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2036. Chapitre Six : Avant la mission (1).

Gouderien

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                                                                                                            CHAPITRE VI : AVANT LA MISSION.

 

 

Dimanche 3 août 2036.

L’établissement où se trouvait Gérald – quelque fut son nom - comportait en son sein une clinique ultra-moderne ; c’est là qu’on le conduisit. On lui fit revêtir une blouse jetable, il abandonna ses chaussures au profit d’une paire de pantoufles analogues, puis on l’assit dans un fauteuil et on lui rasa une large bande de cheveux, autour de l’oreille gauche. Tout cela n’était pas nouveau pour lui : quand, des années plus tôt, on lui avait fixé l’implant qu’il portait actuellement, il avait déjà eu droit au même cérémonial. Puis une infirmière l’emmena en salle d’opérations. On le fit asseoir sur un siège qui ressemblait fichtrement à un fauteuil de dentiste, et on l’inclina au maximum. Et l’anesthésiste arriva. C’était le moment qu’il craignait le plus, car il avait horreur des piqures. Il eut droit théoriquement à une simple anesthésie locale, mais comme l’opération allait toucher une région critique – l’oreille interne – elle était quand même assez puissante. Il sentit l’aiguille s’enfoncer dans la chair du haut de son cou, près de l’oreille, puis il perdit progressivement la notion de ce qui lui arrivait. Sans rien sentir – heureusement – il vit le chirurgien placer le vieil implant dans un plateau métallique, avant de le remplacer par un neuf. La dernière vision qu’il eut avant de sombrer dans l’inconscience fut celle du sang qui recouvrait le minuscule appareil électronique.

Il reprit conscience en salle de réveil. Il était assis dans un fauteuil roulant. Il toucha prudemment le côté gauche de sa tête, et constata qu’il était couvert d’un énorme bandage. Pour le moment, il ne sentait toujours rien, mais il savait que cela n’allait pas durer.

  • Ça va ? demanda une infirmière en constatant qu’il était revenu à lui.

Elle était brune et potelée ; assez jolie, en fait.

Tout ce qu’il parvint à articuler fut une sorte de borborygme inintelligible. Ça ne devait pas avoir l’air très convaincant, car elle plaça sa main devant ses yeux en cachant le pouce et le majeur, et interrogea :

  • Combien j’ai de doigts ?

  • A tout hasard, je dirais un nombre situé entre deux et quatre. J’ai bon ?

  • On va dire que oui. Comment vous sentez-vous ?

  • J’ai l’impression d’être passé sous un train.

  • Vous avez mal ?

  • Non. Pas pour le moment.

  • L’anesthésie fait encore de l’effet.

Il regarda sa montre : 9 h 30.

  • Un bon petit-déjeuner m’aiderait à récupérer.

  • On va vous ramener dans votre chambre et on vous en apportera un. Après, vous devrez vous reposer.

  • Ça me paraît un programme alléchant.

Une autre infirmière vint le chercher pour le reconduire dans sa chambre. Quelques minutes plus tard, on lui apporta un solide petit-déjeuner, et il se sentit tout de suite mieux, même si ça tête commençait à le faire souffrir. Le commandant Trifaigne, accompagné d’un toubib, lui rendit visite un peu plus tard. Tandis que le médecin l’examinait, l’officier lui annonça la suite du programme des réjouissances :

  • Demain matin, vous assisterez à un briefing, durant lequel on vous donnera des renseignements complémentaires concernant votre mission. Et dans l'après-midi, on vous apprendra à vous servir de votre nouvel implant.

  • Il fonctionne, au moins ? demanda le journaliste.

  • Bien sûr. On a vérifié avant de refermer. Et mardi vous pourrez rentrer chez vous.

  • Et pour mes cheveux, comment ça va se passer ? Ils n’auront jamais repoussé avant le départ en Russie.

  • Vous reviendrez nous voir un jour ou deux avant le départ, et on arrangera ça. De nos jours on fait des postiches pratiquement indétectables. En attendant, vous n’aurez qu’à porter une casquette. Vous n’avez pas trop mal à la tête ?

  • Si, plutôt. J’ai l’impression que toutes les cloches de Notre-Dame carillonnent dans ma tête.

  • On va vous donner des cachets, intervint le médecin. Vous en prendrez deux par jour pendant cinq jours, ça devrait bien calmer les douleurs.

  • Merci.

  • Vous voulez de la lecture ? demanda Trifaigne.

  • C’est pas de refus.

  • On va vous apporter ça.

L’officier et le médecin ressortirent. Un peu plus tard, on lui apporta des calmants et une bouteille d’eau minérale. Enfin, un troufion passa comme promis pour lui remettre des magazines d’actualité – enfin, ceux qui possédaient encore une édition papier – et quelques romans policiers. A midi, il eut droit à un nouveau plateau-repas.

Après avoir déjeuné en regardant la télévision, il fit la sieste. Quand il se réveilla deux heures plus tard, son mal de tête avait encore gagné en intensité. Il reprit un cachet, et cela alla un peu mieux. Une infirmière vint changer son pansement en fin d’après-midi. Il passa la soirée à lire en regardant la télé, et se coucha tôt.

 

Lundi 4 août 2036.

Quand il se réveilla le lendemain matin après une nuit fiévreuse, il avait un peu moins mal à la tête. On lui apporta son petit-déjeuner, puis le même médecin qu’il avait vu la veille revint, accompagné d’une infirmière. Elle ôta le pansement, et le toubib se pencha sur son oreille gauche afin de l’examiner. Il parut satisfait de ce qu’il voyait, et dit :

  • C’est très bien, dans quelques jours il n’y paraîtra plus. Comment vous sentez-vous?

  • Globalement mieux, sauf que je n'entends rien de l'oreille gauche.

  • C'est normal, l'audition reviendra progressivement.

L’infirmière lui remit un pansement, plus léger, et l’autorisa à prendre une douche, à condition qu’il se protège la tête d’une charlotte.

Et dans la matinée, on vint le chercher pour le briefing. Celui-ci ne se déroula pas dans la grande salle qu’il connaissait, mais dans une autre pièce, plus petite, comportant juste une table, quelques chaises et un distributeur d’eau dans un coin. Cela aurait pu être la salle de réunion de n’importe quelle entreprise. Le colonel Geffrier était là, ainsi que le commandant Trifaigne et sir Irving Butler. Il y avait également une personne qu’il ne connaissait pas : une petite femme d’un certain âge, toute de rose vêtue, qui parlait avec un accent slave prononcé. On la présenta comme une spécialiste de la Russie. Il fut étonné de l’absence de sa future « coéquipière » Sophia Wenger, mais il en comprit la raison par la suite.

Une bonne partie du briefing fut consacrée à une description détaillée de leur future victime – si tout se passait bien -, le professeur Anatoli Visserianovitch Diavol. La petite dame en rose, qui s’appelait Ludmilla Karpaski et qui était une opposante politique russe exilée en France depuis des années, avait jadis travaillé avec ce Diavol, et elle le connaissait bien. Il était né à Volvograd – l’ancienne Stalingrad, siège de l’une des batailles décisives de la Seconde Guerre mondiale. Son père était professeur de mathématiques, et sa mère enseignait l’anglais. Anatoli Diavol avait montré des dispositions étonnantes, dès son plus jeune âge, apprenant à compter, à lire et à écrire au moins un an avant la plupart des enfants de son âge. Il était tellement doué qu’il avait sauté un grand nombre de classes, et réussi son baccalauréat, avec mention, à 14 ans. Il avait ensuite intégré l’université de Moscou, où il avait obtenu – toujours avec les notes les plus brillantes – des diplômes en mathématiques, en physique, en chimie et en informatique. Il avait été embauché à l’accélérateur « Lomonossov » avant même la fin de ses études. Au départ chef d’un département secondaire, il avait gravi tous les échelons de la hiérarchie en cinq ans, avant d’accéder à son poste actuel : directeur de l’Institut russe de recherche en physique expérimentale. Pour un homme d’à peine trente ans, c’était une ascension fulgurante.

  • Comment expliquez-vous une carrière aussi brillante ? demanda Gérald. Qu’a-t-il donc découvert ?

  • Ses ennemis – car il en a, expliqua Ludmilla – justifient sa promotion par ses accointances politiques. Et en effet, il se trouve que son père était un ami d’enfance de l’actuel président russe, Victor Koromenko, qui est lui aussi originaire de Volvograd. Les deux familles se connaissent donc bien. Mais ce n’est qu’une partie de l’explication.

  • En général, on juge un scientifique par ses publications.

  • Diavol a commencé à publier des articles dans des revues scientifiques il y a une douzaine d’années, intervint le commandant Trifaigne. Il n’avait encore que 26 ans quand il a écrit un article qui s’appelait « Matière noire, matière étrange et antimatière : la physique moderne au seuil de l’inconnu ». Cet article a fait sensation, car il annonçait des percées décisives dans des domaines où les savants piétinent depuis des décennies. Mais ensuite il s’est fait plus discret, rédigeant uniquement des opuscules sur des points très techniques, et assez obscurs.

  • Vous pensez qu’on lui a demandé de se taire ?

  • J’en ai bien l’impression.

  • Ce qui fait que nous en sommes réduits aux conjectures.

  • Pas tout à fait, car il y a eu des fuites, encouragées par nos agents de renseignements.

  • Et puis bien sûr, il y a eu l’accident du 18 juillet.

  • Tout à fait, dit Geffrier. Ce qui s’est passé ce jour-là n’a d’ailleurs pas été une totale surprise pour nous, car nous nous y attendions. La surprise est plutôt venue de l’ampleur du phénomène.

  • Nous avons des gens à nous là-bas ?

Le colonel haussa les épaules :

  • Vous pensez bien que je ne peux pas répondre à ce genre de question. Mais tous les Services occidentaux coopèrent dans ce domaine. Même ceux des Allemands, avec qui nous ne sommes pas toujours d’accord ces temps-ci.

  • Je croyais que les Allemands étaient au mieux avec les Russes ?

  • Officiellement, oui.

Un ange passa.

  • Et à part l’aspect scientifique, qu’est-ce que vous pouvez me dire à propos de cet individu ? demanda le journaliste.

  • C’est un grand sportif, répondit Ludmilla. Il pratique l’équitation, le judo, la natation, l’hiver le ski, tout ça a un très haut niveau. Il a longtemps fait partie de l’équipe olympique russe d’équitation.

  • Et on m’a dit qu’il aimait la musique et les femmes ?

  • Tout à fait, dit Trifaigne. Il est d’ailleurs le compagnon de la chanteuse Patricia Mathieu.

  • Patricia Mathieu ? LA Patricia Mathieu ?

  • Et oui.

Patricia Mathieu était une chanteuse française d’une quarantaine d’années. Native d’Arles, elle avait commencé à chanter très jeune, et avait connu un immense succès avant même d’avoir 20 ans. Elle avait enchaîné les tournées à travers le monde, et avait été reçue de façon si chaleureuse en Russie, qu’elle passait désormais une bonne partie de son temps dans ce pays, ce qui fait qu’elle était un peu oubliée en France.

  • Mais dites-moi, et si jamais elle était là, cette Patricia Mathieu, qu’est-ce qui se passerait ?

  • Tout d’abord, précisa Geffrier, au moment où vous arriverez à Smolensk, elle sera en tournée au Japon. Elle est connue pour faire des pauses de temps en temps pour aller retrouver son homme, mais normalement ce n’est pas prévu à cette époque.

  • Vous connaissez donc bien son agenda, remarqua Gérald.

  • Le calendrier de ses tournées est affiché sur son site Internet. Ce n’est pas un secret d'État.

  • Il faut souligner, intervint Ludmilla, que Diavol est connu pour être un coureur de jupons. Les journaux russes se délectent de ses frasques. A priori, la fidélité ne fait pas partie de ses nombreuses qualités. On l’a même accusé de harcèlement sexuel sur plusieurs de ses collaboratrices.

  • Dans un pays occidental, sa carrière aurait été sérieusement compromise par ces affaires, souligna Trifaigne. Mais en Russie, on en rigole plutôt. La mentalité à ce sujet est un peu ce qu’elle était en France il y a une quarantaine d’années, avant le déferlement de la vague de puritanisme venue des États-Unis.

  • Heureux pays ! s’exclama Gérald.

  • Patricia Mathieu, de son côté, est renommée pour être jalouse, expliqua Ludmilla.

  • Alors ça doit faire des étincelles !

  • Comme vous dites. Les scènes de ménage entre Diavol et sa chanteuse font les délices de la presse russe à scandale.

  • Je vois. Je crois que je commence à cerner le personnage. Et au sujet de la musique ?

  • C’est un mélomane averti. Il adore surtout le piano. Il en joue lui-même, d’ailleurs. Assez mal.

  • On ne peut pas être doué pour tout, conclut le journaliste. A moins de s’appeler Sophia Wenger, naturellement.

Bizarrement, sa petite plaisanterie ne fit rire personne. Il eut même l’impression que l’atmosphère de la salle se refroidissait sensiblement. Sir Irving Butler, qui n’avait pas dit un mot jusque-là, se contentant d’écouter leur conversation, toussota, comme pour rappeler sa présence.

  • Vous avez quelque chose à ajouter, sir Irving ? demanda le colonel aimablement.

  • Oui, dit l’intéressé en regardant Gérald.

Ce jour-là, il était vêtu d’un costume trois pièces écossais en laine, avec une cravate pourpre impeccablement nouée autour du cou. A croire que cet homme n’était pas sensible à la chaleur étouffante qui, d’après les informations, continuait à peser sur Paris et la plus grande partie de la France.

  • Puisque nous en sommes à ce genre de choses, commença-t-il, je ne voudrais pas que notre jeune ami se fasse des idées à propos de Miss Wenger.

  • Comment ça, des idées ? interrogea le journaliste, surpris.

  • Oui, des idées. Miss Wenger est très séduisante, et l’on sait que les voyages favorisent les rapprochements. Mais je vous déconseille d’essayer d’avoir… une relation intime avec elle.

  • L’idée ne m’en était pas venue jusque-là, répliqua Gérald avec la plus parfaite mauvaise foi. Mais si jamais elle me venait, je ne crois pas que j’irai vous demander votre avis, surtout si nous nous trouvions à ce moment-là au cœur de la Russie.

Le vieil homme secoua la tête.

  • Vous ne me comprenez pas bien. Je dis ça dans votre propre intérêt. Miss Wenger est une personne très brillante, comme vous avez pu vous en rendre compte. Mais… elle souffre d’autisme.

  • Quoi ?

  • Oui, elle est atteinte de ce qu’on appelle, je crois – je suis loin d’être un spécialiste – le syndrome d’Asperger. Ses réactions peuvent parfois être inattendues. Et violentes.

Sur le coup, Gérald avala sans broncher cette salade, qui expliquait en grande partie cette impression de bizarrerie que l’on ressentait au contact de la pianiste britannique. Gérald Jacquet était un homme plutôt plus intelligent que la moyenne, et il était assez calé dans un certain nombre de domaines : histoire, géographie, politique, géopolitique, armement et tout ce qui concernait les affaires militaires, langues, musique en général et musique classique en particulier. Mais il n’entendait que goutte à ce qui concernait la médecine et les maladies mentales. Il avait vaguement entendu parler du syndrome d’Asperger, qui faisait partie de ces maladies à la mode bien commodes pour expliquer des comportements jugés autrefois aberrants. Les victimes de ce syndrome étaient handicapées dans la vie sociale, mais par contre développaient parfois des dons extraordinaires dans tel ou tel domaine artistique, scientifique ou autre. Parmi les malades célèbres avérés ou seulement supposés, on citait des personnalités très diverses : Isaac Newton, Charles Darwin, Albert Einstein, le poète Yeats, le président Jefferson, le général confédéré « Stonewall » Jackson, le pianiste Glenn Gould, le champion d’échecs Bobby Fischer, le fondateur de « Facebook » Mark Zuckerberg etc.

S’il avait été plus au fait des réalités de cette maladie, Gérald aurait compris tout de suite qu’on lui racontait des bobards. Mais il crut aux paroles de sir Irving. D’ailleurs, si on lui avait dit la vérité, il se serait enfui en courant…


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