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2036. Chapitre Sept : Moscou (2).

Gouderien

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Après avoir pris sa douche, il se sentit un peu mieux. Mais rien qu’à la pensée des libations qu’il aurait encore à endurer ce soir, il avait mal à la tête. Il était en train de déballer ses affaires et de les ranger dans les divers placards et penderies, quand une phrase fulgura dans son crâne :

« Leonarda is calling. Bien installé, cher Gérald ? »

Cela faisait partie des nouvelles fonctions de son implant, qui avaient été activées lors du briefing de mardi : il suffisait d’accomplir un geste très simple – plier deux fois les doigts de la main gauche – puis de penser très fort à un message, et celui-ci était immédiatement transmis à l’implant d’une personne proche équipée du même système. Il suffisait ensuite de plier une fois les doigts de la main droite pour mettre fin à la transmission.

« Ici Mallard, répondit-il. Parfaitement. Et vous ? »

« Le grand luxe à la russe. On y passerait sa vie. Surtout ce soir, n’abusez-pas des boissons locales, on a besoin que vous soyez en forme. »

« Merci du conseil, mais je vous le retourne. »

« Oh pour moi ce n’est pas grave. »

Cette réponse l’intrigua. Pourquoi la sobriété devrait-elle être une qualité plus importante pour lui que pour elle ? Il allait répliquer, quand un nouveau message arriva :

« Bon, je vais aller prendre mon bain. La salle de bains est une merveille, il faudra que vous veniez la voir. See you soon. Over. »

Il répondit « A toute à l’heure, terminé. », puis coupa la transmission.

Dans la grande tradition des Services secrets, on leur avait attribué des noms de code, même s’il se demandait quelle logique étrange avait présidé à leur choix : Sophia était « Leonarda », lui-même « Mallard », enfin Cindy était « Arabelle ». Et si jamais la DGSE voulait prendre contact avec eux, alors son indicatif serait "Fort-Apache". Ils avaient été informés de ces codes lors du dernier briefing – sauf Cindy, bien entendu, qui n’était pas là et ne savait même pas qu’elle allait participer à une mission. Ce point avait d’ailleurs suscité l’étonnement de Gérald. A sa question, on lui avait répondu qu’elle n’était pas au courant des activités clandestines de sa patronne, et qu’il aurait été trop compliqué de la mettre au parfum maintenant, à quelques jours du départ pour la Russie. La version officielle était que cette ignorance était préférable pour sa sécurité, d’autant qu’il était prévu de l’exfiltrer avant que les choses sérieuses ne commencent vraiment : quand ils arriveraient à Smolensk, elle recevrait un message (faux) indiquant que l’un des membres de sa famille était malade, et elle prendrait le premier avion pour rentrer en Grande-Bretagne. Cindy MacLaird était donc le seul membre du trio à ignorer qu’elle portait un nom de code… Gérald se demandait cependant si elle n’était vraiment au courant de rien : on sous-estime souvent l’intelligence et le sens de l’observation des gens. En tout cas elle n’avait jamais jusque-là manifesté le moindre signe laissant entendre qu’elle se doutait que cette tournée en Russie ne serait pas comme les autres…

Il ignorait quels rouages de son cerveau étaient impliqués dans un tel échange, mais en tout cas il avait encore plus mal à la tête que tout à l’heure. Histoire de se donner un peu de tonus, il se prépara un café – la chambre comportait une kitchenette, équipée entre autres d’une machine Nespresso, avec tout un choix de capsules.

Il se demanda s’il y avait des micros dans la chambre, comme autrefois. Ce n’était pas impossible, car l’espionnage était dans l’ADN des Russes. Mais on disposait maintenant de moyens plus sophistiqués pour écouter les gens… Cette question en amenait une autre : leurs implants étaient-ils vraiment sûrs ? Ils le sauraient à l’usage.

Il tua le temps en regardant la télévision, puis en reprenant sa documentation sur Glière, ainsi que tout ce qu’il avait imprimé ; il laissa tout ça bien en évidence sur la table de la chambre. Puis, comme il restait encore près de deux heures à tuer, il décida d’aller se promener. Il prévint Sophia par un simple message : « Je vais me balader ; à tout à l’heure. » « A tout à l’heure », répondit-elle.

L’hôtel n’était guère éloigné de la place Rouge, et il gagna celle-ci à pied. La place Rouge portait ce nom bien avant l’arrivée des communistes au pouvoir, parce que le rouge est la couleur préférée des Russes ; la place Rouge, c’est donc la « Belle place ». Cette esplanade immense est bordée à l’ouest par la muraille du Kremlin et le mausolée de Lénine ; au sud se dresse la cathédrale de Basile le Bienheureux, avec ses coupoles de différentes couleurs ; à l’est on trouve toujours le Goum, le célèbre grand magasin qui date de l’époque soviétique, même si ses rayons sont désormais bien mieux achalandés ; autour du Goum s’alignent des boutiques de luxe qui n’ont rien à envier à celles de Londres de Paris ou de Milan, comme Dior, La Perla ou Emporio Armani ; enfin, au nord, près du musée historique d’État, s’élève encore un édifice religieux, l’église de la Vierge de Kazan. 

Comme toujours, il y avait beaucoup de monde sur la place, en grande partie des touristes étrangers, mais aussi des Russes, y compris des gens venant du fin fond des provinces reculées de l’immense pays, et que l’on reconnaissait à leurs yeux bridés et à leur air de campagnards. Des vendeurs à la sauvette, des photographes ou des peintres proposaient leurs services. Même s’il était pour l’instant fermé, beaucoup de gens s’approchaient du mausolée de Lénine, devant lequel des soldats en grand uniforme montaient la garde. Prendre un selfie devant ce monument semblait être the thing to do à Moscou. Il fit le tour de la place, jeta un coup d’œil aux vitrines des magasins, puis regagna son hôtel. Il avait fait cette promenade en partie pour s’assurer que personne ne le suivait ; mais il en fut pour ses frais : nul ne semblait s’intéresser à lui.

Enfin, à 20h15, vêtu de son costume le plus chic, il descendit retrouver ses compagnes de voyage au rez-de-chaussée de l’hôtel. Elles l’attendaient près de l’accueil. Sophia était vêtue d’une robe de soirée rouge vaporeuse ; elle portait un foulard fuchsia autour du cou, et des escarpins violets. Plus sobre – mais après tout elle n’était que l’assistante – Cindy portait un tailleur vert foncé.

-          Vous êtes très élégant, apprécia la diva en le voyant.

-          Merci. Et vous, vous êtes éblouissante.

-          Vous êtes trop bon. Il fallait bien que je fasse un effort : ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre le maître de toutes les Russies.

-          Effectivement.

La limousine vint les chercher à 20 heures 30 précises. C’était une grosse berline allemande, conduite par un chauffeur peu loquace. Ils n’avaient que peu de route à faire, car le Kremlin, le centre du pouvoir en Russie depuis le Moyen Âge, était tout près. Quelques minutes plus tard, ils pénétraient dans le palais par l’une des portes monumentales.

 

Le mot russe « kremlin » désigne une forteresse ; en fait, dans la Russie médiévale, il devait exister un kremlin par ville. Mais aujourd’hui, quand on parle du Kremlin, il s’agit naturellement de celui de Moscou, et ce mot, au fil du temps, est devenu le synonyme du pouvoir russe lui-même.

Le Kremlin a une forme grossièrement triangulaire ; il donne au sud sur le quai de la Moskova, au nord-est sur la place Rouge et la cathédrale de Basile le Bienheureux, et au nord-ouest sur une série de parcs et de monuments. Rien d’équivalent n’existe dans les capitales des pays occidentaux, et, quand on le visite pour la première fois, cet ensemble d’édifices produit une profonde impression.

Le Kremlin est entouré d’une muraille en brique, flanquée de dix-neuf tours. La vingtième, la Tour Koutafia, ne fait pas partie de l'enceinte. Toutes ces tours sont différentes et irrégulièrement disposées le long de la muraille – nous ne sommes pas en présence d’un château à la française. Certaines sont rondes, d'autres quadrangulaires ou polygonales. Cinq d'entre elles possèdent une porte monumentale permettant l'accès à l'intérieur de l'enceinte. Elles sont également construites en brique ; la partie inférieure est d'un aspect dépouillé conforme à leur fonction défensive, alors que la partie supérieure de certaines d'entre elles a une fonction décorative soulignée par les motifs de pierre blanche.

A l’intérieur de l’enceinte, on trouve les bâtiments suivants :

-          Autour de la place des cathédrales :

·         La cathédrale de l'Archange-Saint-Michel ;

·         La cathédrale de l'Annonciation ;

·         Le palais à Facettes ;

·         Le palais des Térems (résidence privée du président russe) ;

·         L'église de la Déposition-de-la-robe-de-la-Vierge ;

·         La cathédrale Verkhospasskaïa ;

·         La cathédrale de la Dormition de Moscou ;

·         Le palais du Patriarche ;

·         L'église des Douze Apôtres ;

·         Le clocher d'Ivan le Grand.

Ce grand nombre d’édifices religieux, présent dans les lieux mêmes où s’exerce le pouvoir, éclaire sur la nature du régime tsariste, et sur les rapports entre le souverain russe et la religion orthodoxe : en fait, il s’agit d’une théocratie. Bien plus qu’en Occident, le monarque était considéré comme le représentant de Dieu sur terre. Ceci explique sans doute en partie la docilité et la soumission du peuple russe au cours des âges, même quand se fut installé à la place du tsar un régime communiste athée.

-          Les autres bâtiments sont :

·         Le Grand palais du Kremlin (palais de l'investiture du président russe) ;

·         Le palais des Armures ;

·         Le palais des Menus Plaisirs ;

·         Le Palais Doré de la Tsarine ;

·         L'arsenal du Kremlin ;

·         Le Palais d'État du Kremlin, ancien Palais des Congrès du Kremlin ;

·         Le Palais du Sénat (bureau du président et siège des services de la présidence).

En faisant des recherches archéologiques, on a découvert, dans les soubassements du Kremlin, des preuves d’installation humaine datant de la préhistoire. C’est néanmoins vers le Xe siècle qu’on commença à construire ce qui allait devenir une forteresse et le symbole du pouvoir en Russie. Les premières murailles étaient en bois ; elles furent plusieurs fois incendiées par des envahisseurs, et reconstruites à chaque fois de façon plus solide. Il fallut néanmoins attendre la Renaissance pour voir surgir une enceinte de brique, renforcée par plusieurs tours – toutes différentes. Moscou devint la capitale de la Russie, et les tsars se firent construire un palais au Kremlin. Pendant deux siècles, les empereurs de Russie préférèrent cependant résider à Saint-Pétersbourg, la ville plus moderne et tournée vers l’Europe édifiée par Pierre le Grand. En 1812, quand Napoléon occupa Moscou, c’est tout naturellement au Kremlin qu’il s’installa. La forteresse résista à l’immense incendie qui dévasta Moscou et força la Grande armée à entamer une retraite qui se transforma rapidement en débâcle. Peu après la Révolution d’octobre, Lénine décida le transfert du pouvoir à Moscou, Petrograd (qui allait bientôt devenir Leningrad) étant jugée trop proche des frontières.

Staline résida au Kremlin, même s’il passait aussi beaucoup de temps dans la vingtaine de datchas très confortables qu’il s’était fait construire. C’est là que furent prises des décisions qui entraînèrent des famines qui firent des millions de morts, la déportation de populations entières, les purges de l’armée soviétique et les fameux procès de Moscou. C’est aussi là que, le 23 août 1939, Molotov signa avec von Ribbentrop le pacte germano-soviétique.

Dans la nuit du 15 au 16 octobre 1941, et alors que la panique gagnait la ville, où l’on brûlait les archives et dont tout ceux qui le pouvaient s’enfuyaient, c’est au Kremlin que se tint certainement l’une des plus importantes réunions de toute la guerre. L’Armée rouge, telle qu’elle existait au 22 juin 1941, avait été pratiquement anéantie, et ses restes se battaient désespérément pour gagner du temps – le temps nécessaire à ce que de nouvelles forces apparaissent pour battre les Allemands. Des dizaines de divisions étaient en formation ou à l’entraînement, mais il faudrait encore des semaines avant qu’on puisse les jeter sur le front. Des dizaines de milliers de civils de Moscou, hommes et femmes, avaient été réquisitionnés pour édifier des barricades, mais on savait qu’il en faudrait plus pour arrêter les Panzers, qui étaient tout près. Les membres du Politburo : Molotov, Mikoyan, Kaganovitch, Vorochilov etc., qui étaient les chefs du Parti bolchevik, du gouvernement et de l’armée, se réunirent sous la présidence de Staline, afin de décider ce qu’il convenait de faire. La discussion fut âpre, et dura longtemps. Certains voulaient évacuer la ville ; d’autres, comme Molotov, le ministre des Affaires étrangères, étaient partisans de négocier avec Hitler. Mais Staline dit non : il n’y aurait pas de négociations, et il ne quitterait pas Moscou. Il avait demandé à son meilleur général, Gueorgui Joukov, s’il se sentait capable de repousser les Allemands, à condition qu’on lui en fournisse les moyens. Joukov répondit que si on lui donnait 300.000 hommes et un millier de chars, il se faisait fort de défendre victorieusement la capitale. Staline lui dit qu’il les aurait.

En fait, ils étaient déjà en route ; c’étaient des divisions de Sibériens, des troupes d’élite admirablement équipées et entraînées pour combattre par grand froid, qui appartenaient à l’armée d’Extrême-Orient. L’espion Richard Sorge venait de révéler que les Japonais avaient l’intention de s’en prendre aux Américains, et donc le « petit père des peuples » avait pu dégarnir les frontières orientales de son immense empire sans risquer une attaque surprise de la part de l'armée nippone.

Plusieurs semaines plus tard, le 7 novembre 1941, alors que la situation était encore critique, Staline prononça, depuis la tribune édifiée au-dessus de l’entrée du mausolée de Lénine, lui-même adossé à la muraille cyclopéenne du Kremlin, un grand discours à l’occasion de l’anniversaire de la Révolution d’octobre, déclarant : « Il n’a jamais existé et il n’existe pas d’armée invincible », et comparant les armées de Hitler à celle de Napoléon en 1812. Puis, malgré la menace des bombardements de la Luftwaffe, les troupes qui montaient au front défilèrent devant lui sur la place Rouge, prêtes à mourir pour la « Rodina » (la patrie) et pour le « Kosiain » (le « Patron », c’est-à-dire Staline).

Les Sibériens et les autres divisions de l’Armée rouge allaient tomber comme la foudre sur les Allemands, qui se voyaient déjà victorieux. Mais les nazis semblaient avoir oublié qu’il peut faire très froid en Russie, et ils se battaient encore en tenue d’été ; et l’hiver de 1941-42 allait être particulièrement rigoureux…

C’est également au Kremlin que Staline reçut en grande pompe, en août 1942, Winston Churchill, jadis anticommuniste déterminé, et qui n’était pas insensible à toute l’ironie de la situation. Il raconta en détail cette visite dans ses Mémoires. Certains passages sont étonnants, comme quand Staline défend devant le Premier ministre britannique des mesures qui ont entraîné la mort ou la déportation au Goulag de millions de paysans. Mais Churchill aborde aussi des sujets plus légers : non, assure-t-il, les dirigeants soviétiques ne roulent pas sous la table à la fin de chaque banquet. D’ailleurs quand Staline porte un toast, son verre ne contient souvent… que de l’eau. On se doute qu’il n’en allait pas ainsi de celui du Premier britannique, qui ne dédaignait pas les boissons fortes.

Staline reçut aussi au Kremlin le général de Gaulle, en décembre 1944, ainsi que beaucoup d’autres personnalités. Mais ce n’est pas là que mourut le petit père des peuples – dont les dernières années avaient été marquées par une paranoïa croissante -, il s’éteignit dans sa datcha de Kountsevo, non loin de Moscou, le 5 mars 1953.

Le Kremlin avait ensuite été occupé par tous les dirigeants russes, de Nikita Khrouchtchev au président actuel, en passant par Brejnev, Andropov, Gorbatchev, Eltsine et bien sûr Poutine. Comme les Soviétiques n’avaient pas plus de respect pour les monuments que pour la nature – ou les hommes -, une partie de l’édifice fut rasée pour construire à la place, en 1961, un vaste palais des congrès. On avait aussi creusé le sous-sol, pour y bâtir d'immenses abris antiatomiques. Mais après la chute de l’URSS, le Kremlin fut progressivement modernisé et restauré.

 

Comme ils descendaient de la voiture, un garde en uniforme, qui tenait en laisse un gros berger allemand, les croisa. L’animal les renifla vaguement, puis se détourna, indifférent.

-          Vous ne faites plus peur aux chiens ? demanda Gérald à Sophia sur le ton de la plaisanterie.

-          Non, répondit-elle. On a fait ce qu’il fallait.

Cette réponse le laissa interloqué. Il échangea un regard avec Cindy, qui haussa les épaules en signe d’ignorance.

 

 

 



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