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2036. Chapitre Sept : Moscou (6).

Gouderien

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Il héla un taxi pour gagner le Bolchoï. En fait, ce n’était pas très loin, mais il ne se sentait pas le courage de marcher bien longtemps sous ce soleil.
     L’illustre théâtre se trouve place Teatralnaya. Le taxi, qui fort heureusement était climatisé, le déposa devant l’impressionnante façade néo-classique, surmontée du quadrige, œuvre du célèbre sculpteur russe Peter Clodt von Jürgensburg. Il était un peu plus de 17 heures quand il pénétra dans le bâtiment. Il demanda où se trouvaient les loges, mais dut d’abord prouver son identité en montrant ses papiers avant qu’on accepte de le renseigner. Deux agents de sécurité taillés en armoire à glace montaient la garde devant la porte, et il dut encore exhiber son passeport avant qu’on daigne le laisser entrer. Comme de juste, la diva avait hérité de la plus belle loge. Quand il entra, la pièce était remplie de bouquets ou de paniers de fleurs. Il en resta bouche-bée.

-          Et oui, commenta Cindy, c’est ça la gloire !

- Heureusement que je ne suis pas sujette aux allergies, se contenta de dire Sophia, qui était en train de parfaire son maquillage devant un miroir.

Le panier le plus impressionnant avait été envoyé par le président de la fédération de Russie en personne, et contenait tout un assortiment de roses de diverses couleurs, même si le rouge dominait.

-          On dirait que vous êtes appréciée, dans ce pays ! constata Gérald.

-          As you say it ! se contenta de dire la diva.

A ce moment on frappa à la porte, et un employé apporta un nouveau bouquet de roses rouges, presque aussi imposant que celui du président. Cindy s’en empara ; comme une carte y était jointe, elle la parcourut rapidement puis soupira.

-          Bad news : your stalker is in Moscow ! dit-elle à la diva.

-          Bloody shit ! se contenta de répliquer celle-ci. Tu peux flanquer son bouquet directement à la poubelle !

Cindy s’exécuta aussitôt, à la surprise de Gérald.

-          Pourquoi jeter un aussi joli bouquet ? demanda-t-il.

-          Oh, parce qu’il vient de mon admirateur secret (enfin, pas vraiment secret) : Mister M ! répondit Sophia.

-          Mister M ? répéta-t-il, étonné.

-          Oui, expliqua Cindy. Vous ne l’avez jamais vu ?

-          Euh… Pas à ma connaissance.

-          Bien sûr ce n’est pas son vrai nom. En fait il s’appelle Marcus Shepperd. C’est un américain fou. Il est très riche, il a gagné beaucoup d’argent à la bourse. Un jour il a entendu Sophia chanter à la télévision, et il est tombé instantanément amoureux d’elle – enfin du moins c’est ce qu’il raconte. Ça fait des années qu’il la suit, il parcourt le monde à sa suite et assiste à la plupart de ses spectacles.

-          C’est un fan, quoi.

-          Sauf qu’il est timbré. Il lui a envoyé je ne sais combien de déclarations d’amour et de propositions de mariage. Et il fait tout ce qu’il peut pour la rencontrer.

-          Un jour, raconta la diva sur un ton mi-amusé mi-courroucé, comme la patience n’est pas ma qualité principale, je lui ai collé un direct du gauche à l’entracte de « Turandot », à Atlanta. Il a porté plainte, et vous connaissez les tribunaux américains : j’ai été condamnée à lui verser d’énormes dommages et intérêts. Il paraît que je lui avais fracturé la mâchoire. Depuis il est encore deux fois plus collant.

-          Vous pourriez porter plainte pour harcèlement.

-          C’est ce que j’ai fait ! J’ai obtenu une injonction, suivant laquelle il ne peut pas m’approcher à moins de 10 kilomètres. Mais ce n’est valable que sur le territoire des États-Unis.

-          J’espère au moins qu’on ne va pas le retrouver sur le bateau! déclara miss MacLaird.

-          S’il est là, je le jette à l'eau et je le noie, promit Sophia avec le plus grand sérieux.

-          A quoi ressemble-t-il ? demanda le journaliste.

-          Tenez ! dit Cindy en fouillant dans son sac à main puis en lui mettant sous les yeux la photo d’un jeune homme brun souriant, aux cheveux coupés en brosse. A part un nez un peu proéminent, il n’avait rien de spécial.

-          Il n’est pas vilain ! commenta Gérald.

-          Eh bien s’il vous plaît, je vous le laisse de grand cœur ! annonça la chanteuse.

-          Non non, merci bien.

-          En tout cas, précisa Cindy, si jamais vous le voyez, évitez-le.

-          Entendu.

Il faisait très chaud dans la loge, alors comme il restait un peu de temps avant le début du récital, il décida de gagner le bar du théâtre. Il salua la diva, lui dit le mot de Cambronne pour son récital, et sortit. Pour se rendre au bar, il fallait traverser l’immense Foyer impérial, avec ses lustres imposants, ses tapisseries et ses miroirs. L’endroit avait été totalement dévasté après la Révolution d’octobre, quand on voulait effacer tout ce qui rappelait le tsarisme, puis patiemment restauré au XXIe siècle. Ça aurait pu être kitsch, c’était juste grandiose. Comme de bien entendu, il y avait foule au bar. Il songea à prendre une vodka – mais le seul fait de penser au mot « vodka » lui donnait des maux de tête. Alors il se contenta d’une bière. Il réussit à trouver une place assise, ce qui tenait de l’exploit. Une bonne partie de l’assistance s’était mise sur son 31 : smoking, costume ou robe de soirée. D’autres – comme lui d’ailleurs – étaient en tenue plus décontractée. Il avait eu la flemme de passer à l’hôtel pour se changer. A quoi bon ? Il n’allait quand même pas passer les deux semaines à venir déguisé en pingouin. Tout en buvant sa bière à petites gorgées, il observait les gens, et s’émerveillait de la fabuleuse beauté de certaines femmes russes. Pour lui qui avait toujours été fasciné par les blondes, la Russie était le pays des merveilles.

Pourtant c’est une brune qui s’approcha de lui : la charmante Rachel Roïtman. Elle était accompagnée d’un de ses collègues journalistes, le Biélorusse Vladimir Kolovalov.

-          Hello ! lança-t-elle en l’apercevant.

-          Sdorowo ! le salua son collègue d’un ton jovial.

Il fit la bise à Rachel, et échangea une poignée de main virile avec le Biélorusse, qui était un grand et costaud gaillard aux cheveux coupés court et aux yeux bleus.

Ils allèrent s’asseoir à une petite table miraculeusement inoccupée. Elle lança une phrase en russe à son collègue biélorusse, et il se leva et se dirigea vers le bar.

-  Je lui ai demandé d’aller nous chercher deux vodkas, expliqua-t-elle. Vous allez bien ? Pas trop mal aux cheveux ?

- Ça va. Je crois que je survivrai.

- Vous avez une bonne descente.

- En général oui. Mais selon les critères russes, je dois être un peu léger.

Elle rit, puis sortit un paquet de cigarettes de son sac à main.

      - Ça ne vous gêne pas que je fume ? demande-t-elle.

- Faites donc.

De toute façon il régnait une telle tabagie dans ce lieu qu’un peu plus un peu moins, il ne sentirait même pas la différence.

-          Vous êtes à l’hôtel Spartak, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.

Mais c’était plus une affirmation qu’une question.

-          Pourquoi ? répliqua-t-il. Vous voulez me rendre visite ?

-          Ça vous déplairait ?

-          Je ne pense pas.

Le Biélorusse revint, les vodkas à la main, et leur conversation en resta là - pour le moment… On porta un toast à la musique, qui leur valait l’occasion d’être réunis dans ce lieu d’exception, puis on parla de la diva, du récital qu’elle allait donner ce soir – consacré à des airs d’opéras italiens -, de celui du lendemain, puis de la croisière qu’ils entreprendraient ensuite jusqu’à Saint-Pétersbourg.

-          Vous avez déjà voyagé sur ce genre de bateau, Monsieur Jacquet ? demanda Rachel.

-          Non, répondit-il. Mais j’en ai beaucoup entendu parler. Je sais que c’est une vieille tradition, qui date du temps de l’URSS.

-          C’est vrai. Sauf que les bateaux de croisière étaient plus… spartiates, à l’époque. Vous allez voir, celui que nous allons prendre est une version de luxe. Les places se sont d’ailleurs vendues très cher.

-          Combien ?

-          Le prix de base était de 100.000 roubles, soit environ 10.000 de vos francs. Mais sur Internet et au marché noir, on est arrivé à des sommes très supérieures. On dit que la mafia de Saint-Pétersbourg a acheté une partie des billets, et les a revendus ensuite cinq fois plus cher.

-          C’est ce qu’on raconte, intervint Vladimir, mais il ne faut pas exagérer.

L’homme se mit à regarder autour d’eux avec anxiété, comme s’il craignait que des agents du FSB soient en train de les écouter – ce qui après tout était bien possible.

Une sonnerie commença à résonner. C’était le signal qu’il fallait gagner les places, car le concert allait bientôt débuter. Ils terminèrent leurs boissons, puis se levèrent.

-          Tout ça pour dire, poursuivit Rachel, que vous allez voir du beau monde, à bord du bateau. Vous jouez au bridge ?

-          Euh… non. Pourquoi ?

-          Il y aura aussi un tournoi international de bridge, avec des primes d’un million de dollars pour les gagnants.

-          Fichtre ! Je comptais réserver ça pour mes vieux jours, mais finalement je vais peut-être m’y mettre avant !

Une foule impatiente se pressait pour gagner les entrées. C’était l’affluence des grands jours. Puis ils pénétrèrent dans la vaste salle, de forme grossièrement circulaire, rutilante de dorures, avec son immense lustre au plafond. C’était une ruche bourdonnante. Les places réservées pour les membres de la presse se trouvaient à l’orchestre, non loin de la scène, mais Gérald n’était pas à côté de Rachel.

Assister à ce genre de récital en Russie était toujours un moment émouvant, car pour les Russes l’art est plus important que le pain quotidien. L’orchestre se mit en place ; il serait dirigé par l’un des chefs les plus fameux du moment, Vassili Jabkine. Puis la lumière baissa et la diva apparut sur la scène ; une gigantesque salve d’applaudissements retentit, et il crut qu’elle ne s’arrêterait jamais. Enfin le concert commença, consacré à des airs d’opéras ou des lieder russes, de Glinka à Chostakovitch en passant par Borodine, Tchaïkovski et Prokofiev. C’était un répertoire qu’il maîtrisait mal, connaissant beaucoup mieux la musique allemande ou italienne. Mais il n’était nul besoin d’être familier des compositeurs russes pour apprécier la performance de Sophia Wenger. Chaque air fut acclamé de façon délirante, puis à la fin elle eut droit à dix minutes d’ovations ; bien sûr, on lui réclama un bis, et elle chanta « Im Abendrot », un des « Quatre derniers Lieder » de Richard Strauss. Elle salua la foule, tandis que deux petites filles venaient lui apporter deux immenses bouquets de fleurs, encore plus grands que ceux qui garnissaient déjà sa loge. Et ce fut l’entracte.

Il se leva et s’étira, pour se dégourdir les membres.

-          Vous avez aimé ? demanda Rachel.

-          Bien sûr ! Et vous ?

-          Évidemment. Je suis une fan absolue.

-          Qu’est-ce que vous faites ? Vous retournez au bar ?

-          Pourquoi pas ? Et vous ?

-          Pareil.

Comme ils sortaient de la salle, Gérald faillit se cogner dans un grand escogriffe qui semblait particulièrement pressé. L’homme se retourna brièvement pour bredouiller « Sorry », et il reconnut « Mister M », l’« admirateur secret » de Sophia. Il paraissait plus vieux que sur la photo que lui avait montrée Cindy ; grand et mince, il était vêtu d’un costume trois pièces impeccable, avec une chemise rose pâle et un nœud-papillon violet. A peine Gérald l’avait-il reconnu, qu’il disparut dans la foule. En y réfléchissant, il se dit qu’il avait déjà vu ce personnage quelque part - ça devait être le 15 août, lors du récital qu’avait donné Sophia à Paris. Il était au 3e ou 4e rang des spectateurs. A l’époque il avait remarqué son nœud papillon, d’un violet agressif. D’après certains psychologues, le violet – qui associe le bleu de la dépression et le rouge de la violence – serait la couleur de la folie. Bah ! l’individu avait l’air plus excentrique que dangereux. Au milieu de la foule, Gérald gagna le bar avec Rachel. Ils ne trouvèrent pas de place assise, et se contentèrent de boire une vodka au comptoir. L’endroit se remplissant peu à peu de monde, ils se trouvèrent pressés l’un contre l’autre, et elle en profita pour l’embrasser. Il lui rendit son baiser, et passa la main autour de ses épaules, puis descendit subrepticement le long de son dos pour caresser ses rondeurs. Personne ne prêtait attention à eux. La jeune femme semblait très attirée par lui. Il se demanda si elle savait ce que Sophia et lui étaient venus faire en Russie. Il supposa que non, sans quoi leur rapprochement aurait été quelque peu imprudent, et en tout cas pas très professionnel.

Ils restèrent ainsi quelques instants, puis le portable de la jeune femme sonna. L’air ennuyé, elle répondit, en russe. Puis elle raccrocha en soupirant, finit sa vodka, et dit :

-          Désolé, les impératifs du métier, tu sais ce que c’est.

-          Qu’est-ce qui se passe ?

-          C’est les incendies de forêt… Un village vient de brûler, et il y a des morts. Mon patron me demande de me rendre sur place. Tu me raconteras la fin du concert.

-          Sois prudente.

-          Bien sûr !

Elle sourit puis, sur un dernier baiser, le planta là. Un peu déçu, il finit son verre, et en commanda un autre pour se consoler. Ensuite, il regagna sa place dans la salle.

La deuxième partie du récital fut consacrée au concerto pour piano n° 2 de Rachmaninov. A la fin, il y eut un instant de silence, puis les spectateurs firent retentir une telle ovation que Gérald eut l’impression que le sol de la salle tremblait. Les applaudissements et les rappels durèrent un quart d’heure, et Sophia joua en guise de bis le fameux « Clair de lune » de Debussy. Enfin, peu à peu, comme à regret, les gens quittèrent la salle, non sans un dernier regard pour la scène, comme si la diva allait revenir une dernière fois. Cindy avait raison : le public russe était un public à part.

Il voulut aller retrouver les deux femmes dans leur loge, mais y renonça quand il constata que celle-ci était en état de siège. Ils se retrouvèrent finalement une demi-heure plus tard à l’arrière du bâtiment, après que Sophia et Cindy aient effectué une sortie discrète par la porte des artistes. Une limousine vint les chercher pour les ramener à l’hôtel – juste le temps de prendre une douche et de se changer avant de repartir pour un grand restaurant de Moscou, où ils termineraient la soirée.

-          Ça vous a plu ? demanda Sophia une fois à l’intérieur du véhicule.

Pour une fois, elle était souriante.

-          Il faudrait être difficile, dit-il.

-          Le public semblait ravi, commenta Cindy.

-          Oui, fit Gérald. Les Russes sont des mélomanes avertis.

-          C’est sûr.

-                  Au fait, dit-il au bout d’un moment, j’ai aperçu votre Mister M.

-           Oui moi aussi je l’ai vu, confirma Sophia. Il était assis au 6e rang.

-           A partir du moment où il a envoyé un bouquet, on pouvait se douter qu’il serait dans le coin, déclara Cindy.

-           Tout à fait, approuva Gérald.

-           Et alors ? Vous en avez pensé quoi ?

-           Rien de spécial, je l’ai à peine croisé. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il porte un costume de prix et un nœud papillon violet.

-           Oui, le nœud papillon c’est son truc. Il doit en posséder des quantités.

-           Sans ça il n’a pas l’air bien méchant.

-          Je ne sais pas s’il est méchant, intervint Sophia, mais en tout cas c'est un casse-pieds, comme vous dites, vous les froggies.

-          C’est quand même un harceleur, conclut Cindy. Il ne faut pas prendre ça à la légère.

Un peu plus tard, Gérald retrouva sa chambre, et la première chose qu’il fit fut d’allumer la télévision. Il réussit à trouver une chaîne d’infos en continu russe, et, malgré sa connaissance sommaire de la langue de Tolstoï, il comprit qu’une ville de 12.000 habitants de la banlieue est de la capitale russe était en flammes, et qu’il y avait déjà une centaine de morts et autant de disparus. Les joies du réchauffement climatique… Il eut juste le temps de se doucher et de changer de chemise avant qu’ils repartent pour dîner dans ce qui était la version russe d’un grand restaurant gastronomique. Personnellement, il se serait bien contenté d’une gargote quelconque, car il savait à quoi s’attendre. Effectivement, ce fut du délire. Décidément, la gloire de Sophia devait être lourde à gérer, même si elle paraissait avoir les épaules solides. Si jamais ils réussissaient leur mission, les Russes se sentiraient certainement trahis – mais bon, les choses étaient ainsi, il n’y avait pas moyen de faire autrement.

Il mangea et but encore plus que de raison, et rentra à l’hôtel dans un état second. Il prit une nouvelle douche pour s’éclaircir les idées, et après cela alla un peu mieux. Il dormit mal, s’attendant à la visite de Rachel. Mais elle ne vint pas.



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