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À propos de ce blog

Je vais publier ici le début d'un roman que je suis en train d'écrire. Ça s'appelle (provisoirement) "2036", et, on l'aura compris, c'est de la science-fiction - enfin sans vaisseaux spatiaux et planètes inconnues. Ça me donnera peut-être de l'inspiration.

Billets dans ce blog

Gouderien
  • Tu piques ma curiosité, là.

  • J’en suis désolée.

  • OK, je viens. A bientôt.

  • Bon voyage.

Comme il rangeait son portable, tous les écrans se mirent à diffuser un discours martial du président Simmons, qui appelait à l’unité du pays face à la rébellion d’une minorité d’agitateurs. Il avait déjà entendu ça ailleurs…

Il acheta son billet, puis fit la queue au guichet de la compagnie Iberia pour enregistrer sa valise. Au moment de passer le contrôle des passeports, l’employée, une grosse Noire boudinée dans un uniforme trop étroit pour contenir son opulente poitrine, lui lança :

  • Journaliste, hein ?

  • C’est vrai.

  • Ne revenez pas ici avant un moment. Le climat risque d’être malsain pour les gens qui font votre métier, ces temps-ci.

    Comme pour confirmer ces paroles, dans la salle d’embarquement il retrouva son collègue Richard Saint-André.

  • Tiens ! fit celui-ci en l’apercevant. Alors beau gosse, vous aussi ils vous virent ?

  • On le dirait.

  • Ouais, les journalistes sont devenus persona non grata. Je vous avais prévenu, hein ! Le bruit courait sur le Worldnet depuis quinze jours que Simons voulait se débarrasser de Perez. On dit que le Mossad lui a donné un coup de main ; ça ne m’étonnerait pas.

Comme Gérald demeurait silencieux, il ajouta :

  • Si vous regardez autour de nous, vous apercevrez au moins une douzaine des représentants les plus célèbres de la presse mondiale. Je ne sais pas ce qui va se passer ici, mais apparemment on ne souhaite pas de témoins. J’ai voulu prendre un avion pour Paris, mais il n’y avait plus de places. Alors je me rabats sur Madrid.

La paroi de verre du bâtiment donnait sur les pistes, où des gros porteurs de l’USAF continuaient à amener troupes et matériels, et même des blindés légers. Malgré le bruit des avions, on entendait distinctement des échos de fusillade.

  • Si vous voulez mon avis, continua Saint-André, c’est idiot d’avoir buté Perez-Santiago.

  • Ah ?

  • Oui. On pouvait discuter avec lui. Alors que son second, Carlos Colombo, le gouverneur du Nouveau-Mexique, est un homme beaucoup plus déterminé, un extrémiste et un partisan de la manière forte.

  • Les Américains ne l’ont pas eu, lui ?

  • Non. On dirait bien qu’il avait prévu le coup : depuis longtemps, il mène une vie semi-clandestine. Personne ne sait où il se trouve aujourd’hui. On disait déjà avant en plaisantant que c’était lui le véritable chef du Mouvement hispanique, alors maintenant que le leader est mort, c’est lui qui va commander. Et je vous assure que ça va chauffer…

A entendre les coups de feu, que ne parvenaient pas à masquer le vacarme des réacteurs, apparemment ça chauffait déjà… Il pensa à Dolores : qu’allait-elle devenir ? Il avait presque failli lui proposer de venir avec lui en France, et puis finalement il ne l’avait pas fait. Il n’est même pas certain qu’on l’aurait laissée partir. Et puis, sa vie était là…

  • C’est quand même une sale affaire, maugréa Saint-André. Moi j’étais bien peinard, ici, j’avais mes petites habitudes, j’avais même réussi à m’habituer à la chaleur ET à la climatisation, ce qui est encore plus difficile. Les salauds ! Deux types du FBI m’ont sorti du lit à 6 heures du matin, ils m’ont à peine laissé le temps de remplir une valise…

Tout à coup, Gérald réalisa que ce n’était pas parce que son voyage avait tourné court, qu’il ne devait pas ramener des souvenirs à ses proches. Laissant ses bagages à la garde de son collègue, il se rua vers un magasin et acheta des mangas en anglais pour sa fille – ça lui donnerait l’occasion de se perfectionner dans la langue de Shakespeare. Pour son père, il hésita entre une bouteille d’un alcool local, et un très beau livre sur l’Ouest américain, rempli de photos en couleurs. Finalement il choisit le livre : son père buvait déjà bien assez comme ça, ce n’était pas la peine de lui rapporter un échantillon de tord-boyaux du Nevada. Au moins le livre lui donnerait-il peut-être l’envie de voyager, ce qu’il avait fort peu fait jusque-là.

Quand, trente minutes plus tard, leur appareil décolla, tout le monde eut le même réflexe : malgré les invitations à boucler les ceintures, les passagers se ruèrent vers les hublots pour observer le paysage. Aux quatre coins de la ville, des panaches de fumée s’élevaient. L’un des plus grands palaces était même en flammes, mais il ne réussit pas à identifier lequel. Saint-André était assis plus loin, au milieu de l’allée, mais il s’approcha du siège de Gérald – qui lui était installé juste contre l’aile gauche – afin de regarder par le hublot.

  • J’aurais bien aimé rester pour couvrir ça, dit Saint-André. D’un autre côté, je dois dire que je ne suis pas fâché de rentrer en France, parce que ça va saigner. Et vous ?

  • Oh, moi ! fit Gérald. On ne m’a pas demandé mon avis. Ma rédactrice en chef m’a ordonné de rentrer. Et comme je suis quelqu’un d’obéissant…

Quelques minutes plus tard, des chasseurs vinrent les escorter, et ces chiens de garde demeurèrent à leurs côtés pendant une bonne demi-heure. Puis, ils battirent des ailes en guise d’adieu, et les abandonnèrent à leur sort. Peu après, on leur servit des boissons, et il prit un cognac, en espérant que ça le ferait dormir durant l’interminable voyage de retour.

Cependant, avant d’essayer de se reposer, il fallait qu’il appelle Agnès. Il ne l’avait fait qu’une seule fois depuis son arrivée à Las Vegas, et il avait hâte de l’avoir au téléphone. Il composa le numéro sur son portable, et tomba sur sa messagerie : « Hello. Vous êtes bien sur le téléphone d’Agnès Jacquet, mais je ne suis pas disponible pour le moment. Merci de rappeler plus tard. » Surpris, il recommença, mais le résultat fut le même. Satanée ado ! Elle réclamait un implant, mais en attendant la moitié du temps elle ne répondait même pas à ses appels. Il réfléchit un instant : avec ce foutu décalage horaire, il avait du mal à réaliser quelle heure il était en France. Il regarda sa montre : il était presque 15 heures. On était encore au milieu du territoire américain, donc il fallait rajouter six ou sept heures pour avoir l’heure française. OK, en France c’était donc la fin de la soirée, et sa fille dormait. Déjà? Habituellement elle ne se couchait pas si tôt. Il décida d’attendre le repas avant de faire sa sieste. Pour s’occuper, il commença à rédiger son article sur son bref séjour américain, et sa rencontre expéditive avec feu Perez-Santiago. Finalement, il avait été l’un des derniers journalistes à rencontrer le gouverneur de Californie.

Au bout d’un moment, il s’interrompit et chercha une chaîne d’information en continu sur son portable. Les journalistes tentaient de conserver leur flegme habituel, mais leur air tendu était révélateur. On confirmait la mort d’Eduardo Perez-Santiago, exécuté par un drone alors qu’il tentait de fuir Las Vegas. Mais si les dirigeants de Washington espéraient, en tuant le leader indépendantiste, désarmer ses partisans, ils s’étaient lourdement trompés. Le chaos commençait à régner dans tout l’Ouest américain, et même dans quelques États de l’Est. Ce n’étaient pas juste des rixes, mais de véritables batailles rangées entre les forces fédérales et la milice, ou des bandes de Latinos armés – apparemment, tous les gangs hispaniques du pays, de Los Angeles au Bronx, s’étaient soulevés comme un seul homme, ce qui confirmait les liens du défunt Perez-Santiago avec la pègre. En plus, le Mexique et d’autres États d’Amérique latine s’inquiétaient fortement du sort de la minorité hispanophone aux États-Unis, et l’armée mexicaine avait été mise en état d’alerte. Pas de quoi inquiéter l’US Army certainement, mais cela prouvait à quel degré de gravité on en était arrivé. D'ailleurs la Bourse était en chute libre, sauf les valeurs de l'industrie d'armement. Peu après, on servit le repas.

Il achevait de manger, quand il reçut un SMS de Dolores : « I’m safe, but the situation here is dreadful. I’m fleeing to California ». Il répondit : « Take care of you. Good luck. »

Une heure après, l’avion atterrit à New York, pour une simple escale. La situation ici semblait relativement calme, mais il ne s’y fiait pas. Bizarrement, durant toute la durée de l’escale, il s’attendit à voir des flics américains monter à bord pour venir le chercher. Il avait l’impression que l’Oncle Sam n’allait pas le laisser partir aussi facilement. Pourtant, il n’avait fait que son métier, et en plus il n’avait appris aucune révélation fracassante ; mais il avait été le témoin des sales manœuvres de Washington, et ça c’était déjà trop

Quand l’avion quitta définitivement le sol américain, Gérald poussa un soupir de soulagement. Il décida d’essayer de dormir. Il passa les heures suivantes dans un état de demi-sommeil. Il y avait trop de bruit, et pas assez d’obscurité, pour sombrer dans un sommeil profond. Même si la plupart des rideaux étaient tirés devant les hublots, la lumière entrait quand même. C’était ce qui rendait si déstabilisants les voyages dans ce sens-là : on avait l’impression qu’on vous volait une nuit.

Ce qui se passa ensuite demeura dans son souvenir comme une sorte de cauchemar. « Norvegian Wood » tonitrua dans sa tête. La technologie avait fait des progrès, et désormais il n’était plus nécessaire d’éteindre son portable ou son implant en avion – ce qui était dommage, en un sens. Il décrocha, et à sa grande surprise entendit la voix de son père :

- Salut fiston.

Tout de suite il se dit que quelque chose n’allait pas, car son père ne l’appelait JAMAIS fiston.

- Salut papa.

- Tu es où, là ?

- Dans l’avion pour Madrid.

- Il faut que je te dise quelque chose...

Il y eut un silence, comme si Philippe Jacquet tentait de rassembler son courage pour annoncer la suite. Et puis vint la phrase :

- Ta fille a disparu.

Gérald eut l’impression de se liquéfier de l’intérieur.

 - Quoi ?

 -  On a voulu aller à Charlagnac, pour montrer le site à la petite. C’est vrai, c’est un peu la curiosité locale. Tout le monde était là, Éric avec l’un de ses chiens, et Irène aussi. On n’a rien compris : à un moment Agnès était avec nous, l’instant d’après elle avait disparu.

Gérald sentit un violent mal de tête commencer à lui vriller les tempes. Celui lui arrivait, parfois, quand il faisait des excès. Et ces derniers jours, il avait trop bu, et pas assez dormi.

  • Tu as prévenu la police ? parvint-il à articuler.

  • Bien sûr. Elle a passé tout le coin au peigne fin. Mais tu sais comment c’est, par ici : un vrai gruyère.

  • On a déclenché l’alerte enlèvement ?

  • Oui, mais jusqu’à présent ça n’a rien donné.

  • Bon. J’arrive. Je devais passer par Paris, mais je vais prendre un avion pour Toulouse, pour gagner du temps.

  • Je suis vraiment navré…

  • Écoute, ce n’est pas de ta faute. On reparlera tout à l’heure.

Il raccrocha. Et à l’abattement succéda soudain la colère. On l’avait envoyé à l’autre bout du monde pour une interview qui finalement n’avait pas eu lieu… et pendant ce temps sa fille se faisait enlever. C’était quoi, ce délire ? Et pourquoi Ghislaine ne lui en avait-elle pas parlé ? La question de savoir si elle était au courant ne se posait même pas : s’il y avait eu une alerte enlèvement, évidemment qu’elle était au courant ! C’était ça, la nouvelle dont elle ne pouvait pas lui parler par téléphone ? Elle était gonflée !

Il prit son portable et l’appela. Elle décrocha presque immédiatement. Il trouva qu’elle avait l’air préoccupé. Ça tombait bien.

  • Dis-donc, commença-t-il, tu me fais des cachotteries, maintenant, et sur des sujets capitaux en plus! Tu le savais, que ma fille avait disparu ?

  • Oui, mais je n’avais pas envie de te secouer avec ça alors que tu es dans un avion et que tu ne peux rien y faire.

  • C’était juste pour m’annoncer ça, que tu voulais que je vienne à Paris ?

Elle parut hésiter :

  • Euh… non, pour parler de ton voyage aussi. Tes impressions sur ce qui est arrivé.

  • Oui ben déjà il faudrait que je termine mon article, et je n’ai pas vraiment la tête à ça. Et je te l’enverrai par mail quand il sera fini. Mais en attendant, je vais prendre le vol de Toulouse pour rentrer chez mon père le plus vite possible, et me mettre à la recherche de ma fille. Je viendrai à Paris quand je l’aurai retrouvée.

  • Oui je comprends. Ce n’est pas la peine de t’énerver.

  • Comment ça ce n’est pas la peine de m’énerver ? Tu connais le nombre d’adolescents – et surtout d’adolescentes – qui disparaissent chaque année en France, et dont on ne retrouve jamais la trace ? Je crois qu’il y a de quoi s’énerver.

  • Oui, ne te fâches pas. Tu sais, l’alerte enlèvement c’est très efficace. En général on retrouve très vite les enfants disparus.

  • Eh bien j’espère que ça sera le cas ! Bonne nuit !

Il raccrocha sèchement. Sans s’en rendre compte, il avait élevé le ton, et ses voisins le regardaient à présent d’un air curieux et étonné. En temps normal, il possédait déjà une voix forte, mais quand il se mettait en colère – ce qui lui arrivait rarement – elle pouvait enfler jusqu’à devenir tonitruante. Heureusement, une bonne partie des passagers de l’avion étaient étrangers – espagnols ou américains pour la plupart -, et ils n’avaient pas dû comprendre ce qu’il avait dit.

  • Un problème, Monsieur ? demanda une hôtesse d’un air soucieux.

Il faillit dire la vérité, mais il détestait raconter sa vie – sauf dans ses articles, bien entendu -, et il songea aux regards de commisération dont on allait l’accabler.

  • Non ça va, merci.

Mais il passa le restant du vol, qui lui parut très long, sur des charbons ardents. Jamais de sa vie, sans doute, il ne s’était senti aussi impuissant. Il regarda sur son portable une chaîne d’information en continu française, et, après avoir longuement évoqué la riche actualité internationale, elle parla effectivement de l’enlèvement. Mais il n’y avait rien de nouveau : les recherches continuaient, en vain pour le moment. Soudain il pensa à son ex-femme : si on ne retrouvait pas leur fille, elle allait le tuer. Il était d'ailleurs étonné de ne pas l'avoir déjà eue au téléphone.

Il tenta d’appeler Agnès, et tomba encore une fois sur sa messagerie. Il laissa un message, disant qu’il se faisait du souci pour elle, qu’il se demandait où elle se trouvait, et bien sûr qu’il l’aimait ; il espéra que sa voix n’était pas trop angoissée. Il rappela une heure plus tard, et cette fois la ligne sonnait dans le vide. Puis il entendit un message disant que le numéro n’était plus attribué. On avait dû retirer la puce de l’appareil, pour éviter qu’il soit repéré. 

 

L’avion atterrit à Madrid vers huit heures du matin. Gérald fut content de sortir de l’appareil ; il espérait que l’air frais lui ferait du bien, car il se trouvait dans un état second, à la fois épuisé par le voyage et le manque de sommeil, et très inquiet à l’idée de ce qui avait pu arriver à sa fille. Mais il faisait déjà assez chaud. Il récupéra sa valise, puis acheta un billet pour le prochain vol pour Toulouse – départ dans une heure et demie. Ensuite, il se connecta au parking de l’aéroport de Bordeaux et paya la facture, puis programma Olga pour qu’elle vienne le chercher à Toulouse-Blagnac. Saint-André, qui rentrait directement sur Paris, lui serra la main et lui dit un "au-revoir" laconique, sans évoquer la disparition de sa fille; Gérald se doutait bien qu'il était au courant, mais la compassion n'avait jamais été sa tasse de thé. Ça ne le gênait d'ailleurs pas, car il n'avait aucune envie de parler de ses problèmes, et surtout pas avec ce type. Après avoir enregistré son bagage, il alla prendre un café très fort, mais sans rien manger car il n'avait pas d'appétit. Enfin, il se dirigea vers la salle d’embarquement.

Gouderien

L’Alliance latine avait été fondée en 2021. Trois ans plus tard, Eduardo Perez-Santiago devenait gouverneur de Californie, grâce aux votes hispaniques, bien entendu. Aux élections de 2024, les premiers représentants et sénateurs du Mouvement hispanique (nouveau nom de l’Alliance latine) entraient au Congrès ; ils n’étaient alors que 7. Deux ans plus tard, ils étaient 35, 60 en 2028, 86 en 2030, 121 en 2032, et finalement 145 en 2034. Durant cette même période, un à un, tous les États de l’Ouest américain avaient élu des gouverneurs appartenant au Mouvement hispanique. Son chef s’était présenté aux élections présidentielles de 2032, troublant le duel traditionnel entre républicains et démocrates. Il n’avait pas été élu, mais avait remporté des millions de voix, surtout auprès des minorités latino et noire. On lui présidait un score encore plus important aux élections prochaines, qui devaient se tenir en novembre 2036, mais voilà, il avait décidé de renverser la table, se jugeant désormais assez fort pour lancer ce défi à la Maison blanche : déclarer l’indépendance des États gouvernés par le MH. Quand il avait annoncé cette décision quelques mois plus tôt, au cours de la convention de son parti, cela avait fait l’effet d’un séisme dans le monde politique américain. Perez-Santiago se justifiait en évoquant le racisme anti-hispanique de l’administration centrale, et aussi le fait qu’elle n’avait pas cessé de s’opposer, par tous les moyens, à la bonne gouvernance des États qui étaient dirigés par le Mouvement hispanique. Enfin – fable ou réalité, personne ne le savait -, il avait évoqué l’existence d’un complot du FBI dirigé contre sa personne. Sa péroraison avait frappé les esprits : « Cela fait des siècles maintenant que les Hispaniques, les Noirs et les Amérindiens (il avait aussi embauché ceux-ci dans sa croisade, leur promettant de faire enfin d’eux des citoyens à part entière) sont opprimés par le pouvoir yankee. Il est temps que cela cesse ! Washington est toujours prompt à dénoncer les dictatures aux quatre coins du monde, alors qu’il en existe une ici, dans ce pays que ses fondateurs avaient voulu bâtir comme la nation de la liberté, et cela nous ne pouvons plus le tolérer. Il est temps que les États hispanique d'Amérique prennent leur destin en main. » Comme certains réclamaient la tenue d'un référendum sur l'indépendance, il répondit sèchement que ceux qui n'étaient pas contents n'auraient qu'à quitter la nouvelle nation.

 

On fit asseoir Gérald sur un siège plutôt inconfortable, au milieu de ses collègues, à deux mètres en face du grand homme. Celui-ci le dévisagea un moment sans grande sympathie, puis dit en espagnol :

  • Ainsi, c’est vous qui remplacez Raoul Guilbert ?

  • On va essayer !

  • C’est dommage. Je connais Raoul Guilbert. J’espère au moins qu’il va bien.

  • Il a été victime d’un petit accident, assez grave cependant pour l’empêcher de faire un tel voyage.

  • Mais vous, je ne vous connais pas.

  • Je m'appelle Gérald Jacquet. On m’a tiré de vacances en famille pour participer à cette conférence de presse.

  • J’en suis navré pour vous. Buneos dias !

  • Buenos Dias, senor Presidente !

  • Laissez tomber ces formules pompeuses. Appelez-moi Eduardo. Vous parlez espagnol, on dirait ?

  • Je me débrouille.

  • Néanmoins, j’ai ma propre interprète, Maria-Luisa. Elle traduira les questions.

Gérald haussa les épaules :

  • Comme vous voulez.

C’était un peu vexant, mais dans un sens, cela lui faciliterait la tâche. Il sortit son portable.

  • Je dois vous prévenir, dit-il en français, que vous poserai les questions qui avaient été convenues avec la rédaction de mon journal. Mais, si vous n’y voyez pas d’inconvénients, j’en rajouterai une ou deux de mon cru.

  • Pas de problème, assura l’homme politique, par le truchement de son interprète. Avant que nous commencions, j’ai un mot à dire. On m’a raconté que vous travaillez sur un livre à propos de la guerre de la Triple-Alliance.

  • C’est exact.

  • Je dois préciser que c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup, et j’ai la plus grande admiration pour le maréchal Francisco Solano Lopez, qui était un homme largement en avance sur son temps.

Eh bien, vaut mieux entendre ça que d’être sourd, se dit Gérald en songeant que ledit maréchal était un fou furieux, auprès de qui un Hitler ou un Staline auraient presque pu passer pour des gens normaux.

  • Quand j’aurai terminé ce livre, je vous en adresserai un exemplaire, dit-il.

  • J’espère bien !

  • Mais il est possible que mon point de vue sur ces événements diffère du vôtre.

  • C’est bien normal ! assura le leader indépendantiste avec un large sourire. Eh bien, ajouta-t-il en s’adressant à l’ensemble des personnes présentes, et si nous commencions ?

Les journalistes américains, puis leurs collègues des pays latinos-américains, posèrent les premières questions, et comme les réponses de Perez-Santiago étaient assez longues – l’homme était du genre prolixe, et il imitait parfois Fidel Castro en prononçant des discours de plusieurs heures -, il se passa plus d’une demi-heure avant qu’on donne enfin la parole à Gérald. Certains de ses confrères avaient d’ailleurs posé des questions analogues à celles qui figuraient dans sa liste, aussi les avait-il rayées au fur et à mesure.

Gérald se racla la gorge. Il était temps de se lancer…

  • Vous vous apprêtez à déclarer l’indépendance des États latins d’Amérique, commença-t-il. Êtes-vous conscient de la solennité de ce moment ? Est-ce que ça ne rappelle pas fâcheusement le début de l’année 1861 ?

  • Vous posez plusieurs questions à la fois. Bien entendu que je suis conscient que nous vivons une période cruciale pour l’avenir de ce pays qui s’appelle encore – mais pour peu de temps – les États-Unis d’Amérique. Cependant, je puis vous assurer que nous ne sommes pas en 1861, et que je ne suis pas Jefferson Davis. Cela n’a rien à voir. A la limite, votre comparaison est presque insultante. Les États du Sud avaient fait sécession pour sauvegarder l’esclavage, alors que nous, nous nous battons pour la liberté de nos concitoyens. De tous nos concitoyens, à quelque ethnie qu’ils appartiennent.

A ce moment, le secrétaire, Adolfo Bahamonte, surgit dans la pièce, l’air préoccupé.

  • Que se passe-t-il ? demanda Eduardo. J’avais demandé qu’on ne nous dérange pas.

Bahamonte chuchota quelques mots à l’oreille de son patron. Celui-ci se leva précipitamment.

  • Je crains qu’il ne faille mettre un terme à cet entretien, déclara-t-il d’une voix tendue. Croyez bien que je suis le premier à le regretter.

  • Qu’arrive-t-il ? demanda Gérald.

Pendant une fraction de seconde, mais qui sembla durer une éternité, Perez-Santiago le dévisagea avec une lueur perplexe dans l’œil, comme s’il voulait lire dans son esprit. Plus tard, quand il sut ce qui s’était passé, Gérald réalisa le genre de questions qu’avait dû se poser le leader sécessionniste à cet instant : suis-je tombé dans un piège ? L’homme n’était pas un tendre, et il était même connu pour ses fréquents et violents accès de colère. Mais là, il dut penser qu’il n’avait pas le temps de passer ses nerfs sur quelqu’un. 

  • Expliquez-leur, Bahamonte. Moi je dois filer.

    Les gardes du corps et l’interprète firent écran autour de l’homme politique, tandis qu’il quittait la pièce rapidement. Journalistes et équipes TV, abasourdis, se retrouvèrent seuls avec le secrétaire.

  • Je suis désolé messieurs-dames, dit-il d’un ton contrit. Nous allons devoir vous évacuer. La conférence est annulée, et nous ne sommes plus en mesure d’assurer votre sécurité.

  • Mais qu’est-ce qui se passe ici? demanda d’un ton indigné un grand ponte de CNN.

  • Le président Simons a trahi sa parole. Nous allons être attaqués. C’est la guerre. Voilà ce qui se passe.

Des murmures de stupeur accueillirent cette déclaration. Tandis qu’on les reconduisait vers les voitures, les quatre phrases du secrétaire tournaient en boucle dans la tête de Gérald.

  • Je peux appeler ma rédactrice en chef ? demanda-t-il.

  • Quand vous serez en sûreté.

Ceux qui possédaient leurs propres véhicules, comme les équipes de télévision, s’engagèrent rapidement vers la sortie. Les autres furent embarqués dans un minibus Volkswagen.

- C'est insensé, insensé! disait le type de CNN, en essayant (vainement) d'appeler sa rédaction.

Tout en grommelant, il rejoignit son car-régie, qui démarra aussitôt. Le minibus le suivit. Gérald était assis à l’arrière du véhicule, qui roulait vers Las Vegas. Tout le monde faisait une drôle de tête, y compris le chauffeur et le gardé armé qui était assis à l'avant. Il tenta de joindre Ghislaine Duringer, mais n’y parvint pas. Ce n’était pas normal. Alors, pour occuper le temps et aussi parce que c’était son métier, il filma avec son portable le trajet de retour, et surtout les têtes de ses collègues journalistes, déconcertés.

 

Le parcours ne prit que quelques minutes. A la lisière de la ville, soldats et miliciens se regardaient en chien de faïence, et il se demanda combien de temps il faudrait pour que les premiers incidents éclatent. On notait des signes de fébrilité et d’agitation dans toute la ville. Des convois militaires parcouraient le Strip. On le lâcha, ainsi que plusieurs autres, près du Caesars Palace, et le minibus repartit aussitôt, sur les chapeaux de roue. Il tomba sur Dolores dans le hall du palace. De toute évidence, elle était au courant des événements : elle semblait avoir vieilli de dix ans.

  • J’ai un message de votre patronne pour vous, dit-elle : vous rentrez en France. Tout de suite.

Il grimaça. Ce qui allait se passer ici était dangereux certes, mais passionnant, et il se serait bien vu jouer les correspondants de guerre.

  • Comment vous a-t-elle contactée ?

  • Par le téléphone fixe. Les portables et le Worldnet ne fonctionnent plus. Dans toute la région.

  • C’est mauvais signe.

  • Très. Dépêchez-vous, si vous voulez attraper votre avion. Nous ignorons pendant combien de temps les vols seront encore assurés.

  • Il faut que j’aille chercher mes affaires.

  • Pas la peine, c’est fait, dit-elle en désignant la valise et son bagage de cabine, à ses pieds. Tout est là.

  • Vous êtes vraiment une perle, dit-il en l’embrassant. Je vous regretterai.

Elle eut un bref sourire :

  • Moi aussi. Un bon conseil : prenez le premier avion pour l’Europe. On annonce une tempête de sable ; dans quelques heures, plus aucun appareil ne pourra décoller. Ce n’est peut-être d'ailleurs qu’un prétexte.

  • Et vous, qu’allez-vous devenir ?

  • Je vais rejoindre la plus proche caserne de la milice. Après… je ne sais pas.

  • Je vais m’en faire pour vous. Quand vous serez en sûreté, envoyez-moi un message.

  • Entendu.

  • Je vous souhaite bonne chance.

  • Merci, vous aussi. Vaya con dios !

Il l’embrassa une dernière fois et la quitta, à regret. Comme d’habitude, des files de taxis attendaient près du palace, et cela tombait bien parce de nombreux clients semblaient soudain désireux de mettre fin à leur séjour au paradis du jeu. Il empoigna ses bagages, se retourna pour faire un signe d’adieu à Dolores, puis prit le taxi qui était en tête de file.

  • Je vous emmène où, amigo ? demanda le chauffeur. A l’aéroport ?

  • Comment avez-vous deviné ?

C’est peu après qu’il aperçut les premiers cadavres, au coin d’une rue. Ils portaient l’uniforme de la milice, et cela ne l’étonna pas. 

 

Le McCarran International Airport ressemblait à une ruche. La présence militaire était visible partout. On apercevait sur les pistes des gros porteurs de l’armée qui amenaient troupes et matériel, tandis que de monstrueux hélicoptères déversaient un flot de Marines et de Rangers. Mais des milliers de gens tentaient de rentrer chez eux, et une foule inquiète et bigarrée parcourait les allées en tous sens, désorientée. Il se rappela le conseil de Dolores et, comme le premier avion pour la France ne partait que dans trois heures, il choisit un vol pour Madrid, qui, lui, décollait dans un peu plus d’une heure. Par acquis de conscience, avant d’acheter son billet, il tenta encore une fois de joindre Ghislaine, et miracle ! ici, ça marchait. Le fait que l’aéroport soit entièrement sous le contrôle de l’armée n’était sans doute pas étranger à la chose - on n’apercevait aucun milicien, soit qu’ils se soient enfuis, soit qu’ils aient été neutralisés d’une façon ou d’une autre. Il composa le numéro de sa rédactrice en chef sur son portable.

  • Allo ? fit une voix de femme.

La tête de sa patronne apparut sur l’écran. Elle avait l’air fatiguée, mais elle était tout à fait habillée : il ne l’avait pas réveillée en sursaut.

  • Ghislaine ? appela-t-il. C’est Gérald.

  • Ah, Gérald ! Je me faisais du souci pour toi. Où es-tu ?

  • A l’aéroport de Las Vegas. Je vais prendre un avion pour Madrid, et de là j’en prendrai un autre pour Paris. Mais j’aurais aussi bien pu rester ici. Ce qui va se passer s’annonce passionnant.

  • Non. Je veux que tu rentres. La fille de l’hôtel t'a transmis mon message ?

  • Oui. Mais tu sais, j’ai déjà couvert des conflits. Je peux…

Elle lui coupa la parole :

  • Écoutez, mon petit Gérald, tu n’y es pas. Ce n’est pas une guerre, ça va être un massacre. D’ailleurs Eduardo Perez-Santiago vient d’être tué.

  • Quoi ?

  • Tu n'es pas au courant ? Sa voiture a été détruite par un missile, envoyé par un drone.

Il lui fallut quelques secondes pour réaliser que l’homme qu’il avait eu en face de lui moins d’une heure plus tôt n’était plus de ce monde.

  • Je n’en reviens pas, dit-il.

  • Et j’ai deux autres bonnes raisons pour te faire rentrer. D’abord, les autorités américaines me l’ont demandé.

  • Ah ?

  • Oui.

  • Et la deuxième raison ?

Elle parut hésiter.

  • Je te la dirai quand tu seras rentré en France. Je ne peux pas te communiquer ça par téléphone.

Gouderien

Pour se venger de son repas raté, Bishop avait commandé la plus grosse glace de la carte, et il la dégustait sous l’œil consterné de son assistante, qui elle se contentait d’un petit Mystère. Gérald commençait à ressentir le poids de la fatigue, mais le grand Noir ne consentit à le relâcher que quand il lui eut fourni la liste complète des questions qu’il entendait poser lors de l’interview – qui en fait était plutôt une conférence de presse - du lendemain. En se levant il regarda sa montre ; il était 11 heures du soir passées. Il salua Bishop et son assistante, et suivit Dolores. Ils se retrouvèrent dehors ; la fraîcheur de la nuit lui fit du bien. Néanmoins il sentait qu’il était temps qu’il regagne sa chambre.

  • Cela vous a plu ? demanda la jeune femme.

  • Bien sûr. Vous me raccompagnez ? Sinon je me demande si j’arriverai à retrouver ma chambre.

  • Desde luego.

En regagnant l’Augustus Tower, ils passèrent devant l’une des principales fontaines du palace, et au grand étonnement de Gérald elle fonctionnait. Des projecteurs illuminaient les jets d’eau de mille couleurs, tandis que des enceintes diffusaient une musique suave. Ils s’arrêtèrent non loin d’une réplique de la Victoire de Samothrace, et, au milieu de touristes venus du monde entier qui se photographiaient les uns les autres et multipliaient les selfies, contemplèrent pendant quelques instants ce spectacle d’un autre temps.

  • Ils la font marcher deux heures par jour le soir, entre dix heures et minuit, expliqua Dolores.

Cette vision lui en rappela d’autres. La fin d’un vieux film, « Ocean’s Eleven », avec une version orchestrale du « Clair de lune » de Debussy en guise de fond sonore. Un autre voyage à Las Vegas, avec sa femme Isabelle, à l’époque lointaine où ils s’aimaient. Il se pencha vers Dolores et faillit l’embrasser, mais il se retint juste à temps. Elle lui jeta un regard étonné.

  • Qu’est-ce que vous avez ? dit-elle, curieuse.

  • Rien. Un souvenir du passé. Je suis déjà venu ici, il y a longtemps.

  • Il faut oublier le passé, et vivre l’instant présent.

Et ce fut elle qui l’embrassa. Dix minutes plus tard, ils étaient dans sa douche, nus, serrés l’un contre l’autre. L’espace d’un instant il eut l’impression que fatigue et décalage horaire s’envolaient. Elle avait un très beau corps, avec des seins aux larges mamelons bruns. Ils firent l’amour, sortirent de la douche, se séchèrent, puis continuèrent leurs ébats dans le lit. Il s’endormit au bout d’un moment mais se réveilla au milieu de la nuit. Dolores dormait à ses côtés. Dans l’obscurité il ne distinguait pas son corps, mais il entendait sa respiration. Une vague d’émotion le submergea. Demain il rentrerait à Paris et ne la reverrait certainement jamais. C’est pour éviter ce genre de moment qu’il avait renoncé à l’embrasser devant la fontaine. On le prenait généralement pour un gros dur, à cause de son physique et de ce stupide tatouage – tiens, Dolores ne lui avait pas fait de réflexion à ce sujet ; il est vrai que dans ce pays elle avait dû en voir d’autres – alors qu’en fait il était un sentimental. Il s’attachait. Il songea soudain que cela faisait trop longtemps qu’il était célibataire. Il posa sa main doucement sur le corps de sa compagne d’une nuit, puis ferma les yeux et tenta de se rendormir.

 

Le téléphone de la chambre les réveilla le lendemain matin à 7 heures. Il eut juste le temps de prendre sa douche et de se raser, avant qu’un employé apporte le plateau du petit-déjeuner. Hasard heureux ou parfaite organisation, il y en avait pour deux. Ils n’échangèrent que quelques mots ; en fait, il était déjà dans son interview. A 8h30 ils descendirent au rez-de-chaussée. Dolores le conduisit à la limousine qui stationnait le long du trottoir – le même genre que celle qui l’avait attendu à l’aéroport – mais ne monta pas.

  • Bonne interview, dit-elle en lui claquant une bise.

  • Merci.

Il s’installa à l’arrière. Un chauffeur noir conduisait ; à ses côtés se tenait un type de la milice en uniforme, armé d’une mitraillette.

  • On y va M’sieur ? demanda le chauffeur en se tournant vers lui.

  • On y va.

La lourde voiture démarra, et rejoignit le Strip. Le célèbre boulevard tentait encore de faire bonne figure, mais les gigantesques panneaux publicitaires que l’on apercevait le long de l’artère faisaient office de cache-misère. Il aperçut sur la gauche l’Excalibur, l’un des plus fameux établissements de jeu de la ville, qui avait fait faillite et attendait vainement un repreneur. Ce n’était pas un cas isolé. Par contre le musée Liberace existait toujours, même s’il était maintenant logé dans des locaux bien plus exigus que ceux qui l’abritaient quand le célèbre et excentrique pianiste l’avait fondé, en avril 1979. On l’avait prévenu dès le départ que la rencontre n’aurait pas lieu au Caesars Palace, mais dans une villa du nord de la ville. Cela lui rappelait un peu un reportage de ses débuts, des années plus tôt, quand il avait été interviewer un parrain de la drogue en Colombie. Une drôle d’expédition, dont il avait bien cru ne pas revenir vivant, même si finalement tout c’était bien passé. Le milicien bricola la radio, testa plusieurs chaînes, puis finalement fixa son choix sur un émetteur qui passait de la soul et de vieux blues. Le fameux « Sittin’ on the dock of the bay » d’Otis Redding emplit l’habitacle. La sonorisation du véhicule était parfaite. Il avait entendu ce célèbre tube des années soixante de nombreuses fois et croyait le connaître parfaitement, mais pour la première fois il s’aperçut qu’on avait rajouté sur la musique en guise d’ambiance sonore des cris de mouettes et des bruits de ressac. Il avait découvert cette chanson quand il était à l’armée. Un de ses potes de chambrée était fan de blues. Sur le moment, il avait pensé que cet Otis Redding devait être un type de 45 ans désabusé, et qui avait derrière lui une longue vie de malheurs. Par la suite il apprit qu’il était mort dans un accident d’avion, mais il se passa encore longtemps avant qu’il en sache plus à son sujet. En fait Otis Redding était un jeune Noir de 26 ans et deux mois, et il avait écrit et enregistré le tube qui allait le rendre mondialement célèbre (mais à titre posthume) quelques jours avant sa mort. Bien loin d’être le personnage désabusé qui passait ses journées assis « on the dock of the bay » à perdre son temps, Redding était un athlète et un hyperactif, un père de famille aimant, un homme d’affaires avisé, un artiste reconnu dans son pays et à l’étranger, bref un individu à qui tout réussissait, dans tous les domaines – ce qui est rare. Fasciné, Gérald avait fait quelques recherches à son sujet, et il avait bien failli écrire un livre sur lui – d’ailleurs il l’écrirait peut-être un jour. Il avait une théorie curieuse à propos d’Otis Redding. En signant « On the dock of the bay », le chanteur avait sans doute atteint le sommet de son art – et ainsi accompli son destin. Dès lors il n’avait plus qu’à mourir, au fond d’un lac gelé, dans un avion qui lui appartenait. Cette théorie avait fait rire les quelques personnes à qui il l’avait exposée – en général des soirs où il avait trop bu – mais il avait toujours eu la sensation que ces rires sonnaient faux. Et lui ? Quand réaliserait-il son chef-d’œuvre ? Quand accomplirait-il son destin ? Parfois il avait l’impression d’être cet homme assis sur un quai et passant son temps à regarder les bateaux arriver et repartir, la marée monter et descendre.

 

Au bout d’un quart d’heure de route, ils parvinrent devant une grande villa cernée d’un vaste parc. Au moins un bataillon de la milice la défendait, avec tout le matériel adéquat : armes automatiques, artillerie, missiles sol-air, chars de combat, et dans le ciel plusieurs hélicoptères qui tournoyaient au-dessus d’eux. Tout cela n’aurait pas suffi à protéger les occupants du lieu d’une attaque par un engin nucléaire tactique (qui aurait pulvérisé la demeure sans presque infliger de dégâts à la ville toute proche), mais c’était quand même impressionnant. La berline franchit les grilles, qui se refermèrent discrètement derrière elle, et alla se garer dans un grand parking. On l’invita à descendre, et un homme en costume trois pièces l’accueillit.

  • Bonjour, je suis Adolfo Bahamonte, secrétaire particulier de Son Excellence.

  • Gérald Jacquet, enchanté.

L’homme parlait français presque sans accent.

  • Venez.

Un chemin de gravillons bordé de pelouses menait vers la villa. A l’entrée de celle-ci, deux miliciens montaient la garde, fusil-mitrailleur au poing. Un officier fit son apparition et exigea de vérifier les papiers du journaliste.

  • C’est vraiment indispensable ? demanda-t-il.

  • Je le crains, dit Bahamonte.

L’examen des papiers dura cinq bonnes minutes, et comme si ça ne suffisait pas ensuite on le fouilla.

  • Pourquoi une telle méfiance ? interrogea Gérald, qui sentait que la moutarde commençait à lui monter au nez.

  • Malheureusement le senor Perez-Santiago a beaucoup d’ennemis. Ce qu’il s’apprête à faire ne plaît pas à tout le monde dans ce pays, vous vous en doutez.

  • Bien sûr. Mais je ne suis qu’un simple journaliste.

  • Naturellement, fit Bahamonte avec un petit sourire et un clin d’œil.

L’espace d’un instant, Gérald se demanda avec des frissons si les sbires de Perez-Santiago connaissaient son appartenance aux Services secrets. Possible, après tout. Apparemment satisfaits, les gardes le laissèrent enfin passer. Il pénétra dans la villa à la suite de son guide. Ils prirent un ascenseur, empruntèrent une série de couloirs décorés de tableaux représentant des scènes de l’histoire de l’Amérique latine, enfin débouchèrent dans une grande salle. Au milieu, protégé par trois gardes du corps, était assis un homme massif dans un profond fauteuil de cuir : Eduardo Perez-Santiago. A ses côtés se trouvait une femme entre deux âges, de type indien, vêtue d’un tailleur vert ; un collier de perles rouges ornait son décolleté.  D’autres journalistes se trouvaient déjà là, et il reconnut quelques Américains, un Russe, un Anglais, la Japonaise d’hier – qui lui fit un bref salut en l’apercevant – deux Mexicains et plusieurs Sud-Américains. Bien entendu, on apercevait aussi les caméras de plusieurs chaînes de télévision, américaines ou internationales.

 

Le futur président du nouvel Etat américain ne mesurait qu’un mètre cinquante-cinq, mais cela faisait bien longtemps que personne ne l’avait traité de « petit ». On disait d’ailleurs que ceux qui avaient eu la mauvaise idée de le faire, aux temps lointains de sa jeunesse, n’étaient plus là pour s’en vanter : le senor Perez-Santiago possédait une longue mémoire, et c’était un homme rancunier. Trapu et large d’épaules, il aurait pu jouer un Nain dans n’importe quelle adaptation de Tolkien, et on aurait à peine eu besoin de trucages. Quant à sa tête, avec ses cheveux très noirs coiffés en catogan et ses longues moustaches retombant en crocs, elle évoquait irrésistiblement pour Gérald celle de l’acteur américain Danny Trejo… ou bien d’Attila le Hun, comme on veut. Âgé de 55 ans, l’homme était ridé, avec de nombreuses tâches et grains de beauté sur le visage. Il n’était pas beau, mais son regard était frappant, un regard d’oiseau de proie.

 

Eduardo Perez-Santiago était né le 12 avril 1981 dans les bas quartiers de Los Angeles, au sein d’une famille misérable qui comportait déjà 7 enfants. Son père, quand il travaillait, exerçait le métier de déménageur, mais il s’était abîmé une épaule, ce qui fait qu’il restait le plus souvent chez lui à boire, à battre sa femme et à lui faire d’autres enfants. A l’âge de 13 ans, le jeune Eduardo imita son frère aîné José, et entra dans le gang des Aztecs. Après une brutale initiation, on lui confia des petits trafics, et il se montra plutôt doué. Son destin était tout tracé : il allait gravir un à un les échelons de la structure très hiérarchisée du gang, dont il deviendrait un soldat et peut-être un officier. Dans tous les cas son espérance de vie était réduite, et s’il dépassait les 35 ans on pourrait dire qu’il avait de la chance. Et puis, alors qu’il avait à peine 17 ans, son frère aîné qu’il idolâtrait fut abattu devant lui par une bande rivale. Ce fut certainement le moment le plus important de la vie d’Eduardo. Il réfléchit longuement, puis prit sa décision. Il vengerait son frère, mais pas de la manière habituelle. Oh non. Tuer les assassins de son frère ne suffirait pas à assouvir sa soif de vengeance. Il anéantirait la bande adverse, les Bandidos, mais pour cela il avait besoin de gagner du pouvoir, et ce n’est pas en restant au sein des Aztecs qu’il y parviendrait. Comme la plupart des membres des gangs des rues, Eduardo se droguait et buvait, mais du jour au lendemain il stoppa toute consommation d’alcool et de produits illicites. Cela témoignait déjà d’une volonté de fer, mais la suite fut encore plus étonnante. Il sollicita une entrevue avec sa hiérarchie, et annonça qu’il quittait le gang. En général il n’y avait qu’un moyen d’abandonner cette vie de Street Warrior : les pieds devant. On ne quittait pas un gang, enfin du moins pas vivant. Quels arguments il employa pour qu’on le laisse partir, cela demeura toujours un mystère, même pour ses proches. Il est à noter toutefois que si de nombreux gangs, dont les Bandidos, furent anéantis au cours de la guerre longue et sanglante qu’il mena contre eux en tant que gouverneur de Californie, les Aztecs existaient toujours, et même ils n’avaient jamais été si prospères. De là à prétendre, comme le firent ses ennemis, qu’en fait il n’avait jamais vraiment quitté les Aztecs, il y a un pas que nous ne franchirons pas, ne disposant pas du moindre début de preuve. Au cours des années suivantes, Eduardo travailla comme serveur dans un restaurant. Il versait la moitié de son salaire à sa mère, à présent veuve et qui avait encore plusieurs enfants à charge. Le soir, il prenait des cours afin de combler son retard scolaire ; en effet, il était sorti de l’école à l’âge de 12 ans. En trois ans seulement il rattrapa son retard, puis s’inscrivit à l’université, où il apprit le droit, la sociologie et l’histoire. C’est aussi là qu’il adhéra au parti démocrate. Enfin c’est pendant ces années d’études qu’il rencontra sa femme, Eva. Quand il acheva ses études à l’âge de 26 ans, Eduardo Perez-Santiago était un jeune homme brillant, à qui tout le monde prédisait déjà un grand avenir. Et donc, tout en exerçant le métier d’avocat, il s’engagea dans la politique, d’abord à une petite échelle, puis à des postes de plus en plus prestigieux. Cependant c’est la publication de son livre « Vers une nouvelle Reconquista », en 2018, qui avait fait de lui un personnage célèbre en même temps qu’un objet de polémique. La thèse qu’il défendait était simple, pour ne pas dire simpliste : tout le malheur des États américains de l’Ouest était arrivé quand, de possessions mexicaines, ils étaient tombés aux mains des USA, à la suite d’une guerre d’agression. C’était là une vision largement déformée des choses, et on ne se pria pas de le lui faire remarquer. Depuis que les territoires de l’Ouest américain avaient été intégrés à l’Union, ils avaient connu, à tous points de vue, un développement extraordinaire. Eduardo n’était pas objectif, et il le reconnaissait lui-même. Il se définissait comme un croisé, un défenseur des Hispaniques et des catholiques contre les Anglo-Saxons protestants et les Juifs. Il fut chassé du parti démocrate, ce qui le conduisit à créer sa propre formation politique, l’Alliance latine, plus tard rebaptisée Mouvement hispanique. Au fur et à mesure qu’il se rapprochait du pouvoir, Eduardo avait mis de l’eau dans son vin, et l’antisémitisme de ses débuts n’était plus qu’un mauvais souvenir (que ses adversaires ne se privaient pas néanmoins de rappeler).

Le reste était bien connu, c’était le récit d’une marche apparemment irrésistible vers le pouvoir.

Gouderien

Les miliciens considérèrent l’homme avec suspicion, mais les gorilles du prêtre ne lui accordèrent même pas un regard : ils devaient déjà connaître le personnage.

  • Qu’est-ce que vous foutez ici ? continua Saint-André en lui tendant la main.

Il la serra : elle était moite.

  • La même chose que vous, sans doute, non ? répliqua Gérald.

  • Oh sûrement pas ! Moi ça fait des années que je vis dans ce pays. Je suis ravi de l’évolution des événements : ça va faire chier un tas de monde ! Vous êtes venu interviewer Perez-Santiago ?

  • C’est bien possible.

  • Faites gaffe à vous. Il y a des rumeurs qui courent sur le Net comme quoi Simons veut le faire buter.

  • Toujours adepte de la théorie du complot, à ce que je vois !

  • Oh, mais les complots ça existe !

Il s’assit à leur table, mais le sergent Tobias lui fit éteindre son cigare ; il s’exécuta, bien que de mauvaise grâce. Ils discutèrent pendant encore un quart d’heure, puis Tobias, qui décidément était une vraie nounou, déclara qu’il était temps de rentrer. Ils payèrent leurs consommations, puis sortirent.

  • Je peux vous accompagner pour rentrer à mon hôtel ? demanda Saint-André.

  • Je pensais que vous habitiez là, dit Gérald, surpris.

  • Je vous remercie : je suis maso, mais pas à ce point ! Non, j’ai une chambre assez confortable au Bellagio. Vous savez, je travaille pour un journal russe et plusieurs magazines arabes, sans compter deux sites Internet français.

Il les suivit donc, tandis qu’ils refaisaient en sens inverse le chemin parcouru précédemment. Le spectacle de la misère est un de ceux auxquels on ne s’habitue pas, que ce soit à Las Vegas, au Caire ou à Manille. Gérald avait voulu voir la favela, et son vœu avait été exaucé; et il avait fait de nombreuses photos, dont plusieurs excellentes. Mais il était bien forcé d’admettre que maintenant il avait hâte de retrouver le confort douillet et la climatisation de son palace. Un peu avant d’arriver à la frontière, ils laissèrent les dernières boissons qu’ils n’avaient pas encore distribuées à un groupe de mômes dépenaillés. L’équipe de garde avait changé, mais on leur avait passé les consignes, et ils rentrèrent sans problèmes en territoire « civilisé ». Bizarrement, c’est dix minutes plus tard, alors qu’ils approchaient de la caserne, que se produisit le seul incident de la ballade. Ils traversaient une zone d’anciens entrepôts décrépits. Un type jaillit brusquement d’une ruelle et se dirigea vers eux en chancelant. Il était sale, en haillons, et ressemblait aux zombies des films d’horreur. Il avait du sang séché sur le visage, il lui manquait une chaussure, et il émanait de lui une odeur pestilentielle. Il marcha droit sur la Japonaise, de la bave aux lèvres, marmonnant des paroles inintelligibles. La réaction des miliciens fut immédiate : quatre coups de feu claquèrent ; trois atteignirent leur cible, mais l’individu ne s’arrêta pas pour autant. Le sergent Tobias et le caporal Narcisso tirèrent à nouveau, visant la tête. Le crâne de l’agresseur explosa, et il s’effondra enfin, aux pieds de la journaliste terrorisée. Toujours galant, Gérald la prit dans ses bras pour la consoler.

  • Bienvenue à Las Vegas, lança Saint-André d’un ton sarcastique, en donnant un coup de pied dans le cadavre du malheureux.

  • Alors c’est vrai… ? dit Gérald.

  • Quoi ? demanda Tobias. La drogue des zombies ? Oui M’sieur, c’est vrai. Les Super Bath Salts, comme on dit. Malheureusement, on trouve de plus en plus ce genre de tarés. Vous voyez, finalement la favela n’est pas l’endroit le plus dangereux de cette foutue ville. On devrait faire comme chez vous en France, fusiller tous les dealers de drogues dures. Votre présidente était quelqu’un de bien.

  • C’est bien pour ça qu’ils l’ont tuée, railla Saint-André. Et sa nièce, l’actuelle présidente, est bien loin de la valoir. Qu’est-ce que vous en pensez, Jacquet ?

Il en pensait qu’il avait de plus en plus hâte de retrouver son hôtel, et aucune envie de se lancer dans un débat sur la politique française, surtout devant des Américains.

  • Désolé mon vieux, là je ne suis plus en état de penser. Je n’ai qu’une idée en tête : prendre une douche.

Comme ils s’éloignaient du lieu de l’incident, Tobias ordonna d’accélérer le pas.

  • Il peut y avoir d’autres types comme lui dans le coin, expliqua-t-il. Quand nous arriverons à la caserne, je vais demander qu’une patrouille vienne nettoyer le secteur. Dans tous les sens du terme.

En fait ils étaient presque arrivés au bâtiment de la milice, et Gérald fut soulagé de retrouver ses affaires. En se changeant, il sentit la fatigue s’abattre sur ses épaules. Il n’y avait pas que le décalage horaire : la chaleur aussi, et puis cette rencontre inattendue avec une créature qu’on aurait dit sortie d’un film d’horreur. Il ne s’y attendait vraiment pas, et la scène l’avait marqué. La journaliste japonaise les quitta là, après force courbettes et remerciements. Par contre Saint-André grimpa avec eux dans le « Raider ». Dix minutes plus tard ils se garaient devant le Caesars Palace.

  • Vous êtes content de votre balade ? demanda Dolores, curieuse.

  • Assez, oui, répondit-il.

Il serra la main de Tobias et Narcisso et les remercia chaleureusement. Il leur aurait bien laissé quelques dollars en prime, mais Dolores l’en dissuada, disant qu’il ne ferait que les vexer. Saint-André les quitta et partit de son côté, non sans avoir lancé « A la revoyure ! » Mais Gérald n’était guère pressé de le revoir. Il était 19h34 ; ils avaient respecté rigoureusement leur programme. Il avait le temps de prendre une douche et de se changer une fois de plus, avant leur rendez-vous du soir. Quand il sortit de la salle de bains, en peignoir, Dolores était assise sur son lit, les jambes croisées.

  • Je peux faire quelque chose pour vous ? demanda-t-elle.

Il sourit :

  • Oui, aller me chercher un café !

  • Vous êtes sûr que c’est tout ?

Il pensait bien à autre chose, mais étant donné son état de forme actuel il avait peur de s’endormir dans ses bras, ce qui aurait été très mauvais pour la réputation des mâles et des journalistes français.

  • Je crois que pour le moment, le café suffira, dit-il. A condition qu’il soit fort !

Elle sortit. Tout en s’habillant, il alluma la télévision et chercha CNN. Et c’est ainsi qu’il apprit une nouvelle qu’il l’estomaqua : l’armée japonaise, appuyée de forces taïwanaises et d’un contingent de Singapour, venait de débarquer dans la région de Shanghai afin, disait le communiqué officiel de Tokyo, de « protéger les intérêts économiques de ces pays en Chine ». Eh bien, songea-t-il, on dirait que les Nippons renouent avec leurs vieilles habitudes ! Deux jours plus tôt, les Britanniques avaient repris le contrôle de leur ancienne colonie de Hongkong, dont la sécurité, disaient-ils, n’était plus assurée. Et dans quelques jours, les États hispaniques d’Amérique allaient déclarer leur indépendance… Fallait-il voir là une simple coïncidence ? Il n’y croyait pas beaucoup. Il achevait de mettre ses boutons de manchette, quand Dolores revint, portant un plateau avec une tasse fumante. C’était un café à l’italienne, et il était effectivement assez fort et surtout très chaud. Elle le regarda boire d’un air attentif.

  • Vous êtes très élégant, dit-elle d’un ton appréciateur.

  • Merci, dit-il en reposant sa tasse dans la soucoupe.

Il avait mis un costume italien bleu clair qu’il ne sortait que dans les grandes occasions. Il consulta sa montre : 20h45. Il était temps d’y aller.

  • Vous le connaissez, ce… Au fait, comment s’appelle-t-il déjà ?

Ils sortirent, et il claqua la porte de la chambre derrière lui.

  • Le chef du service de presse ? demanda-t-elle. Leonard Bishop.

  • Ce n’est pas un Hispanique ?

  • Non, c’est un Afro-américain. Si vous pensez que le senor Perez-Santiago ne travaille qu’avec des Hispaniques, vous vous trompez lourdement. Et pour répondre à votre question, oui je connais bien l’homme que nous allons rencontrer.

Ils gagnèrent l’ascenseur. Tandis qu’il descendait avec un chuintement feutré, ils ne se quittaient pas des yeux. Au bout de cinq étages la porte s’ouvrit, et un couple de touristes anglais entra ; ils échangèrent un « Hello ! » poli. Arrivés au niveau du lounge, ils sortirent. Dolores le guida à travers le vaste labyrinthe du palace jusqu’au restaurant Guy Savoy. Là, un maître d’hôtel obséquieux les conduisit jusqu’à leur table, l’une des mieux situées de l’établissement. Apparemment ce n’était pas la misère pour tout le monde, car la salle était pleine, même si parmi les convives devaient se trouver de nombreux représentants de la presse internationale, attirés par l’événement. Ils étaient légèrement en avance, et Leonard Bishop n’était pas encore là. Cependant il ne tarda pas à arriver, escorté d’une assistante blonde et de deux gardes du corps et filmé par les caméras d’une chaîne d’actualités. L’homme était immense, jovial et barbu, vêtu d’un costume de prix. Gérald et Dolores se levèrent pour le saluer. Il installa son grand corps à la table, imité par sa secrétaire, tandis que les gorilles s’asseyaient un peu plus loin. L’un des garçons se précipita aussitôt pour leur apporter des cartes.

  • Avez-vous fait un bon voyage ? demanda Bishop en anglais.

  • Très bon, je vous remercie, dit Gérald. Et j’ai été parfaitement accueilli. Ce qui ne m’empêche pas de tomber de fatigue… La faute au décalage horaire.

  • Bien sûr !

Ils commandèrent des apéritifs, et il choisit une téquila. Le bon côté de la téquila, c’est qu’elle énerve, contrairement à la majorité des alcools, qui endorment. C’était exactement ce qu’il lui fallait s’il voulait tenir le choc jusqu’à la fin de la soirée. Il raconta son après-midi et sa visite à la favela ; Bishop l’écoutait attentivement.

  • Qu’avez-vous retenu de cette visite ? demanda-t-il quand le journaliste eut achevé son récit.

  • Que même si vous réussissez à obtenir l’indépendance, vous avez un immense travail devant vous.

  • Oh, nous réussirons. Nous ne sommes pas en 1861, et le président Simons – malgré tout le respect que j’ai pour lui – n’est pas Abe Lincoln. Mais vous avez raison, les choses sérieuses commencerons après.

Gérald avait l’intention de poser une série de questions à Leonard Bishop, mais à sa grande surprise les rôles furent inversés. Bishop l’interrogea à propos de son collègue Raoul Guilbert, et des raisons pour lesquelles il n’était pas venu. Puis, tandis que l’on dégustait les entrées, il eut droit à un questionnaire en règle, portant sur l’ensemble de sa vie, depuis son enfance et ses études. On en était à son passage à l’armée, quand soudain Bishop grimaça, et le journaliste comprit qu’il recevait un appel.

  • Excusez-moi, dit le chef du service de presse.

Il se leva et s’éloigna de quelques mètres, la main contre son oreille. Malgré le tumulte des conversations ambiantes, Gérald surprit quelques mots :

  • What are you saying ? I’ve no time for this… Okay, I come.

Il se rapprocha de la table, posa ses mains de part et d’autre de son assiette puis s’adressa à Gérald :

  • Monsieur Jacquet, je suis désolé mais je vais devoir m’absenter. On vient de m’apprendre une nouvelle qui nécessite ma présence auprès du senor Presidente… Attendez-moi, je repasserai tout à l’heure.

L’assistante blonde et les gardes du corps se levèrent à leur tour et suivirent leur chef. Juste à ce moment on apporta les plats principaux. Gérald se tourna vers Dolores :

  • Vous êtes au courant de quelque chose ?

  • Pas du tout. Je suis aussi surprise que vous.

  • J’espère que cela ne remet pas en question l’interview de demain.

  • Je l’espère aussi.

Pendant la demi-heure qui suivit, ils firent honneur aux plats et aux vins, en attendant le retour de Bishop. Heureusement la cuisine du restaurant était à la hauteur de la réputation de la gastronomie française. La conversation entre eux languissait. Les tables voisines étaient occupées par des hommes d’affaires, des journalistes ou des politiciens fortunés, et Gérald avait l’impression qu’une certaine nervosité régnait. Et puis Dolores s’essuya la bouche avec sa serviette, et se leva en disant :

  • Je vais me renseigner.

Et le journaliste se retrouva seul. Elle revint quelques minutes plus tard.

  • Alors ? demanda-t-il. Vous avez appris quelque chose ?

  • Il semble que le président Simons ait appelé le senor Perez-Santiago. Mais personne ne sait ce qu’il lui a dit.

Ils ne mangeaient pas spécialement vite, mais ils en étaient quand même au dessert, quand Leonard Bishop et son escorte réapparurent, vingt minutes plus tard. L’homme avait l’air maussade. Il se rassit pesamment en face de Gérald.

  • Eh bien, constata-t-il, je crois que j’ai raté un bon repas.

  • J’espère au moins que ça en valait la peine, dit Jacquet.

Le grand Noir fit une moue peu convaincue. Un garçon s’approcha de lui avec la carte, mais il la refusa sèchement.

  • Apportez-nous juste la carte des glaces, ça suffira, ajouta-t-il.

  • Il paraît que votre patron a reçu un coup de fil de la Maison Blanche ? reprit Gérald après un instant de silence.

  • Qui vous a dit ça ?

  • C’est moi, répondit Dolores. Tout le monde est au courant de l’appel, mais personne ne sait ce qu’a dit le Président.

  • Oh, rien de bien important, soupira Bishop. Il exige que nous reportions la proclamation de l’indépendance. Comme s’il était en position d’exiger quoi que ce soit !

  • Il a avancé un motif ?

  • C’est ça qui est bizarre. Il parle de la conjoncture internationale, d’un danger qui menacerait le monde… Mais il n’a pas donné plus de détails. Il révélera tout si le senor Perez-Santiago accepte de le rencontrer. Il propose un entretien à St Louis, dans le Missouri. Pourquoi St Louis, je vous le demande !

  • Peut-être parce que c’est à mi-chemin ? suggéra Gérald.

  • Oui, c’est possible. En tous cas c’est un piège un peu grossier, vous ne croyez pas ? Nous n’avons rien à lui dire.

  • Si je comprends bien, la déclaration ne sera pas reportée.

  • Naturellement.

  • Et mon interview non plus.

  • Votre interview se déroulera à l’heure convenue.

Gérald sentit un poids quitter sa poitrine. Il avait sa conscience professionnelle après tout, et il avait craint un instant avoir fait le voyage pour rien. Mais apparemment ce n'était pas le cas.

  • J’en suis ravi.

Il échangea un regard avec Dolores ; elle aussi semblait soulagée.

 

Gouderien

Après ce petit briefing, ils reprirent leur chemin.

  • Il y a beaucoup de Noirs, dans la milice ? demanda Gérald à Tobias.

  • Quelques-uns, répondit le sergent.

  • Et de Blancs ?

  • Non, pas beaucoup. On se demande pourquoi.

Lui et Narcisso se regardèrent, et ils éclatèrent de rire. Au début de leur progression, ils ne virent personne. Et puis ils aperçurent une patrouille : de ce côté aussi, le passage était gardé. Les nouveaux venus étaient trois, accompagnés d’un chien, et même s’ils ne portaient pas à proprement parler d’uniforme – sauf un brassard rouge au bras -, il y avait quelque chose en eux qui rappelait les miliciens, à commencer bien sûr par les fusils d’assaut dont ils étaient armés.

  • Yo man ! fit le premier en reconnaissant le sergent.

  • Ça va Carlos ?

  • On fait aller. Toujours aussi chaud, dans ce bled pourri. Tu nous amènes des visiteurs ?

  • Et oui !

Le sergent fit les présentations. Carlos était un Mexicain de belle taille, vêtu en jeans, un bandana rouge noué autour de la tête. Ses comparses étaient Victor, un Amérindien géant presque édenté, et Billy, un Blanc chétif qui portait un costume gris en lambeaux. Le chien, un berger allemand plutôt maigre, appartenait à ce dernier. Ils discutèrent cinq minutes, et Carlos demanda s’il était vrai, comme on le racontait, qu’après l’indépendance, les maisons inhabitées de Las Vegas seraient réquisitionnées pour loger les miséreux.

  • Le gouverneur Perez-Santiago l’a promis, répondit Dolores.

  • Et vous croyez qu’il va tenir ses promesses, lui ? Il serait bien le premier ! railla Carlos.

  • T’inquiète pas, on sera là pour les lui rappeler, conclut Tobias.

Il distribua des boissons fraiches aux trois hommes, donna une barre de Mars au chien, et chacun poursuivit son chemin de son côté. Ils arrivèrent sur une légère éminence, d’où ils dominaient le paysage environnant. A leurs pieds s’étendait la favela, immense et grouillante. Droit devant le désert courait jusqu'aux collines lointaines, dont les pentes rocailleuses barraient l’horizon. Quelques cactus complétaient le tableau. Un soleil de plomb écrasait ce décor de western. C’était joli au cinéma, mais dans la réalité on devait vite en épuiser le charme, surtout si l’on manquait d’eau et de nourriture. Ils tournèrent à droite, descendirent un court sentier et ne tardèrent pas à déboucher dans la première rue de cette ville de la misère. « Rue » était un bien grand mot, pour désigner un passage poussiéreux entre deux rangées de tentes ou de mobil-homes. Ce qui frappa tout de suite Gérald, ce fut l’odeur. Il avait effectué de nombreux reportages en Amérique latine, en Afrique et en Asie, dans des pays ravagés par la pauvreté, la famine et la guerre, et il connaissait cette odeur abominable, mélange de sang, d’excréments, de sueur, de pourriture… L’odeur de la maladie et de la mort. La journaliste japonaise, qui s’appelait Tatsuki, devait éprouver la même impression que lui, car elle noua autour de son visage l’un de ces masques blancs que les Asiatiques affectionnent pour lutter contre la pollution.

  • Mauvaise idée, dit le sergent Tobias aussitôt, enlevez-moi ça. Il ne faut pas se faire remarquer.

Docile, elle obtempéra. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, ils découvraient toute une population indigente, qui semblait manquer de tout. Les gens vaquaient à leurs occupations sans faire attention à eux, ou alors ils les regardaient sans hostilité, presque sans curiosité, comme s’ils étaient déjà passés dans un autre monde. Si les adultes étaient maigres, les enfants étaient presque squelettiques, et Gérald se dit qu’il avait vu des camps plus joyeux au Sud-Soudan. Les quelques passants qu’ils apercevaient avançaient lentement, l’air exténué. Ils arrivèrent à un croisement, et découvrirent d’autres rues, qui partaient dans tous les sens. On voyait aussi des maisons de bois, et Gérald supposa qu’elles devaient abriter les « riches » de la favela, c’est-à-dire sans doute les chefs de gangs.

  • Qu’est-ce qu’ils boivent ? demanda-t-il à Tobias. Il y a des puits ?

  • Ils ont essayé d’en creuser, mais presque personne n’a trouvé d’eau. Les nappes phréatiques locales ont été épuisées pour arroser le gazon de leurs foutus golfs !

  • Alors comment font les gens pour ne pas mourir de soif ?

  • Deux associations humanitaires font venir des camions-citernes remplis d’eau. Tous les jours.

  • Bon dieu ! J’aurais jamais cru que l’Amérique en arriverait là un jour.

Le grand Noir le regarda dans les yeux, et Gérald se dit qu’il n’aurait pas aimé l’avoir pour ennemi :

  • Moi non plus, mon gars. Et la différence entre nous, c’est que c’est mon pays !

Au début leur présence était passée quasi inaperçue, mais plus ils avançaient et plus de multiples paires d’yeux les observaient. Des mains se tendaient vers eux, ils entendaient des cris leur réclamant de l’eau et à manger. Certains des habitants de cette triste cité étaient vêtus de simples haillons, mais d’autres portaient des tenues plus adaptées aux conditions locales : des vêtements amples, de couleur claire, avec de grands foulards sur la tête pour se protéger du soleil, et des lunettes noires. On aurait presque dit des touaregs. Gérald fut frappé par la dignité d’une jeune femme brune, assez maigre, qui, assise à l’entrée d’une baraque en planches, berçait un enfant aussi famélique qu’elle, sans rien demander à personne ; il fut saisi par la beauté de ce tableau familial, et prit plusieurs photos. Puis il fouilla dans son sac et lui donna un Coke et une barre chocolatée ; elle le remercia, toute surprise, et il en eut les larmes aux yeux. Il y a bien longtemps, à l’école de journalisme, on lui avait enseigné qu’il fallait garder de la distance avec son sujet, mais c’est une leçon qu’il avait toujours eu du mal à assimiler. Quand il rejoignit les autres, le sergent Tobias lui fit les gros yeux, mais ne dit rien. Un peu plus loin ils découvrirent un modeste marché, où l’on proposait à la vente des tuniques ou des burnous en coton faits à la main, des chapeaux de paille, les maigres productions de l’agriculture locale, du savon et des produits d’entretien, et aussi des piles et des pièces détachées de machines diverses. On ne devait pas vendre que ça, car Gérald identifia plusieurs individus qui détonaient par leur tenue sophistiquée au milieu des autochtones ; ils détalèrent en apercevant les miliciens, qui avaient pouvoir de police, même ici. Deux ou trois marchands douteux les suivirent. Après le marché se trouvait une antenne de la Croix rouge, et une cohorte de malades et de blessés faisaient la queue pour recevoir des soins. Cet univers misérable comprenait même des écoles, et Tobias les emmena vers un grand baraquement au toit de tôle ondulée, d’où jaillissait justement une kyrielle de mômes ; malgré leur maigreur générale et la pauvreté de leurs vêtements, ils avaient l’air dynamique et joyeux de la plupart des enfants du monde au moment de la sortie des cours. L’institutrice, une grande Noire vêtue de blanc et à qui ses petites lunettes rondes conféraient une allure d’intellectuelle, les regardait rentrer chez eux, un sourire aux lèvres. Son visage s’illumina quand elle aperçut le sergent, et ils s’embrassèrent.

  • C’est Madame Tsonga, dit-il, elle est Sénégalaise. Elle est ici au titre de la coopération.

Gérald en demeura comme deux ronds de flanc : ainsi l’Amérique était-elle tombée tellement bas, que c’était l’Afrique qui venait à présent à son secours ! Ils la saluèrent et, à la demande de Tobias, lui remirent environ la moitié du contenu de leurs sacs à dos : l’école élémentaire Nelson Mandela était en effet l’un des rares bâtiments du coin à posséder un réfrigérateur, auquel un générateur fournissait l’électricité. Caméra branchée, les deux journalistes interviewèrent l’enseignante, en regrettant vivement de ne pas avoir plus de quelques minutes à lui consacrer.

Mais un peu plus loin, ils retrouvèrent la misère dans toute son horreur. Des familles entières s’entassaient sur des cartons, seule et illusoire protection contre le sable du désert. Et cela rappela à Gérald ses voyages en Inde, il y a longtemps, avant la guerre, sauf qu’au moins en Inde l’eau n’était en général pas trop difficile à trouver.

  • Comment une telle cité est-elle née ? demanda-t-il au sergent en désignant le bidonville qui les cernait de toutes parts.

Pour une fois ce fut Narcisso qui répondit. Le sujet semblait lui tenir à cœur.

  • Tout a commencé vers 2007-2008, avec la crise de subprimes. On sait comment les banques ont poussé des millions de gens à acheter leur maison à crédit, en leur faisant signer des contrats qui étaient des escroqueries pures et simples. Après ils ont été expulsés, parce qu’ils ne parvenaient plus à payer les traites. En même temps le chômage a fait un bond spectaculaire, ce qui a multiplié le nombre des indigents. On a commencé à voir des mendiants et des SDF dans les rues de Las Vegas. Et puis Obama est arrivé au pouvoir, et les choses se sont un peu améliorées, même si on le trouvait trop timide. Mais quand les républicains sont revenus aux affaires en 2016, alors là ça a été la catastrophe. Ils ont défait tout ce qu’Obama avait fait de bien, comme l’assurance-maladie pour tous. Leur doctrine était simple : favoriser les plus riches, et les autres pouvaient crever. Tous les programmes d’aides aux plus pauvres ont été supprimés, tandis que les budgets des services publics étaient réduits à la portion congrue, en application du mot d’ordre « l’État gaspille l’argent des contribuables, donc il faut toujours moins d’État ». Il y avait de plus en plus de miséreux dans les rues de Las Vegas, et c’était mauvais pour les affaires. Alors en 2019 le maire Richard DiNapoli a pris une mesure radicale : il a interdit la mendicité, et expulsé les sans-abris hors de la ville. Certains ont gagné la Californie, mais la situation n’était guère meilleure là-bas. Alors la plupart sont restés ici, en tentant de survivre comme ils le pouvaient. Et voici comment est née la favela.

Gérald était globalement d’accord avec cette analyse. L’élection du républicain Donald Trump en novembre 2016 avait précipité la catastrophe. Certes, Obama n’était pas Roosevelt, et il avait plus enrayé la chute que contribué au redressement du pays. Sans-doute n’était-il pas assez ferme face à l’opposition systématique, inspirée par une idéologie délirante, de ses adversaires libéraux. On pouvait dater sans guère de risque de se tromper le « D-day » de l’effondrement américain au 1er mars 2013, quand, faute d’accord entre démocrates et républicains sur le problème de l’endettement, des coupes budgétaires atteignant un montant total de 85 milliards de $ avaient été effectuées automatiquement dans les comptes de l’État fédéral. Et ce n’était que le début. Mais c’est l’arrivée au pouvoir de Trimp qui avait définitivement sonné le glas des USA en tant que superpuissance. A se demander avec le recul du temps comment les Américains avaient pu voter pour ce type – il est vrai qu’ils avaient bien élu par deux fois ce crétin absolu de George W. Bush junior, dont on savait depuis la parution du best-seller mondial d’Edwin Marshall « President Evil » en 2025, qu’il était non seulement à l’origine des attentats du 11 septembre 2001, mais aussi grandement responsable de la catastrophe boursière de 2008, ce qui ne l’empêchait pas de couler une retraite paisible aux Bahamas. Mais le naufrage des États-Unis ne gênait pas le 1% de la population – banquiers, traders, grands patrons, politiciens - qui profitait de la situation. Le délabrement du pays les laissait d’autant plus indifférents que bien souvent ils n’y habitaient plus, ou alors dans l’un de ces ghettos pour riches que protégeaient à présent de véritables armées privées.

  • Le rêve américain dans toute sa splendeur ! ironisa le sergent. Ou plutôt le cauchemar américain.

Une bande d’enfants loqueteux s’était mise à les suivre, alternant chants moqueurs et supplications, à tel point que Tobias, excédé, finit par leur lancer un Coca-Cola. Alors ils commencèrent à se battre sauvagement entre eux, jusqu’à ce que le plus fort ou le plus teigneux s’empare de ce précieux butin, et boive la cannette sous les yeux envieux de ses congénères ; quand elle fut aux trois-quarts vide, il la referma et la posa par terre devant lui, ce qui déclencha une nouvelle bagarre, tandis que le gamin qui venait de boire riait à gorge déployée en se tenant les côtes.

  • Je n’aurais pas dû faire ça, dit Tobias. Voilà ce qui arrive quand on veut se montrer généreux.

Ils reprirent leur chemin, et tombèrent sur ce qui devait être certainement l’une des constructions les plus remarquables de la favela, une grande église de bois, dont la silhouette élancée tranchait avec les pitoyables cabanes qui l’entouraient. Attirés par la perspective de trouver un peu de fraîcheur, ils pénétrèrent dans l’édifice, mais le sergent les mit en garde :

  • On ne restera pas longtemps ici, le prêtre qui officie dans cette église est un fanatique dangereux.

En réalité il ne faisait pas si frais à l’intérieur de l’église, qui était sommairement meublée de bancs de bois, présentement occupés par une cinquantaine de fidèles. Un grand christ en croix surmontait l’autel, devant lequel s’agitait un personnage barbu, intégralement vêtu de noir avec un col romain. Ses cheveux aile de corbeau retombaient autour de sa tête comme des tresses, ce qui lui donnait l’air d’un rasta. De part et d’autre du prêtre se tenaient deux costauds au crâne rasé, portant un tee-shirt « Jesus is the Number one » et arborant à la ceinture un flingue et une matraque. Quand le petit groupe entra, le prêtre était en plein prêche :

  • Et comme le dit la Bible dans les Psaumes :

     

    « Mais le Seigneur trône éternellement ;

    Sur un siège solide, il rend ses jugements.

    C’est lui qui juge la terre avec droiture,

    Qui prononce sur les peuples une sentence équitable.

    Le Seigneur est un lieu d’asile pour l’opprimé,

    Une forteresse à l’heure du danger.
    Ils se confient en toi ceux qui connaissent ton Nom,

    Car, Seigneur, tu n’abandonnes jamais ceux qui te cherchent. »

     

    A ce moment, il aperçut les nouveaux venus. S’interrompant, il se tourna vers eux :

  • Tiens, on dirait que nous avons des visiteurs ! Asseyez-vous, mes amis.

Ils s’installèrent docilement sur un banc au premier rang. Ils étaient entrés avec l’intention de ne rester que quelques instants, mais finalement ils demeurèrent jusqu’à la fin de la cérémonie, dix minutes plus tard. Les fidèles sortirent un à un, salués par le prêtre. Gérald et les autres allaient en faire autant, mais il les arrêta d’un geste.

  • Vous êtes venu pour la proclamation ? demanda-t-il

  • Of course ! répondit le journaliste.

  • Si vous avez quelques minutes à perdre, je vous invite dans le troquet d’à côté. Ça me fait toujours plaisir d’avoir le point de vue d’étrangers sur nos histoires.

L’ecclésiastique n’avait pas l’air si fanatique ni si dangereux, finalement. Suivis par ses deux gardes du corps, ils sortirent de l’église, traversèrent la ruelle écrasée de chaleur et gagnèrent une baraque en planches qui se dressait un peu plus loin. Debout derrière un comptoir en bois, un grand Mexicain aux impressionnantes moustaches servait une demi-douzaine de clients. Gérald lui trouva la tête d’un tueur des cartels. La moitié du groupe commanda des téquilas, l’autre se contenta de bières. Gérald se décida pour une Dos Equis, et miracle ! elle était fraîche. Tandis qu’ils discutaient des événements à venir, le journaliste observait distraitement les autres consommateurs. Seul à sa table près de la paroi opposée, un grand type aux cheveux gris fumait un cigare en buvant un mescal. Il était certain de l’avoir déjà vu quelque part. Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler : c’était un Français, Richard Saint-André, journaliste et militant d’extrême droite bien connu. Il avait longtemps travaillé au « Figaro », avant de quitter ce journal, dont il trouvait les opinions trop tièdes. Gérald s’était plusieurs fois accroché avec lui : l’homme était un antisémite rageur et un négationniste acharné. Cela faisait des années qu’ils ne s’étaient pas vus. Lui aussi l’avait reconnu, et il se leva et se dirigea vers leur table, emportant son verre et son cigare. Il était vêtu d’une chemise à carreaux, d’un jeans passablement usé et de santiags.

  • Que le diable m’emporte si c’est pas le petit Jacquet ! s’exclama-t-il.

Gouderien

Elle le regarda avec curiosité :

  • Pourquoi donc ?

Il désigna le paysage qu’on apercevait par la fenêtre :

  • Je voudrais bien visiter les bidonvilles qui entourent Las Vegas.

  • Les favelas, vous voulez dire ?

Il nota avec étonnement qu’elle avait employé le mot brésilien. A part ça, cela ne semblait lui faire ni chaud ni froid.

  • Ces favelas sont la honte de notre ville. Quand nous aurons déclaré l’indépendance, c’est naturellement l’un des premiers problèmes auxquels le nouveau gouvernement s’attaquera.

  • Raison de plus pour les visiter tant qu’elles existent encore.

  • Si vous y tenez…

  • Je suis sûr que je ne dois pas être le premier à vous demander ça.

  • Bien entendu ! Mais je dois souligner quand même qu’une excursion dans les favelas comporte certains risques.

Il haussa les épaules : il en avait vu d’autres.

  • Alors c’est d’accord ? interrogea-t-il.

  • Oui. Mais il faut s’y rendre immédiatement : après la tombée de la nuit, cela devient trop dangereux.

  • OK.

  • Pendant que vous finissez votre bière et que vous vous habillez, je vais passer un petit coup de fil pour tout organiser.

  • Je vous laisse faire.

  • Surtout n’emportez pas d’objets de valeur.

  • Évidemment.

  • Mais à part ça vous pouvez vous accoutrez comme vous voulez : de toute façon on s’arrêtera en route pour mettre des vêtements « couleur locale ».

  • A vos ordres.

Elle sortit sur le palier et, pendant qu’il s’habillait, il l’entendit parler au téléphone. Dix minutes plus tard, il était prêt. Il ouvrit la porte, et faillit renverser Dolores, qui se trouvait juste derrière.

  • Voilà, tout est organisé, annonça-t-elle. Au fait, j’ai une bonne nouvelle : vous êtes invité à dîner ce soir à 21 heures par le chef du service de presse du gouverneur de Californie.

  • Et ça se passera où ?

  • Au restaurant Guy Savoy. Comme ça, vous ne serez pas dépaysé.

Il n’osa pas lui dire qu’il aurait aussi bien dégusté de la vraie cuisine américaine – bon, pas de la jelly quand même – ou de la cuisine mexicaine, plutôt que la gastronomie française snob et trop sophistiquée que l’on servait habituellement dans ce genre d’établissement. Comme son père, il avait toujours eu des goûts simples en matière culinaire.

  • Excellente nouvelle, dit-il d’un ton hypocrite. J’espère que vous serez là aussi.

  • Mais naturellement : j’ai bien l’intention de ne pas vous quitter d’une semelle.

  • Faites attention, je pourrais vous prendre au mot !

  • J’espère bien !

En disant cela, son œil pétillait. Ils prirent l’ascenseur pour descendre, et traversèrent une salle de casino, décorée de reproductions de statues antiques, pour gagner Flamingo Road. Des haut-parleurs diffusaient une musique suave. Quand il était venu ici dix ans plus tôt, ce genre d’endroit grouillait de retraités exubérants et de touristes venus des quatre coins du monde, mais aujourd’hui il n’y avait pas foule.

  • Vous jouez ? demanda-t-elle en désignant les tables de roulette.

  • Boff, dit-il, j’ai eu ma période poker pendant ma jeunesse, mais j’ai arrêté depuis longtemps. En fait, je n’étais pas très doué.

  • J’espère que vous n’avez pas trop perdu.

  • Non. Généralement, je me contentais de mises modestes.

Il se souvenait encore des interminables nuits passées à jouer aux cartes – poker, tarots, belotte - avec les gars de son unité des forces spéciales, quand ils étaient en alerte, prêts à tout moment à s’envoler vers l’autre bout du monde. Depuis cette période, il n’avait quasiment plus touché à un jeu de cartes, sauf pour jouer quelquefois avec sa fille à la bataille ou au rami. Non pas qu’il gardât un souvenir particulièrement mauvais de son passage dans l’armée, mais bon, c’était une autre époque.

 

Ils sortirent, et retrouvèrent la fournaise extérieure. A croire qu’il faisait encore plus chaud que tout à l’heure – sans doute l’effet de la climatisation. Son hôtesse l’entraîna vers un imposant véhicule kaki, garé un peu plus loin. Deux costauds en uniforme de la milice stationnaient devant, les bras croisés. Il reconnut un « Raider », la version gavée aux hormones du « Hummer » de jadis : un 6x6, avec 4 roues à l’arrière. Certains modèles possédaient une petite tourelle avec une mitrailleuse automatique sur le toit, mais celui-ci en était dépourvu. Les deux hommes le saluèrent en anglais, et Dolores fit les présentations. Le plus grand, un Noir massif quasiment chauve, était le sergent Tobias ; l’autre, un Latino brun et moustachu, s’appelait le caporal Narcisso.

  • On y va, M’sieur ? demanda le plus grand.

  • Quand vous voulez.

  • Alors c’est parti. On s’arrêtera en chemin pour s’équiper.

  • OK.

Ils grimpèrent dans le véhicule, qui démarra. Le sergent Tobias conduisait. La climatisation marchait à fond, ainsi que la radio qui diffusait du rap. Ils passèrent au-dessus du Las Vegas Freeway, puis empruntèrent South Dean Martin Drive vers le nord, avant de tourner dans Twain Avenue et de se diriger vers l’ouest. Il y avait une circulation modérée, mais fort peu de piétons – normal, Las Vegas, comme Los Angeles, est une ville faite pour l’automobile – et l’on apercevait de loin en loin des sans-abri assis sur un carton. Gérald songeait au fameux « Las Vegas Parano » de Hunter S. Thompson, et se disait que malgré son imagination délirante survoltée par un abus de substances illicites, l’illustre inventeur du journalisme gonzo n’avait pas prévu l’étrange destin qui attendait cette ville hors du commun. Il avait lu le bouquin il y avait bien longtemps, et vu l’adaptation qu’en avait tiré Terry Gilliam, avec Johnny Depp. Il n’avait d’ailleurs pas tellement aimé le film, détestant les histoires de drogués. Pour dire la vérité, il n’avait pas beaucoup apprécié le livre non plus. Plus ils progressaient vers les limites de la ville, et plus ils dépassaient des villas délabrées, des maisons en ruines, des immeubles incendiés, le tout déjà à moitié enseveli sous le sable du désert. Pelouses et jardins appartenaient au passé, recouverts par ce même sable qui regagnait peu à peu le territoire perdu. La route elle-même était parsemée de nids de poule, comme si on ne se donnait plus la peine de l’entretenir. Si les faubourgs de la cité du jeu ressemblaient à ça, il n’osait même pas imaginer dans quel état devaient être les favelas. Soudain, juste après une série de villas toutes semblables qui semblaient avoir subi un bombardement, ils tournèrent à droite, et franchirent une barrière. Les miliciens qui l’avaient ouverte se hâtèrent de la refermer. Devant eux se dressaient deux grands bâtiments vert foncé, qui ressemblaient vaguement à des hangars à avions. Un peu plus loin, divers véhicules peints en kaki étaient garés sur un parking. Le « Raider » s’arrêta devant l’une des bâtisses.

  • Tout le monde descend ! beugla le sergent Tobias.

Dès qu’ils furent à terre, il fit signe à Gérald :

  • M’sieur le touriste ! Venez ici une seconde !

Le journaliste approcha.

  • Bon, expliqua le sergent, ici vous allez vous changer. Comme nous tous d’ailleurs. Vous pouvez laisser vos affaires, ça ne craint rien. Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de se déguiser pour se faire passer pour des gens du coin. Ça ne marcherait pas cinq secondes, et cela pour une excellente raison : à cause de l’odeur. Faut pas les prendre pour des demeurés, ils sauront tout de suite qui nous sommes. Mais si nous ne les provoquons pas en étalant notre fric et nos beaux vêtements, il n’y a aucune raison que ça se passe mal. Parce que si ça se passait mal pour vous, ça se passerait aussi mal pour moi ; et moi je tiens à ma peau. OK ?

  • Ça me paraît clair.

  • Parfait. Alors allons-y. Choisissez des vêtements propres, mais quelconques, et déjà usés.

  • D’accord.

Un factionnaire les fit entrer, et ils pénétrèrent dans ce qui était en fait, il l’avait déjà compris, une caserne de la milice. La construction, pas très haute, comportait un toit métallique. Le long d’un couloir s’alignaient des portes, à gauche et à droite. Au fond on apercevait une petite cafeteria, avec quelques tables et un serveur au bar. Tobias désigna deux portes sur la gauche.

  • C’est ici, dit-il en ouvrant la première, tandis que Dolores se dirigeait vers la seconde.

Il s’agissait d’un vestiaire où quantité de vêtements, plus ou moins dépenaillés, étaient accrochés à des cintres. Par terre étaient alignées des paires de chaussures et aussi des bottes. Gérald échangea rapidement ses habits contre un vieux jeans, une chemisette ocre passablement usée, un blouson de cuir qui avait connu des jours meilleurs, des rangers et une casquette de base-ball. A l’invitation du sergent il déposa ses affaires personnelles dans un casier fermé à clef, ne conservant qu’un paquet de kleenex (la poussière du désert le faisait éternuer). Il garda aussi ses lunettes de soleil qui, sous un aspect ordinaire, pouvaient faire office de caméra et d’appareil-photo. Quelques instants plus tard, ils se retrouvèrent tous les quatre dans le couloir. Tobias ouvrit alors une autre porte, cette fois sur la droite.

  • Attendez-moi, dit-il.

Peu de temps après, il ressortit en tenant par les lanières quatre petits sac à dos, qu’il leur distribua. Gérald prit le sien, et constata qu’il était froid.

  • Il y a du Coca-Cola, de la bière, des barres chocolatées et aussi des cigarettes, expliqua le sergent. C’est le meilleur des sauf-conduits.

Cette fois ils étaient prêts. Mais moment où ils allaient sortir, une personne qui les avait observés pendant un moment depuis la cafeteria se leva et se rua vers eux. C’était une journaliste japonaise, déjà habillée en crado.

  • Je peux venir avec vous ? demanda-t-elle en anglais. J’étais aux toilettes, et mon groupe est parti sans moi.

Tobias observa une seconde la nouvelle venue.

  • Ça c’est pas sympa, dit-il. OK, venez avec nous. Mais je vous préviens, Madame, faudra rester tranquille et faire preuve de discipline.

  • Aucun problème. Merci beaucoup.

  • De rien.

Ainsi donc, ils se retrouvèrent finalement à cinq. Le reste de l’excursion se déroula à pied. Après la caserne, on voyait encore quelques ruines, et puis plus rien que du sable, de plus en plus de sable, au travers duquel on avait du mal à distinguer le tracé de la route. Ils marchèrent pendant environ deux-cents mètres dans cette sorte de no man’s land désolé, et atteignirent enfin la frontière qui séparait la zone civilisée du territoire des « barbares ». Quand il découvrit comment cette fameuse frontière était gardée, le journaliste n’en crut pas ses yeux et, tapotant discrètement ses lunettes, il prit cliché sur cliché. Deux énormes chars « Jackson », peints en camouflage de guerre, surveillaient la zone, canon de 155 mm pointé en direction des favelas. Il aperçut également plusieurs nids de mitrailleuses, et quelques soldats en train de bavarder, cigarette au bec. Un peu plus loin se trouvaient les positions de la milice, avec une automitrailleuse, une casemate et un mortier. Deux rangées de fil de fer barbelé barraient la route ; la partie du milieu était amovible, afin de laisser un étroit passage en cas de besoin. Le plus étonnant est qu’en regardant à gauche et à droite, il découvrit qu’aussi loin que portât le regard, ces défenses se poursuivaient de chaque côté. Les deux lignes de barbelés étaient séparées par un profond fossé qui, il en était sûr, devait être semé de mines. Derrière la rangée intérieure se dressaient, à intervalle régulier, des miradors d’où des sentinelles, fusil en main, surveillaient les fortifications. On se serait cru sur le 38e parallèle, la ligne de démarcation entre les deux Corées. Ils se dirigèrent vers les miliciens qui gardaient le passage.

  • Salut mec ! dit un grand Black en reconnaissant Tobias. Alors, on vient faire du tourisme ?

  • Et oui, comme tu vois !

Ils se saluèrent à la mode des ghettos, en se frappant la paume de la main levée.

  • A quelle heure vous revenez ? questionna le milicien.

  • Qu’est-ce que vous avez prévu ? demanda le sergent à Gérald.

  • Il ne faut pas rentrer trop tard, intervint Dolores. On a un dîner après. Et de toute façon, il vaut mieux ne pas traîner par ici la nuit. Disons 19h30.

  • Vous êtes d’accord ? interrogea Tobias.

Le journaliste jeta un coup d’œil à sa montre. Il était un peu plus de 17 heures. Cela laissait presque deux heures et demie pour explorer les favelas. Ça devrait suffire. Il avait toujours pensé que quand on voit bien, on voit vite.

  • OK, dit-il, disons 19h30.

  • Entendu, je passerai la consigne à la garde de nuit, déclara le milicien. Bonne promenade !

  • Merci !

Avec un de ses collègues, il souleva la barrière qui fermait le passage, et le petit groupe pénétra en territoire interdit…

 

Derrière la « frontière », le paysage ressemblait beaucoup à ce qu’ils venaient de voir dans les faubourgs de Las Vegas. Tobias fit arrêter le petit groupe, et prit la parole.

  • Bon cette fois nous y sommes. Dites-vous bien qu’ici c’est dangereux. Mais si on se comporte normalement, il n’y a pas de raison qu’il nous arrive quoi que ce soit. Nous on connaît déjà, et nous sommes bien connus, donc laissez-nous faire. Les principaux dangers qui pourraient nous menacer sont, dans l’ordre : les bandes de chiens errants, les drogués agressifs, les gangs.

Il sortit de la poche de son blouson râpé un pistolet Sig-Sauer, et le désigna.

  • En dernière instance on a ça. Mais on doit éviter autant que possible de s’en servir. La plupart du temps les problèmes éventuels se règlent en donnant une bouteille de Coca ou une bière. Il n’y a qu’avec les chiens errants que ça ne marche pas, ils ne doivent pas apprécier ce genre de boissons.

  • Par contre, intervint le caporal Narcisso, ils aiment les barres chocolatées.

  • Ouais, c’est vrai, admit Tobias en souriant. C’est nous qui nous chargeons de déterminer quand on doit distribuer quelque chose à quelqu’un. Parce que c’est la misère, ici : tout le monde va vous réclamer à boire ou à manger, mais si vous commencez à faire les généreux bientôt vous n’aurez plus rien, et c’est là que les vrais problèmes débuteront. Compris ?

  • Oui sergent ! fit Gérald en se mettant au garde-à-vous.

  • Repos, bleusaille !

Gouderien

Mais ce vol-là fut calme. Même s’il n’avait pas très faim, ayant déjà déjeuné, il fit honneur au repas qu’on leur servit un peu plus tard, puis s’assoupit. Quand il se réveilla, l’appareil approchait des côtes américaines. Trois quarts d’heure plus tard, ils atterrirent à New York. L’escale lui parut très longue. Heureusement, peu après l’envol vers Las Vegas, ils eurent droit à une collation. Il sommeilla encore un peu, puis se plongea dans la lecture des questions qu’avait préparées son collègue à destination de Perez-Santiago. Du politiquement correct dans toute son horreur. Aucun risque de faire bondir le gouverneur de Californie sur son siège. Il se promit de pimenter un peu la chose… Enfin ils arrivèrent à Las Vegas à 21 heures – 14 heures heure locale, puisqu’il y avait 7 heures de décalage avec la France. En approchant du McCarran International Airport, l’aéroport principal de la capitale du jeu, ils survolèrent l’immense bidonville qui encerclait la ville, et cela rappela à Gérald Calcutta – enfin Calcutta avant la guerre avec le Pakistan, bien entendu. L’appareil se posa sur la piste à l’heure prévue. Quand il déboucha en plein air, Gérald encaissa de plein fouet la chaleur du Nevada. Il faisait encore plus chaud que dans son souvenir, et il se dit qu’à côté de ça la canicule française ce n’était vraiment pas grand-chose. L’air était tellement sec, qu’en respirant on avait l’impression d’avaler du sable. Trempée par la sueur, la chemise de coton bleu Lacoste, qu’il portait sous une veste saharienne, lui colla instantanément dans le dos. Une navette les conduisit aux bâtiments de l’aéroport, où régnait une climatisation si forte qu’il eut l’impression de passer directement du Sahara à l’Antarctique. Heureusement il avait prévu le coup, et il enfila un pull léger qu’il conservait dans son bagage de cabine. Il récupéra sa valise sur le tapis roulant, puis se dirigea vers les contrôles. Comme toujours en Amérique, on étudia son passeport très soigneusement. Le fonctionnaire qui examina ses papiers, un grand Noir au physique de catcheur, lui demanda ce qu’il venait faire aux États-Unis. « Je suis journaliste, et je viens interviewer le gouverneur de Californie », répondit-il.

 – Vous autres de la presse, vous êtes attirés par ce type comme les mouches par une charogne, répliqua l’homme.

Et Gérald se dit qu’à Las Vegas, tout le monde n’était pas partisan de l’indépendance… Il fallut qu'il donne ses mots de passe sur les différents réseaux sociaux, histoire de prouver qu'il ne diffusait pas des messages à caractère terroriste - à priori, sa renommée n'était pas encore arrivée jusque-là. Les vérifications durèrent une éternité, après quoi on lui rendit son passeport dûment tamponné, et on consentit enfin à le laisser pénétrer en territoire américain. Puis il se mit à la recherche du comité d’accueil. De nombreux militaires américains armés de fusils d’assaut surveillaient l’aéroport, mais on voyait aussi des miliciens du Mouvement hispanique, reconnaissables à leur uniforme vert olive et à leurs vieilles Kalachnikov. Les deux troupes semblaient s’ignorer consciencieusement, ce qui créait une atmosphère curieuse, un peu surréaliste. Enfin il aperçut un bureau avec un écriteau « Presse ». Une jeune femme très brune l’accueillit :

  • Je peux vous aider ?

  • Je suis Gérald Jacquet, journaliste au « Figaro ». J’ai rendez-vous avec Mr Perez-Santiago demain.

  • Pouvez-vous me montrer vos papiers d’identité ?

Une fois de plus, il dut exhiber son passeport. A priori, la confiance ne régnait pas.

  • Excusez-nous de notre méfiance, dit-elle en lui rendant le document. Vous ne tarderez pas à constater que la situation est un peu tendue.

  • Je m’en suis déjà rendu compte.

  • Attendez ici. On va vous conduire à votre hôtel.

  • Merci.

Quelques minutes plus tard, une charmante métisse, vêtue d’un tailleur bleu dont la jupe s’arrêtait à mi-cuisses, se présenta à lui.

  • Buenas tardes, senor Jacquet, dit-elle en lui tendant la main. Je suis Dolores Esperanza. C’est moi qui m’occuperai de vous durant votre séjour à Las Vegas.

  • Je suis enchanté, senorita. Buenas tardes.

Il détailla la fille des pieds à la tête, et songea qu’il aurait pu plus mal tomber.

 

Ils sortirent dehors, et se replongèrent dans la fournaise du Nevada, même si ce ne fut que pour un bref instant car une limousine blanche les attendait. L’espace d’un instant, il se demanda pourquoi ils n’utilisaient pas un aircar – sans doute en raison de la brièveté du trajet. Il jeta un coup d’œil vers le ciel et aperçut quelques rares véhicules volants, la plupart appartenant à l’armée, à la milice et à la police, les autres étant des taxis. A l’invitation de sa guide il monta à bord, et retrouva avec plaisir l’air climatisé. A côté du chauffeur était assis un malabar en costume-cravate, qui lui fit un salut de la tête quand il entra ; une bosse déformait le haut de sa veste, du côté gauche. Là aussi il y avait un bar, et Dolores Esperanza lui proposa une boisson fraîche ; il choisit une téquila. La jeune femme se contenta d’un Coca. Ils trinquèrent, et elle lui souhaita un bon séjour à Las Vegas. Assise sur la banquette, les genoux repliés sous elle, elle le dévisageait avec un intérêt certain, et il songea qu’il y avait longtemps qu’une femme ne lui avait pas fait un tel effet. Le senor Perez-Santiago savait recevoir… Ils n’avaient que peu de chemin à faire pour gagner le Caesars Palace : contrairement à beaucoup d’aéroports du monde, le McCarran International Airport est situé pratiquement en centre-ville. Ils empruntèrent Paradise Road vers le nord ; il y avait presque autant de circulation que jadis, sauf qu’une bonne partie des véhicules appartenaient à l’armée ou à la milice. Tout de suite, il fut frappé par l’état de délabrement de nombreux bâtiments. D’après ce qu’il avait lu, la ville avait perdu environ la moitié des 600.000 habitants qu’elle comptait à sa grande époque ; il est vrai qu’elle en avait récupéré une grande partie en tant que locataires des bidonvilles, mais ceux-là n’entraient pas dans les statistiques officielles… Le gros problème de Las Vegas, dès l’origine, avait été l’eau. Il pouvait d’ailleurs sembler fou d’avoir bâti une aussi grande cité, pratiquement à partir de rien, au beau milieu du désert le plus aride du pays. Mais à l’époque on avait une foi aveugle en la technologie, et on n’avait pas encore entendu parler du réchauffement climatique. On avait gaspillé l’eau, cette denrée précieuse entre toutes : Las Vegas était la ville des fontaines, mais aussi des piscines, des terrains de golf et des pelouses, dont le vert rivalisait avec le gazon britannique. Pour cela, on avait été obligé de capter l’eau de plus en plus profondément au sein de la terre. Quand les nappes phréatiques locales avaient commencé à donner des signes de faiblesse, on avait construit d’immenses aqueducs pour faire venir l’eau du lac Mead, lac artificiel créé par la construction du barrage Hoover sur le Colorado, dans les années 1930. Dès le début du XXIe siècle, on pouvait présager que la surconsommation entraînerait un jour l’assèchement de ce lac, qui d’autre part était gravement pollué par l’utilisation massive des pesticides dans l’agriculture. Déjà il fallait prévoir des solutions de rechange, et on envisageait la construction, à grand frais, d’un pipe-line, qui irait puiser l’eau 400 kilomètres plus au nord, dans la région de Great Basin. La pénurie généralisée d’énergie consécutive au rejet massif de l’électricité d’origine nucléaire qui avait suivi la catastrophe de la centrale du Blayais, en 2021, n’avait pas arrangé les choses. Et puis il y avait eu la canicule de 2028, couplée à la plus grave sécheresse que l’Amérique ait connue depuis au moins 150 ans. 30.000 personnes étaient mortes aux États-Unis, de terribles incendies de forêt avaient dévasté des centaines de milliers d’hectares. Le Nevada avait eu des problèmes avec ses voisins, la Californie et l’Arizona, qui l’accusaient de gâcher le précieux liquide. Et, pour la première fois de son existence, Las Vegas s’était trouvée à court d’eau. Asséchées les fontaines, terminées les piscines, carbonisé le gazon. Il avait fallu prendre des mesures de rationnement, ce que beaucoup de personnes n’avaient pas supporté. Et les gens avaient commencé à fuir la ville de tous les rêves… Des squatters avaient tenté de s’approprier les villas abandonnées, mais ils avaient été chassés sans ménagement par la police. Alors ils étaient allés grossir le flot des miséreux qui, depuis la crise des subprimes de 2008, avaient commencé à s’entasser dans des mobil-homes, des baraques en planches ou de simples tentes, aux portes de la ville. C’est ainsi, au fur et à mesure que le pays plongeait dans la misère, que s’était constitué l’immense bidonville qui cernait à présent la cité, et qui comptait maintenant certainement plus d’habitants que la ville elle-même.

 

Ils tournèrent à gauche dans Tropicana Avenue, puis remontèrent Koval Lane, avant d’obliquer une nouvelle fois vers la gauche dans Flamingo Road. Enfin ils traversèrent le Las Vegas Boulevard, le fameux Strip, là où se trouvent la plupart des palaces et des casinos célèbres. Devant eux se dressait à présent l’immense complexe hôtelier du Caesars Palace. Contrairement à d’autres, cet illustre établissement, fondé en 1962 par Jay Sarno, semblait avoir à peu près résisté aux crises à répétition qui secouaient l’Amérique depuis bientôt trois décennies. La légende, qui en faisait une sorte de vitrine et de navire amiral de la mafia italo-américaine, expliquait peut-être que ce casino ait survécu quand d’autres, non moins célèbres pourtant, avaient sombré dans la tourmente. Les gigantesques bâtiments d’un blanc immaculé qui constituaient le Palace étincelaient au soleil ; un toit rose imitant vaguement les tuiles romaines les surmontait. En pénétrant dans le domaine, il constata que là aussi les fontaines avaient été coupées, même s’il y avait encore de l’eau dans les bassins. La limousine s’arrêta devant l’une des entrées, et son hôtesse l’invita à descendre. Il remit ses Ray Ban, qu’il avait ôtées dans le véhicule, afin d’affronter le soleil éblouissant, et admira le décor de péplum qu’il avait sous les yeux. Plus encore que New York, Las Vegas avait toujours été la ville de toutes les extravagances, de toutes les folies ; et il était forcé d’admettre qu’elle avait encore de beaux restes. Un porteur se précipita pour l’alléger de sa valise. Il suivit son hôtesse, qui le conduisit vers le lounge de l’Augustus Tower, où il échangea son voucher contre une carte magnétique permettant d’entrer dans sa chambre, située au 18e étage. Dolores l’accompagna dans l’ascenseur.

- Ça va ? s’inquiéta-t-elle. Vous ne souffrez pas trop du décalage horaire ?

- Pour l’instant ça va encore, dit-il. Vous savez, le jetlag c’est surtout pénible dans l’autre sens.

Pour le moment, il se sentait surtout désorienté. Il savait par expérience que si, dans un premier temps, l’idée de vivre une journée de plus de trente heures était séduisante, on la payait ensuite assez cher, par des insomnies et surtout par une fatigue qui vous tombait dessus à un moment ou à un autre. Étant donné la brièveté de ce séjour, il pensait que c’est au retour qu’il aurait des vrais problèmes. Ils arrivèrent à l’étage indiqué, et il découvrit sa chambre, qui était à la fois immense et luxueuse. Par contre il y régnait un froid polaire, et il se promit de s’attaquer tout de suite au réglage de la climatisation. La jeune femme s’assit sur le lit, où trois personnes auraient pu tenir à l’aise. Elle croisa les jambes, posa les mains sur le couvre-lit en soie et se pencha légèrement en arrière, mettant son buste en valeur.

  • Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’ayez pas peur de faire appel à moi, dit-elle d’un ton sans ambiguïté, en lui tendant un bristol où était inscrit son numéro de téléphone. Le senor Perez-Santiago aime beaucoup la France, et il sait que vous êtes un journaliste influent. Alors je ferai tout pour vous satisfaire. De jour comme de nuit.

Au moins comme ça c’était clair.

  • Vous êtes très gentille, dit-il d’un ton appréciateur. Mais pour l’instant je vais m’installer, prendre une douche et me reposer un peu.

  • Entendu. Je suis à l’accueil.

  • D’accord. A tout à l’heure.

Elle se leva et sortit, laissant dans son sillage les effluves d’un parfum capiteux. Il contempla durant quelques secondes la porte par laquelle elle venait de disparaître, et, pour la première fois depuis que l’appel de Ghislaine Duringer avait interrompu ses vacances, songea que finalement, son collègue Guilbert avait bien fait de se casser une jambe. Pendant un moment il s’était demandé si ce voyage à Las Vegas n’avait pas un rapport avec le rappel de sa condition d’agent secret « dormant », et il avait craint que l’on profite de sa rencontre avec Perez-Santiago pour lui demander de commettre quelque mauvaise action. Il était à présent pleinement rassuré : si cela avait été le cas, il aurait été déjà prévenu. D’ailleurs les Yankees n’avaient pas coutume de faire accomplir leurs basses besognes par des services étrangers, et surtout français. Il se rua vers le tableau qui permettait de régler l’air climatisé : crise ou pas, la passion pour la climatisation à outrance demeurait la grande manie des Américains. Avant d’aller prendre une douche, il jeta un coup d’œil par la fenêtre. Droit devant se dressait un autre des hôtels mythiques de Las Vegas, le Bellagio. Plus loin encore s’élevaient d’autres palaces : le Mandarin Oriental et le Monte Carlo et, plus loin encore, à présent inoccupé et tombant en ruines, le fameux Mandala Bay ; c’est du balcon du 32e étage de cet hôtel qu’un cinglé avait ouvert le feu sur la foule qui écoutait un concert, le 2 octobre 2017, tuant plus de 50 personnes et en blessant des centaines. Mais en se tournant vers la droite on découvrait une vue étonnante sur la cité, les bidonvilles qui la cernaient, les collines pelées dominées par le Charleston Peak, et le désert au loin. Dans le ciel d’un bleu d’azur, un hélicoptère de l’armée faisait des rondes. Malgré l’épaisseur du double vitrage, on entendait vaguement le bruit de la circulation, ainsi que le hurlement d’une sirène de police – une composante habituelle du paysage sonore des villes de ce pays. Il contempla ce panorama quelques instants, en regrettant qu’il n’y ait pas de balcon ; la faute à la chaleur, et à la sacro-sainte climatisation. Il envoya un texto à son père et à Agnès, pour les prévenir qu'il était bien arrivé, puis il se dirigea vers la salle de bains. Après s’être douché il s’enveloppa dans une robe de chambre et se sécha les cheveux, puis s’étendit un moment pour se reposer, après avoir prévenu la réception qu’on le réveille une heure plus tard – s’il voulait avoir une chance de dormir cette nuit, c’était le maximum qu’il puisse se permettre. Quand le téléphone sonna, il sursauta, et mit un moment à réaliser où il se trouvait. Il s’étira et se leva, contemplant sa chambre avec un plaisir évident. Il était bien forcé de le reconnaître, il était reçu princièrement. Mais si le gouverneur de Californie s’imaginait que cela lui ferait changer une virgule dans l’article qu’il rédigerait pour son journal, il se mettait le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Il explora le minibar, qui était bien rempli. Sur une tablette, devant l’immense poste de télévision, s’entassaient des cartes et des coupons de réduction, à utiliser dans les bars, restaurants ou casinos du Caesars Palace ou des établissements des environs. Jadis Las Vegas avait la réputation d’être une ville relativement bon marché, car tout était fait pour que les touristes se sentent à l’aise, restent le plus longtemps possible et finalement abandonnent leur argent sur les tapis des tables de roulettes ou de blackjack, ou dans les bandits manchots. Cela demeurait en partie vrai, même si ce « bon marché » restait encore bien trop cher pour une large partie de la population. Il découvrit aussi un encart publicitaire, faisant la promotion des shows qui se donnaient actuellement au Colosseum, l’immense salle de spectacle construite spécialement pour Céline Dion : en alternance, Lana del Rey et Justin Bieber. Il s’apprêtait à appeler son hôtesse, quand on frappa à la porte. C’était elle.

  • Vous tombez bien, j’allais justement vous téléphoner, lança-t-il.

  • J’ai senti que vous alliez avoir besoin de moi, dit-elle avec un sourire.

Puis elle se rendit compte qu’il était en robe de chambre, et ajouta :

  • Mais je vous dérange, peut-être ?

  • Non non, pas du tout.

Elle entra et referma la porte. Il se pencha vers le bar.

  • Vous voulez quelque chose ? proposa-t-il.

  • Je vous remercie, mais je n’ai pas le droit de boire pendant le service.

  • Bah, moi aussi je suis en service, et pourtant je ne me gêne pas, répliqua-t-il en prenant une cannette de bière mexicaine. Un Coca light, alors ?

  • Si vous voulez.

Il posa les boissons sur une petite table devant l’une des fenêtres, ajouta des verres, approcha deux chaises et s’assit. Elle l’imita. Elle but une gorgée de soda, puis demanda :

  • Alors, vous avez établi votre programme ?

  • Oui, et je ne suis pas certain qu’il vous plaise.

Gouderien

                                                                                       CHAPITRE III : LAS VEGAS.

 

 

Jeudi 24 juillet 2036.

Après un vol sans histoire, qu’il mit à profit pour se documenter sur le Worldnet en vue de son reportage, il débarqua à Orly vers 9h15. Malgré l’heure matinale, un soleil ardent illuminait déjà la Région parisienne de ses rayons. Il toussa en retrouvant la pollution habituelle. Il prit aussitôt un taxi pour gagner Paris. Une demi-heure plus tard, traînant sa valise, il pénétrait dans les locaux du Figaro.

  • Tu m’enlèves une belle épine du pied, s’écria la rédactrice en chef en se levant pour l’embrasser.

Elle ramassa sur son bureau une serviette de cuir, et la lui tendit.

  • Tiens, tout ce dont tu auras besoin est là.

  • Merci.

  • Je t’emmène à Roissy.

  • C’est sympa !

Elle prit sa veste, l’entraîna vers l’ascenseur, et deux minutes plus tard ils débouchaient sur le parking de l’immeuble. Elle s’arrêta devant une splendide BMW noire. Un chauffeur en uniforme les attendait, et il débloqua les portières arrière. Ils montèrent à bord.

  • Belle bête, commenta-t-il en s’asseyant sur la confortable banquette de cuir. C’est nouveau ?

  • C’est un cadeau d’une entreprise allemande. Pour favoriser l’entente entre nos deux pays. Et attends, tu n’as pas vu le plus beau !

Le chauffeur fit démarrer le véhicule, qui sortit dans la rue. Il vérifia dans le rétroviseur qu’il avait la place d’évoluer, puis appuya sur un bouton sur le tableau de bord. Avec un doux ronflement, deux ailettes sortirent du bas de la carrosserie. Gérald avait l’impression de se trouver dans un film de James Bond. Chacune de ces ailettes comportait en son centre un rotor, qui se mit aussitôt à tourner. A l’arrière, un petit réacteur se mit en marche avec un ronflement discret, et la voiture décolla.

  • Étonnant, non ? commenta la rédactrice en chef.

  • En effet.

La BMW prit de l’altitude, et ne tarda pas à rejoindre une des autoroutes aériennes dont le tracé avait été délimité au-dessus de la capitale. Il se pencha pour contempler avec étonnement le spectacle éblouissant des toits de Paris.

  • Attends que je te montre les merveilles que dissimule cet engin, annonça-t-elle d’un ton prometteur. Et surtout, n’oublie pas de boucler ta ceinture !

Tandis qu’il s’exécutait, elle examina sa portière, sur laquelle se trouvait une rangée de boutons. Elle appuya sur le premier, et une cloison beige s’éleva avec un doux chuintement juste derrière le chauffeur.

  • Ainsi nous serons plus tranquilles, expliqua-t-elle.

Elle actionna un autre bouton, et un petit bar monta du plancher, s’arrêtant au niveau de leurs genoux. Elle ouvrit un compartiment réfrigéré, et plusieurs bouteilles apparurent.

  • Vodka ? Téquila ? Whisky ? proposa-t-elle gentiment.

  • Je prendrais bien une vodka orange, dit-il après une légère hésitation.

Il n’était pas habitué à voler dans un aircar, et il avait un peu le mal de l’air.

  • Pas de problème. Je crois que je vais t’imiter, d’ailleurs.

D’un autre casier elle sortit deux verres. Elle les remplit, ajouta des glaçons et ils trinquèrent.

  • A ton reportage et à tes amours ! lança-t-elle.

  • A ta réussite et à celle du journal ! répliqua-t-il. Pour ce qui est des amours, pour l’instant c’est le calme plat.

  • C’est vrai ça ? Ça m’étonne de toi. Tu as toujours été plutôt du genre chaud lapin.

  • Il faut croire que je vieillis.

Elle le regarda avec un intérêt soudain.

  • Dis-donc, ça fait longtemps que nous n’avons pas fait l’amour.

Mais elle ajouta presque aussitôt :

  • Je rêve de faire ça avec toi dans ce véhicule, ça serait follement romantique. Mais malheureusement ça sera pour une autre fois, car nous sommes pressés. Et il faut qu’on parle de ta rencontre avec Eduardo Perez-Santiago.

  • Je t’écoute, dit-il en se calant confortablement au fond de la banquette.

  • Eh bien, commença-t-elle, dans deux jours les représentants de la Californie, de l’Arizona, du Colorado, du Nevada, du Nouveau-Mexique et du Texas vont se rencontrer à Las Vegas. D’autres États, comme la Floride et l’Illinois, enverront des observateurs. On pense qu’Eduardo Perez-Santiago va profiter de cette réunion pour déclarer l’indépendance des États hispaniques d’Amérique.

Il sifflota.

  • C’est un sacré truc !

Cette histoire lui en rappelait une autre. Une vingtaine d’années plus tôt, la Catalogne avait cherché à déclarer son indépendance par rapport à Madrid, mais tout cela avait tourné au ridicule, et l’affaire s’était achevée en eau de boudin. Seulement voilà, Eduardo Perez-Santiago n’avait rien à voir avec le pathétique Carles Puigdemont. C’était un personnage d’une toute autre trempe.

  • Comme tu dis, approuva-t-elle. C’est un peu comme ça qu’a commencé la guerre de Sécession. Mais les Hispaniques font le pari que l’État fédéral n’a plus la force ni les moyens de réagir énergiquement, comme en 1861. D’autre part il semble qu’un certain nombre d’États du Sud, qui se souviennent de leur histoire, aient promis de conserver au moins une bienveillante neutralité. Mais ce n’est pas une certitude – pour beaucoup d’élus du Sud, tout cela est de l’histoire ancienne.

Elle se rapprocha de lui sur la banquette et passa sa main dans ses cheveux.

  • Je pensais à une chose, dit-elle, changeant de sujet.

  • Oui ? demanda-t-il d’un ton méfiant.

  • Si tu pouvais rester deux jours de plus, tu pourrais assister à la déclaration d’indépendance. Ce n’est pas le genre de chose que l’on voit tous les jours.

Il se tourna vers elle avec un grand sourire :

  • Sauf que tu m’as parlé de trois jours. Et j’ai promis à ma fille d’être rentré pour dimanche.

  • Bien sûr, bien sûr, je comprends. Ce n’est pas grave. D’ici là je pense que j’arriverai à envoyer quelqu’un d’autre. A la limite je m’adresserai aux agences américaines.

Elle désigna la serviette de cuir qu’elle lui avait confiée :

  • Là tu as les billets d’avion, ton visa, un voucher pour deux nuits au Caesars Palace…

  • Je vois que tu fais toujours bien les choses, dit-il d’un ton appréciateur.

  • Ne te réjouis pas trop vite. Je suppose que tu connais Las Vegas ?

  • Bien sûr.

  • Mais si tu n’y as pas été depuis longtemps, tu vas avoir quelques surprises. La moitié des palaces sont fermés. Une bonne partie de la ville tombe en ruines à cause du manque d’eau, et ce qui reste est cerné par un immense bidonville.

  • La joie.

  • Effectivement. Cela dit, il y aurait assez de matière pour faire plusieurs reportages intéressants. Autant te consacrer à ça plutôt que de perdre ton temps et ton argent au casino. A condition d’être prudent, bien sûr.

  • De toute façon je n’ai jamais été joueur. A part le poker. Mais c’était il y a bien longtemps. Maintenant je ne joue plus qu’aux échecs.

Il y eut un bref moment de silence, puis elle ajouta :

  • Je t’ai mis aussi une liste de questions préparées par Guilbert pour l’interview. Il vaut mieux que tu t’y tiennes, parce qu’elles ont déjà été approuvées par Perez-Santiago.

  • Ah d’accord, je vois le genre. Et si j’ai envie de lui en poser une de mon cru ?

  • Une ça passera peut-être, mais je ne suis pas sûre qu’il en accepte d’autres. Il a plutôt une réputation de sale caractère.

  • Oui, j’ai un peu regardé ce qu’on dit de lui sur le Net.

  • Et puis tu ne seras pas le seul journaliste.

  • Il fallait s’en douter.

    Gérald regarda par la vitre, et constata qu’ils approchaient de Roissy. Une idée lui vint soudain :

  • Le trafic aérien a déjà repris à Roissy ?

  • Pas totalement, mais en grande partie, oui.

  • Ils ont fait vite.

  • Les équipes ont travaillé jour et nuit. Il est évident qu’une capitale moderne ne peut pas survivre sans un aéroport opérationnel. Nous avons publié plusieurs reportages là-dessus, d’ailleurs.

  • Excuse-moi, j’étais en vacances.

  • Bien sûr.

  • Je suis toujours en vacances, d’ailleurs, rectifia-t-il au bout d’un instant.

La BMW s’inclina doucement vers la gauche, comme le chauffeur entamait la descente. Gérald eut un haut-le-cœur, et il réalisa que, malgré son expérience des voyages et les trajets qu’il avait effectués à bord des véhicules les plus divers, il n’était pas encore vraiment accoutumé à ce genre d’engin. Malgré tout il se pencha vers la vitre, et observa les équipes de réparation encore au travail sur certaines pistes. Un peu plus loin se dressaient les ruines calcinées des immeubles de Goussainville dans lesquels le gros porteur s’était encastré ; des engins de chantier s’affairaient à déblayer les gravats, au milieu desquels on distinguait encore quelques débris de la carlingue de l’E-390. Une vision sinistre, surtout quand on allait soi-même prendre l’avion bientôt. Le chauffeur atterrit souplement devant l’aéroport. Finalement ils étaient largement en avance, l’enregistrement des bagages ne commençant qu’à 13 heures. Ils allèrent donc déjeuner dans un bon restaurant du coin.

 

Pendant le repas, Ghislaine lui parla longuement d’Eduardo Perez-Santiago et de l’histoire du Mouvement hispanique américain. Elle semblait bien connaître le sujet, au point qu’au bout d’un moment il ne put s’empêcher de lui demander pourquoi elle n’allait pas faire l’interview elle-même.

  • Hélas ! dit-elle. J’y ai bien pensé. Mais il faut que quelqu’un tienne la barre du navire. Même pendant les vacances.

Passant du coq à l’âne, elle lui demanda des nouvelles de son père. Elle l’avait rencontré quelquefois, et il l’avait toujours fascinée.

  • Il va bien, répondit-il. Physiquement, je veux dire. Parce qu’on ne peut pas dire que son caractère s’améliore.

  • Qu’est-ce qu’il a encore fait ?

  • Il devient de plus en plus parano. Et je l’ai vu commencer à mettre en pièces une voiture devant moi, avec son propriétaire dedans ! Heureusement que le malheureux est parvenu à s’enfuir.

Elle rit :

  • C’est une force de la nature !

  • Comme tu dis !

  • Et ta fille s’entend bien avec lui ?

  • Oui. Tu sais, il est en adoration devant elle.

  • Ça ne m’étonne pas. Quand j’étais petite, je m’entendais très bien avec mon grand-père. Mais ce n’était pas un personnage extraordinaire comme le tien.

  • Oh, n’exagérons rien. Malgré ce que prétendent certains, ce n’est pas un génie.

  • Tout de même. La côte de ses œuvres ne cesse de grimper.

  • Oui, il le sait. Si tu veux mon avis, il est en train de prendre la grosse tête !

Elle s’esclaffa :

  • A son âge, ça peut encore arriver ?

  • La preuve !

Ils mangèrent une glace comme dessert, puis burent un café. Elle paya, ils sortirent et reprirent le chemin de l’aéroport. Elle l’accompagna au guichet d’enregistrement, et ne l’abandonna qu’à l’entrée de la zone d’embarquement.

  • Bon reportage, et sois prudent ! recommanda-t-elle en déposant un baiser sur sa joue.

  • Merci. Je te tiendrai au courant.

  • J’y compte bien !

 

L’Europ E-390 décolla avec un bruit à peine perceptible. L’insonorisation des avions avait fait de grands progrès ces dernières années. Il n’en allait pas de même de leur vitesse : depuis le début du siècle, on n’avait gagné qu’environ deux heures sur la traversée de l’Atlantique Nord. Il avait une dizaine d’heures de voyage devant lui, dont six jusqu’à New York, où ils feraient une escale d’une heure avant de rejoindre Las Vegas. Le vieux « Concorde » était bien plus rapide, mais la carrière de cet appareil mythique s’était brutalement interrompue, après l’accident du 25 juillet 2000 – presque 36 ans plus tôt jour pour jour. Il avait rédigé des articles sur cet appareil pour un magazine d’aviation, et avait été stupéfait de découvrir que cet avion, considéré comme un mode de transport haut de gamme et dont les places étaient vendues à prix d’or aux gens de la jet-set, avait toujours été équipé de ses ordinateurs à lampe d’origine, car on avait jugé trop compliqué et trop coûteux de les remplacer par du matériel plus moderne. De nombreux incidents plus ou moins sérieux avaient d’ailleurs émaillé sa carrière, mais personne ou presque n’en avait parlé, afin de ne pas égratigner la légende ; jusqu’au drame de juillet 2000, dont les causes n’avaient d’ailleurs jamais été établies clairement, malgré le procès qui avait suivi. Depuis, plusieurs avionneurs avaient envisagé de relancer le transport de passagers par appareils supersoniques, mais jusque-là ces projets ne s’étaient pas encore concrétisés. On disait que les Chinois avaient fait voler un prototype de supersonique, mais la guerre civile qui faisait rage dans l’ex-Empire du milieu avait pour l’instant mis un terme à leurs ambitions aéronautiques – du moins dans le domaine civil.

 

Gérald s’installa confortablement dans son fauteuil de la classe affaires, et se plongea dans la lecture de la presse. Certains passagers semblaient nerveux, mais lui ne pensait déjà plus à la catastrophe de Roissy. Il avait pris l’avion d’innombrables fois dans sa vie, et n’avait jamais connu de problème plus sérieux qu’une ou deux heures de retard parfois, ou un passager éméché qui faisait du scandale – mais il était très doué pour ramener ce genre de personnage à la raison, à la grande satisfaction des hôtesses. C’est d’ailleurs au cours de l’un de ces incidents qu’il avait rencontré – il y avait des siècles de cela – Isabelle, celle qui devait devenir sa femme, et dont il était à présent divorcé.

Gouderien
  • Elle le savait ? demanda-t-elle au bout d’un moment.

  • Qui ça ?

  • Maman.

  • Bien sûr que non.

  • Plus d’une fois, elle m’a dit qu’elle avait la sensation que tu lui cachais des choses. Elle avait raison, finalement.

  • Quand je l’ai rencontrée, cette partie de ma vie était déjà de l’histoire ancienne.

  • Quand même. Tu aurais peut-être dû lui en parler.

Il la regarda, en tâchant de prendre l’air aussi sérieux que possible.

  • Il y a des consignes dans ce métier, figure-toi. Personne ne doit être au courant. Même pas sa famille proche.

  • Oui mais là c’était fini.

  • Non, la preuve.

  • Pourquoi tu m’en as parlé, alors ?

  • D’abord parce que j’ai confiance en toi. Et puis malheureusement, si on me confie une mission, il est possible que nos vacances en Italie tombent à l’eau.

  • Ah zut. J’avais pas pensé à ça. Ça serait trop bête.

  • Attends, rien n’est fait. Au pire, tu resteras ici avec grand-père.

  • Oui, mais ça ne serait pas pareil. Papy il est amusant cinq minutes, mais à la longue…

  • Ben oui, il a 74 ans. Ça t’arrivera un jour aussi.

  • Oui, enfin j’ai le temps !

Ils allèrent comme prévu prendre une glace chez Sandra, mais pour Gérald la quiétude des vacances était définitivement brisée. Il s’attendait d’un instant à l’autre à recevoir le mot d’ordre « Amadeus 33 » - qui voulait dire qu’il devait immédiatement se rendre à Paris dans un endroit prévu à l’avance, en l’occurrence le bar de l’hôtel Crillon – ou bien encore « Moonlight Eleven » - qui signifiait qu’il ne devait pas bouger de chez lui, et guetter les ordres. En fait, vers 5 heures de l’après-midi, alors qu’ils se trouvaient sur le chemin du retour, il reçut bien un appel, mais ce n’était pas celui auquel il s’attendait. Les premières notes de « Norvegian Wood » éclatèrent dans sa tête – quand il avait choisi cette chanson des « Beatles » en guise de sonnerie il l’adorait, mais maintenant il en était venu à la détester. Il décrocha, et à sa grande surprise entendit la voix de sa rédactrice en chef.

  • Ça va ? demanda Ghislaine Duringer.

  • Salut. Oui, jusqu’à présent ça allait.

  • Je suis absolument navrée de te déranger pendant tes vacances. J’ai un petit problème.

Aïe ! songea-t-il. Qu’est-ce qui lui arrivait, encore ?

  • Oui ? dit-il d’un ton prudent.

  • Tu parles bien espagnol ?

  • Comme cinq autres langues, oui. Pourquoi ?

  • Je ne sais pas si tu suis l’actualité durant tes congés.

  • Vaguement.

En fait il la suivait assez attentivement, ne manquant pas les principaux journaux télévisés, les nouvelles sur le Worldnet, et aussi bien sûr la radio : déformation professionnelle oblige…

  • Le gouverneur de Californie, Eduardo Perez-Santiago, est à Las Vegas, avec ses collègues des États hispaniques américains. Les sénateurs et les représentants de ces États vont se réunir en congrès dans les jours à venir, et on suppose qu’ils vont déclarer leur indépendance.

  • Et alors ? demanda-t-il. En quoi cela me concerne-t-il ?

  • Inutile de dire que c’est un évènement d’une portée considérable, qui peut déboucher sur une nouvelle guerre de Sécession.

Houlà ! S’il elle tentait de lui vendre sa marchandise comme ça, c’était très mauvais signe.

  • Je suppose que Raoul Guilbert va s’en charger, non ? dit-il d’un ton plein d’espoir. Après tout, c’est le spécialiste des États-Unis.

  • Oui, sauf que Guilbert vient de se casser une jambe lors d’une randonnée en montagne. Fracture ouverte, il est indisponible pour au moins deux mois.

Ça c’était la tuile…

  • Et Gaillard ? 

  • Elle est en Chine, tu le sais bien.

Il passa en revue dans sa tête les noms de plusieurs de ses collègues, mais il avait déjà compris que si elle faisait appel à lui, c’est qu’il n’y avait personne d’autre de disponible. Mais il n’était pas disposé à se rendre sans combattre.

  • Je te vois venir avec tes gros sabots, maugréa-t-il. Je te rappelle quand même que c’est toi qui m’as expédié en vacances, alors que je ne t’avais rien demandé.

  • Il n’y en aurait que pour trois jours. L’avion est déjà retenu, ainsi que l’hôtel – un palace, soit dit en passant. Tu pars demain, tu fais l’interview de Perez – tout est déjà organisé – et tu rentres aussitôt en France. Tu seras de retour en Dordogne dimanche matin au plus tard.

  • Et je mettrai une semaine à me remettre du jetlag. Et encore heureux si je n’attrape pas la crève à cause de leur foutue clim. C’est un beau cadeau, que tu me fais là !

  • Écoute, essaye de mettre ton mauvais caractère de côté pour une fois! Tous les journalistes rêvent d’interviewer le Chavez américain ! En plus tu seras payé intégralement en heures sup, tu toucheras une prime confortable, et toutes tes dépenses passeront en notes de frais.

Effectivement, c’était tentant. De toute façon, il était inutile d’essayer de lutter avec Ghislaine, qui était non seulement quelqu’un de bien informé, mais en plus une personne entêtée au-delà de tout ce que l’on peut imaginer.

  • OK, soupira-t-il, tu as gagné. Une fois de plus.

  • Bravo ! Je savais que je pouvais compter sur toi ! On t’a retenu une place dans le vol Bordeaux-Paris de demain matin. Tu passes au journal récupérer tous les documents dont tu auras besoin, et ensuite direction Roissy pour prendre l’avion pour Las Vegas.

  • Entendu. A demain.

  • A demain. Et bonjour à ta fille.

  • Je lui dirai, merci.

Elle raccrocha.

  • Ghislaine Duringer te donne le bonjour, dit-il.

  • C’est gentil de sa part.

Agnès sembla hésiter un instant, puis elle demanda d’un ton nerveux :

  • Alors tu vas repartir ?

  • Hélas oui. Les inconvénients du métier. Mais il n’y en a que pour trois jours. Normalement, dimanche je serai là.

Elle fit une petite grimace, puis posa une question à laquelle il ne s’attendait pas :

  • Ça a un rapport avec ce que tu m’as raconté tout à l’heure ?

  • Bien sûr que non.

En même temps qu’il répondait, le doute s’insinuait en lui. Au cours de sa formation d’agent, il y a bien longtemps de cela, on lui avait expliqué que les coïncidences, ça n’existe pas. Le « Figaro » avait toujours été proche du pouvoir, il était bien placé pour le savoir. Et si ce reportage n’était qu’une couverture pour une mission secrète dont on ne lui avait pas encore parlé ? D’ailleurs, pourquoi Ghislaine tenait-elle à ce qu’il passe au journal ? Elle aurait pu lui envoyer tous les papiers nécessaires par mail. Sa fille dut sentir son trouble, car elle dit :

  • J’ai l’impression que tu n’en aies pas très sûr toi-même.

  • Écoute, je n’en sais rien. Et de toute façon, même si c’était vrai, je ne pourrais pas t’en parler. Je t’en ai déjà trop dit. Mais tu n’as aucune raison de t’inquiéter.

  • Si tu le dis…

  • Ce n’est pas la première fois que ça arrive, tu le sais bien. Et ce ne sera sûrement pas la dernière.

  • Oui, je sais. Je sais aussi que c’est en partie à cause de ça que Maman et toi vous vous êtes fâchés. Je n’ai pas encore vraiment d’idée au sujet de ce que je ferai plus tard, mais en tous cas je sais bien que je ne serai jamais journaliste.

  • Bah ! Tous les boulots ont leurs inconvénients. Et celui-là présente quand même quelques avantages.

  • Comme ?

  • Eh bien, c’est un métier passionnant et prestigieux, où l’on voyage beaucoup. Et c’est assez bien payé.

Il n’ajouta pas que c’était un métier bien pratique pour draguer. Et aussi – point à ne pas négliger - que la presse bénéficiait d’une Convention collective particulièrement intéressante, même si certains des avantages qu’elle offrait avaient été quelque peu rognés par les gouvernements successifs au cours des dernières décennies.

  • Boff, dit-elle, il faut avoir le goût de l’aventure. Et ce n’est pas mon cas.

  • Tu n’as aucune idée de ce que tu veux faire plus tard ?

  • Peut-être m’occuper des animaux.

Ils rentrèrent à la maison en passant en revue les différentes professions en rapport avec le monde animal qui auraient pu la séduire, depuis vétérinaire jusqu’à gardienne de zoo. Tandis qu’Agnès prenait une douche, Gérald alla retrouver son père dans son atelier, et lui annonça qu’il partait en reportage trois jours aux États-Unis, et donc qu’il allait devoir s’occuper de sa fille jusqu’à la fin de la semaine.

  • Pas de problème, dit le vieillard en souriant.

L’idée de jouer les grands-papas gâteau semblait lui plaire.

 

Gérald regagna sa chambre, et prépara sa valise pour le voyage à venir. Après le dîner, il regarda un peu la télévision, fit une partie d’échecs avec sa fille, et se coucha tôt. Il fut réveillé au milieu de la nuit par des cris féminins. Il mit un moment à réaliser que c’était Agnès. Il se leva et se rua dans sa chambre. Elle était assise dans son lit, la tête entre les mains.

  • Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda-t-il, inquiet.

  • J’ai fait un cauchemar… Une horreur. J’étais perdue dans un immense souterrain sombre, et il y avait des choses qui me poursuivaient… Des choses qui ressemblaient aux sculptures de Papy. C’est le pire rêve de ma vie.

  • Rendors-toi. Je vais rester là, et quand tu dormiras j’éteindrai la lumière.

  • Merci. Tu es gentil.

Elle se recoucha et tenta de trouver le sommeil. Comme il faisait chaud, elle ne portait qu’une nuisette par-dessus ses sous-vêtements, et elle n’était recouverte que d’un drap. Qu’elle était belle. Cela lui rappelait une scène qui remontait à des années, avant son divorce. Un soir d’hiver, en revenant de l’école, elle était brusquement tombée malade. Elle avait mal à la tête, et brûlait de fièvre. Ils avaient appelé un toubib de « SOS médecin », qui n’avait rien trouvé.

  • Faites-lui prendre de l’aspirine, et couchez-là. Si demain matin ça ne va pas mieux, amenez-là aux urgences.

  • Qu’est-ce qu’elle a, docteur ?

  • Au mieux un simple rhume… au pire une méningite.

  • Ah d’accord.

Sa mère et lui l’avaient veillée toute la nuit. Au matin, ils étaient épuisés, mais elle se portait comme un charme. Ils n’avaient jamais su ce qu’elle avait eu, mais ça n’avait plus d’importance.

 

Elle ne tarda pas à se rendormir. Quand il regagna sa chambre, il constata qu’il était presque 3h30. Il avait réglé son réveil à 5 heures du matin. Il se recoucha quand même, et parvint à dormir jusqu’à l’heure prévue.

 

Jeudi 24 juillet 2036.

A 5 heures, Gérald se leva comme un zombie. Il devait se dépêcher, il devait être à l’aéroport de Bordeaux Mérignac à 7h30 pour l’enregistrement du vol de Paris. Avant toute autre chose, il se dirigea vers la cuisine pour y prendre un café. A sa grande surprise, son père était là. Il plaqua une bise sur sa joue mal rasée.

  • Tu ne dors pas ? demanda-t-il en versant de l’eau dans la cafetière.

  • Eh non, comme tu vois, répondit le patriarche. Je suis sujet à des insomnies. Parfois je travaille dans mon atelier une bonne partie de la nuit, et je vais me coucher après.

  • Agnès a fait un cauchemar, cette nuit. Un peu dans le genre des tiens.

  • Ah oui ? Ça ne m’étonne pas trop. C’est une gamine sensible.

  • Sensible à quoi ?

  • A l’atmosphère des lieux, sans doute. C’est un patelin bizarre, ici. Quand j’ai commencé à faire ces rêves, ça m’a vivement impressionné. Je me suis demandé si j’étais le seul dans ce cas, ou si d’autres gens faisaient des cauchemars semblables.

  • Et alors ?

  • Et alors les habitants ont la bouche cousue, dans le coin. Surtout que je débarquais de Paris. Et puis au fil du temps ils se sont habitués à moi, et certains m’ont fait des confidences. C’est là que je me suis rendu compte que je n’étais pas un cas isolé. Ça m’a rassuré, dans un sens.

  • Seulement dans un sens ?

  • Oui, parce que c’est quand même bizarre. Surtout quand on sait ce qui s’est passé dans le coin.

  • Tu fais toujours ce genre de rêves ?

  • Moins. Mais ça m’arrive encore parfois.

Gérald finit d’avaler son café, en le faisant passer avec un croissant qui datait de la veille.

  • Bon, je prends une douche, je m’habille et j’y vais, annonça-t-il.

  • Moi je vais aller me coucher, dit le vieillard. Bon reportage.

  • Merci. Occupe-toi bien d’Agnès.

  • Tu peux compter sur moi. Elle va se trouver tellement bien ici, qu’elle ne voudra plus en partir !

  • Ça, ça m’étonnerait !

Il posa une bise sur le front ridé de son père, retourna dans sa chambre, prit ses affaires de toilette et se dirigea vers la douche. Une demi-heure plus tard, il roulait vers Mérignac.

 

 

 

 

 

 

Gouderien

Certaines sculptures portaient une étiquette blanche, avec la mention : « Vendu – A expédier ». D’autres étaient déjà empaquetées, et prêtes à l’envoi, parfois à l'autre bout du monde. Le lourd rideau métallique qui constituait l’entrée originale du garage du côté de la rue subsistait. Par contre, dans la maison d’à côté, la porte et les fenêtres du rez-de-chaussée qui donnaient sur la rue avaient été condamnées. Philippe se servait de son ancien logis comme d’un débarras, et d’une remise où il rangeait ses outils et encore d’autres stocks de matériaux qu’il utilisait dans ses sculptures. Ils ressortirent, et longèrent le mur. Ils descendirent ainsi près de la rivière. Une digue de plus d’un mètre de haut avait été construite en prévision des crues, fréquentes dans la région à la mauvaise saison, mais à présent cette précaution semblait bien inutile. Même si le temps avait été pluvieux durant les derniers jours, le printemps et le début de l’été avaient été marqués par la sécheresse ; aussi le niveau de l’Isle était assez bas. On voyait même des bancs de sable au milieu du cours d’eau. Plus loin s’étendait une zone de bois et de marécages, presque secs eux-aussi. N’importe qui aurait pu pénétrer dans la propriété en passant par la rivière, en ayant à peine besoin de se mouiller les pieds. Si Philippe Jacquet tenait à sa sécurité, une nouvelle clôture allait devoir être construite, soit au niveau de la digue, soit plus haut. Ils s’assirent un moment sur le sommet couvert d’herbe de la digue. Le lieu était bucolique, et d’un calme absolu. Un appontage avait été construit près de là. Une barque y était amarrée, flottant dans quelques centimètres d’eau. Soudain le téléphone portable d’Agnès sonna, et elle s’éloigna de quelques mètres pour répondre. Quand elle revint un peu plus tard, elle semblait énervée.

  • Quand est-ce que tu me payes un implant ? demanda-t-elle. Toutes mes copines en ont, j’ai l’air ridicule avec ce truc !

Elle montra son portable, un Nokia 12.000, un engin aux multiples fonctionnalités – par exemple il servait aussi de console 3D - qui, vingt ans plus tôt, aurait semblé sortir d’un film de science-fiction.

  • Tu sais bien que ta mère n’est pas d’accord, dit-il en soupirant – ils avaient déjà évoqué ce problème à de multiples reprises. Et moi non plus, d’ailleurs. A ton âge l’opération est douloureuse. Et de plus en plus d’études estiment que les implants sont dangereux. D’ailleurs beaucoup de gens se les font enlever.

  • Tu parles ! C’est de la blague ! Et pourquoi tu gardes le tien, alors ?

  • Dans mon métier, c’est indispensable. Mais si je n’étais pas journaliste, je me le ferais enlever aussi. C’est très pénible.

  • Ce n’est pas ce que pensent mes copines.

  • Dans quelques années elles changeront d’avis.

Elle haussa les épaules et s’éloigna. Au bout d’un moment des « bips » sonores lui indiquèrent qu’elle jouait sur son portable. Il regarda sa montre : on approchait de 13 heures. Il se leva, descendit de la digue et commença à remonter vers la maison.

  • Tu viens ? lança-t-il. Ça va être l’heure du déjeuner.

  • J’arrive !

Elle le suivit, tout en poursuivant son jeu.

 

Irène avait préparé un cassoulet traditionnel au canard, et même Agnès dut admettre que c’était délicieux. Pendant le repas, Gérald dévoila les conclusions de son inspection : il fallait construire une clôture supplémentaire du côté de l’Isle. Philippe acquiesça, il y avait déjà pensé. Après la sieste, le patriarche les invita à venir manger une glace chez Sandra ; mais Irène ne les accompagna pas.

 

Chennevières-sur-Isle avait jadis été un bourg opulent, comptant jusqu’à 4.000 habitants, mais les pertes de la Ire Guerre mondiale, l’exode rural et la désertification des provinces françaises avaient ramené ce chiffre à guère plus d’un millier d’âmes. Bien sûr les étranges événements qui s’étaient produits dans la région au début du XXe siècle (le massacre de Charlagnac le 13 juillet 1905, et les incidents du bal de Chennevières le 14 juillet 1935, durant lesquels 12 personnes trouvèrent la mort) n’avaient pas non plus été étrangers à cette diminution de la population. A partir des années 1980, de nombreux Hollandais ainsi que des sujets britanniques s’étaient installés dans la région. La plupart des Néerlandais étaient rentrés chez eux dans les années 2018-2020, quand se produisit l’éclatement de l’Europe et le net refroidissement des relations avec ce qu’on appelait le « bloc germanique », mais la plupart des Anglais, eux, étaient restés. La propriété de Philippe Jacquet se situait un peu dehors du village, et légèrement en hauteur. Pour gagner le centre du bourg, il fallait prendre la route de Ribérac. Un grand nombre de maisons étaient inhabitées, et certaines tombaient en ruine. L’essentiel de l’activité se concentrait à présent autour de la place principale, la place Philippe Pétain (ex-place du Général de Gaulle, ainsi que l’annonçait le panneau). Quand le Front patriotique était arrivé au pouvoir en avril 2022, un grand nombre des innombrables places et artères portant le nom de l’homme du 18 juin avaient été rebaptisées, et on leur avait donné le plus souvent le nom du vainqueur de Verdun. Depuis, les relations franco-allemandes s’étant refroidies, la figure historique du Général était de nouveau en odeur de sainteté, même si on préférait se souvenir du héros de juin 40 que du président qui avait abandonné l’Algérie. C’est sur cette place que se trouvait « El Flamenco », l’épicerie-buvette-PMU-poste tenue par Sandra Lopez. Celle-ci était une jeune femme brune de taille moyenne, assez jolie, et Gérald s’était déjà dit que son père avait bien de la chance. Quand ils arrivèrent, une demi-douzaine de clients buvaient un verre en regardant les courses à la télévision. Ils saluèrent Sandra, puis s’assirent en terrasse. Son employée, Christine, vint noter les commandes.

  • Vous voulez du gaspacho ? proposa-t-elle. On en a du tout frais.

  • Une autre fois. Moi je vais prendre une glace au chocolat et une bière.

  • Drôle de mélange, Papy ! commenta Agnès.

  • Je te conseillerais bien d’essayer, mais ton père ne serait pas d’accord !

  • Ça c’est sûr ! approuva Gérald. Mais de toute façon elle est plutôt du genre Coca.

Ils prirent tous une glace et une boisson fraîche. Ils restèrent là, confortablement installés à l’ombre, pendant près d’une heure. Le temps s’était remis à la chaleur, rappelant la canicule qui régnait en région parisienne, et ils n’avaient pas très envie de bouger. Sandra vint s’asseoir un moment parmi eux. Histoire de meubler la conversation, Gérald, qui se souvenait des paroles de son père, lui demanda si elle se sentait en sécurité dans sa boutique.

  • Bien sûr, répondit-elle avec son délicieux accent ibérique. Je ne conseille à personne de venir m’embêter. J’ai un Glock sous mon oreiller, et un fusil à pompe chargé sous mon comptoir.

  • Vous avez un permis de port d’arme ?

  • Naturellement. Je fais partie d’un club de tir, et je m’entraîne deux fois par mois à Ribérac.

Entendant cela, Philippe Jacquet adressa à son fils un regard éloquent. Sandra annonça qu’elle prenait l’addition à sa charge. Le vieil homme lui demanda, sur le ton de la plaisanterie, quand elle s’installerait chez lui, mais elle répondit, sur le même ton, que ce n’était pas demain la veille. Ils remercièrent la jeune femme, puis allèrent se promener dans le village. Comme ils reprenaient le chemin de la maison, un cabriolet Citroën roulant à vive allure faillit les heurter, freinant au dernier moment.

  • Qu’est-ce que c’est que ce con ? rugit le patriarche.

  • Ta gueule, péquenot ! cria le conducteur, qui semblait n’avoir aucune intention de s’excuser.

  • Va rouler à pied, connard ! hurla le vieillard.

  • Bye bye les ploucs ! répliqua le chauffard en redémarrant.

La voiture prit de la vitesse et se dirigea vers le centre du village, mais à ce moment un tracteur tirant une remorque pleine de foin déboucha en face, et le véhicule pila juste à temps pour l’éviter.

  • Petit saligaud ! s’exclama Philippe Jacquet. Il va me payer ça !

  • Papa ! cria son fils, qui le connaissait bien.

Le vieil homme se rua sur la Citroën, qu’il atteignit en un instant. Il empoigna à deux mains l’arrière de la voiture, et la souleva. Mais à sa grande surprise, le pare-chocs arrière se détacha, et lui resta dans la main. Il considéra pendant une seconde son étrange trophée avec stupéfaction, puis, s’en servant comme d’une lance, il commença à taper sur la carrosserie du véhicule. Voyant cela le conducteur fit mine de sortir en poussant des cris. Mal lui en prit. Changeant de cible, le vieillard se rua sur lui, son arme improvisée à la main, tout en injuriant copieusement sa victime.

  • Paltoquet ! Malotru ! Déchet nucléaire ! Parisien ! Tu vas voir ce que je vais te mettre, moi !

Terrifié, l’homme se rassit et referma sa portière et, profitant de ce que la route était à présent dégagée, il démarra et accéléra. En quelques secondes, le cabriolet fut loin.

  • Fumier, va ! Et lâche en plus ! assena Philippe Jacquet en guise de conclusion.

  • C’est comme ça que tu récupères des matériaux pour tes sculptures, Papy ? demanda Agnès en désignant le pare-chocs, que son grand-père tenait toujours à la main.

  • Jusqu’à présent non, répondit le vieillard en examinant son butin d’un œil critique. Mais après tout, c’est une technique qui en vaut une autre !

 

Le soir, comme ils regardaient les actualités régionales à la télévision, il y eut un reportage sur la fameuse pianiste Sophia Wenger. Le commentateur expliqua qu’elle donnerait un concert à Toulouse le 28 juillet. On la montrait, jouant le début des célèbres « Variations Goldberg » de Bach. Gérald avait déjà vu des reportages sur elle, mais il fut une fois de plus frappé par sa beauté, et son immense talent.

  • C’est le genre de femme qu’il te faudrait, Papa, dit Agnès.

Étonné, il regarda sa fille avec curiosité. Plus d’une fois par la suite, il devait se demander pourquoi elle avait prononcé cette phrase.

  • Ça te dirait d’aller la voir ? demanda-t-il.

  • Bof, tu sais, le piano et moi… Enfin si ça te fait plaisir…

  • Je regarderai sur le Net, pour voir s’il reste des places.

Brusquement, une idée lui vint : après tout, il était journaliste. Et s’il profitait de son passage dans la région pour interviewer la célèbre artiste ? Ce serait une façon habile de joindre l’utile à l’agréable…

 

Le soir même, il réserva deux places pour le concert du 28 juillet. Après le dîner, il fit une partie d’échecs avec sa fille, et gagna. Elle jouait bien, mais il avait beaucoup plus d’expérience et de connaissances qu’elle. Elle alla se coucher, et il fit une autre partie, cette fois contre son père. Il faillit perdre : le vieux renard avait de la ressource. Mais il finit par le battre, ce qui mit le vieillard de mauvaise humeur. Il se coucha vers onze heures, ce qui était très tôt en comparaison de ses habitudes parisiennes.

 

Au cours des deux jours suivants, Gérald joua les pères de famille, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Profitant du beau temps qui régnait sur le Sud-ouest, il fit découvrir la région à sa fille en voiture. Ils firent de grandes ballades en vélo, des parties d’échecs et de longs tournois de badminton. Le père Jacquet, occupé dans son atelier, ne faisait son apparition qu’aux repas et dans la soirée. Et puis l’après-midi du troisième jour, le 23 juillet, se produisirent trois événements qui bouleversèrent le rythme paisible de ces vacances. Après la sieste, ils se dirigeaient vers le centre de Chennevières pour prendre une glace chez Sandra. Ils roulaient à vélo sur la route, le long des bois. Malgré les inquiétudes exprimées par Philippe, les environs semblaient tout à fait tranquilles. Soudain une BMW immatriculée au Royaume-Uni, avec le volant à droite, les dépassa, puis freina, recula et enfin s’arrêta à leur hauteur. Le conducteur – un homme roux pourvu d’une épaisse moustache - passa la tête par la vitre ouverte et, s’adressant au journaliste, dit avec un fort accent anglais :

  • Excuse-me sir, connaissez-vous le chemin de Trianon ?

  • Le chemin de Trianon ? répéta Gérald interloqué. Mais nous ne sommes pas à…

Soudain une idée lui traversa l’esprit, et ce fut un choc tellement violent qu’il dut s’arrêter et mettre pied à terre.

  • Oui, dit-il à voix basse, je connais le chemin de Trianon.

  • C’est parfait. Thank you sir !

La voiture redémarra, et ne fut bientôt plus qu’un point à l’horizon. Gérald posa sa bicyclette dans l’herbe du bas-côté, et vint s’asseoir à côté. Inquiète, sa fille le rejoignit aussitôt.

  • Ça va, papa ?

  • Oui oui, ça va.

  • On ne dirait pas ! C’est quoi, cette histoire de Trianon ? Je croyais que c’était à Versailles, ce truc ?

  • C’est à Versailles.

Il hésita un instant à lui dire la vérité. Mentir à sa fille lui coûtait. Mais il aurait fallu lui dévoiler tout un pan de sa vie qu’il croyait sincèrement, jusqu’à ces derniers instants, avoir laissé derrière lui. Quand il avait quitté la DGSE, on lui avait dit : « Si dans l’avenir on a besoin de vous, on commencera par vous faire parvenir un message d’alerte, vous avertissant de vous tenir prêt car on risque de faire appel à vous dans les quinze jours. » Et ce message, c’était ça : « Connaissez-vous le chemin de Trianon ? » Aucune chance qu’il l’oublie, d’ailleurs durant sa formation d’agent on lui avait enseigné des techniques visant à améliorer la mémoire. En un instant, il prit sa décision. Il se releva et se remit en marche vers Chennevières, poussant son vélo. Agnès le suivit.

  • Ce que je vais te dire, tu ne dois le répéter à personne, commença-t-il. Même pas à ta mère ou à ton grand-père.

  • Houlà !

  • Promets-le-moi.

  • C’est promis.

  • OK. Tu sais que quand j’étais jeune, il y a une vingtaine d’années de cela, j’ai été militaire.

  • Oui. Et alors ? L’armée a de nouveau besoin de toi ?

  • Pas l’armée.

  • Qui, alors ?

  • Des gens du gouvernement. Je ne peux pas t’en dire beaucoup plus. Cette histoire de Trianon, c’était un code. Ça veut dire que je dois me tenir prêt. On va peut-être faire appel à moi.

  • Pour quoi ?

  • Je ne sais pas. Une mission.

  • Comme James Bond ?

  • Mais non pas comme James Bond ! En général c’est beaucoup plus banal que ça.

  • Wouah ! Mon papa était un espion, et je le savais pas ! C’est trop fort.

  • Oui, ben garde ça pour toi. D’ailleurs si ça se trouve on ne me demandera rien du tout.

Dès cet instant, il eut l’impression qu’elle le regardait d’un autre œil, comme une sorte de Superman, ou tout du moins de « Super-papa ».

Gouderien

(Où l'on comprend que mon héros est le petit frère légèrement demeuré de James Bond.)

 

Dimanche 20 juillet 2036.

La lumière qui filtrait à travers les volets réveilla Gérald. Il fut surpris par la fraîcheur ambiante, avant de se rappeler qu’il ne se trouvait pas dans son étuve parisienne, mais à la campagne, chez son père. Il enfila un pull léger par-dessus son pyjama, et gagna la cuisine. Philippe Jacquet s’y trouvait déjà, devant un bol de café fumant, une cigarette allumée dans le cendrier posé sur la table. Ils échangèrent une bise.

  • Il doit rester du café, dit le vieillard. Sers-toi.

  • Merci.

Il remplit son bol de café noir, ajouta un peu de lait et un demi-sucre, puis découpa des tranches dans le gros pain de campagne qui trônait au milieu de la table, et les tartina de confiture de fraise.

  • Bien dormi ? interrogea le patriarche.

  • Très bien.

  • Je peux te demander quelque chose ?

  • Bien sûr !

  • Toi qui es un ancien militaire, tu pourrais faire le tour de la propriété, et en vérifier la sécurité ? Voir si quelqu’un qui voudrait s’en donner la peine pourrait rentrer ici, d’une façon ou d’une autre.

Gérald regarda son père avec étonnement. Oui, il avait passé trois ans dans l’armée – très exactement, dans les commandos parachutistes de l’Armée de l’air. Engagé à dix-huit ans, il avait subi six mois d’entraînement, puis avait participé à quelques missions assez chaudes, dont deux en Afghanistan, alors que la guerre qui avait ravagé ce malheureux pays était théoriquement terminée depuis longtemps, et toutes les troupes françaises rapatriées en métropole. Il en avait ramené une blessure à l’épaule qui le faisait encore souffrir parfois, et aussi des souvenirs culpabilisants, infiniment plus pénibles à supporter que n’importe quelle douleur physique. Ce que son père ne savait pas, ce que personne ne savait en fait – pas même son ancienne épouse Isabelle -, c’est qu’au moment de sa démobilisation, on lui avait proposé de s’engager dans les Services secrets. Et il avait accepté. Il se souvenait encore de la scène. Comme il est de tradition au moment de quitter l’armée, il avait été reçu par un officier, qui lui avait posé des questions de routine. Son dossier était excellent, il terminait son engagement avec le grade de caporal, et l’Armée de l’air aurait bien aimé le garder – mais il avait d’autres projets en tête.

  • Avez-vous déjà une idée de ce que vous allez faire maintenant ? demanda le lieutenant d’un ton distrait.

C’était un blondinet d’une trentaine d’années, avec de fines lunettes et une toute petite moustache. Un militaire de bureau, comme il en existe beaucoup dans l’armée.

  • Oui, je veux devenir journaliste.

  • Journaliste ?

Le lieutenant leva un sourcil d’un air intrigué. Ce choix semblait l’étonner.

  • Pourtant, si j’en crois votre dossier, vous n’avez pas un profil d’intellectuel.

  • Dites tout de suite que j’ai plutôt l’air d’une grosse brute !

L’officier émit un rire poli :

  • Je n’irai pas jusque-là. Puis-je savoir ce qui vous amené à choisir ce métier ?

  • Je me suis rendu compte que j’avais envie de raconter des histoires.

Il n’ajouta pas, mais c’était évident : c’est peut-être la frustration de ne jamais pouvoir dire à personne ce que j’ai fait sous cet uniforme. Soudain le lieutenant sembla avoir une idée. Il regarda Gérald, avec dans les yeux un intérêt nouveau, et appuya sur un bouton qui se trouvait devant lui sur le bureau. Un autre officier pénétra dans la pièce. C’était un homme d’une quarantaine d’années, un capitaine à en juger par son uniforme – mais pas un capitaine de l’Armée de l’air -, les cheveux coupés en brosses. Le lieutenant et lui échangèrent quelques mots à voix basse, puis dévisagèrent longuement Gérald.

  • Pouvez-vous attendre quelques minutes dans la pièce à côté ? demanda le blondinet. Ça ne sera pas long.

  • Oui mon lieutenant.

Gérald sortit, et retrouva dans la salle d’attente où il avait déjà passé un quart d’heure précédemment. Il feuilleta machinalement un magazine, en se demandant ce qu’on lui voulait. Depuis trois ans qu’il était dans l’armée, cela faisait longtemps qu’il avait cessé de s’interroger sur le bien-fondé ou la logique des ordres qu’il recevait. Mais cette phase de sa vie serait bientôt terminée, et il avait hâte de reprendre le contrôle de son existence. Brusquement une porte s’ouvrit, et ce n’était pas celle du bureau qu’il venait de quitter. Le capitaine aux cheveux en brosse l’invita à entrer. Encore une pièce quelconque, peinte en gris, avec un bureau et deux chaises.

  • Asseyez-vous, dit-il en lui tendant un siège.

Gérald obtempéra. L’officier lui tendit la main ; il la serra, et ressentit une impression de force et d’autorité.

  • Je suis le capitaine Clavier, annonça l’homme, et j’appartiens à la DGSE.

  • Enchanté.

  • Je n’irai pas par quatre chemins. On m’a parlé de vous. J’ai parcouru votre dossier, et il m’intéresse. Je ne sais pas au juste pourquoi… Peut-être parce que vous n’avez pas du tout le profil des gens que nous recrutons habituellement. On m’a dit que vous vouliez devenir journaliste ?

  • Exact.

  • Si vous vous engagiez chez nous, vous n’auriez pas à changer vos projets. J’ai à peine besoin de préciser qu’être journaliste peut constituer une excellente couverture pour un agent de nos services.

  • Et qu’aurais-je à y gagner ?

  • D’abord la satisfaction de continuer à servir votre pays, quoique d’une façon très différente de celle que vous avez pu connaître dans les commandos.

  • Et sur le plan financier ?

  • Vous n’aurez pas à vous plaindre. Bon, je ne veux pas vous mentir, l’activité quotidienne d’un gars de chez nous n’a rien à voir avec ce qu’on peut voir au cinéma, ou lire dans les romans. Nous ne sommes ni chez James Bond, ni chez John Le Carré. Vous êtes déjà inscrit dans une école de journalisme ?

  • Oui.

  • Parfait. Si vous acceptez ma proposition, naturellement nous paierons vos études. Elles seront complétées par une formation interne au métier d’agent secret. Quand vous sortirez de l’école, on vous fera entrer dans un grand journal. A partir de là, vous nous enverrez des rapports réguliers sur les informations dont vous serez amené à avoir connaissance dans le cadre de votre métier. Et puis de temps en temps, on profitera de vos déplacements professionnels pour vous faire accomplir des missions ponctuelles.

  • Quel genre ?

  • Remise ou collecte de documents, principalement.

  • Je croyais que de nos jours tout se faisait par Internet ?

  • Eh bien non, vous voyez, on utilise encore les bonnes vieilles méthodes ! On pourra vous demander aussi d’effectuer des enquêtes, sur des gens ou des lieux. Mais ce sera très exceptionnel.

Ils parlèrent encore pendant un quart d’heure. Pour le principe, Gérald demanda 24 heures pour réfléchir, mais en fait sa décision était déjà prise. Le lendemain, il accepta. Par la suite, il s’était souvent demandé pourquoi. Peut-être pour avoir la sensation de continuer à faire partie de la grande famille militaire. Il avait passé au total un peu plus de cinq ans à la DGSE. Après deux ans de cours dans une école de journalisme et une formation aux techniques du renseignement, il entra au « Figaro » comme journaliste stagiaire. Tous les mois, il rédigeait un rapport pour ses supérieurs. Il avait fixé, comme condition sine qua non à son engagement, de ne pas jamais avoir à faire de rapport sur ses collègues journalistes, à la fois pour une question de principe, et par souci de discrétion. Ses textes ne contenaient généralement que des banalités, que l’on aurait aussi bien pu trouver sur Internet au prix de quelque recherche, et au fil du temps il se mit à douter de plus en plus de l’utilité de son travail. Quatre fois seulement, on lui fit accomplir des missions de terrain : deux fois dans des pays de l’Est, une fois au Proche Orient et une fois en Amérique latine. A chaque fois, il s’agissait de remettre ou collecter des documents. Ces missions étaient tellement routinières et insignifiantes, qu’elles auraient pu être accomplies par un enfant. Il en vint finalement à s’interroger : s’agissait-il d’une sorte de mise à l’épreuve ? Un jour, on lui demanda quelque chose de plus excitant, et de plus en rapport avec les capacités dont il avait fait preuve chez les commandos : aller exécuter un individu gênant, en Amérique du Nord. Mais la mission fut annulée au dernier moment, sans qu’on lui en donne vraiment la raison. Il entendit un vague bruit, comme quoi la cible était morte de mort naturelle - un arrêt cardiaque, ce qui lui parut gaguesque - mais il ne sut jamais si c’était la vérité. Et puis, quelques mois plus tard, on le convoqua au siège de la DGSE, et on lui annonça que son poste était supprimé, en raison de restrictions budgétaires. La France venait de sortir de la zone euro, l’heure était aux vaches maigres… On le prévint cependant qu’il n’était pas tout à fait exclu que l’on fasse à nouveau appel à lui dans l’avenir. A cet effet on lui demanda de mémoriser plusieurs mots de passe et codes secrets. Mais sans doute l’avait-on complètement oublié, car près de quinze ans s’étaient écoulés depuis, et il n’avait jamais plus entendu parler de la DGSE. Il avait toujours pensé que quand l’on entrait dans le « Grand jeu » c’était pour la vie, mais apparemment ce n’était pas le cas - heureusement. Ce travail d’espion s’était donc révélé très décevant ; d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles il n’en avait jamais parlé à personne est qu’il n’était pas très fier de cette période de sa vie – l’autre étant, bien entendu, qu’on lui avait ordonné de se taire. L’unique avantage – et il n’était pas mince - qu’il en avait tiré est qu’il lui avait permis d’entrer par la grande porte dans le métier de journaliste, métier qui lui avait donné de plus en plus de satisfactions au fil du temps.

 

  • Tu deviens paranoïaque, maintenant ? demanda Gérald.

  • Pourquoi dis-tu ça ? répliqua son père, choqué de cette remarque.

  • Je ne t’ai jamais vu attacher tant d’importance à ta sécurité.

Philippe Jacquet haussa les épaules :

  • Je suppose que je vieillis, comme tout le monde. Et puis il y a eu cette affaire de Ségonzac : quatre personnes assassinées dans leur maison. Ça s’est passé à une vingtaine de kilomètres d’ici. On a dû en parler, dans ton journal.

Le journaliste réfléchit un instant. Effectivement, « le Figaro » en avait parlé. Mais il ne s’occupait pas des faits divers, et il n’avait pas réalisé que c’était si près d’ici.

  • Sans compter, ajouta-t-il que la cote de mes œuvres ne cesse de grimper. On pourrait venir me voler. Après tout, il y a bien eu des cambriolages dans les églises du coin.

  • Ce n’est pas comparable !

  • Effectivement. Mes œuvres valent bien plus cher que les quelques babioles médiévales que l’on peut trouver dans ce genre d’églises.

Gérald le considéra avec stupéfaction. Eh bien, on ne pouvait pas dire que la modestie l’étouffait ! Aurait-il le courage de lui avouer un jour que la reconnaissance de ce qu’il appelait pompeusement ses « œuvres » avait débuté comme un quasi-poisson d’avril ? Sûrement pas, sauf à provoquer chez le vieillard un infarctus fatal, chose qu’il tenait à éviter car il l’aimait, ce vieux grognon !

  • Et puis il y a autre chose, reprit le patriarche à voix plus basse. J’aimerais bien que Sandra s’installe ici. J’ai toujours peur qu’il lui arrive quelque chose, là-bas. Ici, ça serait plus sûr. Irène est d’accord. Seulement voilà, Sandra est espagnole, et tu sais comment sont les Espagnoles : jalouses comme des tigresses ! Hors de question pour elle d’habiter sous le même toit que sa rivale.

Comme Gérald souriait, le vieil homme s’énerva :

  • Je ne vois pas ce qui te fait rire !

  • C’est simplement, avoua son fils, que depuis que tu as les cheveux blancs, tu me fais penser à l’écrivain François Cavanna.

  • Le fondateur de « Hara-kiri » et de « Charlie hebdo » ?

  • Tout à fait. Il avait écrit un bouquin autobiographique, qui s’appelait « Les yeux plus grands que le ventre ». Voilà une phrase qui te conviendrait parfaitement.

Le vieillard haussa ses larges épaules :

  • Que veux-tu, je suis comme ça. J’adorais ta mère, mais si je n’avais pas refait ma vie après sa mort, je crois que je serais devenu fou.

  • Oh, mais je ne te reproche rien !

  • J’espère bien !

Irène, qui était déjà levée et avait été faire des courses, survint à ce moment, un sac de croissants à la main. Elle les embrassa, et la conversation roula sur d’autres sujets.

 

Vers la fin de la matinée, Gérald parcourut la propriété avec sa fille, afin d’en vérifier la sécurité. Le parc avait la forme d’un pentagone irrégulier. L’entrée et la maison du garde se trouvaient au sud. Un long mur, haut en moyenne de deux mètres et surmonté par une clôture électrifiée, ceinturait la propriété sur quatre côtés, le dernier descendant en pente douce vers la rivière l’Isle, cours d’eau qui prend sa source dans le Massif central et rejoint la Dordogne à Libourne. L’ancien garage qui servait d’atelier à son père, et la maison attenante, se trouvaient sur le côté est. Gérald et sa fille pénétrèrent dans l’atelier silencieux. Il régnait dans cette vaste salle une odeur d’huile, de métal et de produits chimiques. Le journaliste appuya sur un interrupteur, et une série de néons s’illuminèrent au plafond. Quand il pénétrait dans l’antre de son père, Gérald songeait toujours à la cachette du robot « Wall-E » dans le film éponyme, étant donné l’incroyable bric-à-brac d’objets divers, méticuleusement rangé dans des boîtes en plastique ou des caisses métalliques étiquetées et empilées les unes sur les autres, qui occupait une grande partie de l’espace disponible. Environ la moitié de la place restante était remplie des sculptures de Philippe Jacquet. Beaucoup d’entre elles étaient petites, voire minuscules, mais il y en avait aussi d’énormes, comme celle sur laquelle il travaillait en ce moment : une sorte de gigantesque coléoptère noir, de la taille d’une petite voiture.

  • Il est fou, Papy ! commenta Agnès.

  • Peut-être, mais c’est une folie qui rapporte, répliqua son père.

Gouderien

(Oups! J'ai bien peur que ce qui suit ne soit pas très politiquement correct. D'un autre côté, quand un parti d'extrême droite est au pouvoir depuis 14 ans, faut bien s'attendre à ce qu'il ait fait des trucs d'extrême droite - de temps en temps.)

 

Pourquoi un gardien ? Dans cette région et à cette époque, ce n’était pas une précaution superflue. Quand Martine Le Bihan, à la tête de la coalition brun-vert, avait été élue présidente de la République en mai 2022 (à sa troisième tentative), cela faisait plus de quarante ans que le Front patriotique avait déclaré la guerre à l’immigration, surtout celle provenant d’Afrique et du Moyen-Orient. Au cours de la campagne électorale, la fille du créateur du Front patriotique (mort quelques années plus tôt d’une crise cardiaque à l’âge de quatre-vingt-sept ans) avait déclaré : « Contrairement à ce que pensent les belles âmes, l’immigration n’est pas un problème économique, ni démographique, et surtout pas humanitaire ; c’est avant tout un problème politique et, éventuellement, militaire. » Elle ne croyait pas si bien dire… Les accords avec les Verts étaient clairs : le Front patriotique s’engageait à démanteler le parc nucléaire français, mais en contrepartie les écologistes soutiendraient le plan anti-immigration de Martine Le Bihan. Cela ne s’était pas fait dans la joie et la bonne humeur, et comme on peut s’en douter certains leaders historiques des Verts avaient démissionné du gouvernement ou claqué la porte du mouvement, plutôt que de cautionner ce qu’ils appelaient une infamie. Il faut bien voir que, dans un autre contexte international, l’application d’un tel plan aurait certainement été impossible. Mais voilà, l’Europe n’existait plus, les USA étaient en pleine décrépitude, l’Allemagne et la Russie très occupées à remodeler l’Est européen à leur façon, la Chine au bord de la guerre civile. L’ONU, quasi moribonde, avait bien protesté, mais tout le monde s’en foutait.

La vieille équipe qui, autour de Jean-Paul Le Bihan, avait formé l’armature du Front patriotique lors de sa naissance, au début des années quatre-vingt, avait depuis longtemps disparu, laissant la place à des gens plus jeunes et, en général, plus modérés. Mais une partie de son influence demeurait. Aussi, une fois la prise du pouvoir accomplie, l’une des premières décisions de la nouvelle présidente - juste après le rétablissement de la préférence nationale - fut la révision des naturalisations. Les membres les plus extrémistes de son équipe voulaient que l’on remonte à août 1944 (fin du régime de Vichy), mais Martine Le Bihan considérait cela comme irréaliste, aussi on choisit finalement la date du 29 avril 1976, qui correspondait à la signature du décret sur le regroupement familial. Ce décret était à l’initiative de Jacques Chirac, que l’on surnommait familièrement au FP l’Antifrance n°2 (l’Antifrance n°1 étant naturellement François Mitterrand). Le Front patriotique avait toujours soutenu que la plupart des problèmes liés à l’immigration en France avaient commencé à cette époque (même si l’immigration maghrébine et africaine elle-même avait débuté plus tôt, pendant la présidence du général de Gaulle, période qui coïncidait avec la fin de l’Empire colonial français, et durant laquelle les patrons français avaient pris la mauvaise habitude d’aller chercher des ouvriers par avions entiers en Afrique du Nord.)

Dans le même temps commencèrent des négociations avec les pays africains. En effet Martine Le Bihan voulait que le « donnant-donnant » devienne la base des relations avec les nations africaines qui constituaient les principaux foyers d’immigration. Un Français devait pouvoir bénéficier à tous points de vue (y compris au niveau religieux) dans ces pays, des mêmes droits et des mêmes garanties qui seraient accordés aux étrangers en France. La nouvelle présidente ne cacha pas que, de l’issue de ces négociations, dépendrait largement le sort qui serait réservé aux immigrés qui se trouvaient déjà sur le territoire français, ou qui seraient amenés à s’y trouver. Comme on pouvait s’y attendre, un accord fut signé assez facilement avec le Maroc, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Gabon, tous pays qui entretenaient de bonnes relations avec la France. Les choses traînèrent un peu plus longtemps avec la Tunisie et le Mali, qui étaient gouvernés par des islamistes dits « modérés », mais finalement on parvint à s’entendre. D’autres pays, comme la Libye, la Mauritanie ou le Niger, ne voulurent rien savoir. Le cas des ressortissants des pays conciliants fut traité avec bienveillance, et finalement assez peu furent expulsés, essentiellement des délinquants, des polygames et/ou des islamistes. Par contre on fut plus ferme avec les gens originaires des pays qui refusèrent de signer l’accord.

Cependant le gros morceau était l’Algérie, à la fois parce que le nombre des Algériens en France et des Français d’origine algérienne était très important, et aussi parce que les relations avec ce pays, depuis son indépendance, avaient toujours été très compliquées. Dès le début les autorités algériennes firent preuve de mauvaise volonté, mettant comme condition préalable à toute négociation ce qu’elles réclamaient depuis longtemps, à savoir des excuses de la France pour la colonisation et la répression durant la guerre d’Algérie. Au cours d’un grand discours prononcé à Marseille, Martine Le Bihan régla leur sort à ces prétentions :

« Si le gouvernement de la France à des excuses à faire, déclara-t-elle, c’est bien au peuple français, pour avoir jamais mis les pieds dans ce pays qu’un écrivain a décrit comme « L’appartement témoin de l’Enfer sur terre ».

Inutile de dire qu’à Alger on n’apprécia pas vraiment ces paroles. A titre de représailles, on rejeta le principe même des négociations. La présidente française ordonna alors de traiter le dossier des Algériens avec la plus grande sévérité, en faisant une exception toutefois pour ceux originaires de Kabylie. La naturalisation de plus de 400.000 français d’origine algérienne fut annulée. Au total, c’est près d’un million de personnes qui devaient être renvoyées dans leur pays d’origine. Naturellement les familles des anciens harkis n’étaient pas visées. De même, afin de minimiser autant que possible l’impact économique de telles mesures, on sélectionna les gens expulsables essentiellement parmi les chômeurs, délinquants, prosélytes religieux etc. Cela restait néanmoins une opération très compliquée à réaliser, d’autant qu’il était hors de question de créer des camps de transit, comme cela avait été fait sous le régime de Vichy. Naturellement, l’Algérie ne fit rien pour faciliter la tâche de la France. On n’imaginait cependant pas comment les choses allaient évoluer…

 

Une trentaine de milliers de ressortissants algériens avaient déjà regagné leur pays, par bateau ou par avion, quand le 25 mars 2023, un Boeing 777 d’Air France transportant 450 personnes d’origine algérienne disparut des radars, alors qu’il approchait d’Alger. Il n’y eut aucun survivant. Bientôt la vérité se fit jour : l’appareil avait été abattu par la chasse algérienne. Quelques jours plus tard, un ferry fut mitraillé par des vedettes rapides de la marine algérienne ; il dut faire demi-tour. La marine française escorta alors les bâtiments suivants, et plusieurs accrochages l’opposèrent à des unités algériennes. Un destroyer et deux vedettes rapides algériennes furent envoyés par le fond. Certes, on pouvait accompagner ferries et paquebots jusqu’aux ports, mais on ne pouvait pas forcer les gens à débarquer, alors que les attendaient sur les quais des soldats armés jusqu’aux dents et ayant reçu l’ordre de s’opposer par la force à ce qu’Alger appelait « l’invasion française ». A Paris, on fut éberlué par la réaction algérienne. Jamais on n’aurait supposé que les Algériens fassent tirer sur leurs propres compatriotes. Il semble pourtant qu’il existe une règle non écrite dans le Coran, comme quoi tout État musulman a le droit de massacrer ses citoyens comme bon lui semble et sans que cela regarde qui que ce soit, et surtout pas les infidèles. L’Algérie était déjà dans une situation économique désastreuse. Ce pays, qui aurait dû être très riche eu égard à ses ressources naturelles, avait été ruiné de longue date par l’incompétence et la corruption de ses dirigeants. Ces derniers ne se sentaient pas capables d’intégrer un million de personnes de plus, et donc ils avaient préféré faire massacrer des civils innocents. Les relations diplomatiques entre les deux pays furent rompues, et on passa à deux doigts de la guerre. Martine Le Bihan ordonna d’arrêter immédiatement toute opération de transfert vers l’Algérie. Ce fut le plus grand échec de son quinquennat. Dans un grand discours, elle reconnut qu’elle avait sous-estimé la folie sanguinaire des dirigeants d’Alger, et souhaita que tous les Algériens de France sachent dorénavant quelle était leur véritable patrie. Cependant, plus de 120.000 personnes, qui avaient déjà vendu appartement ou maison ou résilié leur bail, et qui n’avaient plus nulle part où aller, préférèrent émigrer vers d’autres pays d’Europe. Au total, on estime qu’environ 500.000 immigrés furent renvoyés vers leur pays d’origine, sans compter ceux qui, impliqués dans des trafics louches, préférèrent prendre le large, après la véritable « guerre aux drogues dures » décrétée par Martine Le Bihan fin juin 2022. Mais d’autres refusèrent de partir, entrèrent dans la clandestinité ou « prirent le maquis », comme durant l’occupation allemande. Voilà pourquoi certaines campagnes de la France profonde n’étaient pas très sûres… Notons en passant qu’au cours des années suivantes, on constata une forte baisse de l’immigration africaine et maghrébine vers la France, d’autant que les critères d’entrée dans le pays étaient désormais plus sévères. Sans compter que, comme le disait Martine Le Bihan, « la France n’avait pas à financer sa propre invasion », et donc certaines mesures dissuasives furent adoptées : par exemple, si le taux des allocations familiales allait croissant, suivant le nombre d’enfants, pour les familles européennes, il décroissait en fonction de ce même critère, pour les familles africaines ou arabes. En d’autres temps SOS Racisme ou la LICRA auraient crié au fascisme, mais ces associations avaient été dissoutes depuis longtemps.

 

Ils sortirent de la voiture.

  • Ça va Papa ? dit Gérald en embrassant son père.

  • Ça va comme à soixante-quatorze ans, répondit le vieillard, avec de l’arthrose et la vue qui baisse ! Et toi ?

  • Ça va.

  • Alors c’est le principal.

Le journaliste serra la main d’Irène et du garde. Agnès embrassa son grand-père et salua les autres. Éric vivait dans une petite villa qui jouxtait la grille. Une allée bordée d’arbres conduisait à l’habitation principale, une grande maison à un étage partiellement recouverte de lierre, et qui comportait une dizaine de pièces. La moitié des tuiles du toit avaient été remplacées par des panneaux solaires. Ils sortirent leurs valises du coffre, et Agnès ouvrit la sienne tout de suite pour y prendre un pull, car il ne faisait pas chaud : en descendant vers le sud, ils avaient perdu une bonne dizaine de degrés. Tandis qu’ils se dirigeaient vers la demeure, la jeune fille demanda :

  • Tu as vraiment besoin d’un gardien ?

  • Oui, dit Philippe. Et je vais même certainement en embaucher un autre.

Il s’adressa à son fils :

  • Avec les conneries de ta chère Martine, la région n’est plus sûre.

  • Ce n’était pas « ma chère Martine », protesta Gérald. Et puis un peu de respect pour elle, s’il te plaît : je te rappelle qu’elle a été assassinée par un fanatique.

Il était habitué depuis longtemps à entendre son père émettre, suivant les années et les gouvernements, des opinions de droite ou de gauche. Mais en général, Philippe Jacquet était comme le « Canard enchaîné » : toujours opposé au pouvoir en place.

  • Tu travailles bien au « Figaro », non ? répliqua le vieillard. Ce journal qui a toujours été à la botte du Front patriotique ! D’ailleurs, tu fais partie de ce mouvement !

  • Pitié, s’insurgea Agnès, ne commencez pas à vous engueuler pour la politique !

  • Enfin pour répondre à ta question, ma petite fille, oui j’ai besoin d’un gardien. Et j’ai même fait poser une clôture électrique tout autour de la propriété. On dit qu’une bande de clandestins s’est installée dans les ruines de Charlagnac, qui se trouvent pas loin d’ici. Soit dit en passant ça m’étonne un peu, car ces gens-là sont superstitieux, et Charlagnac a très mauvaise réputation dans la région. Il faut croire qu’ils n’avaient vraiment nulle part où aller. Il y en a aussi un autre groupe dans la forêt de La Faye, un peu plus au nord. On se demande ce que fait la police !

  • Son travail, dit Gérald, son travail !

  • Ouais, ben je demande à voir. Emmerder les honnêtes gens, ça ils savent faire ! Mais pour ce qui est de nous protéger, c’est une autre histoire. Alors je préfère prendre mes précautions.

  • La milice du Parti ne fait pas des rondes ?

  • Si, bien sûr ! Ils sont pleins de bonne volonté. Mais pour l’instant, à part descendre des bières, je n’ai pas encore bien vu à quoi ils étaient bons.

Ils entrèrent dans la maison. Elle datait du début du XIXe siècle, et les murs avaient un mètre d’épaisseur : l’idéal en période de canicule. Il y régnait une bonne odeur, une odeur de campagne, et cela rappelait à Gérald les vacances de son enfance. Ils posèrent leurs bagages et gagnèrent l’immense cuisine, où Irène leur prépara une soupe épaisse et fumante. Assis à califourchon sur une chaise, une cigarette aux lèvres, Philippe les regardait manger.

  • Tu fumes, maintenant ? s’étonna son fils.

  • Et oui, je m’y suis mis sur le tard. C’est juste pour emmerder tous les bobos de Parisiens qui viennent visiter mon atelier. Et puis ça fait « artiste bohème ».

  • C’est pas bien de fumer, Papy, dit Agnès d’un ton sentencieux. C’est mauvais pour la santé.

  • Vous plaignez pas, répliqua le vieillard, j’aurais pu me mettre au cigare. J’y ai songé, d’ailleurs.

  • Merci bien ! s’exclama Gérald.

Soudain les lumières du plafond vacillèrent puis s’éteignirent. Mais elles se rallumèrent presque aussitôt.

  • Encore une coupure de courant, constata Philippe. Heureusement qu’on a le générateur !

 

Ils dégustèrent du fromage, et une tarte aux pommes faite maison en guise de dessert, puis dirent bonsoir au vieillard. Irène leur montra leurs chambres. Elles embaumaient la lavande.

  • Ça va ? demanda Gérald à sa fille. Tu vas te plaire, ici ?

  • Bien sûr ! Je suis déjà venue, quand même ! Et puis au moins il fait moins chaud qu’à Paris. Dis donc Papa…

  • Oui ?

  • C’est vrai, ce qu’a dit Papy à propos des immigrés qui se cachent dans la région ?

  • Je suppose, oui. Tu sais, on dit même que certains se sont réfugiés dans la zone interdite qui entoure la centrale du Blayais.

  • Vrai de vrai ? demanda-t-elle, des étincelles dans les yeux.

  • On le raconte, en tous cas.

  • Tu crois qu’ils vont devenir des mutants ?

Il rit.

  • Toi, tu lis trop de mangas ! dit-il en lui passant la main dans les cheveux.

Il l’embrassa et lui souhaita bonne nuit, et gagna sa chambre. Il se sentait plus énervé que fatigué par cette journée de route, et il eut du mal à trouver le sommeil. D’ailleurs le silence profond de la campagne, à peine rompu parfois par le hurlement d’une chouette, le troublait : à Paris, quelle que soit la qualité de l’isolation ou du vitrage, il subsiste toujours un fond sonore permanent, un murmure de la ville qui ne s’arrête jamais, même la nuit. Finalement il trouva le sommeil vers 1 heure du matin, et dormit comme un loir jusqu’au lever du jour.

 

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Gouderien

 

                                                                                                     CHAPITRE II : VACANCES INTERROMPUES.

 

 

Samedi 19 juillet 2036.

Vers 9 heures du matin, Gérald se présenta devant la maison de son ancienne femme, au Vésinet. Son nouveau mari – un dentiste – et elle vivaient dans une belle villa entourée d’un grand jardin. Comme elle était directrice commerciale d’une célèbre maison de prêt-à-porter, autant dire qu’ils étaient à l’abri du besoin. A peine le 4x4 Toyota se fut-il arrêté devant la grille, qu’Agnès sortit en criant :

  • Papa !

A chaque fois qu’il la voyait, il manquait ne pas la reconnaître, tellement elle grandissait vite.

C’était une grande bringue brune de 14 ans, qui mesurait déjà 1m70 – et sa croissance était loin d’être achevée. Il sortit du véhicule et l’embrassa.

  • Si tu savais ce que je suis contente ! dit la jeune fille. Au moins je vais échapper à la canicule parisienne.

En raison des changements climatiques, les étés à canicule – style 2003 – se produisaient à présent une année sur deux, et malheureusement on était dans une année « chaude ».

  • Vous n’avez donc pas de climatisation ?

  • Si, mais on ne peut pas passer tout son temps à l’intérieur !

Il rentra dans la maison, pour aller saluer Isabelle et son mari, Kévin. Il n’avait jamais réussi à sympathiser avec celui-ci, peut-être en raison de son prénom, ou bien de son métier : il avait toujours l’impression qu’il allait lui glisser un doigt dans la bouche, afin de vérifier l’état de sa dentition. Quant à Kévin, il semblait le prendre pour une sorte de saltimbanque, ce en quoi il n’était peut-être pas très loin de la vérité. On lui proposa de boire un café, ce qu’il accepta, à condition que ce soit rapide, car ils avaient une longue route à faire pour gagner le sud de la France.

 

Tandis qu’ils roulaient vers le sud par l’autoroute A10 encombré, Agnès regardait d’un air envieux les rapides aircars qui, volant une centaine de mètres au-dessus d’eux sur le même itinéraire, les dépassaient de temps à autre en vrombissant.

  • Quand est-ce que tu en achètes une ? demanda-t-elle en désignant un des bolides volants.

  • Malheureusement, ce n’est pas encore dans mes moyens, répondit-il en doublant une vieille Peugeot.

  • Je croyais que les journalistes étaient bien payés.

  • Pas à ce point. En plus le permis est hors de prix.

  • C’est dommage. Ça fait déjà quelques années que ça existe, je pensais que les prix allaient baisser.

  • Ça finira bien par arriver.

  • Et tu en achèteras une, à ce moment-là ?

  • Si je le peux, bien sûr !

  • Chic ! Vivement que ça arrive ! Ça ne te gêne pas que je mette de la musique ?

Sans même attendre sa réponse, elle alluma l’autoradio et commença à rechercher une station diffusant le genre de musique qui lui plaisait. Elle en trouva malheureusement une assez tôt, et un épouvantable vacarme emplit bientôt l’habitacle du véhicule.

  • J’adore ce tube ! s’exclama-t-elle.

  • Je m’en doutais un peu.

  • C’est les « Flashing Sammies », le nouveau groupe sud-coréen. Tu connais ?

  • Euh non, désolé.

  • C’est vrai que tu as des goûts ringards en matière de musique !

  • J’ai MES goûts. Qui valent bien ceux des autres.

  • Bon bon, te vexe pas !

Ils s’arrêtèrent dans la matinée à Orléans pour se désaltérer et aller aux toilettes. Tandis qu’ils étaient installés à une terrasse, lui buvant son troisième café de la journée et elle un Coca-Cola, elle lui demanda :

  • Tu n’écris plus de bouquins sur les chanteurs ?

  • Pas pour le moment, non.

  • J’avais bien aimé ton livre sur Justin Bieber.

  • Oui, il avait bien marché.

  • Pourquoi tu n’as pas continué dans ce genre, au lieu de faire des livres sur des musiciens que personne ne connaît ?

Il hésita un instant avant de lui répondre. Pouvait-il lui dire la vérité, à savoir qu’il avait écrit ça juste pour se faire connaître et gagner de l’argent – un double but parfaitement atteint d’ailleurs -, mais qu’au fond les chanteurs à minettes l’avaient toujours ennuyé ?

  • C’était une commande, dit-il avec une parfaite mauvaise foi. On m’avait demandé de le faire. Mais ce n’était pas ma tasse de thé.

  • Tu devrais faire un livre sur Madonna. On dit qu’elle est malade. Quand elle mourra, tout le monde va parler d’elle.

  • Ouais, c’est une idée. J’y songerai, quand j’aurai fini d’écrire le bouquin sur lequel je travaille en ce moment.

  • C’est quoi ?

  • Un livre d’histoire.

  • Ah bon ? C’est nouveau.

  • Ben oui. Faut bien changer.

  • Et ça parle de quoi ?

  • Une guerre en Amérique du sud, dont tu n’as certainement jamais entendu parler.

  • Dis tout de suite que je suis bête ! Je te signale que j’ai d’excellentes notes en histoire. Comme dans la plupart des matières, d’ailleurs, soit dit en passant.

  • Excuse-moi, j’ai toujours du mal à me faire à l’idée que ma fille unique est une forte en thème. Cela dit, si je te parle de la guerre de la Triple-Alliance, ça ne va pas t’évoquer grand-chose.

Elle fit la moue :

  • Effectivement.

Il regarda sa montre. Il était temps qu’ils y aillent. Il laissa un billet de 10 francs sur la table et se leva. Ils regagnèrent la voiture.

  • L’idée d’écrire ce livre m’est venue il y a quelques années, dit-il en reprenant la route. Je faisais un reportage de trois mois en Amérique latine, et je devais parcourir six pays. A Asunción, au Paraguay, j’ai visité un peu par hasard le mausolée où est enterré le maréchal Francisco Solano Lopez.

  • Jamais entendu parler.

  • A l’époque moi non plus. J’ai demandé de qui il s’agissait, on m’a répondu que c’était le plus grand héros du pays. Et on m’a raconté l’histoire de la guerre de la Triple-Alliance… Enfin la version paraguayenne. Parce que je peux t’assurer que suivant la nationalité de tes interlocuteurs, le récit n’est pas tout à fait le même. Enfin c’était quand même l’histoire la plus dingue que j’ai entendue de ma vie. A côté, les guerres franco-allemandes font presque figure d’aimables querelles de village. C’est ce qui m’a convaincu d’écrire ce livre.

Durant le trajet qu’ils firent jusqu’à Châteauroux, il eut le temps de lui raconter une bonne partie de ce qu’il avait appris à propos de ce conflit quasiment ignoré en Europe, et elle admit qu’il y avait là de quoi faire un livre intéressant. Une fois à Châteauroux, elle voulut à tout prix déjeuner dans un McDonald’s, et il eut toutes les peines du monde à la convaincre d’aller dans un restaurant plus classique. A cette époque le déclin de l’empire McDonald’s avait déjà commencé, mais le trio infernal hamburger/frites/Coca était encore le genre de nourriture préféré de nombreux jeunes.

  • Ta mère va bien ? demanda-t-il tandis qu’ils attendaient les entrées.

  • Ouais, ça va.

  • Ça se passe toujours bien, avec son arracheur de dents ?

Elle rit :

  • Pourquoi, tu envisages de te remettre avec elle ?

  • Oh non, pas du tout, c’est juste une question.

  • Oui, ça se passe bien. Et toi, tu te remaries quand ?

Il leva les bras au ciel :

  • Houlà, quelle idée ! Ce n’est pas encore à l’ordre du jour.

  • Tu n’en as pas marre, d’être célibataire ?

  • Pour l’instant, je tiens le choc.

Il avait du mal à croire que c’était sa fille de quatorze ans, ce bout-de-chou qu’il faisait sauter sur ses genoux quand elle était petite, qui lui posait ce genre de question. Décidément, le temps passait trop vite…

Le garçon apporta leurs plats, ce qui mit un terme momentané à la conversation.

  • Tu sais que j’ai des copines qui te connaissent, et qui me parlent de toi ? dit-elle en terminant son avocat.

  • C’est vrai ?

  • Oui. Surtout quand tu passes à la télé.

  • Et alors ? Que disent-elles à mon sujet ?

  • Que tu es cool.

  • Ça va, alors ?

  • Ouais, ça va.

 

Le repas terminé, ils reprirent l’A20, et continuèrent vers le sud. Dans l’après-midi, le temps changea. Le ciel, immuablement bleu depuis leur départ du Vésinet, vira progressivement au gris, puis de lourds nuages de pluie firent leur apparition. Enfin l’orage éclata. Les aircars regagnèrent précipitamment le sol, car en l’air ces engins étaient assez vulnérables à la foudre. Il se mit à pleuvoir à torrent. Ce genre d’averse tropicale était de plus en plus fréquent – encore une conséquence du réchauffement climatique. Malgré le ballet des essuie-glaces, la visibilité diminuait de seconde en seconde, tandis que le niveau de l’eau montait sur la chaussée. Après avoir demandé à Olga d’afficher la carte des environs, Gérald emprunta la plus proche bretelle, afin de sortir de cette autoroute qui ressemblait de plus en plus à un piège. Ils se réfugièrent dans le premier café venu, et tandis qu’Agnès dégustait une glace, il appela son père pour le prévenir qu’ils arriveraient en retard. Le vieil homme décrocha dès la première sonnerie – est-il utile de préciser que lui non-plus ne possédait pas d’implant ?

  • Gérald ?

  • Oui. Salut papa.

  • Je m’inquiétais. Je viens de voir à la télé qu’il y a eu un carambolage sur l’A20.

  • On est sortis juste à temps. Il s’est mis à pleuvoir… un vrai déluge. On va être obligés d’emprunter les petites routes, donc on sera un peu en retard.

  • C’est pas grave. L’important est que vous arriviez en un seul morceau. On vous attendra pour dîner.

  • OK. A tout à l’heure.

  • A tout à l’heure.

Ils profitèrent d’une accalmie pour reprendre la route. Après avoir fait un détour, ils récupérèrent l’autoroute largement plus au sud. Finalement, quand ils arrivèrent à Chennevières-sur-Isle, près de Ribérac (Dordogne), il était près de dix heures du soir. Philippe Jacquet les attendait devant la porte de sa propriété, une lampe torche à la main. Une femme bien plus jeune l’accompagnait ; c’était Irène Maillet, celle qu’il appelait pudiquement son « intendante ». Elle ouvrit la porte, et Gérald gara le 4x4 à l’intérieur.

 

Philippe Jacquet était légèrement plus petit que son fils, assez trapu, avec une moustache, une barbiche et des cheveux blancs ; on aurait dit un vieux mousquetaire. Il était maintenant âgé de soixante-quatorze ans. Veuf depuis près de vingt-cinq ans, il ne s’était jamais remarié mais cela ne voulait pas dire qu’il vivait en célibataire. Outre Irène, il partageait sa vie avec Sandra Lopez, jeune auto-stoppeuse qu’il avait un jour ramassée sur la route de Ribérac : d’origine espagnole, elle rentrait dans son pays après des vacances. Au lieu de ça, elle avait posé son sac à Chennevières, et n’en était jamais repartie. Il avait même racheté, à son intention, un café-épicerie-PMU-poste en triste état, qu’il avait entièrement fait refaire et qu’elle exploitait maintenant avec l’aide d’une employée. Beaucoup d’hommes de la génération de Philippe Jacquet avaient vécu plusieurs vies au cours de leur existence : travailleur, puis chômeur, à nouveau travailleur et encore chômeur et, suivant leur habileté ou leur chance, SDF ou retraité. Lui aussi avait connu plusieurs vies, mais il avait un peu mieux mené sa barque. Cadre dans une grande banque, la maladie de sa femme – un cancer du sein foudroyant – lui était tombée dessus alors qu’il approchait du cap fatidique de cinquante ans. Une fois veuf, il s’était rendu compte qu’il ne pouvait plus vivre comme avant. Son fils étant maintenant adulte, plus rien ne le retenait à Paris. Il avait donné sa démission, puis était parti vers le sud. Dans un coin perdu du Périgord, il avait racheté, quasiment sur un coup de tête, un garage qui tombait en ruine, avec la maison attenante. Il ne connaissait même pas la mécanique, et avait appris sur le tas. Il avait embauché un apprenti, et avait vécu tant bien que mal pendant une quinzaine d’années de la réparation des rares voitures qui avaient la bonne idée de tomber en panne dans le coin. A 63 ans, il avait pris sa retraite, mais n’avait pas réussi à revendre son garage. Les années passées dans la banque lui assuraient une existence confortable, mais il s’ennuyait. C’est alors que, par désœuvrement, il avait entamé sa troisième carrière : il s’était mis à la sculpture. Il avait commencé avec des boulons, de vieux outils, des débris accumulés dans son garage - en fait, depuis un certain temps déjà, il entassait tout ce qui lui tombait sous la main, au risque de passer pour un chiffonnier, sans bien savoir ce qu'il allait en faire. Par la suite, il s’était mis à fouiller les casses à la recherche de pièces métalliques propres à être utilisées dans ses œuvres. Il construisait des personnages, la plupart du temps de taille réduite, mais parfois plus grands, des animaux, des êtres hybrides, des monstres, des chimères. Un jour, il avoua à son fils, qui le pressait de questions, qu’il recréait ce qu’il voyait dans ses rêves – ce qu’il avait toujours vu dans ses rêves, depuis son installation en Dordogne. Environ deux ans après que son père ait commencé à s’adonner à la sculpture, Gérald tomba par hasard sur son atelier – en fait l’ancien garage reconverti. Il avait trouvé l’ensemble étrange, curieux, fascinant. Il était revenu un peu plus tard avec Jeannette Klemens, une photographe spécialisée dans l’art moderne, et ils avaient fait toute une série de clichés. Un jour qu’il manquait un reportage dans « Le Figaro Magazine », il avait proposé, presque comme une blague, les photos des œuvres de son père. A son grand étonnement, cela avait plu. On lui en avait demandé plus. Des visiteurs commencèrent à faire le voyage de Chennevières. Quelqu’un proposa 10.000 francs au sculpteur pour une œuvre, qui représentait un personnage qui semblait un croisement entre Napoléon et un Saint-Sébastien percé de flèches. Philippe Jacquet, ancien rugbyman et qui avait toujours eu plutôt mauvais caractère, chassa l’importun, en pensant qu’il se moquait de lui. Mais trois mois plus tard, c’est un Chinois de Hong-Kong qui lui offrit 150.000 francs pour la même sculpture, dont il avait vu la photo sur Internet. Alors, comme il le reconnut lui-même plus tard, l’artiste capitula devant la bêtise humaine, et il accepta. Dès lors ce fut la marche à la gloire. Des équipes de télévision vinrent le filmer, on organisa des expositions de ses œuvres en France et à l’étranger, de doctes spécialistes écrivirent des commentaires profonds à son sujet. Et surtout, il gagna beaucoup d’argent, ce qui lui permit de restaurer sa maison et de racheter les deux propriétés voisines des siennes. Il prenait tout cela avec un mélange de détachement et de fatalisme, ne se privant pas, parfois, de raconter n’importe quoi à des journalistes souvent venus de fort loin pour l’interviewer. Il était vêtu d’un jeans et de santiags, d’un blouson et d’un pull léger bleu. A ses côtés se tenait Irène Maillet, femme d’une quarantaine d’années aux cheveux très bruns. Et un peu plus loin veillait Éric, le gardien, un malabar en tenue camouflée qui portait un fusil de chasse en bandoulière et tenait en laisse un doberman et un rottweiler à l’air menaçant.

 

Gouderien

Bien sûr, la plupart des responsables de la construction du parc nucléaire français étaient morts depuis longtemps, mais on allait quand même juger quelques dirigeants politiques et économiques impliqués dans le lobby nucléaire, dont deux anciens présidents de la République et trois Premiers ministres. En attendant de passer en jugement, ils croupissaient dans les geôles de la République, certains depuis des années. Ce triste sort ne choquait pas grand-monde, tellement on avait pris conscience de la terrible erreur qu’avait constituée le choix du tout-nucléaire. Non seulement on savait à présent à quel point cette industrie présentait des risques, mais aussi combien il était coûteux et difficile de démonter (déconstruire, comme disent les spécialistes) une centrale, sans même parler du problème des déchets, qui n’avait toujours pas trouvé de solution.

  • Tu vas où, sans indiscrétion ? demanda-t-elle.

  • Trois semaines en Italie, avec ma fille.

  • Et si tu partais plus tôt ? Je me suis rendue compte, en feuilletant ton dossier, que cela fait des années que tu ne prends pas tous tes congés – très exactement depuis ton divorce.

Il haussa les épaules :

  • Qu’est-ce que tu veux, pendant longtemps, je me suis étourdi dans le travail.

  • Oui, je sais. C’est classique, après une rupture.

  • D’ailleurs je pensais que tu allais me demander de me mettre immédiatement sur cette histoire de panne.

  • Non. Lafont va s’en occuper.

  • Mais Lafont est un âne !

  • N’exagère pas.

  • OK, ce n’est pas peut-être pas un âne, mais il n’est quand même pas aussi bon que moi.

  • La modestie ne t’a jamais étouffé.

  • Tu sais bien que j’ai raison !

  • Tu veux me faire plaisir ?

  • C’est mon souhait le plus cher !

  • Alors quitte Paris. Va dans ta maison familiale. Fais-toi oublier pendant quelque temps.

  • Mais pourquoi ?

Elle frappa violemment son bureau de la paume de la main droite, un geste qui ne lui ressemblait pas car elle perdait rarement son sang-froid.

  • Je ne sais pas pourquoi ! L’ordre vient de plus haut, comme tu peux l’imaginer. Tu as vu ou entendu quelque chose qu’il ne fallait pas.

  • La panne des avions ?

  • Sans doute, oui !

  • Si on t’a demandé de m’écarter de l’enquête, c’est que j’avais raison.

  • C’est bien possible. Mais pour une fois dans ta vie, fais ce qu’on te demande ! Va te reposer quelques semaines à la campagne. Quand tu reviendras de vacances, le procès débutera et on ne parlera plus de cette affaire de panne.

Comme il demeurait silencieux, l’air dubitatif, elle fit le tour du bureau et lui tapota l’épaule :

  • Et si je t’invitais à déjeuner ?

  • Voilà une bonne idée !

 

Dix minutes plus tard, ils étaient assis dans un excellent restaurant du quartier, « Chez M. Charles », qui servait de l’authentique cuisine française.

  • Et ton livre, il avance ? demanda Ghislaine alors qu’ils buvaient un Kir en guise d’apéritif.

  • Boff… Doucement. C’est un sujet assez pointu, donc j’ai un peu de mal à trouver de la documentation.

  • Ça parle de quoi, déjà ? C’est un livre historique, non ?

Il soupira intérieurement. Il le lui avait déjà expliqué au moins trois fois.

  • Ça parle de la guerre de la Triple-Alliance, qui opposa, juste après la guerre de Sécession, le Paraguay à une coalition formée de l’Argentine, du Brésil, et de l’Uruguay.

Il avait commencé ce livre deux ans auparavant, après un assez long reportage qui lui avait permis de découvrir plusieurs pays d’Amérique du Sud.

  • Ah oui, c’est vrai, dit-elle. Tu as trouvé un titre ?

  • Pour l’instant je l’appelle « Götterdammerung sous les tropiques », mais c’est juste un titre de travail. Si je veux le publier, il faudra que je trouve mieux.

  • Tu crois que ça va intéresser quelqu’un ? Personne n’a jamais entendu parler de cette histoire !

  • C’est justement pour ça que je l’écris ! Si c’est pour répéter la même chose que les autres, on n’a pas besoin de moi.

  • Je te reconnais bien là.

Ils rirent. A ce moment, le garçon apporta les entrées, et ils mangèrent pendant un moment en silence. C’est lui qui reprit la parole le premier :

  • Finalement je crois que je vais suivre ton conseil. Avec un peu de chance, mon ex-épouse acceptera peut-être que ma fille vienne passer quinze jours à la campagne avec moi, avant de partir pour l’Italie.

  • Ah, tu vois ! J’ai toujours de bonnes idées.

  • Ça n’empêche pas que je continue à trouver cette histoire de panne bizarre.

  • Si j’apprends quoi que ce soit à ce sujet, je te préviendrai.

  • J’y compte bien !

 

Comme ils sortaient du restaurant, un peu plus tard, ils passèrent devant une colonne Morris, et Ghislaine désigna une affiche qui annonçait pour le 15 août un concert de la fameuse pianiste et chanteuse lyrique britannique Sophia Wenger.

  • Tiens, dit-elle en plaisantant, c’est la femme qu’il te faudrait : belle, célèbre, riche et pleine de talent !

  • A ce degré là ce n’est plus du talent, c’est du génie, remarqua-t-il en jetant un coup d’œil à l’affiche. Si j’étais resté à Paris, je crois que j’aurais essayé d’aller la voir.

  • A condition encore d’obtenir une place.

  • Sûr !

L’affiche montrait un portrait de l’artiste, très belle jeune femme blonde qui ressemblait un peu à l’actrice Charlize Theron quand elle était jeune. Sous son nom, on voyait la date du concert et le programme : Bach, Mozart, Schubert, Chopin, Puccini.

  • Tu sais qu’on l’appelle la Mutante ? reprit-il.

  • Pourquoi ?

  • D’abord parce qu’elle a un œil vert et un œil violet, et six doigts à la main gauche. Et puis parce que des pianistes de son niveau qui chantent aussi des lieder et des airs d’opéra, on n’avait jamais vu ça.

  • Je vois que tu t’intéresses déjà à elle.

  • Tu sais bien que je suis amateur de musique.

  • C’est vrai !

Il avait commencé sa carrière comme journaliste « people », et avait écrit des livres sur Lorie, Lady Gaga et Justin Bieber. Désireux d’aborder un domaine plus sérieux, il avait ensuite sorti sa biographie de Steve Joke – un vrai travail de journaliste d’investigation, dont il était assez fier -, qui lui avait valu des compliments mais aussi pas mal d’inimitiés. Aussi depuis il s’était lancé dans des sujets moins polémiques et était retourné à sa vraie passion, la musique classique, et avait pondu des biographies de Lully, Marin-Marais et Danican Philidor, célèbre musicien et joueur d’échecs du XVIIIe siècle. En fait il préférait la période romantique, mais il y avait moins de concurrence sur le créneau de la musique baroque.

     Il la raccompagna jusqu’en bas de l’immeuble du « Figaro ».

  • Merci pour ce délicieux repas.

  • Oh mais de rien. Je mettrai ça en note de frais !

  • Je n’en doute pas !

  • Alors tu vas suivre mon conseil et partir en vacances ?

  • J’en ai bien l’impression.

  • Excellente idée. Dans ce, cas bonnes vacances.

  • Merci. Et toi, tu ne pars pas ?

  • Je compte prendre quinze jours au mois d’août, si l’actualité m’en laisse le loisir.

  • Que veux-tu, c’est le poids écrasant des responsabilités !

Ils rirent tous deux et s’embrassèrent, puis elle pénétra dans l’immeuble, tandis qu’il regagnait son véhicule. Il devait souvent repenser à cette conversation par la suite, et d’innombrables fois il se posa cette question : que savait-elle alors ? Mais il n’obtint jamais de réponse…

 

Une fois rentré chez lui, il appela Isabelle, son ex-femme. Elle n’avait pas d’implant, et avait refusé qu’on en pose un à leur fille, Agnès, lors de sa naissance. Il tomba sur celle-ci.

  • Salut papa, ça va ?

  • Ça va, et toi ?

  • Ta mère n’est pas là ?

  • Elle fait les boutiques !

  • Dis-donc, ça te dirait de partir en vacances plus tôt que prévu ?

  • Pourquoi ?

  • Ma rédactrice en chef vient de m’obliger à prendre des vacances.

  • Tu as fait une bêtise ?

  • Non, pourquoi ?

  • Je rigole. Et on irait où ?

  • Ben en Dordogne, avant de partir en Italie comme prévu. Ça ferait plaisir à ton grand-père.

Elle réfléchit un instant puis dit :

  • Pourquoi pas ? Si Maman est d’accord, bien sûr.

  • Évidemment ! Tu lui poses la question et tu me rappelles ?

  • Dac. Tu viendrais me chercher quand ?

  • Demain matin.

  • Ça serait chouette.

  • Je suis ravi que ça te fasse plaisir. A bientôt ma puce.

  • Bisous.

 

Dans la soirée, Isabelle l’appela. Non seulement elle était d’accord pour qu’il prenne en charge Agnès plus tôt que prévu, mais il eut l’impression que, pour quelque raison qu’elle ne lui révéla point, cela l’arrangeait. Il fut donc décidé qu’il viendrait chercher sa fille le lendemain matin dans leur maison du Vésinet. Après avoir prévenu son père de leur arrivée, il mangea une salade en guise de dîner et regarda un peu la télévision. Lors du journal télévisé du soir, le présentateur compara la catastrophe de Roissy à celle qui était survenue le 27 mars 1977 sur l’aéroport de Los Rodeos, à Ténérife. Ce jour-là, à la suite du brouillard et d’une série d’erreurs humaines, deux Boeing 747 – l’un appartenant à la compagnie hollandaise KLM, l’autre à la Pan American – s’étaient heurtés, faisant 583 morts, ce qui avait fait de cet accident pour plusieurs dizaines d’années le désastre le plus meurtrier de l’histoire de l’aviation civile. Mais Gérald n’était pas d’accord avec cette analyse. Ce matin, sur un coin de table, dans le café où il avait préparé son article pour « Le Figaro », il avait tracé un schéma sommaire de l’accident de Roissy, tel qu’il en avait compris le déroulement d’après les témoignages – et cela n’avait rien à voir. Énervé, il éteignit la télévision, puis prépara ses bagages – un exercice dans lequel il était passé maître, étant donné son métier -, et se coucha assez tôt. Il avait encore du sommeil à rattraper, et demain matin il devait se lever tôt…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gouderien

Cette histoire lui en rappelait une autre, qu’il avait entendu son père Philippe raconter, des années auparavant. En décembre 1977- il était tout jeune encore -, il était en train de prendre son petit-déjeuner, dans la cuisine de l'appartement parisien de ses parents. Le transistor, posé sur la table non loin de lui, diffusait les nouvelles du matin. Soudain, l’ampoule qui éclairait la pièce avait commencé à faiblir, jusqu’à s’éteindre, tandis qu’en même temps le volume du transistor diminuait, avant de disparaître complètement. C’était parfaitement surréaliste, car s’il s’agissait d’une panne d’électricité, comment expliquer que le transistor soit touché aussi, puisqu’il fonctionnait sur piles ? Il lui faudrait plusieurs heures pour comprendre qu’il s’agissait d’une panne gigantesque, qui concernait une grande partie de la France, et donc aussi le studio qui diffusait l’émission de RTL.

 

Il n’avait pas le temps de s’attarder. Il remercia l’homme, rejoignit son véhicule et se dirigea vers Roissy. Là, pendant une heure et demie il interviewa tous ceux sur qui il put mettre la main : responsables de la navigation, pilotes, voyageurs d’autres vols, pompiers, habitants du quartier etc., bref tous les gens qui avaient assisté au drame. De temps en temps son journal l’appelait, pour lui rappeler qu’il devait donner un article. Il tenta de s’approcher aussi près que possible des lieux du drame, ce qui lui permit de découvrir un spectacle insoutenable. Les pompiers s’efforçaient d’éteindre l’incendie, tandis que les secouristes erraient, impuissants, entre les carcasses fumantes des avions : il ne restait personne à sauver, rien que des cadavres calcinés. Il fit quand même quelques clichés, qui compteraient parmi les plus impressionnants de toute sa carrière. Il écrivit son article sur la table d’un café du coin. A 7 heures le papier était bouclé, et franchement il n’en était pas mécontent, étant donné les circonstances dans lesquelles il avait travaillé. Il l’envoya immédiatement au « Figaro ». Presque aussitôt, alors qu’il venait de reprendre la route de la capitale pour rentrer chez lui, Ghislaine Duringer le rappela. Rien qu’au son de sa voix, il sut que quelque chose n’allait pas.

  • Qu’est-ce que c’est que cette histoire de panne générale ?

  • Plusieurs témoins m’ont parlé de ça ; ils étaient formels.

  • Oui, je sais. D’ailleurs la coupure de courant a touché aussi Paris. Ce n’est pas ce que je veux dire. Dans les avions.

  • Oui ?

  • Que les avions aient été privés d’électricité, ça c’est invraisemblable. La censure ne va jamais laisser passer ça.

  • C’est pourtant la pure vérité.

  • Tu l’as vu ?

  • Non, mais…

  • Tu es pourtant un journaliste assez expérimenté, pour savoir que la vérité est une notion purement subjective. Ces gens se sont tout simplement trompés !

Et sur ces mots elle raccrocha. Il poussa un soupir. Il savait comment tout cela allait se terminer : elle allait modifier son article. Dans un sens, c’était son travail. Mais il avait horreur de ça, et en général il était assez habile pour l’éviter. Mais pas aujourd’hui. Bon, il verrait ça demain – enfin aujourd’hui, mais plus tard. Pour le moment il était exténué, et il avait besoin de quelques heures de sommeil pour y voir plus clair. Il laissa Olga conduire, jusqu’au moment où elle gara le véhicule devant chez lui. Il se rua dans son appartement et, sans même prendre la peine de se déshabiller, s’effondra sur le lit. Il s’endormit presque aussitôt.

 

Il dormit quelques heures, et puis fut réveillé par des coups sourds frappés à la porte. Il se leva péniblement, marcha comme un somnambule jusqu’à la porte. En passant il jeta un coup d’œil à l’horloge numérique de la télévision : 10h47. Trop tôt. Il regarda l’écran de contrôle, où l’on voyait ce que filmait la caméra extérieure : deux malabars en tenue sombre. Instantanément il reconnut des flics. Il y avait un grand, taillé en armoire à glace, et un petit maigre avec une moustache. Merde, pensa-t-il, qu’est-ce qu’ils me veulent ?

     Après avoir hésité un instant, il ouvrit. Les deux hommes se précipitèrent à l’intérieur. Le moustachu exhiba une carte professionnelle barrée de tricolore, puis la remit aussitôt dans sa poche.

  • Gérald Jacquet ? demanda-t-il. C'est la police.

Le journaliste supposa qu’il s’agissait du chef.

  • Vous savez, répondit-il, j’ai assez peu dormi cette nuit, et c’est à peine si je me souviens qui je suis.

  • Vous êtes un petit marrant, vous, on dirait. Vous étiez où, cette nuit ?

  • En train de faire mon boulot, bien sûr. Je suis journaliste, comme vous devez le savoir.

  • Ouais, dit l’autre, qui n’avait pas encore ouvert la bouche. On le sait. Où sont les images que vous avez prises, cette nuit ?

  • Encore dans la boîte.

  • On peut les voir ?

  • Bien sûr. Mais ce n’était pas la peine de vous déranger, ça a été enregistré dans le Kloud.

  • Faites voir quand même.

Gérald sortit l’appareil de sa sacoche, et le tendit au flic avec des sentiments mêlés. 

  • Faites-y attention, c’est mon gagne-pain.

  • Vous en faites pas.

L’homme jeta un coup d’œil à l’appareil.

  • « Samsung » ? remarqua-t-il. Je croyais que les journalistes étaient tous fous de « Pear » !

  • Pas moi. J’ai même écrit un livre intitulé « Steve Joke, l’escroc du siècle ».

  • C’est vrai, je m’en rappelle. Si mes souvenirs sont bons, vous ne vous étiez pas fait des amis parmi vos collègues.

  • Pas grave.

  • Qu’est-ce que vous lui reprochez, à ce pauvre Steve ?

  • A peu près tout. Il a réussi à convaincre des centaines de millions de gens qu’ils avaient besoin d’être connectés au monde entier, 24 heures sur 24. Quelle connerie !

Le flic le regarda un instant d’un air amusé, puis il se pencha sur l’appareil. A voir la vitesse avec laquelle il tapait sur le minuscule clavier avec ses gros doigts, on sentait qu’il était familier de ce genre de matériel. Un flic geek. Bientôt les images filmées la nuit précédente apparurent sur l’écran. Gérald fut à peine surpris de constater que l’interview du Marocain, et toutes les séquences où il était question de la panne qui avait frappé les avions, avaient déjà été effacées. La vérification fut rapide. Apparemment satisfait, le flic rendit son bien au journaliste.

  • Merci.

  • Quand vous êtes rentré chez vous cette nuit…

  • Ce matin, rectifia Gérald.

  • Ce matin, si vous voulez. Qu’avez-vous fait ? demanda le premier policier.

  • Rien. Je me suis jeté sur mon lit comme une masse, et je me suis endormi tout de suite. J’étais crevé.

  • Vous avez parlé de cette affaire à quelqu’un ?

  • A part ma rédactrice en chef, vous voulez dire ?

  • Oui.

  • Non.

  • Bien.

Le flic « geek » reprit la parole :

  • Avez-vous enregistré ces images quelque part ? En dehors du Kloud ?

  • Bien sûr que non, répondit Gérald. Ça serait illégal.

Le flic le regarda avec un petit sourire, l’air de dire : « Te fous pas de ma gueule ».

  • Avant de partir, on peut jeter un coup d’œil à votre appartement ?

  • Faites comme chez vous.

Il les guida à travers la cuisine, puis le salon, les deux chambres, la salle d’eau, enfin le débarras où il rangeait entre autres sa collection de vieux ordinateurs.

  • Ça vous sert à quoi ? demanda l’armoire à glace.

  • A rien, c’est juste une collection. Je l’ai commencée quand j’ai écrit mon bouquin sur Steve Joke.

Posés par terre, sur des tables ou des étagères, il y avait, parmi beaucoup d’autres machines, des vieux PC (presque un par version de "Windows"), le premier Pear, un Atari, un Amiga, et même un antique Zénith.

  • A votre place je collectionnerais plutôt les timbres, marmonna le moustachu d’un ton pince-sans-rire : ça tient moins de place.

  • Oh mais j’ai aussi une collection de timbres. Vous voulez la voir ?

  • Non merci.

En refermant la porte du débarras, il eut du mal à cacher son soulagement. Il avait en effet omis de préciser qu’il se servait de l’un de ces vieux PC pour écrire une partie de ses articles et la plupart de ses bouquins. Bien qu’aucune loi n’interdit formellement de sauvegarder sur un disque dur au lieu du Kloud, c’était en effet fortement déconseillé. Il les raccompagna à la porte.

  • Eh bien merci Monsieur Jacquet, dit le petit en lui tendant une main gantée de cuir noir. Continuez à écrire de bons articles.

  • Merci.

  • Au revoir.

Ils sortirent, et il referma la porte derrière eux avec une certaine satisfaction. Il se rua dans la cuisine, et se prépara un café très fort. Il imprima la dernière édition du « Figaro », et la lut en buvant son café et en mangeant des tartines de confiture de framboise. Comme il le supposait, son article avait été censuré. Mais il n’avait pas trop à se plaindre, il figurait en première page et était illustré de deux des photos qu’il avait prises cette nuit. Ce qui lui échappait, c’était la raison de la visite des deux flics. Lui faire peur ? Pourquoi ? Il n’était pas un rebelle. Ou alors, un tout petit rebelle.

 

Il venait de prendre une douche, quand Ghislaine Duringer l’appela.

  • Bonjour.

  • Bonjour. Et merci pour les coupures.

  • Je t’avais dit que ça ne passerait pas.

  • Et en plus j’ai eu la visite des flics.

  • Ah ? Qu’est-ce qu’ils te voulaient ?

  • Je ne sais pas, mais ça avait sûrement un rapport avec mon article.

  • Sans doute.

Il y eut un instant de silence, et puis elle reprit :

  • Tu peux passer me voir ?

  • Quand ?

  • Le plus tôt sera le mieux. Ce matin, si tu veux.

  • Pas de problème. Je finis de m’habiller et j’arrive.

  • Disons midi ?

  • OK.

Il coupa la communication, se demandant avec curiosité ce qu’elle lui voulait. Cela faisait trois semaines qu’il ne s’était pas rendu dans les locaux du journal, mais c’était normal, il n’avait aucune nécessité d’y passer souvent.

 

Le siège du « Figaro » se trouvait toujours boulevard Haussmann, dans un immeuble qui avait été à peine modernisé au cours des vingt dernières années. Le design des ordinateurs était plus futuriste, et il y avait moins de personnel, mais à part ça presque rien n’avait changé depuis ses débuts dans le métier. Il salua ses collègues, avant de se diriger vers le bureau de Ghislaine Duringer. Il travaillait avec elle depuis une dizaine d’années. Ils se connaissaient bien, et avaient même plusieurs fois couché ensemble, sans qu’une véritable histoire naisse entre eux. Elle était trop professionnelle, sans doute, et ne fréquentait la gent masculine que par hygiène. C’était une grande femme blonde, assez musclée. Elle approchait de la cinquantaine (elle avait quelques années de plus que lui), mais ne faisait pas son âge. Il lui fit la bise, et s’assit en face d’elle.

  • D’abord, bravo pour ton article, commença-t-elle. En un délai si court, c’est presque un exploit.

Il fronça les sourcils. Si elle débutait par les compliments, c’était mauvais signe.

  • Merci, dit-il. Alors, et cette fameuse panne ?

La rédactrice en chef du « Figaro » était la personne la mieux renseignée qu’il ait connue de sa vie.

  • Il paraît que ça venait de l’est, répondit-elle. Depuis que la plupart des centrales nucléaires européennes ont été arrêtées, le réseau électrique est fragile.

  • Bien sûr.

  • Tu veux un café ?

  • Oui, ce n’est pas de refus.

Elle se leva pour lui en préparer un à la machine qui se trouvait derrière son bureau, et revint avec une tasse d’expresso fumant. Elle la posa devant lui.

  • Merci, dit-il.

  • De rien.

  • Tu crois vraiment que les gens qui ont vu les lumières des avions s’éteindre ont rêvé ?

  • Je n’en sais rien. Et à vrai dire, ce n’est pas mon problème.

  • En admettant que ça soit vrai, qu’est-ce qui aurait pu provoquer ça ?

  • Aucune idée.

  • Ça fait penser à l’effet d’une bombe à neutron.

  • C’est toi le spécialiste. Mais je ne t’ai pas fait venir pour ça.

  • J’imagine.

Elle ouvrit un tiroir de son bureau, et en sortit une chemise cartonnée bleue.

  • C’est ton dossier.

  • Ça y est, je suis viré ?

  • Mais non ! Pourquoi dis-tu ça ?

  • Ben tu sais, quand on commence la journée en étant réveillé par la police, on peut s’attendre à tout. Tu connais la phrase fameuse de Churchill, sur la différence entre la dictature et la démocratie ?

  • A propos du laitier ? Oui, je la connais. Mais il n’était pas 6 heures du matin.

     Il devait vraiment être fatigué, car il faillit lui demander comment elle le savait, alors que c’était pourtant évident : à 6 heures du matin, il était encore en train de crapahuter près du site du crash, à la recherche de photos à prendre et de témoins oculaires à interviewer.

  • Un point pour toi, dit-il.

    Elle eut un petit sourire – son sourire habituel de « Madame J’ai Toujours Raison » -, puis ouvrit la chemise, examina d’un œil distrait plusieurs documents, enfin croisa les mains et le regarda fixement.

  • Tu pars bien en vacances dans quinze jours ?

  • Oui. Il faut que je sois en forme, pour l’ouverture du procès.

      Le procès en question était celui du nucléaire. Après presque quinze ans de préparation – un record, sans doute -, il allait enfin débuter le 1er septembre 2036. Le 15 octobre 2021 vers quatre heures du matin, la centrale du Blayais (Gironde) avait été frappée par les effets conjugués d’une forte tempête et d’une grande marée, qui avaient provoqué une inondation du site. Des erreurs humaines, jointes au mauvais état des installations (il apparut au cours de l’enquête qu’elles n’avaient pas été convenablement entretenues durant les années précédentes), enfin l’impossibilité pour les secours d’accéder au site en raison de l’inondation de l’unique route d’accès (dont les écologistes dénonçaient la vulnérabilité depuis longtemps), avaient abouti au pire des scénarios : au cours des jours suivants, trois des quatre réacteurs avaient explosé, causant la mort de plus de 3.000 personnes, sans compter toutes celles qui avaient été irradiées. On avait dû évacuer la région dans un rayon de 40 kilomètres. L’évacuation de Bordeaux et Royan, les grandes villes les plus proches de la centrale, avait même été envisagée un moment. Les conséquences humaines, écologiques, économiques et aussi politiques de l’accident du Blayais furent incalculables. Venant après les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, ce désastre agit comme un révélateur dans le monde entier, et porta le coup de grâce à l’industrie nucléaire. Un vent de colère souffla sur les populations des pays industrialisés, qui réalisèrent enfin qu’on leur avait menti depuis des dizaines d’années à propos de la sécurité des centrales nucléaires. En France, cela se traduisit par le renversement d’alliance des écologistes, et l’apparition de la fameuse coalition brun-vert, qui permit au Front patriotique et à ses alliés d’accéder au pouvoir à l’occasion des élections présidentielles de 2022. A cette date la France tirait encore 70% de son énergie du nucléaire (contre 80% à l’époque de Fukushima), et bien sûr la reconversion dans les énergies classiques ou « propres » ne fut pas une mince affaire. Cependant on y parvint tant bien que mal, d’abord en mettant fin à l’invraisemblable gâchis qu’avait entraîné la politique du tout-nucléaire, et puis en s’inspirant de l’exemple de pays bien plus avancés dans le domaine des énergies vertes, comme le Japon, l’Allemagne et l’Autriche, auprès desquels on acquit – souvent au prix fort - matériel et technologie.

Gouderien

(Je rappelle que ceci est un roman, pas du prévisionnisme.)

 

Arrivé à 3 kilomètres du lieu de l’accident, l’ordinateur de bord arrêta la voiture le long d’un trottoir, et il reprit les commandes. S’il n’avait pas été totalement réveillé, le spectacle qu’il apercevait à l’horizon depuis déjà un moment aurait achevé de lui rendre ses esprits. La banlieue nord brûlait. La lueur de l’incendie se reflétait sur les nuages, et on avait l’impression que les flammes s’étendaient jusqu’aux cieux.  Il appuya sur un bouton, et le volant jaillit. Mais il avait à peine fait quelques centaines de mètres, qu'il tomba sur une nouvelle barrière de police. Il lui suffit de montrer sa carte de presse, et on le laissa passer.

  • Olga, commença-t-il une fois le barrage franchi.
  • Oui patron.
  • Tu peux m’indiquer sur la carte le périmètre de la catastrophe ?
  • A vos ordres !

Sur l’écran apparut une zone rouge, qui englobait une large partie de l’ouest de Goussainville, et débordait sur l’autoroute « La Francilienne ».

  • Il faudrait que tu me trouves le meilleur point de vue pour filmer tout ça.

  • OK.

Un instant plus tard, une croix s’afficha dans le haut de l’écran.

  • Au sommet de la tour « José Antonio Primo de Rivera », ex-Pablo Néruda, à Louvres, prononça la voix synthétique.

  • Bien. Reprends les commandes, et amène-moi là-bas.

  • C’est comme si c’était fait.

Les ordinateurs avaient fait tant de progrès… qu’ils étaient maintenant capables de mentir comme des humains. Car en fait il fallut, pour atteindre la tour en question, contourner la zone critique, ce qui prit un bon quart d’heure. Enfin le véhicule s’arrêta devant l’imposant bâtiment. Celui-ci, construit une vingtaine d’années plus tôt, comptait 25 étages et mesurait près de 70 mètres de haut. Deux malabars de la milice, en uniforme bleu et gris, montaient la garde devant la porte principale. Quelques années plus tôt, à leur place on aurait trouvé des dealers de drogues, mais c’était terminé depuis le premier mandat de Martine le Bihan, la tante de la présidente actuelle. 

 

La nouvelle locataire de l’Élysée était une admiratrice de Clémenceau, qui en son temps se proclamait le « premier flic de France ». C’était aussi une disciple de Machiavel, qui écrivait : « Le mal doit se faire tout d’une fois : comme on a moins de temps pour y goûter, il offensera moins. » Un exemple fameux de cette théorie était l’empereur Hadrien qui, juste après son arrivée au pouvoir, fit égorger les quelques individus qui auraient pu aspirer également au Principat, et qui constituaient donc des rivaux potentiels. Par la suite il gouverna avec sagesse et modération, laissant dans l’Histoire l’image d’un prince éclairé, ami des lettres et des arts, et dont le règne coïncidait avec l’apogée de l’Empire romain. Après les élections législatives de juin 2022, qui donnèrent une ample majorité au Front patriotique et à ses alliés écologistes, Martine Le Bihan, prétextant les vacances prochaines, se fit accorder par les députés le droit de gouverner par décrets durant 90 jours. Les Verts tiquèrent bien un peu (c’est dans leur nature), mais ils ne menacèrent pas de quitter le gouvernement. Quelques jours plus tard, dans la soirée du 21 juin 2022, alors que sur toutes les places des villes françaises se déroulaient les concerts de la Fête de la Musique, la présidente signa trois décrets, d’application immédiate. Le premier rétablissait la peine de mort, supprimée par François Mitterrand peu après son élection du 10 mai 1981. Le deuxième autorisait la consommation du cannabis sur l’ensemble du territoire français, mais faisait de sa culture et de sa vente un monopole d’État, analogue à celui du tabac. Enfin le troisième, pour compenser ce que tout le monde allait considérer comme un cadeau aux Verts, sanctionnait de peines très lourdes, pouvant aller jusqu’à l’exécution capitale, le trafic de toutes les autres sortes de drogues. A ses conseillers qui s’étonnaient, Martine Le Bihan répondit : « Il y a des millions de fumeurs de cannabis en France. On ne peut pas tous les mettre en prison. Une loi inapplicable doit être supprimée, sinon l’État se couvre de ridicule. Par contre, nous serons absolument féroces avec tous les autres trafics de stupéfiants. » Ce n’étaient pas des paroles en l’air, comme le prouva ce qui se passa à l’aube du jour suivant. Un quatrième décret avait également été signé par la présidente ce soir-là, mais il demeura secret pendant des années : il déclarait « zones de guerre » une cinquantaine de cités considérées comme les plus dangereuses de France, avec autorisation pour les forces de l’ordre de faire usage de leurs armes à discrétion. Durant la nuit du 21 au 22, des forces de police et de gendarmerie (notamment le Raid et le GIPN), renforcées d’unités spéciales de l’armée, encerclèrent quatre cités connues pour être des repaires de trafiquants : La Busserine, dans les quartiers nord de Marseille (13), et trois cités de l’Ile de France ayant particulièrement mauvaise réputation : Les Tarterets à Corbeil-Essonnes (91), La Grande Borne à Grigny (91), enfin le Val Fourré à Mantes-la-Jolie (78). Les forces de l’ordre avaient reçu des consignes impitoyables : les revendeurs de cannabis écoperaient d’une simple amende, mais les dealers de toutes les autres drogues seraient emprisonnés ; et surtout, les gens pris en possession d’une grande quantité de drogue (autre que le cannabis) ET d’une arme à feu seraient immédiatement fusillés, sans jugement. Aux cadres de la police et de l’armée convoqués dans son bureau de l’Élysée quelques jours avant l’opération, et qui n’en croyaient pas leurs oreilles la présidente assena : « La République n’a pas pour mission d’héberger et de nourrir des criminels ». Quelques-uns des officiers obtempérèrent sans sourciller, mais d’autres refusèrent, menaçant de démissionner. « Pas de problème, répliqua la présidente. Si vous démissionnez, on trouvera bien quelqu’un pour vous remplacer. Et si on ne trouve personne, on fera faire le travail par la milice du Front patriotique. »

 

La milice du Parti avait été créée au printemps 2012, au lendemain de l’affaire Mohammed Merah, par Régis Marchall, chargé des questions de sécurité au sein du Front patriotique. Comme de plus en plus de gens, il était persuadé qu’il existait une menace islamiste en France, ainsi qu’en témoignait l’affaire Merah, et qu’il fallait se préparer à l’affronter. Les attentats des années suivantes confirmèrent ce point de vue. Au départ simple groupuscule évoluant aux marges de la légalité, la milice avait peu à peu grandi en nombre et en puissance. Elle comptait maintenant environ 60.000 membres, dont 20% de femmes, tous armés, y compris un bataillon d’un millier d’hommes équipés d’hélicoptères, de véhicules blindés et d’armes lourdes. Son travail principal avait longtemps été d’assurer la sécurité des meetings du Parti. A présent elle assistait la police et l’armée dans leurs diverses missions, ce qui était loin de réjouir policiers et militaires. La milice du Front était souvent comparée par ses détracteurs aux SA nazies, ou aux « Chemises noires » de Mussolini.

 

Finalement, seul un commandant de gendarmerie maintint son intention de démissionner. La menace de faire appel au service d’ordre du parti majoritaire se montra très efficace, et de nombreux policiers et militaires purent prétendre qu’ils avaient accepté cette mission, que d’aucuns jugeaient digne du IIIe Reich, « afin de limiter les dégâts ». Le 22 juin 2022 à 6 heures du matin, donc, plus d’un millier de policiers, de gendarmes et de soldats commencèrent le nettoyage des quatre cités évoquées. Des forces équivalentes avaient dressé des barrages aux sorties, et guettaient les fuyards. Quand les premiers trafiquants armés capturés furent fusillés sur place, les autres comprirent rapidement ce qui se passait, et l’intervention dégénéra en une bataille rangée. Même s’ils ne constituaient pas la cible principale, les islamistes étaient aussi concernés par l’opération : un certain nombre d’entre eux furent cueillis sans résistance, mais d’autres rejoignirent les gangs pour faire le coup de feu avec eux contre policiers et militaires, voyant là l’occasion de mettre en application les appels au Djihad qui circulaient sur le Worldnet depuis longtemps. Cela faisait d’ailleurs des décennies qu’islamisme et trafics en tous genres étaient intimement liés, au sein des banlieues chaudes. Au total plusieurs centaines de personnes furent arrêtées, une soixantaine fusillées, enfin une trentaine tuées dans les combats qui opposèrent les dealers et leurs bandes aux forces de l’ordre. Malgré l’usage d’armes lourdes, celles-ci comptèrent dans leurs rangs 5 morts et 27 blessés. Comme on pouvait le craindre, plusieurs civils innocents périrent également dans l’affaire ; on mit cela sur le compte des « dégâts collatéraux ». Trois jours plus tard, la même opération fut répétée en banlieue parisienne, une nouvelle fois à Marseille, et dans une cité lyonnaise. La reconquête des quartiers difficiles était en marche. Il s’agissait certainement de l’une des plus grandes opérations de police jamais lancées en France en temps de paix, et si elle fut fermement condamnée par l’ensemble des partis démocratiques français, par contre la grande majorité de la population des cités concernées était d’une opinion différente, et cela malgré les risques entraînés par de telles interventions. Ce n’est pas par hasard que la présidente du Front patriotique avait été élue à l’Élysée, et elle savait pouvoir compter sur le soutien des masses, qui voyaient d’un bon œil la fin de ces zones de non-droit et l’éradication de gangs qui avaient si longtemps imposé leur loi aux cités, et qui étaient devenus si puissants, qu’il fallait maintenant de véritables opérations militaires pour les déloger. Cependant l’opposition ne demeura pas inactive : en guise de protestation il y eut des grèves, des émeutes dans certaines villes qui furent fermement réprimées, des manifestations monstres qui, en d’autres temps, auraient sans doute entraîné la chute du gouvernement. Apercevant lors d’un défilé de la gauche à Paris une banderole arborant le slogan fameux « le fascisme ne passera pas », un journaliste célèbre remarqua qu’elle venait bien tard, car le fascisme était déjà passé. Ce qui était un peu exagéré[1]. Naturellement, Martine Le Bihan n’avait pu agir ainsi qu’en raison de la situation internationale : l’ONU était moribonde, l’Europe unie avait vécue, les États-Unis étaient paralysés par des émeutes ; enfin, après la signature d’un nouveau pacte germano-russe et le retour de Königsberg (l’ex-Kaliningrad) au Vaterland, l’attention internationale était fixée sur l’est de l’Europe, où l’on craignait que l’Allemagne n’attaque une nouvelle fois la Pologne, qui venait de refuser de lui rendre les provinces annexées à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

Gérald exhiba son badge de journaliste et sa carte du parti, et on le laissa passer.

  • Vous aussi vous allez voir la catastrophe ? demanda le plus petit des deux hommes.

  • Oui.

  • Y a des collègues à vous, là-haut.

  • D’accord.

Il pénétra dans le hall désert et se dirigea vers les ascenseurs. Il appuya sur le bouton « Terrasse ». Il ne fallut que quelques instants à l’appareil pour le conduire à destination. Quand les portes s’ouvrirent avec un chuintement, il sortit et constata immédiatement qu’il y avait déjà beaucoup de monde : des habitants de l’immeuble, des voisins, mais aussi, comme le lui avait indiqué le vigile, une équipe complète de Nation2, la deuxième chaîne de télévision. Et il est vrai que le spectacle était saisissant. En temps normal, on devait jouir, à partir d’ici, d’un point de vue incomparable sur les pistes de Roissy ; aujourd’hui, c’était plutôt un fauteuil d’orchestre sur l’Enfer. Quand on regardait vers le sud, on n’apercevait qu’un rideau de flammes. Les carcasses noirâtres des deux appareils, ainsi que ce qui restait des bâtiments sur lesquels le gros porteur s’était encastré, se détachaient sur la lueur du brasier. On voyait aussi les véhicules, terrestres et aériens, des pompiers, mais ils avaient l’air de minuscules fourmis tentant de lutter contre un incendie de forêt. L’air empestait le kérosène, et aussi la chair brûlée. Gérald avait vu bien des choses dans son métier, il avait couvert plusieurs guerres, une éruption volcanique, un tsunami et deux séismes de grande amplitude, mais il n’avait jamais assisté à semblable spectacle. Les gens de l’immeuble regardaient, à la fois fascinés et horrifiés, et une femme d’une quarantaine d’années, qui avait quitté son lit pour ne pas manquer l’événement et portait encore des bigoudis sur la tête, s’écria :

  • Qu’est-ce que c’est beau !

Il empoigna sa caméra (qui, sous un format réduit, combinait en fait les fonctions d’une caméra, d’un appareil photo, d’un ordinateur portable, d’un téléphone et j’en oublie – en fait une sorte d’iPod, mais en beaucoup plus puissant et en plus pratique) et se mit à filmer, tout en commençant à rédiger dans sa tête l’article qui paraîtrait le lendemain matin dans son journal. Soudain quelqu’un le tira par la manche. Il tourna la tête et reconnut Francis Jaffart, un collègue de la chaîne Nation2 qu’il connaissait bien.

  • Quelle histoire ! dit celui-ci.

  • Oui. C’est terrible.

  • Qu’est-ce qui a bien pu se passer, à ton avis ?

  • Aucune idée. Mais c’est pas ça qui va améliorer l’image de l’aéroport de Roissy, qui a déjà mauvaise réputation…

Il filma et photographia pendant dix minutes, puis se dit que, pour compléter son reportage, il lui fallait les témoignages de quelques pompiers, et aussi de membres du personnel de Roissy. Il salua ses collègues, puis se dirigea vers l’ascenseur. Mais avant qu’il y arrive, un homme se jeta littéralement sur lui :

  • Monsieur ! Monsieur !

  • Oui ?

  • Vous êtes journaliste ?

  • Oui.

  • J’ai tout vu, Monsieur. Je peux tout vous raconter.

Il examina son interlocuteur. A la lueur de l’incendie, on y voyait presque comme en plein jour. L’homme était de type méditerranéen, peut-être marocain. Il arborait une moustache grisonnante, au milieu d’un visage fatigué. Il était vêtu d’un simple pyjama, et portait une casquette.

  • Je vous écoute, dit Gérald en mettant son micro sur la position « on ».

  • Je n’arrivais pas à dormir, à cause de la chaleur. Alors je suis venu fumer une cigarette sur la terrasse.

  • Vous habitez à quel étage ?

  • Au 15e. Bref, en tirant sur ma cigarette j’ai observé les avions, comme je le fais souvent. A cette heure, bien sûr il y en avait peu. J’ai vu le gros manœuvrer pour le décollage, et l’autre aussi. Lui, il venait d’atterrir. Normalement, il n’aurait pas dû y avoir de problème, car ils étaient sur des pistes éloignées. Mais voilà, tout à coup il y a eu la panne.

  • La panne ?

  • Oui, plus de lumière. Nulle part. Ni dans les avions, ni dans l’aéroport, ni sur les pistes, ni à la tour de contrôle, nulle part.

  •  Ça paraît impossible.

  • Je vous assure, Monsieur.

  • Et ça a duré combien de temps ?

  • Une vingtaine de secondes, environ. Et c’est juste après que les deux avions se sont heurtés.

 

 

[1] En effet, durant les presque cinq années où elle demeura au pouvoir, Martine Le Bihan gouverna certes de façon autoritaire, et prit des décisions que d’aucuns jugèrent contestables, mais elle ne remit jamais en cause le fonctionnement des institutions de la Ve République.

Gouderien

(Où l'on fait la connaissance du redoutable Gérald Jacquet, journaliste, vaguement écrivain, ancien militaire, ancien un tas de choses.)

CHAPITRE I : LA PANNE.

 

 

 

Paris, vendredi 18 juillet 2036.

Les premières notes d’une vieille chanson des « Beatles » éclatèrent dans la tête de Gérald Jacquet, le réveillant en sursaut. Saloperie d’engin ! S’il n’avait pas été journaliste, il se serait débarrassé depuis longtemps de ce maudit implant – comme beaucoup le faisaient aujourd’hui, surtout depuis que le bruit avait commencé à courir que ces minuscules appareils provoquaient des tumeurs au cerveau. Mais voilà, il était journaliste. Il se redressa dans le lit, frôlant le corps de la fille qu’il avait ramassée la veille au soir dans une boîte, et dont il ne connaissait même pas le prénom. Il fit un petit geste de la main près de son oreille, ce qui équivalait maintenant à l’action de décrocher. La voix de sa rédactrice en chef, Ghislaine, résonna dans sa tête :

  • Bon sang, qu’est-ce que tu fous Gérald ?

  • Au risque de t’étonner, je dors. Ce qui constitue somme toute une activité normale, à…

Il jeta un coup d’œil aux chiffres lumineux du cadran digital de sa montre Casio.

  • … 3 heures 34 du matin.

  • Tu n’as pas entendu les informations ?

  • Quelles informations ?

Réveillée par le bruit, la brune à ses côtés s’ébroua dans le lit et se redressa en disant :

  • Qu’est-ce qui se passe ?

  • Un Europ E-390 de Singapore Airlines a heurté un autre appareil, et s’est crashé à Roissy cette nuit, continua Ghislaine. On parle de 2.000 morts.

  • Quoi ?

L’Europ E-390 était le successeur de l’Airbus A-380 (depuis la dissolution du groupe EADS quelques années plus tôt, les nouveaux appareils étaient baptisés « Europ », ce qui était assez ironique, car l’Europe unie n’existait plus). Il pouvait transporter jusqu’à 1.500 passagers.

  • Il faut que tu y ailles tout de suite. C’est peut-être l’accident le plus meurtrier de toute l’histoire de l’aviation.

  • Je veux bien te croire. J’y vais.

  • Excellent. A bientôt. Tu me tiens au courant.

  • Bien sûr. Bye.

  • Qu’est-ce que c’est que ce boucan ? demanda la fille en allumant la lumière. Ça t’arrive souvent, de réveiller les gens au milieu de la nuit ?

  • Désolé chérie, il va falloir que tu plies bagage. Le devoir m’appelle.

  • Quoi ? C’est quoi, ton job ?

  • Je suis journaliste.

Il était surpris. Il pensait qu’elle l’avait reconnu, et que c’est pour ça qu’elle l’avait suivi aussi facilement chez lui. Mais apparemment, ce n’était pas le cas.

  • A la télé ? A la radio ?

  • Je suis pigiste pour plusieurs revues, répondit-il.

Ça, c’était un gros mensonge. En fait il était grand reporter au « Figaro » (l’un des rares quotidiens à posséder encore une édition papier - mais au « Figaro », on avait toujours été traditionnaliste) et au « Figaro Magazine ». Proche du pouvoir, le « Figaro » était considéré comme une sorte de second « Journal officiel », ce qui était loin de plaire à tout le monde. Et il n’avait aucune envie d’entamer une discussion politique au milieu de la nuit.

Il commença à s’habiller, imité par son invitée. Il n’avait même pas le temps de prendre une douche. Comme il ôtait son T-shirt pour en enfiler un neuf, elle aperçut le grand tatouage qui ornait son dos. Sa réaction fut celle de tous ceux - et surtout de toutes celles - qui le découvraient : d’abord un sentiment d’horreur, puis une admiration extasiée. En effet, du cou à la base des fesses, un énorme Alien noir, bavant, à la gueule hérissée de dents pointues, menaçant et agressif, avait été tatoué sur la peau. C’était un travail d’un réalisme saisissant. Sur un gringalet, l’effet aurait été ridicule, mais Gérald était grand et assez baraqué, aussi le résultat était-il impressionnant. A chaque fois qu’un de ses muscles bougeait, la monstrueuse créature semblait s’animer.

  • Comment peut-on se faire faire un tatouage pareil ? demanda-t-elle, fascinée.

Comme beaucoup de choses dans sa vie, comme sa décision de devenir journaliste, comme son mariage (mais pas son divorce), comme son adhésion au Front patriotique, cela s’était fait sur un coup de tête. Une vingtaine d’années plus tôt, alors qu’il séjournait à Londres, il avait vu à la télévision le film « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes », adaptation par le cinéaste danois Niels Arden Oplev du premier volet de la fameuse trilogie « Millenium », du romancier suédois Stieg Larsson. A un moment, on découvrait que Lisbeth Salander, l’un des personnages principaux, portait dans le dos un énorme tatouage représentant un gigantesque dragon (le titre anglais du film était d’ailleurs « The girl with the dragon tatoo »). Cette vision l’avait enthousiasmé, et dès le lendemain, il s’était mis en quête d’un tatoueur assez doué pour tracer sur sa peau un tatouage comparable – pas un dragon, mais quelque chose d’aussi spectaculaire. Il avait fini par trouver un Chinois, au fond d’un quartier minable, un véritable artiste qui avait fixé sur son dos – dans des conditions d’hygiène tellement douteuses qu’il se demandait encore comment il n’avait pas attrapé des maladies - l’image dont il rêvait : cet Alien, qui le terrorisait quand, enfant, il regardait les films de la saga. L’opération avait duré des heures, et il en avait bavé ; mais le résultat avait été à la hauteur de ses espérances. Ce tatouage spectaculaire, associé à sa carrure d’athlète, lui avait valu, quand il était militaire, les doux surnoms que l’on imagine : « Alien » (normal), « la Bête » ou encore « le Monstre » et autres amabilités.

  • A l’époque, j’étais un peu givré, avoua-t-il.

Et c’était vrai.

  • J’avais hésité entre ça et Dark Vador, poursuivit-il en fermant les rabats en velcro de ses chaussures de sport. Une façon de revendiquer mon côté obscur, sans doute. Mais finalement, Dark Vador, c’est juste l’infirme le plus puissant de la galaxie. Tandis qu’Alien, c’est la sauvagerie à l’état brut.

  • Je trouve que ça te va bien, dit-elle en se collant contre lui.

Il se retourna vers elle pour la repousser gentiment : il n’avait pas de temps pour les badineries. Ce faisant, il se rendit compte qu’elle était un peu « bronzée », comme on dit. Il ne l’avait pas remarqué la veille au soir, mais il faut dire qu’il était légèrement bourré. De toute façon ça n’aurait rien changé. Elle surprit son regard.

  • Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.

  • Rien.

  • Si, j’ai bien vu la façon dont tu me regardais. C’est la couleur de ma peau, qui te choque ?

  • Pas du tout.

  • Ma mère est de la Guadeloupe, si tu veux tout savoir. Je suis aussi française que toi.

  • Je n’en doute pas un instant.

  • J’ai des papiers en règle. Je peux te les montrer, si tu veux.

  • Laisse tomber.

Il acheva de s’habiller en soupirant. Par un mouvement réflexe, il enfila par-dessus la manche de sa saharienne le brassard portant le mot « Presse » en grosses lettres fluorescentes, et en dessous : « Le Figaro ».

  • Tu travailles pour ce journal de merde ? interrogea son invitée d’un ton acide.

  • Que veux-tu, il faut bien gagner sa vie.

Il avait hâte de se débarrasser de cette emmerdeuse. Il ouvrit la porte d’entrée. Elle ramassa son sac à main et sortit. Après avoir refermé, il la suivit dans l’escalier.

  • Tu veux que je te dépose à une station de taxis ? proposa-t-il.

Il savait qu’il y en avait une pas très loin, place du Maréchal Pétain (ex-place de l’Hôtel de ville, ainsi appelée en raison du discours qu’y avait prononcé le grand homme en avril 1944).

  • Merci, ça va. Je vais en appeler un.

  • Comme tu veux. Bye.

  • Ciao.

Il la regarda s’éloigner sur le quai chichement éclairé (en raison des restrictions) avec une satisfaction non dissimulée. En voilà une qu’il ne regretterait pas beaucoup.

 

Comme il approchait de son 4x4 Toyota Explorer vert foncé garé le long du trottoir, l’ordinateur de bord détecta sa présence, et la portière s’ouvrit. En montant dans le véhicule, il eut droit à un salut amical de la part d’Olga, qui n’était jamais qu’une version très élaborée du GPS de jadis.

  • Salut patron. Vous êtes bien matinal, aujourd’hui.

  • Salut Olga. Tu conduis.

  • Bien sûr, patron. On va où ?

  • A ton avis ?

Il se glissa à la place du conducteur, mais releva le volant pour s’installer plus confortablement.

  • Je suppose que l’on va à Roissy, suggéra-t-elle de sa voix teintée d’un léger accent scandinave (il l’avait paramétrée ainsi).

  • Bien deviné. Tu me passeras les commandes quand on sera à trois kilomètres de l’aéroport. Et pendant le trajet, tu me raconteras tout ce que tu as appris au sujet de cet accident.

  • Naturellement.

  • Ah oui, encore une chose : prépare-moi un café. Très fort.

  • A vos ordres.

Une trentaine d’années plus tôt, on disait d’un ordinateur performant : « Il sait tout faire, sauf le café. » Cette phrase n’était plus de mise, car en plus de ses capacités de pilote et de navigatrice, Olga pouvait aussi préparer un excellent café, qui jaillit dans un gobelet de plastique, dans un compartiment situé un peu au-dessous du tableau de bord. Une sonnerie discrète retentit quand la boisson fut prête, et Gérald s’en empara. Ce n’était pas le meilleur café du monde, mais il était brûlant, ce qui était le principal.

Tandis que le 4x4 roulait sur les quais de la Seine, un convoi de véhicules de pompiers le survola, volant à basse altitude. Il observa avec un peu d’envie les lumières de ces engins, qui reléguaient sa voiture, qu’il avait pourtant payée assez cher, au rang de déchet antédiluvien. De telles visions lui rappelaient toujours les images du ciel de Coruscant dans « Star Wars », de George Lucas. Sauf que ce n’est pas encore demain que les cieux parisiens connaîtraient des embouteillages de véhicules volants, comme on en voyait déjà, paraît-il, à New York ou à Tokyo. Pour le moment, pour des raisons impératives de sécurité, seuls la police, les pompiers, l’armée et divers services d’urgence avaient la possibilité d’acquérir de tels engins. Théoriquement, les particuliers aussi pouvaient en acheter, mais d’abord le prix de ces véhicules était prohibitif, et le permis de conduire coûtait aussi une fortune. Donc quand on apercevait une de ces merveilles volantes – comme la fameuse Mercedes 1.200 « Adler », - elle appartenait presque toujours à un riche visiteur étranger.

 

Traverser le nord de Paris ne prit qu’une vingtaine de minutes. A cette heure de la nuit, les rues de ce que l’on appelait autrefois – avant les restrictions - la « Ville lumière » étaient plutôt vides. Par contre il fut contrôlé trois fois, deux fois par la police et une fois par une patrouille du Parti. A chaque fois l’interruption fut brève : il lui suffit de présenter sa carte d’identité à travers la vitre ; il ne fallait qu'une fraction de seconde pour la scanner et pour que l’ordinateur central l’identifie, d’autant plus qu’il était maintenant assez connu – enfin moins qu’il le pensait tout de même, puisque sa conquête de la veille ne l’avait pas reconnu ! Une seule fois on contrôla son alcoolémie, et, comme il fallait le supposer, elle était positive, mais comme ce n’était pas lui qui conduisait, il n’eut droit qu’à un rappel à l’ordre. Quand les premiers ordinateurs de conduite étaient apparus sur le marché, une quinzaine d’années auparavant, leur fiabilité avait donné lieu, comme il fallait s’y attendre, à d’ardentes polémiques. On leur avait imputé quelques accidents dont plusieurs mortels, mais leurs maladies de jeunesse avaient été guéries assez rapidement, et il s’agissait maintenant d’un outil parfaitement sûr, bien utile quand, comme lui, on ne se sentait pas en état de conduire.

 

Pendant qu’il traversait la cité endormie, Olga fit le point sur l’accident qui venait de survenir à Roissy. Et bientôt, Gérald fut reconnaissant à sa rédactrice en chef de l’avoir tiré du lit. Il s’agissait non seulement d’un grave accident, mais en plus d’une véritable tragédie, qui allait remettre en question toute l’évolution de l’aviation civile depuis le début du siècle. Pour résumer, on était allé vers le toujours plus gros, sous le prétexte que c’était aussi le plus économique et surtout le moins polluant, argument décisif à une époque où la lutte contre les causes du réchauffement terrestre avait été promue au rang de grande cause internationale. Comme un chasseur, Gérald flairait non seulement l’odeur du sang, mais aussi celle du scandale, et pour un journaliste comme lui, c’était pain béni. Sur l’écran du tableau de bord, Olga diffusa les journaux des différentes chaînes d’information en continu, et il put se faire rapidement une idée de la situation. Celle-ci était apocalyptique. C’était pire que ce que lui avait annoncé Ghislaine Duringer. Non seulement l’E-390, qui s’apprêtait à décoller, avait heurté un vieux Boeing 777, le brisant en deux, mais, continuant sa course folle, il avait dépassé le bout de la piste et était allé s’encastrer contre les immeubles d’une ville voisine. Bien sûr, à l’heure où cela s’était produit (vers 2 heures du matin), tout le monde dormait. Le bilan allait être effroyable… Quand il apprit le numéro de la piste en question (la piste 15), un amer sourire éclaira le visage du reporter. Cette piste avait été construite une dizaine d’années plus tôt. Ce chantier faisait partie des travaux d’agrandissement de l’aéroport de Roissy, depuis longtemps largement saturé et dont la réputation internationale était pitoyable. Ces projets d’expansion s’étaient heurtés à la protestation des riverains, en raison de la proximité immédiate de la cité densément peuplée de Goussainville. A l’époque, lui-même avait dû pondre un ou deux articles sur le sujet. Des manifestations de protestation avaient été rudement réprimées, et les leaders du mouvement devaient encore moisir en prison. C’est contre les tours de cette cité populaire que l’avion de Singapore Airlines venait de s’écraser… Ce n’était en fait pas très loin de l’endroit où avait eu lieu l’accident du Tupolev 144 lors du Salon du Bourget, le 3 juin 1973 ; ce drame avait fait 14 morts. La joie d’habiter près d’un aéroport … Il se dit qu’en ce moment, quelques technocrates devaient être dans leurs petits souliers. Une nouvelle chaîne apparut sur l’écran, et le présentateur révéla « sous toutes réserves » que la tragédie avait peut-être pour origine une panne d’électricité, qui avait frappé le secteur quelques instants avant la collision.

 

Gouderien

Prologue

(Ce prologue est surtout là pour montrer au lecteur qu'on n'est pas là pour rigoler. Le personnage principal n'apparaîtra qu'au chapitre Un. Les différents membres de la famille Le Bihan dont je parle ne sont pas rappeler une famille réellement existante et très active dans le domaine politique, mais enfin c'est du roman. Tout ce que le lecteur a besoin de savoir, c'est que la France dans laquelle arrivent ces événements est dirigée par un régime assez autoritaire, depuis pas mal de temps. L'époque est d'ailleurs plutôt troublée sur le plan international. Pardon pour la présentation, c'est mon premier blog sur ce forum et je ne maîtrise pas encore l'outil.) 

Prologue.

Paris, palais de l’Élysée, 17 juin 2036.

Michèle Le Bihan, 26e présidente de la République française, regarda sa montre. 21h06. Elle se leva, jeta un coup d’œil sur les dossiers qui s’entassaient sur son vaste (et précieux) bureau, puis alla à la fenêtre. Elle écarta légèrement un rideau et, d’un œil distrait, observa le parc. En cette période de l’année les journées étaient particulièrement longues, et la nuit n’était pas encore tombée. A la lumière déclinante du jour, elle aperçut deux gendarmes en patrouille, accompagnés d’un chien. La sonnerie du téléphone de son bureau se mit à tinter, interrompant brutalement sa contemplation. Beaucoup de gens se faisaient implanter maintenant directement un émetteur-récepteur miniaturisé près du conduit auditif – sauf avis contraire des parents, l’opération était même pratiquée automatiquement dans les maternités peu après la naissance – mais, sur ce point comme sur d’autres, la petite fille du fondateur du Front patriotique était « Old school », et elle avait toujours refusé cette concession à la modernité. Elle décrocha.

  • Oui ?

  • C’est moi.

Elle reconnut la voix de son mari, Bertrand. C’était normal. Une fois de plus, elle était en retard.

  • Tu sais l’heure qu’il est ? demanda-t-il. On n’attend plus que toi pour passer à table.

Elle discerna le ton de reproche à peine dissimulé dans sa voix, et poussa un soupir.

  • J’arrive, dit-elle.

Elle raccrocha le combiné. Elle jeta un regard de regret à ses dossiers, en particulier à une épaisse chemise rouge. Cela faisait déjà plusieurs jours qu’elle planchait avec ses conseillers sur l’épineux problème de la taxe sur les transactions financières. Quand sa tante Martine était arrivée au pouvoir en 2022, l’une de ses premières décisions avait été de porter à 1% la TTF, qui n’était jusque-là que de 0,2% - un taux symbolique, largement insuffisant pour mettre au pas la finance. Devant les hurlements des banquiers, des patrons et autres économistes distingués, elle avait répliqué que c’était ça, ou la fermeture de la Bourse. Après douze ans d’application de ce taux, Michèle Le Bihan avait promis à ses électeurs de procéder à un bilan de la TTF. La chemise rouge contenait précisément le rapport de la Cour des Comptes, ainsi que ceux de deux experts indépendants. Or ces rapports étaient contradictoires. L’un des experts accusait la TTF d’avoir fait perdre 0,5% de croissance par an à la France. L’autre économiste, bien au contraire, soulignait que cette taxe, jointe aux autres mesures prises par la présidente du Front patriotique peu après son élection : décret interdisant dorénavant à l’État de faire appel aux banques privées pour ses emprunts, et utilisation massive de la planche à billets par la Banque de France (ce qui avait entraîné une certaine inflation, mais bien inférieure à ce que prévoyaient les prophètes de malheur – « l’inflation est aujourd’hui le cadet de nos soucis », avait déclaré Martine Le Bihan), avait permis à la France, en quelques années, d’éponger une large partie de la dette faramineuse accumulée, au cours de décennies de mauvaise gestion, par les gouvernements précédents. Enfin la Cour des Comptes, prudente, estimait qu’il était encore trop tôt pour juger de l’efficacité de cette mesure fiscale. C’était un véritable casse-tête, qui donnait des migraines aux spécialistes eux-mêmes, mais Michèle allait devoir trancher, et en plus elle n’avait que peu de temps pour cela. Pour sa part elle se méfiait profondément de l’économie virtuelle, mais elle voulait être certaine de prendre la bonne décision. Elle se jura de retourner travailler après avoir consacré deux heures à sa famille. Cependant, ce programme allait être bouleversé. Une autre sonnerie retentit. Elle mit un instant à comprendre d’où provenait le son. C’était ce que l’on appelait autrefois le « téléphone rouge », l’appareil qui reliait directement la présidence française à la Maison blanche (il existait aussi l’équivalent pour l’Allemagne, la Russie et la Chine). Cette liaison avait beaucoup servi dans la période de crise précédente, mais en ce moment les choses allaient mieux, et cela faisait un moment qu’elle n’avait pas entendu cette sonnerie. Elle décrocha, en se demandant quelle catastrophe allait encore lui tomber sur la tête…

Une voix masculine impersonnelle annonça :

  • The president of the United States is calling.

Puis on lui passa Greg Simons, locataire actuel de la Maison Blanche.

  • Hi ! fit-il. How are you, Michèle ?

  • Fine, and you?

  • Not so fine, I’m afraid…

Elle sentit quelque chose se nouer au creux de son estomac. S’il commençait comme ça, ce n’était pas bon signe… D’une voix lugubre, il déclara :

  • I have received bad news from Russia.

 

La conversation dura vingt minutes. Quand elle raccrocha enfin le combiné, Michèle Le Bihan semblait avoir pris dix ans. Elle s’écroula dans le fauteuil de son bureau, puis sortit d’un tiroir une petite bouteille d’un cognac de grande marque et un verre, le remplit et en but d’un trait le contenu. Elle se releva, et observa son visage dans le grand miroir qui tapissait le mur du fond. Elle s’attendait à se trouver des cheveux blancs, mais heureusement ce n’était pas le cas. Le téléphone sonna à nouveau. Naturellement, c’était son mari.

  • Alors ? demanda Bertrand.

Son époux était un homme exceptionnellement patient – il en fallait pour exercer la fonction de « premier homme de France » - mais là, elle sentait qu’il était à bout. Ce fichu métier finirait par ruiner leur couple… Mais en ce moment l’avenir de son ménage n’était sûrement pas son souci numéro un.

  • Je suis désolée, dit-elle d’une traite, je ne pourrai pas dîner avec vous ce soir.

  • Quoi ?

  • On vient de m’avertir d’une nouvelle assez grave.

  • Qu’est-ce qui se passe encore ?

Elle se rendit compte avec un sentiment d’effroi qu’elle ne pouvait pas lui en parler. Il allait falloir qu’elle invente un mensonge, et elle avait horreur de ça.

  • Je t’expliquerai ça plus tard.

  • Mais tu auras fini quand ?

  • Je ne sais pas… Dans la nuit sans doute.

  • Eh bien… C’est gai. Alors bon courage, et à demain.

  • Bonne nuit.

Du courage, oui, il allait lui en falloir. Elle appuya sur un bouton. La porte s’ouvrit, et la grande carcasse de Gustave Suffisant, son secrétaire particulier, dont le bureau se trouvait juste à côté du sien, apparut dans l’encadrement.

  • Oui ? demanda-t-il.

Elle s’efforçait de dominer ses émotions, mais il dut sentir que quelque chose n’allait pas car il ajouta aussitôt d’un ton inquiet :

  • Vous vous sentez bien, Madame la présidente ?

  • Oui. Mais je dois t’annoncer que tu n’es pas près de rentrer chez toi. Tu vas me convoquer immédiatement le Premier ministre, le ministre de la Défense, le ministre de l’Intérieur…

  • Quoi ? Mais vous savez bien que le Premier ministre doit prendre l’avion dans une heure pour son voyage officiel en Inde.

 Après la terrible guerre nucléaire qui avait opposé ce pays à son voisin le Pakistan, l’Inde était en pleine reconstruction, et la France espérait bien obtenir sa part du gâteau, dans ce qui était déjà considéré comme le marché du siècle. 

L’histoire de cette guerre était extravagante, et démontrait, s’il en était besoin, qu’en ce terrible XXIe siècle, tout pouvait arriver. Linda Kramer, jeune lycéenne de Toronto, avait été honorée par le « Guiness Book des Records » du titre douteux de « Individu ayant, dans toute l’histoire de l’humanité, entraîné la mort du maximum de gens, dans le minimum de temps et au prix du minimum d’efforts ». Les détails de son aventure n’étaient pas connus avec certitude, car quand elle avait pris conscience de ce qu’elle avait fait, elle s’était jetée du 4e étage du commissariat de police où elle était interrogée, et n’avait pas survécu à la chute. Cette hackeuse de 14 ans était certainement un génie de l’informatique. Comme dans un vieux film des années 80, « Wargames », elle s’était introduite dans les ordinateurs du ministère de la Défense du Pakistan, avait contourné tous les pares-feux et, par jeu semble-t-il, avait déclenché la mise à feu d’un missile porteur d’une charge nucléaire. Certains spécialistes estimaient que c’était impossible, et doutaient de la véracité de cette version ; l’ordinateur de la jeune fille était entre les mains de la police canadienne, qui n’avait pas encore rendu publiques ses conclusions. Quoi qu’il en soit, le missile s’écrasa dans la banlieue de Mumbai (l’ex-Bombay) le 12 juillet 2032, provoquant la mort de deux millions de personnes et occasionnant des dégâts colossaux. Refusant d’écouter les excuses des autorités pakistanaises, qui proclamaient que ce tir était dû à une erreur informatique, l’Inde avait immédiatement riposté avec ses propres armes nucléaires, causant d’immenses pertes civiles et militaires au Pakistan, et rasant plusieurs villes. Ce qui naturellement avait à son tour entraîné une contre-attaque pakistanaise. Quand, au bout de trois jours, les Indiens avaient enfin admis qu’un simple bug était à l’origine du conflit, et avaient accepté le cessez-le-feu proposé par l’ONU, les USA, la Chine et la Russie, on estime que plus de cent millions de personnes avaient déjà péri, sans compter l’immense foule des irradiés ; quant aux retombées nucléaires, elles concernèrent l’ensemble de la planète. L’Inde avait subi des pertes gigantesques, mais le Pakistan, lui, avait presque cessé d’exister – ce qui ne chagrinait pas beaucoup certains pays, qui avaient toujours vu dans cet État un repaire d’islamistes, au point que les partisans de la théorie du complot doutaient fortement qu’une simple hackeuse de 14 ans soit à l’origine d’un tel carnage. Un prétendu « Journal de Linda Kramer » avait été publié, et s’était vendu à des millions d’exemplaires dans le monde, avant que l’on réalise qu’il s’agissait d’un faux grossier.

 

  • Tant pis, dit-elle. On va le décommander. On s’excusera auprès du gouvernement indien. Convoque aussi le ministre du Budget et le secrétaire d’État aux Risques naturels majeurs.

  • C’est tout ?

  • Pour le moment, oui.

      Son cerveau fonctionnait à plein régime. Soudain elle se rendit compte qu’il était impossible de mettre déjà autant de gens au courant. Avant qu’il ne sorte, elle lança :

  • Non ! J’ai changé d’idées. Finalement, convoque uniquement le Premier ministre. Pour les autres, on verra plus tard.

  • Comme vous voulez.

Une fois le secrétaire sorti, elle rouvrit son tiroir et but à même la bouteille tout ce qui restait de cognac. Elle se remémora soudain ce jour lointain, des années plus tôt, où elle s’était engagée dans la carrière politique - une tradition familiale, chez les Le Bihan. Si elle avait su à l’époque que ce chemin la mènerait dans ce palais – tout ça parce qu’un jour fatal de mars 2027, on lui avait demandé de remplacer au pied levé comme candidate du Front patriotique à la présidence de la République sa tante, Martine Le Bihan, qui venait d’être assassinée par un terroriste, alors qu’elle avait toutes les chances d’être réélue pour un second mandat -, et qu’un soir de juin elle recevrait un tel appel téléphonique, nul doute qu’elle aurait choisi un autre métier. Infirmière. Ou coiffeuse. Oui, coiffeuse ce n’était pas si mal finalement. Elle se regarda une fois de plus dans la glace, et se trouva une tête affreuse. Pourtant, il allait falloir qu’elle se montre forte. Et discrète. C’était ça le pire. Personne ne devait savoir. Enfin, presque personne. En y repensant, elle se dit que le plan que lui avait exposé le président américain ne pourrait pas rester secret bien longtemps. Avec les moyens de communication modernes, et surtout la multitude de pirates, hackers et autres cyber-terroristes qui sévissaient sur le Worldnet et le Darknet, aucun secret ne pouvait être considéré comme inviolable. La guerre entre l’Inde et le Pakistan avait montré à quel degré de dangerosité en était arrivé ce qu’on n’avait considéré jusque-là que comme une simple nuisance. Elle n’était même pas certaine que son propre ordinateur soit « safe », comme on disait, même si les meilleurs spécialistes veillaient à sa sécurité. Et quand, tôt ou tard, le grand public apprendrait la nouvelle, elle n’osait même pas imaginer les réactions des gens. Ce serait d’abord la panique, et puis ensuite, peut-être, la révolution. On prendrait d’assaut l’Élysée, et on la lyncherait. On la pendrait à un réverbère. Oui, c’était sans doute comme ça que ça finirait. Et le pire, c’est que d’une certaine manière elle l’aurait mérité. Elle s’ébroua. Si elle commençait à réagir comme ça, c’était fichu d’avance. Elle se demanda un instant comment se serait comportée sa tante dans une pareille situation. La seule chose certaine, c’est qu’elle n’aurait pas joué les Caliméro en se plaignant que le monde était vraiment trop injuste.… Il n’y avait pas une minute à perdre. Elle appuya sur un bouton, et Gustave Suffisant réapparut presque instantanément à la porte, comme s’il était caché derrière, attendant qu’elle ait besoin de ses services.

  • Madame ? s’enquit-il avec son calme habituel.

  • Vous avez joint le Premier ministre ?

  • Oui, mais il se demande bien…

  • Il le saura largement assez tôt. En attendant qu’il arrive, appelez-moi le Premier ministre indien.

  • Entendu.

Il ressortit. D’un geste machinal elle rouvrit son tiroir, mais il n’y avait plus de cognac. Dans le meilleur des cas, cette histoire allait lui coûter son couple, et la rendre alcoolique. Dans le pire… Elle préférait ne même pas y penser.