderait de peu son départ pour la Russie. Bien sûr, il y avait son travail d’écriture, mais on ne peut pas écrire toute la journée, il faut bien sortir pour se changer les idées. Et il avait très envie de se changer les idées… Hier soir, Ghislaine lui avait envoyé un bref message lui demandant de lui adresser un compte-rendu du concert de Sophia Wenger, mais elle ne lui avait pas parlé de venir la voir. Il pensait que cette froideur durerait au moins jusqu’à son voyage en Russie : elle était jalouse, et elle détestait ça. Mais ce n’était pas grave, il trouverait bien à s’occuper. Il n’avait jamais été un night-cluber émérite. Il n’aimait pas beaucoup ces endroits surchauffés, où l’on danse au son d’une « musique » tellement assourdissante qu’il est impossible de tenir une conversation un peu élaborée. Mais bon, il lui arrivait de se forcer et, l’alcool aidant, d’y passer des heures et de revenir chez lui en galante compagnie. Cependant, d’autres gens avaient eux aussi leurs idées quant à son emploi du temps, au moins en ce qui concerne la semaine suivante. Il sortait de la boulangerie, ses croissants à la main, quand une voiture s’arrêta près de lui. C’était une berline Citroën noire, aux vitres teintées. Un homme que l’on aurait cru sorti d’un film d’espionnage ouvrit par la portière arrière ; malgré la chaleur, il portait un costume trois-pièces, et un chapeau tyrolien orné d’une plume dissimulait son crâne chauve. Une fine cicatrice commençait à son menton et lui traversait la moitié de la figure, pour finir sous son oreille gauche. Monsieur Jacquet ? demanda-t-il. Lui-même. Capitaine Servant, DGSE. Nous allons faire une petite promenade. On le fit asseoir à l’arrière. Le seul autre occupant du véhicule était le chauffeur, qui se concentrait sur la conduite. Qu’est-ce qui se passe ? demanda Gérald, moins inquiet qu’étonné. Rien de spécial, rassurez-vous. Nous allons vous emmener à Vélizy-Villacoublay, où vous passerez quelques examens médicaux. Mais on ne m’avait pas parlé de ça ! Vraiment ? fit le capitaine Servant avec un grand sourire. Mes collègues sont réellement distraits ! Peu avant dix heures du matin, la voiture pénétra à l’intérieur de la base aérienne 107 « Sous-lieutenant René Dorme » de Vélizy-Villacoublay. On l’emmena à l’infirmerie où, pendant deux heures, on lui fit passer divers examens médicaux – en fait, un véritable bilan de santé, y compris un scaner du crâne, un examen très complet du sang et des urines, une vérification de la vue et de l’ouie etc. La médecine avait fait des progrès, et maintenant on pouvait obtenir les résultats de ces tests quasi-instantanément. Pour finir il fut reçu par un médecin de l’Armée de l’air, qui se fit un plaisir de lui annoncer qu’il était en parfaite santé, sauf qu’il avait quelques kilos en trop – ce qui pouvait se corriger facilement – et, que comme tous les hommes de son âge, il devait surveiller sa tension et ses taux de glycémie et de cholestérol. Accessoirement, il apprit aussi que son nouvel implant avait parfaitement cicatrisé. En sortant de là, Gérald s’imaginait qu’il allait pouvoir rentrer chez lui, et il s’apprêtait à demander qu’on lui appelle un taxi. Mais il se trompait lourdement. Le capitaine Servant l’invita au mess des officiers pour le déjeuner. Le journaliste apprécia l’attention, d’autant que le repas se révéla excellent. Mais ce que lui dit le capitaine de la DGSE allait lui couper l’appétit… Vous allez me reconduire chez moi ? demanda Gérald. J’ai bien peur que non, déclara Servant. En fait, pas tout de suite. Comment ça, pas tout de suite ? J’ai deux nouvelles pour vous, une bonne et une mauvaise. La bonne, c’est que votre santé est excellente. Oui, le toubib me l’a déjà dit. Je le confirme. Ce qui va nous permettre de passer à l’étape suivante. L’étape suivante, c’est le voyage en Russie, non ? Immédiatement après avoir prononcé ces mots, Gérald les regretta. Après tout, c’était censé être un secret. Mais son interlocuteur ne cilla pas, se contentant de dire : Là, vous allez trop vite en besogne. Puis l’homme se racla la gorge. Mes supérieurs ont pensé que quelques petites séances d’entraînement ne pourraient pas vous faire de mal. Un décrassage, en quelque sorte. Un décrassage ? répéta Gérald, qui n’en croyait pas ses oreilles. Oui, dans un endroit que vous connaissez déjà. Vous ne serez pas dépayé. Finissez votre omelette aux champignons, elle va refroidir. Et si je refuse ? Je crains que vous n’ayez pas vraiment le choix… La fin du repas fut morose, et Gérald fit à peine honneur au dessert. Et puis ils reprirent la route, en direction de l’ouest. En fait, ils roulèrent durant tout l’après-midi. Au fur et à mesure qu’ils approchaient de leur but, le journaliste sentait ses cheveux se dresser sur sa tête. Il reconnaissait ces petites routes bretonnes, ces collines basses, ce paysage de bocage. Il savait où ils allaient : au fort de la Pointe aux Lièvres.   Gérald avait passé trois ans dans l’armée, mais les pires moments, ceux dont il lui arrivait encore parfois de rêver, il les avait connus durant un stage de trois semaines au fort de la Pointe aux Lièvres, situé au nord de la presqu’île de Quiberon. Le 5e régiment d’infanterie de marine s’en servait comme base d’entraînement, mais l’endroit était aussi utilisé pour la formation des commandos : en fait tous les hommes des Forces spéciales, qu’ils appartiennent à l’Armée de terre, à l’Aviation, à la Marine, aux Renseignements ou même à la Gendarmerie, y passaient un jour ou l’autre. Le silence régnait dans la voiture. Le capitaine Servant n’était pas du genre bavard, et Gérald n’avait rien à dire. Peu avant leur arrivée, il demanda : Et ma future coéquippière, elle sera là aussi ? D’abord, Servant ne sembla pas comprendre de qui il parlait. Puis il réalisa, et dit : Ah, vous voulez parler de Sophia Wenger ? Oui. Non, bien sûr que non. Pourquoi « bien sûr que non » ? Elle n’a pas besoin d’un "décrassage", elle ? Pour toute réponse, l’officier haussa les épaules.   Un peu plus tard, ils pénétrèrent dans le fort. Entouré de terrains militaires interdits à toute présence civile, c’était un curieux mélange de bâtiments datant de plusieurs époques. Le gros de l’ouvrage remontait à Vauban, on avait renforcé les fortifications à l’époque de Napoléon, et puis on avait construit des casernements à l’intérieur, assez pour abriter plusieurs centaines de soldats. Dans les années 1930, le fort avait été partiellement désaffecté, mais finalement la Marine l’avait récupéré, et même agrandi, vers 1955. La situation isolée du site, et surtout le caractère sauvage des environs, en faisaient en effet une excellente base pour l’entraînement des troupes d’élite. Le portail s’ouvrit, et le véhicule pénétra dans la cour. Un instant, Gérald eut l’impression de faire un hallucinant voyage dans le temps. Presque rien ne semblait avoir changé, depuis son époque. S’il existait un endroit dans le monde où il avait espéré ne jamais remettre les pieds, c’était bien ici. La voiture s’arrêta. Bien, dit Servant. Nous voici arrivés. Il est évident que pas un mot ne doit circuler au sujet de votre future mission. Comment vais-je justifier ma présence ici, alors ? Surtout à mon âge. C’est très simple, vous êtes sergent-chef de réserve dans les Forces spéciales, et vous venez faire une remise à niveau d’une semaine. Une semaine ! Et je vous signale que j’étais juste caporal. Plus maintenant. J’ai l’honneur de vous annoncer que vous avez été promu sergent-chef. Votre dossier militaire a été actualisé. Ne me remerciez pas, c’est tout naturel. Et bien entendu, pendant cette semaine, vous toucherez une solde de sergent-chef. L’armée est trop bonne ! Oh, l’armée fait juste ce qu’on lui demande. Servant ouvrit la portière, et sortit. Gérald l’imita. Un vent frais, chargé de pluie, soufflait. Et il faisait beaucoup moins chaud qu’à Paris – c’était toujours ça de gagné. Il avait fait son stage au fort, plus de vingt ans plus tôt, au mois de février, et il avait beaucoup souffert du froid. Encore une chose, dit le capitaine, tandis qu’un gradé du fort venait à leur rencontre. Pendant une semaine, votre implant sera désactivité, alors inutile de chercher à vous en servir. Et si j’ai envie de parler à mes proches ? Oh, il doit bien exister un vieux téléphone fixe dans le fort. Mais je vous recommande la discrètion. Et si jamais je me casse quelque chose, pendant l’entraînement ? Vous savez comment ça se passe, ici. Ce ne sont pas des tendres. Le capitaine Servant le regarda fixement, puis déclara, d'un ton où perçait une pointe de menace : Faites en sorte que ça n’arrive pas.                            

Gouderien

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2036. Chapitre 6 : Avant la mission (6).

Il rentra chez lui vers 18 heures. Après avoir examiné son courrier, - entre deux factures, il avait trouvé deux invitations au concert de Sophia Wenger du 15 août - il dîna d’une salade, puis continua son article sur Venise, dont il n’avait jusque-là rédigé que quelques lignes. Ghislaine avait l’intention de le publier dans le numéro du « Figaro Magazine » qui paraîtrait la semaine prochaine, il n’y avait donc pas d’urgence, mais il tenait à pouvoir lui présenter au moins un brouillon, quand il irait la voir le lendemain. Il écrivit presque une page entière, puis se coucha tôt.   Jeudi 14 août 2036. La première chose qu’il se dit en se réveillant fut : plus que quinze jours avant ce foutu circuit en Russie. Il faut croire qu’il vieillissait, car plus jeune, la perspective de tout voyage, qu’il soit professionnel ou d’agrément, l’enchantait. Il adorait les aéroports, leur atmosphère si particulière ; même les contrôles à l’embarquement, pourtant de plus en plus longs et minutieux depuis la crise du terrorisme, le réjouissaient, et il en subissait les formalités avec une patience qui était loin d’être partagée par tout le monde. Il aimait aussi les avions, et n’avait jamais éprouvé la moindre peur du transport aérien. D’ailleurs, pas grand-chose dans la vie ne lui faisait peur… Alors pourquoi la perspective de ce voyage en Russie lui pesait-elle tellement ? En y réfléchissant – et il ne faisait guère que ça depuis deux semaines – il avait fini par entrevoir, au moins partiellement, d’où provenait son malaise. Déjà, il ne voyait pas l’utilité de sa présence dans cette histoire. S’il s’agissait simplement de renforcer la couverture de Miss Wenger, presque n’importe qui aurait pu faire l’affaire. Et les brefs moments passés en compagnie de la jeune femme l’avaient convaincu qu’elle était tout à fait capable de se tirer d’affaire toute seule, dans à peu près n’importe quelle situation. Et puis cette diva, pianiste, chanteuse lyrique, espionne, maîtresse en arts martiaux, et maintenant docteur en physique nucléaire, c’était trop ! Too much ! D’un autre côté, pour mener à bien une mission exceptionnelle, il fallait un agent exceptionnel – et cela, nul doute qu’elle l’était. Mais cette fameuse mission ne lui disait rien qui vaille. Ils allaient devoir gagner Smolensk, dans le cadre de la tournée russe de Sophia Wenger, et là espérer que l’illustre professeur Diavol veuille bien apparaître, ce qu’il ferait certainement, en sa double qualité de mélomane et d’admirateur de la gent féminine. Sauf que – qu’est-ce qui se passerait s’il ne se montrait pas ? Les gens ne faisaient pas toujours ce qu’on attendait d’eux, il l’avait appris à la fois durant ses années dans les Forces spéciales, et ensuite, dans son métier de journaliste. Et bon, en admettant même que cette partie du plan se déroule sans faille, ensuite il allait falloir le trucider, ce brave Anatoli Visserianovitch Diavol. C’est là que les choses risquaient de se corser vraiment, et la mission de se transformer en voyage sans retour. Tuer Diavol, et ensuite persuader les Russes que c’était un malencontreux accident – un banal malaise cardiaque, comme cela peut arriver même à des hommes jeunes -, ça n’allait pas être du gâteau. Bien sûr, ce n’est pas le meurtre en lui-même, qui le gênait. Quand il était dans l’armée, il avait éliminé les gens qu’on lui désignait, au fusil ou à l’arme blanche, et il avait appris à ne pas se poser de questions. De même, durant son passage aux Services de renseignement, si on lui avait ordonné d’exécuter quelqu’un, il aurait obéi sans sourciller – d’ailleurs, ça avait failli se faire. Non, ce qui l’inquiétait, c’était le côté kamikaze de la chose. Quand on est jeune, on est assez bête et inconscient pour se croire immortel ; plus tard, quand on approche de la vieillesse, on peut avoir des raisons de ne plus tenir tellement à l’existence – mais au moins, on a vécu. Mais à son âge, il aimait la vie. Il était en forme, à sa connaissance il n’avait aucune maladie, il avait bien réussi dans son métier, et même si sa vie sentimentale avait connu des hauts et des bas, il avait une fille qu’il adorait, et qui le lui rendait bien. Et, célébrité aidant, il connaissait toujours un certain succès auprès des femmes. Il aimait cette vie. Son métier de journaliste le comblait, lui apportant à la fois une certaine sécurité, de l’argent, ce qu’il fallait d’aventure et même un aspect artistique. On disait que pour être heureux il ne fallait pas s’attacher, mais lui il était attaché à sa vie, à son appartement – qu’il avait acheté dix ans plus tôt à crédit avec ses droits d’auteur, et qu’il n’avait pas fini de payer -, à sa voiture, à ses livres, ceux qu’il avait écrits et surtout ceux qu’il écrirait, à son père et à sa grande maison en Dordogne. Quand il s’approchait de la fenêtre et qu’il regardait, par-delà les arbres du quai, la Seine et la rive opposée, il savait qu’il avait devant lui l’un des paysages urbains à la fois les plus beaux et les plus célèbres du monde. Allait-il vraiment devoir renoncer à tout ça ? Mais le pire, c’est que le colonel Geffrier, le commandant Trifaigne et les autres avaient tellement bien fait leur travail de motivation et lui avaient présenté l’enjeu de la mission sous un aspect tellement apocalyptique, qu’il était maintenant obligé d’y participer, sous peine de vivre le reste de sa vie dans l’angoisse permanente de la fin du monde. Évidemment, il y avait aussi l’hypothèse qu’on lui ait menti, et que les Services secrets français veuillent se débarrasser de Diavol pour une toute autre raison – parce qu’il était un sérieux concurrent dans la compétition mondiale pour la découverte de l’infiniment petit, par exemple. Mais ça ne fonctionnait pas comme ça. On ne tuait pas les savants simplement parce qu’ils étaient en avance dans tel ou tel domaine – sauf parfois en matière militaire, mais cela ne concernait pas les travaux de Diavol. D’ailleurs, pendant ses courtes vacances vénitiennes, Gérald avait emporté des magazines et quelques livres consacrés aux récentes découvertes en physique nucléaire ; c’était une lecture ardue, et il y avait des pages où il comprenait un mot sur deux. Mais de ce qu’il avait appris, il avait conclu que l’inquiétude concernant les travaux du savant russe n’était pas limitée aux Services secrets français ; bien au contraire, elle était largement partagée dans la communauté scientifique mondiale, et les belles paroles de Diavol et de ses collègues russes pour tenter de rassurer celle-ci n’avaient guère atteint leur but. Après avoir pris sa douche, il déjeuna, puis passa la matinée à écrire en écoutant de la musique. D’abord, il poursuivit son article sur Venise, puis il s’attela à cette fameuse biographie de Reinhold Glière qu’il était censé rédiger. Il s’interrompit vers la fin de la matinée, et alla déjeuner dans un restaurant grec de la rue de la Harpe. Il faisait toujours aussi chaud, mais il fallait bien qu’il mette le nez dehors. Il fit un grand détour pour rentrer chez lui, et comme il passait devant Notre-Dame, il rentra dans l’édifice. Il y avait beaucoup de monde : fidèles ou simples touristes qui, comme lui, venaient chercher un peu de fraîcheur sous les voutes monumentales de la cathédrale. Puis il longea les quais de la Seine, envahis par une foule avide de bains de soleil. Enfin il rentra chez lui… et avant toute autre chose prit une nouvelle douche et se désaltéra. Puis il se remit à écrire. Il s’interrompit vers 16 heures 30, satisfait de son travail. Son article sur Venise avançait bien, et sa biographie du musicien russe également. Il se fit un thé et mangea une glace, puis prit sa voiture pour aller voir Ghislaine. Le papier sur Venise lui plut, et les photos l’impressionnèrent, particulièrement celles qui montraient l’imposante machinerie destinée à préserver la Sérénissime des effets de la montée des eaux. Alors tu crois que c’est de l’argent gâché ? demanda-t-elle en montrant une série de clichés où l’on découvrait les pontons de « Mose » en train d’être gonflés. Et il est vrai qu’une fois cette opération terminée, ces structures dépassaient à peine le niveau de la mer. Il était évident que, par gros temps, les vagues devaient passer par-dessus. Je ne sais pas, dit-il. Je ne suis pas spécialiste. C’est ce que tu sembles sous-entendre dans ton article. C’est surtout ce que j’ai entendu là-bas. Les gens semblent très sceptiques, quant à l’efficacité de ce « barrage ». On dit que ce projet a été entrepris surtout dans le but de donner du travail aux entreprises de travaux publics locales. Et bien sûr de distribuer des enveloppes au passage aux hommes politiques. De grosses enveloppes. Tu sais bien qu’on ne peut pas écrire ça. D’autant plus que des sociétés françaises – ou leurs filiales, ce qui revient au même – ont participé à ce chantier. Oui, je sais. La devise de Ghislaine aurait pu être « pas de vagues », ce qui était plutôt ironique, étant donné le sujet de leur discussion. « Le Figaro » était un journal conservateur, protecteur de l’ordre établi – et « Le Figaro Magazine » avait toujours eu la réputation d’être encore plus à droite que le quotidien. Tu n’ignores pas qui est à l’origine de « Mose », déclara-t-il. Berlusconi ? Bien entendu. Tu sais que j’ai de la famille en Italie. Effectivement, il était au courant, même s’il ignorait à peu près tout de ses liens de parenté avec cette famille italienne. Ghislaine Durringer n’était pas du genre à s’épancher, même dans l’intimité. Il savait en tout cas qu’elle connaissait Venise au moins aussi bien que lui. Berlusconi, continua-t-elle a été l’un des plus grands prévaricateurs de l’histoire italienne. Mais il est mort maintenant. Pourquoi revenir là-dessus ? C’est toi qui vois. Et oui. C’est dommage, j’avais songé à un titre : « Mose » va-t-il sauver Venise des eaux ? » C’était, naturellement, une allusion transparente à Moïse. Je le garderai peut-être. Vérifie quand même avant si ça n’a pas déjà été fait. Bien sûr ! Par contre, le nouveau terminal des paquebots de croisière semble vraiment améliorer les choses. Eh bien tu vois, tout n’est pas si noir ! Naturellement, elle avait du travail à finir, et il patienta pendant une heure à son bureau, ce qui lui donna l’occasion de terminer son article. Et puis ils gagnèrent un très bon restaurant italien du quartier de l’Opéra. Ghislaine connaissait tellement bien les bonnes adresses du centre de Paris, qu’elle aurait pu écrire un guide gastronomique ! Entre deux bouchées d’une pizza « Quatre saisons », elle lui demanda : Cette chère mademoiselle Wenger donne un récital demain, au Palais des Congrès. Tu y vas ? Oui, elle m’a invité avec ma fille. Et toi ? Non. J’ai déjà assisté à l’un de ses concerts. Je reconnais qu’elle chante bien, et en plus c’est une virtuose du piano. Mais tu sais que je ne suis pas une mélomane, comme toi. Et c’était vrai. Il avait déjà essayé de l’initier aux plaisirs de la musique classique et de l’opéra, mais comme il s’était heurté à une indifférence polie, il n’avait pas insisté. C’est curieux, pour une Italienne. Tu devrais au moins apprécier le Bel canto. Oh, je ne suis pas vraiment d’origine italienne. Même si j’ai de la famille là-bas. Famille éloignée, je précise. Il sourit : Je sais. Je plaisantais. Ce soir-là, ils burent plus que de raison, et finalement, c’est dans la voiture de Gérald qu’ils gagnèrent Neuilly ; Olga conduisait. Quand ils furent arrivés, Ghislaine sortit une bouteille de vieil armagnac, histoire de parachever leur cuite. Mais il devait reconnaître qu’elle tenait remarquablement bien l’alcool. Quant à lui, son seuil de tolérance était assez élevé, et il était juste un peu joyeux. Bien sûr, tout cela se termina au lit. Ils firent l’amour, puis elle se leva, sans doute pour prendre une douche. En l’attendant, appuyé contre l’oreiller, il pensait à tout et à rien, c’est-à-dire surtout à ce foutu voyage en Russie. Quand elle revint, drapée dans un peignoir blanc, elle avait deux verres à la main. C’est quoi ? demanda-t-il en considérant le liquide ambré. Du cognac. Il faut bien changer, un peu. Elle s’assit à côté de lui sur le lit. Ils burent silencieusement. Et puis elle dit : Si je te proposais de m’épouser, qu’est-ce que tu dirais ? Il fut tellement surpris par la question, qu’il en avala de travers. Le liquide alcoolisé lui remonta dans le nez et les sinus, ce qui n’avait rien d’agréable. Charitablement, elle lui tapa dans le dos, tandis qu’il toussait à fendre l’âme. Excuse-moi, dit-il en reprenant son souffle. C’est ta réponse ? Il haussa les épaules : Bien sûr que non. Mais tu admettras qu’il y a de quoi être surpris. Elle ouvrit le tiroir d’une table de nuit, et en sortit un paquet de cigarettes entamé et un briquet argenté. Ça te dérange si je fume ? La question était de pure forme, car elle avait déjà allumé la cigarette. Je demande un joker, dit-il, ce qui la fit rire. Je n’exige pas une réponse immédiate, ajouta-t-elle au bout d’un instant. Je sais que je suis plus âgée que toi, et circonstance aggravante je suis ta supérieure hiérarchique. En général les hommes n’aiment pas trop ce genre de situation. Il demeura un long moment silencieux. Il songeait que, si elle avait puisé dans l’alcool le courage de lui poser cette question, qu’elle avait en tête peut-être déjà depuis un certain temps, quant à lui cette demande en mariage inattendue l’avait instantanément dégrisé. Puis finalement, il dit : Le problème n’est pas là. Où est-il, dans ce cas ? Où est le problème ? Je ne peux pas te le dire. Soudain il songea que les mecs des Services de renseignement étaient peut-être en train de les écouter, en ce moment. Ils devaient bien rigoler. Il y a encore du cognac ? demanda-t-il. Dans la cuisine. Je reviens. Tu veux un autre verre ? Non merci. J’ai ma dose pour ce soir. Il se leva, et, pieds nus, gagna la cuisine. Il trouva la bouteille de Fine Napoléon dans le bar, et s’en servit une bonne rasade. Il en profita pour ramasser une poignée de cacahuettes et de noix de cajou salées. Il mit à profit ce bref intermède pour réfléchir à toute allure. Il connaissait les femmes. Même si elle était à moitié bourrée, Ghislaine était très certainement sincère, et il lui fallait une réponse, et tout de suite. Il allait lui en donner une, parce que ce n’était pas le moment de discuter, surtout avec les gars de la DGSE sans doute en train de se poiler en les écoutant. Il revint dans la chambre, le cognac dans une main et les amuse-gueule dans l’autre. J’ai réfléchi, annonça-t-il en s’asseyant à côté d’elle. Ah ? Et puis-je connaître le résultat de tes cogitations ? C’est un oui de principe. Pourquoi « de principe » ? dit-elle d’un air étonné. Pour des raisons que je ne peux pas t’expliquer pour le moment. Mais tu auras la réponse définitive après mon voyage en Russie. Ça ne fait pas trop longtemps à attendre ! Effectivement. Elle réfléchit un instant, puis dit : Ça me va. Comme je t’ai dit, je suis une personne civilisée, je ne veux pas t’obliger à signer ta condamnation à mort immédiatement ! Elle avait voulu plaisanter, mais bizarrement il n’apprécia pas du tout son humour. Elle dut s’en rendre compte, car elle ajouta en l’embrassant : Je blaguais !      

Gouderien

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2036. Chapitre 6 : Avant la mission (5).

Vendredi 8 août 2036. Gérald finit par aller se coucher et s’endormir. Après une trop courte nuit, il fut tiré du lit à 7 heures par la musique de son implant, qui faisait aussi office de réveille-matin. Après avoir pris sa douche et s’être rasé, il alla déjeuner. A 8 heures, comme promis, il réveilla sa fille. Déjà ? dit-elle en s’étirant. Et oui ! C’est le jour des vacances. Petites vacances ! Oui, ben c’est toujours ça. Tu as préparé ta valise ? Oui chef ! Pas de problème chef ! Parfait. Tu as juste le temps de prendre ta douche et de déjeuner. Dans une heure, on y va. OK. Après avoir embrassé le père Jacquet, ils partirent pour l’aéroport de Toulouse-Blagnac à 9 heures. En début d’après-midi, leur avion s’envola pour l’Italie. Ils arrivèrent à Padoue vers 17 heures, et gagnèrent leur hôtel. Agnès avait bien râlé un peu quand elle avait appris qu’elle allait devoir partager la même chambre que son père, mais son enlèvement était encore tout récent, et il n’avait pas voulu prendre le moindre risque – d’autant que les chambres étaient hors de prix. Naturellement, ils disposaient de lits séparés. Il faisait plutôt moins chaud qu’à Paris, ce qui était bien agréable. Ces journées italiennes en compagnie de sa fille lui laissèrent une impression bizarre, comme si elles n’avaient été qu’une sorte de rêve. En d’autres temps, il aurait profité pleinement de ces vacances avec Agnès. Mais la perspective de son périple russe gâchait tout. Avec chaque jour qui passait, il sentait l’angoisse monter en lui, et il devait faire un effort considérable pour paraître enjoué et insouciant. Et sa fille, qui était loin d’être une idiote, s’en rendait bien compte. Pour se changer les idées, il loua un hors-bord (il avait passé le permis bateau des années auparavant), et ils sillonnèrent en tous sens la lagune de Venise et la mer au-delà, ce qui leur permit d’approcher de près les gigantesques travaux qui avaient été entrepris pour tenter de protéger la cité des Doges de la montée des océans. Après des années de discussions et de fausses solutions, un terminal pour les paquebots avait enfin été construit à l’entrée de la lagune, ce qui devait mettre fin à l’un des pires dangers qui menaçait le site. Depuis maintenant de nombreuses années, la cité était menacée par des inondations (appelées « Acqua alta”, “ hautes eaux"), qui dépassaient de plusieurs centimètres le niveau des quais, à la suite de certaines marées. Dans beaucoup de vieilles maisons, les anciens escaliers de service utilisés pour décharger les marchandises étaient maintenant inondés, rendant les rez-de-chaussée inhabitables. Les études indiquaient que la cité continuait à « couler », au rythme relativement lent de 1 à 2 mm par an. En conséquence, l’état d’alerte avait été annulé. En mai 2003, le Premier ministre italien Silvio Berlusconi avait lancé le projet « MOSE » (“Modulo Sperimentale Elettromeccanico”), un modèle expérimental destiné à évaluer la performance de portes flottantes gonflables ; l’idée était de construire une série de 78 “pontons” fixés au fond de la mer, à trois endroits stratégiques correspondant aux entrées du lagon. Quand une marée dépassant 110 centimètres serait annoncée, on remplirait les pontons d’air, ce qui les amènerait à flotter et à bloquer les flots venant de la mer Adriatique. La fin des travaux était prévue pour 2018. Le succès du projet n’était pas garanti, mais son coût serait de toute façon faramineux. Prévu au départ pour coûter 800 millions d’euros, son véritable prix de revient atteignit finalement plus de 10 fois cette somme – dont 2 milliards d’euros perdus en raison de la corruption. Avant même l’achèvement de cette entreprise pharaonique, beaucoup de gens s’interrogeaient sur sa raison d’être. Effectivement, quand « Mose » fut terminé, on s’aperçut rapidement que ce « barrage gonflable » n’était qu’une ligne Maginot de pacotille, impuissante à arrêter les eaux de la mer Adriatique – d’autant plus impuissante qu’on attendait en général le dernier moment pour gonfler les pontons, en raison de l’influence du lobby des paquebot de croisière, qui tenait évidemment à ce que ses navires puissent passer. Assez vite, se rendant compte que « Mose » ne suffirait pas, on commença à envisager un « super-Mose », encore plus coûteux – malgré les protestations des véritables défenseurs de l’environnement, qui pensaient qu’on s’attaquait au problème par le mauvais bout. Si, en dépit de tout l’argent qu’il avait coûté, « Mose » n’avait pas tenu toutes ses promesses – ce que ses détracteurs prévoyaient depuis le début – c’était en effet pour plusieurs raisons, dont la première était que la montée du niveau des mers entraînée par le réchauffement climatique avait été à la fois plus rapide et plus forte que prévu. Mais d’autres facteurs jouaient, certains fort anciens et liés à la nature même du site que, vers la fin de l’Empire romain, on avait choisi pour construire la cité. Il y avait aussi, bien entendu, le problème du tourisme. Venise n’était pas victime que du réchauffement climatique. Elle subissait aussi les effets pervers de la mondialisation, qui avait entraîné un développement effréné du tourisme de masse, et particulièrement des croisières, tandis que des politiciens ultra-libéraux, incompétents et corrompus, faisaient de leur mieux pour entraver les efforts des pouvoirs publics en faveur de la sauvegarde de l’environnement.             Venise ne pouvait guère se passer de la mane touristique et des très nombreux emplois liés à cette activité. Pendant des décennies, on avait sacrifié les problèmes environnementaux, devant la nécessité d’accueillir les grands paquebots de croisière, qui faisaient découvrir à leurs clients émerveillés les splendeurs de la Méditerranée, dont la Sérénissime était l’un des plus beaux fleurons. Pour eux on avait construit, à l'ouest du centre historique, près du quartier populaire de Santa Croce, un vaste port, capable de recevoir les plus impressionnants bâtiments d'une flotte mondiale de croisière dont l'importance croissait d'année en année. Mais cette époque était révolue. En 2013, on avait interdit aux navires de plus de 40.000 tonnes d’entrer dans le canal de Guidecca et le bassin de Saint-Marc. En janvier suivant, une cour de justice locale avait abrogé le décret, mais plusieurs compagnies de croisièristes avaient indiqué qu’elles continueraient de le respecter, jusqu’à ce qu’une solution à long terme pour la protection de Venise soit trouvée. Par exemple, « P&O Cruises” retira Venise de ses programme d’été, tandis que “Holland America” déplaçait un de ses navires de la Méditerranée vers l’Alaska, et que “Cunard”, dès 2017 et 2018, commençait à réduire le nombre d’escales de ses paquebots. Le résultat – qui était loin de faire plaisir à tout le monde – fut que les autorités portuaires estimèrent à 11,4 % la diminution du nombre des bateaux de croisière faisant escale à Venise en 2017 par rapport à 2016. Ce qui entraîna naturellement une chute parallèle des rentrées d’argent. La ville prit aussi d’autres mesures, par exemple l’interdiction des valises à roulettes. En plus d’accélérer l’érosion des fondations de la vieille cité et de polluer la lagune, les paquebots de croisière déversaient sur la cité des Doges un nombre excessif de touristes, à tel point que durant la période estivale, la place Saint-Marc et les autres sites populaires étaient envahis d’une telle foule de voyageurs venus des quatre coins du monde que c’est à peine si on pouvait encore se déplacer. La municipalité de Venise voyait d’un œil de plus en plus critique ces hordes internationales de croisiéristes, qui ne quittaient leurs bateaux le matin que pour y retourner en fin d’après-midi, apportant finalement peu de choses à l’économie de la ville en comparaison des nuisances qu’elles généraient. Ayant échoué en 2013 à bannir les gros paquebots du canal Giudecca, la municipalité de Venise tenta une nouvelle stratégie à la mi-2017. Cette fois, on interdit la création de tout hôtel nouveau. Il y avait déjà 24.000 chambres d’hôtel dans la cité. L’interdiction ne concernait pas les locations à court terme dans le centre historique, ce qui entraîna une hausse des loyers pour les véritables habitants de Venise. La municipalité avait déjà interdit l’installation de fast-foods, afin de préserver le caractère authentique du site. C’était une autre raison pour geler le nombre d’hôtels. Cela dit, moins de la moitié des millions de touristes qui visitaient la ville chaque année passaient la nuit sur place. En 2014, les Nations Unies avertirent la municipalité que Venise pourrait être placée sur la liste de l’UNESCO des sites culturels mondiaux en danger, à moins que les paquebots de croisière ne soient exclus des canaux proches du centre historique. Quelques Vénitiens plaidaient pour l’adoption de mesures plus agressives afin de diminuer le nombre des passagers des navires de croisière qui débarquaient à Venise, nombre qui, dans les périodes de pointe, pouvait atteindre 30.000 par jour. D’autres, au contraire, concentraient leurs effort sur la promotion d’une manière plus responsable de découvrir la ville. Un référendum non-officiel se déroula en juin 2017, sur la question de savoir s’il fallait bannir les gros paquebots. 18.000 personnes votèrent, dans les 60 bureaux prévus à cet effet, et sur ce nombre 17.874 choisirent de favoriser l’exclusion des navires de la lagune. Sur une population totale estimée à environ 50.000 personnes, c’était un chiffre important. Les organisateurs du référendum proposèrent un plan prévoyant la construction d’un terminal pour les navires de croisière, à l’une des trois entrées de la lagune de Venise. Les passagers seraient transférés à bord de petites navettes, pour gagner le centre historique. En novembre 2017, un comité officiel réalisa un plan spécifique pour garder les grands navires de croisière en dehors de la place Saint-Marc et de l’entrée du Grand Canal. Les paquebots de plus de 55.000 tonnes devraient suivre un trajet particulier en suivant un autre canal, afin de rejoindre un nouveau port de passager qui serait construit à Marghera, un secteur industriel continental qui possédait déjà des infrastructures pour accueillir les navires de commerce. Les travaux devaient durer quatre ans, mais le groupe « No Grandi Navi » (Pas de grands navires) prévoyait à juste titre qu’ils prendraient bien plus de temps, et qu’en plus ils ne diminueraient pas le niveau de pollution causé par les paquebots – sans compter que 55.000 tonnes, c’est déjà beaucoup. Quand finalement le port de Marghera fut achevé, deux ans après l’échéance prévue, on ne tarda pas à se rendre compte qu’il n’apportait absolument pas une réponse au problème, parce que les grands navires de croisières continuaient à parcourir la lagune, avec tous les inconvénients qui en résultaient. En 2025, on finit par se rendre à l’évidence, et on décida de construire un autre port pour les passagers, cette fois à l’entrée de la lagune. On avait encore perdu 8 ans, et les sommes colossales investies dans la construction du port inutile de Marghera auraient pu trouver un meilleure utilisation. L’État italien, qui avait quitté une Europe unie largement dominée par l’Allemagne, était à présent beaucoup plus libre de ses actes, et il participa largement au financement de ce projet. En 2036 ce nouveau terminal était tout juste achevé, et il était encore trop tôt pour déterminer s’il permettrait enfin de sauvegarder le site de Venise, mais l’époque où les monstres des mers parcouraient la lagune en tout sens était enfin terminée. La prochaine étape consisterait à revoir le trajet des navires de commerce, qui, eux, continuaient à traverser la lagune afin de gagner le port de Marghera.   A part ça, Venise était toujours Venise, et les grands efforts de la municipalité en vue de diminuer la foule des touristes qui envahissait, pendant une bonne partie de l’année, la cité des Doges, n’avaient pas encore produit beaucoup d’effet. Si, cette année, il y avait un peu moins de monde que d'habitude, c'était plutôt en raison des graves événements qui secouaient la Chine et les États-Unis. Mais les Américains, bien que moins nombreux, étaient toujours là, et les Chinois étaient remplacés par les Russes, les Turcs et les habitants du Golfe. Gérald et sa fille visitèrent les grands sites historiques (le palais des Doges, la basilique Saint-Marc, le pont des Soupirs, le théâtre de la Fenice, le palais Vendramin Calergi où Wagner était mort, l’île de Murano), burent un cappucino (hors de prix) dans un café de la place Saint-Marc, dévorèrent des pizzas (ruineuses) dans les restaurants locaux, mais, grâce au hors-bord loué par le journaliste, ils ne tardèrent pas à sortir des sentiers battus pour aller découvrir des endroits moins courus, en particulier les nombreuses petites îles qui parsèment la lagune, et dont certaines sont totalement ignorées des touristes. En fait le plus grand plaisir était d’arrêter le bateau au milieu de la lagune, par exemple entre les îles de San Clemente et de La Grazia, et de bronzer devant ce paysage sublime, sous le soleil torride de ce mois d’août vénitien, une boisson fraîche ou une glace à la main. Maintenant que les paquebots de plus de 30.000 tonnes avaient déserté la lagune, celle-ci était redevenue un endroit beaucoup plus paisible, même s’il fallait compter évidemment avec les navires plus petits, sans oublier le ballet incessant des navettes qui conduisaient les touristes jusqu’au centre historique et aussi le trafic des cargos, porte-containers, pétroliers ou méthaniers qui continuaient imperturbablement à se diriger vers le port de Marghera ou en sortaient.   Quand, le 13 août au matin, arriva le moment de rendre la chambre d’hôtel et de reprendre l’avion pour Paris, Gérald se dit qu’il avait été idiot, et qu’il aurait dû réserver pour deux fois plus longtemps. Malheureusement, il ne pouvait pas faire n’importe quoi, et il fallait bien qu’il ramène Agnès chez sa mère. Celle-ci avait déjà menacé de faire supprimer son droit de visite, et il savait hélas que ce n’étaient pas des paroles en l’air. Il pouvait toujours se dire que dans quelques années, Agnès serait majeure et qu’alors elle serait libre de faire ce qu’elle voudrait, mais à ce moment, elle n’aurait peut-être plus trop envie de partir en vacances avec son père. Et de toute façon, avec la perspective de ce maudit voyage en Russie qui l’attendait à partir du 29 août, il hésitait à faire des projets à long terme.   Mercredi 13 août 2036. A bord de l’Airbus qui les ramenait en France, Gérald inspectait sur son portable les centaines de photos qu’il avait prises durant le voyage, en se demandant lesquelles Ghislaine choisirait afin d’illustrer l’article… qu’il avait à peine commencé. Bien entendu, il allait lui proposer une sélection des meilleurs clichés – enfin, de ceux qu’il jugeait les meilleurs -, mais dans ce domaine comme dans pas mal d’autres, c’est à elle que revenait le dernier mot. Tout à coup il réalisa que dans deux jours aurait lieu le concert de Sophia Wenger, qu’elle les avait invités, lui et sa fille, et qu’il n’en avait même pas parlé à Agnès. Bien sûr, elle avait refusé d’assister au concert que la diva avait donné à Toulouse, mais depuis, peut-être avait-elle eu le temps de changer d’avis à ce sujet. Assise à ses côtés, Agnès était plongée dans « Facebook ». Elle aussi avait pris des tas de photos, et elle était en train de choisir celles qu’elle allait publier sur sa page personnelle. Dis-donc, commença-t-il. Oui ? Dans deux jours, Sophia Wenger doit donner un concert à Paris, au palais des Congrès. Elle nous a invités. Ça te dirait de venir ? Elle parut réfléchir. Pourquoi pas ? dit-elle finalement. OK. Alors on ira. Si ta mère est d’accord, bien entendu. Ma mère, j’en fais mon affaire. Il faillit lui demander si elle avait changé d’idée à propos de la pianiste, mais finalement il s’en abstint, déjà trop content qu’elle veuille bien l’accompagner à ce concert. Bien plus tard, elle lui avoua que si elle avait accepté de venir, ce n’était pas du tout en raison de son intérêt pour Sophia Wenger, mais simplement pour être encore un moment avec lui, parce qu’elle aussi, l’idée de son voyage en Russie l’inquiétait. Ils atterrirent à Paris dans l’après-midi. La capitale ployait toujours sous la canicule, et les gens qu’on croisait avaient l’air épuisés. Il récupéra sa voiture, et reconduisit Agnès au Veyzinet. Isabelle les accueillit froidement - le dentiste, qui travaillait dans son cabinet, n'était pas là -, mais Gérald s’était attendu à pire. Elle lui proposa même un café, mais il préféra une boisson fraîche. Alors ces vacances, demanda-t-elle, c’était bien ? Parfait, mais trop court, dit Agnès. Sa mère fit la grimace, mais ne releva pas. Gérald jugea que c’était le bon moment pour évoquer le concert de vendredi. C’est quel genre de concert ? demanda Isabelle. C’est un récital de Sophia Wenger. Piano et chant. Sophia Wenger ? C’est bien la femme… Qui a libéré Agnès, oui. Pas de problème. Ça doit être quelqu’un de bien. Sur le coup, il fut un peu surpris qu’Isabelle accepte aussi facilement. Mais il est vrai qu’une Corse ne pouvait guère être choquée par le principe de la justice expéditive, tel que l’avait appliqué la diva britannique. Comme le récital commençait à 20 heures, il promit de venir chercher Agnès vers 17 h 30. Il embrassa sa fille, salua son ex-épouse et rentra chez lui. En chemin, il téléphona à Ghislaine et la prévint qu’il n'irait la voir que le lendemain, car ce soir il était exténué.  

Gouderien

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2036. Chapitre 6. Avant la mission (4).

Il suivit Ghislaine dans son bureau. Tu as faim ? demanda-t-elle. Quelle question ! J’ai réservé dans un restaurant mexicain. Il faut bien varier les plaisirs… Du moment qu’il est climatisé…   Un peu plus tard, tandis qu’ils mangeaient des enchiladas en buvant un cabernet-sauvignon mexicain, au milieu d’un décor latino-américain assez bien reconstitué, ils en vinrent à évoquer, une fois de plus, la canicule qui sévissait sur le pays. Le gouvernement nous engage à répéter les mesures de précaution élémentaires à prendre contre la chaleur, dit Ghislaine, et en même temps il nous pousse à minimiser le nombre de victimes. On se croirait revenus en 2003. En 2003 je n’étais qu’un ado, dit Gérald. En plus j’ai passé l’été à la campagne avec mon père, donc je n’ai pas trop souffert de la chaleur. Et il y a eu tellement d’autres étés caniculaires depuis… Celui-là fut le premier, et l’un des pires. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à réaliser que la grosse chaleur pouvait tuer. Au bout d’un moment, comme il était moins bavard que d’habitude et que la conversation commençait à s’étioler, elle remarqua : Dis-donc, j’ai l’impression que je fais les demandes et les réponses. Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne va pas ? Si, ça allait, sauf qu’il avait toujours parlé franchement avec sa rédactrice en chef, qui était aussi son amante, et qu’il se rendait compte maintenant qu’il ne pouvait plus le faire, parce que toute leur conversation était sans doute écoutée par des oreilles indiscrètes, et à tout le moins enregistrée. Excuse-moi, dit-il. Je me sens fatigué. Ça doit être le contrecoup de la chaleur. Tu pars en Dordogne demain ? Oui. Et après, direction l’Italie. En fait, je me serais bien contenté de me reposer à la campagne. Ce voyage, c’est surtout pour ma fille. Je sais que tu es en vacances, mais pendant que tu seras à Venise, ça ne t’ennuierait pas de faire un petit article sur l’état actuel de la cité ? Les efforts qu’ils font pour se protéger de la mer, la sauvegarde des monuments, enfin tu vois le genre. Tout à fait. Depuis des décennies, la situation périlleuse de la cité des doges, face à la montée du niveau des eaux, au changement climatique, à la pollution, à l’invasion touristique etc., et les travaux pharaoniques entrepris pour sauver la ville, constituaient un « marronnier » classique des mois d’été. Cette année, apparemment, ce serait lui qui s’y collerait. Mais ça ne le dérangeait pas trop : il avait l’habitude. Avec quelques photos, ça serait parfait, ajouta-t-elle. Évidemment. C’est comme si c’était fait. Merci. Puis, comme il fallait s’y attendre, elle l’interrogea à propos de son prochain voyage en Russie, et il lui raconta ce qu’il savait – sans lui préciser, naturellement, que la tournée triomphale de Miss Wenger connaîtrait une fin inattendue à Smolensk… Mais Ghislaine était une fine mouche, et elle sentait qu’il y avait quelque chose de pas très clair dans cette histoire. J’ai l’impression que ça ne t’inspire pas un grand enthousiasme, cette tournée, observa-t-elle tandis qu’ils attendaient les desserts. Il ne chercha même pas à nier : Ça se voit tant que ça ? Oh oui. Je ne sais pas. Je suppose qu’il n’y a pas d’atomes crochus entre cette Mademoiselle Wenger et moi. Pourtant, à en croire certains de nos collègues, vous seriez du dernier bien ! Bullshit ! Tant mieux. Pourquoi tant mieux ? Tant mieux pour moi, dit-elle en éclatant de rire, dévoilant des dents dont la blancheur perpétuellement éclatante devait lui coûter une fortune. Il sourit. Elle avait raison. Ils mangèrent un sorbet, puis finirent le repas au champagne. Ensuite, ils gagnèrent son appartement de Neuilly, où elle démontra assez de talent au lit pour lui faire oublier momentanément ses problèmes.   Jeudi 7 août 2036. Ghislaine réveilla Gérald à 7 heures du matin. Après une douche et un solide petit-déjeuner, ils gagnèrent le centre de Paris, où elle le laissa devant l’immeuble du « Figaro », non sans lui avoir fait promettre de venir la voir dès son retour d’Italie. Il rentra chez lui, prit une nouvelle douche et se changea – avec cette canicule, on transpirait beaucoup, et les vêtements étaient vite sales, même si ces dernières années on avait inventé et mis dans le commerce des tissus « intelligents », capables d’aider le corps à réguler sa transpiration. Puis il fit sa valise, avant de reprendre la route en direction de Chennevières. Il s’arrêta à Bourges pour déjeuner, et retourna dans le même restaurant où il avait mangé avec Sophia et son assistante lors de son voyage de retour à Paris, quelques jours plus tôt. Il sortait de l’établissement, quand la sonnerie musicale de son implant se fit entendre dans sa tête. Lassé des Beatles et de leur « Bois norvégien », il avait profité du changement d’implant pour faire remplacer « Norvegian Wood » par un morceau classique : un extrait instrumental de la « Passion selon Saint-Mathieu », de Jean-Sébastien Bach. Nul doute qu’à la longue cette musique paisible lui deviendrait aussi odieuse que les notes du sitar de George Harrison, mais en attendant ce changement était le bienvenu. Justement, c’était Miss Wenger, qui venait prendre de ses nouvelles. Comment allez-vous, cher ami, depuis notre dernière rencontre ? demanda-t-elle. Très bien, et vous ? Ça va. Vous êtes où ? A Bourges. Je sors justement du restaurant où nous avions déjeuné l’autre jour. Qu’est-ce que vous faites à Bourges ? Eh bien, je redescends à Chennevières. Oh, c’est dommage. Moi qui voulais vous inviter à manger… Ce sera pour la semaine prochaine, j’en ai peur. Ce n’est pas grave. Si vous êtes à Paris le 15 août, je vous invite à mon concert, avec votre charmante fille. Il songea en lui-même qu’il aurait l’occasion, pendant leur séjour en Russie, de profiter jusqu’à la satiété des talents musicaux de sa coéquipière, mais bien sûr il garda cette réflexion pour lui, d’autant que cela intéresserait sans doute Agnès – à condition encore que sa mère l’autorise à assister à ce concert, étant donné qu’au retour de Venise, il faudrait bien qu’il rende la jeune fille à son ex-épouse. Je ne sais comment vous remercier, dit-il. Vous êtes très gentille. Oh, c’est tout naturel. Il y eut un instant de silence, puis elle ajouta : J’espère que vous êtes content de partir en Russie avec moi ? Il aurait été encore plus content, si ce voyage n’avait pas servi en réalité de couverture à une mission d’assassinat. Mais ça, naturellement, il ne pouvait pas le dire – d’autant que leur conversation était très probablement écoutée. Je suis absolument ravi, dit-il de son ton le plus convaincu. Je voudrais déjà y être. Moi aussi ! renchérit-elle. La Russie est un tellement beau pays. Tellement romantique ! Et les Russes sont un tel peuple d’artistes ! J’ai beaucoup de fans, là-bas. Il se demanda un instant si elle était sincère et idiote – ce qui paraissait peu probable – ou si elle se foutait de lui. En tous cas, si leur mission réussissait, elle aurait nettement moins d’admirateurs russes d’ici quelques semaines… Je n’en doute pas ! dit-il sans se mouiller. Changeant de sujet, il ajouta : Vous ne souffrez pas trop de la chaleur ? Pour une Anglaise comme vous, ça doit être pénible. Non, ça va. Mais vous savez, il fait à peu près aussi chaud chez moi, en ce moment. C’est vrai ? J’ai du mal à le croire. Je vous assure ! Bon, je ne veux pas vous déranger plus longtemps. Mais vous ne me dérangez pas. Vous êtes adorable. Bye. A bientôt ! Bye ! Elle raccrocha. Suant à grosses gouttes en raison du soleil brûlant, il gagna sa voiture et reprit la route du sud. Il arriva à Chennevières dans la soirée.   Son père et sa fille l’attendaient devant le portail. Agnès avait l’air radieuse, elle avait pris des couleurs depuis la dernière fois qu’il l’avait vue. La joie des retrouvailles et la lumière pâlissante du crépuscule ne l’empêchèrent pas de remarquer le pansement qu’il portait toujours au-dessus de l’oreille gauche. Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? demanda-t-elle. Tu es tombé ? Il n’allait pas servir à sa fille l’histoire du furoncle qu’il avait racontée à Ghislaine, et qui l’avait d’ailleurs laissée sceptique. Le mieux était encore de dire au moins une partie de la vérité. J’ai fait changer mon implant, expliqua-t-il. Il commençait à déconner, et ma rédactrice en chef à tenu à ce que je le fasse remplacer avant mon voyage en Russie. Je croyais que tu voulais t’en débarrasser ? intervint son père. Oui, c’est vrai, renchérit Agnès. Je t’ai entendu le dire plusieurs fois. On ne fait pas toujours ce qu’on veut, dans la vie. Ça fait mal ? Non, ça va mieux. Le pire est passé. Et moi ? Quand est-ce que j’aurai mon implant ? Et vlan ! Il n’en revenait pas de la façon dont il s’était piégé lui-même. On verra ça quand je reviendrai de Russie, répondit-il. Il faudra d’abord que j’en parle à ta mère. Elle poussa un soupir : Si je comprends bien, c’est pas encore pour demain. Tu connais le proverbe : tout vient à point à qui sait attendre… Mouais. La nuit tombait. Les chauves-souris sortaient de leurs cachettes, et se mettaient en chasse des nombreux insectes qui voletaient dans l’air nocturne. Après avoir garé sa voiture dans le parc, il rejoignit les autres dans la grande maison. Malgré l’épaisseur des murs, là aussi la chaleur avait fini par s’installer. Gérald fit honneur au dîner qu’on avait préparé spécialement pour lui, même s’il trouva cette nourriture un peu lourde pour la saison, avec un potage campagnard suivi d’un cassoulet à la graisse d’oie. Alors tu as réservé pour l’Italie, papa ? interrogea sa fille. Et oui. On part demain matin. Déjà ? dit Philippe Jacquet en ronchonnant. Je vais m’ennuyer, quand vous serez partis. Ma petite fille unique et préférée va me manquer. T'en fais pas grand-père, je reviendrai te voir, dit Agnès. Ouais, quand ta maman t’autorisera. Et je crains bien que ce ne soit pas pour tout de suite. Je l’ai eue au téléphone, elle a menacé d’envoyer les gendarmes pour aller rechercher sa fille. Les gendarmes ? s’étonna Gérald. Je croyais qu’elle était fâchée avec la police. Apparemment elle a fait la paix avec eux. Mais pas avec toi. Après le repas, il monta dans sa chambre. Agnès ne tarda à l’y rejoindre. Avant même qu’elle ait pu dire quoi que ce soit, il posa son doigt sur ses lèvres pour lui imposer le silence. Il avait prévu le coup. Sur un papier, il nota : « Ne me pose aucune question à propos de tu sais quoi. Je pense qu’on nous écoute. » Il lui montra la feuille, puis désigna son oreille gauche. Elle hocha la tête en signe d’acquiescement. D’accord d’accord, dit-elle. Elle lui emprunta la feuille et le stylo, et nota : « Le voyage en Russie, c’est une mission ? » Par la même méthode, il répondit : « Oui. Mais je ne peux rien te dire à ce sujet. » Elle nota : « J’espère que tout se passera bien », à quoi il rétorqua : « Moi aussi ! » Je voulais te demander à quelle heure nous nous levons demain matin, dit-elle d’une voix haute et claire. A 8 heures du matin, répondit-il. Mais ne t’en fais pas, je te réveillerai. D’accord. Alors bonsoir. Bonne nuit ! Il l’embrassa, et elle gagna sa propre chambre. Il prit la feuille de papier dont il venait de se servir, et la déchira en tout petits morceaux, avant de la jeter à la poubelle. Il n’avait pas sommeil ; d’ailleurs, il faisait trop chaud. Il prit une douche, se sécha, puis redescendit à la cuisine. Il savait qu’il y trouverait son père. Ça va ? demanda-t-il. Toujours insomniaque ? Ouais, dit le vieil homme, et la chaleur n’aide pas à dormir. Tu veux une bière ? C’est pas de refus. Philippe Jacquet sortit deux canettes de Heineken du frigo et en tendit une à son fils, tandis qu’il ouvrait l’autre pour lui-même. Ils s’assirent l’un à côté de l’autre sur un banc de bois, devant la grande table de la cuisine. Ça s’est bien passé, avec Agnès ? demanda Gérald. Oui oui. Aucun problème. Vous vous entendez bien ? Comme tu le vois. Le seul truc qui m’énerve chez elle, c’est qu’elle passe son temps sur son portable, soit au téléphone, soit sur les réseaux sociaux. Que veux-tu, c’est une ado. Mais à côté de ça, elle a des côtés marrants. Un matin que j’étais à mon atelier, elle est venue me voir et m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai expliqué, et je lui ai montré comment on travaillait le métal. Elle a passé deux heures à découper de la tôle avec un chalumeau, ça avait l’air de bien lui plaire. Ouais, c’est une gamine attachante. Dis donc, dit le vieillard en changeant de sujet, qu’est-ce que tu vas aller faire, en Russie ? J’accompagne Sophia Wenger, celle qui a sauvé Agnès. Oui, je sais qui c’est. Mais pour quoi faire ? Mon métier de journaliste, tiens ! Le vieil homme le fixa d’un œil inquisiteur : C’est tout ? Pourquoi ? Comme ça. Je me posais la question. Gérald but une longue gorgée de bière bien fraîche, en se demandant si par hasard sa fille ne s’était pas montrée trop bavarde…

Gouderien

Gouderien

 

2036. Chapitre Six : Avant la mission (3).

Quand il sortit de la douche, il remarqua que le temps était en train de changer. Le ciel se couvrait progressivement de lourds nuages sombres. Un orage se préparait ; il éclata une demi-heure plus tard, avec une violence inattendue. Des trombes d’eau s’abattirent, tandis que le tonnerre grondait. La foudre tomba plusieurs fois, pas très loin à en juger par le fracas qui accompagnait les éclairs. Si au moins ça pouvait rafraîchir l’atmosphère ! Il faisait tellement sombre, qu’il fut obligé d’allumer la lumière. Il ouvrit son ordinateur, avec l’idée de commencer à préparer le voyage à Venise, mais, après un coup de tonnerre plus violent que les autres, il le referma et sortit d’un tiroir un portable qui fonctionnait sur pile. C’était une bonne idée : quelques minutes après, la lampe qui éclairait son bureau s’éteignit : la foudre avait dû frapper un transformateur ou une autre installation électrique. Il explora les sites pour trouver une chambre d’hôtel à Venise ; au mois d’août, c’était un peu une gageure. Mais la chance était avec lui, et il finit par en trouver une à Padoue, qui n’était qu’à quelques kilomètres de la Sérénissime. Il réserva pour cinq nuits, du 8 au 13 août. Il acheta aussi les billets d’avion, avec départ par Toulouse et retour à Paris. Il avait d’abord songé à effectuer le trajet jusqu’en Italie en voiture, mais cela aurait un trop long voyage pour un si bref séjour. Au bout d’une heure, le courant n’était toujours pas revenu. Il faisait de plus en plus sombre dans l’appartement, et surtout, puisque la climatisation ne fonctionnait plus, il commençait à faire très chaud. Entre-temps l’orage avait pris fin. Il ouvrit la fenêtre, mais la referma rapidement : la pluie n’avait guère fait baisser la température, et il régnait à l’extérieur une chaleur d’étuve. Enfin le courant revint. Depuis qu’on avait arrêté les centrales atomiques, la fourniture d’électricité était sujette à ce genre de défaillances, parce qu’EDF, obnubilée par sa passion du nucléaire, avait pendant des décennies grossièrement négligé les énergies renouvelables. Le soir était venu. Heureusement son frigo possédait une batterie intégrée, et il n’avait pas souffert de la coupure électrique. Il se prépara un repas rapide, et n’oublia pas de prendre son cachet. Il avait moins mal à la tête, mais c’était peut-être surtout parce qu’il avait fini par s’habituer à la douleur. Par contre cette histoire d’implant l’énervait énormément, et il en allait de même de la mission elle-même. Quelle folie d’avoir accepté ! Certes, on l’avait mis dans l’ambiance, et on avait tout fait pour qu’il se sente obligé de dire oui. Mais il ne se savait pas si influençable. Et maintenant, il était bien tard pour reculer. Après le dîner, il regarda un western à la télévision, tout en cherchant sur Internet des renseignements au sujet de l’illustre Reinhold Glière. Il avait déjà imprimé la page « Wikipédia » en français ; il imprima aussi la version anglaise, et la version russe. Il déchiffrait l’écriture cyrillique, et possédait quelques notions de russe ; parmi les langues qu’il connaissait, c’était néanmoins celle qu’il maîtrisait le moins. Il trouva des sites qu’il ne connaissait pas, et imprima toute la documentation qu’il trouva. Et puis il alla se coucher.   Mercredi 6 août 2036. Le lendemain matin, il se leva de bonne heure, et alla prendre son petit-déjeuner à la terrasse d’un troquet des environs. Malgré l’heure matinale, il faisait déjà assez chaud, mais c’était encore supportable. Ensuite il rentra chez lui, puis appela sa fille : Ça va ma puce ? demanda-t-il. Salut Papa ! Oui ça va, et toi ? Très bien. Alors, tu reviens quand ? Demain, en fin d’après-midi. Et on part samedi en Italie. Génial ! Tu n’as pas eu de mal à trouver une chambre ? Si, plutôt ! Mais j’y suis quand même arrivé. On rentrera mercredi. Si court ! Pour voir Venise, ça suffit ! Et il faudra bien que je te ramène chez ta mère, sinon elle est capable de me faire un procès. C’est vrai. Elle m’a encore téléphoné hier, pour savoir quand je rentrais. Eh bien la prochaine fois tu pourras lui dire que je te reconduirai chez elle le 13. Et à part ça, rien de nouveau ? Non, sauf que j’ai pris un beau coup de soleil. Il faut faire attention. Il fait chaud, à Paris ? Très ! Ici aussi. Ils discutèrent encore quelques minutes, puis ils se dirent aurevoir et il coupa la communication. En temps normal il se serait réjoui d’aller passer quelques jours dans une ville aussi fascinante que Venise avec sa fille, mais la perspective du voyage en Russie gâchait tout. Exploitant la documentation qu’il avait imprimée la veille, il commença ensuite à prendre des notes à propos de Reinhold Glière, tout en écoutant des œuvres de ce compositeur : d’abord son ballet « le Pavot rouge », puis sa fameuse symphonie n° 3 en ré mineur, « Ilya Muromets ». On trouvait à peu près tout ce qu’il avait écrit sur « Youtube », comme d’ailleurs pratiquement la totalité de la musique composée dans le monde depuis le Moyen-Âge. Les gens se contentaient d’écouter les derniers tubes à la mode, ou de regarder des vidéos de chats faisant toutes les bêtises possibles, sans réaliser qu’ils avaient à leur disposition sur leur ordinateur – et gratuitement, en plus – un fantastique moyen de se cultiver. La musique de Glière était assez agréable à écouter, et même d’une originalité plutôt inattendue de la part d’un homme qui passait pour le type même du « compositeur officiel ». Il faut dire aussi qu’il avait longtemps enseigné au Conservatoire de Moscou, avant d’être pendant dix ans président du comité d’organisation de l’Union des compositeurs soviétiques. En fin de matinée, il s’arrêta, et se préoccupa de son repas. Après avoir vérifié le contenu de son frigo et de son congélateur, il décida de déjeuner chez lui. Il n’avait aucune envie de sortir au moment de la plus forte chaleur – et, d’après la télévision, cela n’était pas près de s’améliorer. Il avait espéré que l’orage de la veille aurait un peu rafraîchi l’atmosphère, mais ce n’était pas le cas, bien au contraire. Après le repas, il fut pris d’une brusque somnolence – c’était sans doute encore un contrecoup de l’opération – et il s’allongea sur son canapé, pour faire la sieste. Il se réveilla brusquement une heure et quart plus tard, après un sommeil entrecoupé de rêves étranges. Il s’était vu en Russie, avec Sophia. Ils devaient passer sur un pont, un drôle de pont de bois, étroit et en très mauvais état. Il n’y avait pas de parapet, et il manquait des planches. Le cours d’eau que franchissait l’ouvrage d’art était très large, et roulait des eaux sombres et tumultueuses. Sophia marchait devant lui, l’air assuré comme d’habitude, et le pressait de la suivre, mais il n’osait pas. Pourtant, en temps normal il n’avait pas le vertige. Il se retournait alors, et ce qu’il voyait derrière lui le terrorisait… Et c’est à ce moment qu’il s’était réveillé. Il était en sueur. Il se demanda si la climatisation ne donnait pas des signes de faiblesse, mais non, ça venait de lui. Il alla prendre une douche, puis se fit un café très fort. Ce foutu voyage en Russie ! Dire qu’il n’en possédait même pas le programme détaillé ! Ça aussi ça l’énervait. Il faillit appeler la rue Saint-Dominique. On lui avait donné un moyen simple de joindre les Services, en cas d’urgence : il lui suffisait de tourner légèrement la main à côté de son oreille gauche – un geste qui ne différait guère de celui qu’il utilisait avec l’implant précédent –, puis de prononcer à haute voix le nombre « 22 » - vingt-deux, ou twenty-two in english. Celui qui avait trouvé ça était un petit marrant. Mais bon, il n’allait pas les déranger pour si peu, surtout qu’il y avait sans doute moyen de se débrouiller autrement. Il alla chercher une glace chocolat-noix de pécan dans son congélateur, puis se connecta à Internet.  Il chercha d’abord sur le site officiel de Sophia Wenger. Bien sûr, on évoquait sa prochaine tournée en Russie, mais on se contentait de citer les grandes dates, sans rentrer dans le détail. Il pouvait certainement trouver mieux. Il commença à consulter les sites de fans. Toutes les stars possèdent des inconditionnels, qui parfois les connaissent mieux qu’elles ne se connaissent elles-mêmes. Il n’y avait pas de raison qu’il n’en soit pas ainsi pour la belle Anglaise. Il parcourut plusieurs sites sans intérêt, puis tomba sur celui de « SofiaWengerlover », qui au moins annonçait la couleur. L’auteur semblait tout savoir sur son idole, et Gérald l’enregistra dans ses favoris – à tout hasard – mais par contre il était beaucoup moins bien renseigné en ce qui concernait l’avenir de la musicienne. Et puis il trouva ce qu’il cherchait : le type – ou la femme, après tout – signait « Lyricfan », et son site regorgeait d’informations, dont les programmes pour les six prochains mois des principaux opéras du monde. Au milieu de tout ça il trouva une rubrique « Singers » ; il cliqua, et parmi une longue liste, dénicha le nom de la belle. Et là, c’était le rêve : le calendrier complet, jour par jour, des prochains concerts et des tournées de Sophia Wenger. Il cliqua sur « Russia », et tout le programme du voyage se déroula, avec en plus des photos couleur des principaux lieux cités : 1er jour : vendredi 29 août : Sophia Wenger embarque à Roissy vers 11 heures sur un vol « Aeroflot » ; arrivée à Moscou vers 15 heures. Transfert à l’hôtel (un des plus grands palaces de la capitale russe). 19 heures : réception au Kremlin, en présence du président Victor Koromenko, suivi d’un dîner. Fichtre ! s’exclama le journaliste. Elle va rencontrer le président Koromenko ? Première nouvelle ! Et lui, serait-il de la fête ? En tous cas, on ne lui en avait pas parlé. Il poursuivit sa lecture : 2e jour : samedi 30 août : découverte en limousine de Moscou. Déjeuner. L’après-midi, visite aux malades d’un hôpital (ça c’était le côté « bonnes œuvres »). A 17 heures : arrivée au théâtre du Bolchoï, et préparation du concert.  20 heures à 23 heures : concert, avec un entracte de 20 minutes. Retour à l’hôtel. 3e jour : dimanche 31 août : à peu près le même programme que la veille : le matin tourisme, l’après-midi visite d’un conservatoire pour aveugles (encore les bonnes œuvres !), puis concert au Bolchoï. 4e jour : lundi 1er septembre : départ de l’hôtel tôt le matin, puis arrivée à la gare maritime de Moscou et embarquement sur le « Constantin Simonov II », le bateau à bord duquel la diva et un certain nombre de privilégiés (car la croisière n’était pas donnée) allaient gagner Saint-Pétersbourg, en empruntant fleuves, lacs et canaux. Arrêt en cours de route pour visiter le monastère de Zagorsk. Continuation vers Uglich, par la Volga. Tous les soirs, Sophia chante et joue du piano. 5e jour : mardi 2 septembre : suite du voyage. Escale à Rybinsk. Traversée du lac de Rybisnk. 6e jour : mercredi 3 septembre : Cherepovets, Gorizy, Kirillov, Belozersk. 7e jour : jeudi 4 septembre : traversée du lac Beloïe. Navigation jusqu’au lac Onega par la rivière Kovzha. 8e jour : vendredi 5 septembre : traversée du lac Onega jusqu’à Kizhi. Visite du site de Kizhi. Continuation jusqu’à Petrozavodsk. 9e jour : samedi 6 septembre : traversée du lac Onega jusqu’à Podporozh’ye. 10e jour : dimanche 7 septembre : trajet jusqu’à Saint-Pétersbourg par la Svir, le lac Ladoga et la Neva. En fin d’après-midi, arrivée à Saint-Pétersbourg. Fin de la croisière. Logement à l’hôtel (palace). 11et 12e jours : lundi 8 et mardi 9 septembre le matin et en début d’après-midi, tourisme à Saint-Pétersbourg. A 20 heures, concert de Sophia Wenger au théâtre Mariinsky. 13e jour : mercredi 10 septembre : le matin, départ de l’hôtel à destination de l’aéroport. Vol « Aeroflot » pour Smolensk. Arrivée à Smolensk en fin de matinée. Installation à l’hôtel (palace, of course !). Déjeuner. L’après-midi : tourisme. A 20 heures : concert de Sophia Wenger au « Novaya Opera » de Smolensk. Il s’arrêta là, car le reste ne l'intéressait pas, vu que la tournée n’irait pas plus loin que cette ville – laissant, il n’en doutait pas, de nombreux mélomanes déçus. Et si les choses se passaient mal, ce seraient des millions de fans de Sophia Wenger, à travers le monde, qui seraient catastrophés et inconsolables. Quant aux fans de Gérald Jacquet, à sa connaissance il en existait peu, à part sa fille et son père et – peut-être – sa rédactrice en chef. Il imprima le programme du voyage. Il avait l’impression d’y voir déjà un peu plus clair. Il consacra encore un long moment à chercher sur « Youtube » des vidéos du fameux scientifique qu’ils devaient exécuter, le professeur Anatoli Visserianovitch Diavol. Il en trouva une, assez longue, enregistrement d’une conférence qu’il avait donnée trois ans plus tôt, en anglais, dans une université londonienne. L’homme maîtrisait la langue de Shakespeare, cela se sentait, malgré un épais accent russe. Mais comme sa conférence traitait de sujets pointus de physique, Gérald se sentit vite largué. Il coupa le son, se contentant d’observer la gestuelle du personnage. Il était bavard, accompagnant ses mots de tout un tas de gestes plus ou moins utiles – on aurait dit un Méditerranéen. Il répondait avec aisance aux questions qu’on lui posait, et semblait prendre un vrai plaisir au dialogue avec les étudiants. Un bateleur de foire, plutôt qu’un prodige de la physique, voilà l’impression que Gérald retira de cette vision. Ce type ne semblait pas spécialement dangereux – et pourtant, si ce qu’on lui avait dit était vrai, il faisait courir à la Terre et à ses habitants un péril mortel. L’après-midi touchait à présent à sa fin. Il but un café et grignota quelques gâteaux, puis se rasa, s’habilla et se disposa à rejoindre Ghislaine Duringer.   La circulation était fluide, comme il se doit au début du mois d’août.  En raison de la chaleur, à certains carrefours importants on avait remplacé les traditionnels agents de police par des androïdes de forme humanoïde – en bref, des robots, qui remplissaient les mêmes fonctions. Ils existaient depuis déjà plusieurs années, mais, à cause de l’opposition résolue des syndicats, on ne les mettait en service qu’à dose homéopathique. Gérald arriva en avance devant l’immeuble du « Figaro ». Il se gara et sortit de la voiture, abandonnant momentanément la fraîcheur de l’air climatisé pour la fournaise du trottoir parisien. On aurait aussi bien pu être en plein cœur du Sahara. Heureusement, il était juste à côté de sa destination. Il monta à l’étage de la rédaction. Ghislaine n’était pas dans son bureau, on l’informa qu’elle était en réunion. Il discuta avec ses rares collègues présents en l’attendant. C’est vrai que tu vas aller en Russie avec Sophia Wenger ? demanda Arlette, une petite brune qui travaillait au service des Sports. C’est vrai, confirma-t-il, en se disant que les nouvelles s’ébruitaient vite. Tu as de la chance ! dit la jeune femme d’un ton admiratif, sans qu’il comprenne si le mot « chance » se rapportait au fait de participer à un tel voyage, ou au fait de le faire en compagnie d’une charmante jeune femme doublée d’un génie musical. Il se dit que si sa collègue avait su la vérité, elle l’aurait trouvé nettement moins chanceux… Ghislaine arriva peu de temps après, et l’embrassa ouvertement devant les autres journalistes. Elle n’était pas du genre à dissimuler ses sentiments, ni ses relations – il n’était d’ailleurs pas le seul à la rédaction à bénéficier de ses faveurs. Ça va mon grand ? demanda-t-elle. Chaudement, comme tout le monde. T’inquiète-pas, tu vas bientôt aller te rafraîchir les idées au pays des buveurs de vodka. Ouais, en attendant, pour l’instant il y fait chaud aussi, en Russie. Et c’était vrai. On battait des records de chaleur à Moscou, et les incendies de forêt, favorisés par la canicule et la sécheresse qui l’accompagnait, dévoraient des milliers d’hectares de conifères.  

Gouderien

Gouderien

 

2036. Chapitre Six : Avant la mission (2).

Le reste de la réunion porta sur des points secondaires. Quand elle fut terminée, on reconduisit Gérald dans sa chambre, et on lui apporta un plateau-repas en guise de déjeuner. L’après-midi, on le conduisit dans un laboratoire, où deux techniciens, en manipulant les boutons d'une console, s’appliquèrent à régler son nouvel implant. Au début ce fut une expérience assez traumatisante. On diffusa tout un échantillonnage de sons, du plus aigu à l’ultra-grave, afin de vérifier comment l’appareil les recevait. Il crut que sa tête allait éclater, ce qui n’arrangea pas la migraine dont il souffrait déjà. Quand la réception de l’implant fut à peu près réglée, on lui montra comment s’en servir – en fait, il était à la fois plus puissant, plus complet et plus facile d’utilisation que le précédent. Il comportait aussi des fonctions nouvelles ; ainsi, il était virtuellement indétectable – par les « méchants » s’entend, puisque les Services français pourraient, eux, suivre en permanence sa position. Comme le bruit courait que les Russes avaient inventé un appareil permettant de lire dans les pensées – même si personne ne savait si c’était vrai -, l’implant possédait aussi un système de brouillage intégré. Par la suite, il se demanda si on l’avait bien informé de toutes les caractéristiques de cet implant, et si celui-ci ne possédait pas une ou plusieurs fonction(s) cachée(s).  Ce fut Sophia, naturellement, qui lui révéla la vérité à ce sujet, et ce qu’elle lui dévoila fut très loin de le rassurer… Il rentra dans sa chambre épuisé, et avec l’impression qu’on lui avait tapé sur la tête avec un marteau-pilon. Cela lui coupa presque l’appétit, et il fit à peine honneur à son repas du soir. Il dormit très mal.   Mardi 5 août 2036. Le lendemain matin, il se sentait un peu mieux. Il eut droit à la visite du médecin, toujours accompagné d’une infirmière, qui l’examina et le trouva apparemment en bonne forme, car il signa son autorisation de sortie. L’infirmière remplaça son pansement par un autre, beaucoup plus discret. Il était en train de prendre son petit-déjeuner, quand le commandant Trifaigne entra dans sa chambre. Vous allez bien ? demanda-t-il en lui serrant la main. Franchement, j’ai connu mieux. La séance de réglage de l’implant a été plutôt pénible. Le militaire sourit : Nos techniciens font de leur mieux, mais ça reste un moment difficile. Rassurez-vous, ça n’arrive qu’une fois ! J’espère bien ! Vous allez rentrer chez vous, maintenant ? Oui, mais ensuite je vais regagner la Dordogne, où ma fille m’attend. Comme je l’ai dit l’autre jour, nous allons partir quelques jours à Venise. N’oubliez pas que vous devez être de retour à Paris au plus tard le 25 août. Et le départ pour la Russie aura lieu le 29. Vous aurez droit à un nouveau briefing, le 26 au matin. Ici ? Bien sûr. Ah, il y a une chose qu’on a oublié de vous dire. Vous êtes bien écrivain ? Oui. Vous avez écrit des biographies de musiciens, je crois ? C’est exact. Vous êtes sur quoi, en ce moment ? Je travaille sur un livre qui traite d’une guerre oubliée, en Amérique du Sud. Pourquoi me demandez-vous ça ? Gérald ne voyait pas trop où Trifaigne voulait en venir. Voilà, dit le commandant, on a pensé, Geffrier et moi, que pour peaufiner votre couverture, il serait intéressant d’annoncer que vous avez commencé une biographie d’un compositeur russe. Et pourquoi pas simplement un livre sur Sophia ? Après tout, si je l’accompagne en tant que journaliste, je peux aussi écrire un ouvrage sur elle. Oui, mais vous ne seriez pas obligé d’aller en Russie pour ça. Non, un livre sur un grand musicien russe, je suis sûr que ça plairait beaucoup, là où vous allez vous rendre. Quel musicien ? Il y en a plein. Je ne sais pas, je ne suis pas très mélomane. Stravinski ? Surtout pas ! Il s’était exilé à l’ouest. Vous savez qu’en ce moment, on assiste à un grand retour à la mode de l’URSS – et des idées qui vont avec. Tchaïkovski ? L’officier tiqua : Non, il était homosexuel. L’ouverture d’esprit des Russes dans ce domaine n’est pas grande. Rachmaninov ? Même problème que pour Stravinski. Borodine ? Trop ancien. Vous n’êtes jamais content. Prokofiev, alors ? Ou Chostakovitch ? Mais il y déjà plein de bouquins sur eux. Oui, il faudrait quelque chose de plus original. Khatchatourian ? Il était arménien, non ? Exact. Alors non. Gérald pensa à Sviatoslav Richter, l’immense pianiste auquel on comparait parfois Sophia Wenger, mais d’abord, si ses souvenirs étaient bons, il était ukrainien. Et en plus, tout comme Tchaïkovski, il avait la réputation d’avoir des mœurs « particulières ». Et soudain, l’idée jaillit. Ça y est ! s’exclama Gérald en frappant ses mains l’une contre l’autre. Vous voulez de l’originalité ? J’ai trouvé : Reinhold Glière ! Qui ça ? demanda Trifaigne. Reinhold Glière. Jamais entendu parler. Ça ne fait pas très russe, comme nom. Normal, sa mère était polonaise, et son père allemand. Mais il était tout ce qu’il y a de plus soviétique. Et en plus, un parfait stalinien. Les Russes vont être ravis ! Qu’est-ce qu’il a écrit, ce Glière ? Un tas de trucs, des symphonies – entre autres l’une des plus longues du répertoire -, et aussi des ballets, des marches en l’honneur de l’Armée rouge, enfin ce genre de choses. Il avait pas mal de talent, d’ailleurs. OK, va pour Reinhold Glière. Dès que je rentre chez moi, je commence à me documenter. Vous savez, vous n’êtes pas obligé d’écrire vraiment ce livre. L’important, c’est qu’on pense que vous l’écrivez. Cher commandant, dit Gérald en souriant, vous sous-estimez grandement ma conscience professionnelle ! En plus ça me changera agréablement, parce que je n’arrive pas à avancer sur mon bouquin actuel. Alors tout est pour le mieux. Comment ça se passe, pour le briefing du 26 ? Je viens ici ? Nous enverrons une voiture vous chercher de bon matin, chez vous, dans l’île Saint-Louis. OK. Pas de problème. Ils se serrèrent la main. L’officier allait s’éloigner, quand le journaliste le rappela : Une dernière question. Oui ? fit Trifaigne en faisant un demi-tour sur place. Est-ce que cet implant va vous permettre de m’espionner en permanence ? Le commandant hésita : Eh bien… En théorie, cela pourrait se faire. Sauf que vous n’avez pas une vie si passionnante. Pourquoi vous espionnerait-on ? D’ailleurs nous nous intéressons surtout à Miss Wenger. Mais quand on sera en Russie, je suppose que vous allez écouter toutes nos conversations ? C’est bien possible, oui. Mais vous avez compris l’importance de cette mission. Il est capital que nous puissions vous aider, en temps réel. J’ai compris, oui. N’empêche que quand je rentrerai en France, la première chose que je ferai sera de me faire enlever cette cochonnerie. Et terminé les implants ! Comme vous voulez ! Gérald ramassa le peu d’affaires avec lesquelles il était venu, et on le reconduisit à la surface. On lui avait fourni une casquette noire, afin de dissimuler son pansement et les cheveux qui manquaient, et il se sentait passablement ridicule. Devant la porte du 16 rue Saint-Dominique l’attendait un véhicule banalisé qui, à sa demande, le déposa près du parking de la place de la Concorde, où il avait laissé sa voiture. Il faisait toujours aussi chaud, et même s’il était à peine dix heures du matin, le soleil parisien brillait de tous ses feux. La première chose qu’il fit – à part se mettre à l’ombre -, quand il se retrouva sur ce trottoir surchauffé, fut d’appeler son père et Agnès, afin de les prévenir qu’il rejoindrait Chennevières d’ici un ou deux jours. Puis il gagna le parking, où Olga l’attendait tranquillement. Il n’avait pas envie de conduire, et laissa l’intelligence artificielle le mener jusqu’à l’immeuble du « Figaro ».   Assise derrière son bureau, Ghislaine Duringer l’attendait avec un petit sourire en coin – une expression qu’elle arborait souvent, l’air de dire « Toi, je t’ai bien eu ! ». La rédactrice en chef du « Figaro » était quelqu’un qui possédait toujours un ou deux coups d’avance sur les autres. D’ailleurs, il avait joué avec elle aux échecs, et elle l’avait toujours battu – et pourtant il était loin d’être un débutant à ce jeu. Ils s’embrassèrent. Il y avait peu de monde dans la salle de rédaction : la plupart des journalistes étaient en vacances, en reportage ou travaillaient chez eux. Alors j’ai appris que j’avais gagné un petit voyage en Russie ? dit-il sur un ton ironique. Et oui. On m’a suggéré que ce serait une bonne idée que tu accompagnes Sophia Wenger dans sa prochaine tournée chez nos amis russes. Il ne demanda pas qui était ce « on ». Il savait que Ghislaine Duringer avait des relations dans les milieux gouvernementaux, et des amis haut placés. Par contre, ce qu’il ignorait, c’est dans quel mesure on l’avait mise au courant de la mission. Le plus probable est qu’on ne lui avait rien dit du tout. Quant à savoir ce qu’elle avait deviné, c’était une autre histoire – car elle était très loin d’être idiote. Ça va ? demanda-t-elle. Tu fais une drôle de tête. Et qu’est-ce qui est arrivé à tes cheveux ? Par réflexe, en entrant, il avait retiré sa casquette, exposant du même coup son pansement et sa calvitie partielle. C’est rien, dit-il, embarrassé. J’ai eu un petit problème à l’oreille, il a fallu que j’aille aux urgences. C’était quoi ? Une otite ? Non non. Un furoncle mal placé. Un furoncle ? L’autre jour, tu n’avais rien du tout. C’est venu brusquement. Elle le considéra d’un air soupçonneux : Toi, tu me fais des cachotteries ! Eh bien, c’est un prêté pour un rendu, tu ne crois pas ? Elle le regarda un moment d’un air énervé, puis se calma. Tu as faim ? Quelle question ! Tout à l’heure, nous irons déjeuner dans un restaurant russe que je connais. Ça te mettra dans l’ambiance. Ça paraît une bonne idée. Attends-moi à ton bureau, je viendrai te chercher. Je croule sous le boulot. Comme d’habitude ! Et oui. Il fit le tour de la rédaction pour saluer ses rares collègues présents, puis gagna son bureau. Après avoir vérifié ses messages, il s’occupa à diverses tâches d’intérêt secondaire. Finalement, il se connecta à la page « Wikipédia » consacrée au fameux Reinhold Glière et l’imprima. Il passa en revue d’autres sites, et imprima encore deux textes intéressants. Il ne savait pas encore s’il allait vraiment écrire une biographie de ce compositeur, comme il l’avait assuré au commandant Trifaigne, mais ça ne pouvait pas faire de mal de se documenter. Ghislaine vint le chercher peu avant midi. Ils allèrent déjeuner au « Café Pouchkine », un restaurant russe du quartier de la Madeleine. Gérald ne connaissait pas beaucoup la cuisine russe, n’ayant que peu voyagé dans ce pays, et encore essentiellement pour son travail. D’ailleurs la Russie est plutôt renommée pour ses boissons que pour sa gastronomie – à part le caviar, bien entendu… Il suivit les conseils de Ghislaine quant au choix des plats, et s’en trouva bien, car c’était excellent. Elle avait demandé du vin de Crimée, et il ne tarda pas à baigner dans une douce euphorie, même s’il craignait que l’alcool ne relance ses maux de tête. Ils discutaient, une fois de plus, de la canicule qui pesait sur la France, et qui menaçait de prendre dans certaines régions du sud des proportions catastrophiques, quand, changeant brusquement de sujet, Ghislaine demanda : Qui t’a annoncé que tu allais partir en Russie ? Euh… Sophia elle-même, répondit-il après avoir hésité. C’était, bien entendu, un pur mensonge, mais il n’allait pas quand même pas lui avouer la vérité. Il se traita intérieurement d’imbécile : pourquoi n’avait-il pas attendu que sa rédactrice en chef lui annonce la chose elle-même ? Vous restez en relations ? interrogea-t-elle. Oh, pas plus que ça. Tu dois être content : trois semaines de voyage en compagnie d’une aussi jolie femme, c’est quelque chose ! Je ne réalise pas encore. Elle te plaît ? Il se rendit compte brusquement, avec un frisson d’effroi qui dissipa instantanément les vapeurs d’alcool dans lesquelles il baignait, qu’elle était jalouse. S’il y avait une chose qu’il détestait chez une femme, c’était bien la jalousie ! C’était en grande partie en raison de la jalousie de son ex-épouse qu’il avait divorcé. Mettons les choses au point, dit-il d’une voix plus cassante qu’il ne l’aurait voulu. Je vais suivre la tournée de Miss Wenger en Russie parce qu’on me l’a demandé – TU me l’as demandé -, et que ça fait partie de mon boulot. Et ce ne sera pas une corvée, car j’aime les voyages et la musique. Quant à mademoiselle Wenger, je n’éprouve aucune attirance spéciale pour elle. Nous avons déjà eu ce genre de discussion, si je ne me trompe ? C’est bien possible. Ne te fâche pas. Ils changèrent une fois de plus de sujet de conversation, et oublièrent un moment Sophia Wenger. Qu’est-ce que tu fais ce soir ? demanda-t-elle comme ils sortaient du restaurant. J’ai un vernissage à 19 heures, mais après je suis disponible. Je crois que je vais rentrer chez moi et me reposer, dit-il. J’ai l’impression que j’en ai besoin. Ah oui c’est vrai, tu te remets de ton « furoncle » ! Ne blague pas avec ça ! Excuse-moi. Et demain ? Demain soir ? Oui. Pas de problème. OK, alors disons à demain soir. On se retrouve au journal vers 18 heures, comme d’habitude ? Ça marche pour moi ! Ils s’embrassèrent, puis il reprit sa voiture pour regagner son domicile de l’île Saint-Louis. Pendant le trajet, il réfléchissait à l’attitude de Ghislaine. Il l’avait rarement vue aussi empressée. Était-elle vraiment jalouse de Sophia ? Il est vrai qu’il y avait de quoi, celle-ci étant à la fois très jolie et mondialement connue pour ses dons de virtuose. Et en plus, elle était docteur en physique nucléaire, et agent secret… Cela faisait beaucoup pour la même personne. De quoi donner le tournis. La canicule était à son point culminant, mais heureusement la Toyota était climatisée. Pas vraiment ça qui allait permettre de combattre le réchauffement climatique, mais de toute façon cela ressemblait de plus en plus à une cause perdue. Arrivé dans l’île Saint-Louis, il ne trouva une place pour se garer qu’à une certaine distance de chez lui. Le trajet était court jusqu’à son domicile, mais il faisait tellement chaud que cela lui suffit pour être en nage. Les rares piétons que l’on croisait dans les rues, touristes aventureux ou Parisiens courageux, étaient tous coiffés d’un chapeau ou parfois d’un simple mouchoir en guise de protection, et ils tenaient une bouteille d’eau à la main, et ce n’était pas du luxe. Il prit le courrier dans la boîte à lettre, puis gagna son appartement et après avoir bu un jus de fruit car il crevait de soif, fonça sous la douche. Il avait eu l’intention de prendre une douche froide, mais en fait l’eau était tiède.

Gouderien

Gouderien

 

2036. Chapitre Six : Avant la mission (1).

CHAPITRE VI : AVANT LA MISSION.     Dimanche 3 août 2036. L’établissement où se trouvait Gérald – quelque fut son nom - comportait en son sein une clinique ultra-moderne ; c’est là qu’on le conduisit. On lui fit revêtir une blouse jetable, il abandonna ses chaussures au profit d’une paire de pantoufles analogues, puis on l’assit dans un fauteuil et on lui rasa une large bande de cheveux, autour de l’oreille gauche. Tout cela n’était pas nouveau pour lui : quand, des années plus tôt, on lui avait fixé l’implant qu’il portait actuellement, il avait déjà eu droit au même cérémonial. Puis une infirmière l’emmena en salle d’opérations. On le fit asseoir sur un siège qui ressemblait fichtrement à un fauteuil de dentiste, et on l’inclina au maximum. Et l’anesthésiste arriva. C’était le moment qu’il craignait le plus, car il avait horreur des piqures. Il eut droit théoriquement à une simple anesthésie locale, mais comme l’opération allait toucher une région critique – l’oreille interne – elle était quand même assez puissante. Il sentit l’aiguille s’enfoncer dans la chair du haut de son cou, près de l’oreille, puis il perdit progressivement la notion de ce qui lui arrivait. Sans rien sentir – heureusement – il vit le chirurgien placer le vieil implant dans un plateau métallique, avant de le remplacer par un neuf. La dernière vision qu’il eut avant de sombrer dans l’inconscience fut celle du sang qui recouvrait le minuscule appareil électronique. Il reprit conscience en salle de réveil. Il était assis dans un fauteuil roulant. Il toucha prudemment le côté gauche de sa tête, et constata qu’il était couvert d’un énorme bandage. Pour le moment, il ne sentait toujours rien, mais il savait que cela n’allait pas durer. Ça va ? demanda une infirmière en constatant qu’il était revenu à lui. Elle était brune et potelée ; assez jolie, en fait. Tout ce qu’il parvint à articuler fut une sorte de borborygme inintelligible. Ça ne devait pas avoir l’air très convaincant, car elle plaça sa main devant ses yeux en cachant le pouce et le majeur, et interrogea : Combien j’ai de doigts ? A tout hasard, je dirais un nombre situé entre deux et quatre. J’ai bon ? On va dire que oui. Comment vous sentez-vous ? J’ai l’impression d’être passé sous un train. Vous avez mal ? Non. Pas pour le moment. L’anesthésie fait encore de l’effet. Il regarda sa montre : 9 h 30. Un bon petit-déjeuner m’aiderait à récupérer. On va vous ramener dans votre chambre et on vous en apportera un. Après, vous devrez vous reposer. Ça me paraît un programme alléchant. Une autre infirmière vint le chercher pour le reconduire dans sa chambre. Quelques minutes plus tard, on lui apporta un solide petit-déjeuner, et il se sentit tout de suite mieux, même si ça tête commençait à le faire souffrir. Le commandant Trifaigne, accompagné d’un toubib, lui rendit visite un peu plus tard. Tandis que le médecin l’examinait, l’officier lui annonça la suite du programme des réjouissances : Demain matin, vous assisterez à un briefing, durant lequel on vous donnera des renseignements complémentaires concernant votre mission. Et dans l'après-midi, on vous apprendra à vous servir de votre nouvel implant. Il fonctionne, au moins ? demanda le journaliste. Bien sûr. On a vérifié avant de refermer. Et mardi vous pourrez rentrer chez vous. Et pour mes cheveux, comment ça va se passer ? Ils n’auront jamais repoussé avant le départ en Russie. Vous reviendrez nous voir un jour ou deux avant le départ, et on arrangera ça. De nos jours on fait des postiches pratiquement indétectables. En attendant, vous n’aurez qu’à porter une casquette. Vous n’avez pas trop mal à la tête ? Si, plutôt. J’ai l’impression que toutes les cloches de Notre-Dame carillonnent dans ma tête. On va vous donner des cachets, intervint le médecin. Vous en prendrez deux par jour pendant cinq jours, ça devrait bien calmer les douleurs. Merci. Vous voulez de la lecture ? demanda Trifaigne. C’est pas de refus. On va vous apporter ça. L’officier et le médecin ressortirent. Un peu plus tard, on lui apporta des calmants et une bouteille d’eau minérale. Enfin, un troufion passa comme promis pour lui remettre des magazines d’actualité – enfin, ceux qui possédaient encore une édition papier – et quelques romans policiers. A midi, il eut droit à un nouveau plateau-repas. Après avoir déjeuné en regardant la télévision, il fit la sieste. Quand il se réveilla deux heures plus tard, son mal de tête avait encore gagné en intensité. Il reprit un cachet, et cela alla un peu mieux. Une infirmière vint changer son pansement en fin d’après-midi. Il passa la soirée à lire en regardant la télé, et se coucha tôt.   Lundi 4 août 2036. Quand il se réveilla le lendemain matin après une nuit fiévreuse, il avait un peu moins mal à la tête. On lui apporta son petit-déjeuner, puis le même médecin qu’il avait vu la veille revint, accompagné d’une infirmière. Elle ôta le pansement, et le toubib se pencha sur son oreille gauche afin de l’examiner. Il parut satisfait de ce qu’il voyait, et dit : C’est très bien, dans quelques jours il n’y paraîtra plus. Comment vous sentez-vous? Globalement mieux, sauf que je n'entends rien de l'oreille gauche. C'est normal, l'audition reviendra progressivement. L’infirmière lui remit un pansement, plus léger, et l’autorisa à prendre une douche, à condition qu’il se protège la tête d’une charlotte. Et dans la matinée, on vint le chercher pour le briefing. Celui-ci ne se déroula pas dans la grande salle qu’il connaissait, mais dans une autre pièce, plus petite, comportant juste une table, quelques chaises et un distributeur d’eau dans un coin. Cela aurait pu être la salle de réunion de n’importe quelle entreprise. Le colonel Geffrier était là, ainsi que le commandant Trifaigne et sir Irving Butler. Il y avait également une personne qu’il ne connaissait pas : une petite femme d’un certain âge, toute de rose vêtue, qui parlait avec un accent slave prononcé. On la présenta comme une spécialiste de la Russie. Il fut étonné de l’absence de sa future « coéquipière » Sophia Wenger, mais il en comprit la raison par la suite. Une bonne partie du briefing fut consacrée à une description détaillée de leur future victime – si tout se passait bien -, le professeur Anatoli Visserianovitch Diavol. La petite dame en rose, qui s’appelait Ludmilla Karpaski et qui était une opposante politique russe exilée en France depuis des années, avait jadis travaillé avec ce Diavol, et elle le connaissait bien. Il était né à Volvograd – l’ancienne Stalingrad, siège de l’une des batailles décisives de la Seconde Guerre mondiale. Son père était professeur de mathématiques, et sa mère enseignait l’anglais. Anatoli Diavol avait montré des dispositions étonnantes, dès son plus jeune âge, apprenant à compter, à lire et à écrire au moins un an avant la plupart des enfants de son âge. Il était tellement doué qu’il avait sauté un grand nombre de classes, et réussi son baccalauréat, avec mention, à 14 ans. Il avait ensuite intégré l’université de Moscou, où il avait obtenu – toujours avec les notes les plus brillantes – des diplômes en mathématiques, en physique, en chimie et en informatique. Il avait été embauché à l’accélérateur « Lomonossov » avant même la fin de ses études. Au départ chef d’un département secondaire, il avait gravi tous les échelons de la hiérarchie en cinq ans, avant d’accéder à son poste actuel : directeur de l’Institut russe de recherche en physique expérimentale. Pour un homme d’à peine trente ans, c’était une ascension fulgurante. Comment expliquez-vous une carrière aussi brillante ? demanda Gérald. Qu’a-t-il donc découvert ? Ses ennemis – car il en a, expliqua Ludmilla – justifient sa promotion par ses accointances politiques. Et en effet, il se trouve que son père était un ami d’enfance de l’actuel président russe, Victor Koromenko, qui est lui aussi originaire de Volvograd. Les deux familles se connaissent donc bien. Mais ce n’est qu’une partie de l’explication. En général, on juge un scientifique par ses publications. Diavol a commencé à publier des articles dans des revues scientifiques il y a une douzaine d’années, intervint le commandant Trifaigne. Il n’avait encore que 26 ans quand il a écrit un article qui s’appelait « Matière noire, matière étrange et antimatière : la physique moderne au seuil de l’inconnu ». Cet article a fait sensation, car il annonçait des percées décisives dans des domaines où les savants piétinent depuis des décennies. Mais ensuite il s’est fait plus discret, rédigeant uniquement des opuscules sur des points très techniques, et assez obscurs. Vous pensez qu’on lui a demandé de se taire ? J’en ai bien l’impression. Ce qui fait que nous en sommes réduits aux conjectures. Pas tout à fait, car il y a eu des fuites, encouragées par nos agents de renseignements. Et puis bien sûr, il y a eu l’accident du 18 juillet. Tout à fait, dit Geffrier. Ce qui s’est passé ce jour-là n’a d’ailleurs pas été une totale surprise pour nous, car nous nous y attendions. La surprise est plutôt venue de l’ampleur du phénomène. Nous avons des gens à nous là-bas ? Le colonel haussa les épaules : Vous pensez bien que je ne peux pas répondre à ce genre de question. Mais tous les Services occidentaux coopèrent dans ce domaine. Même ceux des Allemands, avec qui nous ne sommes pas toujours d’accord ces temps-ci. Je croyais que les Allemands étaient au mieux avec les Russes ? Officiellement, oui. Un ange passa. Et à part l’aspect scientifique, qu’est-ce que vous pouvez me dire à propos de cet individu ? demanda le journaliste. C’est un grand sportif, répondit Ludmilla. Il pratique l’équitation, le judo, la natation, l’hiver le ski, tout ça a un très haut niveau. Il a longtemps fait partie de l’équipe olympique russe d’équitation. Et on m’a dit qu’il aimait la musique et les femmes ? Tout à fait, dit Trifaigne. Il est d’ailleurs le compagnon de la chanteuse Patricia Mathieu. Patricia Mathieu ? LA Patricia Mathieu ? Et oui. Patricia Mathieu était une chanteuse française d’une quarantaine d’années. Native d’Arles, elle avait commencé à chanter très jeune, et avait connu un immense succès avant même d’avoir 20 ans. Elle avait enchaîné les tournées à travers le monde, et avait été reçue de façon si chaleureuse en Russie, qu’elle passait désormais une bonne partie de son temps dans ce pays, ce qui fait qu’elle était un peu oubliée en France. Mais dites-moi, et si jamais elle était là, cette Patricia Mathieu, qu’est-ce qui se passerait ? Tout d’abord, précisa Geffrier, au moment où vous arriverez à Smolensk, elle sera en tournée au Japon. Elle est connue pour faire des pauses de temps en temps pour aller retrouver son homme, mais normalement ce n’est pas prévu à cette époque. Vous connaissez donc bien son agenda, remarqua Gérald. Le calendrier de ses tournées est affiché sur son site Internet. Ce n’est pas un secret d'État. Il faut souligner, intervint Ludmilla, que Diavol est connu pour être un coureur de jupons. Les journaux russes se délectent de ses frasques. A priori, la fidélité ne fait pas partie de ses nombreuses qualités. On l’a même accusé de harcèlement sexuel sur plusieurs de ses collaboratrices. Dans un pays occidental, sa carrière aurait été sérieusement compromise par ces affaires, souligna Trifaigne. Mais en Russie, on en rigole plutôt. La mentalité à ce sujet est un peu ce qu’elle était en France il y a une quarantaine d’années, avant le déferlement de la vague de puritanisme venue des États-Unis. Heureux pays ! s’exclama Gérald. Patricia Mathieu, de son côté, est renommée pour être jalouse, expliqua Ludmilla. Alors ça doit faire des étincelles ! Comme vous dites. Les scènes de ménage entre Diavol et sa chanteuse font les délices de la presse russe à scandale. Je vois. Je crois que je commence à cerner le personnage. Et au sujet de la musique ? C’est un mélomane averti. Il adore surtout le piano. Il en joue lui-même, d’ailleurs. Assez mal. On ne peut pas être doué pour tout, conclut le journaliste. A moins de s’appeler Sophia Wenger, naturellement. Bizarrement, sa petite plaisanterie ne fit rire personne. Il eut même l’impression que l’atmosphère de la salle se refroidissait sensiblement. Sir Irving Butler, qui n’avait pas dit un mot jusque-là, se contentant d’écouter leur conversation, toussota, comme pour rappeler sa présence. Vous avez quelque chose à ajouter, sir Irving ? demanda le colonel aimablement. Oui, dit l’intéressé en regardant Gérald. Ce jour-là, il était vêtu d’un costume trois pièces écossais en laine, avec une cravate pourpre impeccablement nouée autour du cou. A croire que cet homme n’était pas sensible à la chaleur étouffante qui, d’après les informations, continuait à peser sur Paris et la plus grande partie de la France. Puisque nous en sommes à ce genre de choses, commença-t-il, je ne voudrais pas que notre jeune ami se fasse des idées à propos de Miss Wenger. Comment ça, des idées ? interrogea le journaliste, surpris. Oui, des idées. Miss Wenger est très séduisante, et l’on sait que les voyages favorisent les rapprochements. Mais je vous déconseille d’essayer d’avoir… une relation intime avec elle. L’idée ne m’en était pas venue jusque-là, répliqua Gérald avec la plus parfaite mauvaise foi. Mais si jamais elle me venait, je ne crois pas que j’irai vous demander votre avis, surtout si nous nous trouvions à ce moment-là au cœur de la Russie. Le vieil homme secoua la tête. Vous ne me comprenez pas bien. Je dis ça dans votre propre intérêt. Miss Wenger est une personne très brillante, comme vous avez pu vous en rendre compte. Mais… elle souffre d’autisme. Quoi ? Oui, elle est atteinte de ce qu’on appelle, je crois – je suis loin d’être un spécialiste – le syndrome d’Asperger. Ses réactions peuvent parfois être inattendues. Et violentes. Sur le coup, Gérald avala sans broncher cette salade, qui expliquait en grande partie cette impression de bizarrerie que l’on ressentait au contact de la pianiste britannique. Gérald Jacquet était un homme plutôt plus intelligent que la moyenne, et il était assez calé dans un certain nombre de domaines : histoire, géographie, politique, géopolitique, armement et tout ce qui concernait les affaires militaires, langues, musique en général et musique classique en particulier. Mais il n’entendait que goutte à ce qui concernait la médecine et les maladies mentales. Il avait vaguement entendu parler du syndrome d’Asperger, qui faisait partie de ces maladies à la mode bien commodes pour expliquer des comportements jugés autrefois aberrants. Les victimes de ce syndrome étaient handicapées dans la vie sociale, mais par contre développaient parfois des dons extraordinaires dans tel ou tel domaine artistique, scientifique ou autre. Parmi les malades célèbres avérés ou seulement supposés, on citait des personnalités très diverses : Isaac Newton, Charles Darwin, Albert Einstein, le poète Yeats, le président Jefferson, le général confédéré « Stonewall » Jackson, le pianiste Glenn Gould, le champion d’échecs Bobby Fischer, le fondateur de « Facebook » Mark Zuckerberg etc. S’il avait été plus au fait des réalités de cette maladie, Gérald aurait compris tout de suite qu’on lui racontait des bobards. Mais il crut aux paroles de sir Irving. D’ailleurs, si on lui avait dit la vérité, il se serait enfui en courant…

Gouderien

Gouderien

 

2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (8).

C’est ce qu’ils firent, en effet, levant leurs verres à la réussite de la mission. Voilà ce qui va se passer, expliqua le colonel. Sophia, que voici, part pour la Russie à la fin du mois, pour une tournée de trois semaines, prévue depuis longtemps. Les principales étapes sont : Moscou, ensuite une croisière d’une semaine par les voies navigables entre Moscou et Saint-Pétersbourg, puis Saint-Pétersbourg, Smolensk, Voronej, Ekaterinbourg, enfin Novossibirsk. Sauf qu’en fait la tournée ne dépassera pas Smolensk, précisa Trifaigne. Parce que notre ami Diavol possède une datcha dans la région. Il ne pourra pas résister à la tentation de venir voir le concert de Sophia, et l’invitera dans sa maison. Et là, elle le tuera, conclut sir Irving. Vous êtes bien sûrs de vous, commenta Gérald. Et si jamais il ne venait pas ? Aucune chance, répliqua Geffrier. Une aussi jolie femme et bonne musicienne que Sophia, il ne pourra pas résister. C’est comme quand vous placez sous le nez de votre chat une assiette de sa pâtée favorite : même s’il n’a pas vraiment faim, il ne peut pas se retenir d’y goûter. D’ailleurs je sais que Diavol est un de mes admirateurs, dit la jeune femme. Il m’a déjà écrit. Et j’espère que vous lui avez répondu, ma chère ? demanda Geffrier. Of course ! Tout ça c’est bien gentil, déclara le journaliste, qui commençait à s’impatienter, mais vous ne m’avez toujours pas dit quel est mon rôle dans cette histoire ! C’est pourtant évident, annonça Geffrier : vous, vous êtes le reporter qui accompagne Sophia pendant sa tournée, et envoie de temps en temps des articles à son journal. En bref, vous êtes là pour apporter la touche finale à la couverture de notre agent, et aussi lui donner un coup de main si nécessaire. Qu’en pensez-vous ? interrogea Trifaigne. J’en pense que c’est complètement dingue. Et, imaginons que l’on parvienne à tuer votre savant fou : je suppose que les Russes ne vont pas être particulièrement ravis ! Bien sûr. C’est pourquoi il est très important que la mort de Diavol passe pour un accident : ni la France ni la Grande-Bretagne ne peuvent s’offrir le luxe d’une guerre avec la Russie. Sophia séduira Diavol, continua Geffrier, ce qui ne devrait pas être trop compliqué ; et quand elle se retrouvera seule avec lui, elle lui injectera un produit léthal et indétectable, que nous lui aurons fourni au préalable. Des milliers d’hommes meurent chaque année en faisant l’amour, poursuivit Trifaigne. Même des hommes de l’âge de Diavol. Ça n’aura rien d’invraisemblable. Pour les Romains, c’était l’une des meilleures façons de quitter la vie. Et si les Russes ne croient pas à la version de l’accident ? demanda Gérald. Un silence gêné régna un instant dans la pièce. Geffrier se resservit un autre whisky. Alors, dit-il, nous monterons une opération spéciale pour vous libérer. Il n’est pas question que nous vous laissions aux mains des Russes. Mais espérons que nous n’aurons pas à en arriver là. En serez-vous, mon ami ? demanda sir Irving. Gérald hésita. Pour gagner du temps, il se resservit de porto, et mangea quelques cacahuètes. Jamais dans sa vie il ne s’était trouvé confronté à un tel choix. Ça porte un nom votre truc, finit-il par dire : c’est un piège à con. In english : a booby trap. D’un autre côté, si personne ne se bouge, l’avenir pourrait bien se terminer bientôt. C’est juste que… je n’ai pas envie de vous dire non, mais je ne suis pas certain d’avoir les épaules pour faire ça. Pourtant vous avez de larges épaules, mon cher, déclara Sophia d’un ton appréciateur. Je ne sais pas si cela peut vous motiver, dit Trifaigne, mais en cas de succès de la mission, vous recevrez une prime substantielle. De quel ordre ? Au moins une année de votre salaire habituel de journaliste. C’est gentil, mais je ne suis pas un homme d’argent. D’ailleurs j’ai une autre question. Allez-y. Et l’accélérateur « Lomonossov », vous en faites quoi ? C’est bien de buter le cerveau, mais comme on dit, deux précautions valent mieux qu’une. Trifaigne regarda Geffrier, lequel regarda à son tour sir Irving… qui haussa les épaules. Comme nous vous l’avons dit, commença le colonel, l’accélérateur « Lomonossov » a été sérieusement endommagé au cours de l’expérience de juillet, et il ne sera pas opérationnel avant plusieurs mois. Nous disposons donc d’un petit délai pour agir. Nous croyons que la mort de Diavol portera un coup fatal à la recherche russe en physique des particules. Mais, continua Trifaigne, vous avez raison, il ne faut rien laisser au hasard. La destruction de l’accélérateur a déjà été envisagée. Mais vous comprendrez bien que moins vous en saurez à ce sujet, mieux cela vaudra pour tout le monde. Vous devez vous concentrer sur votre objectif. J’ai compris. J’ai droit à une autre question ? Ne vous gênez pas, dit le commandant d’un ton jovial. Nous sommes là pour ça. Pourquoi moi ?       Geffrier sourit :  C’est pourtant évident, non ? Vous êtes un ancien agent de nos Services, et en plus vous êtes un journaliste connu, ce qui fait déjà de vous le membre d’une élite très restreinte. Si à cela on ajoute que vous parlez russe... Disons que je le baragouine, plutôt. Ne soyez pas trop modeste, intervint Trifaigne. ...Et que vous vous intéressez à la musique classique, termina le colonel, alors votre nom s’imposait. De plus, notre amie Sophia pense le plus grand bien de vous. Vu sous cet angle…       Par la suite, Gérald se demanda souvent pour quelle raison il avait fini par accepter. Il en arriva à la conclusion qu’il devait être bourré.   Excellent, excellent ! dit sir Irving en se frottant les mains. Bien entendu, au cas où les choses tourneraient mal, nous avons prévu pour vous une assurance-vie très avantageuse. Ça me rassure vachement ! grommela le journaliste. A ce moment, à sa grande surprise, et pour la première fois depuis qu’il la connaissait, Sophia Wenger s’approcha de lui et lui claqua deux bises sonores sur les joues. Il trouva qu’elle avait les lèvres froides. En quel honneur ? demanda-t-il. Elle ne l’avait pas habitué à une telle familiarité. Eh bien, pour fêter la constitution de notre équipe. Vous avez raison. D’ailleurs, on va trinquer. Il remplit à nouveau son verre, et le leva, imité par la jeune femme. For the king ! lança-t-elle d'une voix forte. Un peu étonné, il fit comme elle, aussitôt suivi par sir Irving, quasiment au garde-à-vous, puis par les deux militaires français. Trifaigne toussota. Hum, dit-il, je ne voudrais pas casser l’ambiance, mais il faut que nous abordions un point délicat. Oui ? fit Gérald, qui avait un mauvais pressentiment. Vous portez un implant. C’était plus une affirmation qu’une question. C’est exact, reconnut le journaliste. Malheureusement, s’il est, comme je le crains, de l’ancien modèle, il va falloir le modifier. Pourquoi ? Parce qu’il comporte une puce GPS, qui vous rend beaucoup trop repérable. Si jamais les choses tournaient mal et que vous deviez vous enfuir, les Russes vous retrouveraient tout de suite. Vous allez être opéré, l’ancien implant sera retiré et nous vous en installerons un nouveau, indétectable. De plus, ainsi, nous pourrons communiquer avec vous sans que nos communications soient interceptées. Gérald avait la bouche sèche. Et ça va se passer quand ? demanda-t-il, peu rassuré. Le plus rapidement possible. Nous avons une clinique, ici. Vous allez passer la nuit dans ces locaux, et demain matin un chirurgien vous opérera. Rassurez-vous, ce sera rapide. Et dès mardi vous pourrez rentrer chez vous. Ça m’ennuie, je n’ai pas d’affaires de toilette, pas de vêtements de rechange… Ne vous en faites pas, vous trouverez tout le nécessaire dans votre chambre. Je dois dire que j’avais déjà songé à me faire enlever ce truc, mais pas pour le remplacer par un modèle plus performant. Et Sophie ? Quoi, Sophie ? Elle n’a pas d’implant, elle ? Bien sûr que si, déclara l’intéressée. Et ne vous en faites pas, je suis parfaitement équipée. Encore une chose, demanda Gérald. Oui ? fit Trifaigne. J’ai promis à ma fille de l’emmener en voyage en Italie. Juste quelques jours. Ça pourra se faire ? Bien sûr, répondit Geffrier. Vous ne partirez en Russie qu’à la fin du mois. Si vous allez juste en Italie, il n’y a pas de problème. Mais il faudra que nous sachions toujours où vous vous trouvez. Normalement, nous devons aller à Venise. Aucun problème, dit Trifaigne. Le départ aura lieu le vendredi 29 août. Ça vous laisse le temps d’aller voir Venise. Bien entendu, pas un mot à qui que ce soit de ce que vous venez d’entendre. Évidemment. Mais dites-moi, il ne faut pas un visa, pour se rendre en Russie ? Si. Mais nous l’avons déjà demandé en votre nom. Vous devriez le recevoir ces jours-ci. Vous étiez décidément bien sûr de vous. Certaines personnes qui vous connaissent bien nous avaient assuré que vous accepteriez. Il songea tout de suite à Ghislaine. Quelle cachottière, celle-là ! Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, dit Geffrier, nous allons interrompre ici cette réunion. Gérald, pendant que vous serez dans nos locaux, vous assisterez à un briefing complémentaire, où nous vous apprendrons tout ce que vous devez savoir au sujet de cette mission. Je vais appeler quelqu’un pour vous conduire dans votre chambre. Je pourrai téléphoner ? Oui oui, pas de problème. Deux minutes plus tard, une caporale en uniforme de l'armée de terre, appelée par le colonel, pénétra dans la salle. Charlotte, dit Geffrier, vous allez conduire notre ami Jacquet dans la chambre qui a été préparée à son intention. A vos ordres, colonel. Gérald salua tout le monde et fit la bise à Sophia ; comme il sortait, Trifaigne déclara : Nous nous reverrons bientôt. La jeune militaire, blonde, les cheveux coupés court – bien sûr – lui fit prendre l’ascenseur. Ils s’arrêtèrent à l’étage du dessus. Elle l’entraîna dans un dédale de couloirs, où circulaient des tas de gens à l’air affairé, les uns en uniforme, les autres en civil. Enfin elle s’arrêta devant une porte à l’aspect tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Elle l’ouvrit. A l’intérieur, il découvrit une chambre spacieuse, spartiate mais correctement meublée. Une fenêtre donnait sur la rue Saint-Dominique. Je pourrais avoir quelque chose à manger ? demanda-t-il. Il se rendait compte brusquement qu’il avait pas mal bu, et s’il avait grignoté des cacahuètes et quelques olives, c’était largement insuffisant pour le rassasier. Bien sûr, dit-elle, on va vous apporter ça. Par contre, demain matin, on viendra vous chercher à 7 heures pour l’opération, et il faudra que vous soyez à jeun. OK. Merci. De rien. En attendant son repas, il fit le tour du propriétaire. Dans une penderie, il trouva des affaires de toilettes et des vêtements à sa taille. Il était impossible d’ouvrir la fenêtre, ce qui ne l’étonna guère. D’ailleurs, la porte aussi était hermétiquement fermée. Ce n’est pas qu’il ait eu envie de foutre le camp – après tout, et quitte à s’en mordre les doigts, il avait accepté la mission – mais cela lui donnait la désagréable impression d’être un rat enfermé dans une cage de laboratoire.  Comme l’ensemble des locaux, la chambre était climatisée, et sentait le désinfectant. Il y avait des toilettes, et une salle de bains rustique. L’ensemble était propre et digne d’un hôtel de catégorie moyenne. Dix minutes plus tard, un autre troufion vint lui livrer un plateau-repas. C’était presque la copie conforme de ce que l’on mange chez « Air France », et il supposa que le fournisseur devait être le même. Tout en mangeant, il appela son père, pour le prévenir qu’il restait quelques jours de plus que prévu à Paris. Philippe lui passa ensuite sa fille : Ça va papa ? demanda-t-elle. Oui, mon ange. Tu reviens quand ? Mardi ou mercredi, je ne sais pas encore. Tu t’es occupé des vacances en Italie ? Pas encore. Mais je vais y penser. J’espère bien ! Maman m’a encore appelée, pour que je rentre chez elle. Mais j’ai dit non. C’est bien. Papa ? Oui. Tu as une voix bizarre. Ah ? A mon avis, c’est le téléphone qui fait ça. Il aurait bien aimé lui en dire plus, mais il était persuadé que leur conversation était écoutée, et il devait se montrer discret. D’ailleurs, à partir de maintenant, il allait devoir surveiller chacune de ses paroles. Il dit encore : A bientôt mon ange ; je t’embrasse. Il eut le temps de l’entendre répondre « A bientôt papa », puis il raccrocha. Il appela ensuite Ghislaine. Alors, il paraît que tu as prévu pour moi trois semaines de reportage en Russie ? demanda-t-il. Oui, dit-elle. J’ai pensé qu’en ces temps de canicule, ça te ferait du bien de changer d’air. Tu es une mère pour moi. N’est-ce pas ? Et en plus, tu vas voyager en galante compagnie. Oui, j’ai appris ça. Tu n’es pas jalouse ? Pourquoi ? Je devrais ? Jusqu’à présent, non. Mais il peut se passer bien des choses, en voyage. Il y eut un instant de silence. Puis elle dit : Avant de rentrer dans ta campagne, passe me voir au journal. OK, pas de problème. A bientôt. A bientôt. Bises. Et il raccrocha. Cette nuit-là, il dormit assez mal. Il avait trop bu, et il avait mal à la tête. En plus il appréhendait l’opération du lendemain. D’une manière générale, il fréquentait peu les médecins, surtout pour des affaires aussi sérieuses. Et cette histoire de nouvel implant le turlupinait. Au fond, il ignorait ce qu’on allait lui mettre dans la tête. Et cela n’avait rien de rassurant. Enfin le jour se leva, et il sortit du lit. Il eut juste le temps de faire un brin de toilette, avant qu’on vienne le chercher.              

Gouderien

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2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (7).

Comment ça, ma cible ? demanda Gérald. Eh bien, en d’autres mots, l’homme qu’il vous faudra tuer. Mais rassurez-vous, ce ne sera pas à vous de faire ça. Qu’a-t-il fait pour mériter la mort ? Nous allons y venir. Terminez, Mathieu. A vos ordres. Le film reprit son cours ; de toute façon, il était bientôt terminé. Il s’acheva par une proclamation à la gloire de la science russe, sur fond d’hymne national. Une nouvelle fois, les lumières se rallumèrent. Et de deux ! s’exclama Geffrier. Nous avons fait le plus dur. Vous verrez, le troisième film est bien plus court. D’ailleurs vous le connaissez peut-être déjà. Encore une histoire d’accélérateur de particules ? demanda Gérald. Si l’on veut, oui. C’est un film anglais qui s’appelle « Quatre scénarios pour la fin du monde », précisa Serreules. Vous l’avez peut-être déjà vu, ça date de 2008, et on le trouve facilement sur « Youtube ». Oui, dit Gérald, ça me dit quelque chose. En fait, poursuivit Serreules, c’est juste le quatrième épisode qui nous intéresse. Ça raconte une expérience scientifique qui tourne mal. Très mal, même. Je vois ce que vous voulez dire. Mathieu, c’est à vous. Et pour la troisième fois, les lumières s’éteignirent.   Pour ceux qui, par hasard, ne connaîtraient pas ce film (que l’on peut effectivement visionner sur « Youtube »), en voici un bref résumé : un scientifique, britannique on peut le supposer, qui vient par ailleurs de regarder les trois premiers « scénarios » sur son écran, rejoint son laboratoire, devant lequel des gens manifestent pour protester contre le danger représenté par une prochaine expérience. Ledit laboratoire est en fait un accélérateur de particules. Un reportage à la télévision explique les craintes de certains physiciens à propos de l’expérience, qui pourrait faire surgir des particules de « matière étrange », (« Killer strangelets » en VO), un agglomérat qui présente la particularité terrifiante d’attirer tous les atomes environnants et de les convertir en matière étrange, et qui donc pourrait entraîner la destruction de la Terre.  L’expérience se déroule… et comme on le redoutait fait surgir une sorte de boule de matière inconnue, qui dévore tout autour d’elle et grossit au fur et à mesure, provoquant l’apocalypse redoutée. C’est un film court mais très bien fait et angoissant.  On ralluma les lumières, et il y eut un instant de silence. Je suppose que vous ne m’avez pas montré ce film sans raison ? interrogea le journaliste. Bien entendu, déclara le commandant Trifaigne. Ce que vous venez de voir s’est effectivement produit à l’accélérateur « Lomonossov », dans la nuit du 17 au 18 juillet de cette année. Gérald réalisa soudain : C’était la nuit de la panne, et de la collision de Roissy ? Je vois que vous commencez à comprendre, remarqua Serreules. Mais, une question idiote : si ça… cette catastrophe, s’est produite, comment se fait-il que nous soyons encore ici pour en parler ? Parce que, intervint Emma Courson, pour quelque raison inconnue, le phénomène s’est interrompu au bout de quatre secondes – ce qui a suffi pour provoquer la mort de huit savants ou techniciens russes, ainsi que des dégâts considérables aux installations. Mathieu, reprit Serreules, vous allez rediffuser ce film, mais en vous arrêtant exactement à 4 minutes 47. A vos ordres, dit l’opérateur. Une fois de plus on fit l’obscurité, puis le film fut projeté à nouveau, mais Mathieu l’arrêta pile au moment demandé, c’est-à-dire quand le visage d’un technicien paniqué apparaissait sur un écran, criant : « Coupez le jus, vite, l’expérience a échoué ». Merci Mathieu, dit Trifaigne. Ce sera tout pour ce soir. Vous pouvez éteindre votre ordinateur et sortir. Merci commandant. Les lumières se rallumèrent. Le grand écran mural s’éteignit, puis le nommé Mathieu sortit de la salle. Voilà, dit Serreules, les choses en sont restées là. Apparemment, remarqua Gérald, quelqu’un a « coupé le jus », pour reprendre l’expression employée dans le film. Oui, approuva Emma Courson, on peut le supposer, même s’il y a d’autres explications possibles. Il n’est pas inimaginable que le phénomène se soit arrêté de lui-même. Malgré sa brève durée, les dommages ont tout de même été très importants, enfin pour ce qu’on en sait : parce que bien évidemment, les autorités russes ne s’en sont pas vantées. D’après nos informateurs, les trois accélérateurs du site « Lomonossov » ont subi des dégâts considérables, qui nécessiteront de trois à six mois de réparation. Et ce n’est pas tout, ajouta Trifaigne. Dans une certaine mesure, l’« incident » a eu des effets comparables à ceux d’une éruption solaire de grande ampleur, sur une large partie du réseau électrique européen. Dans la région de Smolensk et en Biélorussie, des transformateurs ont été détruits, des lignes électriques ont grillé. Et il y a eu une panne générale de tout ce qui fonctionne à l’électricité, qui a duré d’un quart d’heure à 30 secondes, suivant l’éloignement du site. Je vous laisse imaginer tous les accidents que cela a pu entraîner, dans les trains, les voitures, et aussi les avions, bien entendu. D’où la collision des deux appareils, conclut Gérald. Voilà. Il y eut un instant de silence. Et cette « matière étrange » dont il était question dans le film, elle existe ? demanda le journaliste. Je présume que depuis que ce film a été réalisé, on en sait un peu plus à ce sujet ? Elle existe… peut-être, répondit la physicienne sans se mouiller. Comprenez-bien, nous sommes là dans un domaine qui, jusque récemment, n’avait pas dépassé le stade de la théorie. Un strangelet est un état hypothétique de la matière nucléaire. Hypothétique ? Donc nous ne sommes même pas certains que ça existe ? La matière étrange pourrait – je dis bien pourrait - constituer une des composantes des étoiles à neutrons, à l'intérieur desquelles la pression due à l'attraction gravitationnelle est très importante. La physique actuelle ne permet pas de trancher avec certitude sur cette question. A moins que les Russes n’aient réussi une percée fulgurante dans ce domaine ? L’inconnu assis au fond de la salle, et dont Gérald avait quasiment oublié la présence, toussota discrètement. That’s the question ! lança Serreules. En fait nous n’en savons rien. Nous ne sommes même pas sûrs de l’origine du problème rencontré par les scientifiques russes. Il n’y a que deux choses dont nous soyons certains, et croyez-moi la seconde est diablement inquiétante. Je crois que je peux deviner quelle est la première, dit Gérald : ça s’est produit. Tout juste. Et l’autre point, c’est que malgré les pertes en vies humaines et les destructions, l’expérience a été considérée comme un succès ! Comment ça, un succès ? demanda Gérald. Oui, dans la mesure où elle a confirmé les théories des physiciens russes. Et comprenez bien que cette « matière étrange », ou quelque nom qu’on lui donne, malgré sa dangerosité, pourrait représenter, si l’on parvenait à la domestiquer, une source d’énergie infinie, ou bien l’explosif de nouvelles armes auprès desquelles la bombe nucléaire serait aussi désuète que l’arbalète. Ça paraît fou. Comment pourrait-on « domestiquer », comme vous dites, une matière qui attire à elle et transforme tous les atomes environnants ? Sur le plan théorique, ce n’est pas impossible, intervint le professeur Courson. Par exemple, en la confinant à l’aide d’un champ magnétique dans un conteneur où on aurait auparavant fait le vide intégral. C’est ainsi qu’on procède avec l’antimatière. Car il existe de l’antimatière ? s’étonna Gérald. Bien entendu. Pour l’instant on ne la produit qu’en quantités infimes et à grands frais, mais on a bon espoir d’améliorer le rendement dans les années à venir. Mon cher Jacquet, vous devriez lire plus souvent les pages scientifiques de votre propre journal, commenta Geffrier en rigolant. S’il vous plaît, revenons à nos moutons, déclara le commandant Trifaigne en fronçant les sourcils. Vous comprenez maintenant que nos bons amis russes, et en particulier ce cher professeur Diavol dont vous avez vu la photo tout à l’heure, n’ont qu’une hâte, c’est de réparer leurs petites machines et de recommencer. Et la prochaine fois, vous craignez qu’on n’arrive pas à « couper le jus » à temps, supposa le journaliste. Voilà. C’est ici que vous intervenez. Sauf que je me demande bien en quoi je pourrais vous être utile. Ces messieurs vont vous expliquer tout ça, répliqua Serreules, et en particulier notre invité, qui commence à s’impatienter dans son coin. Moi je vais vous laisser, les modalités pratiques de la mission ne me concernent pas. Mouais, songea le journaliste, sceptique. En fait, cette sortie de Serreules signifiait plutôt qu’il voulait pouvoir dire qu’il n’était pas au courant – et donc le Premier ministre non plus -, si jamais les choses tournaient mal. L’homme prit la veste qui reposait sur le dossier de sa chaise, l’enfila, puis il ramassa sa serviette et, avec un grand sourire, serra la main de Gérald. Bonne chance mon garçon, dit-il en partant. Oui, j’en aurai besoin. Le conseiller, qui s’apprêtait à ouvrir la porte, se retourna : Nous en aurons tous besoin ! Puis il sortit. Emma Courson l’imita, après avoir dit aurevoir à Gérald. Le troufion qui montait la garde près de la porte sortit lui aussi. Ne restaient plus que Geffrier, de la DGSE, et Trifaigne, de la DCR. Et aussi l’énigmatique personnage dissimulé dans l’ombre au fond de la salle. Bien, dit Trifaigne. Maintenant que les civils sont partis, nous allons pouvoir parler sérieusement. On vous a expliqué le « Pourquoi ? », maintenant nous allons évoquer le « Quoi ? », le « Quand ? » et le « Comment ? » Avez-vous soif ? demanda Geffrier. Pourquoi pas ? dit Gérald. Je dois dire qu’après tout ce que je viens d’apprendre, je prendrais bien quelque chose de fort. C’est prévu. L’officier s’approcha d’un petit frigo mural que Gérald n’avait pas remarqué jusque-là, et en sortit une bouteille de whisky et une de porto, ainsi que des glaçons. Puis il prit dans un placard quatre verres, des cacahuètes salées et des olives. Gérald était en train de se faire la réflexion qu’ils n’étaient que trois, quand la voix du personnage dissimulé dans l’ombre retentit pour la première fois : Si c’est l’heure du whisky, alors que je crois qu’il est temps que je vous rejoigne. L’homme, qui parlait avec un fort accent anglais, se leva, fit quelques pas dans leur direction et apparut enfin en pleine lumière. Il n’était pas très grand, presque chauve avec des favoris blancs, et portait malgré la chaleur un costume trois pièces en tweed d’une étrange couleur tirant sur le rose, avec une cravate vert pâle nouée autour du cou. Il s’approcha du journaliste, et lui tendit la main : How do you do, my friend ? Ces Messieurs-dame ne vous ont pas trop assommé ? Non, balbutia Gérald, impressionné par le nouveau venu. Enchanté de vous rencontrer. Voici sir Irving Butler, déclara sentencieusement le commandant Trifaigne. Et j’exerce le coupable métier de directeur du MI6, les Services secrets de Sa Majesté, termina l'intéressé. Et si nous goûtions ce fameux whisky ? Le commandant Trifaigne déboucha la bouteille, et commença à remplir les verres. Merci, mais je préfère le porto, dit Gérald en se servant un verre de Ramos Pinto Vintage. Qu’est-ce que c’est ? demanda avec curiosité sir Irving Butler en examinant la bouteille que tenait le commandant. Hibiki ? What kind of shit is this ? Du whisky japonais, répondit Trifaigne. Vous verrez, il est excellent. My goodness ! s’exclama le directeur du MI6. L’Angleterre a déclaré des guerres pour moins que ça ! N’exagérez pas, dit Geffrier. Et si nous trinquions, plutôt ? A quoi allons-nous trinquer ? demanda Trifaigne. Au succès de la mission, je présume, répondit Gérald. Mais il manque encore mon coéquipier. Étant donné la présence de sir Irving, je suppose qu’il sera anglais? Vous supposez bien, admit Geffrier. Sauf que ce sera une coéquipière. A cet instant, en entendant les paroles du colonel, le journaliste sut avec certitude de qui il parlait – même si cela lui semblait totalement délirant. Et alors, il s’entendit prononcer cette phrase : Dans ce cas, qu’est-ce que vous attendez pour la faire entrer ? Ça me paraît une bonne idée, dit Geffrier en se dirigeant vers la porte, tandis que Trifaigne sortait un nouveau verre du placard. Le colonel ouvrit la lourde porte, et dit : Please come in, Sophia. Et la belle entra. Sans doute pour passer inaperçue, elle était vêtue d’une robe jaune informe, coiffée d’un bob vert, et chaussée de tongs ; elle portait de grosses lunettes de soleil. Hello everybody, lança-t-elle à la cantonade. Nice to see you again, dit sir Irving Butler. Vous arrivez juste à temps pour trinquer avec nous. Je vous conseille le porto, à moins que vous n’aimiez les boissons exotiques. Elle serra la main des trois Français. En tendant la main à Gérald, elle dit : Vraiment, le monde est petit ! Comme vous dites ! répliqua le journaliste. Ainsi, en plus d’être pianiste, chanteuse lyrique et adepte des arts martiaux, vous êtes aussi agent secret ? Et bien d’autres choses encore ! répondit sir Irving à la place de la jeune femme. Mais vous le découvrirez petit à petit. Notre amie Sophia est une surdouée. Nous avons un terme en français pour définir ce genre de personne, déclara Geffrier : polymathe. Oui, le mot est le même en anglais. Le plus connu des polymathes est Leonardo da Vinci, naturellement. Vous peignez, aussi ? demanda Gérald. Elle fit la moue : Jusqu’à présent, je n’ai guère eu le loisir d’essayer. Mais je dessine pas trop mal. Eh bien, je serai content de faire équipe avec une surdouée. Vous vous y connaissez en physique ? Je possède un ou deux diplômes dans ce domaine. Ne faites pas la modeste, dit sir Irving. Sophia est docteur en physique nucléaire. Mais ses connaissances scientifiques ne seront sans doute qu’un atout accessoire, au cours de cette mission. Nous comptons plus sur son charme, et sur ses talents de musicienne. Il faut expliquer, intervint Trifaigne, que le professeur Diavol, que l’on surnomme déjà l’« Einstein russe », bien qu’il n’ait que 37 ans, est lui aussi un surdoué. Nous pensons que les récentes percées de la science russe peuvent lui être en grande partie imputées. Mais cet homme, en plus de la physique, a deux passions, dont nous espérons bien pouvoir tirer profit : les femmes, et la musique.  Et moi, demanda Gérald, qu'Est-ce que je viens faire là-dedans? Nous allons y venir, répondit Geffrier. Mais d'abord, si nous trinquions?            

Gouderien

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2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (6).

Durant les 45 minutes suivantes, Gérald, comme les autres participants de cette étrange réunion – sauf qu’eux connaissaient déjà le sujet – suivit, avec plus ou moins d’attention, le documentaire projeté. Ce film, qui avait été réalisé pour la télévision, remontait à une quinzaine d’années. Son titre était : « Le Grand collisionneur de hadrons » ; avec en sous-titre : « Des installations géantes pour traquer l’infiniment petit ». On commençait par expliquer comment était né le CERN : après la Seconde Guerre mondiale, la science européenne, autrefois triomphante, était tombée au plus bas. Et parmi toutes ces disciplines scientifiques en détresse on comptait la recherche en physique. Pourtant ni les idées ni les hommes ne manquaient. Un savant français, Louis de Broglie (prix Nobel de physique 1929) prit alors l’initiative, en 1949, de créer un laboratoire scientifique européen. En 1952, avec le soutien de l’UNESCO, onze gouvernements européens s’associèrent pour créer le Conseil européen pour la recherche nucléaire, ou CERN. On choisit d’implanter ses installations en Suisse. Les premiers travaux pour la construction du laboratoire du CERN et de son accélérateur commencèrent en mai 1954. En 1957, le premier accélérateur, le Synchro-Cyclotron à protons, fut mis en service, suivi trois ans plus tard du premier gros accélérateur, le Synchrotron à Protons. En 1965, le gouvernement français donna son accord pour que les installations du CERN s’agrandissent en débordant sur le sol français. Dans les années 70, d’autres installations et laboratoires, toujours plus perfectionnés, entrèrent en service : les anneaux de stockage à intersections ou ISR, une chambre à bulles à hydrogène, enfin le Super Synchrotron à Protons (SPS), de 7 kilomètres de circonférence. En 1981 on décida de construire le « Large Electron Positron collider” (LEP ou « Grand Collisionneur Électrons-Positrons » en français), dans un tunnel d'une circonférence de 27 kilomètres. Il était alors le plus grand accélérateur de particules du monde. Il fut inauguré le 13 novembre 1989. Ce n'est qu'avec le LHC ou « Large Hadron Collider » (« Grand collisionneur de hadrons »), mis en service en septembre 2008 et qui réutilisait son tunnel, qu'il fut détrôné. Pour ceux qui se demanderaient ce que peut bien être un hadron, c’est (dixit la « Wikipédia ») « un composé de particules subatomiques régi par l'interaction forte ». Une grande partie du film montrait les travaux gigantesques qu’il avait fallu réaliser pour installer le LHC, dont la construction avait été décidée en 1994. Il avait d’abord fallu démonter le LEP, puisque son successeur le LHC allait utiliser le même tunnel. Ce démontage, qui commença en mai 2001, fut loin d’être une petite affaire. Une fois le tunnel libéré, la construction du « Large Hadron Collider » put enfin débuter. Il entra en service le  10 septembre 2008. Sept détecteurs de particules, dont quatre de très grande taille, étaient installés sur cet accélérateur, à savoir ATLAS, CMS, TOTEM, LHCb, ALICE, LHCf et MoEDAL. A ce moment, c’était le plus important accélérateur de particules au monde. Il conserva cette position pendant une douzaine d’années, avant d’être détrôné par l’accélérateur "Lomonossov" (du nom d’un célèbre savant russe, fondateur de l’université de Moscou), inauguré en 2021, qui était situé près de Smolensk, en Russie, et qui était encore en 2036 le plus grand du monde. Gérald suivait ce documentaire d’un œil distrait, en se demandant en quoi tout cela le concernait. D’ailleurs il était nul en physique. Mais quand il entendit – une fois de plus – parler de la Russie, le signal d’alarme résonna à nouveau dans sa tête, et il redoubla d’attention. En vain, d’ailleurs. Le reste du film proposait une visite guidée du LHC, incroyable machinerie faite d’interminables tuyaux bleus et gris qui filaient dans des tunnels sans fin, et d’installations qui semblaient tout droit sorties d’un film de science-fiction. Pour égayer un peu la chose, le narrateur citait quelques anecdotes, comme celle de la fouine qui s’était introduite fin avril 2016 dans les tunnels, endommageant un transformateur et provoquant une « perturbation électrique », interrompant pendant quelques jours la course folle des particules dans un système qui, autrement, ne s’arrêtait jamais pendant plusieurs années de suite. Personne ne disait ce qu’il était advenu de cet animal, mais on pouvait supposer le pire. On évoquait aussi, mais plutôt pour s’en moquer, les craintes qu’avait suscitées l’entrée en service du LHC. Le 21 mars 2008, deux Américains, Walter L. Wagner et Luis Sancho avaient  intenté un procès au CERN devant la cour d'Honolulu à Hawaï, au motif que le collisionneur pourrait se révéler dommageable d'une manière ou d'une autre, par exemple en créant un trou noir. Leur plainte avait été jugée recevable, pour être ensuite définitivement rejetée. Une autre plainte fut déposée, fin  août 2008, en Europe, devant la Cour européenne des droits de l'Homme de Strasbourg pour les mêmes raisons. La plainte fut finalement rejetée quelques jours plus tard. À la suite de ces affaires, plusieurs chercheurs, puis le  CERN, publièrent divers documents sur la  sécurité du LHC, concluant que l'accélérateur était sûr. Le principal argument mis en avant était que la haute atmosphère terrestre, et en fait tous les corps célestes, sont continuellement bombardés de particules très énergétiques, les rayons cosmiques. L'énergie dégagée par ces collisions peut parfois être bien supérieure à celle mise en jeu dans un accélérateur de particules sur Terre comme le LHC, aussi sont-ils certains que quels que soient les effets secondaires de ces réactions, ils ne seront pas dangereux pour la biosphère, sans quoi elle n'aurait pu se développer pendant plusieurs milliards d'années.     La crainte que des collisions de particules élémentaires donnent lieu à un événement catastrophique n'était pas nouvelle, elle remontait à près de dix ans. En 2000, lors de la mise en service du collisionneur d'ions lourds « Realistic Heavy Ion Collider » (RHIC) du Laboratoire national de Brookhaven (État de New York), le physicien espagnol  Alvaro de Rujula et deux de ses collaborateurs avaient imaginé un scénario catastrophe susceptible, en principe, de provoquer la destruction de la Terre. L'affaire avait à l'époque également suscité suffisamment d'intérêt pour nécessiter une analyse détaillée expliquant l'innocuité d'une telle expérience. Le célèbre physicien anglais Stephen Hawking, après avoir exposé, en 2008, ses raisons de penser que l’on n’observerait pas le fameux « boson de Higgs », s'était exprimé sur ses craintes à l'égard de cette particule, en 2014 : « Le boson de Higgs a le potentiel inquiétant de devenir métastable à des énergies dépassant les 100 milliards de gigaélectron volt. Cela pourrait dire que l'univers pourrait subir une désintégration du vide catastrophique, avec une bulle s'étendant à la vitesse de la lumière. [...] Cela pourrait se produire à tout moment et nous ne le verrions pas venir. » Mais les défenseurs de l’accélérateur objectèrent que des collisions à 100 milliards de GeV par proton requerraient un accélérateur de la taille de la Terre. Au cours des années suivantes, diverses expériences avaient mis en évidence l’existence du boson de Higgs – que certains avaient baptisé « la particule de Dieu » -, sans provoquer pour cela les catastrophes redoutées. Le film se poursuivait en rappelant que le CERN avait joué un rôle essentiel dans la création d’Internet. On présentait ensuite un panorama des recherches en cours, y compris sur d’autres particules encore plus mystérieuses que le boson de Higgs. La conclusion évoquait l’avenir du site, et le remplacement du LHC par un « VLHC » (« Very Large Hadron Collider »). Cette fois on n’allait pas déconstruire les installations existantes, ce qui aurait représenté un travail colossal, mais simplement les agrandir et les perfectionner.  Et les lumières se rallumèrent. Qu’avez-vous pensé de ce film, Monsieur Jacquet ? demanda le commandant Trifaigne. Euh… commença-t-il. En fait, j’ai compris un mot sur deux. Vous savez, j’ai peur que vous ne vous adressiez pas à la bonne personne. J’étais déjà mauvais en physique au lycée, et ça ne s’est pas amélioré depuis. L’officier sourit : Ça n’a strictement aucune importance, parce que la personne qui vous accompagnera est très calée, elle, dans ce domaine. C’était la première fois que l’on faisait allusion à cette « seconde personne », et il se demanda à qui il allait être associé. Le colonel Geffrier intervint à son tour : Monsieur Jacquet, avez-vous entendu parler du « Concordoff » ? Là, Gérald retrouvait un domaine qui lui était plus familier : Tout à fait. C’était le Tupolev 144, la version soviétique du « Concorde ». On l’avait appelé ainsi en raison de la troublante ressemblance qu’il présentait avec le supersonique français. Absolument, dit Geffrier. Et savez-vous d’où venait cette similitude ? Bien sûr. A l’époque où on a conçu le « Concorde », c’est-à-dire dans les années soixante, les espions soviétiques sévissaient à l’Ouest dans tous les domaines, y compris naturellement en aéronautique. En bref, les Soviétiques se sont contentés de nous piquer les plans du « Concorde ». Et vous savez comment ça c’est fini ? Évidemment. Ce qu’ils ignoraient, c’est que nous savions qu’ils nous espionnaient. Et donc on leur a refilé des plans légèrement modifiés. Et le résultat a été la catastrophe du 3 juin 1973, quand le Tupolev 144 s’est écrasé au cours du salon du Bourget, devant les caméras de télévision du monde entier. C’est une triste histoire, remarqua Serreules. Sur le moment on s’est cru très malins, mais en fait s’il avait existé un second supersonique sur le marché, les Américains auraient eu beaucoup plus de mal à torpiller la carrière du « Concorde », ainsi qu’ils l’ont fait. Mais nous ne sommes pas venus ici pour évoquer l’histoire de l’aviation. Le deuxième film que nous allons vous projeter est beaucoup plus court que le premier, et il vous montrera à quoi ressemble l’accélérateur « Lomonossov ». C’est actuellement le plus grand du monde dans son genre, même si le VLHC dont il était question dans le premier documentaire le surpassera certainement quand il sera terminé. Vous vous demandez certainement quel est le rapport avec l’histoire du « Concordoff » ? Effectivement. Ce fut au tour d’Emma Courson de parler : Le CERN comprend un certain nombre de pays, essentiellement européens, mais il y a aussi des pays « observateurs ». Le Japon depuis 1995, les États-Unis depuis 1997, etc. La Russie en fait partie. Ces nations apportent un concours financier, et en contrepartie ont accès à toute la documentation concernant les expériences qui ont pu être effectuées grâce à leur argent. Je crois que je vous vois venir, dit Gérald. Geffrier prit la suite : Depuis la chute de l’URSS, les Russes n’ont pas perdu leurs mauvaises habitudes, et leurs agents de renseignement continuent à sévir dans le monde entier, espionnant tout et n’importe quoi. Donc, il y a environ 25 ans, quand ils ont commencé à s’intéresser au CERN, quelqu’un chez nous s’est dit que c’était un prétexte pour copier notre technologie afin de la reproduire dans leur pays, comme dans le cas du « Concorde ». Et alors ? Alors on leur a fourni une documentation revue et corrigée. C’était idiot, dans un sens, parce que les installations du CERN servent principalement à la recherche pure, et n’ont pas d’application militaire. Mais bon, c’est ce qui a été fait, et une fois de plus nous nous sommes plantés. Comment ça ? Ce fut Emma Courson qui répondit : Apparemment, nos documents modifiés ont ouvert de nouvelles voies de recherche aux physiciens russes. C’est ainsi qu’ils ont pu construire « Lomonossov », qui est plus puissant que tout ce que nous avions réalisé jusque-là. Mais ce n’est pas le seul problème. Les Russes ont obtenu des avancées foudroyantes dans des domaines où nous ne faisions jusque-là que balbutier. Mais eux, ils savent protéger leurs secrets. Les savants russes ne publient qu’une partie de leurs travaux – ce que le pouvoir les autorise à divulguer. Le reste demeure secret. Sauf, dit Serreules, que de nos jours il devient de plus en plus difficile de conserver un secret. Et puis, nous avons nous aussi nos espions, et nos hackers. Quand je dis « nous », il faut comprendre les Occidentaux en général, pas seulement les Français. Ce qui fait, poursuivit le professeur Courson, que nous avons une assez bonne idée de l’état des recherches en Russie. Et ce que nous savons n’est pas fait pour nous rassurer. Pourquoi ? demanda Gérald d’un air innocent. Parce que, dit Serreules, les Russes jouent avec le feu. Vous vous souvenez du documentaire, et des craintes exprimées par certains scientifiques à propos des accélérateurs de particules ? A l’époque, ces histoires étaient ridicules. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Mais faisons les choses dans l’ordre. Nous allons vous projeter un petit film russe, sous-titré en anglais – je suppose que vous êtes anglophone ? Of course I am ! Perfect. Mais avant, nous allons faire une pause. Peut-être voudriez-vous boire quelque chose ? Ce n’est pas de refus. Gérald avait la gorge sèche, et il demanda un jus de fruit. Quand tout le monde eut exprimé ses souhaits, Geffrier donna un coup de téléphone, et quelques minutes plus tard un planton frappa à la porte, portant les boissons sur un plateau. Dix minutes plus tard, la pause terminée, on éteignit à nouveau les lumières, et la projection du deuxième film commença. Gérald connaissait un peu le russe, mais pas assez pour suivre le commentaire ; heureusement, il y avait les sous-titres. Le documentaire s’appelait « Le Grand accélérateur », et racontait la construction et la mise en service de ce qui était à présent la plus grande installation de ce type dans le monde. Le site choisi se situait non loin de Smolensk, à l’ouest de la Russie, près de la frontière biélorusse. L’accélérateur "Lomonossov", qui était couramment appelé « la Machine de Krasny », du nom de la localité la plus proche, avait demandé une douzaine d’années de travail. Commencé en 2008, il avait été inauguré en grande pompe par le président russe en mai 2021. En fait il n’y avait pas un mais trois accélérateurs, reliés ensemble et fonctionnant conjointement : par ordre de taille, « Petite Ourse », « Grande Ourse », et « Stalin Bolchoï », c’est-à-dire « Staline le Grand ». Victor Koromenko, président de la fédération de Russie depuis 2026, était, plus encore que ses prédécesseurs Vladimir Poutine et Youri Medvedev, un nostalgique de l’URSS et un admirateur de ce que l’on appelait « l'ère de la grandeur soviétique ». On passait sous silence les millions de morts du stalinisme, les déportations, les famines et les pénuries généralisées pour ne retenir que les aspects positifs du règne du « Petit père des peuples » : le développement du pays, la victoire dans la Seconde Guerre mondiale, le rayonnement international et le plein emploi. Le film montrait la construction de la « Machine de Krasny », et particulièrement de « Staline le Grand » qui, avec une circonférence de 43 kilomètres, dépassait tout ce qui existait dans le monde. On disait d’ailleurs qu’il s’étendait en partie en territoire biélorusse, ce qui n’était pas étonnant car les deux pays entretenaient des relations très amicales. Comme dans le cas du CERN, la plupart des installations étaient souterraines. Par contre le commentaire était beaucoup moins prolixe en ce qui concerne les expériences menées ; on mentionnait seulement des avancées décisives dans la recherche du fameux boson de Higgs, ainsi que des tentatives prometteuses visant à découvrir ce qu’était la mystérieuse « matière noire », dont les travaux des physiciens avaient démontré qu’elle était l’un des principaux constituants de l’univers. Le film approchait de sa fin, quand apparut sur l’écran un personnage en blouse blanche, souriant, l’air d’un tennisman plutôt que d’un scientifique, et qui présentait une certaine ressemblance avec l’ancien président de la République française Emmanuel Macron. Le commentaire précisait qu’il s’agissait du professeur Anatoli Visserianovitch Diavol, directeur de l’IRRPE, « Institut russe de recherche en physique expérimentale ». Mathieu, arrêtez-vous un instant sur cette image, ordonna Serreules. Le militaire s’exécuta, et la photo du physicien russe s’immobilisa sur l’écran. Regardez bien cet homme, déclara Trifaigne d’une voix grave, et n’oubliez pas son visage. Pourquoi ? parvint à balbutier Gérald, qui pressentait le pire. Ce sera votre cible.

Gouderien

Gouderien

 

2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (5).

Après avoir longuement hésité, Gérald s’habilla en gris clair, avec une chemisette blanche : sobre, classique et surtout léger, en raison de la chaleur. Il arriva dans les studios de Nation2, à Saint-Cloud, peu avant 18 heures. Sophia Wenger était déjà là, et ils se saluèrent. Il rencontra brièvement Roland Viellepousse, le journaliste qui devait les interviewer ; c’était un bellâtre blond et ignorant, qui avait la sale manie de couper systématiquement la parole à ses invités dès qu’ils étaient un peu trop diserts à son goût. Puis on l’emmena se faire maquiller, ce qui fut assez long. Sophia et lui se retrouvèrent ensuite dans une pièce proche du plateau, où on leur servit des rafraîchissements ; une télévision accrochée au mur diffusait le programme de Nation2. La jeune femme était plus belle que jamais, vêtue d’une robe rouge fuchsia qui découvrait ses bras et ses jambes. Avant qu’on ne les invite à entrer sur le plateau, ils durent subir le journal de Roland Viellepousse, durant lequel le présentateur, avec une satisfaction visible, énuméra les catastrophes du jour : guerre civile aux États-Unis et en Chine, famine en Afrique, tremblement de terre à Java, ouragan force 6 aux Caraïbes, accident de chemin de fer en Italie, canicule record sur l’Europe, etc. Enfin ce fut à eux. Gérald envisageait ce passage à la télévision comme une corvée, mais il était en-dessous de la vérité, car ce fut bien pire. D’abord le présentateur n’en avait que pour la belle musicienne, et c’est à peine s’il eut l’occasion de placer un mot. Par contre, on voulut à tout prix lui faire dire qu’il y avait quelque chose entre Sophia et lui, et il eut toutes les peines du monde à tenter de rétablir la vérité. Il faisait très chaud sur le plateau en raison des projecteurs, et bientôt, l’énervement aidant, il se retrouva en sueur ; Sophia, elle, était fraîche comme une rose, comme d’habitude. Elle parla de son prochain concert à Paris et de sa future tournée en Russie, et l’incorrigible Viellepousse demanda à Gérald s’il en serait. Pas à ma connaissance, non, répondit-il. Comme quoi tout le monde peut se tromper. On avait installé un piano sur le plateau, et on demanda à la jeune femme de jouer quelque chose ; elle choisit un morceau de Schumann, et ce fut le moment le plus agréable de cette soirée. Mais le pire, c’est qu’ensuite on fit venir des invités : Paul Ricquert, un idéologue du Front patriotique, et pour équilibrer les choses – car Nation2 se voulait une chaîne de télévision politiquement neutre, même si tout le monde savait de quel côté elle penchait en fait – Christelle Ragot, une mégère d’extrême gauche légèrement timbrée, vaguement écrivaine mais dont personne ne lisait plus les livres depuis longtemps. Naturellement Ricquert attaqua sur la question des clandestins, tandis que Ragot les couvrait d’injures, Sophia et lui, pour avoir tué trois Africains innocents. Puis les deux invités s’engueulèrent entre eux, et l’émission s’acheva dans le chaos le plus total. En sortant du plateau, on les invita à boire un verre, mais malheureusement la harpie Ragot était encore là, ce qui gâcha un peu l’ambiance. Et puis ils quittèrent les studios, et il eut à peine le temps de dire au revoir à la pianiste – « See you soon » lança-t-elle en s’éloignant -, que les appels commencèrent à se succéder : d’abord son père, qui voulait aller casser la gueule à cette Christelle Ragot, puis Ghislaine, qui l’avait trouvé très bien, et puis le magazine « Closer », immédiatement suivi par « Grazia » : l’un et l’autre voulaient à toute force faire un reportage sur Sophia et lui ; il refusa sèchement. Il rentra chez lui très énervé, et la perspective de son rendez-vous du lendemain n’était pas faite pour le calmer.   Samedi 2 août 2036. Le lendemain, Gérald était d’une humeur massacrante. Il tourna toute la matinée chez lui comme un lion en cage, déjeuna rapidement, puis se décida à sortir en début d’après-midi. Il avait mis ses Ray-ban, à la fois en raison du soleil et pour ne pas qu’on le reconnaisse. Il alla au musée du Louvre, qui était sur son chemin ; au moins y faisait-il un peu plus frais, sauf sous la fameuse pyramide, où on aurait pu faire pousser des bananes. Il passa devant de nombreux tableaux sans les voir, tellement il était obsédé par son rendez-vous à venir. Vers 16 h 20, il ressortit, prit sa voiture et alla se garer place de la Concorde, ce qui lui prit un moment. A 16 h 45, il pénétra dans le célèbre hôtel Crillon (pour être précis : hôtel de Crillon), et se mit à la recherche du fameux bar « les Ambassadeurs ». Cela faisait une éternité qu’il n’était pas venu ici, mais il se repéra facilement. Comme il était un peu en avance, il décida de s’offrir un verre. Une Vodka-Martini avec une rondelle de citron, commanda-t-il au serveur ; au shaker, pas à la cuiller. C’était une des boissons favorites de James Bond, et ça faisait très longtemps qu’il avait envie de dire ça ; c’était le moment où jamais. Il était en train de déguster son cocktail en admirant la décoration du bar quand, à 17 heures précises, un grand type en costume gris impeccable, cravate bleue nouée autour du cou malgré la canicule, s’approcha de lui. Monsieur Jacquet ? demanda-t-il d’un ton aimable. Lui-même. L’homme lui montra, rapidement et discrètement, une carte avec sa photo barrée de tricolore ; il eut le temps de lire « Colonel François Geffrier » et en-dessous : « DGSE ». On vous attend, déclara l’officier. Gérald n’eut que le temps de finir sa Vodka. Il voulut la payer, mais l’homme dit : On s’en occupera. Alors il le suivit.   Ils gagnèrent une berline Citroën noire, qui était garée non loin du palace. Ils montèrent à l’arrière, et le chauffeur démarra aussitôt. Où allons-nous ? demanda le journaliste. Dans les locaux de mon service, rue Saint-Dominique. Cela faisait longtemps que le ministère de la Défense avait déménagé ailleurs, mais apparemment il avait conservé quelques annexes dans cette célèbre rue de la rive gauche. C’était le mois d’août, et la circulation était assez fluide. Il ne leur fallut qu’une quinzaine de minutes pour parvenir à destination. Ils se garèrent devant le numéro 16, tout près de l’ancien ministère, et le colonel invita Gérald à descendre. C’était un petit immeuble, avec une porte cochère surmontée d’un blason tricolore marqué « RF ». Le colonel tapa un code, puis poussa l’un des montants. Ils entrèrent dans une cour où stationnaient deux factionnaires en uniforme, pistolet-mitrailleur au côté. Entre eux, une porte. Là encore, l’officier dut entrer un code pour entrer. Ils se retrouvèrent dans un couloir, où s’alignaient plusieurs portes de chaque côté ; au bout se trouvait un ascenseur.Geffrier le fit entrer dans une petite pièce sur la gauche ; là, deux fonctionnaires de police vérifièrent l'identité de Gérald, y compris en lui faisant passer un scanner de l’œil. Apparemment satisfaits du résultat, ils les laissèrent continuer leur chemin. Ils gagnèrent l’ascenseur. La cabine, ultra-moderne, était peinte en gris et blanc ; le panneau de commande ne comportait que cinq boutons. Le colonel appuya sur celui du bas. Ils descendirent très rapidement. Toujours sans un mot, l’officier ouvrit la porte et laissa Gérald passer devant. Des couloirs peints en jaune s’ouvraient dans tous les sens, et le journaliste songea qu’il aurait aussi bien pu se trouver dans un hôpital. Naturellement, les locaux étaient climatisés, et cela sentait le désinfectant. Des numéros et des flèches peints en noir en haut des murs permettaient de se repérer. Par ici, indiqua Geffrier en le conduisant vers la gauche. Là encore, des plantons en uniforme montaient la garde à intervalle régulier. Enfin le colonel ouvrit une porte, que rien ne distinguait apparemment des autres, sauf le grand « 1 » peint en haut du mur, juste à côté. Nous y voilà, annonça-t-il. Devant Gérald s’étendait une immense salle, aux murs couverts d’écrans et de cartes ; une vaste table en occupait le centre, et deux hommes et une femme se tenaient assis là ; ils se levèrent en les apercevant. Un peu à l’écart, un bidasse en uniforme était assis devant un ordinateur. Un autre soldat surveillait la porte. Et, tout au fond de la pièce, dans un recoin sombre, un sixième individu était également assis, immobile, le visage dissimulé dans la pénombre. Un grand type taillé en armoire à glace et vêtu d’un costume de prix s’approcha du journaliste et lui tendit la main : Nathan Serreules, conseiller du Premier ministre. Enchanté, marmonna Gérald. Son comparse se présenta à son tour ; il était plus petit et plus âgé, moustachu, le crâne dégarni, et habillé de vêtements plus ordinaires ; il lui serra également la main, d’une poigne énergique : Commandant Lucas Trifaigne, DCR. Ravi de vous rencontrer. La DCR, Gérald le savait, c’était la Direction centrale du Renseignement. Pas précisément n’importe quoi. Enfin l’unique femme du groupe lui tendit la main. Elle devait avoir la quarantaine, portait des lunettes, les cheveux coupés court, et était vêtue d’un tailleur gris. Professeur Emma Courson, déclara-t-elle. Je suis spécialiste en physique nucléaire, et j’appartiens au CERN. Enchanté. Gérald savait que l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire, aussi appelée laboratoire européen pour la physique des particules et couramment désignée sous l'acronyme CERN (du nom du Conseil européen pour la recherche nucléaire, organe provisoire institué en 1952), était le plus grand centre de physique des particules du monde. Même si l’Europe unie n’existait plus, certaines organisations internationales lui avaient survécu ; le CERN en faisait partie. Asseyez-vous, commanda Geffrier. Je crains que nous en ayons pour un moment. Discipliné, le journaliste choisit un siège au hasard, parmi la demi-douzaine qui entourait la table ; ses quatre interlocuteurs s’installèrent dans les autres. Monsieur Jacquet, commença Serreules, qui semblait être le leader du groupe. Avez-vous la moindre idée de la raison pour laquelle nous vous avons fait venir ? Eh bien, déclara Gérald avec hésitation, je suppose que vous avez quelque tâche à me confier ? Que cela arrive quinze ans après mon départ du Service, je dois dire que cela me laisse pantois, mais vous avez certainement vos raisons, bien que je ne distingue pas lesquelles. Serreules regarda ses trois comparses ; il semblait ne pas savoir par où débuter. Puis Trifaigne prit la parole à son tour : Est-il nécessaire de préciser que tout ce que vous allez entendre ici est marqué du sceau du secret le plus absolu ? Que vous acceptiez ou pas la mission que nous allons vous confier, rien de ce que vous allez apprendre ne doit franchir ces murs. C’est évident, dit Gérald. J’ai appartenu aux forces spéciales, puis à la DGSE ; je connais la musique. Je vois que nous sommes sur la même longueur d’onde. Et je suis rassuré de constater que vous me laisserez la possibilité du choix. Bien entendu. Nous sommes entre gens civilisés, tout de même. Évidemment. Bien, dit Serreules. Il désigna l’écran principal qui couvrait une grande partie du mur, juste devant eux. Nous avons pensé qu’afin de vous expliquer le plus rapidement possible la situation délicate dans laquelle nous nous trouvons, et le rôle que vous serez éventuellement amené à jouer afin de la dénouer, le mieux était encore de vous montrer cela par l’image. Vous allez donc voir trois films, le premier étant le plus long. Maintenant, je laisse la parole au professeur Courson. Tout d’abord, une question, commença-t-elle d’une voix douce : savez-vous ce qu’est un accélérateur de particules ? Gérald s’était attendu à tout, sauf à ce genre de question. Euh… balbutia-t-il. C’est un appareil très grand et très coûteux, qui sert à la recherche en physique nucléaire, non ? Emma Courson fit une moue approbatrice : Grosso-modo, c’est ça. En langage scientifique, on pourrait dire qu’un accélérateur de particules est un instrument qui utilise des champs électriques ou magnétiques pour amener des particules chargées électriquement à des vitesses élevées. En d'autres termes, il communique de l'énergie aux particules. On en distingue deux grandes catégories : les accélérateurs linéaires et les accélérateurs circulaires. Maintenant nous allons vous projeter un documentaire, déjà ancien mais ce n’est pas grave, à propos du Grand collisionneur de hadrons, un accélérateur de particules est entré en fonction le 10 septembre 2008 et qui est situé dans la région frontalière entre la France et la Suisse, entre la périphérie nord-ouest de Genève et le pays de Gex. C’est l’un des principaux outils de recherche utilisés par le CERN, même si c’est loin d’être le seul. Mais je vous laisse visionner ce film, qui vous expliquera tout ça mieux que moi. Mathieu, c’est quand vous voulez, ordonna Trifaigne au soldat qui était assis devant l’ordinateur. Bien commandant. Toutes les lumières s’éteignirent, tandis que l’écran s’illuminait.  

Gouderien

Gouderien

 

2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (4).

Il gagna le quatrième étage, où se trouvait le bureau de sa patronne. Il y avait peu de monde dans les locaux : certains étaient déjà rentrés chez eux, et de toute façon c’était les vacances. Quand elle l’aperçut, Ghislaine se jeta dans ses bras et l’embrassa. Il fut plutôt étonné de cette démonstration d’affection, qui n’était guère dans ses habitudes. Ça va ? demanda-t-elle. Disons que ça va mieux. Si tu savais ce que je m’en suis voulu, de t’avoir expédié à l’autre bout du monde, quand ta fille a été enlevée. Jusqu’au moment où on a annoncé sa libération, je n’en dormais pas de la nuit. Je comprends. Moi aussi, j’ai passé des moments très difficiles. Tu as quelque chose de spécial à faire ? Non. Alors je termine un boulot urgent, et puis on va dîner. Comme ça on aura le temps de parler. OK, pas de problème. Il en profita pour gagner son propre bureau, où en fait il mettait rarement les pieds, les nombreux messages qui lui étaient destinés étant transférés directement sur son portable. Quelques-uns de ses collègues étaient encore là, et ils vinrent le saluer et le féliciter pour son article. A 19 h 30, Ghislaine sortit de son bureau et vint le chercher. Il songea qu’elle faisait des progrès : quand elle était plus jeune, elle était tellement absorbée par son travail qu’elle ne voyait pas le temps passer. Elle était tout à fait capable de convoquer des gens pour une réunion à 11 heures du matin, et à trois heures de l’après-midi de regarder sa montre en s’exclamant, sur le ton de la plus grande surprise : ah ben il est déjà cette heure-là ? Zut, on a raté le déjeuner ! Certains croyaient qu’elle faisait ça par vacherie, mais en fait non, simplement elle était tellement concentrée sur son travail qu’elle en venait à oublier tout le reste – c’est comme ça qu’elle était arrivée à son poste actuel. Ils descendirent au parking, au deuxième sous-sol, et elle s’arrêta devant une Lexus grise. On ne prend pas ta BMW volante ? demanda-t-il. Non, mon chauffeur est déjà rentré chez lui. Et je n’ai pas le permis pour piloter ce genre d’engin. Ah d’accord ! Qu’est-ce que tu as envie de manger ? Je te fais confiance. Elle le conduisit directement dans un restaurant étoilé du quartier des Champs-Élysées, une brasserie de l’avenue Franklin-Roosevelt où elle semblait avoir ses habitudes. Après être entré, il fallait monter au premier étage, où l’on découvrait un décor boisé et feutré et aussi – fort heureusement – climatisé. Tandis qu’ils examinaient la carte, elle dit : Alors tu passes au journal de Nation2, demain soir ? Et oui ! En compagnie de cette chère Sophia Wenger. Comment est-elle ? Comme femme, comme musicienne ou comme adepte des arts martiaux ? Fais-moi une synthèse ! Il se calla sur sa chaise, et parut réfléchir. Eh bien, comme femme elle est très jolie mais un peu bizarre, en tant que musicienne elle est fabuleuse, et comme adepte des arts martiaux elle est redoutable. Tu es amoureux d’elle ? Quelle question étrange ! Le garçon arriva, et ils commandèrent les apéritifs, les entrées, les plats et les vins. Gérald avait eu l’intention de manger léger, étant donné le temps, mais il céda aux sirènes de Ghislaine qui lui assurait qu’ici tout était délicieux, et il commanda finalement une salade de foies de volailles puis du confit de canard accompagné de pommes de terre sarladaises, le tout servi avec des Bordeaux blanc et rouge. En tous cas cela lui donna un peu de temps pour réfléchir. Quand je l’ai vue pour la première fois, répondit-il, elle m’a fait un effet prodigieux. Mais la suite m’a un peu refroidi. Elle a tué trois hommes sous mes yeux en moins de deux secondes, uniquement en se servant de ses mains. Je n’avais jamais vu ça, même à l’armée. Dans ton article, tu présentes ça comme de la légitime défense. Disons que c’est la version « politiquement correcte ». Les gendarmes s’en sont contentés ? Il faut croire, même s’ils n’étaient pas ravis. Mais je pense qu’ils ont subi de lourdes pressions. On avait fait appel à Sophia Wenger, il était difficile de lui reprocher ensuite d’employer des méthodes expéditives. Par contre, ma fille lui en veut beaucoup. Pourquoi ? Elle a dit que ses ravisseurs avaient été très gentils avec elle. Elle est très jeune, et facilement influençable. Oui. C’est possible. Le garçon vint apporter les apéritifs, deux kirs à la framboise. Ils trinquèrent : A nos retrouvailles ! lança-t-elle. A nos amours ! répliqua-t-il, sans bien savoir pourquoi. Il but une gorgée. Il avait soif, et la boisson était bien fraîche. Tu sais, reprit-il, j’ai trouvé toute cette histoire très étrange. Les ravisseurs avaient vraiment l’air de pieds-nickelés. Et nous avons découvert leur cachette un peu trop facilement. Il paraît que ta miss Wenger est aussi une bonne détective. Je sais. Il paraît. Bonne à ce point ? Si tout cela était une mise en scène, dans quel but ? Et pourquoi avoir tué ces trois hommes ? Cela fait plusieurs jours que je me pose ces questions, et je n’ai toujours pas trouvé la réponse. On apporta les entrées, et ils continuèrent leur conversation en mangeant. Tu avais raison, commença-t-elle. A quel propos ? L’accident d’avion de Roissy, l’autre jour. Ah oui. Il y a bien eu une panne générale d’électricité. Même dans les avions ? Oui. Qu’est-ce qui a pu produire ça ? On pense qu’il s’est produit une catastrophe en Russie. Mais nous n’avons que très peu d’informations. Moscou minimise les choses. Il secoua la tête, incrédule : Quel genre de catastrophe pourrait produire un tel effet ? Je ne vois qu’une explosion nucléaire. D’après les spécialistes, on n’a noté aucune élévation du niveau de radiation. Ouais, enfin je me méfie de ce genre de spécialistes ! C’est eux qui avaient assuré que le nuage de Tchernobyl s’arrêterait à la frontière française, en 1986. D’ailleurs, les russes possèdent encore des centrales nucléaires en activité ? Il paraît. C’est contraire à tous les traités. Tu sais, les Russes sont connus pour appliquer les traités quand ça les arrange. Cela dit, ça pourrait aussi être un accident militaire. Ces derniers temps, les théories les plus fantaisistes avaient circulé à ce sujet sur le Worldnet ; même s’il n’avait guère eu le temps de s’y intéresser, il avait quand même noté qu’on mettait souvent en cause la Russie – on ne prête qu’aux riches. Qui lui avait parlé de la Russie, aujourd’hui ? Ah oui, Sophia, à propos de la tournée qu’elle allait effectuer bientôt là-bas. Coïncidence ? Un signal d’alarme s’alluma dans sa tête, et il préféra changer de sujet. Dis-donc, dit-il, c’est une idée à moi, ou il fait de plus en plus chaud, à Paris ? Non, c’est une réalité. On est en train de battre tous les records de chaleur. Et de pollution. Elle se pencha vers lui par-dessus les assiettes et ajouta à mi-voix : On n’en parle pas trop encore, mais il paraît que de nombreuses personnes âgées n’y résistent pas. Les urgences des hôpitaux se remplissent. Et les morgues, aussi. C’est vrai ? fit-il, étonné. Pourtant on a eu assez de canicules ces dernières années. Je pensais que les gens étaient équipés, maintenant. Tu as toujours des radins, ou des personnes trop pauvres pour se payer la climatisation. Sans compter les maisons de retraite. Les choses se sont améliorées, mais il y a encore beaucoup à faire. Le sujet l’intéressait, et s’il n’avait pas eu son rendez-vous mystérieux de samedi au Crillon, il lui aurait proposé de rédiger un papier là-dessus. Mais il préférait ne pas prendre d’engagement pour le moment. Et si tu me parlais de ton voyage aux États-Unis ? demanda-t-elle, tandis qu’on enlevait les assiettes des entrées pour apporter les plats principaux. Houlà, il y en a pour un moment ! J’ai tout mon temps. Ils sortirent de là plus d’une heure plus tard, rassasiés et un peu éméchés. Entre-temps, la nuit était tombée. Comme je suis venu avec Sophia, déclara-t-il, j’ai programmé ma voiture pour qu’elle vienne toute me seule me rejoindre près de chez moi. J’espère qu’elle aura su trouver son chemin. Tu tiens à rentrer chez toi ? Tu as une autre idée ? Eh bien, je pourrais t’héberger pour cette nuit. Tu ferais ça ? dit-il en la regardant d’un œil intéressé. Mais oui. Je crois que nous avons encore des choses à nous dire. Et à faire. Certainement. Ils s’embrassèrent, puis regagnèrent la voiture de Ghislaine pour se rendre chez elle. Elle habitait un immense appartement, décoré d’objets d’art et d’antiquités venus des quatre coins du monde – avant d’être rédactrice en chef au « Figaro », Ghislaine Duringer avait énormément voyagé pour des reportages - au huitième étage d’un immeuble moderne, avenue Philippe Pétain à Neuilly-sur-Seine, juste en face de la Défense. Cela faisait au moins un an qu’elle ne lui avait pas fait l’honneur de l’inviter chez elle. En arrivant, il se précipita vers les baies vitrées, qui donnaient sur ce que l’on appelait depuis longtemps le « Manhattan parisien ». Maintenant que l’on y avait construit deux tours de près de 300 mètres de haut, le quartier de La Défense commençait vraiment à mériter ce nom – et encore, l’édification d’un gratte-ciel d’un demi-kilomètre de hauteur était-elle en projet. De nuit, c’était un spectacle fascinant, et il songea que s’il avait habité là, il aurait passé sa vie à le contempler. Elle arriva discrètement derrière lui, et se pelotonna dans son dos. Tu boirais un verre ? demanda-t-elle. Pourquoi pas, mais je ferais bien quelque chose d’autre avant. Oh, coquin ! A sentir la pression des pointes de ses seins dans son dos, à priori elle avait la même idée que lui. Ils firent l’amour, et cela lui fit un bien fou. Il songea qu’il avait un peu trop pensé à Sophia Wenger, ces derniers temps. Et puis, comme ni l’un ni l’autre n’avait sommeil, ils allèrent s’asseoir sur le balcon, une pina colada glacée à la main. Il faisait vraiment très chaud, heureusement les boissons étaient là pour les rafraîchir. Il montra à Ghislaine sur son portable toutes les photos qu’il avait prises pendant son bref séjour aux États-Unis, et dont il ne lui avait envoyé que quelques-unes, et elle les trouva très intéressantes et dignes, au moins pour les meilleures d’entre elles, de figurer dans un prochain numéro du « Figaro Magazine ». Il lui fit voir aussi les clichés pris à Charlagnac. Pendant un moment ils restèrent sans rien dire, observant les voitures qui filaient sur les quais, le long de la Seine. Et puis, à sa grande surprise, Ghislaine demanda : As-tu déjà songé à te remarier ? Pas ces derniers temps, non. J’ai été un peu trop occupé. Bien sûr. Mais avant ? Je vais t’avouer une chose, dit-il en la regardant droit dans les yeux, pendant des années après mon divorce, je n’ai pas ressenti le poids de la solitude, j’ai juste profité de ma tranquillité. Les dernières années de ma vie avec Isabelle avaient été épouvantables : des disputes permanentes, avec Agnès au milieu qui nous regardait d’un œil atterré. Je comprends. Et toi ? demanda-t-il. As-tu pensé à te marier ? Hum… Ça m’est arrivé, une ou deux fois. Mais finalement ça ne s’est pas fait. Elle ajouta en riant : Au moins ça m’a évité les frais de divorce. Sur ce elle finit son verre et se leva en disant : Il faut quand même que j’aille me coucher, demain je dois me lever tôt. Tu me rejoins ? Avec le plus grand plaisir.   Vendredi 1er août 2036. Le son du radio-réveil les réveilla à sept heures du matin. Gérald se leva péniblement, la tête un peu embrumée à cause des libations de la veille. Une douche et un bon petit-déjeuner le remirent en forme. Tout en mangeant, Ghislaine était concentrée sur son portable, et répondait aux nombreux messages qu’elle avait reçus durant la nuit. Quant à lui, cela faisait longtemps qu’il avait résilié ses abonnements à « Facebook », « Twitter » et autres parasites – à l’indignation de sa fille, qui le traitait de ringard. Mais bien sûr, une rédactrice en chef ne pouvait se permettre un tel luxe. Elle le conduisit jusqu’au « Figaro », et de là il prit un taxi pour rentrer chez lui. Un peu après neuf heures, il était dans l’île Saint-Louis. Il eut le plaisir de retrouver Olga, sagement garée devant son domicile. Il fit le tour du véhicule pour vérifier qu’il ne lui était rien arrivé, mais la carrosserie était impeccable.       Chez lui ne l’attendaient que des factures et des prospectus. Même si l’essentiel du courrier était désormais dématérialisé, le papier avait toujours ses adeptes. Il envoya un texto à Agnès pour lui dire qu’il était bien arrivé à Paris, elle lui répondit presque aussitôt pour l’assurer que tout allait bien de son côté. Il fit un peu de ménage puis des courses, car son frigo était vide. A midi, il alla déjeuner dans un restaurant grec du Quartier latin. Puis il rentra chez lui. Un peu plus tard, il reçut un coup de fil de la production de Nation2, qui lui rappelait son rendez-vous du soir et lui demandait de se présenter au moins deux heures en avance, pour le maquillage et autres préliminaires. Il promit d’être ponctuel.  

Gouderien

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2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (3).

En fait, il dormit tellement mal qu’au bout d’un moment, las de tourner et se retourner dans son lit, il finit par se lever. Il alluma la lumière, chercha un papier et un stylo dans ses affaires, et s’assit devant la petite table placée contre un mur, en face de son lit. Et il établit une liste. Elle comportait dix lignes, chacune commençant par un numéro. La voici :   La panne. Interdiction de dire la vérité. Visite des policiers chez moi. On me parle du Trianon. Départ pour Las Vegas. Enlèvement d’Agnès. Arrivée de Sophia Wenger. Elle trouve facilement la cachette et tue les truands. Elle propose de me conduire à Paris. Rendez-vous à l’hôtel Crillon. ?         Le lecteur l’aura compris, c’était la liste de tous les événements étranges qui étaient arrivés dans la vie de Gérald, depuis cette nuit où sa rédactrice en chef l’avait réveillé pour l’envoyer sur le site d’un crash aérien. En fait il avait failli rajouter une autre ligne, entre la 4 et la 5, qui se serait intitulée « Guerre civile aux USA » ou quelque chose de ce genre. Mais il s’était ravisé : il ne fallait pas qu’il devienne parano, la Maison Blanche ne prenait pas ses décisions en fonction des faits et gestes de M. Gérald Jacquet, insignifiant journaliste français.      Quelle serait la suite ? Il n’en avait pas la moindre idée. Il la connaîtrait sans doute samedi, s’il allait à ce fameux rendez-vous – mais pouvait-il ne pas y aller ? En bonne logique, on allait lui confier une mission, mais si elle était aussi insignifiante que celles qu’il avait effectuées au temps lointain où il faisait partie des Services secrets, cela valait-il le dérangement ? Et si c’était une vraie mission, alors quoi ? Qu’est-ce qui pouvait justifier qu’on aille le chercher, lui, un ex-agent de 5e catégorie, sans qualification particulière ? Ça ne tenait pas debout. Une chose était certaine en tous cas, c’est que Mlle Sophia Wenger, pianiste, artiste lyrique et maîtresse ès arts martiaux – sans compter ce qu’il ne savait pas – tenait une grande place dans cette histoire. Une trop grande place, pour que ce ne soit qu’une suite de coïncidences. D’ailleurs les coïncidences n’existent pas : on le lui avait assez répété durant sa formation d’agent de renseignement. Il déchira la liste en petits morceaux et la jeta dans sa corbeille à papiers, puis finit par se recoucher.      Bien plus tard, revenant sur cette période de sa vie, il songea que son analyse de la situation à l’époque était juste, sauf sur un ou deux points, dont celui-ci : pour ce qu’on allait attendre de lui, il était largement assez qualifié. Et surtout, ainsi qu’il le comprit tardivement, il était sacrifiable…   Jeudi 31 juillet 2036. Gérald avait réglé la sonnerie de son portable à sept heure – ce qui n’était pas vraiment une bonne idée, car il avait été très long à trouver le sommeil. Mais comme Sophia Wenger n’avait pas précisé à quelle heure elle passerait le chercher, il préférait se lever tôt. Il prit sa douche, se lava les dents puis se rasa, enfin descendit à la cuisine. Son père était déjà là, dans une somptueuse robe de chambre bleue et jaune qu’il ne lui connaissait pas. - Un cadeau d’Irène, dit le vieillard en réponse à sa question muette, après qu’il lui ait fait la bise. Alors tu pars avec ta copine anglaise à Paris ? - Ce n’est pas ma copine, papa, objecta Gérald. - Je dis ça en plaisantant. Remarque, si c’était ta copine, je serais le dernier à te le reprocher ! Elle est très jolie. Et, ce qui ne gâte rien, elle doit être riche à millions. - Toujours romantique, à ce que je vois ! dit le journaliste en remplissant son bol de café fumant. - Il y a quand même un truc qui me gêne en elle, dit son père. - Quoi ? - Ben je sais pas. C’est ça qui est étrange. - C’est peut-être l’idée qu’elle ait tué trois hommes ? - Non. C’est physique. C’est comme quand un mec se déguise en femme. Même s’il est parfaitement habillé, maquillé, parfumé etc., tu sens qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Gérard se fit la réflexion qu’au cours de ses voyages et de ses pérégrinations à travers le monde, que ce soit pour le compte de l’armée, en simple touriste ou en tant que journaliste, il avait parfois été amené à fréquenter des endroits où évoluaient ce que l’on appelait maintenant des « transgenres », dont certains auraient facilement déjoué la sagacité de son père. - Tu la soupçonne d’être un travelo ? interrogea-t-il. Philippe Jacquet soupira. Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit ! Je dis juste qu’il y a quelque chose de bizarre en elle. Et pourquoi fait-elle peur aux chiens ? Elle fait peur aux chiens ? demanda Gérald de son ton le plus ingénu. Ne te fais pas plus bête que tu n’es. Éric est venu m’en parler, tellement il était troublé par l’attitude de ses animaux. Tu fais trop travailler ton imagination. En attendant, bizarre ou pas, tu ne t’es pas privé de lui refiler une de tes sculptures à 10.000 dollars ! J’en étais gêné pour toi. Pourquoi donc ? Elle est pleine de fric. Et moi j’ai de gros frais. Faire édifier une clôture du côté de la rivière, ça va me coûter un bras. Arrête ! Pas à moi ! Je sais que tu n’es pas dans le besoin, très loin de là. Et alors ? J’ai bien le droit de mettre de l’argent de côté, non ? Je te rappelle que quand je mourrai, c’est toi qui héritera de tout : de mon argent, de ma propriété et de mes œuvres. Sauf une part que je laisserai à Irène. Gérald détestait quand la conversation glissait sur ce terrain. Papa, dit-il, tu es en parfaite santé. Pas tant que ça. J’ai des douleurs au genou. Et des fois, j’ai des trous de mémoire : si ça se trouve, j’ai la maladie d’Alzheimer ! Le journaliste leva les yeux au ciel. Tout le monde a des trous de mémoire ! s’exclama-t-il. Avant, je n’oubliais jamais rien. Ce n’est pas normal. Si, c’est normal et ça s’appelle vieillir. Personne n’est à l’abri de ça. Même pas toi. Maintenant tu m’excuseras, il faut que je fasse ma valise. Il remonta dans sa chambre, énervé. Il adorait son père, mais c’est vrai qu’en vieillissant son caractère ne s’améliorait pas. Il devait cependant reconnaître qu’à propos de Sophia, le vieil homme n’avait pas tout à fait tort. Effectivement, il y avait quelque chose d’étrange en elle, même s’il n’avait pas la plus petite idée de ce que c’était. Il fit sa valise, ce qui ne lui prit que peu de temps. Théoriquement, il ne partait que pour quelques jours, et si jamais son séjour devait se prolonger, il avait tout ce qu’il fallait dans son appartement parisien. Puis il redescendit, et prépara le petit-déjeuner pour Agnès. Elle fit son apparition un peu plus tard, mal réveillée. Pendant qu’elle mangeait, profitant qu’ils étaient seuls dans la cuisine, il lui fit part du très étrange appel qu’il avait reçu la veille au soir ; elle était la seule personne à qui il pouvait en parler. Alors tu vas avoir une mission ? demanda-telle. Je le crains, oui. Mais d’une manière ou d’une autre, que ce soit avant ou après, nous partirons à Venise tous les deux. J’espère bien ! Surtout, tu ne parles à personne de ce que je viens de te dire. C’est notre secret. En temps utile, je dirai moi-même ce qu’il faut – et pas plus – à ton grand-père. J’ai bien compris. Et n’oublie pas de me regarder à la télé vendredi soir, au journal de Nation2. Bien sûr !   Il avait eu raison d’être matinal, car la Mercedes verte de Sophia Wenger se posa peu de temps après devant la maison. Il embrassa sa fille et son père, leur dit « A bientôt », prit sa valise et sortit. Cette fois, la pianiste était vêtue très simplement, d’un haut bleu et d’un jeans. Elle semblait d’excellente humeur. Comment allez-vous ? demanda-t-elle en lui ouvrant la portière. Ça va, et vous ? Oh très bien, comme d’habitude. Mettez votre valise dans le coffre. Il rangea son bagage puis embarqua à l’arrière, à côté de la jeune femme. Il régnait à l’intérieur une bonne odeur du cuir, mêlée aux effluves du parfum capiteux que portait la belle. Son père, Agnès et aussi Irène étaient sortis sur le pas de la porte, et ils lui firent au revoir de la main. Il répondit de même. Puis le véhicule décolla, et prit rapidement de la hauteur et de la vitesse, avant de se diriger vers Paris. Même s’il existait pour le moment infiniment moins d’aircars que de voitures traditionnelles, le législateur n’avait pas perdu de temps pour leur imposer des contraintes, et elles n’avaient pas le droit de voler à plus de 160 km/h - ce qui représentait tout de même le double de la limitation de vitesse qui s’appliquait aux véhicules traditionnels. De plus les voitures volantes devaient suivre des couloirs aériens bien précis, véritables « autoroutes du ciel », et ne pas dépasser une altitude de plus de 200 mètres au-dessus du sol, cela bien sûr pour ne pas risquer d’entrer en collision avec un avion. Voulez-vous un café, Monsieur Jacquet ? proposa aimablement la virtuose. Oh vous savez, vous pouvez m’appeler simplement Gérald, dit l’intéressé. D’accord pour un café. Un café ou quelque chose de plus fort, naturally ! intervint Cindy MacLaird depuis l’avant. Comme d’habitude elle était vêtue de noir, et coiffée d’une casquette de marin. Non, un café suffira, dit-il. Il est encore tôt. Sophia Wenger manipula quelques boutons sur un tableau de bord installé entre les deux sièges avant, et un expresso fumant ne tarda pas à apparaître dans un compartiment situé en-dessous. Finalement, c’était une installation très semblable à celle de la BMW de Ghislaine Duringer, à bord de laquelle il avait volé à Paris – sauf que la Mercedes était plus confortable. Nous nous arrêterons vers midi pour déjeuner quelque part, précisa la pianiste. Avez-vous une préférence pour un genre de cuisine, Gérald ? Si vous voulez – et si c’est sur notre chemin, bien entendu -, je connais un très bon restaurant à Bourges, qui sert de la cuisine française traditionnelle. Pourquoi pas ? Dans ce cas je vais appeler pour réserver, en espérant qu’il y ait de la place. Ce restaurant s’appelait l’« Auberge Jacques-Cœur », et il était situé non loin du palais du même nom. Ils avaient de la chance, car il y avait de la place. Il réserva pour trois personnes, entre midi et 12 h 30. Ils mirent un peu plus de deux heures pour gagner Bourges, où ils arrivèrent vers midi et quart. Ils passèrent tout ce temps à discuter, de musique et d’autres sujets. Elle lui parla de ses voyages. Au cours de ses tournées, elle avait fait plusieurs fois le tour du monde. Et pourtant, elle paraissait bien jeune. Elle évoqua longuement la Russie, un pays qui semblait l’avoir particulièrement impressionnée. Connaissez-vous la Russie, Gérald ? demanda-t-elle. Un peu. J’y suis allé trois fois. Une fois en touriste, et les autres fois pour mon métier. C’est un pays extraordinaire. Je vais y faire une tournée de récitals, dans un mois. Les Russes adorent la musique. C’est un peuple d’artistes. Elle parut vouloir ajouter quelque chose, et puis finalement se tut. Naturellement Gérald profita du voyage pour tester son pouvoir de séduction sur la jeune britannique, dont la présence à ses côtés ne pouvait le laisser indifférent - même si, comme le disait son père, il y avait quelque chose d'étrange en elle, c'était le genre d'étrangeté dont, pour l'instant, il pouvait s'accommoder. En fait, il avait même espéré que ce soit elle qui lui fasse des avances, car elle semblait du genre à bien savoir ce qu'elle voulait, et cette proposition de le raccompagner à Paris était prometteuse ; mais il en fut pour ses frais. Alors il lui frôla l’épaule, le coude ou la jambe, lui fit même ostensiblement du genou, sans que cela semble émouvoir si peu que ce soit sa charmante voisine. Comme il n’était pas un goujat – enfin, pas trop – il n’insista pas. Arrivés à Bourges, ils se posèrent sur un parking, puis gagnèrent le restaurant à pied. Une fois de plus, il faisait très chaud, et en sortant de la fraîcheur climatisée du véhicule, on avait l’impression de se retrouver au Sahara. Cela faisait plus de deux mois que la canicule régnait sur la France et sur une bonne partie de l’Europe, et, si l’on en croyait les prévisions météo, il ne fallait pas espérer un changement avant la fin août. Mais fort heureusement, la salle était elle aussi climatisée. Ce fut un excellent repas, même si c’était surtout Gérald qui mangeait. Sophia avait un appétit d’oiseau, et Cindy buvait plus qu’elle ne mangeait.       A un moment, le journaliste s’inquiéta : Vous croyez qu’elle sera encore capable de conduire ? demanda-t-il à la pianiste en désignant son assistante. Bien sûr, répondit Sophia. Et de toute façon, cette voiture possède un pilote automatique. Évidemment. Ne parlez pas de moi comme si je n’étais pas là, grommela Cindy en finissant son verre d’un très bon Bordeaux. Je m’inquiétais juste à propos de votre capacité à conduire. Vous avez une descente impressionnante. On dirait que vous ne connaissez pas les Écossaises. Effectivement, je n’ai pas ce privilège. Keep cool ! Ils dégustèrent une salade de fruits comme dessert, puis Sophia régla la note – malgré les protestations de Gérald, qui voulait au moins payer sa part – et ils regagnèrent la Mercedes. Ils reprirent le chemin de la capitale, survolant la campagne française écrasée de soleil. En fait, depuis Chennevières, ce qui faisait quand même un certain nombre de centaines de kilomètres, ils n’avaient pas aperçu le bout d’un nuage. En réfléchissant, Gérald se rendait compte maintenant qu’il aurait sans doute besoin de sa voiture à Paris, et il prit son portable afin de la programmer pour qu’elle vienne le rejoindre en se garant le plus près possible de chez lui. Olga n’avait jamais parcouru une aussi longue distance toute seule, mais après tout il n’y avait pas de raison pour qu’il y ait des problèmes. Vers 16 heures ils s’arrêtèrent une fois de plus, à Étampes, histoire de faire une pause et de boire un café - ou "a cup of tea" - avant de gagner la capitale. Puis ils repartirent. Et où allons-nous vous larguer, cher Monsieur? demanda Cindy. En face du « Figaro », si ça ne vous gêne pas. Aucun problème. Et ils finirent par arriver à Paris, où il faisait encore plus chaud, si une telle chose est possible, qu’en province. Il téléphona à Ghislaine, juste pour vérifier qu’elle était bien là. Elle fut ravie d’apprendre sa venue. Quelques minutes plus tard, la Mercedes le déposa devant le siège du « Figaro ». Il remercia les deux femmes, puis sortit du véhicule. See you to morrow ! lança Sophia. A demain. C'est vrai qu'ils allaient être amenés à se revoir dès le lendemain, puisqu'ils allaient participer - ensemble, on pouvait le supposer - au journal de Nation2. Il récupéra sa valise, et pénétra dans l’immeuble du journal.  

Gouderien

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2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (2).

Mardi 29 juillet 2036. Une fois de plus, il se leva tard ; décidément, il prenait des mauvaises habitudes. Après avoir fait sa toilette, il descendit à la cuisine, et incroyable ! Agnès s’y trouvait déjà ! Toi, tu t’es couché tard ! dit-elle. Ben oui, j’ai un article à écrire. Il lui fit la bise, puis s’attaqua à son petit-déjeuner. Je pense qu’on ne pourra partir qu’une semaine en Italie, dit-il après avoir bu son bol de café. Pourquoi ? Quand mon article sera publié, on va sûrement vouloir m’interviewer.  Tu ne peux pas y échapper ? Si c’est le journal de la 2, ça sera difficile. Quelle région aimerais-tu voir, en Italie ? Parce que si on n’a qu’une semaine, il va falloir sélectionner. Venise. Ah oui. Pourquoi pas ? Tu y es déjà allé ? Oui, avec ta mère. Autant dire que ça fait un bail… OK, va pour Venise. Génial !        Il travailla à son article toute la matinée et une partie de l’après-midi ; vers 16 heures, il put enfin l’expédier par mail à Ghislaine. La réaction ne se fit pas attendre : « Excellent - On le publie demain en première page. » Une bonne chose de faite ! De très bonne humeur, il alla se promener dans le village avec sa fille, et ils mangèrent une glace chez Sandra. Il lui semblait qu’un peu de la tension accumulée au cours des derniers jours s’évanouissait, mais il n’osait se réjouir trop vite.   Mercredi 30 juillet 2036. Le lendemain matin, Irène alla, comme tous les jours ou presque, faire ses courses à Chennevières, et elle en rapporta, outre du lait, du pain et des croissants, l’exemplaire du « Figaro » du jour. Gérald en avait déjà pris connaissance sur son portable, mais il était du genre à n’apprécier vraiment un texte que s’il l’avait dans la main et sous les yeux, sous forme d’encre et de papier. Le titre s’étalait en gros sur la première page : « La semaine la plus mouvementée de ma vie », par Gérald Jacquet. C’était une idée de sa rédactrice en chef ; lui avait mis « De guerre civile en kidnapping », mais bien sûr Ghislaine Duringer avait toujours le dernier mot. Sinon il n’avait pas trop à se plaindre, il n’y avait que quelques coupures, essentiellement parce que le texte était trop long. Par égard pour les États-Unis et leur président, on avait quelque peu atténué ses remarques acides quant à la politique américaine et à la brutalité de l’action décidée contre les indépendantistes latinos, mais en gros ça allait. Comme il fallait s’y attendre, les journalistes recommencèrent à faire le pied de grue devant l’entrée de la propriété, et les téléphones se mirent à sonner. Il refusa toutes les propositions d’interview, sauf celle du journal du soir de Nation2. Rendez-vous fut pris pour le vendredi suivant, le 1er août. Il passerait dans la grand-messe du vingt heures. Dans la matinée, Sophia Wenger fit téléphoner par Cindy MacLaird, afin de prévenir que, suite à leur invitation, elle se ferait un plaisir de venir boire le champagne chez eux en fin d’après-midi. Vers 16 heures, la Mercedes vert foncé de la diva se posa dans l’enceinte de la propriété, et les deux femmes en sortirent. La jeune femme, qui semblait décidément apprécier le vert, était vêtue d’un tailleur de cette couleur, avec une jupe qui s’arrêtait à mi-cuisse. Son assistante portait une chemise à carreaux et un jeans noir. Comme Gérald, Philippe et Irène sortaient de la maison pour les accueillir, ils entendirent le grondement du tonnerre. Le temps, qui jusque-là avait été encore plus étouffant que d’habitude, tournait à l’orage. Nous ne sommes pas venues les mains vides, annonça la pianiste après avoir salué tout le monde. L'assistante tenait à la main un sac en carton recyclable, qui, une fois ouvert sur la table de la cuisine, se révéla contenir un pudding et une bouteille de whisky écossais pure malt. Cela vient d’un supermarché anglais de Toulouse, précisa Cindy. Le meilleur de la région, je suppose. Votre charmante fille n’est pas là ? demanda Sophia. Elle doit être dans sa chambre, en train de jouer sur son portable, répondit Gérald. J’espère qu’elle ne s’est pas encore fait enlever ! dit la diva en riant : je ne serai pas toujours là pour aller la rechercher ! Tout le monde eut la politesse de rire, même si en fait ce n’était pas très drôle. Agnès fit son apparition peu après, l’air mécontent. De toute évidence, rencontrer Sophia Wenger, qu’elle tenait pour une brute épaisse, était plutôt pour elle une corvée qu’un plaisir. Elle dit bonjour poliment, mais sans plus. Philippe Jacquet avait déjà disposé sur la table des couverts, des assiettes, des verres, des biscuits, des amuse-gueules, de la charcuterie, du fromage local et des tranches de pain ; bref, de quoi faire un vrai repas. Il rajouta des verres à whisky, puis alla chercher une bouteille de champagne dans le frigo. Tu veux que je l’ouvre, papa ? proposa Gérald aimablement. Pas besoin, répliqua le vieillard, j’ai encore de la poigne. Et effectivement, il ôta le bouchon avec dextérité. Puis il servit tout le monde, sauf Agnès qui préférait du Coca-Cola. Dehors, il s’était mis à pleuvoir assez fort. Ils trinquèrent et remercièrent la pianiste de son intervention, qui avait permis de libérer la jeune fille ; seule celle-ci continuait à faire la tête. Gérald coupa le pudding et en distribua des parts à tout le monde. Comme il fallait s’y attendre, c’était du pudding anglais, et donc il était à la fois bourratif et d’un goût… particulier. Mais avec une coupe de champagne ou un verre de whisky, cela passait mieux. Agnès devrait boire du champagne plutôt que cet awful american drink, suggéra Cindy. Ça lui rendrait peut-être sa bonne humeur. Eh, minute, intervint Gérald. N’oubliez pas qu’elle n’a que quatorze ans. Elle a bien le temps de découvrir ce genre de choses. L’intéressée haussa les épaules, vexée : Franchement, papa, tu me prends pour une demeurée ? Il y a longtemps que je bois de l’alcool – sans être une poivrote, je te rassure. Et du coup, elle se servit une coupe de champagne. Philippe Jacquet, qui semblait être sous le charme de la pianiste, lui proposa de venir visiter son atelier afin de découvrir ses sculptures. Ils prirent des parapluies pour traverser le jardin et gagner le bâtiment. Il pleuvait de plus en plus, et des éclairs zébraient le ciel. C’est très bien, ça va faire fuir les journalistes, nota cyniquement Gérald. Vous n’êtes pas très tendre avec vos collègues, remarqua la pianiste. Après tout, ils ne font que leur métier. Métier de merde… Je peux en parler en connaissance de cause, puisque je l’ai fait. Maintenant je suis grand reporter, c’est quand même autre chose ! Ils croisèrent le garde Éric, qui rentrait chez lui avec ses deux chiens. L’homme, qui n’était pas du genre bavard, se contenta d’un signe de tête en les voyant, mais les chiens réagirent très différemment : quand elles aperçurent Sophia, les deux bêtes se figèrent brusquement sur place et se mirent à grogner ; leur maître dut les traîner par la laisse pour les faire bouger. Vous avez un problème avec les chiens ? demanda Irène. C’est possible, répondit la pianiste. Quand j’étais petite j’ai été mordue par un pitbull, et ça m’a assez marquée. Depuis je garde une certaine crainte de ces animaux, et ils le sentent. Gérald la regarda avec surprise. Durant leur périple dans les souterrains de Charlagnac, elle lui avait plutôt fait l’effet de quelqu’un qui n’avait peur de rien ni de personne. Avait-elle un point faible, comme les super-héros des bandes dessinées et des films ? Et puis il se rappela de Malabar, à Charlagnac justement, et c’était plutôt le chien, qui semblait effrayé. Tout cela était surprenant. Ils arrivèrent enfin à l’atelier, et les deux femmes s’extasièrent devant les œuvres de Philippe Jacquet. C’est wonderful ! s’exclama Sophia. Very exciting ! Il faut que je vous en achète une. Elle avait jeté son dévolu sur une sorte de grosse taupe de métal, qui ressemblait plutôt à un char d’assaut, mais hélas l’objet était déjà vendu à un milliardaire texan. En fait c’était le cas de bon nombre d’œuvres qui se trouvaient là, mais le père Jacquet finit par lui en dénicher une qui lui plaisait, et qui était encore disponible. Nous ne pourrons jamais assez vous remercier pour ce que vous avez fait pour nous, déclara-t-il, mais je vais quand même faire un geste : je vous la cède à moitié prix. Gérald faillit s’étrangler quand il comprit que le « moitié prix » en question s’élevait quand même à 10.000 dollars, ce qui semblait beaucoup pour une sculpture petite et plutôt banale, mais la jeune femme paya sur le champ. Elle parut satisfaite de son acquisition, que l’artiste emballa aussitôt dans un papier kraft tout ce qu’il y a de plus commun, avant de la mettre dans une boîte en carton. Donnez-ça à Cindy, dit Sophia, elle le rangera dans le coffre de la voiture. Quel bonheur vous avez de vivre dans cette magnifique région, ajouta-t-elle. Hélas moi je dois rentrer à Paris dès demain. Moi je vais aller à Paris vendredi, dit Gérald. Je passe au journal de vingt heures. Sur quelle chaîne ? demanda la pianiste. Nation2. Oh ! Mais moi aussi ! Je suis sûr que nous serons interviewés ensemble. Comme c’est amusant ! Vous croyez ? Mais oui ! Ils ressortirent de l’atelier – il pleuvait déjà moins – et retournèrent dans la maison, histoire de donner le coup de grâce aux boissons et au pudding. Puis ils reconduisirent ces dames à leur véhicule. Gérald dut aider Cindy à porter la sculpture achetée à son père : malgré sa petite taille, elle paraissait très lourde. Comme ils achevaient de la ranger dans le coffre, Sophia se tourna vers le journaliste et dit, à sa grande surprise : Et si vous veniez avec nous demain à Paris ? Ça vous ferait gagner du temps ! Il demeura interdit. Il avait envisagé de partir le lendemain en début d’après-midi, ce qui l’aurait fait arriver dans la capitale dans la soirée. Euh, pourquoi pas ? balbutia-t-il. Il est vrai que cela présenterait quelques avantages. Entre autres, cela lui permettait certainement d’aller voir Ghislaine dès demain. Le seul inconvénient était qu’il ne pourrait pas disposer de sa voiture, mais bon, pour un bref séjour à Paris il pouvait s’en passer – à moins de la faire venir toute seule, bien entendu, mais étant donnée la distance il y avait de quoi hésiter. Vous partez à quelle heure ? demanda-t-il. Tôt le matin. Si ça vous intéresse, nous viendrons vous chercher. Pourquoi pas ? C’est bien aimable de votre part. Il faut bien que les amis servent à quelque chose. Sophia Wenger avait prononcé cette phrase en le regardant droit dans les yeux, et il sentit un grand trouble l’envahir. Alors entendu. A demain. See you to morrow. Il regagna la demeure dans un état second, mais il mit ça sur le compte des boissons alcoolisées qu’il venait d’ingurgiter en quantité déraisonnable.   Il rentra dans la maison, et annonça qu’il partait le lendemain matin pour Paris, en compagnie de la belle virtuose. Naturellement cela déplut à sa fille, mais plutôt moins qu’il le craignait. Pour se faire pardonner, il promit de s’occuper rapidement de leur futur séjour à Venise. Le soir venu, et alors qu’Agnès était allée se coucher, il prit son père à part : Je vais aller à Paris quelques jours ; ais-je besoin de souligner que, cette fois, tout doit bien se passer ? Ne m’en parle pas, dit le père Jacquet, la tête basse. J’en suis toujours malade. Cette fois, elle ne sortira pas de la propriété. Oui, et n’oublie pas qu’il faut clôturer la partie qui donne sur la rivière. On va s’en occuper.   Il gagna sa chambre à son tour. Il était bien 11 heures du soir, et il s’apprêtait à se mette au lit, quand le son aigu du cythar de George Harrison éclata dans sa tête. Saloperie d’implant ! Qui osait le déranger à cette heure tardive ? Mister Jacquet ? demanda une voix masculine, teintée d’un fort accent britannique. Euh… yes, fit-il. Vous connaissez le bar de l’hôtel de Crillon, à Paris ? Bien sûr. Il se sentait tout à coup la bouche sèche. Il serait agréable à certaines personnes… importantes que vous soyez au bar de l’hôtel de Crillon, samedi soir à cinq heures P.M. Euh… balbutia-t-il. Quel bar ? Si ses souvenirs étaient bons, l’hôtel Crillon possédait plusieurs bars. Le bar traditionnel, "les Ambassadeurs". D’accord. J’y serai. Alors à bientôt, Mister Jacquet. Et l’on raccrocha. Cette nuit-là, il dormit très mal…

Gouderien

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2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (1).

CHAPITRE V : RENDEZ-VOUS A L'HÔTEL CRILLON.     Lundi 28 juillet 2036. Le lendemain matin, Gérald se réveilla à une heure normale – 9 heures, ce qui pour ce lève-tôt était bien tard.  Après avoir pris sa douche et s’être rasé, il descendit à la cuisine pour prendre un solide petit-déjeuner, bientôt rejoint par sa fille. Elle semblait en forme, et pas trop traumatisée par ce qui lui était arrivé. Les adolescents de cet âge font souvent preuve d’une résilience exceptionnelle, face aux événements de la vie. Mais quand il lui proposa d’aller écouter le récital de Sophia, ce fut un « Non » net et définitif. Pas grave, dit-il, on t’emmènera chez Agnès, elle t’apprendra à préparer des salades. Ou des cocktails ? Ça, c’est moins sûr. Quand va-t-on prendre nos vacances finalement ? demanda-t-elle. Je ne sais pas. Avec tout ce qui s’est passé, ça a un peu chamboulé mes projets. Laisse-moi quelques jours pour me retourner. OK. Il pensait reprendre le cours normal de sa vie, écrire son article puis penser à autre chose. Mais une petite voix en lui murmurait que c’était un rêve, une illusion. C’était comme vouloir reprendre une vie normale après avoir été heurté par un train. Un wagon lui était passé dessus, mais miracle ! il était encore vivant. Ne restait plus qu’à attendre le suivant… A sa demande, son père avait conservé un antique PC, bien sûr pas connecté à Internet, mais disposant d’un traitement de texte et d’une imprimante en état de marche. C’est là-dessus qu’il commença à écrire son article.    Avant le repas de midi, comme tout le monde était réuni dans la cuisine, il en profita pour distribuer enfin les cadeaux qu’il avait ramenés de Las Vegas. Cela fit plaisir aux intéressés, et quant à lui, il en fut grandement soulagé, comme s’il se libérait d’un poids. La télévision était allumée, et diffusait les actualités. On dirait qu’on parle de toi, remarqua son père. Et en effet, le journaliste relata brièvement l’enlèvement d’Agnès, et comment la célèbre pianiste Sophia Wenger, assistée du père de la victime, avait délivré la malheureuse et infligé à ses ravisseurs un juste châtiment. En général je ne suis pas pour les justices expéditives, mais là j’avoue que ça ne me dérange pas trop, déclara Philippe Jacquet d’un ton satisfait. A priori ça n’a pas trop dérangé non plus les gendarmes, persifla Agnès. En d’autres temps, elle se serait retrouvée en prison, cette chère Mlle Wenger. Et comment tu sais ça, toi ? répliqua Gérald. En d’autres temps, t’étais pas encore née, je te le rappelle. Je sais lire. Commencez pas à vous disputer, dit le père Jacquet. Moi j’écoute les informations. Et justement le journaliste annonçait que suite à l’affaire de Charlagnac, le Front patriotique avait décidé d’organiser dans une trentaine de villes des manifestations contre le danger représenté par la présence des clandestins sur le sol français. Apparut sur l’écran un défilé de quelques dizaines de milliers de personnes dans les rues de Paris (on reconnaissait la place de la République), avec des banderoles « La France aux Français », « Clandestins dehors » et autres classiques du genre. Bande de cons, grommela Philippe Jacquet. Regardez-moi ça. Je suis sûr qu’ils vont en profiter pour durcir encore une fois les lois sur l’immigration. Là je suis d’accord avec toi papy, approuva Agnès. Plutôt mal à l’aise, Gérald préféra changer de sujet : Dis donc papa, je te rappelle qu’il va falloir se préparer pour aller au concert. Mouais, fit le vieillard d’un ton peu enthousiaste. J’espère qu’il ne faut pas se fringuer en pingouin, car je te signale que mon dernier costume trois pièces doit être en train de servir de repas aux mites au fond d’une penderie. Mais non. Ça fait longtemps qu’on ne s’habille plus pour aller au concert. Une tenue correcte suffit. Tant mieux. Tu sais, ça fait au moins vingt-cinq ans que je n’ai pas assisté à ce genre de truc. Ta mère aimait ça, et il m’est arrivé de l’accompagner, mais moi c’est pas mes goûts. Quand il était jeune, Philippe Jacquet avait plutôt été un rocker. Quelque part dans la maison devaient encore se trouver quelques centaines de CD et de vinyles de Johnny Halliday, Eddy Mitchell, Elvis Presley, les Rolling Stones et quelques autres. Moi j’aime bien, intervint Irène. En attendant, si vous avez faim, je vous signale que c’est prêt. Plutôt deux fois qu’une ! s’exclama Gérald.   Après le repas, ils prirent donc la route de Toulouse, non sans avoir laissé Agnès chez Sandra au passage. Ils portaient donc des vêtements "corrects" mais légers, car une fois de plus il faisait très chaud. Gérald conduisait. Quand on avait goûté de l’aircar, toute voiture classique paraissait un veau. Mais, exceptionnellement la circulation était fluide, et ils arrivèrent avec un peu d’avance devant le théâtre du Capitole. Ils se présentèrent à l’accueil, et on leur désigna leurs places, au deuxième rang. Sophia Wenger ne s’était pas moquée d’eux. Pour demeurer incognito – car son visage était souvent apparu à la télévision ces derniers temps – Gérald s’était coiffé d’une casquette ridicule et avait chaussé de grosses lunettes de soleil, qui lui mangeaient la moitié de la figure, mais ce fut efficace car on ne le reconnut pas. Quand les lumières s’éteignirent il ôta ses lunettes. L’artiste fit son apparition juste à l’heure, saluée par un tonnerre d’applaudissements. Elle était vêtue d’une somptueuse robe rose et verte légèrement fendue, qui tombait presque jusqu’à ses pieds mais laissait entrevoir ses belles jambes. Elle salua le public puis s’assit devant son piano. Et ses doigts effleurèrent les touches… L’heure et quart suivante passa comme un rêve. Elle entama le concert par le « Concerto italien » de Bach, continua par une sonate de Mozart, poursuivit avec les « Moments musicaux » de Schubert, interpréta la « Suite bergamasque » et la fameuse « Cathédrale engloutie » de Debussy, enfin termina par la ballade de Chopin qu’elle lui avait promise. Le public était sous le charme, et tandis que les morceaux se succédaient pour le ravissement des auditeurs, un profond silence régnait. On n’entendait que la musique, même les bavards invétérés et les traditionnels tousseurs qui hantent habituellement les concerts se taisaient. Quand enfin le récital se termina, Gérald se rendit compte qu’il l’aurait bien écoutée comme ça pendant encore des heures. Tandis que la virtuose se levait et saluait, des salves d’applaudissements se succédèrent, tellement fort qu’on avait l’impression que la salle – qui était pleine – tremblait. Les gens se levèrent en masse et se mirent à crier « Bis ! Bis », et finalement elle se remit au piano pour interpréter encore une pièce de Chopin, la très célèbre étude n° 3 dite « Tristesse » (bien mal nommée car elle n’est pas spécialement triste). Quand elle plaqua les derniers accords, toute la salle se leva et applaudit avec encore plus d’énergie, faisant trembler les murs. Submergée par l’émotion, une femme assise quelques rangs derrière eux se trouva mal, et on dut l’emporter à l’extérieur. C’était magnifique ! dit Irène, assez fort pour se faire entendre malgré le tumulte. Et toi papa, ça t’a plu ? demanda Gérald. Oui, balbutia le vieillard, et le journaliste se rendit compte, à son grand étonnement, qu’il avait la larme à l’œil. Mais lui-même était très ému. La pianiste qui venait de les enchanter de son talent n’avait rien à voir avec l’aventurière qui l’avait entraîné dans les souterrains de Charlagnac et avait exécuté froidement trois hommes pour libérer sa fille. Quand ils revinrent après l’entracte, on avait enlevé le piano, mais l’orchestre du théâtre du Capitole de Toulouse s’était installé à sa place sur la scène. Quand les lumières s’éteignirent, Sophia Wenger réapparut, vêtue cette fois d’une robe mauve et vert pâle presque transparente, en compagnie du célèbre chef vénézuélien Gustavo Dudamel. Tous deux furent bien sûr salués par des tonnerres d’applaudissements. Souvent, lors de ses tournées de concerts, Sophia Wenger chantait en s’accompagnant elle-même au piano, mais aujourd’hui elle allait bénéficier du soutien d’un grand orchestre. Elle commença par quatre airs de Puccini, tous très connus : le fameux air de Mimi de « La Bohême », l’encore plus célèbre s’il est possible air de « Madame Butterfly » (« Un bel di »), l’archi-connu « Vissi d’arte » de l’opéra « Tosca », qui était jadis l’un des morceaux de bravoure préférés de l’illustre Maria Callas, enfin, peut-être le morceau le moins connu des quatre, l’air de Liu au premier acte de « Turandot ». A chaque fois qu’elle arrêtait de chanter, toute la salle était debout et en délire. Ensuite elle changea complètement de registre, et interpréta les « Quatre derniers lieder » de Richard Strauss. Quand elle eut terminé, cette fois il y eut un moment de silence, et Gérald sut avec certitude qu’au moins la moitié de l’assistance était en train de pleurer – tout comme lui, son père et Irène. Tandis qu’une fois de plus le public croulait en applaudissements, deux jeunes filles apportèrent d’énormes bouquets de fleurs et les offrirent à la diva. Les gens applaudirent pendant un quart d’heure, réclamant encore une fois un bis ; après plusieurs rappels elle se laissa convaincre et chanta un lied de Gustav Mahler – avant, cette fois, de disparaître définitivement en coulisses. Comme ils se levaient de leurs places, apparut la mine renfrognée de Cindy MacLaird. Miss Wenger vous attend dans sa loge, annonça-t-elle d’un ton indifférent. Ils ne se firent pas prier pour la suivre. Elle resta devant la porte, tandis qu’ils entraient. L’odeur des fleurs embaumait la petite pièce, où s’entassaient de multiples bouquets. La belle était devant son miroir, en train de se démaquiller. Malgré l’effort qu’avait dû représenter cette double prestation, Gérald nota qu’elle semblait avoir à peine transpiré. Elle leur serra la main. Ça vous a plus ? demanda-t-elle. C’était sublime ! s’enthousiasma le journaliste. Et les autres confirmèrent. Et la ballade de Chopin ? interrogea-t-elle. C’était à votre goût ? Oui, c’était magnifique. Vous savez pourquoi je vous ai demandé ça ? Aucune idée. Parce que je possède un vieil enregistrement de ce morceau par Sviatoslav Richter. Comme on vous compare souvent à lui, je voulais voir comment vous vous en sortiez. Elle eut un petit sourire : Et alors ? Votre jeu est aussi subtil que le sien, mais peut-être encore plus puissant. Elle éclata de rire : Vous avez enchanté ma journée ! Vous me direz combien je vous dois ! Non non, je vous assure, c’est sincère. C’était fabuleux, renchérit Irène. Et la partie chant peut-être encore plus que la partie piano. Bah, dit la diva modestement, j’étais bien aidée par l’orchestre. Il faut encore pouvoir faire jeu égal avec lui, dit Gérald. Quand vous avez une partition comme l’air de « Madame Butterfly », ce n’est pas trop difficile. Cela dit je préfère l’autre grand air du deuxième acte. Celui qui commence par « Ah ! M’ha Scordata ? » Oui, c’est très beau. Mais ce n’est pas très gai. Non, c’est pour ça qu’on l’entend rarement en concert. A ce moment on frappa à la porte de la loge, puis elle s’ouvrit sur le visage grincheux de Cindy MacLaird : I’m sorry, but Mister Dudamel is here. OK, no problem. Je suis désolée, déclara Sophia à ses invités, mais je suis très demandée. Passez-donc nous voir un de ces jours à Chennevières, dit le père Jacquet d’un ton chaleureux, on vous offrira le champagne pour vous remercier de ce que vous avez fait pour nous. Je n’y manquerai pas, avant de remonter sur Paris. Merci beaucoup. Merci à vous. Bye. Bye.   Ils reprirent la route de Chennevières. Alors qu’ils étaient environ à mi-chemin, son ex-femme l’appela. Il aurait déjà dû la rappeler, mais comme ça lui cassait les pieds il avait remis cette corvée à plus tard. Comme il était discipliné et que désormais on ne plaisantait plus avec ce genre de choses, il se gara sur le bas-côté pour lui répondre. Elle était de méchante humeur, très en colère à cause de la façon dont les gendarmes l’avaient renvoyée dans ses foyers, mais moins agressive quand même que l’autre jour, maintenant qu’Agnès avait été retrouvée saine et sauve. J’espère que tu vas me la ramener rapidement, lança-t-elle. Je te signale que nous ne sommes toujours pas partis en vacances. Après ce qui s’est passé, ne me dis pas que tu envisages encore de prendre des vacances ? En fait je n’en sais rien. Rappelle-moi dans quelques jours, j’y verrai un peu plus clair. Tu es gonflé. Passe-la-moi. Désolé, elle n’est pas avec moi. Mais tu peux l’appeler sur son portable. Et il raccrocha.   Ils arrivèrent dans la soirée à Chennevières ; naturellement, ils s’arrêtèrent chez Sandra pour récupérer Agnès. Elle est géniale Sandra ! dit-elle après avoir embarqué. Elle m’a appris des gros mots en espagnol ! Je vois, fit son père, tandis que Philippe Jacquet éclatait de rire. C’était bien, votre concert ? demanda-t-elle. Super ! dit Gérald. Ça ne m’étonne pas, déclara la jeune fille d’un ton sarcastique. Si elle chante et joue du piano aussi bien qu’elle tue les gens, votre Sophia Wenger, ça doit être quelque chose ! Un grand silence se fit dans la voiture. Que répondre à ça ? Gérald songeait que sa fille était une petite peste, mais en même temps, il était bizarrement fier d’elle, car sa remarque ne manquait pas de pertinence. C’est une grande artiste, se contenta-t-il de dire. Dans tous les domaines… Passant du coq à l’âne, il ajouta : Ta mère t’a appelée ? Oui. Et alors? Elle veut que je rentre à Paris tout de suite. Elle prétend que je ne suis pas en sécurité, avec toi. Et qu’est-ce que tu lui as dit ? Que pour l’instant je n’avais pas envie de bouger, et que pour les vacances on n’avait encore rien décidé. Ce qui est la pure vérité. Excellente réponse. Merci.  Peu après, ils retrouvèrent enfin la maison. Après un souper tardif, Gérald se remit à son article, et, comme il se sentait inspiré, il en écrivit une grande partie avant de s’arrêter, content de lui, vers deux heures du matin, et d'aller se coucher.

Gouderien

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2036. Chapitre Quatre : Disparue (7).

Tandis que les hommes du GIGN poursuivaient leur chemin afin d’aller fouiller la cachette des ravisseurs, le capitaine Leclerc et les autres gendarmes raccompagnèrent Gérald et les autres à la surface. Là, une petite femme vêtue de noir, l’air renfrogné, attendait impatiemment Sophia Wenger. C’est Cindy MacLaird, une native d’Édimbourg. C’est à la fois mon agent, mon chauffeur et mon chien de garde, la présenta plaisamment la pianiste. Quand elle ne m’a pas vue depuis une heure, le mélange de whisky et de sang qui coule dans ses veines se met à bouillir. C’est très exagéré, dit la dénommée Cindy avec un épais accent écossais. Je suis ravi de faire votre connaissance. Sophia lui expliqua qui était qui, et Cindy, au fur et à mesure, serra la main de tout le monde. Gérald trouva qu’elle avait la main moite. Puis la pianiste et elle se lancèrent dans une discussion animée en anglais. Gérald était familier de la langue de Shakespeare et de Tolkien, mais les deux femmes parlaient tellement vite, et Cindy possédait un tel accent, qu’il ne comprit qu’un mot sur deux. Cela lui suffit néanmoins pour deviner de quoi il était question. L’Écossaise ne se gênait pas pour engueuler celle qui était pourtant sa patronne, lui demandant où elle était encore passée ; à quoi la pianiste répondait qu’elle avait délivré une jeune fille enlevée par des bandits. Cela calma quelques instants son chien de garde, mais pas longtemps, car Sophia crut opportun d’ajouter qu’elle en avait profité pour débarrasser la surface de la terre de trois vermines. My Godness ! s’exclama l’Écossaise en portant la main à son cœur. L’explication en resta là pour le moment, car les gendarmes embarquèrent Gérald et Sophia pour un débriefing, tandis qu’Agnès était conduite dans le plus proche hôpital pour vérifier son état de santé.   On les emmena à la gendarmerie de Périgueux, où ils furent interrogés séparément par les pandores pendant des heures interminables ; interminables, parce que Gérald raconta son histoire en dix minutes, et que tout le reste ne fut que redites. Il s’efforça de couvrir sa coéquipière en légitimant la version de la légitime défense, même si c’était passablement tiré par les cheveux. Cela dit, la notion de « légitime défense » avait été singulièrement élargie, depuis que le Front patriotique était au pouvoir. Quand il sortit enfin de la gendarmerie, la nuit était tombée. Il aperçut Sophia et Cindy sur le trottoir ; apparemment, les gendarmes avaient relâché la pianiste avant lui. Ça, c’était la bonne nouvelle. Mais la mauvaise, c’est qu’elle était en grande conversation avec un groupe de journalistes qui, en l’apercevant, changèrent aussitôt de cible. Il n’avait strictement aucune envie de répondre aux questions de ses chers collègues ; et d’ailleurs, il était épuisé. Il dut se résoudre cependant à dire quelques mots, avant d’ajouter qu’il raconterait tout le reste dans un article à paraître bientôt dans « le Figaro », mais à une condition seulement : qu’on lui foute la paix.  Vous n'êtes pas en prison, vous ? demanda-t-il à la pianiste, quand, enfin, ils se retrouvèrent seuls. Et non, désolée. Vos gendarmes sont des gens intelligents. Première nouvelle. Pas si intelligents que ça, s’ils ont gobé votre histoire de légitime défense ! Que voulez-vous, quand on fait appel à mes services, on sait à quoi s’attendre. Je vois. Ça vous dirait, un bout de conduite ? C’est pas de refus. Il avait laissé sa voiture à son père, pour qu’il regagne Chennevières avec ses deux femmes et le chien. Mais je vous préviens, ajouta-t-il, faut qu’on passe récupérer ma fille. Elle est au Centre hospitalier de Périgueux. La gendarmerie lui avait envoyé un SMS, indiquant qu’il pouvait venir la chercher, et précisant où elle se trouvait. Pas de problème, dit Sophia. La somptueuse Mercedes de la virtuose britannique était garée non loin de là. Cindy se mit au volant, tandis que les deux autres s’installaient à l’arrière. Accrochez-vous, on va décoller, dit l’Écossaise. Le vol fut court. Quelques minutes plus tard, ils atterrissaient dans le parking de l’hôpital. Personne de la presse à l’horizon, ça c’était chouette – et étonnant. D’accord, il était onze heures du soir, mais de vrais paparazzi ne s’attardent pas à ce genre de détail. Agnès les attendait à l’entrée, d’une humeur de chien, en compagnie de deux gendarmes. Enfin ! s’exclama-t-elle en les apercevant. C’est pas trop tôt. Vous êtes son père ? demanda l’un des gendarmes. J’ai ce privilège, répondit le journaliste. On peut voir vos papiers ? C’est comme si c’était fait ! Il fallut encore dix bonnes minutes pour que l’on consente à admettre qu’il était bien le géniteur de la jeune fille, et qu’on pouvait la lui confier sans crainte qu’il lui arrive malheur. D'après les examens qu'on lui avait faits, elle était en bonne forme, et n'avait subi aucun mauvais traitement. Alors il paraît que tu vas bien ? dit Gérald, quand enfin ils purent sortir de l’hôpital. Oui, sauf que je meurs de faim et que je tombe de sommeil. Il en connaissait un autre dans le même cas ! Il n’avait rien mangé depuis le matin, sauf un des casse-croutes qu’ils avaient emportés pour leur expédition, et un café tiède aimablement offert par les gendarmes. Et il sentait encore les effets du jetlag et des heures de sommeil qui lui manquaient. Les journalistes ne t’ont pas embêtée ? Non, les gendarmes les ont virés. Bien fait pour eux. Maintenant, il faut qu’on rentre. J’aurais bien mangé un hamburger, râla Agnès. Pourquoi pas, si on trouve un McDo ouvert. On peut encore abuser de votre bonne volonté ? demanda-t-il à Sophia. No problem. De toute façon, on vous ramènera chez vous. C’est sympa, dit Gérald, mais ça va vous faire coucher à quelle heure ? Vous n’avez pas un concert demain, à Toulouse ? Si, mais ne vous inquiétez pas, je suis infatigable. Mais moi je ne le suis pas, intervint Cindy. Alors si vous voulez bouger, c’est maintenant ou jamais ! Ils cherchèrent sur le Web, et trouvèrent le restaurant McDonald’s le plus proche – il était situé à Trélissac, au centre commercial La Feuilleraie. Il était temps qu’ils arrivent, car il fermait à minuit. Tout en mangeant, Gérald appela son père pour le rassurer, puis sa rédactrice en chef, qui attendait son coup de fil avec impatience. Il lui promit un article complet, illustré de photos, sur tout ce qui s’était passé depuis son arrivée à Las Vegas, mais pas avant trois jours – il avait beaucoup de choses à raconter. Il songea qu'il lui faudrait aussi appeler son ex-femme pour la rassurer - mais ça, ça pouvait attendre demain. D'ailleurs, elle avait sûrement déjà appris la nouvelle de la libération de sa fille par les médias. Le journaliste remarqua que Cindy mangeait comme une ogresse – ce qui était étonnant, car elle était plutôt maigre –, une ogresse qui en plus n’aurait pas craché sur la bière, mais que par contre Sophia se contentait d’un hamburger simple, avec une petite frite et une bouteille d’Évian. A priori, elle soignait sa ligne.   Lundi 28 juillet 2036. Quand ils sortirent du restaurant, celui-ci était en train de fermer. Ils reprirent la Mercedes, puis se dirigèrent vers Chennevières. J’ai oublié de vous dire, déclara Sophia au bout d’un moment, que bien entendu vous êtes invités à mon concert de demain à Toulouse. C’est à 16h30, au Capitole. Je vous remercie, dit Gérald. Je ne manquerai ça pour rien au monde. Et Agnès ? Elle dort. Dès qu’elle s’est assise sur la banquette, elle s’est assoupie, sans même boucler sa ceinture de sécurité. C’est moi qui ait dû la lui mettre. Ça fait trop d’émotions, pour quelqu’un de si jeune. J’espère qu’elle viendra. Je ne vous garantis rien. En matière de musique, elle considère tout ce qui a plus de trois ans comme ringard et démodé. Alors le piano et le chant classiques, c’est pas vraiment sa tasse de thé. Il faut un début à tout. On verra bien. Une demi-heure plus tard, ils atterrissaient devant la maison de Philippe Jacquet. Deux gendarmes montaient encore la garde devant le portail, mais la plupart des journalistes avaient déjà disparu. Gérald était bien placé pour savoir comment ça se passait. Quand il aurait publié son article, on parlerait de l’affaire pendant encore peut-être une semaine, mais dans quinze jours au maximum, plus personne ne s’en soucierait. L’actualité fonctionne comme ça. Et c’était très bien, car il avait vraiment hâte de retrouver sa petite vie tranquille. Son père vint leur ouvrir. Il salua ces dames, et leur proposa d’entrer boire une tisane – ou quelque chose de plus fort -, mais elles déclinèrent l’invitation : il était temps qu’elles regagnent leur hôtel de Toulouse, où Sophia n’aurait que quelques heures pour se reposer et se préparer à son concert. Comme elles s’apprêtaient à repartir, Gérald prit le temps de remercier la pianiste. Je ne sais pas comment les choses auraient évolué sans votre intervention, dit-il. Encore merci. Elle fit un mince sourire. Oh, c’est trois gaillards n’avaient pas l’air très méchants. J’ai presque du remord de les avoir tués. De toute façon, vous auriez fini par récupérer votre fille. J’en suis moins certain que vous. Et j’ai horreur qu’on me fasse du chantage. Allez, il faut que je rentre. Alors n’oubliez pas : à demain ! Je vais vous faire réserver de bonnes places, vous n’aurez qu’à vous adresser à l’accueil. Merci beaucoup ! A demain. A demain. Il aurait souhaité lui faire la bise, mais elle l’intimidait, et il se contenta d’une poignée de main. Sophia Wenger regagna son aircar, où Cindy se trouvait déjà, prête à décoller. Soudain elle stoppa et fit demi-tour : Quel morceau voulez-vous que je joue spécialement pour vous, demain ? Interloqué, il réfléchit quelques secondes, puis dit, presque au hasard : La ballade n° 3, opus 47, de Chopin. Chopin ? OK. Vendu ! Elle courut vers le véhicule et, cette fois, ne s’arrêta pas. Intéressante personne, déclara son père en regardant la Mercedes s’élever dans le ciel nocturne. Elle doit gagner à être connue. Je me demande, dit Gérald. Je n’en reviens pas de la façon dont elle a tué ces trois malfaiteurs. On aurait dit Bruce Lee. Ouais. En tous cas, j’ai récupéré ma petite fille, et c’est tout ce qui compte pour moi. Oui. Dis-donc, papa, tu aimes le piano classique ? Boff… Pourquoi pas ? Alors je te signale que tu es invité par Mlle Wenger à venir écouter son récital piano/chant au Capitole de Toulouse, demain à 16h30. Tu peux inviter Irène, si tu veux. Eh bien on ira ! Je me demande si ta Sophia est aussi bonne musicienne que détective. Je pense, oui. Des moustiques avaient découvert leur présence, et ils n’eurent que le temps de rentrer dans la maison, avant d’être dévorés tout vifs. Gérald salua son père et monta dans sa chambre. Il eut juste le temps de se déshabiller et de se coucher, avant de s’endormir comme une souche.

Gouderien

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2036. Chapitre Quatre : Disparue (6).

Histoire de changer de sujet de conversation, Gérald demanda : Vous avez exploré le reste de la cachette ? Oui, répondit-elle. Deux chambres pouilleuses, une salle de prière, un semblant de bath room, un débarras, la pièce où se trouve le générateur et une réserve de carburant. Il siffla : C’est drôlement grand ! C’est incroyable qu’on ait aménagé un abri pareil à une telle profondeur. J’ai l’impression que ça date de la guerre. Ça devait servir de cachette aux résistants. Sans doute. J’ai aussi trouvé deux fusils-mitrailleurs, des pistolets, des grenades, des couteaux, bref, tout un arsenal. Constatant qu’on ne s’occupait pas d’elle, Agnès s’était entre-temps levée, et était sortie de sa cellule. Quand elle découvrit le spectacle morbide qui l’attendait dans la pièce principale, elle éclata derechef en sanglots. Oh non, s’écria-t-elle en se mordant le poing, pourquoi vous avez fait ça ? Pour te délivrer, dit son père en la rejoignant. Mais ils ne m’ont fait aucun mal. Ils me disaient tout le temps que tout allait s’arranger, que c’était une simple blague entre eux et toi. Ils m’ont quand même appelé pour me réclamer une rançon d’un million, répliqua Gérald.   C’était une piètre justification pour ce massacre, il en était bien conscient, mais il était très surpris par la réaction de sa fille ; il ne s’y attendait vraiment pas. A sa décharge, il ne s’attendait pas non plus à ce que Sophia exécute le trio des ravisseurs en une seconde et demie. C’étaient des choses dont il avait entendu parler, mais dont il n’avait jamais été le témoin, même quand il faisait partie des forces spéciales ; ou alors, uniquement au cinéma. Il repensa à ce qu’elle lui avait raconté, à propos de ses connaissances en arts martiaux coréens. L’« Ange de la mort ». Eh bien, elle n’exagérait pas. C’est sans doute à cet instant qu’il commença à soupçonner que tout cela n’était qu’une machination, car c’était trop énorme. Mais dans quel but ? Il n’eut la réponse que plusieurs mois plus tard, comme nous l’avons déjà vu, et c’est la jeune femme elle-même qui la lui fournit. C’était pour que nous fassions connaissance, dit-elle. Que nous fassions connaissance ? répéta-t-il, abasourdi. Mais pourquoi avoir tué les ravisseurs ? Je suppose que ces malheureux n’avaient pas été prévenus du sort fâcheux qui les attendait ! Non, bien sûr. En fait, mes ordres à ce sujet étaient vagues. En les liquidant d’une façon aussi spectaculaire, je poursuivais deux buts. D’abord, il fallait que vous me preniez au sérieux, et pas pour une fofolle pleine de fric qui veut se donner des émotions. Et la seconde raison ? Elle le considéra d’un air étonné : Vous n’avez pas deviné ? Ça me paraît pourtant évident, et d’une logique totale : il ne fallait pas laisser de témoins vivants, qui risquaient de bavarder. Elle parlait souvent de la logique, un peu à la manière de Mr Spock, ce héros d’une vieille série américaine, « Star trek » ; mais il songea que le Vulcain aurait certainement trouvé une façon moins définitive de neutraliser ces trois clandestins doublés de petits truands. Il est vrai que Spock, lui, était à moitié humain…   Je ne savais pas, balbutia Agnès entre deux crise de larmes. Je devais dormir, à ce moment. Il sortit un paquet de mouchoirs en papier de sa poche, et lui en donna un pour qu’elle sèche ses larmes. Puis il appela Sophie, qui devait toujours être en train de fouiller le repaire des ravisseurs : Vous pouvez m’apporter des draps ou des couvertures pour recouvrir les corps, s’il vous plaît ? Ce n’est pas un spectacle pour ma fille. J’arrive. On est sûr qu’ils sont morts, au moins ? demanda Agnès. Je crois malheureusement qu’il n’y a pas de doute. Elle soupira, et il crut qu’elle allait à nouveau se mettre à pleurer. La pianiste survint peu après, les bras chargés de deux couvertures marron, qu’elle disposa sur les cadavres. Pourquoi vous avez fait ça ? demanda la jeune fille. Fait quoi ? répliqua Sophia. Tuer ces trois hommes. Il n’y avait pas une façon moins barbare de procéder ? La pianiste, les mains sur les hanches, la regarda d’un air ironique : C’est facile de dire ça quand tout est fini. Nous ignorions à qui nous avions affaire, ma petite. Et je te signale quand même que tes gars si gentils étaient armés jusqu’aux dents. Mais ils ne m’ont jamais fait de mal ! Encore heureux ! Si ça peut te consoler, essaye d’examiner les choses sous un angle positif : d’abord, nous t’avons libérée, ce qui est le principal. Et puis, en les débarrassant de leur défroque de chair, j’ai fait accéder ces trois hommes à un nouvel état de conscience. De la façon dont elle parlait, Gérald se demanda si elle était sérieuse, ou si elle se moquait tout simplement de la jeune fille. En tous cas, celle-ci ne se posa pas la question : C’est pas vrai ! s’exclama-t-elle. J’hallucine ! Une tueuse new age ! J’ai jamais entendu un pareil tas de conneries ! Votre fille a du caractère, Monsieur Jacquet, déclara la pianiste. Ouais. Parfois trop. Bon, assez bavardé. Il faut prévenir les gendarmes. Je vais appeler mon père. J’ai hâte de sortir de là, dit Agnès. Je m’en doute ! Tu as faim ? Non, ça va. Ils me faisaient du couscous, j’ai trop mangé, même. Faudra que je me mette au régime. C’est cela, oui… Il sortit son portable de la poche de son blouson, et s’aperçut qu’il n’y avait pas de réseau, ce qui ne l’étonna guère. Essaye avec leur téléphone, suggéra sa fille. Leur téléphone ? Il est où ? Je crois qu’ils le rangeaient dans un tiroir. Ils fouillèrent le mobilier, et il mit rapidement la main dessus. En découvrant l’appareil, modèle ultra-moderne d’une grande marque japonaise, bien plus avancé que le sien, tous ses doutes furent balayés : à sa connaissance, ce genre d’engin n’était même pas encore dans le commerce, il ne voyait donc pas comment trois clandestins auraient pu se le procurer. Il avait bel et bien été victime d’une machination. Mais ce n’était pas le moment de chercher le pourquoi du comment : il fallait d’abord sortir de là. Il composa le numéro du portable de son père ; presque aussitôt, la voix de Philippe Jacquet retentit, tandis que le visage du vieil homme s’affichait sur l’écran intégré : Gérald ? Oui papa. Vous l’avez retrouvée ? Bien sûr. Elle est avec moi. C’est fabuleux. Elle va bien ? Impec, répondit-elle. Et toi papy, ça va ? Je suis avec les gendarmes, nous venons vous chercher. Mais c’est un peu humide pour mes vieux os, par ici. Je vais t’expliquer par où passer, dit Gérald, parce que sinon, dans une semaine, vous serez encore en train de tourner. Je vais te passer les gendarmes. Juste une chose, avant : et les ravisseurs ? Alles Kaputt ! Le père Jacquet fit entendre un sifflement sonore : C’est toi qui… Non, c’est ma charmante coéquipière. Décidément, il n’y a plus de faibles femmes. Fais-moi penser à ne jamais la contrarier. Ça me paraît une bonne idée. J’entends tout ce que vous dites, Messieurs, intervint Sophia, et je peux vous garantir que je n’ai pas pour habitude de taper sur n’importe qui. J’espère bien ! dit Philippe dans l’appareil. Bon, je te passe le capitaine Leclerc. Merci, à tout de suite. Gérald expliqua au gendarme comment parvenir jusqu’à la cachette des ravisseurs. Nous allons remonter, conclut-il. Je pense que nous nous rencontrerons en chemin. Alors à tout de suite, dit le capitaine Leclerc avant de raccrocher. Prends toutes tes affaires, dit Gérald à Agnès. J’imagine que tu ne seras pas fâchée de quitter cet endroit. Ça c’est sûr, confirma-t-elle. En fait elle n’avait pas grand-chose à emporter. Les vêtements qu’elle portait le jour de son enlèvement étaient dans une pochette en plastique ; elle y joignit son sac à mains et la console Nintendo, cadeau des ravisseurs pour la faire tenir tranquille. Cependant, avant de partir, le journaliste voulait quand même découvrir les lieux par lui-même… et aussi faire quelques photos. Attendez-moi, dit-il, je n’en ai que pour quelques minutes. Pendant ce temps, moi je vais fouiller ces tristes individus, dit Sophia. Excellente idée. Il retourna dans le couloir. La première porte à droite ouvrait sur la chambre des ravisseurs. Elle était petite et miteuse, avec des lits superposés. Du linge sale traînait par terre. Il prit quelques clichés, en vue de l’article qu’il ne manquerait pas d’écrire – et qui, il en était sûr, connaîtrait un grand succès. Juste à côté se trouvait une autre chambre, plus confortable, avec un seul lit. La chambre du chef ? Était-ce l’homme qu’il avait eu au téléphone ? Probablement. En plus du lit, la pièce ne comprenait qu’une petite commode et une table de nuit. Il ouvrit tous les tiroirs, mais ne trouva que des objets d’usage courant : cigarettes, peigne, vêtements, affaires de toilette etc. Là encore, il mitrailla consciencieusement. Sur la gauche, à côté de la cellule où avait été enfermée Agnès, se trouvait la salle d’eau, plutôt spartiate, avec un évier, une douche sommaire et des WC électriques. Plus loin encore il entra dans ce qui devait être une salle de prière, avec un tapis comportant une boussole indiquant la direction de La Mecque. Sur une petite table il trouva deux Coran, un en français et l'autre en arabe. Tout au fond du local il découvrit la pièce du générateur, un vieil engin mais qui semblait fonctionner parfaitement ; une lourde odeur d’essence régnait ici, et plusieurs jerrycans, les uns vides, les autres pleins, étaient entreposés dans un coin. Il y avait aussi un débarras, avec une armoire où étaient rangées les armes. Il se demanda si elles avaient servi ; nul doute que les spécialistes se pencheraient sur la question. Enfin, il jeta un coup d’œil à l’installation de ventilation, assez moderne, et qui diffusait dans tout l’abri un air étonnamment frais. Tout cela était très étonnant. Par quels efforts surhumains avait-on amené ces meubles et ce matériel au fond de ce souterrain, enfoui à des centaines de mètres sous la surface de la terre ? Si cela avait été fait par le chemin qu’ils avaient emprunté, Sophia et lui, pour venir jusqu’ici, cela tenait de l’exploit. Ou alors existait-il une autre voie d’accès, plus aisée ? C’était possible aussi. Il retourna dans la pièce principale. Il était temps qu’ils partent, car sa fille faisait la tronche. Ça y est ? T’as fini ? demanda-t-elle. On peut s’en aller ? On y va ! dit-il. Tandis qu’ils sortaient du repaire, il demanda à Sophia : Et vous ? Vous avez trouvé quelque chose ? Leurs papiers, répondit-elle. Ainsi que nous le pensions, nous avons eu affaire à trois clandestins : Mohamed, un Algérien, Samir, un Mauritanien, et Patrick, un Camerounais. Et à part ça ? Quelque chose qui nous renseigne sur leurs motivations ? Pas vraiment. J’ai aperçu tout un tas de paperasses qui traînaient dans un tiroir, mais je n’ai pas eu le temps de tout examiner. Mais j’ai vu des lettres. Ces gens avaient l’air d’être en relation avec une organisation terroriste. Oui, ce n’est pas étonnant. Bah, il faut bien laisser un peu de boulot aux gendarmes ! Ils auront de quoi faire. Il ramassa le téléphone, dont l’examen se révélerait certainement très révélateur. Et puis ils regagnèrent le tunnel principal, et se dirigèrent vers la sortie. Vous pensez que vous aurez des ennuis, pour avoir liquidé ces trois malfrats ? demanda Gérald à Sophia. Ça m’étonnerait. Dans une société bien faite, on me donnerait une médaille. Vous êtes gonflée ! s’indigna Agnès. Ma chère amie, répliqua la pianiste, si on ne veut pas avoir d’ennuis, il ne faut pas sortir du droit chemin. Vous êtes un peu facho sur les bords, non ? Remarquez, ça correspond assez au climat actuel. N’oubliez pas que ce sont des gens qu’on a forcés à vivre dans la clandestinité, pour éviter l’expulsion. Je ne te demande pas de sauter au cou de notre amie Sophia, intervint Gérald, mais enfin tu pourrais quand même avoir un peu de reconnaissance envers elle. C’est quand même grâce à elle que tu vas revoir la lumière du jour. Tu l’as dit bouffi ! Pendant un moment, la jeune fille se mura dans un silence boudeur ; mais cela ne dura pas. Sur le chemin, elle ouvrait de grands yeux étonnés ; elle expliqua que quand elle avait été enlevée, on lui avait tout de suite mis un bandeau sur les yeux, et donc qu’elle n’avait rien vu du trajet qu’ils avaient parcouru. Elle se souvenait juste que c’était très long. Comme ils longeaient quelques-uns des grands passages qui s’ouvraient dans la paroi du tunnel, Gérald s’aperçut qu’Agnès n’était pas rassurée du tout. Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il. Rien. Bien plus tard, elle lui avoua que ses ravisseurs eux-mêmes n’étaient pas ravis de devoir se cacher dans cet abri, et ils ne l’avaient fait que parce qu’on leur avait promis une régularisation de leur situation, doublée d'une récompense financière appréciable (sans même parler de la rançon réclamée, mais au sujet de laquelle ils semblaient ne pas nourrir trop d’illusions) - à propos de ce « on », elle ne pouvait pas donner plus de détails, car ses kidnappeurs étaient très discrets à ce sujet. Ce réseau souterrain avait, paraît-il, la réputation d’être hanté par des créatures meurtrières, ce qui ne l’empêchait pas toutefois d'héberger toute une faune de marginaux, qui s'y planquaient dans des niveaux encore plus profonds que celui où on l’avait retenue. C’était d’ailleurs la justification de leur armement, et non pas l’intention de commettre un attentat. Peu après, ils tombèrent sur les gendarmes, conduits par le capitaine Leclerc. Son père, Irène et Sandra étaient là aussi, ainsi que tout un groupe appartenant au GIGN. Ce furent de grandes embrassades, et aussi de nouvelles crises de larmes, de joie cette fois. Où sont les ravisseurs ? demanda l’officier qui commandait le détachement du GIGN, le capitaine Rénier. L’homme était chauve et moustachu ; tout comme ses hommes, il était protégé par tout un harnachement bleu foncé mêlant cuir et métal impénétrable aux balles, et portait un pistolet mitrailleur avec visée laser – ce qui se faisait de mieux en la matière. Toujours dans leur repaire, répondit Sophia. Morts. Vous voyez, on a fait votre job, finalement. Je vois, fit le capitaine en lui jetant un regard noir. Il ne devait pas apprécier que des amateurs se mêlent de ses missions, et accomplissent le travail à sa place.

Gouderien

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2036. Chapitre Quatre : Disparue (5).

Tout à coup, une ouverture apparut sur la gauche. Encore des marches, humides et glissantes. Il commençait à se demander combien de temps ils allaient descendre, comme ça. Ça vous est venu comment, cette passion pour les arts martiaux coréens ? demanda-t-il. Lors d’une tournée de concerts en Corée, comme vous pouvez vous en douter. Comme vous, j’avais un peu pratiqué le karaté, mais sans plus. On m’a approchée, pour me proposer de m’enseigner le Chung Sool Won. Comme je venais de perdre mon père peu de temps auparavant, j’avais besoin de m’occuper l’esprit, et aussi de me fatiguer le corps. J’ai accepté. La musique ne vous suffisait pas ? Je croyais que le piano exigeait une pratique constante, et très astreignante. Le chant aussi, d’ailleurs. J’ai la chance de n’avoir pas trop besoin de répéter. D’ailleurs ça m’ennuie. J’aime le contact avec le public, cela m’oblige à me dépasser. Entre parenthèses, toute cette humidité n’est sûrement pas bonne pour votre gorge. Effectivement, de l’eau suintait du plafond et coulait sur les murs. Vous avez raison, approuva-t-elle. Il faut que nous trouvions rapidement l’endroit où est cachée votre fille. Peu après, les marches s’interrompirent. Rien qu’à la façon dont les sons résonnaient, ils surent qu’ils étaient arrivés dans une grande salle. Ils promenèrent la lumière de leurs torches dans tous les sens. Le plafond était très haut, et les parois éloignées. Peu à peu, ils se rendirent compte que la salle souterraine où ils se trouvaient était de forme circulaire. Des ouvertures apparaissaient à intervalle régulier dans la circonférence ; ils en comptèrent six. Soudain la torche de Sophia éclaira un détail au sol. Regardez, dit-elle ; je crois que nos amis les gendarmes sont venus jusqu’ici. Effectivement, se dessinait sur le sol humide une empreinte caractéristique, et Gérald reconnut la marque de ce que Boris Vian, trois quarts de siècle plus tôt, appelait une « chaussette à clous ». En fait ce n’était pas la première trace de ce genre qu’il voyait depuis qu’ils étaient entrés dans ce café délabré. Il regarda de tous côtés, sans apercevoir d’autres empreintes. Il faut dire que le sol dégoulinait tellement d’eau, que toute trace devait être rapidement effacée. Celle qu’avait remarquée la jeune femme se trouvait sur une sorte de saillie rocheuse, c’est pourquoi elle avait été épargnée. - Il est possible qu’ils n’aient pas été plus loin, supposa-t-il. - Je pense que vous avez raison, dit-elle. Ils ont dû penser qu’ils n’étaient pas assez nombreux pour explorer tous ces passages. - Alors à deux, je vous dis pas ! Elle fit un grand sourire, ce qui ne lui arrivait pas fréquemment : Oui mais je suis là, moi ! La suite fut assez déconcertante. Elle se dirigea vers le premier passage sur la gauche. Elle s’immobilisa, bien droite, face à l’ouverture béante impossible à détecter sans torche électrique, puis rejeta la tête en arrière, et plaça ses mains écartées de chaque côté de son visage. Qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-il, éberlué. J’ouvre mes chakras, pour entrer en communication avec votre fille. De mieux en mieux ! se dit-il. V’la qu’elle nous la joue new age, maintenant. Il aurait mieux valu que je m’asseois par terre, continua-t-elle, mais c’est vraiment trop humide. Cela me déconcentrerait. Maintenant, restez silencieux. Elle demeura ainsi durant plusieurs minutes, rigoureusement immobile ; c’est à peine si sa respiration était perceptible. Puis elle se secoua, comme si elle se réveillait d’un profond sommeil. Non, dit-elle, ce n’est pas là. Passons au suivant. Le suivant n’était pas le bon non plus. Mais au troisième, son visage, qu’il observait à la lueur de sa lampe électrique, se détendit soudain : Votre fille est là ! s’exclama-t-elle. Et elle va bien, j’en suis certaine. Bien sûr, tout cela était encore de la mise en scène, mais sur le coup il fut très impressionné. Ils s’engagèrent dans un tunnel rond, qui avait bien deux mètres cinquante de diamètre. Là encore, il était légèrement en pente, ce qui fait qu’ils s’enfonçaient dans les profondeurs de la terre. Jusque-là, la température n’avait pas cessé de fraîchir, et il grelottait dans ses vêtements d’été trop légers, mais peu à peu elle se réchauffa. Vous ne trouvez pas qu’il fait de plus en plus chaud ? s’étonna-t-il au bout d’un moment C’est normal, dit-elle. Allez visiter n’importe quel puit de mine, et pourvu qu’il soit assez profond, vous verrez que plus on s’enfonce et plus la température augmente. C’est la chaleur interne de la terre, qui se diffuse à travers la croute terrestre. Je n’avais jamais pensé à ça. Nous sommes à quelle profondeur, à votre avis ? Pas très profond. A vue de nez, je dirais que nous sommes à 300 mètres sous la surface. Je me demande bien qui a creusé ces tunnels. Oui, c’est un travail étonnant. A mesure qu’ils avançaient, le souterrain allait s’élargissant. Plus surprenant encore, des ouvertures béaient sur les côtés ; à ce que put distinguer Gérald à la lueur de sa lampe, l’une d’elles était tellement grande, qu’un éléphant aurait pu la franchir aisément. Malgré lui, il pensa aux sculptures de son père, et aux rêves qui les avaient inspirées. Vous êtes certaine que c’est tout droit ? demanda-t-il. J’ai vu des ouvertures, sur les côtés. Je les ai vues aussi. Mais notre objectif est droit devant. Des bruits furtifs se faisaient entendre, et une ou deux fois il aperçut des yeux brillants dans l’obscurité. Il y a des rats ! s’écria-t-il. Certainement. Et sans doute des créatures plus grosses que ça. Vous êtes vachement rassurante ! Il commençait à regretter de ne pas avoir emporté le revolver de Sandra. Avec moi vous ne risquez rien, dit-elle sur un ton apaisant. Vous me vexez. Habituellement, c’est la femme qui a peur, et l’homme qui la rassure. Elle fit entendre un rire étrange, qui ressemblait presque à un grincement. Vous comprendrez tôt ou tard que je suis une femme assez spéciale. Maintenant, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, il faudra parler plus bas, car je crois que nous approchons. Il se demandait bien comment elle s’en rendait compte, car il faisait toujours aussi noir : grâce à ses « chakras » ? Comme si, encore une fois, elle avait lu dans ses pensées, elle dit : Écoutez ! Il s’arrêta. D’abord il n’entendit rien, sauf le « flic-floc » incessant produit par les gouttes d’eau qui tombaient du plafond. Il se demandait d’où venait toute cette eau ; en ces temps de sécheresse, c’était étonnant. Et puis il perçut un bourdonnement sourd, qui semblait provenir de partout à la fois. Il connaissait ce son : C’est le bruit d’un générateur électrique ! Exact. Nous ne sommes plus très loin. Comme ils continuaient d’avancer, le sol devint de plus en plus pentu et glissant. Un véritable ruisselet d’eau s’écoulait à présent. Au bout d’une quarantaine de mètres, un nouveau bruit vint se rajouter aux autres : celui que produirait de l’eau, tombant d’une grande hauteur. Je n’aime pas ça, dit-il. Vous êtes certaine que nous sommes dans le bon passage ? Aucun doute là-dessus. Le problème, c’est que ça devient de plus en plus glissant. Vous avez raison. Arrêtez-vous. Pour la première fois, elle parut hésiter. Elle fit quelques pas en avant, et balaya de sa torche l’obscurité devant elle. A la stupéfaction de Gérald, un grand trou apparut, noir comme la nuit ; l’eau qui coulait le long du couloir s’y déversait avec fraças. Le journaliste fut content de constater que, finalement, cette Madame-Je-Sais-Tout n’avait pas toujours raison. Par contre, tout cela ne les rapprochait pas de sa fille. La lumière de leurs lampes balaya toute la largueur du passage, mais ne rencontra que l’obscurité de ce puits, qui exhalait une odeur méphitique. Impossible de passer par là. Restez où vous êtes, commanda-t-elle. Elle s’approcha du trou avec précaution, se pencha au-dessus du bord et promena la lumière de sa torche à l’intérieur. Rien à faire, dit-elle en reculant. On n’en voit même pas le fond. Il doit y avoir un autre tunnel quelque part, mais nous l’avons raté. Il faut rebrousser chemin. Pas de problème, on y va. Regardez bien de chaque côté. Il y a fatalement une issue. OK. Ils trouvèrent cette fameuse issue peu de temps après : un passage bas, étroit, qui s’ouvrait dans la paroi de gauche. A peine eurent-ils fait quelque mètres que le bruit du générateur se fit plus fort, ce qui confirma que, cette fois, ils étaient dans la bonne direction. Silence, maintenant, murmura-t-elle. On peut tomber sur eux à n’importe quel moment. Et si ça arrive, qu’est-ce qu’on fait ? Ne vous occupez pas de ça. Laissez-moi faire. As you like it. Il devait avouer que la perspective d’assister en simple spectateur à la suite des événements ne lui disait rien qui vaille. D’un autre côté, la jeune femme semblait très sûre d’elle. Néanmoins il était bien décidé à intervenir, si le besoin s’en faisait sentir. Ils avançaient courbés depuis un moment, car ce passage, contrairement à l’autre, ne devait pas faire plus d’un mètre et demi de haut. Et puis le plafond se réhaussa, et ils purent se redresser. Quelques mètres après, ils tombèrent sur une porte ; une porte de bois, toute bête. Et à travers elle, ils percevaient un bruit de discussion. Ils écoutèrent un moment. Il y avait trois voix, qui s’exprimaient dans une langue ou un dialecte africain. Gérald reconnut l’un des personnages qui parlaient ; c’est l’homme qu’il avait eu au téléphone, celui qui avait réclamé une rançon d’un million de francs. C’était trop facile : où était le piège ? Il n’y avait pas une sentinelle, même pas un détecteur de mouvement – et pourtant on trouvait ce genre d’appareil pour un prix modique dans n’importe quelle quincaillerie. Il soupira, puis regarda Sophia, et leva la main, pouce dressé : Good job ! It’s just the beginning ! répondit-elle à mi-voix Il ne comprit toute la signification cachée de cette phrase que bien plus tard. Reculez ! chuchota-t-elle Tandis qu’il s’exécutait, elle observa la porte un moment. Contrairement à ce qu’il pensait, elle ne se donna même pas la peine de vérifier si elle était ouverte ou fermée. Elle prit un peu d’élan puis donna un coup de pied d’une extraordinaire violence dans le ventail, dont le bois éclata sous le choc. Elle se rua en avant tête la première en faisant une roulade pour repousser ce qui restait de la porte, retomba sur ses pieds puis se lança à l’assaut, Gérald sur les talons. Ce qui suivit ne dura pas plus d’une ou deux secondes. Ils se trouvaient à présent dans une pièce carrée pas très grande (trois mètres sur trois, tout au plus), sommairement meublée d’une table, de quatre chaises et d’une commode ; un peu plus loin on voyait un coin cuisine, avec un évier, un frigo, un four à micro-onde, un buffet etc. La pièce, qui devait faire moins de deux mètres de haut, sentait le renfermé, l’urine et le tabac ; s’y mélaient des odeurs de cuisine africaine. Trois hommes étaient assis autour de la table. Gérald garda longtemps gravée dans sa mémoire l’image de leurs visages stupéfaits, tandis que son acolyte et lui pénétraient en tempête dans leur repaire. Deux d’entre eux avaient le visage cuivré des Noirs d’Afrique, le troisième était sans doute un Maghrébin. Ils voulurent se lever, et l’un des Noirs fit un geste, comme pour attraper une arme. Mais la jeune femme ne leur en laissa pas le temps. Il y eut deux chocs sourds, comme elle frappait leur tempe de toute sa force avec le tranchant de la main, puis immédiatement après un bruit écoeurant, comme d’œufs que l’on casse, au moment où elle fracassait leur crâne. Le troisième homme, celui qui avait tenté de s’emparer de son arme, connut un sort légèrement différent ; elle commença par lui casser le bras, lui balança ensuite un coup direct au foie, puis l’étourdit d’un revers de la main. Il s’effondra près des corps de ses complices, qui étaient morts avant même d’avoir touché le sol. Gérald se pencha vers le survivant : Où est ma fille ? Il avait le nez cassé, et le sang qui coulait semblait gêner sa respiration. Il ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose. Ça… Oui ? fit le journaliste. Ça... Quoi ? Ça ne devait pas se passer comme ça. Et sur cette phrase énigmatique, il mourut. A ce moment, Gérald entendit une voix qu’il chérissait entre toutes : Qui êtes-vous ? Pendant qu’il essayait de faire parler le troisième larron, Sophia avait exploré les lieux, et elle avait rapidement découvert une pièce fermée à clef. C’est là que se trouvait Agnès. Inutile de dire que la porte n’avait pas résisté longtemps aux assauts de la jeune femme. C’est ainsi qu’Agnès Bourdet s’était retrouvée face à cette furie vêtue de vert, qui venait en fait la délivrer – mais ça elle ne le savait pas, bien sûr. Gérald se rua dans la direction d’où venait la voix. Il tomba sur un couloir mal éclairé ; des deux côtés s’alignaient des portes. La plus à gauche était ouverte.  Me voilà, ma chérie ! s’écria-t-il. Papa ! Dépassant Sophia, il se rua vers sa fille, l’embrassa et la serra dans ses bras. Bon, je vous laisse à vos retrouvailles familiales, lança la pianiste. Moi je vais continuer à explorer les lieux. La pièce où Agnès avait été détenue mesurait environ un mètre et demi sur deux ; dans cet espace on avait casé, outre le lit sur lequel elle était assise, une table et une chaise ainsi qu’une petite commode. Une ampoule nue au plafond assurait la lumière – comme dans la pièce principale. Agnès était vêtue d’une tenue de sport bleu et rouge qu’il ne lui connaissait pas, et semblait en assez bonne forme, même si, sur le coup de l’émotion de sa libération, elle pleurait comme une madeleine – et lui aussi, d’ailleurs, tellement il était soulagé de retrouver sa fille saine et sauve. Elle tenait encore à la main une vieille console Nintendo, avec laquelle elle était manifestement en train de jouer quand Sophia avait démoli la porte pour la délivrer. Les flics sont là ? demanda-t-elle. Ils vont arriver. Il n’avait pas fait attention à l’heure, et en regardant sa montre, il s’aperçut que ça faisait une heure et demie déjà qu’ils étaient dans le souterrain. Son père avait certainement dû appeler les gendarmes. Il allait falloir qu’il les contacte, sinon ils n’avaient pas fini d’errer dans les souterrains. Qu’est-ce que vous avez fait des trois gars ? demanda-t-elle. Tu veux parler de tes ravisseurs ? Oui. Il ne faut pas leur faire de mal. Ils ont été gentils avec moi. Le journaliste se sentit subitement très mal à l’aise. Hum, dit-il. Je suis ravi de l’apprendre. Hélas, ça ne changera rien à ce qui s’est passé. Elle le regarda avec effarement : Il s’est passé quoi ? Je crains qu’elle ne soit atteinte du syndrome de Stockholm, intervint Sophia, qui venait de rentrer dans la cellule. Le syndrome de quoi ? demanda la jeune fille. Et puis c’est qui, cette grande bringue ? C’est marrant, sa tête me dit quelque chose. C’est normal, ma chérie, répondit Gérald. Tu as vu des photos d’elle. C’est Sophia Wenger, la… pianiste. La pianiste ? Qu’est-ce que le piano vient foutre dans cette histoire ? Et tu ne m’as toujours pas répondu à propos des trois mecs. Malheureusement, dit-il d’un ton embarrassé, je crois que ma coéquippière est du genre à taper d’abord, et à discuter ensuite. Ça fait gagner du temps, déclara la jeune Britannique d’une voix imperturbable.  Et comme chacun sait, « Time is money ».  

Gouderien

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2036. Chapitre Quatre : Disparue (4).

Pendant que la jeune femme discutait avec les gendarmes, Gérald en profita pour se connecter discrètement à la « Wikipédia » sur son portable, et il lut la fiche de Sophia Wenger ; il dut se mettre à l’ombre d’un arbre pour pouvoir déchiffrer quelque chose, car la lumière du soleil, qui brillait de plus en plus fort, se reflétait sur l’écran. Elle était née à Londres le 13 août 2003 – elle était donc du signe du Lion -, et avait 32 ans. Elle était la fille de sir Edward Wenger, grand savant britannique, célèbre pour ses travaux en informatique et robotique. Selon la version officielle – contestée sur le Web par les amateurs de théorie du complot -, il s’était suicidé, pour des raisons indéterminées, une dizaine d’années auparavant. Elle était considérée comme l’une des plus grandes pianistes vivantes. On comparait parfois son style de jeu à celui de Svatoslav Richter, qu’on avait surnommé au siècle précédent « le Titan du piano ». En France, on n’aime pas trop que les gens sortent de la case qu’on leur a attribuée, aussi se contentait-on de signaler en passant qu’elle chantait également, notamment des airs d’opéras de Puccini et des lieder de Schubert, Mahler et Richard Strauss. Il passa à la version anglaise, qui était plus complète. Là, après un résumé très détaillé de sa carrière musicale, on rappelait que Sophia Wenger avait plusieurs hobbies. Elle adorait jouer au détective, et avait résolu des enquêtes criminelles sur lesquelles la police se cassait les dents depuis longtemps. C’était aussi une pratiquante assidue des arts martiaux, et elle avait atteint le plus haut degré de maîtrise possible dans deux de ces sports traditionnels. Elle avait écrit deux livres, l’un sur Frédéric Chopin, l’autre sur un sujet très différent, l’histoire des arts martiaux en Corée. On ne savait pas grand-chose de sa vie privée, sinon qu’elle était fiancée depuis des années à un joueur de tennis américain. Il y avait des notes signalant des trous et des failles dans la biographie de la jeune femme, et renvoyant pour plus d’informations à des articles consacrés à ces questions, mais il n’eut pas le temps de les lire, car elle avait terminé sa conversation avec les gendarmes et revenait vers eux. Il ferma son portable. Alors ? lança-t-elle. Par où commence-t-on ? Que vous on dit les gendarmes ? demanda Philippe. Rien de spécial. J’ai l’impression qu’ils pataugent, les malheureux. Si nous ne nous en mêlons pas, ça peut durer longtemps comme ça. Soudain, son attention fut attirée par le chien : Il a du flair ? demanda-t-elle. Vous savez, dit Gérald, c’est plutôt un chien de garde et de défense. Pourquoi l’avoir amené, alors ? Des fois qu’on tombe sur les ravisseurs… Je vois. Mais bon, c’est un chien, donc il a forcément un sens olfactif plus développé que le nôtre. Quelqu’un a un objet appartenant à la gamine enlevée ? Oui dit Irène, j’ai ça. Elle sortit de son sac à main un petit foulard rouge, enveloppé dans une pochette en plastique. Elle le présenta à Malabar, qui le renifla longuement. Cherche, dit-elle. Pendant un moment l’animal ne fit rien d’autre que regarder autour de lui d’un air perplexe, comme s’il se demandait ce qu’on lui voulait, puis il sentit à nouveau le foulard et partit à petits pas dans la rue Gambetta, où ils étaient un moment plus tôt. Eh bien vous voyez, dit Sophia. Il semble savoir où aller. J’espère que vous avez raison, dit Irène. Le chien avança ainsi sur plus d’une centaine de mètres, la truffe au ras du sol, et ils dépassèrent la ferme qu’ils avaient aperçue de loin tout à l’heure, ainsi que plusieurs maisons. Et puis Malabar s’assit sur ses pattes de derrière, et ne bougea plus. Irène lui présenta à nouveau le foulard en répétant « Cherche ! », mais il ne voulut rien savoir. C’est comme si la piste se terminait ici, constata Gérald. Alors, c’est à partir d’ici qu’il faut chercher, conclut Sophia. Le repaire des ravisseurs ne doit pas être loin.   Comme elle s’agenouillait afin d’examiner le sol de plus près, sa jupe remonta, découvrant encore un peu plus ses cuisses galbées. A Gérald, qui lui faisait observer qu’elle n’avait pas choisi la bonne tenue pour se livrer à ce genre d’exercice, elle répondit : Ce n’est pas grave, je vous enverrai la facture de blanchissage ! Si vous retrouvez ma fille, je la paierai de grand-cœur ! Et même une autre tenue identique, si vous voulez ! Méfiez-vous, je pourrais vous prendre au mot ! Et ce n’est pas exactement bon marché. Elle se releva, et jeta un regard circulaire. A leur droite se dressait une grande maison, en ruines bien entendu. Ce qui restait d’une enseigne permettait de voir que là se trouvait autrefois un café. Puisque vous êtes si malin, Monsieur le journaliste célèbre, commença-t-elle, dites-moi donc en quoi cette bâtisse diffère des autres que nous avons aperçues jusque-là. Tout le monde regarda dans la direction qu’elle indiquait. Et puis Irène lança : Je sais ! Il y a beaucoup moins de végétation qu’ailleurs. Bravo ! la félicita la pianiste. Et c’est vrai que, contrairement à la majorité des maisons qui demeuraient encore debout, celle-ci avait été très peu envahie par les ronces, les plantes grimpantes, les racines et les mauvaises herbes. Elle se dirigea vers l’entrée ; la porte avait disparu. Tout le monde la suivit. Le chien trottinait derrière eux, s’efforçant de toujours conserver une distance raisonnable entre lui et la mystérieuse anglaise. Et qu’est-ce que ça peut vouloir dire, cette absence de végétation ? demanda Sophia sur le ton d’une institutrice interrogeant des élèves. Qu’on a fait du nettoyage, répondit Irène. Et donc que cette maison est encore utilisée de nos jours. Exact. Vous ne croyez pas, intervint Gérald, que des gens mal intentionnés auraient au contraire conservé cette végétation, et même en auraient rajouté, en guise de camouflage ? Tout à fait, approuva la pianiste. Sauf si nous avons affaire à des gars pas très malins, ce que laisse déjà supposer la facilité avec laquelle les services de gendarmerie ont repéré l’origine de leur coup de téléphone. Ils se trouvaient maintenant à l’intérieur de la maison, dans ce qui avait été la salle d’un bistrot. On discernait encore les vestiges d’un comptoir, ainsi que, dans un coin, une table et deux chaises cassées. Au mur, à côté d’un grand miroir piqué et très sale, s’affichait une antique publicité pour une marque d’apéritif. Et si c’étaient les gendarmes qui avaient nettoyé ? objecta Philippe. Pourquoi ici, et pas ailleurs ? En tous cas ce nettoyage avait été sommaire, comme en témoignait l’épaisse couche de poussière qui recouvrait tout. On discernait par terre des traces de pas, sans savoir bien sûr à qui ils appartenaient ; ils les suivirent. A gauche du comptoir s’ouvrait une autre porte ; ils entrèrent, et se retrouvèrent dans une grande pièce qui avait dû, autrefois, servir de réserve, ainsi qu’en témoignaient les grands casiers à bouteilles, couverts de toiles d’araignées, qui occupaient deux des murs. Il faisait sombre, mais heureusement ils avaient pensé à emporter des torches électriques. Sur la droite, on voyait une trappe, qui devait déboucher sur une cave ; les pas se dirigeaient vers elle. Comme Gérald se précipitait déjà pour l’ouvrir, Sophia lança : Attendez ! Il faut que je vérifie quelque chose. Elle retourna dans la salle du bistrot, dont elle se mit à inspecter méthodiquement chaque centimètre carré, en commençant par les murs. Qu’est-ce que vous faites ? demanda Philippe, étonné. Si les ravisseurs sont bien ici, répondit-elle, ils ont certainement laissé un signe quelque part, pour prévenir d’éventuels complices. Vous pouvez m’aider, ça permettra de gagner du temps. Et on recherche quoi ? demanda Irène. N’importe quoi qui vous semble bizarre. Une marque, un dessin, quelque chose de ce genre. A leur tour, ils se penchèrent donc sur les murs et le plancher du vieil estaminet, à la recherche de quoi que ce soit d’étrange. Dix minutes s’écoulèrent ainsi, sans qu’ils trouvent rien. Sophia en était arrivée à la vieille table entassée dans un coin en compagnie de deux chaises, quand tout à coup elle s’écria : Je le savais ! Venez voir. Ils s’approchèrent. Elle désigna une marque, tracée au milieu de la poussière qui recouvrait le meuble. On aurait dit un « H », avec une sorte de trait incurvé ressemblant à un sabre, en travers. Vous n’avez jamais entendu parler de l’alphabet des voleurs ? demanda-t-elle. Comme personne ne répondait, elle poursuivit : C’est très ancien, ça remonte au moins au XVe siècle. Chaque pays a le sien. Les voleurs tracent ces signes près de la porte d’une maison – aussi discrètement que possible, naturellement. Par exemple un rond avec deux flèches tournées vers la gauche, ça veut dire « Ici danger ». Un triangle, c’est « Une femme seule ». La lettre « D », ça signifie « A cambrioler le dimanche ». And so on. Enfin en France, bien sûr, parce que dans d’autre pays c’est différent. Et alors, ce signe, il veut dire quoi ? Ça vient de l’alphabet des voleurs d’Afrique du Nord. Et ça signifie : « Nous sommes là ». Elle les regarda d’un air triomphant : Ils sont ici ! Nous les tenons ! Gérald photographia discrètement cette marque. Malgré les recherches qu’il effectua plus tard, il n’en retrouva aucune mention nulle part. Par la suite, il soupçonna qu’en fait Sophia avait dû la tracer elle-même dans la poussière déposée sur la table. Elle n’avait nullement besoin de signes pour la guider, puisque – ainsi qu’elle le reconnut à demi-mot, alors qu’ils crapahutaient dans la boue d’un marécage de la Russie profonde, plusieurs mois plus tard – elle savait parfaitement où se trouvaient les ravisseurs d’Agnès, et comment les rejoindre afin de libérer celle-ci. C’était juste de la comédie. A ce moment elle pouvait bien s’offrir le luxe d’être franche avec lui, puisqu’il était déjà tellement impliqué dans les événements, que nul retour en arrière n’était possible. Le lecteur se demandera sans doute : pourquoi étaient-ils en train de patauger dans un marécage de l’immense Russie ? Et de quels événements est-il question ? Un peu de patience, s’il vous plaît !   Ils retournèrent dans la réserve et, cette fois, ouvrirent la trappe ; une volée de marches apparut. Ils les descendirent, et se retrouvèrent dans la cave classique d’un café, avec d’autres casiers – certains contenant encore des bouteilles vides -, de vieux tonneaux éventrés et même des futs de bière. La cave sentait le renfermé, le moisi, la vinasse abîmée et d’autres odeurs plus désagréables encore, qu’ils ne se donnèrent pas la peine d’identifier. Au moins y faisait-il frais, ce qui en ces temps de canicule constituait un avantage non négligeable. A la lueur des lampes électriques ils aperçurent encore de la poussière, des toiles d’araignées et même des squelettes de rats ou de souris. Logiquement, il devrait y avoir une autre trappe quelque part, expliqua Sophia. La cave n’était pas très grande ; d’autres traces pas les guidèrent rapidement vers une  nouvelle trappe. Ils l’ouvrirent, découvrant encore une volée de marches s’enfonçant dans l’obscurité. Sophia en descendit quelques unes, la torche électrique à la main. Puis elle remonta. Ça semble très profond, dit-elle. Voilà ce que nous allons faire. Gérald, vous allez venir avec moi. Les autres, vous attendrez ici. Si d’ici une heure nous ne sommes pas revenus, vous allez cherchez les gendarmes. Pourquoi ne pas les prévenir tout de suite ? demanda Philippe. Parce que nous ne sommes pas certains que c’est bien ici que se trouve la cachette des ravisseurs. Vous sembliez pourtant très affirmative, tout à l’heure. Oui, mais je peux quand même me tromper. Il est possible que cette marque soit ancienne. Vous avez une lampe, Gérald ? Oui. Vous êtes armé, Monsieur Jacquet ? demanda Sandra avec son délicieux accent espagnol. Je peux vous prêter mon Glock, si vous voulez. Et ce disant, elle ouvrit son sac à main, montrant l’arme en question. Gérald hésita. Quand il était à l’armée, et plus tard lors de son entraînement en tant qu’agent de renseignements, il avait appris à se servir de nombreuses armes – et d’ailleurs il en avait utilisé certaines sur le terrain, quand il appartenait aux forces spéciales. Mais tout cela remontait à bien longtemps. Sophia décida à sa place : Inutile. Je suis ceinture noire de deux arts martiaux coréens. Je peux vous garantir que je peux tout à fait neutraliser ces bandits toute seule, sans avoir besoin d’arme. Et si eux sont armés ? objecta Philippe. Qu’est-ce que vous ferez ? Êtes-vous plus rapide que les balles ? Oui, cher Monsieur, répondit-elle en le regardant droit dans les yeux. Sur le moment, Gérald pensa qu’elle se vantait. Plus tard, il eut l’occasion de changer d’avis sur la question. Assez discuté, trancha la pianiste. Ce n’est pas ainsi que nous retrouverons votre fille. Et elle commença à dévaler cet escalier qui plongeait vers l’inconnu. Gérald la suivit, sans savoir si ce qu’il faisait était bien raisonnable. Attention, dit-elle, les marches sont glissantes. Pas de problème, répliqua-t-il, j'ai de bonnes chaussures. Et c'était vrai : ignorant dans quoi cette aventure les entraînerait, il avait choisi des chaussures de randonnée. Vous parliez d’arts martiaux coréens, dit-il au bout d’un moment, histoire d'alimenter la conversation. Je peux savoir lesquels ? Pourquoi, vous vous y connaissez ? J’ai pratiqué les arts martiaux à l’armée, mais plutôt ceux du Japon : judo, karaté, etc. Bien sûr. Moi je suis spécialiste en Chung Sool Won et en Tang Mu do. Jamais entendu parler. Ça ne m’étonne pas. Très peu de gens en dehors de la Corée les connaissent. Ce sont des disciplines très anciennes, et presque secrètes, car elles sont très meurtrières. Alors il n'est pas question d'apprendre ça aux enfants de cinq ans dans les écoles, comme on le fait avec le judo. J’ai eu la chance de suivre l’enseignement de grands maîtres, et j’ai atteint le plus haut niveau possible – enfin c’est une façon de parler, parce que tant qu’on vit on ne doit jamais cesser de continuer à progresser, même si ça devient de plus en plus difficile. En Corée on m’appelle la « Légende vivante ». Il sourit intérieurement. La belle avait sans doute beaucoup de qualités, mais ce n’est pas la modestie qui l’étouffait ! Comme si elle avait lu dans ses pensées, elle se retourna et lui braqua sa lampe dans la figure : Je ne vous dis pas ça pour me vanter. C’est un fait, c’est tout. Bien sûr, bien sûr ! Ils continuèrent à avancer pendant un moment sans parler. Ils avaient descendu au moins deux-cents marches, quand elle dit : Je crois que nous arrivons en bas. Ils se trouvaient à présent dans un couloir rectiligne, très légèrement en pente, et qui semblait s’étendre sur une longueur indéterminée, car le faisceau de leurs torches n’en atteignait pas l’extrémité. Il n’y avait qu’une seule chose à faire : le suivre. Tout en marchant, elle revint sur le sujet des arts martiaux coréens, qui semblait lui tenir à cœur : Celui – ou celle – qui maîtrise le Chung Sool Won ou le Tang Mu do devient un combattant très redoutable. Mais si jamais il apprend à combiner ces deux techniques, alors c’est l’Ange de la Mort en personne. Eh bien ! songea-t-il. On ne se méfie jamais assez des pianistes ! Et puis, à la grande stupéfaction de Gérald, elle s'arrêta, le regarda et ajouta : Ça vous dirait que je vous les enseigne ? A moi ? Oui. Vous ne croyez pas que je commence à être un peu vieux pour ce genre de choses ? Pour l’instant, ma seule ambition se borne à retrouver ma fille, saine et sauve de préférence. Vous ne savez pas ce que l’avenir vous réserve… Le ton sur lequel elle avait dit cela le fit frissonner.

Gouderien

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2036. Chapitre Quatre : Disparue (3).

Avec toutes ces histoires, Gérald avait oublié de donner à son père le livre sur l’Ouest américain qu’il avait acheté pour lui. Il alla le chercher dans sa chambre. Il était emballé dans un sac rouge portant en grandes lettres dorées « Las Vegas Airport ». Il faillit redescendre et le remettre au vieillard, et puis il songea aux mangas qu’il avait achetés pour Agnès. Il distribuerait les cadeaux quand on l’aurait retrouvée. Pas avant. Il était encore dans sa chambre, quand il entendit soudain un tumulte de voix, lequel fut suivi bientôt par des aboiements de chiens ; un coup de feu retentit. Il descendit en hâte. La porte d’entrée était ouverte ; il sortit. Son père était là, qui observait d’un œil goguenard Éric, fusil dans une main, une torche électrique dans l’autre, reconduisant plusieurs individus vers la sortie ; les chiens les suivaient en grognant sourdement. Qu’est-ce qui se passe ? demanda Gérald. On dirait que tes chers collègues journaleux ont découvert le point faible de la propriété. Ils sont passés par l’Isle. Heureusement, le gardien veillait. Gérald songea que le destin avait d’amères vengeances : combien de fois cela lui était-il arrivé, d’harceler des gens qui se trouvaient dans la même situation que lui aujourd’hui, ou qui venaient de perdre un proche dans un accident ou une catastrophe, pour obtenir à tout prix une interview ? Le pire, c’est qu’il avait totalement bonne conscience : après tout, il ne faisait que son métier.  Il n’y a pas de blessés ? demanda-t-il. Non, répondit Philippe. Les chiens voulaient s’en payer une bonne tranche, histoire de découvrir quel goût ça a, un gratteur de papier – excuse-moi, j’oublie toujours que tu fais partie de cette corporation. Mais Éric les a arrêtés à temps. Vous n’avez pas le droit ! s’écria un des journalistes, et Gérald reconnut un de ses collègues du « Monde ». On va se gêner ! répliqua Jacquet père. Le gardien ouvrit la petite porte métallique qui se trouvait à côté du portail, et fit sortir tout ce beau monde. Le père et le fils demeurèrent quelques instants devant la maison, observant Éric qui, après avoir expulsé les intrus, refermait soigneusement à clef derrière eux. Le soleil n’allait pas tarder à se lever, mais on n’y voyait pas encore grand-chose. En cette période de canicule, c’était certainement le moment de la nuit où il faisait le plus frais. Va vraiment falloir que je fasse quelque chose pour clôturer ce passage, marmonna Philippe Jacquet en rentrant dans la demeure, son fils à sa suite. En plus, comme il fait de plus en plus chaud, il y a de moins en moins d’eau dans la rivière, si on peut encore appeler ça une rivière. En tous cas, ce n’est plus un obstacle. C’est sûr, dit Gérald. Et maintenant que ceux-là se sont aperçus qu’on peut passer par là, ils vont le dire à tout le monde. En attendant mieux, faudrait mettre du fil de fer barbelé. Ouais, je vais voir si je peux dénicher ça sur Internet, et me le faire livrer. Parce que sinon, faudrait aller je ne sais où pour trouver ça. Pas à Chennevières, en tous cas. En plus on va arriver au mois d’août, la plupart des magasins seront fermés. Un peu plus tard, Irène se leva, et alla acheter du lait, du pain, des croissants et des chaussons aux pommes. Quand elle revint, ils firent un solide petit-déjeuner. On dirait que l’appétit revient, remarqua Jacquet père. Ben oui, répliqua Gérald. Faut pas se laisser abattre. Je suis sûr qu’on va retrouver Agnès, et qu’elle ira bien. Qu’est-ce qui te fait croire ça ? D’abord je fais confiance aux gendarmes. Et puis mon instinct me le dit. Ton instinct ? Oui. Dans mon métier, si on ne sent pas les choses, on ne va pas loin. J’espère que tu as raison. Moi aussi, déclara Irène. Lui aussi l’espérait. En fait, il était moins confiant qu’il ne voulait bien le laisser paraître. Mais il croyait aux vertus de la « positive attitude ».   Le capitaine Leclerc, toujours flanqué de deux acolytes (sauf qu’aujourd’hui l’un des deux était une femme) passa dans la matinée, alors qu’ils se préparaient à partir pour Charlagnac. Malheureusement, il n’avait pas de bonnes nouvelles – ni de mauvaises d’ailleurs : en fait, il n’avait pas de nouvelles du tout, sauf qu’il leur apprit qu’Isabelle Bourdet était pour le moment neutralisée, ce qui soulagea grandement Gérald. A part ça les gendarmes poursuivaient leurs recherches, pour l’instant infructueuses. Ils remuaient chaque pierre des ruines de Charlagnac, mais jusque-là sans rien trouver. Apprenant que les Jacquet Père et fils allaient se rendre sur le lieu de la disparition, l’officier fit une moue dubitative :  C’est votre droit, et je ne chercherai à vous en empêcher, mais qu’est-ce que vous espérez découvrir, là-bas ? Je n’en sais rien, dit Gérald. Je pense que je le saurai quand je le verrai. Si des professionnels avec des chiens n’ont rien trouvé, malgré des jours de recherche, je doute fort que des amateurs dans votre genre aient plus de chance. Attention, dit Philippe Jacquet. Ce n’est pas un simple amateur, c’est un journaliste célèbre ! Ça change beaucoup de choses ! Te fous pas de moi, Papa ! grogna Gérald. Loin de moi cette pensée ! Leclerc reparti, ils embarquèrent tous dans le 4x4 de Gérald. Éric aurait voulu les accompagner, mais il fallait bien que quelqu’un surveille la propriété, surtout après les incidents de la nuit. Par contre Irène emmena avec elle l’un des chiens du gardien, un rottweiler de 5 ans qui portait le doux nom de « Malabar » ; et c’est vrai qu’on n’avait pas trop envie de s’y frotter. La sortie de la propriété fut un peu folklorique, avec tous les représentants de la presse agglutinés aux portières, mais Gérald avait décidé qu'il ne donnerait aucune interview tant qu'on n'aurait pas retrouvé sa fille; jusque-là, il n'avait rien à dire à ses collègues journalistes. Quelques-uns tentèrent bien de les suivre, mais les gendarmes les en dissuadèrent rapidement. Sur leur chemin ils s’arrêtèrent à la boutique de Sandra, et celle-ci monta dans la voiture. Elle avait, semble-t-il, signé une trêve provisoire avec sa rivale ; mais Gérald la soupçonnait d’être armée – cela dit, contrairement à son ex-épouse, elle possédait un permis de port d’armes. Charlagnac n’était éloigné que d’une douzaine de kilomètres, et le trajet ne fut pas très long. En arrivant près du village fantôme, ils tombèrent sur un barrage de la gendarmerie, mais quand Gérald dévoila son identité, on les laissa passer. Juste à l’entrée du bourg se dressait un second barrage, mais là encore, ils n’eurent aucun problème. Ils laissèrent la voiture sur le parking proche. Non loin de là, une petite construction en dur, à peine plus grande qu’une guérite, abritait ce qui tenait lieu de syndicat d’initiative ; c’est là que se tenaient en temps ordinaire les guides qui faisaient visiter les ruines aux touristes. Mais comme aujourd’hui ils accompagnaient les gendarmes dans leurs recherches, il n’y avait personne.  Ils descendirent du véhicule. Le chien tirait sur sa laisse, impatient de bouger, et Irène avait du mal à le maîtriser ; Philippe prit la relève. Le site était impressionnant, et rappelait Oradour-sur-Glane - village du Limousin anéanti par la division SS « Das Reich » le 10 juin 1944, et dont presque tous les habitants avaient été exécutés -, sauf qu’il y avait moins de maisons, et que les ruines étaient en grande partie recouvertes par la végétation. Naturellement, ils se dirigèrent vers l’endroit où Agnès avait disparu – enfin, où ils supposaient qu’elle avait disparue, car maintenant, avec le recul, les protagonistes de cette triste affaire n’étaient plus trop sûrs de rien. Ce que je sais, c’est que nous étions dans cette rue, déclara Philippe Jacquet. J’étais persuadé qu’Agnès me suivait. Et soudain je me retourne : plus personne. Moi j’étais un peu plus loin, dit Irène, et je pensais que la petite était avec toi. L’artère en question s’appelait « rue Léon Gambetta », à en juger par le plan qui s’affichait sur le portable de Gérald. Au sol, l’herbe poussait entre les pavés disjoints. C’était l’une des rues principales du village. D’un côté, les sapeurs avaient tout rasé, et la nature avait repris ses droits, dressant un entrelac touffus d’arbustes, de ronces et de hautes herbes. De l’autre, pour quelque raison inconnue, on avait à peine touché aux maisons, et si les toits s’étaient la plupart du temps effondrés, les murs tenaient encore presque tous debout. Depuis le temps, toutes les portes avaient été enfoncées, et la plupart des carreaux des fenêtres étaient cassés. . Gérald se dirigea vers la demeure principale, et poussa ce qui restait de la porte. Le toit crevé avait laissé s’échapper ses tuiles, qui s’entassaient sur le plancher de ce qui avait dû être une cuisine. Une porte s’ouvrait vers une autre pièce – une chambre, peut-être, ou une salle-à-manger – et une énorme araignée au corps noir strié de jaune, comme le journaliste n’en avait jamais vue dans notre pays – même s’il avait aperçu des spécimens encore plus impressionnants lors de ses séjours en Australie ou en Amérique du Sud -, avait édifié sa toile en travers. Avec le réchauffement climatique, de plus en plus d’espèces d’animaux divers migraient d'Afrique vers l’Europe. Ce n’était pas en soi un phénomène nouveau, sauf que maintenant, ces bestioles s’acclimataient et faisaient souche… Rien d’intéressant ? demanda son père. Une grosse araignée, s’il y a des amateurs. Brrr ! fit Sandra. Sinon, rien de spécial. Mais je pense que les gendarmes ont déjà fouillé les lieux. Il était encore tôt, et pourtant il faisait déjà très chaud. On avait l’impression que plus l’été avançait, et plus la chaleur augmentait. Des grillons ou des cigales stridulaient avec entrain, produisant un tintamarre d’enfer. Ils firent quelques pas ; la rue faisait un angle, et derrière s’alignaient d’autres constructions, dont une vaste ferme, encore en assez bon état. Gérald commençait à comprendre la nature du problème. Explorer méthodiquement ce village devait prendre un temps fou, sans parler des souterrains. Le découragement commença à s’emparer de lui… C’est alors qu’ils entendirent un bruit venant du ciel. Un rapide aircar se dirigeait vers le parking. Avec un brin d’envie, Gérald reconnut une Mercedes « Adler ».  Ce véhicule était un véritable mythe ; c’était ce qui se faisait de mieux – et de plus cher – dans ce domaine. L’engin se posa et, malgré eux, ils se hâtèrent dans sa direction, curieux de voir quel personnage important se déplaçait dans ce bolide aéro-terrestre. Ils n’avaient pas beaucoup de chemin à faire, et quand ils arrivèrent près du parking, le conducteur – on avait plutôt envie de dire le pilote – n’était pas encore sorti. La Mercedes était d’un vert tellement sombre qu’il tirait sur le noir. Soudain, ses portières en aile de papillon s’ouvrirent, et en descendit une sublime créature vêtue de ce qui ressemblait à un costume folklorique bavarois, avec une jupe courte verte qui découvrait de très longues jambes, une veste à galons de même couleur et un chapeau tyrolien orné d'une plume. Gérald Jacquet en demeura bouche bée. Il crut qu’il était en train de délirer. Bon sang, articula-t-il avec peine, c’est Sophia Wenger. Qui ça ? fit son père. La pianiste ! s’exclama Irène, qui devait être plus mélomane que son patron et amant. Qu’est-ce qu’elle fout ici ? That’s the question ! comme disait l’autre, prononça Gérald. La belle ramassa un sac à main Hermès dans sa voiture, referma les portières puis se dirigea hardiment vers la sortie du parking, un grand sourire aux lèvres. Elle était chaussée de bottines qui devaient valoir une fortune. Les gendarmes qui surveillaient l’entrée la regardèrent passer comme si elle était un rêve. Finalement l’un d’entre eux sortit de sa torpeur, et se dirigea vers elle pour lui signaler qu’en raison des événements l’entrée du village était interdite ; mais elle tira de son sac une carte qu’elle lui mit sous le nez, et non seulement le militaire la laissa pénétrer à Charlagnac, mais c’est tout juste s’il ne se mit pas au garde-à-vous.   Bien plus tard, à chaque fois que l’on évoquait cette affaire devant Gérald – et c’était souvent -, on ne manquait jamais de lui demander : « Mais enfin, quand vous l’avez rencontrée, vous avez bien dû vous rendre compte qu’il y avait quelque chose de bizarre en elle ? » A quoi il répondait généralement que des dizaines de milliers de spectateurs – des millions même, si l’on comptait tous les téléspectateurs - avaient assisté à ses concerts, sans rien noter d’étrange en elle, sauf l’immensité de son talent. Mais ce n’était pas tout à fait la vérité. Quand il l’avait vue pour la première fois « en vrai », à la sortie de ce parking, il avait été sidéré. Il savait déjà qu’elle avait les yeux vairons et six doigts à une main – ce qui lui avait valu le doux surnom de « Mutante » -, mais quand on la découvrait on comprenait que ce n’était qu’une petite partie de ce qui constituait sa singularité. Mais si on ressentait vivement cette singularité, par contre il était plus difficile de déterminer en quoi elle consistait exactement. Elle était grande, fortement charpentée sans être grosse, avec des formes épanouies mais harmonieuses. Elle était très belle. Ainsi qu’il l’avait déjà remarqué sur ses photos, elle ressemblait un peu à l’actrice Charlize Theron quand elle était jeune – mais, avait-on envie de dire, en mieux. Sous des cheveux blond vénitien, elle avait un visage de poupée de porcelaine, sauf qu’elle était bronzée – plus tard il se rendit compte qu’en fait elle n’était pas bronzée, c’était sa couleur de peau -, avec un sourire délicat et un peu espiègle. Sa démarche était souple, avec toutefois quelque chose de saccadé, comme si elle avait un problème à une jambe. Il se dit simultanément qu’il n’avait jamais rencontré une femme comme ça – ce qui était la pure vérité -, et qu’il en était amoureux. Et quand on est amoureux, même les petits défauts de son aimée deviennent des charmes de plus. Ce qu’ignorait Gérald en cet instant, c’est qu’au cours des mois suivants, il aurait amplement le temps et l’occasion de se pencher sur les singularités de la jeune femme. Mais déjà, aujourd’hui, il allait avoir un bon aperçu de ses multiples compétences… Elle remarqua leur groupe et se dirigea vers eux. Comme elle approchait, le rottweiler gronda sourdement, puis recula – ce qui était très étonnant, de la part d’un animal qui, en général, n’avait peur de rien. Mais sur le coup, personne n’y prêta attention. Excusez-moi, dit Gérald, vous êtes bien… Sophia Wenger ? Son sourire s’élargit : On ne peut rien vous cacher. Sa voix, comme toute sa personnalité, était étrange, à la fois sourde et suave, teintée d’un léger accent anglais. Mais sa maîtrise de la langue française était parfaite. Je dois jouer demain à Toulouse, mais comme j’avais une journée de disponible, je me suis dit que j’allais mettre mes talents au service de la police française, afin d’aider à retrouver cette jeune fille. Vos talents ? demanda Philippe, interloqué. Vos talents de pianiste ? Elle éclata de rire : Bien sûr que non ! Mes talents de détective. Gérald la dévisagea, stupéfait : De détective ? Vous allez répéter tout ce que je dis ? C’est vrai qu’en France vous n’êtes peut-être pas au courant. Dans mon pays, j’ai résolu plusieurs affaires criminelles. On m’appelle la Sherlock Holmes du piano. Le journaliste et son père, ainsi qu’Irène et Sandra, se dévisagèrent, éberlués. Gérald avait l’impression de vivre un rêve éveillé. Enchanté, dit-il, je suis Gérald Jacquet. Je suis le père de la jeune fille disparue. Et moi je suis son grand-père, dit Philippe. Il désigna les deux femmes : Et voici, Irène, et Sandra. Tout le monde serra la main de la jeune femme. Elle avait une poigne étonnamment ferme. Alors vous êtes vraiment détective ? insista Philippe. Ce n’est pas une blague ? Oh bien sûr que non, répondit-elle. Vous croyez vraiment que je m’amuserais à faire de l’humour sur un sujet aussi délicat ? Non, je ne pense pas. A ce moment, le capitaine Leclerc apparut, suivi d’un groupe de gendarmes, parmi lesquels se trouvait le commandant Lamotte – un homme de taille moyenne, chauve, l’air bourru -, qui dirigeait les opérations de recherche. Ils ne parurent pas surpris outre-mesure de la présence de Sophia Wenger. Commandant Lamotte, dit-il en se présentant. Un de mes collègues anglais m’a prévenu de votre arrivée. Good morning, commandant ! How do you do ? Fine, and you ? Fine. Ainsi, vous venez mettre vos compétences à notre service ? Comme vous le voyez. C’est très aimable à vous. Vous en êtes où ? Il lui expliqua qu’un des ravisseurs avait appelé pour demander une rançon, et que les services d’écoute de la gendarmerie avaient localisé l’origine de l’appel. C’est ici, à Charlagnac, conclut-il. Pourtant nous avons tout fouillé, et nous n’avons encore rien trouvé.  

Gouderien

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2036. Chapitre Quatre : Disparue (2).

A ce moment Philippe revint avec des boissons sur un plateau, ce qui détendit un peu l’atmosphère. Il servit un café à son fils, puis, s’adressant au capitaine : Je vous aurais bien proposé une bière, mais je suppose que vous n’avez pas le droit de boire durant les heures de service. Alors je vous ai apporté un jus d’orange. C’est parfait, merci. Moi je veux bien un café aussi, si c’est possible, intervint l’autre gendarme. Pas de problème. Heureusement, le café du père Jacquet était très fort, car son fils commençait à ressentir sérieusement la fatigue du voyage, doublée par les effets du jetlag. Mais, impitoyable, le capitaine Leclerc continuait à poser ses questions, dont certaines semblaient n’avoir qu’un très lointain rapport avec la disparition d’Agnès. Au bout d’un moment, excédé, Gérald explosa : Pourquoi n’êtes-vous pas sur le terrain à rechercher ma fille, au lieu de me casser les pieds avec vos questions à la con ? Le capitaine le considéra d’un air préoccupé, comme s’il était un enfant légèrement attardé auquel un professeur tentait en vain de faire entrer dans la tête des notions de calcul ou de grammaire pourtant élémentaires : Monsieur Jacquet, avez-vous la prétention de m’apprendre à faire mon travail ? Certainement pas. Alors répondez à mes questions aussi calmement et précisément que possible, ça nous fera gagner du temps à tous les deux. Dites-moi, Monsieur Jacquet, vous connaissez-vous des ennemis ? A part mon ex-femme, vous voulez dire ? Très drôle. Je parle sérieusement. Moi aussi. Si elle débarque ici ce soir, vous comprendrez ce que je veux dire. Pourquoi débarquerait-elle ? Agnès est sa fille à elle aussi, je vous le rappelle. Et quand je l’ai eue au téléphone tout à l’heure, elle était vraiment de très mauvaise humeur. Vos relations avec elle sont conflictuelles ? Gérald haussa les épaules : Vous vous doutez bien que si nous avons divorcé, c’est que ce n’était plus l’amour fou. Mais sans ça non, nos relations jusqu’à aujourd’hui n’étaient pas particulièrement mauvaises. Mon ex-femme a refait sa vie avec un dentiste, Kévin Bourdet. Rien de spécial à dire sur ce monsieur ? Non. Personnellement, je l’ai toujours trouvé insignifiant, même pour un dentiste. Mais vous allez peut-être me dire que je ne suis pas objectif. Le capitaine Leclerc se permit un demi-sourire : En effet. L’interrogatoire dura comme ça encore une bonne heure. Ils évoquèrent notamment son passé militaire : l’enlèvement pouvait-il avoir un lien avec ce qu’il avait fait durant les années où il appartenait aux forces spéciales ? Mais Gérald assura Leclerc que tout cela était de l’histoire ancienne, que d’ailleurs il n’avait jamais fait qu’obéir aux ordres, et qu’aucune des missions qu’il avait effectuées alors n’avait un caractère personnel. Ce n’était pas tout à fait exact, mais le gendarme n’avait pas besoin de le savoir – pas plus qu’il n’avait à connaître des cinq ans qu’il avait passés au sein des Services secrets. De toute façon, tout ce qu’il avait accompli durant cette période était tellement anodin, qu’il y avait peu de chances qu’il se soit attiré des inimitiés. Le capitaine n’était pas un méchant homme, et comme il l’avait dit, il ne faisait que son métier ; le questionnement tournait d’ailleurs souvent à la conversation entre gens de bonne compagnie. Néanmoins, Gérald, qui sentait l’épuisement le gagner, avait hâte que ça se termine. Et puis soudain, peu avant 18 heures, le téléphone de la maison sonna. Gérald se précipita sur le combiné. Monsieur Jacquet ? L’homme qui parlait ne tentait même pas de déguiser sa voix ; elle était pourtant teintée d’un accent africain à couper au couteau. C’est lui-même. Vous allez m’écouter bien sagement, sans m’interrompre une seule fois. Nous détenons votre fille. La phrase en elle-même n’était pas particulièrement rassurante, et pourtant, malgré tout, il ressentit un immense soulagement. Se tournant vers les gendarmes, il murmura, aussi discrètement que possible : C’est le ravisseur ! Faites durer la conversation ! chuchota Leclerc en saisissant son portable. Il reprit l’appareil. Elle va bien ? demanda-t-il. Je vous ai dit de ne pas m’interrompre ! Excusez-moi. Si vous tenez à la revoir vivante, voilà ce que vous allez faire. Nous vous donnons deux jours pour réunir un million de francs en petites coupures. Un million ! Comment voulez-vous que je réunisse une somme pareille ? Débrouillez-vous ! Demain soir nous vous rappellerons, et nous vous dirons où déposer l’argent. Nous sommes aujourd’hui samedi. Si nous n’avons pas cette somme d’ici lundi minuit, vous ne reverrez jamais votre fille vivante. Qu’est-ce qui me garantit qu’elle est toujours en vie ? Passez-la moi ! Il n’en est pas question. Pour un million, il me faut une preuve qu’elle va bien. Il entendit des bruits étouffés de conversation, comme si plusieurs personnes se chamaillaient à mi-voix. A priori, les ravisseurs étaient plusieurs, et ils n’étaient pas d’accord entre eux. Ils s’exprimaient dans une langue africaine ou arabe – mais il ne réussit pas à reconnaître laquelle. Et puis soudain : Papa ! C’était Agnès. Ça va bien ma chérie ? Oui mais… Vous devrez vous contenter de ça, la coupa le ravisseur d’une voix mécontente. Préparez un million de francs ! Pour un type de la télé comme vous, ça ne devrait pas être trop difficile ! Et l’on raccrocha sèchement. La télé ! Comme s’il y passait souvent, à la télé ! On l’invitait parfois dans des débats, c’est vrai, ou pour parler de ses livres, mais il n’était en aucune façon ce qu’il est convenu d’appeler une star de la télévision. Et en plus, elle payait mal, la télé ! Le capitaine Leclerc, qui avait son portable contre l’oreille, lui fit un grand sourire et un signe victorieux de la main. On les a localisés ! triompha-t-il. De vrais amateurs ! Ils sont où ? demanda Gérald. Toujours à Charlagnac ! C’est curieux, car on a fouillé les ruines de fond en comble sans rien trouver. Vous avez exploré les souterrains ? intervint Philippe Jacquet. Le sous-sol est un vrai gruyère, dans le coin. Nous en avons fouillé une partie, et nos hommes continuent à chercher. Mais il est exact que c’est un vrai labyrinthe. Nous attendons des spécialistes en spéléologie. L’officier se tourna vers Gérald : Ils vous demandent un million ? Oui. Il est pourtant évident que je ne possède pas une pareille somme. Et vous ? demanda Leclerc à Philippe. Celui-ci eut l’air surpris, et même gêné. Pourquoi vous me demandez ça à moi ? Après tout, vous êtes le grand-père de la petite Agnès. Et vos affaires ont l’air de bien marcher. Bien marcher, bien marcher, c’est vite dit. D’accord, un émir d’Abou Dabi m’a acheté une sculpture 300.000 dollars. Mais enfin, ça n’arrive pas tous les jours. Et puis j’attends encore le paiement… 300.000 dollars ? s’exclama Gérald, tout en regardant son père d’un œil nouveau. Ben mon cochon ! Tu t’es bien gardé de m’en parler ! C’est tout récent. Rassurez-vous, dit l’officier de gendarmerie, vous ne devriez rien avoir à payer. D’ailleurs payer la rançon n’est pas la bonne méthode. Cela ne garantit pas le retour de la personne enlevée, et cela donne aux malfaiteurs l'envie de recommencer. Nos services ont repéré sur la carte l’endroit où les ravisseurs se cachent. Nous aurons certainement libéré la petite avant demain soir. Oui enfin sur la carte et sur le terrain, ça fait deux, persifla Philippe. Évidemment. Et puis, lors d’une intervention, il y a toujours un risque que ça tourne mal. Le capitaine Leclerc soupira. C’est le GIGN qui va prendre les choses en main, expliqua-t-il patiemment. Ses hommes sont extrêmement entraînés, et tout à fait habitués à ce type de situation. Dans ce genre d’affaire, l’objectif numéro un est de sortir les otages vivants et sans la moindre égratignure. Et vous pouvez me croire, neuf fois sur dix c’est ce qui se passe. Avant que le père Jacquet n’ait eu le temps de répliquer quoi que ce soit, il ajouta : Sur ce, je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Il tendit une carte à Gérald : Si les ravisseurs rappellent, ou s’il se passe quoi que ce soit de nouveau, n’hésitez-pas à me joindre, quelle que soit l’heure. Je viendrai demain matin pour vous dire où nous en sommes. Merci de vos efforts. C’est mon job. Je vais laisser deux factionnaires à l’entrée de chez vous, pour écarter les curieux… et les journalistes ! Il salua et dit « Bonsoir ! », puis sortit, suivi des deux gendarmes. Il y a un truc pas logique dans cette histoire, remarqua Gérald quand il se retrouva seul avec son père. Ah bon ? Oui. Ils réclament un million en petites coupures. Mais c’est absurde. Presque plus personne n’utilise l’argent liquide, de nos jours. En fait, même les chèques avaient quasiment disparu. Ces deux moyens de paiement, les espèces et les chèques, étaient à présent jugé aussi archaïques que les sesterces ou les louis d’or. A moins qu’ils ne veuillent les utiliser en Afrique ? continua Gérald, qui pensait tout haut. Le type que j’ai eu au bout du fil avait un net accent africain. Et c’est vrai que dans la plupart des pays africains, on se servait toujours des pièces et des billets de banque. Peut-être des clandestins qui souhaitent retourner chez eux, et qui veulent avoir de quoi payer les passeurs ? suggéra Jacquet père. Les passeurs, ça marche dans l’autre sens, Papa. Personne n’est prêt à payer pour revenir en Afrique. D’ailleurs ils n’avaient qu’à se livrer à la police, et on les aurait reconduits dans leur pays, gratuitement et par le premier avion. Ils ne veulent peut-être pas rentrer chez eux les mains vides ? A ce moment, Irène entra dans la pièce. Vous avez faim ? demanda-t-elle. C’est vrai que je commence à avoir les crocs, dit Gérald. Je n’ai rien mangé de la journée, sauf ce qu’on nous a servi dans l’avion de Toulouse, et c’était pas terrible. Je vais remédier à ça, promit l’intendante. Une heure plus tard, ils étaient assis devant une copieuse salade périgourdine. Gérald avait un peu retrouvé l’appétit en même temps que le moral, et il fit honneur à la cuisine d’Irène, dont les talents gastronomiques n’étaient plus à démontrer. Peu après le repas, Gérald alla se coucher. Il était exténué, et il pensait qu’il allait dormir comme une souche. C’était compter sans les effets pervers du décalage horaire, combinés à l’énervement dû à la situation. Après s’être tourné et retourné dans son lit, il finit par s’endormir d’un mauvais sommeil, hanté de cauchemars durant lesquels, à la recherche d’Agnès, il errait dans des souterrains sinistres où rodaient des créatures monstrueuses.   Dimanche 27 juillet 2036. Gérald se réveilla vers cinq heures du matin, à la fois en sueur et glacé. Il se demanda un instant si, en plus du jetlag, il n’avait pas rapporté la crève de son voyage à Las Vegas. C’est bien connu, avec la climatisation – et particulièrement dans les avions -, on attrape toutes sortes de cochonneries de microbes. Il alla prendre une douche brûlante, et après se sentit mieux. Il était optimiste : son instinct de journaliste, qui l'avait rarement trompé, lui disait qu’aujourd’hui il allait revoir sa fille, et qu’elle irait bien. Il gagna la cuisine. Son père était assis là, pensif, une cigarette au bec. Il lui fit la bise. Toujours insomniaque ? demanda-t-il. Ouais. En plus, je m’en fais pour la petite. Je suis certain qu’on va la retrouver. J’espère que tu as raison. Il y a du café chaud, sers-toi. Gérald ne se fit pas prier. Bien dormi ? demanda Philippe Jacquet. Moins bien que je n’aurais cru. En plus j’ai fait des cauchemars. Ça ne m’étonne pas. La télévision de la cuisine diffusait les images d’une chaîne d’infos en continu. Sur le coup, Gérald n’y avait pas prêté attention, et puis il reconnut une voix familière : …Et je vous garantis qu’il ne change de linge que deux fois par semaine. Mais c’est Isabelle ! s’exclama-t-il, stupéfait, découvrant sur l'écran l'image en gros plan de son ex-femme. Ouais mon gars, fit son père. Comme on ne l’a pas laissée entrer, elle est en train de tenir une mini-conférence de presse devant la propriété. Et je peux t’assurer qu’elle raconte toute ta vie. Ça ne va pas se passer comme ça ! Il saisit son portable, et composa le numéro que le capitaine Leclerc lui avait donné la veille. Ouais ? fit la voix ensommeillée de l’officier. Leclerc j’écoute ! C’est Gérald Jacquet. Du nouveau ? interrogea le militaire. Les ravisseurs vous ont rappelé ? Non. Il s’agit d’autre chose. Je ne sais pas où vous vous trouvez, mais je vous signale que mon ex-épouse est en train de tenir une conférence de presse devant le portail de la propriété de mon père. Elle déballe tous les griefs qu’elle a contre moi. Sur l’écran du portable, il vit le capitaine cesser de se frotter les yeux pour le regarder d’un air amusé. Et alors ? répliqua-t-il. Nous sommes encore dans un pays libre, je crois. Elle a le droit de dire ce qu’elle veut, et vos chers collègues journalistes ont le droit de l’écouter. Et de prendre des notes. Mais ça passe à la télévision! Je n'y peux rien. Gérald sentait la moutarde lui monter au nez. Soudain il trouva l'argument imparable : Je suis à peu près certain qu’elle est armée. Ah ? Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Fouillez-la, et vous verrez. Et sa voiture, aussi. Elle a un permis de port d’arme ? Vous rêvez !  Elle est corse, ajouta-t-il, comme si ce mot à lui seul expliquait tout. Je vais voir ce que je peux faire. Plus tard, Gérard sut qu’on avait trouvé dans la boîte à gants de la Volvo de son ex-femme un revolver avec assez de munitions pour soutenir un siège, ainsi qu’un poignard type commando, à la lame très affutée. Ce qui valut à Isabelle Bourdet et à son mari, en plus d’une lourde amende, un billet de retour immédiat pour le Vésinet, avec menace de poursuites pénales si jamais ils repointaient leur nez dans la région. Les gendarmes en avaient profité pour les interroger à propos de la disparition d’Agnès, mais ils ne leur apprirent rien de plus que ce qu’ils savaient déjà.

Gouderien

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