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2036. Chapitre Six : Avant la mission (14).

Gouderien

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Dès le lendemain, la nouvelle courut dans toute la caserne : l’adjudant Ramirez était rentré bourré de sa virée hebdomadaire ; en sortant de sa voiture, il s’était égaré, avait échoué dans le terrain de manœuvre, était tombé et s’était cassé le bras gauche et deux doigts de la main droite. Quelques jours plus tard, à la surprise générale, il démissionnait de l’armée. Tout le monde fêta ça au mess, Gérald et Bokanofski comme les autres. En apparence, personne ne les soupçonnait. Néanmoins, à la fin de leur stage, ils eurent une petite surprise, qui leur donna ample matière à réflexion. Il était de tradition qu’au bout des trois semaines, le commandant – il s’appelait Gardy, capitaine de vaisseau Dylan Gardy - reçoive les stagiaires les plus brillants ; et les deux comploteurs étaient du nombre. Durant cette brève cérémonie, il était d’usage que l’officier leur adresse quelques paroles de félicitation. C’est ce qu’il fit. Mais quand leurs camarades commencèrent à sortir du bureau, il retint Gérald et Bokanofski quelques minutes supplémentaires.

-          Je voulais vous remercier, commença-t-il.

Les deux amis se regardèrent.

-          Nous remercier de quoi, mon commandant ? demanda Gérald d’un ton hésitant.

-          Vous avez enlevé une belle épine du pied de l’armée, si j’ose dire. En fait, nous aurions dû le faire nous-mêmes depuis longtemps.

-          Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, mon commandant, déclara Bokanofski, qui jouait les innocents avec beaucoup de conviction.

-          Bien sûr, bien sûr. Mais si j’ai un petit conseil à vous donner…

-          Oui ? fit Gérald.

-          N’abusez pas de ce genre de méthode. Vous avez eu de la chance cette fois, mais cela ne se reproduira peut-être pas toujours.

Sans leur laisser l’occasion de répondre, il leur serra la main et leur montra la porte :

-          Je vous souhaite bonne chance à tous les deux, et que vous accomplissiez la carrière que vous méritez.

Quand ils se retrouvèrent dehors, dans l’air froid du petit matin, ils se regardèrent, mais ne dirent rien. Ils allèrent chercher leurs bagages, et puis, avant qu’ils ne grimpent dans l’autocar qui devait les conduire à la gare, Gérald constata :

-          Il savait tout.

-          Tu crois ça ? dit Bokanofski d’un ton ironique.

-          Oui. Ce que je me demande, c’est pourquoi il ne nous a pas fait mettre aux arrêts.

-          Il l’a dit : il est bien content d’être débarrassé de Ramirez.

-          Mouais.

-          Écoute, je ne dirai plus un mot là-dessus. Nous avons fait ce que nous avions à faire, il n’y a pas à en reparler.

-          Sans doute.

Et ils montèrent dans le car.

 

-          Vous êtes bien silencieux, nota Sophia au bout d’un moment.

Ils roulaient à vive allure vers Paris. La notion de limitation de vitesse semblait totalement étrangère à la diva britannique. Il est vrai que se conformer aux règles en vigueur pour le commun des mortels, à bord d’un véhicule à la fois aussi puissant et aussi confortable, aurait presque été du gâchis.

-          Oui, dit-il, j’étais plongé dans de vieux souvenirs.

-          Des souvenirs romantiques ?

-          Pas précisément.

-          Excusez-moi, je suis peut-être indiscrète.

-          Ce n’est pas grave. Il se trouve que j’ai retrouvé au fort de la Pointe aux Lièvres un vieux camarade de l’armée. Cela m’a replongé dans ma jeunesse.

-          C’était agréable ?

Il sourit :

-          En partie seulement. Il y a certaines choses dont je ne suis pas fier.

Il y eut un moment de silence, puis elle dit :

-          La nostalgie est un piège. Nous devons nous concentrer sur l’avenir, c’est-à-dire sur notre mission.

Il haussa les épaules :

-          L’idée de revenir dans cet endroit n’était pas de moi. On ne m’a pas demandé mon avis.

-          Je m’en doute.

Un moment plus tard, elle demanda :

-          Vous avez l’impression que cette semaine de stage a été utile ?

-          On verra ça quand nous serons en Russie, vous ne croyez pas ?

-          Bien sûr, bien sûr.

Elle ne parla plus guère, jusqu’à leur arrivée dans la capitale. C’est seulement en parvenant dans la banlieue parisienne, qu’il commença à réaliser que cette fois, c’était pour bientôt. Le départ pour la Russie était prévu pour le 29, soit dans cinq jours. C’est vrai que ces derniers temps, il avait eu autre chose à penser… Et d’ici là il avait beaucoup de choses à faire : ses « vacances » bretonnes imprévue avaient bouleversé son agenda.

Il était midi passé, et son estomac commençait à couiner.

-          Ça vous dirait de déjeuner quelque part ? proposa-t-il aimablement.

-          Vous êtes gentil, répondit-elle, mais ça sera pour une autre fois. On m’attend.

-          As you like it !

-          Où puis-je vous déposer ?

-          Près de chez moi. Dans l’île Saint-Louis.

-          C’est comme si c’était fait.

Une demi-heure plus tard, le somptueux véhicule s’arrêta rue Saint-Louis en l’Île. Ils se firent la bise, puis il descendit.

-          A mardi ! lança-t-il.

-          See you soon !

Après les récents événements météorologiques qui avaient frappé le nord de la France, il s’attendait à ce qu’il fasse nettement plus frais dans la capitale, mais comme l’air était saturé d’humidité, la différence n’était pas grande. Le ciel était sombre ; un orage se préparait – encore un ! Il retrouva avec plaisir son immeuble de la rue Jean du Bellay. Il ramassa le courrier dans la boîte aux lettre - au milieu de factures et publicités diverses se trouvait son visa pour la Russie -, puis grimpa chez lui. Il faisait épouvantablement chaud, et ça sentait le renfermé. Il ouvrit les fenêtres pour aérer, prit une douche, et commença à se sentir un peu mieux.

Après s'être habillé, il alla déjeuner dans un restaurant grec de la rue de la Harpe, puis fouina dans les librairies du quartier et acheta plusieurs guides de Russie. Bien sûr il en possédait déjà, mais ils étaient anciens. Il n’était pas du genre à se contenter des multiples applications à l’usage des touristes et des voyageurs qu’on trouvait sur portable, il aimait bien les livres en tant qu’objets, le contact chaud du papier. Il se procura aussi des cartes. Dans un magasin spécialisé dans les bandes dessinées, il acheta tout un paquet de mangas pour Agnès. Quand il rentra chez lui, il pleuvait.

Il rangea ses achats, puis prit son agenda, afin d’établir une liste de tout ce qu’il avait à faire avant le vendredi 29 août, jour du grand départ. C’était ce qu’il faisait en général quand il partait en grand reportage – enfin, quand il avait le temps de se préparer, car les exemples ne manquaient pas de fois où il n’avait eu que quelques heures pour faire sa valise avant de filer au bout du monde. Il fallait qu’il aille voir sa fille – c’était certainement ce qu’il appréhendait le plus, car il n’était pas impossible que ce soit pour la dernière fois. Il faudrait aussi qu’il appelle son père. Il ne serait pas inutile qu’il rédige un testament. Rien que d’y penser, cela le démoralisait. Il sortit d’un placard une bouteille de whisky japonais et des cacahuètes, et se servit un verre ; il rajouta quelques glaçons. Dehors, la pluie redoublait, puis l’orage éclata, avec tonnerre et éclairs. Heureusement, ce n’était pas comparable à la tornade qui avait frappé la Bretagne.

Les notes de Bach éclatèrent dans sa tête ; c’était Ghislaine.

-          Salut beau gosse ! Ça va ?

-          Bonjour, répondit-il. Ça va comme un dimanche d’orage.

-          Ouais. Chez moi aussi ça tombe. J’ai reçu ton article, bravo ! On va le publier demain matin. C’est incroyable que tu te sois trouvé sur place quand cette tornade a frappé.

-          Oui, je m’en serais bien passé.

-          Mais tu ne m’avais pas parlé de cette semaine chez les commandos !

-          Pour la bonne raison que je ne le savais pas !

-          C’est vrai ?

-          Ben oui. On ne m’a pas vraiment donné le choix.

-          C’est bizarre, ça.

Il hésita un instant. Bien sûr, il ne pouvait pas lui dire la vérité. Il fallait qu’il invente une histoire.

-          En fait on m’avait prévenu. On m’avait envoyé un mail, il y a trois mois, pour me prévenir que j’avais une période à accomplir comme sous-officier de réserve. Cela dit,  tu sais comment ça se passe, il devait être noyé au milieu d’un flot de pubs, et j’ai dû l’effacer sans m’en apercevoir. Rien ne vaut le papier !

Elle rit :

-          Je te reconnais bien là. Quand est-ce qu’on se voit ?

-          Demain, ça te va ? Je passerai au journal.

-          OK. A demain. Bisous.

-          Bises.

Il avait des courses à faire, car son frigo était presque vide, mais avec le temps qu’il faisait, il n’avait guère envie de ressortir. Il commanda donc sur Internet ; un drone se présenta à sa fenêtre une demi-heure plus tard pour lui livrer les produits achetés. Puis il passa un moment à corriger son article, Ghislaine lui ayant demandé par mail d’y apporter quelques modifications.

Il dîna frugalement, puis rédigea son testament.  Cela fut rapide : il léguait presque tout ce qu’il possédait – son appartement, un peu d’argent qu’il avait en banque, quelques actions dans diverses sociétés - à sa fille, qui n’en profiterait que quand elle aurait 18 ans - ça, c’était pour éviter que son ex-femme et son arracheur de dents de mari ne mettent la main dessus. Son père n’avait pas besoin d’argent, alors il lui laissait sa voiture. Il data et signa, puis plaça le document dans une enveloppe qu’il laissa en évidence près de la télévision. Cette macabre corvée expédiée, il se coucha de bonne heure. Il ressentait encore la fatigue de son séjour forcé au fort de la Pointe aux Lièvres, et il était plein de courbatures.

Lundi 25 août 2036 :

Il passa plutôt une mauvaise nuit. Il se réveilla vers 3 heures du matin, en sueur. Il se leva pour aller vérifier la climatisation, qui, ainsi qu’il s’en doutait, était mal réglée. Mais ce n’est pas cela qui l’avait tiré du lit. Il avait fait un affreux cauchemar, un peu dans les styles des films de la saga « Alien » - surtout « Alien 2 », enfin plus exactement « Aliens », celui qui avait été dirigé par James Cameron. Il avait rêvé qu’il se trouvait dans un dédale de souterrains obscurs, poursuivi par des ombres effrayantes. Ce n’étaient pas des Aliens, c’étaient… quoi au juste, il ne s’en souvenait pas. Mais ce n’était pas la seule menace qui planait sur lui : il y avait aussi un compte à rebours, dont une voix mécanique égrenait les nombres un à un, et il savait – il le sentait dans ses tripes – que quand il atteindrait zéro, il valait mieux qu’il ne soit pas dans le coin. Alors il courait, à perdre haleine, dans une obscurité presque totale. Il courait vers la lumière du jour… mais il s’était réveillé avant de l’avoir retrouvée. Il alla prendre une douche, avant de se recoucher. Quand il se réveilla à nouveau, il était près de huit heures du matin, l’heure de prendre un solide petit-déjeuner. C’est ce qu’il fit, tout en regardant une chaîne d’infos en continu et en lisant l’édition du jour du « Figaro », qu’il venait d’imprimer. Il eut la satisfaction de constater que son article était en bonne place, avec plusieurs photos.

Étant donné son métier, il avait toujours une valise prête, au cas où il aurait à partir brusquement à l’autre bout du monde, avec du linge propre, des affaires de toilette, des mouchoirs en papier, des barres vitaminées, des chemises, des tee-shirts, des pulls etc. Il la vérifia, ressortit quelques vêtements dont la propreté laissait à désirer, et les remplaça par d’autres. Il rajouta un blouson imperméable, une écharpe, des chaussures de randonnée et de grosses chaussettes. Certes, à cette époque de l’année il ne faisait pas froid en Russie, mais il préférait prendre ses précautions. Songeant à son rêve de la nuit, il plaça également dans le bagage une puissante torche électrique et des piles. Et, bien sûr, les guides et les cartes qu’il avait achetés la veille.

Ceci fait, il but un café, puis sortit d’un tiroir la documentation qu’il avait imprimée à propos de Reinhold Glière. Avec ses « vacances » forcées en Bretagne, il n’avait pas pu travailler sur le livre qu’il était censé rédiger sur ce compositeur, et il était temps qu’il rattrape un peu son retard – même si, en fait, il n’était guère motivé. Le lendemain il allait retrouver les gens des Services secrets, et ça le barbait à l’avance. Tout le barbait, dans cette histoire, en fait. Même Sophia Wenger. Quand il l’avait rencontrée il l’avait trouvée séduisante, mais ça n’avait pas duré – elle était trop bizarre. Il n’y a que quand elle chantait qu’elle était fascinante. La perspective de se retrouver avec elle en Russie l’enchantait autant que l’idée d’aller se noyer dans la Seine.

Il travailla une heure sur la biographie du camarade Glière, puis décida d’appeler son père. Encore une corvée, qu’il valait mieux expédier le plus tôt possible. En récupérant son portable, le jour de la tornade à Auray, il avait constaté que son père l’avait appelé, mais il ne l’avait pas encore rappelé. Pas le courage.

Philippe Jacquet décrocha au bout de la troisième sonnerie.

-          Salut papa !

-          C’est pas trop tôt ! grogna le vieillard. Qu’est-ce que tu foutais ?

-          Lis le « Figaro » d’aujourd’hui, et tu en auras une petite idée.

-          Je l’ai fait, le gardien me l’a apporté. Je ne comprends pas ce que tu faisais dans cette caserne.

-          Tu sais que je suis sous-officier de réserve. Ça implique des périodes d’une semaine à effectuer, de temps en temps. Il se trouve que le mail de convocation s’est égaré.

Il avait un peu honte de sortir cette fable à son père, mais il n’avait pas le choix.

-          Mouais, fit Jacquet père, dubitatif. C’était pas trop dur ?

-          Non, ça va. Mais j’ai passé l’âge de ce genre de réjouissances.

-          Je m’en doute.

-          Et toi ? Ça va ?

-          Ouais, avec quelques problèmes. Nous aussi, on a eu des orages. Pas aussi violents qu’en Bretagne, mais quand même. La rivière qui passe derrière chez moi, l’Isle, avait démesurément grossi, on a craint un moment d’avoir des inondations. Heureusement, le temps s’est remis au beau.

-          Pourquoi m’as-tu appelé, il y a quelques jours ?

-          Comme ça. Pour avoir de tes nouvelles. Tu vas toujours en Russie ?

-          Oui, à la fin de la semaine.

-          Ça n’a pas l’air de t’enchanter.

-          Pourquoi tu dis ça ?

-          Je ne sais pas. Disons que c’est une intuition.

Il y eut un instant de silence. Gérald cherchait ses mots.



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