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2036. Chapitre Six : Avant la mission (15).

Gouderien

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-                   En tout cas,  ajouta son père, j’espère que ça se passera bien, et je te souhaite bonne chance.

-          Merci !

-          J’espère que tu m’appelleras, depuis la Russie !

-          Bien sûr !

-          Je t’embrasse.

-          Moi aussi.

-          A bientôt.

-          A bientôt.

Ouf ! se dit Gérald quand la communication fut coupée. Une corvée expédiée ! Il songea soudain qu’il ne s’était pas pesé, depuis son retour de Bretagne. Il se rendit dans la salle de bains, et se jucha sur la balance connectée dernier modèle, qui indiquait non seulement son poids, mais aussi le pourcentage de muscles et de graisse, sa tension et un tas d’autres informations dont il n’avait que faire. Il avait perdu 3 kilos – principalement des graisses - durant cette semaine de stage, mais il était toujours trop gros. Il songea qu’il lui faudrait plus qu’une semaine de crapahutage à la Pointe aux Lièvres pour retrouver son poids de forme…

 

Pendant ce temps, dans un salon de l’ambassade britannique à Paris, trois personnes étaient assises dans de confortables fauteuils et discutaient. Dans cet hôtel particulier situé 35, rue du Faubourg Saint-Honoré, on avait reconstitué un coin de Grande-Bretagne, et ce salon était aussi typically british qu’il est possible de l’imaginer. Au-dessus de la grande cheminée – dans laquelle ne brûlait aucun feu, naturellement, étant donnée la saison – s’étalait un grand portrait du duc de Wellington ; sur le mur d’en face se voyait la reproduction d’un Turner, « Le Téméraire remorqué à son dernier mouillage ». D’autres tableaux ornaient les murs ; la plupart représentaient des scènes de chasse ou de bataille. Dans ce salon décoré de boiseries, où l’on apercevait aussi dans la vitrine d’une bibliothèque une maquette en bois du « Victory », le vaisseau-amiral de Nelson, régnait une impression de confort douillet, encore accentuée par la musique de chambre diffusée mezzo voce par des enceintes invisibles. Deux des personnes qui se trouvaient là nous sont déjà connues : il s’agit de Sophia Wenger – qui porte un ensemble tropical très chic, comme si elle s’apprêtait à partir pour un safari au Kenya - et de sir Irving Butler, le chef des Services secrets britanniques, toujours impeccablement vêtu d’un costume en tweed pied de poule, malgré la température extérieure. Quant au troisième protagoniste, c’était un homme plus jeune, vêtu d’un pantalon blanc, d’un pull léger bleu et d’une veste de sport, blanche également ; il s’appelait Adrian Brooke et était attaché culturel à l’ambassade du Royaume-Uni à Paris – c’est-à-dire, en bon français, le représentant local du MI6. Sir Irving ne l’avait invité à se joindre à eux que par pure politesse – après tout, il lui était difficile de se rendre à Paris sans dire au moins un mot au responsable local du service qu’il dirigeait, et il avait hâte qu’il sorte pour parler enfin de choses sérieuses avec Sophia.

Adrian se leva et, ouvrant l’un des panneaux d’acajou de la grande bibliothèque qui occupait l’un des murs, il fit apparaître un bar très bien achalandé.

-          Whisky ? proposa-t-il. C’est de l’écossais, un Glenfiddich. Du tout meilleur.

-          Pourquoi pas ? fit sir Irving.

Le jeune homme fit le service, déposant sur la table basse qui se trouvait entre les fauteuils trois verres remplis, des glaçons dans un petit bol ainsi que des cacahuètes salées et des shortbread, les fameux biscuits écossais.

Ils trinquèrent au succès de la tournée russe de la jeune femme - mais Sophia se contenta de s'humecter les lèvres, sans boire. Pour Adrian, qui n’était au courant de rien, c’était juste ça : une tournée. Ils discutèrent encore de l’actualité internationale, particulièrement chargée en ce mois d’août, puis de deux ou trois affaires de second ordre qui retenaient présentement l’attention du MI6 en France, et Adrian Brooke salua et prit congé.

-          Ouf ! s’exclama sir Irving. J’ai cru qu’il n’allait jamais sortir.

Il se leva, fit pivoter l’un des tableaux ; un écran d’ordinateur apparut. Il se livra à diverses manipulations, et la musique changea, remplacée par une œuvre pianistique de Jean-Sébastien Bach ; le niveau sonore avait aussi beaucoup augmenté.

L’air content de lui, il regagna son fauteuil.

-          J’ai mis votre fameux enregistrement du « Clavecin bien tempéré » de Bach, expliqua-t-il.

-          Ah non ! fit-elle. Ça me rappelle le bureau ! Vous n’auriez pas quelque chose de plus joyeux ? De la musique cubaine, par exemple ?

Perplexe, il se releva. Voilà qu’elle faisait de l’humour, à présent. Décidément, elle ne finirait jamais de le surprendre. Il chercha un instant, puis remplaça Bach par la célèbre BO du film « Buena Vista Social Club ». Tandis qu’il se rasseyait, les premières notes de « Chan Chan », de Compay Segundo, l’un des standards de la musique cubaine, commencèrent à emplir la pièce.

-          C’est mieux, apprécia-t-elle.

-          Vous n'aimez pas le whisky ? demanda-t-il en désignant son verre intact.

-          Vous savez bien que je ne bois pas, répondit-elle.

-          Vous ne savez pas ce que vous perdez.

-          En tout cas pour le whisky, certainement pas grand-chose. Certains humains reconnaissent eux-mêmes que ça a le goût de punaise écrasée. Moi je trouve que ça n’a pas de goût du tout.

-          Ne parlez pas comme ça, dit-il, agacé. Vous aussi, vous êtes humaine.

-          Oui, c’est ce que me répétait toujours mon père. Qu’il fallait que je me considère comme une femme comme une autre. Je me demande si lui-même en était tellement convaincu.

-          Pourquoi dites-vous cela ?

-          Après tout, il a fini par se tuer, non ? J’ai toujours pensé que c’était à cause de moi.

Il y eut un long moment de silence, puis sir Irving finit par dire :

-          Je ne comprends vraiment pas pourquoi vous dites cela. Sa mort demeure un mystère, comme bien des suicides, mais je ne vois pas pour quelle raison vous vous en sentez responsable. Sans doute avait-il des problèmes…

-          Lesquels ? Sa santé était excellente, ses affaires marchaient bien. S’il avait eu des problèmes, je l’aurais su.

-          On ne sait jamais tout de ses proches.

Le chef du MI6 finit son verre, et s’en resservit aussitôt un autre.

-          Alors, insista-t-il, vous êtes certaine que vous ne voulez pas goûter à votre whisky ?

-          Non.

-          Peut-être autre chose, alors ?

-          Je vous l’ai déjà dit, je ne bois pas ; c’est mauvais pour ma voix. Ou alors juste un jus d’ananas.

-          Comme vous voulez.

Il se leva, ouvrit le bar et servit un verre de jus d’ananas, qu’il lui tendit. Puis il se rassit.

-          Ça va faire bizarre, en Russie, que vous ne buviez pas d’alcool. Vous savez que c’est une nation d’ivrognes. Vous serez bien obligée de faire honneur à leurs traditions.

-          J’ai déjà voyagé en Russie. Ils me connaissent. Je ne bois que quand c’est vraiment nécessaire : par exemple lors des toasts.

-          Il paraît que vous allez rencontrer Victor Koromenko ?

-          Oui, le jour de mon arrivée. Je suis invitée au Kremlin.

-          Méfiez-vous de lui, c’est un rusé.

-          Vous me prenez pour qui ?

-          Il ne faut jamais sous-estimer l’adversaire.

-          Ce n’est pas mon adversaire. Mon adversaire – et ma future victime – ce sera ce Diavol.

-          Il ne faut pas voir les choses ainsi. Une fois que vous aurez atterri à Moscou, chaque Russe que vous croiserez sera un ennemi potentiel.

Elle haussa les épaules :

-          J’en fais mon affaire.

-          Alors vous vous sentez prête ?

-          Oui. Sauf sur un point.

-          Lequel ?

-          Vous ne devinez pas ? Pourquoi vais-je devoir supporter la présence de ce Gérald Jacquet ? J’aurais très bien pu me débrouiller seule.

-          C’est pour renforcer votre crédibilité.

-          Quelle crédibilité ? répliqua-t-elle d’un ton cinglant. Vous pensez que je ne suis pas crédible en tant qu’artiste – ou en tant que femme ?

Sir Irving soupira :

-          Ce n’est pas ce que je voulais dire.

-          Alors qu’est-ce que vous vouliez dire ? Je vous préviens d’avance : si ce journaliste fait en quoi que ce soit obstacle au bon déroulement de la mission, je le tue !

L’Anglais leva les yeux au ciel.

-          Je vous en prie, dit-il, ne prenez pas les choses ainsi. Je suis certain que Gérald pourra vous être utile, d’une façon ou d’une autre. En plus, à la base des commandos, on l’a trouvé très en forme.

Sophia sourit, ce qui lui arrivait rarement :

-          A quoi va-t-il bien pouvoir me servir ?

-          Il fait partie de votre couverture.

-          Ma couverture ! Les choses sont pourtant simples : je fais ma tournée de concerts comme d’habitude, à Smolensk je rencontre ce professeur Diavol, et je le tue. Rien de compliqué.

Sir Irving soupira encore une fois ; il avait l’impression d’être un instituteur face à une élève particulièrement bornée.

-          Je vous l’ai déjà expliqué : d’abord, cela doit passer pour un accident. La Grande-Bretagne et la France ne doivent pas être impliquées. Et puis, il faut que nous vous récupérions.

-          Vous tenez tant que ça à moi ? demanda-t-elle d’un ton légèrement incrédule.

-          Mais bien sûr.

-          Permettez-moi d’être sceptique. Je crois que quand le professeur maboul sera mort, vous serez bien content et je ne vous servirai plus à rien.

-          Vous êtes un agent précieux. Le monde ne s’arrêtera pas de tourner parce que Diavol sera mort.  Et puis…

-          Oui ?

-          C'est vrai, je tiens à vous.

-          Vraiment ? Vous êtes plus sentimental que je ne le pensais.

-          Être sentimental est un luxe qu’en général on ne peut pas se permettre, dans mon métier. Mais vous êtes exceptionnelle.

-          Mais sacrifiable.

-          Ne dites pas cela.

-          Ce n’est pas vrai ?

-          Dans ce job, d’une certaine manière, nous sommes TOUS sacrifiables.

-          J’ai encore une question.

-          Oui ?

-          Si jamais je ne peux pas liquider Diavol discrètement, qu’est-ce que je dois faire ? Renoncer à la mission ?

-          Sûrement pas. Cet homme doit mourir. Il est trop intelligent… et trop dangereux. Si vraiment vous ne pouvez pas faire autrement, sa mort justifierait même que vous utilisiez la solution de dernière extrémité.

-          Même si cela doit entraîner la mort de victimes innocentes ?

L’homme eut un geste méprisant :

-          Dégâts collatéraux. Mais je préfère que tout se passe comme prévu, et que vous nous reveniez intacte. Le monde libre est toujours en danger, nous devons nous défendre contre de nombreux ennemis : les terroristes, les fanatiques, les savants fous, les dictateurs…

-          Les politiciens ?

Sir Irving éclata de rire.

-          Vous savez que vous êtes drôle, parfois ?

-          C’est un compliment ?

Il fit une moue hésitante, puis finit par dire, du bout des lèvres :

-          Oui. Ce que je veux dire, c'est qu'on aura toujours besoin de vous.

Il y eut un moment de silence, puis elle saisit son verre rempli de Whisky.

-          Finalement, dit-elle, je crois que je vais m’offrir une dose de punaise écrasée.

 

Gérald avait l’intention d’aller voir sa fille au Vésinet pour lui dire aurevoir, mais finalement il n’eut pas à se donner cette peine. A peine avait-il fini de déjeuner, que la sonnerie de Bach retentit une fois de plus dans sa tête : c’était Agnès. Elle était en vacances sur la côte Basque avec sa mère et son beau-père. Si elle lui en avait parlé, il avait oublié.

-          Salut Papa, ça va ?

-          Oui ma biche, et toi ?

-          Extra ! Ça fait une semaine qu’on est près de Saint-Jean-de-Luz. Il fait très beau.

-          Tant mieux.

-          C’est fini, ton stage commando ?

-          Ben oui.

-          Tu ne m’en avais pas parlé.

-          Ça fait partie de cet aspect de ma vie que je ne crie pas sur les toits.

-          Comme ton voyage en Russie ?

-          Voilà.

-          C’est pour quand ?

-          A la fin de la semaine.

-          Ça se rapproche, alors.

-          Oui.

-          J’espère que ça se passera bien.

-          Moi aussi.

Il y eut un moment de silence, puis il ajouta :

-          Mais si jamais ça ne se passe pas bien, je veux que tu saches que je t’ai toujours aimée. Et si jamais tu as souffert des mes disputes avec ta mère… eh bien je m’en excuse.

-          Moi aussi je t’aime. Mais pourquoi tu dis ça ?

-          Comme ça. On ne sait jamais. Un avion peut s’écraser.

-          Oui, mais ça n’arrive pas tous les jours.

-          Heureusement ! Qu’est-ce que tu veux que je te rapporte, de Russie ?

-          Une bouteille de vodka.

-          Quoi ?

-          Non, je blague. Des poupées russes, ou un ours en peluche.

-          Un ours, à ton âge ?

-          Ben oui, pourquoi pas ? Je suis sûr qu’ils en font des très beaux.

-          OK, comme tu veux. Je t’embrasse.

-          Moi aussi. Grosses bises, et à bientôt.

-          A bientôt.

Quand la communication fut coupée, il poussa un grand soupir de soulagement. Ouf ! Il avait bien conscience qu’il avait fait le minimum syndical, mais comme bien des hommes, il ne savait pas exprimer ses sentiments. Enfin c’était fait. Maintenant, il allait pouvoir se concentrer sur cette fameuse mission.

 

 

 

 



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