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2036. Chapitre Six : Avant la mission (2).

Gouderien

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Le reste de la réunion porta sur des points secondaires. Quand elle fut terminée, on reconduisit Gérald dans sa chambre, et on lui apporta un plateau-repas en guise de déjeuner.

L’après-midi, on le conduisit dans un laboratoire, où deux techniciens, en manipulant les boutons d'une console, s’appliquèrent à régler son nouvel implant. Au début ce fut une expérience assez traumatisante. On diffusa tout un échantillonnage de sons, du plus aigu à l’ultra-grave, afin de vérifier comment l’appareil les recevait. Il crut que sa tête allait éclater, ce qui n’arrangea pas la migraine dont il souffrait déjà. Quand la réception de l’implant fut à peu près réglée, on lui montra comment s’en servir – en fait, il était à la fois plus puissant, plus complet et plus facile d’utilisation que le précédent. Il comportait aussi des fonctions nouvelles ; ainsi, il était virtuellement indétectable – par les « méchants » s’entend, puisque les Services français pourraient, eux, suivre en permanence sa position. Comme le bruit courait que les Russes avaient inventé un appareil permettant de lire dans les pensées – même si personne ne savait si c’était vrai -, l’implant possédait aussi un système de brouillage intégré.

Par la suite, il se demanda si on l’avait bien informé de toutes les caractéristiques de cet implant, et si celui-ci ne possédait pas une ou plusieurs fonction(s) cachée(s).  Ce fut Sophia, naturellement, qui lui révéla la vérité à ce sujet, et ce qu’elle lui dévoila fut très loin de le rassurer…

Il rentra dans sa chambre épuisé, et avec l’impression qu’on lui avait tapé sur la tête avec un marteau-pilon. Cela lui coupa presque l’appétit, et il fit à peine honneur à son repas du soir. Il dormit très mal.

 

Mardi 5 août 2036.

Le lendemain matin, il se sentait un peu mieux. Il eut droit à la visite du médecin, toujours accompagné d’une infirmière, qui l’examina et le trouva apparemment en bonne forme, car il signa son autorisation de sortie. L’infirmière remplaça son pansement par un autre, beaucoup plus discret. Il était en train de prendre son petit-déjeuner, quand le commandant Trifaigne entra dans sa chambre.

  • Vous allez bien ? demanda-t-il en lui serrant la main.

  • Franchement, j’ai connu mieux. La séance de réglage de l’implant a été plutôt pénible.

Le militaire sourit :

  • Nos techniciens font de leur mieux, mais ça reste un moment difficile. Rassurez-vous, ça n’arrive qu’une fois !

  • J’espère bien !

  • Vous allez rentrer chez vous, maintenant ?

  • Oui, mais ensuite je vais regagner la Dordogne, où ma fille m’attend. Comme je l’ai dit l’autre jour, nous allons partir quelques jours à Venise.

  • N’oubliez pas que vous devez être de retour à Paris au plus tard le 25 août. Et le départ pour la Russie aura lieu le 29. Vous aurez droit à un nouveau briefing, le 26 au matin.

  • Ici ?

  • Bien sûr. Ah, il y a une chose qu’on a oublié de vous dire. Vous êtes bien écrivain ?

  • Oui.

  • Vous avez écrit des biographies de musiciens, je crois ?

  • C’est exact.

  • Vous êtes sur quoi, en ce moment ?

  • Je travaille sur un livre qui traite d’une guerre oubliée, en Amérique du Sud. Pourquoi me demandez-vous ça ?

Gérald ne voyait pas trop où Trifaigne voulait en venir.

  • Voilà, dit le commandant, on a pensé, Geffrier et moi, que pour peaufiner votre couverture, il serait intéressant d’annoncer que vous avez commencé une biographie d’un compositeur russe.

  • Et pourquoi pas simplement un livre sur Sophia ? Après tout, si je l’accompagne en tant que journaliste, je peux aussi écrire un ouvrage sur elle.

  • Oui, mais vous ne seriez pas obligé d’aller en Russie pour ça. Non, un livre sur un grand musicien russe, je suis sûr que ça plairait beaucoup, là où vous allez vous rendre.

  • Quel musicien ? Il y en a plein.

  • Je ne sais pas, je ne suis pas très mélomane.

  • Stravinski ?

  • Surtout pas ! Il s’était exilé à l’ouest. Vous savez qu’en ce moment, on assiste à un grand retour à la mode de l’URSS – et des idées qui vont avec.

  • Tchaïkovski ?

L’officier tiqua :

  • Non, il était homosexuel. L’ouverture d’esprit des Russes dans ce domaine n’est pas grande.

  • Rachmaninov ?

  • Même problème que pour Stravinski.

  • Borodine ?

  • Trop ancien.

  • Vous n’êtes jamais content. Prokofiev, alors ? Ou Chostakovitch ? Mais il y déjà plein de bouquins sur eux.

  • Oui, il faudrait quelque chose de plus original.

  • Khatchatourian ?

  • Il était arménien, non ?

  • Exact.

  • Alors non.

Gérald pensa à Sviatoslav Richter, l’immense pianiste auquel on comparait parfois Sophia Wenger, mais d’abord, si ses souvenirs étaient bons, il était ukrainien. Et en plus, tout comme Tchaïkovski, il avait la réputation d’avoir des mœurs « particulières ». Et soudain, l’idée jaillit.

  • Ça y est ! s’exclama Gérald en frappant ses mains l’une contre l’autre. Vous voulez de l’originalité ? J’ai trouvé : Reinhold Glière !

  • Qui ça ? demanda Trifaigne.

  • Reinhold Glière.

  • Jamais entendu parler. Ça ne fait pas très russe, comme nom.

  • Normal, sa mère était polonaise, et son père allemand. Mais il était tout ce qu’il y a de plus soviétique. Et en plus, un parfait stalinien. Les Russes vont être ravis !

  • Qu’est-ce qu’il a écrit, ce Glière ?

  • Un tas de trucs, des symphonies – entre autres l’une des plus longues du répertoire -, et aussi des ballets, des marches en l’honneur de l’Armée rouge, enfin ce genre de choses. Il avait pas mal de talent, d’ailleurs.

  • OK, va pour Reinhold Glière.

  • Dès que je rentre chez moi, je commence à me documenter.

  • Vous savez, vous n’êtes pas obligé d’écrire vraiment ce livre. L’important, c’est qu’on pense que vous l’écrivez.

  • Cher commandant, dit Gérald en souriant, vous sous-estimez grandement ma conscience professionnelle ! En plus ça me changera agréablement, parce que je n’arrive pas à avancer sur mon bouquin actuel.

  • Alors tout est pour le mieux.

  • Comment ça se passe, pour le briefing du 26 ? Je viens ici ?

  • Nous enverrons une voiture vous chercher de bon matin, chez vous, dans l’île Saint-Louis.

  • OK. Pas de problème.

Ils se serrèrent la main. L’officier allait s’éloigner, quand le journaliste le rappela :

  • Une dernière question.

  • Oui ? fit Trifaigne en faisant un demi-tour sur place.

  • Est-ce que cet implant va vous permettre de m’espionner en permanence ?

Le commandant hésita :

  • Eh bien… En théorie, cela pourrait se faire. Sauf que vous n’avez pas une vie si passionnante. Pourquoi vous espionnerait-on ? D’ailleurs nous nous intéressons surtout à Miss Wenger.

  • Mais quand on sera en Russie, je suppose que vous allez écouter toutes nos conversations ?

  • C’est bien possible, oui. Mais vous avez compris l’importance de cette mission. Il est capital que nous puissions vous aider, en temps réel.

  • J’ai compris, oui. N’empêche que quand je rentrerai en France, la première chose que je ferai sera de me faire enlever cette cochonnerie. Et terminé les implants !

  • Comme vous voulez !

Gérald ramassa le peu d’affaires avec lesquelles il était venu, et on le reconduisit à la surface. On lui avait fourni une casquette noire, afin de dissimuler son pansement et les cheveux qui manquaient, et il se sentait passablement ridicule. Devant la porte du 16 rue Saint-Dominique l’attendait un véhicule banalisé qui, à sa demande, le déposa près du parking de la place de la Concorde, où il avait laissé sa voiture. Il faisait toujours aussi chaud, et même s’il était à peine dix heures du matin, le soleil parisien brillait de tous ses feux. La première chose qu’il fit – à part se mettre à l’ombre -, quand il se retrouva sur ce trottoir surchauffé, fut d’appeler son père et Agnès, afin de les prévenir qu’il rejoindrait Chennevières d’ici un ou deux jours. Puis il gagna le parking, où Olga l’attendait tranquillement. Il n’avait pas envie de conduire, et laissa l’intelligence artificielle le mener jusqu’à l’immeuble du « Figaro ».

 

Assise derrière son bureau, Ghislaine Duringer l’attendait avec un petit sourire en coin – une expression qu’elle arborait souvent, l’air de dire « Toi, je t’ai bien eu ! ». La rédactrice en chef du « Figaro » était quelqu’un qui possédait toujours un ou deux coups d’avance sur les autres. D’ailleurs, il avait joué avec elle aux échecs, et elle l’avait toujours battu – et pourtant il était loin d’être un débutant à ce jeu. Ils s’embrassèrent. Il y avait peu de monde dans la salle de rédaction : la plupart des journalistes étaient en vacances, en reportage ou travaillaient chez eux.

  • Alors j’ai appris que j’avais gagné un petit voyage en Russie ? dit-il sur un ton ironique.

  • Et oui. On m’a suggéré que ce serait une bonne idée que tu accompagnes Sophia Wenger dans sa prochaine tournée chez nos amis russes.

Il ne demanda pas qui était ce « on ». Il savait que Ghislaine Duringer avait des relations dans les milieux gouvernementaux, et des amis haut placés. Par contre, ce qu’il ignorait, c’est dans quel mesure on l’avait mise au courant de la mission. Le plus probable est qu’on ne lui avait rien dit du tout. Quant à savoir ce qu’elle avait deviné, c’était une autre histoire – car elle était très loin d’être idiote.

  • Ça va ? demanda-t-elle. Tu fais une drôle de tête. Et qu’est-ce qui est arrivé à tes cheveux ?

Par réflexe, en entrant, il avait retiré sa casquette, exposant du même coup son pansement et sa calvitie partielle.

  • C’est rien, dit-il, embarrassé. J’ai eu un petit problème à l’oreille, il a fallu que j’aille aux urgences.

  • C’était quoi ? Une otite ?

  • Non non. Un furoncle mal placé.

  • Un furoncle ? L’autre jour, tu n’avais rien du tout.

  • C’est venu brusquement.

Elle le considéra d’un air soupçonneux :

  • Toi, tu me fais des cachotteries !

  • Eh bien, c’est un prêté pour un rendu, tu ne crois pas ?

Elle le regarda un moment d’un air énervé, puis se calma.

  • Tu as faim ?

  • Quelle question !

  • Tout à l’heure, nous irons déjeuner dans un restaurant russe que je connais. Ça te mettra dans l’ambiance.

  • Ça paraît une bonne idée.

  • Attends-moi à ton bureau, je viendrai te chercher. Je croule sous le boulot.

  • Comme d’habitude !

  • Et oui.

Il fit le tour de la rédaction pour saluer ses rares collègues présents, puis gagna son bureau. Après avoir vérifié ses messages, il s’occupa à diverses tâches d’intérêt secondaire. Finalement, il se connecta à la page « Wikipédia » consacrée au fameux Reinhold Glière et l’imprima. Il passa en revue d’autres sites, et imprima encore deux textes intéressants. Il ne savait pas encore s’il allait vraiment écrire une biographie de ce compositeur, comme il l’avait assuré au commandant Trifaigne, mais ça ne pouvait pas faire de mal de se documenter.

Ghislaine vint le chercher peu avant midi. Ils allèrent déjeuner au « Café Pouchkine », un restaurant russe du quartier de la Madeleine. Gérald ne connaissait pas beaucoup la cuisine russe, n’ayant que peu voyagé dans ce pays, et encore essentiellement pour son travail. D’ailleurs la Russie est plutôt renommée pour ses boissons que pour sa gastronomie – à part le caviar, bien entendu… Il suivit les conseils de Ghislaine quant au choix des plats, et s’en trouva bien, car c’était excellent. Elle avait demandé du vin de Crimée, et il ne tarda pas à baigner dans une douce euphorie, même s’il craignait que l’alcool ne relance ses maux de tête.

Ils discutaient, une fois de plus, de la canicule qui pesait sur la France, et qui menaçait de prendre dans certaines régions du sud des proportions catastrophiques, quand, changeant brusquement de sujet, Ghislaine demanda :

  • Qui t’a annoncé que tu allais partir en Russie ?

  • Euh… Sophia elle-même, répondit-il après avoir hésité.

C’était, bien entendu, un pur mensonge, mais il n’allait pas quand même pas lui avouer la vérité. Il se traita intérieurement d’imbécile : pourquoi n’avait-il pas attendu que sa rédactrice en chef lui annonce la chose elle-même ?

  • Vous restez en relations ? interrogea-t-elle.

  • Oh, pas plus que ça.

  • Tu dois être content : trois semaines de voyage en compagnie d’une aussi jolie femme, c’est quelque chose !

  • Je ne réalise pas encore.

  • Elle te plaît ?

Il se rendit compte brusquement, avec un frisson d’effroi qui dissipa instantanément les vapeurs d’alcool dans lesquelles il baignait, qu’elle était jalouse. S’il y avait une chose qu’il détestait chez une femme, c’était bien la jalousie ! C’était en grande partie en raison de la jalousie de son ex-épouse qu’il avait divorcé.

  • Mettons les choses au point, dit-il d’une voix plus cassante qu’il ne l’aurait voulu. Je vais suivre la tournée de Miss Wenger en Russie parce qu’on me l’a demandé – TU me l’as demandé -, et que ça fait partie de mon boulot. Et ce ne sera pas une corvée, car j’aime les voyages et la musique. Quant à mademoiselle Wenger, je n’éprouve aucune attirance spéciale pour elle. Nous avons déjà eu ce genre de discussion, si je ne me trompe ?

  • C’est bien possible. Ne te fâche pas.

Ils changèrent une fois de plus de sujet de conversation, et oublièrent un moment Sophia Wenger.

  • Qu’est-ce que tu fais ce soir ? demanda-t-elle comme ils sortaient du restaurant. J’ai un vernissage à 19 heures, mais après je suis disponible.

  • Je crois que je vais rentrer chez moi et me reposer, dit-il. J’ai l’impression que j’en ai besoin.

  • Ah oui c’est vrai, tu te remets de ton « furoncle » !

  • Ne blague pas avec ça !

  • Excuse-moi. Et demain ?

  • Demain soir ?

  • Oui.

  • Pas de problème.

  • OK, alors disons à demain soir. On se retrouve au journal vers 18 heures, comme d’habitude ?

  • Ça marche pour moi !

Ils s’embrassèrent, puis il reprit sa voiture pour regagner son domicile de l’île Saint-Louis. Pendant le trajet, il réfléchissait à l’attitude de Ghislaine. Il l’avait rarement vue aussi empressée. Était-elle vraiment jalouse de Sophia ? Il est vrai qu’il y avait de quoi, celle-ci étant à la fois très jolie et mondialement connue pour ses dons de virtuose. Et en plus, elle était docteur en physique nucléaire, et agent secret… Cela faisait beaucoup pour la même personne. De quoi donner le tournis.

La canicule était à son point culminant, mais heureusement la Toyota était climatisée. Pas vraiment ça qui allait permettre de combattre le réchauffement climatique, mais de toute façon cela ressemblait de plus en plus à une cause perdue. Arrivé dans l’île Saint-Louis, il ne trouva une place pour se garer qu’à une certaine distance de chez lui. Le trajet était court jusqu’à son domicile, mais il faisait tellement chaud que cela lui suffit pour être en nage. Les rares piétons que l’on croisait dans les rues, touristes aventureux ou Parisiens courageux, étaient tous coiffés d’un chapeau ou parfois d’un simple mouchoir en guise de protection, et ils tenaient une bouteille d’eau à la main, et ce n’était pas du luxe. Il prit le courrier dans la boîte à lettre, puis gagna son appartement et après avoir bu un jus de fruit car il crevait de soif, fonça sous la douche. Il avait eu l’intention de prendre une douche froide, mais en fait l’eau était tiède.


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