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À propos de ce blog

Je vais publier ici le début d'un roman que je suis en train d'écrire. Ça s'appelle (provisoirement) "2036", et, on l'aura compris, c'est de la science-fiction - enfin sans vaisseaux spatiaux et planètes inconnues. Ça me donnera peut-être de l'inspiration.

Billets dans ce blog

Gouderien

2036 - Chapitre Un.

(Où l'on fait la connaissance du redoutable Gérald Jacquet, journaliste, vaguement écrivain, ancien militaire, ancien un tas de choses.)

CHAPITRE I : LA PANNE.

 

 

 

Paris, vendredi 18 juillet 2036.

Les premières notes d’une vieille chanson des « Beatles » éclatèrent dans la tête de Gérald Jacquet, le réveillant en sursaut. Saloperie d’engin ! S’il n’avait pas été journaliste, il se serait débarrassé depuis longtemps de ce maudit implant – comme beaucoup le faisaient aujourd’hui, surtout depuis que le bruit avait commencé à courir que ces minuscules appareils provoquaient des tumeurs au cerveau. Mais voilà, il était journaliste. Il se redressa dans le lit, frôlant le corps de la fille qu’il avait ramassée la veille au soir dans une boîte, et dont il ne connaissait même pas le prénom. Il fit un petit geste de la main près de son oreille, ce qui équivalait maintenant à l’action de décrocher. La voix de sa rédactrice en chef, Ghislaine, résonna dans sa tête :

  • Bon sang, qu’est-ce que tu fous Gérald ?

  • Au risque de t’étonner, je dors. Ce qui constitue somme toute une activité normale, à…

Il jeta un coup d’œil aux chiffres lumineux du cadran digital de sa montre Casio.

  • … 3 heures 34 du matin.

  • Tu n’as pas entendu les informations ?

  • Quelles informations ?

Réveillée par le bruit, la brune à ses côtés s’ébroua dans le lit et se redressa en disant :

  • Qu’est-ce qui se passe ?

  • Un Europ E-390 de Singapore Airlines a heurté un autre appareil, et s’est crashé à Roissy cette nuit, continua Ghislaine. On parle de 2.000 morts.

  • Quoi ?

L’Europ E-390 était le successeur de l’Airbus A-380 (depuis la dissolution du groupe EADS quelques années plus tôt, les nouveaux appareils étaient baptisés « Europ », ce qui était assez ironique, car l’Europe unie n’existait plus). Il pouvait transporter jusqu’à 1.500 passagers.

  • Il faut que tu y ailles tout de suite. C’est peut-être l’accident le plus meurtrier de toute l’histoire de l’aviation.

  • Je veux bien te croire. J’y vais.

  • Excellent. A bientôt. Tu me tiens au courant.

  • Bien sûr. Bye.

  • Qu’est-ce que c’est que ce boucan ? demanda la fille en allumant la lumière. Ça t’arrive souvent, de réveiller les gens au milieu de la nuit ?

  • Désolé chérie, il va falloir que tu plies bagage. Le devoir m’appelle.

  • Quoi ? C’est quoi, ton job ?

  • Je suis journaliste.

Il était surpris. Il pensait qu’elle l’avait reconnu, et que c’est pour ça qu’elle l’avait suivi aussi facilement chez lui. Mais apparemment, ce n’était pas le cas.

  • A la télé ? A la radio ?

  • Je suis pigiste pour plusieurs revues, répondit-il.

Ça, c’était un gros mensonge. En fait il était grand reporter au « Figaro » (l’un des rares quotidiens à posséder encore une édition papier - mais au « Figaro », on avait toujours été traditionnaliste) et au « Figaro Magazine ». Proche du pouvoir, le « Figaro » était considéré comme une sorte de second « Journal officiel », ce qui était loin de plaire à tout le monde. Et il n’avait aucune envie d’entamer une discussion politique au milieu de la nuit.

Il commença à s’habiller, imité par son invitée. Il n’avait même pas le temps de prendre une douche. Comme il ôtait son T-shirt pour en enfiler un neuf, elle aperçut le grand tatouage qui ornait son dos. Sa réaction fut celle de tous ceux - et surtout de toutes celles - qui le découvraient : d’abord un sentiment d’horreur, puis une admiration extasiée. En effet, du cou à la base des fesses, un énorme Alien noir, bavant, à la gueule hérissée de dents pointues, menaçant et agressif, avait été tatoué sur la peau. C’était un travail d’un réalisme saisissant. Sur un gringalet, l’effet aurait été ridicule, mais Gérald était grand et assez baraqué, aussi le résultat était-il impressionnant. A chaque fois qu’un de ses muscles bougeait, la monstrueuse créature semblait s’animer.

  • Comment peut-on se faire faire un tatouage pareil ? demanda-t-elle, fascinée.

Comme beaucoup de choses dans sa vie, comme sa décision de devenir journaliste, comme son mariage (mais pas son divorce), comme son adhésion au Front patriotique, cela s’était fait sur un coup de tête. Une vingtaine d’années plus tôt, alors qu’il séjournait à Londres, il avait vu à la télévision le film « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes », adaptation par le cinéaste danois Niels Arden Oplev du premier volet de la fameuse trilogie « Millenium », du romancier suédois Stieg Larsson. A un moment, on découvrait que Lisbeth Salander, l’un des personnages principaux, portait dans le dos un énorme tatouage représentant un gigantesque dragon (le titre anglais du film était d’ailleurs « The girl with the dragon tatoo »). Cette vision l’avait enthousiasmé, et dès le lendemain, il s’était mis en quête d’un tatoueur assez doué pour tracer sur sa peau un tatouage comparable – pas un dragon, mais quelque chose d’aussi spectaculaire. Il avait fini par trouver un Chinois, au fond d’un quartier minable, un véritable artiste qui avait fixé sur son dos – dans des conditions d’hygiène tellement douteuses qu’il se demandait encore comment il n’avait pas attrapé des maladies - l’image dont il rêvait : cet Alien, qui le terrorisait quand, enfant, il regardait les films de la saga. L’opération avait duré des heures, et il en avait bavé ; mais le résultat avait été à la hauteur de ses espérances. Ce tatouage spectaculaire, associé à sa carrure d’athlète, lui avait valu, quand il était militaire, les doux surnoms que l’on imagine : « Alien » (normal), « la Bête » ou encore « le Monstre » et autres amabilités.

  • A l’époque, j’étais un peu givré, avoua-t-il.

Et c’était vrai.

  • J’avais hésité entre ça et Dark Vador, poursuivit-il en fermant les rabats en velcro de ses chaussures de sport. Une façon de revendiquer mon côté obscur, sans doute. Mais finalement, Dark Vador, c’est juste l’infirme le plus puissant de la galaxie. Tandis qu’Alien, c’est la sauvagerie à l’état brut.

  • Je trouve que ça te va bien, dit-elle en se collant contre lui.

Il se retourna vers elle pour la repousser gentiment : il n’avait pas de temps pour les badineries. Ce faisant, il se rendit compte qu’elle était un peu « bronzée », comme on dit. Il ne l’avait pas remarqué la veille au soir, mais il faut dire qu’il était légèrement bourré. De toute façon ça n’aurait rien changé. Elle surprit son regard.

  • Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.

  • Rien.

  • Si, j’ai bien vu la façon dont tu me regardais. C’est la couleur de ma peau, qui te choque ?

  • Pas du tout.

  • Ma mère est de la Guadeloupe, si tu veux tout savoir. Je suis aussi française que toi.

  • Je n’en doute pas un instant.

  • J’ai des papiers en règle. Je peux te les montrer, si tu veux.

  • Laisse tomber.

Il acheva de s’habiller en soupirant. Par un mouvement réflexe, il enfila par-dessus la manche de sa saharienne le brassard portant le mot « Presse » en grosses lettres fluorescentes, et en dessous : « Le Figaro ».

  • Tu travailles pour ce journal de merde ? interrogea son invitée d’un ton acide.

  • Que veux-tu, il faut bien gagner sa vie.

Il avait hâte de se débarrasser de cette emmerdeuse. Il ouvrit la porte d’entrée. Elle ramassa son sac à main et sortit. Après avoir refermé, il la suivit dans l’escalier.

  • Tu veux que je te dépose à une station de taxis ? proposa-t-il.

Il savait qu’il y en avait une pas très loin, place du Maréchal Pétain (ex-place de l’Hôtel de ville, ainsi appelée en raison du discours qu’y avait prononcé le grand homme en avril 1944).

  • Merci, ça va. Je vais en appeler un.

  • Comme tu veux. Bye.

  • Ciao.

Il la regarda s’éloigner sur le quai chichement éclairé (en raison des restrictions) avec une satisfaction non dissimulée. En voilà une qu’il ne regretterait pas beaucoup.

 

Comme il approchait de son 4x4 Toyota Explorer vert foncé garé le long du trottoir, l’ordinateur de bord détecta sa présence, et la portière s’ouvrit. En montant dans le véhicule, il eut droit à un salut amical de la part d’Olga, qui n’était jamais qu’une version très élaborée du GPS de jadis.

  • Salut patron. Vous êtes bien matinal, aujourd’hui.

  • Salut Olga. Tu conduis.

  • Bien sûr, patron. On va où ?

  • A ton avis ?

Il se glissa à la place du conducteur, mais releva le volant pour s’installer plus confortablement.

  • Je suppose que l’on va à Roissy, suggéra-t-elle de sa voix teintée d’un léger accent scandinave (il l’avait paramétrée ainsi).

  • Bien deviné. Tu me passeras les commandes quand on sera à trois kilomètres de l’aéroport. Et pendant le trajet, tu me raconteras tout ce que tu as appris au sujet de cet accident.

  • Naturellement.

  • Ah oui, encore une chose : prépare-moi un café. Très fort.

  • A vos ordres.

Une trentaine d’années plus tôt, on disait d’un ordinateur performant : « Il sait tout faire, sauf le café. » Cette phrase n’était plus de mise, car en plus de ses capacités de pilote et de navigatrice, Olga pouvait aussi préparer un excellent café, qui jaillit dans un gobelet de plastique, dans un compartiment situé un peu au-dessous du tableau de bord. Une sonnerie discrète retentit quand la boisson fut prête, et Gérald s’en empara. Ce n’était pas le meilleur café du monde, mais il était brûlant, ce qui était le principal.

Tandis que le 4x4 roulait sur les quais de la Seine, un convoi de véhicules de pompiers le survola, volant à basse altitude. Il observa avec un peu d’envie les lumières de ces engins, qui reléguaient sa voiture, qu’il avait pourtant payée assez cher, au rang de déchet antédiluvien. De telles visions lui rappelaient toujours les images du ciel de Coruscant dans « Star Wars », de George Lucas. Sauf que ce n’est pas encore demain que les cieux parisiens connaîtraient des embouteillages de véhicules volants, comme on en voyait déjà, paraît-il, à New York ou à Tokyo. Pour le moment, pour des raisons impératives de sécurité, seuls la police, les pompiers, l’armée et divers services d’urgence avaient la possibilité d’acquérir de tels engins. Théoriquement, les particuliers aussi pouvaient en acheter, mais d’abord le prix de ces véhicules était prohibitif, et le permis de conduire coûtait aussi une fortune. Donc quand on apercevait une de ces merveilles volantes – comme la fameuse Mercedes 1.200 « Adler », - elle appartenait presque toujours à un riche visiteur étranger.

 

Traverser le nord de Paris ne prit qu’une vingtaine de minutes. A cette heure de la nuit, les rues de ce que l’on appelait autrefois – avant les restrictions - la « Ville lumière » étaient plutôt vides. Par contre il fut contrôlé trois fois, deux fois par la police et une fois par une patrouille du Parti. A chaque fois l’interruption fut brève : il lui suffit de présenter sa carte d’identité à travers la vitre ; il ne fallait qu'une fraction de seconde pour la scanner et pour que l’ordinateur central l’identifie, d’autant plus qu’il était maintenant assez connu – enfin moins qu’il le pensait tout de même, puisque sa conquête de la veille ne l’avait pas reconnu ! Une seule fois on contrôla son alcoolémie, et, comme il fallait le supposer, elle était positive, mais comme ce n’était pas lui qui conduisait, il n’eut droit qu’à un rappel à l’ordre. Quand les premiers ordinateurs de conduite étaient apparus sur le marché, une quinzaine d’années auparavant, leur fiabilité avait donné lieu, comme il fallait s’y attendre, à d’ardentes polémiques. On leur avait imputé quelques accidents dont plusieurs mortels, mais leurs maladies de jeunesse avaient été guéries assez rapidement, et il s’agissait maintenant d’un outil parfaitement sûr, bien utile quand, comme lui, on ne se sentait pas en état de conduire.

 

Pendant qu’il traversait la cité endormie, Olga fit le point sur l’accident qui venait de survenir à Roissy. Et bientôt, Gérald fut reconnaissant à sa rédactrice en chef de l’avoir tiré du lit. Il s’agissait non seulement d’un grave accident, mais en plus d’une véritable tragédie, qui allait remettre en question toute l’évolution de l’aviation civile depuis le début du siècle. Pour résumer, on était allé vers le toujours plus gros, sous le prétexte que c’était aussi le plus économique et surtout le moins polluant, argument décisif à une époque où la lutte contre les causes du réchauffement terrestre avait été promue au rang de grande cause internationale. Comme un chasseur, Gérald flairait non seulement l’odeur du sang, mais aussi celle du scandale, et pour un journaliste comme lui, c’était pain béni. Sur l’écran du tableau de bord, Olga diffusa les journaux des différentes chaînes d’information en continu, et il put se faire rapidement une idée de la situation. Celle-ci était apocalyptique. C’était pire que ce que lui avait annoncé Ghislaine Duringer. Non seulement l’E-390, qui s’apprêtait à décoller, avait heurté un vieux Boeing 777, le brisant en deux, mais, continuant sa course folle, il avait dépassé le bout de la piste et était allé s’encastrer contre les immeubles d’une ville voisine. Bien sûr, à l’heure où cela s’était produit (vers 2 heures du matin), tout le monde dormait. Le bilan allait être effroyable… Quand il apprit le numéro de la piste en question (la piste 15), un amer sourire éclaira le visage du reporter. Cette piste avait été construite une dizaine d’années plus tôt. Ce chantier faisait partie des travaux d’agrandissement de l’aéroport de Roissy, depuis longtemps largement saturé et dont la réputation internationale était pitoyable. Ces projets d’expansion s’étaient heurtés à la protestation des riverains, en raison de la proximité immédiate de la cité densément peuplée de Goussainville. A l’époque, lui-même avait dû pondre un ou deux articles sur le sujet. Des manifestations de protestation avaient été rudement réprimées, et les leaders du mouvement devaient encore moisir en prison. C’est contre les tours de cette cité populaire que l’avion de Singapore Airlines venait de s’écraser… Ce n’était en fait pas très loin de l’endroit où avait eu lieu l’accident du Tupolev 144 lors du Salon du Bourget, le 3 juin 1973 ; ce drame avait fait 14 morts. La joie d’habiter près d’un aéroport … Il se dit qu’en ce moment, quelques technocrates devaient être dans leurs petits souliers. Une nouvelle chaîne apparut sur l’écran, et le présentateur révéla « sous toutes réserves » que la tragédie avait peut-être pour origine une panne d’électricité, qui avait frappé le secteur quelques instants avant la collision.

 

Gouderien

Prologue

(Ce prologue est surtout là pour montrer au lecteur qu'on n'est pas là pour rigoler. Le personnage principal n'apparaîtra qu'au chapitre Un. Les différents membres de la famille Le Bihan dont je parle ne sont pas rappeler une famille réellement existante et très active dans le domaine politique, mais enfin c'est du roman. Tout ce que le lecteur a besoin de savoir, c'est que la France dans laquelle arrivent ces événements est dirigée par un régime assez autoritaire, depuis pas mal de temps. L'époque est d'ailleurs plutôt troublée sur le plan international. Pardon pour la présentation, c'est mon premier blog sur ce forum et je ne maîtrise pas encore l'outil.) 

Prologue.

Paris, palais de l’Élysée, 17 juin 2036.

Michèle Le Bihan, 26e présidente de la République française, regarda sa montre. 21h06. Elle se leva, jeta un coup d’œil sur les dossiers qui s’entassaient sur son vaste (et précieux) bureau, puis alla à la fenêtre. Elle écarta légèrement un rideau et, d’un œil distrait, observa le parc. En cette période de l’année les journées étaient particulièrement longues, et la nuit n’était pas encore tombée. A la lumière déclinante du jour, elle aperçut deux gendarmes en patrouille, accompagnés d’un chien. La sonnerie du téléphone de son bureau se mit à tinter, interrompant brutalement sa contemplation. Beaucoup de gens se faisaient implanter maintenant directement un émetteur-récepteur miniaturisé près du conduit auditif – sauf avis contraire des parents, l’opération était même pratiquée automatiquement dans les maternités peu après la naissance – mais, sur ce point comme sur d’autres, la petite fille du fondateur du Front patriotique était « Old school », et elle avait toujours refusé cette concession à la modernité. Elle décrocha.

  • Oui ?

  • C’est moi.

Elle reconnut la voix de son mari, Bertrand. C’était normal. Une fois de plus, elle était en retard.

  • Tu sais l’heure qu’il est ? demanda-t-il. On n’attend plus que toi pour passer à table.

Elle discerna le ton de reproche à peine dissimulé dans sa voix, et poussa un soupir.

  • J’arrive, dit-elle.

Elle raccrocha le combiné. Elle jeta un regard de regret à ses dossiers, en particulier à une épaisse chemise rouge. Cela faisait déjà plusieurs jours qu’elle planchait avec ses conseillers sur l’épineux problème de la taxe sur les transactions financières. Quand sa tante Martine était arrivée au pouvoir en 2022, l’une de ses premières décisions avait été de porter à 1% la TTF, qui n’était jusque-là que de 0,2% - un taux symbolique, largement insuffisant pour mettre au pas la finance. Devant les hurlements des banquiers, des patrons et autres économistes distingués, elle avait répliqué que c’était ça, ou la fermeture de la Bourse. Après douze ans d’application de ce taux, Michèle Le Bihan avait promis à ses électeurs de procéder à un bilan de la TTF. La chemise rouge contenait précisément le rapport de la Cour des Comptes, ainsi que ceux de deux experts indépendants. Or ces rapports étaient contradictoires. L’un des experts accusait la TTF d’avoir fait perdre 0,5% de croissance par an à la France. L’autre économiste, bien au contraire, soulignait que cette taxe, jointe aux autres mesures prises par la présidente du Front patriotique peu après son élection : décret interdisant dorénavant à l’État de faire appel aux banques privées pour ses emprunts, et utilisation massive de la planche à billets par la Banque de France (ce qui avait entraîné une certaine inflation, mais bien inférieure à ce que prévoyaient les prophètes de malheur – « l’inflation est aujourd’hui le cadet de nos soucis », avait déclaré Martine Le Bihan), avait permis à la France, en quelques années, d’éponger une large partie de la dette faramineuse accumulée, au cours de décennies de mauvaise gestion, par les gouvernements précédents. Enfin la Cour des Comptes, prudente, estimait qu’il était encore trop tôt pour juger de l’efficacité de cette mesure fiscale. C’était un véritable casse-tête, qui donnait des migraines aux spécialistes eux-mêmes, mais Michèle allait devoir trancher, et en plus elle n’avait que peu de temps pour cela. Pour sa part elle se méfiait profondément de l’économie virtuelle, mais elle voulait être certaine de prendre la bonne décision. Elle se jura de retourner travailler après avoir consacré deux heures à sa famille. Cependant, ce programme allait être bouleversé. Une autre sonnerie retentit. Elle mit un instant à comprendre d’où provenait le son. C’était ce que l’on appelait autrefois le « téléphone rouge », l’appareil qui reliait directement la présidence française à la Maison blanche (il existait aussi l’équivalent pour l’Allemagne, la Russie et la Chine). Cette liaison avait beaucoup servi dans la période de crise précédente, mais en ce moment les choses allaient mieux, et cela faisait un moment qu’elle n’avait pas entendu cette sonnerie. Elle décrocha, en se demandant quelle catastrophe allait encore lui tomber sur la tête…

Une voix masculine impersonnelle annonça :

  • The president of the United States is calling.

Puis on lui passa Greg Simons, locataire actuel de la Maison Blanche.

  • Hi ! fit-il. How are you, Michèle ?

  • Fine, and you?

  • Not so fine, I’m afraid…

Elle sentit quelque chose se nouer au creux de son estomac. S’il commençait comme ça, ce n’était pas bon signe… D’une voix lugubre, il déclara :

  • I have received bad news from Russia.

 

La conversation dura vingt minutes. Quand elle raccrocha enfin le combiné, Michèle Le Bihan semblait avoir pris dix ans. Elle s’écroula dans le fauteuil de son bureau, puis sortit d’un tiroir une petite bouteille d’un cognac de grande marque et un verre, le remplit et en but d’un trait le contenu. Elle se releva, et observa son visage dans le grand miroir qui tapissait le mur du fond. Elle s’attendait à se trouver des cheveux blancs, mais heureusement ce n’était pas le cas. Le téléphone sonna à nouveau. Naturellement, c’était son mari.

  • Alors ? demanda Bertrand.

Son époux était un homme exceptionnellement patient – il en fallait pour exercer la fonction de « premier homme de France » - mais là, elle sentait qu’il était à bout. Ce fichu métier finirait par ruiner leur couple… Mais en ce moment l’avenir de son ménage n’était sûrement pas son souci numéro un.

  • Je suis désolée, dit-elle d’une traite, je ne pourrai pas dîner avec vous ce soir.

  • Quoi ?

  • On vient de m’avertir d’une nouvelle assez grave.

  • Qu’est-ce qui se passe encore ?

Elle se rendit compte avec un sentiment d’effroi qu’elle ne pouvait pas lui en parler. Il allait falloir qu’elle invente un mensonge, et elle avait horreur de ça.

  • Je t’expliquerai ça plus tard.

  • Mais tu auras fini quand ?

  • Je ne sais pas… Dans la nuit sans doute.

  • Eh bien… C’est gai. Alors bon courage, et à demain.

  • Bonne nuit.

Du courage, oui, il allait lui en falloir. Elle appuya sur un bouton. La porte s’ouvrit, et la grande carcasse de Gustave Suffisant, son secrétaire particulier, dont le bureau se trouvait juste à côté du sien, apparut dans l’encadrement.

  • Oui ? demanda-t-il.

Elle s’efforçait de dominer ses émotions, mais il dut sentir que quelque chose n’allait pas car il ajouta aussitôt d’un ton inquiet :

  • Vous vous sentez bien, Madame la présidente ?

  • Oui. Mais je dois t’annoncer que tu n’es pas près de rentrer chez toi. Tu vas me convoquer immédiatement le Premier ministre, le ministre de la Défense, le ministre de l’Intérieur…

  • Quoi ? Mais vous savez bien que le Premier ministre doit prendre l’avion dans une heure pour son voyage officiel en Inde.

 Après la terrible guerre nucléaire qui avait opposé ce pays à son voisin le Pakistan, l’Inde était en pleine reconstruction, et la France espérait bien obtenir sa part du gâteau, dans ce qui était déjà considéré comme le marché du siècle. 

L’histoire de cette guerre était extravagante, et démontrait, s’il en était besoin, qu’en ce terrible XXIe siècle, tout pouvait arriver. Linda Kramer, jeune lycéenne de Toronto, avait été honorée par le « Guiness Book des Records » du titre douteux de « Individu ayant, dans toute l’histoire de l’humanité, entraîné la mort du maximum de gens, dans le minimum de temps et au prix du minimum d’efforts ». Les détails de son aventure n’étaient pas connus avec certitude, car quand elle avait pris conscience de ce qu’elle avait fait, elle s’était jetée du 4e étage du commissariat de police où elle était interrogée, et n’avait pas survécu à la chute. Cette hackeuse de 14 ans était certainement un génie de l’informatique. Comme dans un vieux film des années 80, « Wargames », elle s’était introduite dans les ordinateurs du ministère de la Défense du Pakistan, avait contourné tous les pares-feux et, par jeu semble-t-il, avait déclenché la mise à feu d’un missile porteur d’une charge nucléaire. Certains spécialistes estimaient que c’était impossible, et doutaient de la véracité de cette version ; l’ordinateur de la jeune fille était entre les mains de la police canadienne, qui n’avait pas encore rendu publiques ses conclusions. Quoi qu’il en soit, le missile s’écrasa dans la banlieue de Mumbai (l’ex-Bombay) le 12 juillet 2032, provoquant la mort de deux millions de personnes et occasionnant des dégâts colossaux. Refusant d’écouter les excuses des autorités pakistanaises, qui proclamaient que ce tir était dû à une erreur informatique, l’Inde avait immédiatement riposté avec ses propres armes nucléaires, causant d’immenses pertes civiles et militaires au Pakistan, et rasant plusieurs villes. Ce qui naturellement avait à son tour entraîné une contre-attaque pakistanaise. Quand, au bout de trois jours, les Indiens avaient enfin admis qu’un simple bug était à l’origine du conflit, et avaient accepté le cessez-le-feu proposé par l’ONU, les USA, la Chine et la Russie, on estime que plus de cent millions de personnes avaient déjà péri, sans compter l’immense foule des irradiés ; quant aux retombées nucléaires, elles concernèrent l’ensemble de la planète. L’Inde avait subi des pertes gigantesques, mais le Pakistan, lui, avait presque cessé d’exister – ce qui ne chagrinait pas beaucoup certains pays, qui avaient toujours vu dans cet État un repaire d’islamistes, au point que les partisans de la théorie du complot doutaient fortement qu’une simple hackeuse de 14 ans soit à l’origine d’un tel carnage. Un prétendu « Journal de Linda Kramer » avait été publié, et s’était vendu à des millions d’exemplaires dans le monde, avant que l’on réalise qu’il s’agissait d’un faux grossier.

 

  • Tant pis, dit-elle. On va le décommander. On s’excusera auprès du gouvernement indien. Convoque aussi le ministre du Budget et le secrétaire d’État aux Risques naturels majeurs.

  • C’est tout ?

  • Pour le moment, oui.

      Son cerveau fonctionnait à plein régime. Soudain elle se rendit compte qu’il était impossible de mettre déjà autant de gens au courant. Avant qu’il ne sorte, elle lança :

  • Non ! J’ai changé d’idées. Finalement, convoque uniquement le Premier ministre. Pour les autres, on verra plus tard.

  • Comme vous voulez.

Une fois le secrétaire sorti, elle rouvrit son tiroir et but à même la bouteille tout ce qui restait de cognac. Elle se remémora soudain ce jour lointain, des années plus tôt, où elle s’était engagée dans la carrière politique - une tradition familiale, chez les Le Bihan. Si elle avait su à l’époque que ce chemin la mènerait dans ce palais – tout ça parce qu’un jour fatal de mars 2027, on lui avait demandé de remplacer au pied levé comme candidate du Front patriotique à la présidence de la République sa tante, Martine Le Bihan, qui venait d’être assassinée par un terroriste, alors qu’elle avait toutes les chances d’être réélue pour un second mandat -, et qu’un soir de juin elle recevrait un tel appel téléphonique, nul doute qu’elle aurait choisi un autre métier. Infirmière. Ou coiffeuse. Oui, coiffeuse ce n’était pas si mal finalement. Elle se regarda une fois de plus dans la glace, et se trouva une tête affreuse. Pourtant, il allait falloir qu’elle se montre forte. Et discrète. C’était ça le pire. Personne ne devait savoir. Enfin, presque personne. En y repensant, elle se dit que le plan que lui avait exposé le président américain ne pourrait pas rester secret bien longtemps. Avec les moyens de communication modernes, et surtout la multitude de pirates, hackers et autres cyber-terroristes qui sévissaient sur le Worldnet et le Darknet, aucun secret ne pouvait être considéré comme inviolable. La guerre entre l’Inde et le Pakistan avait montré à quel degré de dangerosité en était arrivé ce qu’on n’avait considéré jusque-là que comme une simple nuisance. Elle n’était même pas certaine que son propre ordinateur soit « safe », comme on disait, même si les meilleurs spécialistes veillaient à sa sécurité. Et quand, tôt ou tard, le grand public apprendrait la nouvelle, elle n’osait même pas imaginer les réactions des gens. Ce serait d’abord la panique, et puis ensuite, peut-être, la révolution. On prendrait d’assaut l’Élysée, et on la lyncherait. On la pendrait à un réverbère. Oui, c’était sans doute comme ça que ça finirait. Et le pire, c’est que d’une certaine manière elle l’aurait mérité. Elle s’ébroua. Si elle commençait à réagir comme ça, c’était fichu d’avance. Elle se demanda un instant comment se serait comportée sa tante dans une pareille situation. La seule chose certaine, c’est qu’elle n’aurait pas joué les Caliméro en se plaignant que le monde était vraiment trop injuste.… Il n’y avait pas une minute à perdre. Elle appuya sur un bouton, et Gustave Suffisant réapparut presque instantanément à la porte, comme s’il était caché derrière, attendant qu’elle ait besoin de ses services.

  • Madame ? s’enquit-il avec son calme habituel.

  • Vous avez joint le Premier ministre ?

  • Oui, mais il se demande bien…

  • Il le saura largement assez tôt. En attendant qu’il arrive, appelez-moi le Premier ministre indien.

  • Entendu.

Il ressortit. D’un geste machinal elle rouvrit son tiroir, mais il n’y avait plus de cognac. Dans le meilleur des cas, cette histoire allait lui coûter son couple, et la rendre alcoolique. Dans le pire… Elle préférait ne même pas y penser.