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2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (6).

Gouderien

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Durant les 45 minutes suivantes, Gérald, comme les autres participants de cette étrange réunion – sauf qu’eux connaissaient déjà le sujet – suivit, avec plus ou moins d’attention, le documentaire projeté.

Ce film, qui avait été réalisé pour la télévision, remontait à une quinzaine d’années. Son titre était : « Le Grand collisionneur de hadrons » ; avec en sous-titre : « Des installations géantes pour traquer l’infiniment petit ». On commençait par expliquer comment était né le CERN : après la Seconde Guerre mondiale, la science européenne, autrefois triomphante, était tombée au plus bas. Et parmi toutes ces disciplines scientifiques en détresse on comptait la recherche en physique. Pourtant ni les idées ni les hommes ne manquaient. Un savant français, Louis de Broglie (prix Nobel de physique 1929) prit alors l’initiative, en 1949, de créer un laboratoire scientifique européen. En 1952, avec le soutien de l’UNESCO, onze gouvernements européens s’associèrent pour créer le Conseil européen pour la recherche nucléaire, ou CERN. On choisit d’implanter ses installations en Suisse. Les premiers travaux pour la construction du laboratoire du CERN et de son accélérateur commencèrent en mai 1954. En 1957, le premier accélérateur, le Synchro-Cyclotron à protons, fut mis en service, suivi trois ans plus tard du premier gros accélérateur, le Synchrotron à Protons.

En 1965, le gouvernement français donna son accord pour que les installations du CERN s’agrandissent en débordant sur le sol français. Dans les années 70, d’autres installations et laboratoires, toujours plus perfectionnés, entrèrent en service : les anneaux de stockage à intersections ou ISR, une chambre à bulles à hydrogène, enfin le Super Synchrotron à Protons (SPS), de 7 kilomètres de circonférence.

En 1981 on décida de construire le « Large Electron Positron collider” (LEP ou « Grand Collisionneur Électrons-Positrons » en français), dans un tunnel d'une circonférence de 27 kilomètres. Il était alors le plus grand accélérateur de particules du monde. Il fut inauguré le 13 novembre 1989. Ce n'est qu'avec le LHC ou « Large Hadron Collider » (« Grand collisionneur de hadrons »), mis en service en septembre 2008 et qui réutilisait son tunnel, qu'il fut détrôné. Pour ceux qui se demanderaient ce que peut bien être un hadron, c’est (dixit la « Wikipédia ») « un composé de particules subatomiques régi par l'interaction forte ».

Une grande partie du film montrait les travaux gigantesques qu’il avait fallu réaliser pour installer le LHC, dont la construction avait été décidée en 1994. Il avait d’abord fallu démonter le LEP, puisque son successeur le LHC allait utiliser le même tunnel. Ce démontage, qui commença en mai 2001, fut loin d’être une petite affaire. Une fois le tunnel libéré, la construction du « Large Hadron Collider » put enfin débuter. Il entra en service le  10 septembre 2008. Sept détecteurs de particules, dont quatre de très grande taille, étaient installés sur cet accélérateur, à savoir ATLAS, CMS, TOTEM, LHCb, ALICE, LHCf et MoEDAL. A ce moment, c’était le plus important accélérateur de particules au monde. Il conserva cette position pendant une douzaine d’années, avant d’être détrôné par l’accélérateur "Lomonossov" (du nom d’un célèbre savant russe, fondateur de l’université de Moscou), inauguré en 2021, qui était situé près de Smolensk, en Russie, et qui était encore en 2036 le plus grand du monde.

Gérald suivait ce documentaire d’un œil distrait, en se demandant en quoi tout cela le concernait. D’ailleurs il était nul en physique. Mais quand il entendit – une fois de plus – parler de la Russie, le signal d’alarme résonna à nouveau dans sa tête, et il redoubla d’attention.

En vain, d’ailleurs. Le reste du film proposait une visite guidée du LHC, incroyable machinerie faite d’interminables tuyaux bleus et gris qui filaient dans des tunnels sans fin, et d’installations qui semblaient tout droit sorties d’un film de science-fiction. Pour égayer un peu la chose, le narrateur citait quelques anecdotes, comme celle de la fouine qui s’était introduite fin avril 2016 dans les tunnels, endommageant un transformateur et provoquant une « perturbation électrique », interrompant pendant quelques jours la course folle des particules dans un système qui, autrement, ne s’arrêtait jamais pendant plusieurs années de suite. Personne ne disait ce qu’il était advenu de cet animal, mais on pouvait supposer le pire.

On évoquait aussi, mais plutôt pour s’en moquer, les craintes qu’avait suscitées l’entrée en service du LHC. Le 21 mars 2008, deux Américains, Walter L. Wagner et Luis Sancho avaient  intenté un procès au CERN devant la cour d'Honolulu à Hawaï, au motif que le collisionneur pourrait se révéler dommageable d'une manière ou d'une autre, par exemple en créant un trou noir. Leur plainte avait été jugée recevable, pour être ensuite définitivement rejetée. Une autre plainte fut déposée, fin  août 2008, en Europe, devant la Cour européenne des droits de l'Homme de Strasbourg pour les mêmes raisons. La plainte fut finalement rejetée quelques jours plus tard.

À la suite de ces affaires, plusieurs chercheurs, puis le  CERN, publièrent divers documents sur la  sécurité du LHC, concluant que l'accélérateur était sûr. Le principal argument mis en avant était que la haute atmosphère terrestre, et en fait tous les corps célestes, sont continuellement bombardés de particules très énergétiques, les rayons cosmiques. L'énergie dégagée par ces collisions peut parfois être bien supérieure à celle mise en jeu dans un accélérateur de particules sur Terre comme le LHC, aussi sont-ils certains que quels que soient les effets secondaires de ces réactions, ils ne seront pas dangereux pour la biosphère, sans quoi elle n'aurait pu se développer pendant plusieurs milliards d'années.

    La crainte que des collisions de particules élémentaires donnent lieu à un événement catastrophique n'était pas nouvelle, elle remontait à près de dix ans.

En 2000, lors de la mise en service du collisionneur d'ions lourds « Realistic Heavy Ion Collider » (RHIC) du Laboratoire national de Brookhaven (État de New York), le physicien espagnol  Alvaro de Rujula et deux de ses collaborateurs avaient imaginé un scénario catastrophe susceptible, en principe, de provoquer la destruction de la Terre. L'affaire avait à l'époque également suscité suffisamment d'intérêt pour nécessiter une analyse détaillée expliquant l'innocuité d'une telle expérience.

Le célèbre physicien anglais Stephen Hawking, après avoir exposé, en 2008, ses raisons de penser que l’on n’observerait pas le fameux « boson de Higgs », s'était exprimé sur ses craintes à l'égard de cette particule, en 2014 :

« Le boson de Higgs a le potentiel inquiétant de devenir métastable à des énergies dépassant les 100 milliards de gigaélectron volt. Cela pourrait dire que l'univers pourrait subir une désintégration du vide catastrophique, avec une bulle s'étendant à la vitesse de la lumière. [...] Cela pourrait se produire à tout moment et nous ne le verrions pas venir. »

Mais les défenseurs de l’accélérateur objectèrent que des collisions à 100 milliards de GeV par proton requerraient un accélérateur de la taille de la Terre.

Au cours des années suivantes, diverses expériences avaient mis en évidence l’existence du boson de Higgs – que certains avaient baptisé « la particule de Dieu » -, sans provoquer pour cela les catastrophes redoutées.

Le film se poursuivait en rappelant que le CERN avait joué un rôle essentiel dans la création d’Internet. On présentait ensuite un panorama des recherches en cours, y compris sur d’autres particules encore plus mystérieuses que le boson de Higgs. La conclusion évoquait l’avenir du site, et le remplacement du LHC par un « VLHC » (« Very Large Hadron Collider »). Cette fois on n’allait pas déconstruire les installations existantes, ce qui aurait représenté un travail colossal, mais simplement les agrandir et les perfectionner. 

Et les lumières se rallumèrent.

  • Qu’avez-vous pensé de ce film, Monsieur Jacquet ? demanda le commandant Trifaigne.

  • Euh… commença-t-il. En fait, j’ai compris un mot sur deux. Vous savez, j’ai peur que vous ne vous adressiez pas à la bonne personne. J’étais déjà mauvais en physique au lycée, et ça ne s’est pas amélioré depuis.

L’officier sourit :

  • Ça n’a strictement aucune importance, parce que la personne qui vous accompagnera est très calée, elle, dans ce domaine.

C’était la première fois que l’on faisait allusion à cette « seconde personne », et il se demanda à qui il allait être associé.

Le colonel Geffrier intervint à son tour :

  • Monsieur Jacquet, avez-vous entendu parler du « Concordoff » ?

Là, Gérald retrouvait un domaine qui lui était plus familier :

  • Tout à fait. C’était le Tupolev 144, la version soviétique du « Concorde ». On l’avait appelé ainsi en raison de la troublante ressemblance qu’il présentait avec le supersonique français.

  • Absolument, dit Geffrier. Et savez-vous d’où venait cette similitude ?

  • Bien sûr. A l’époque où on a conçu le « Concorde », c’est-à-dire dans les années soixante, les espions soviétiques sévissaient à l’Ouest dans tous les domaines, y compris naturellement en aéronautique. En bref, les Soviétiques se sont contentés de nous piquer les plans du « Concorde ».

  • Et vous savez comment ça c’est fini ?

  • Évidemment. Ce qu’ils ignoraient, c’est que nous savions qu’ils nous espionnaient. Et donc on leur a refilé des plans légèrement modifiés. Et le résultat a été la catastrophe du 3 juin 1973, quand le Tupolev 144 s’est écrasé au cours du salon du Bourget, devant les caméras de télévision du monde entier.

  • C’est une triste histoire, remarqua Serreules. Sur le moment on s’est cru très malins, mais en fait s’il avait existé un second supersonique sur le marché, les Américains auraient eu beaucoup plus de mal à torpiller la carrière du « Concorde », ainsi qu’ils l’ont fait. Mais nous ne sommes pas venus ici pour évoquer l’histoire de l’aviation. Le deuxième film que nous allons vous projeter est beaucoup plus court que le premier, et il vous montrera à quoi ressemble l’accélérateur « Lomonossov ». C’est actuellement le plus grand du monde dans son genre, même si le VLHC dont il était question dans le premier documentaire le surpassera certainement quand il sera terminé. Vous vous demandez certainement quel est le rapport avec l’histoire du « Concordoff » ?

  • Effectivement.

Ce fut au tour d’Emma Courson de parler :

  • Le CERN comprend un certain nombre de pays, essentiellement européens, mais il y a aussi des pays « observateurs ». Le Japon depuis 1995, les États-Unis depuis 1997, etc. La Russie en fait partie. Ces nations apportent un concours financier, et en contrepartie ont accès à toute la documentation concernant les expériences qui ont pu être effectuées grâce à leur argent.

  • Je crois que je vous vois venir, dit Gérald.

Geffrier prit la suite :

  • Depuis la chute de l’URSS, les Russes n’ont pas perdu leurs mauvaises habitudes, et leurs agents de renseignement continuent à sévir dans le monde entier, espionnant tout et n’importe quoi. Donc, il y a environ 25 ans, quand ils ont commencé à s’intéresser au CERN, quelqu’un chez nous s’est dit que c’était un prétexte pour copier notre technologie afin de la reproduire dans leur pays, comme dans le cas du « Concorde ».

  • Et alors ?

  • Alors on leur a fourni une documentation revue et corrigée. C’était idiot, dans un sens, parce que les installations du CERN servent principalement à la recherche pure, et n’ont pas d’application militaire. Mais bon, c’est ce qui a été fait, et une fois de plus nous nous sommes plantés.

  • Comment ça ?

Ce fut Emma Courson qui répondit :

  • Apparemment, nos documents modifiés ont ouvert de nouvelles voies de recherche aux physiciens russes. C’est ainsi qu’ils ont pu construire « Lomonossov », qui est plus puissant que tout ce que nous avions réalisé jusque-là. Mais ce n’est pas le seul problème. Les Russes ont obtenu des avancées foudroyantes dans des domaines où nous ne faisions jusque-là que balbutier. Mais eux, ils savent protéger leurs secrets. Les savants russes ne publient qu’une partie de leurs travaux – ce que le pouvoir les autorise à divulguer. Le reste demeure secret.

  • Sauf, dit Serreules, que de nos jours il devient de plus en plus difficile de conserver un secret. Et puis, nous avons nous aussi nos espions, et nos hackers. Quand je dis « nous », il faut comprendre les Occidentaux en général, pas seulement les Français.

  • Ce qui fait, poursuivit le professeur Courson, que nous avons une assez bonne idée de l’état des recherches en Russie. Et ce que nous savons n’est pas fait pour nous rassurer.

  • Pourquoi ? demanda Gérald d’un air innocent.

  • Parce que, dit Serreules, les Russes jouent avec le feu. Vous vous souvenez du documentaire, et des craintes exprimées par certains scientifiques à propos des accélérateurs de particules ? A l’époque, ces histoires étaient ridicules. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Mais faisons les choses dans l’ordre. Nous allons vous projeter un petit film russe, sous-titré en anglais – je suppose que vous êtes anglophone ?

  • Of course I am !

  • Perfect. Mais avant, nous allons faire une pause. Peut-être voudriez-vous boire quelque chose ?

  • Ce n’est pas de refus.

Gérald avait la gorge sèche, et il demanda un jus de fruit. Quand tout le monde eut exprimé ses souhaits, Geffrier donna un coup de téléphone, et quelques minutes plus tard un planton frappa à la porte, portant les boissons sur un plateau.

Dix minutes plus tard, la pause terminée, on éteignit à nouveau les lumières, et la projection du deuxième film commença. Gérald connaissait un peu le russe, mais pas assez pour suivre le commentaire ; heureusement, il y avait les sous-titres. Le documentaire s’appelait « Le Grand accélérateur », et racontait la construction et la mise en service de ce qui était à présent la plus grande installation de ce type dans le monde. Le site choisi se situait non loin de Smolensk, à l’ouest de la Russie, près de la frontière biélorusse. L’accélérateur "Lomonossov", qui était couramment appelé « la Machine de Krasny », du nom de la localité la plus proche, avait demandé une douzaine d’années de travail. Commencé en 2008, il avait été inauguré en grande pompe par le président russe en mai 2021. En fait il n’y avait pas un mais trois accélérateurs, reliés ensemble et fonctionnant conjointement : par ordre de taille, « Petite Ourse », « Grande Ourse », et « Stalin Bolchoï », c’est-à-dire « Staline le Grand ». Victor Koromenko, président de la fédération de Russie depuis 2026, était, plus encore que ses prédécesseurs Vladimir Poutine et Youri Medvedev, un nostalgique de l’URSS et un admirateur de ce que l’on appelait « l'ère de la grandeur soviétique ». On passait sous silence les millions de morts du stalinisme, les déportations, les famines et les pénuries généralisées pour ne retenir que les aspects positifs du règne du « Petit père des peuples » : le développement du pays, la victoire dans la Seconde Guerre mondiale, le rayonnement international et le plein emploi.

Le film montrait la construction de la « Machine de Krasny », et particulièrement de « Staline le Grand » qui, avec une circonférence de 43 kilomètres, dépassait tout ce qui existait dans le monde. On disait d’ailleurs qu’il s’étendait en partie en territoire biélorusse, ce qui n’était pas étonnant car les deux pays entretenaient des relations très amicales. Comme dans le cas du CERN, la plupart des installations étaient souterraines. Par contre le commentaire était beaucoup moins prolixe en ce qui concerne les expériences menées ; on mentionnait seulement des avancées décisives dans la recherche du fameux boson de Higgs, ainsi que des tentatives prometteuses visant à découvrir ce qu’était la mystérieuse « matière noire », dont les travaux des physiciens avaient démontré qu’elle était l’un des principaux constituants de l’univers.

Le film approchait de sa fin, quand apparut sur l’écran un personnage en blouse blanche, souriant, l’air d’un tennisman plutôt que d’un scientifique, et qui présentait une certaine ressemblance avec l’ancien président de la République française Emmanuel Macron. Le commentaire précisait qu’il s’agissait du professeur Anatoli Visserianovitch Diavol, directeur de l’IRRPE, « Institut russe de recherche en physique expérimentale ».

  • Mathieu, arrêtez-vous un instant sur cette image, ordonna Serreules.

Le militaire s’exécuta, et la photo du physicien russe s’immobilisa sur l’écran.

  • Regardez bien cet homme, déclara Trifaigne d’une voix grave, et n’oubliez pas son visage.

  • Pourquoi ? parvint à balbutier Gérald, qui pressentait le pire.

  • Ce sera votre cible.


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