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2036. Chapitre Six : Avant la mission (8).

Gouderien

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Le vent faisait claquer le drapeau français accroché au mat planté exactement au milieu de l’esplanade. De son temps, il y avait également un drapeau européen. C’était à peu près l’unique différence, sauf que les véhicules garés sur le parking étaient plus modernes. Plus loin, sur le terrain d’exercice, une douzaine de bidasses s’agitaient au son des coups de sifflet énervés d’un sous-officier ; ça, ça n’avait pas changé.

-         Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? demanda l’officier en treillis qui les avait rejoints.

C’était un grand type brun, sec mais musclé, au visage en lame de couteau, les cheveux coupés très court.

-          Capitaine Servant, DGSE. J’accompagne le sergent-chef Jacquet, que voici. Votre commandant est au courant.

-          Je le suis également. Bienvenue, sergent-chef. Je suis le capitaine Couband.

Par une sorte de réflexe conditionné, Gérald se mit au garde-à-vous.

-          Repos, sergent-chef. Vous allez rencontrer le colonel Le Goff, qui commande la base de la Pointe aux Lièvres.

-          Bon, moi je m’en vais, dit Servant. Bonne chance, Jacquet, je vous laisse en de bonnes mains. Et peut-être à plus tard.

Après leur avoir serré la main, il remonta dans sa voiture, qui sortit du fort. Gérald la regarda partir avec mélancolie. Quand le portail se referma en grinçant, il frissonna.

-          Venez, dit l’officier.

Gérald le suivit. Ils se dirigèrent vers un grand bâtiment gris à un étage qui, Gérald le savait, abritait à la fois les bureaux et l’appartement du commandant du fort. Ils entrèrent. Dans une pièce, une jeune soldate en treillis, les cheveux retenus en arrière par un chignon, pianotait sur un clavier d’ordinateur. Sur sa manche, elle arborait un chevron de caporal. Elle jeta un regard indifférent à Gérald.

-          Le colonel peut nous recevoir ? demanda Couband.

-          Pas de problème, assura la jeune femme.

Couband frappa à une porte. « Entrez », fit une voix. Une voix féminine. Ils entrèrent. Le colonel Le Goff – enfin plus exactement la colonelle Josiane Le Goff – était assise derrière son bureau, et elle se leva à leur entrée. Gérald n’en revenait pas. C’était une femme pas très grande, mince et très musclée, dotée d’une poitrine opulente. Elle devait avoir au moins 45 ans. Sous des cheveux bruns coupés court, elle portait des lunettes. Elle était vêtue d’un treillis de camouflage, avec les barettes de colonel sur les épaules, son nom sur une bande velcro et l’écusson des parachutistes.

-          Qu’est-ce que vous avez, mon ami ? dit-elle d’un ton ironique. On dirait que vous avez vu le Diable.

Elle avait une voix étonnament douce – enfin, pour un colonel.

-          C’est que, balbutia le journaliste… Je ne m’attendais pas…

-          A ce que je sois une femme ? Et oui, il faudra vous faire à cette idée. La féminisation de l’armée n’est pas un vain mot.

Elle ajouta, en lui tendant la main :

-          Josiane Le Goff, enchantée de vous rencontrer.

-          Gérald Jacquet. Je suis très impressionné.

-          Il n’y a pas de quoi. Vous pouvez nous laisser, Couband, ajouta-t-elle à l’intention du capitaine.

Celui-ci fit un salut règlementaire, puis sortit.

-          Asseyez-vous, déclara la colonelle en indiquant une chaise.

Il obéit, tandis que de son côté elle retournait s’installer derrière son bureau. Plus de vingt ans auparavant, il avait déjà pénétré dans cette pièce – une fois pour recevoir une engueulade du colonel de l’époque – un capitaine de vaisseau des fusiliers-marins -, l’autre fois, peu avant la fin de son stage, pour des félicitations. On avait repeint les murs, autrefois d’un jaune sale, maintenant d’un vert clair beaucoup plus agréable à l’oeil. Les énormes armoires de bois qui s’alignaient contre les murs, à gauche et à droite du bureau, avaient laissé la place à des meubles de rangement métalliques nettement plus modernes. Derrière l’officier, une étagère croulait sous les livres, parmi lesquels les « Mémoires de guerre » du général de Gaulle, le « Bigeard » d’Erwan Bergot, et divers ouvrages sur le terrorisme. En-dessous, dans un cadre, une grande photo représentait la colonelle Le Goff, souriante, en compagnie d’une douzaine de militaires de divers grades. D’après les bâtiments qu’on apercevait en arrière-plan, le cliché avait dû être pris au Moyen-Orient – sans doute en Irak ou en Afghanistan.

-          C’est un honneur pour nous de recevoir ici un journaliste de votre renommée, commença-t-elle, même si je n’ai pas exactement compris pourquoi on vous envoie chez nous.

-          On m’a parlé de « décrassage », déclara-t-il. Mais on ne m’a pas vraiment demandé mon avis.

-          Oui, je vois… Vous êtes ici pour une semaine. On va essayer de ne pas vous faire trop de misères. Si j’en crois votre dossier, vous êtes déjà venu, il y a une vingtaine d’années ?

-          Tout à fait.

-          A l’époque, c’était marche ou crève. Rassurez-vous, les choses ont changé, nous sommes devenus « presque » civilisés. Même si, bien entendu, on s’efforce de maintenir quelques-unes de nos bonnes traditions.

-          Comme les marches de nuit ?

-          Voilà. Écoutez, j’espère que tout se passera bien.

-          Ce qui m’inquiète un peu, c’est que j’ai deux fois l’âge que j’avais quand je suis venu ici pour la première fois.

-          Vous m’avez l’air assez en forme. Et puis, si ça peut vous rassurer, ce qu’on perd en force et en agilité en prenant de l’âge, on le regagne en endurance. Et en expérience, bien entendu.

Quand à lui, il ne se trouvait pas si en forme que ça. Il avait été désagréablement surpris ce matin, lors de la pesée, pendant la visite médicale, en apprenant son poids : 92 kilos, pour 1 mètre 85. Ces derniers temps, il avait grossi – la faute sans doute à tout ces repas dans des bons restaurant pris en compagnie de Ghislaine. Et puis, avec la canicule, il avait abusé des glaces et des jus de fruit.

A ce moment, on frappa à la porte.

-          Entrez, dit-elle.

Un homme d’une trentaine d’années pénétra dans la pièce. D’après ses insignes de grade, c’était un lieutenant. Il salua :

-          Lieutenant Frédric à vos ordres, colonel.

-          Repos, dit-elle.

L’homme était grand, mince et musclé, l’allure féline ; il était coiffé d’un béret vert. La colonelle dit à Gérard :

-          Le lieutenant sera votre chef d’unité.

Puis, s’adressant au nouveau venu :

-          Voici le sergent-chef Jacquet, que nous attendions. Vous voudrez bien le conduire chez le fourier, et ensuite lui montrer sa chambre.

-          C’est que… balbutia Gérald. Il me faudrait aussi quelques affaires de toilette. Ma venue ici a été quelque peu improvisée.

Le lieutenant Frédric le regarda avec un peu de curiosité.

-          Pas de problème, dit-il, on va vous procurer ça.

La colonelle se leva, et vint serrer la main de Gérald.

-          Bon séjour chez nous, dit-elle.

-          Merci colonel.

Le lieutenant et lui sortirent dans la cour.

-          Votre tête ne m’est pas inconnue, déclara l’officier. J’ai l’impression de vous avoir déjà vu quelque part.

-          C’est normal, je suis journaliste. Il m’arrive de passer à la télévision.

L’homme s’arrêta devant le bâtiment, et se tourna vers lui :

-          Sans indiscrétion, qu’est-ce que vous venez foutre chez nous ?

-          Eh bien… On m’a gentiment fait comprendre que j’avais besoin d’une petite remise en forme.

-          Vous auriez pu aller en thalassothérapie ! Vous êtes un peu âgé, pour un réserviste, non ?

-          Ce n’est pas moi qui ait choisi.

Le lieutenant Frédric le considéra quelques instants d’une manière dubitative, puis il dut décider qu’au fond tout cela ne le regardait pas.

-          Bon, dit-il finalement, on va aller voir le fourier, puis je vous conduirai dans votre chambrée. Vous verrez, il y a déjà trois autres sous-officiers. Des réservistes, comme vous. Enfin, j’imagine. Vous n’avez pas de bagages ?

-          Euh… Non.

L’officier lui jeta un regard étonné, mais il se contenta de dire :

-          Tout ce que vous ne trouverez pas chez le fourier, vous pouvez l’acheter à la boutique du fort.

-          Merci. Je connais la musique. Je suis déjà venu ici.

-          Vous ne devez pas être trop dépaysé, alors !

-          Sauf que quand je suis venu, j’avais quelques années de moins !

-          Je comprends.

Non, il ne comprenait sûrement pas – mais ce n’était pas grave.

Ils passèrent chez le fourier, où, après lui avoir demandé ses mensurations, on lui remit treillis, uniforme, t-shirts, linge de corps, chaussettes, rangers etc, ainsi qu’une parka imperméable qui allait se révéler utile… Il reçut aussi le béret bleu marine des commandos de l’Air, ce qui lui fit plaisir et lui rappela bien des souvenirs. Les bras chargés de tout cet attirail, il suivit le lieutenant qui le conduisit vers son logement. Ils pénétrèrent dans un vaste bâtiment, et s’arrêtèrent devant la 3e porte à gauche. Trois personnes, deux hommes et une femme, se trouvaient déjà là. Ils devaient tous avoir entre 25 et 30 ans.

-          Voici votre camarade, le sergent-chef Jacquet, annonça le lieutenant Frédric. Merci de lui faire bon accueil.

Tandis qu’il sortait, Gérald déposa tout son barda sur l’unique lit vide. Puis il salua ses trois colocataires, qui se présentèrent comme le sergent Bernard Tripier (un type pas très grand, qu’on aurait pris plutôt pour un comptable que pour un militaire), le sergent-chef  Honoré Diallo (un Noir de bonne taille) et enfin le sergent Rachel Albertini (la jeune femme, d’ailleurs plutôt jolie). Tripier et Bensimon appartenaient à l’armée de Terre, tandis que Diallo – comme lui - faisait partie des commandos de l’Air. Il fallait bien que quelqu’un le reconnaisse, et ce fut la jeune femme.

-          Vous êtes pas passé à la télé, vous ? demanda-t-elle après l’avoir scruté d’un air inquisiteur.

-          Ça se peut bien, répondit-il. Je suis journaliste.

-          Ah oui, je me souviens maintenant. C’est bien vous, dont la fille avait été enlevée ?

-          C’est moi.

-          Si je me souviens bien, intervint Tripier, elle a été retrouvée, et les kidnappeurs ont été zigouillés par cette chanteuse… Comment s’appelle-t-elle, déjà ?

-          Sophia Wenger.

-          C’est ça. Elle est canon, cette meuf.

-          Ouais, approuva Diallo, mais il doit pas falloir s’y frotter.

-          Comme moi, quoi, dit Rachel en plaisantant.

-          Ça n’a pas dû être facile, dit Diallo à Gérald d’un ton compatissant.

-          Non, pas vraiment. Mais c’est fini maintenant.

-          Et qu’est-ce que vous venez faire ici, alors ? interrogea Tripier.

Le journaliste songea, en soupirant intérieurement, que c’était une question qu’il n’avait pas fini d’entendre.

-          Comme vous je suppose, non ? Je viens faire ma période de réserve. C’était prévu depuis longtemps.

C’était un gros mensonge, mais il ne pouvait pas leur dire la vérité. Et puis, rien qu’à voir leurs vêtements civils et leur allure peu rassurée, on devinait qu’eux aussi, ils venaient d’arriver.

Il était en train de ranger ses affaires dans l’armoire métallique qui se trouvait à la droite de son lit, quand la porte s’ouvrit . Un gradé entra, un homme pas très grand, aux cheveux coupés en brosse, et qui portait des lunettes.

-          Bonjour, dit-il, je suis le Sergent Franklin – oui, comme Benjamin. Mettez votre treillis, et ensuite on ira chez le coiffeur. Je vous donne dix minutes.

Dix minutes plus tard, ayant revêtu leur tenue militaire, ils pénétraient chez le merlan, qui avait plutôt un physique de garçon-boucher – c’était d’ailleurs peut-être son métier dans le civil, on sait que l’armée a une conception particulière de l’utilisation des talents. En un rien de temps, ses trois compagnons de chambrée – sauf Diallo, qui avait déjà la boule à zéro – furent délestés d’une grande partie de leur chevelure, ce qui suscita l’inquiétude de Gérald - c'est marrant comme les gens, quand on les habille en bidasses et qu'on leur coupe l'essentiel des cheveux, ont tout de suite une autre tête. Quand vint son tour, il tenta d’expliquer qu’il était journaliste, qu’il lui arrivait de passer à la télévision, et donc qu’il méritait un traitement plus clément. Mais l’artiste de la tondeuse le rassura d’un ton rigolard :

-          Vous inquiétez pas, j’ai reçu des consignes particulières à votre sujet.

Et effectivement, l’homme se contenta de lui raccourcir les cheveux de façon régulière, ce qui donna un résultat guère différent de sa façon habituelle de se coiffer – de toute façon, il aimait avoir les cheveux courts. Quand il rentra dans sa chambrée, ses camarades, jaloux, le traitèrent de « pistonné » et le taxèrent d’une tournée de bière au mess, ce qu’il accepta volontiers.

Avant cela, il se rendit à la boutique, afin d’acheter ce qui lui manquait, c’est-à-dire surtout des affaires de toilette et des mouchoirs en papier, et aussi une bouteille d’eau minérale. En chemin il rencontra deux soldats du rang, qui le saluèrent ; après un bref instant d’hésitation, il leur rendit leur salut.

Quand il revint dans la chambre avec ses achats, il était un peu plus de 18 heures. S’il en croyait le petit livret qu’on lui avait remis chez le fourier, le repas du soir était servi au mess à partir de 18 heures 30. Cela leur laissait le temps d’aller boire un bière.

-          Qui a soif ? lança-t-il à la cantonnade.

Ses compagnons de chambrée ne se firent pas prier pour le suivre. Tandis qu’ils se dirigeaient vers le mess, il remarqua :

-          Ils se ramolissent, ici. En d’autres temps, ils nous auraient déjà fait faire dix fois le tour du fort en petites foulées, en guise de bienvenue.

-          Vous êtes déjà venu ? demanda Rachel en le regardant avec une vive curiosité.

-          Oui, c’était il y a longtemps. Et tu peux me tutoyer.

-          C’était comment ?

-          Dur.

-          J’espère que ça n’a pas trop changé. Moi, je suis venue ici pour en baver.

Il songea en lui-même qu’il avait connu des gens – un en particulier - qui lui auraient fait perdre non seulement des kilos, mais aussi peut-être un bras ou une jambe, voire la vie. La Pointe aux Lièvres, c’était un peu comme le GR20 en Corse : le but n’était pas de tuer des gens, mais néanmoins ça arrivait de temps en temps. C’était d’ailleurs plutôt de la faute des stagiaires que des instructeurs. Bien sûr, il existait parmi ceux-ci des brutes épaisses voire d’authentiques sadiques, mais ils n’étaient pas si nombreux que ça : la hiérarchie leur faisait la chasse, car leur présence était contre-productive, et quand l’un d’entre eux était repéré, il était muté ailleurs, ou même chassé de l’armée. Non, le gros problème, c’est que la participation à ce stage commando était une condition sine qua non de l’entrée dans certaines unités d’élite, ce qui poussait des individus qui n’avaient ni les moyens physiques ni la force morale nécessaires à tenter des épreuves largement au-dessus de leur niveau. D’autres venaient ici comme si c’était une émission de télé-réalité, une sorte de "Koh-Lanta" militaire et breton. Quand on s’en apercevait, on les renvoyait dans leur unité, mais parfois c’était trop tard, et des accidents arrivaient. On disait que c’était la faute à pas de chance, et que l’armée avait droit à un certain pourcentage de pertes – ce qui était d’ailleurs faux. Au fil des années, on avait renforcé la sécurité au maximum, mais il fallait bien conserver le caractère sélectif du stage.

 



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3 Commentaires


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On ne dit jamais bidasse  c'est péjoratif  mais Marsouins .... un journaliste qui est passé dans  les FS devrait le savoir à moins d'émarger à l'Obs

et puis ce n'est pas une base mais un centre entrainement commando (CEC)

Le béret vert des commandos de l'Air ...OMG ! il est noir pour les cent ans à venir .....

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Merci pour ces remarques instructives. Marsouin ça désigne les troupes de marine, non? J'utilise "bidasse" comme synonyme de militaire de base -après, c'est possible que le terme ait vieilli. Et ce n'est pas le journaliste qui emploie ce terme, c'est l'auteur - nuance. Comme je l'ai déjà écrit, je ne recherche pas le réalisme pur et dur, plutôt la vraisemblance - enfin, si l'on peut parler de vraisemblance dans une histoire aussi délirante. Pour le béret tu as raison, c'est une erreur… sauf que celui des commandos de l'Air n'est pas noir, il est bleu marine!

Modifié par Gouderien

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Disons qu'il est tellement bleu nuit foncé   que c'est carrément noir ...je le sais j'en ai un....

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