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2036. Chapitre Six : Avant la mission (3).

Gouderien

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Quand il sortit de la douche, il remarqua que le temps était en train de changer. Le ciel se couvrait progressivement de lourds nuages sombres. Un orage se préparait ; il éclata une demi-heure plus tard, avec une violence inattendue. Des trombes d’eau s’abattirent, tandis que le tonnerre grondait. La foudre tomba plusieurs fois, pas très loin à en juger par le fracas qui accompagnait les éclairs. Si au moins ça pouvait rafraîchir l’atmosphère !

Il faisait tellement sombre, qu’il fut obligé d’allumer la lumière. Il ouvrit son ordinateur, avec l’idée de commencer à préparer le voyage à Venise, mais, après un coup de tonnerre plus violent que les autres, il le referma et sortit d’un tiroir un portable qui fonctionnait sur pile. C’était une bonne idée : quelques minutes après, la lampe qui éclairait son bureau s’éteignit : la foudre avait dû frapper un transformateur ou une autre installation électrique. Il explora les sites pour trouver une chambre d’hôtel à Venise ; au mois d’août, c’était un peu une gageure. Mais la chance était avec lui, et il finit par en trouver une à Padoue, qui n’était qu’à quelques kilomètres de la Sérénissime. Il réserva pour cinq nuits, du 8 au 13 août. Il acheta aussi les billets d’avion, avec départ par Toulouse et retour à Paris. Il avait d’abord songé à effectuer le trajet jusqu’en Italie en voiture, mais cela aurait un trop long voyage pour un si bref séjour. Au bout d’une heure, le courant n’était toujours pas revenu. Il faisait de plus en plus sombre dans l’appartement, et surtout, puisque la climatisation ne fonctionnait plus, il commençait à faire très chaud. Entre-temps l’orage avait pris fin. Il ouvrit la fenêtre, mais la referma rapidement : la pluie n’avait guère fait baisser la température, et il régnait à l’extérieur une chaleur d’étuve.

Enfin le courant revint. Depuis qu’on avait arrêté les centrales atomiques, la fourniture d’électricité était sujette à ce genre de défaillances, parce qu’EDF, obnubilée par sa passion du nucléaire, avait pendant des décennies grossièrement négligé les énergies renouvelables.

Le soir était venu. Heureusement son frigo possédait une batterie intégrée, et il n’avait pas souffert de la coupure électrique. Il se prépara un repas rapide, et n’oublia pas de prendre son cachet. Il avait moins mal à la tête, mais c’était peut-être surtout parce qu’il avait fini par s’habituer à la douleur. Par contre cette histoire d’implant l’énervait énormément, et il en allait de même de la mission elle-même. Quelle folie d’avoir accepté ! Certes, on l’avait mis dans l’ambiance, et on avait tout fait pour qu’il se sente obligé de dire oui. Mais il ne se savait pas si influençable. Et maintenant, il était bien tard pour reculer.

Après le dîner, il regarda un western à la télévision, tout en cherchant sur Internet des renseignements au sujet de l’illustre Reinhold Glière. Il avait déjà imprimé la page « Wikipédia » en français ; il imprima aussi la version anglaise, et la version russe. Il déchiffrait l’écriture cyrillique, et possédait quelques notions de russe ; parmi les langues qu’il connaissait, c’était néanmoins celle qu’il maîtrisait le moins. Il trouva des sites qu’il ne connaissait pas, et imprima toute la documentation qu’il trouva. Et puis il alla se coucher.

 

Mercredi 6 août 2036.

Le lendemain matin, il se leva de bonne heure, et alla prendre son petit-déjeuner à la terrasse d’un troquet des environs. Malgré l’heure matinale, il faisait déjà assez chaud, mais c’était encore supportable. Ensuite il rentra chez lui, puis appela sa fille :

  • Ça va ma puce ? demanda-t-il.

  • Salut Papa ! Oui ça va, et toi ?

  • Très bien.

  • Alors, tu reviens quand ?

  • Demain, en fin d’après-midi. Et on part samedi en Italie.

  • Génial ! Tu n’as pas eu de mal à trouver une chambre ?

  • Si, plutôt ! Mais j’y suis quand même arrivé. On rentrera mercredi.

  • Si court !

  • Pour voir Venise, ça suffit ! Et il faudra bien que je te ramène chez ta mère, sinon elle est capable de me faire un procès.

  • C’est vrai. Elle m’a encore téléphoné hier, pour savoir quand je rentrais.

  • Eh bien la prochaine fois tu pourras lui dire que je te reconduirai chez elle le 13. Et à part ça, rien de nouveau ?

  • Non, sauf que j’ai pris un beau coup de soleil.

  • Il faut faire attention.

  • Il fait chaud, à Paris ?

  • Très !

  • Ici aussi.

Ils discutèrent encore quelques minutes, puis ils se dirent aurevoir et il coupa la communication. En temps normal il se serait réjoui d’aller passer quelques jours dans une ville aussi fascinante que Venise avec sa fille, mais la perspective du voyage en Russie gâchait tout.

Exploitant la documentation qu’il avait imprimée la veille, il commença ensuite à prendre des notes à propos de Reinhold Glière, tout en écoutant des œuvres de ce compositeur : d’abord son ballet « le Pavot rouge », puis sa fameuse symphonie n° 3 en ré mineur, « Ilya Muromets ». On trouvait à peu près tout ce qu’il avait écrit sur « Youtube », comme d’ailleurs pratiquement la totalité de la musique composée dans le monde depuis le Moyen-Âge. Les gens se contentaient d’écouter les derniers tubes à la mode, ou de regarder des vidéos de chats faisant toutes les bêtises possibles, sans réaliser qu’ils avaient à leur disposition sur leur ordinateur – et gratuitement, en plus – un fantastique moyen de se cultiver. La musique de Glière était assez agréable à écouter, et même d’une originalité plutôt inattendue de la part d’un homme qui passait pour le type même du « compositeur officiel ». Il faut dire aussi qu’il avait longtemps enseigné au Conservatoire de Moscou, avant d’être pendant dix ans président du comité d’organisation de l’Union des compositeurs soviétiques.

En fin de matinée, il s’arrêta, et se préoccupa de son repas. Après avoir vérifié le contenu de son frigo et de son congélateur, il décida de déjeuner chez lui. Il n’avait aucune envie de sortir au moment de la plus forte chaleur – et, d’après la télévision, cela n’était pas près de s’améliorer. Il avait espéré que l’orage de la veille aurait un peu rafraîchi l’atmosphère, mais ce n’était pas le cas, bien au contraire.

Après le repas, il fut pris d’une brusque somnolence – c’était sans doute encore un contrecoup de l’opération – et il s’allongea sur son canapé, pour faire la sieste. Il se réveilla brusquement une heure et quart plus tard, après un sommeil entrecoupé de rêves étranges. Il s’était vu en Russie, avec Sophia. Ils devaient passer sur un pont, un drôle de pont de bois, étroit et en très mauvais état. Il n’y avait pas de parapet, et il manquait des planches. Le cours d’eau que franchissait l’ouvrage d’art était très large, et roulait des eaux sombres et tumultueuses. Sophia marchait devant lui, l’air assuré comme d’habitude, et le pressait de la suivre, mais il n’osait pas. Pourtant, en temps normal il n’avait pas le vertige. Il se retournait alors, et ce qu’il voyait derrière lui le terrorisait… Et c’est à ce moment qu’il s’était réveillé.

Il était en sueur. Il se demanda si la climatisation ne donnait pas des signes de faiblesse, mais non, ça venait de lui. Il alla prendre une douche, puis se fit un café très fort. Ce foutu voyage en Russie ! Dire qu’il n’en possédait même pas le programme détaillé ! Ça aussi ça l’énervait. Il faillit appeler la rue Saint-Dominique. On lui avait donné un moyen simple de joindre les Services, en cas d’urgence : il lui suffisait de tourner légèrement la main à côté de son oreille gauche – un geste qui ne différait guère de celui qu’il utilisait avec l’implant précédent –, puis de prononcer à haute voix le nombre « 22 » - vingt-deux, ou twenty-two in english. Celui qui avait trouvé ça était un petit marrant. Mais bon, il n’allait pas les déranger pour si peu, surtout qu’il y avait sans doute moyen de se débrouiller autrement. Il alla chercher une glace chocolat-noix de pécan dans son congélateur, puis se connecta à Internet.  Il chercha d’abord sur le site officiel de Sophia Wenger. Bien sûr, on évoquait sa prochaine tournée en Russie, mais on se contentait de citer les grandes dates, sans rentrer dans le détail. Il pouvait certainement trouver mieux. Il commença à consulter les sites de fans. Toutes les stars possèdent des inconditionnels, qui parfois les connaissent mieux qu’elles ne se connaissent elles-mêmes. Il n’y avait pas de raison qu’il n’en soit pas ainsi pour la belle Anglaise. Il parcourut plusieurs sites sans intérêt, puis tomba sur celui de « SofiaWengerlover », qui au moins annonçait la couleur. L’auteur semblait tout savoir sur son idole, et Gérald l’enregistra dans ses favoris – à tout hasard – mais par contre il était beaucoup moins bien renseigné en ce qui concernait l’avenir de la musicienne. Et puis il trouva ce qu’il cherchait : le type – ou la femme, après tout – signait « Lyricfan », et son site regorgeait d’informations, dont les programmes pour les six prochains mois des principaux opéras du monde. Au milieu de tout ça il trouva une rubrique « Singers » ; il cliqua, et parmi une longue liste, dénicha le nom de la belle. Et là, c’était le rêve : le calendrier complet, jour par jour, des prochains concerts et des tournées de Sophia Wenger. Il cliqua sur « Russia », et tout le programme du voyage se déroula, avec en plus des photos couleur des principaux lieux cités :

  • 1er jour : vendredi 29 août : Sophia Wenger embarque à Roissy vers 11 heures sur un vol « Aeroflot » ; arrivée à Moscou vers 15 heures. Transfert à l’hôtel (un des plus grands palaces de la capitale russe). 19 heures : réception au Kremlin, en présence du président Victor Koromenko, suivi d’un dîner.

  • Fichtre ! s’exclama le journaliste. Elle va rencontrer le président Koromenko ? Première nouvelle !

Et lui, serait-il de la fête ? En tous cas, on ne lui en avait pas parlé. Il poursuivit sa lecture :

  • 2e jour : samedi 30 août : découverte en limousine de Moscou. Déjeuner. L’après-midi, visite aux malades d’un hôpital (ça c’était le côté « bonnes œuvres »). A 17 heures : arrivée au théâtre du Bolchoï, et préparation du concert.  20 heures à 23 heures : concert, avec un entracte de 20 minutes. Retour à l’hôtel.

  • 3e jour : dimanche 31 août : à peu près le même programme que la veille : le matin tourisme, l’après-midi visite d’un conservatoire pour aveugles (encore les bonnes œuvres !), puis concert au Bolchoï.

  • 4e jour : lundi 1er septembre : départ de l’hôtel tôt le matin, puis arrivée à la gare maritime de Moscou et embarquement sur le « Constantin Simonov II », le bateau à bord duquel la diva et un certain nombre de privilégiés (car la croisière n’était pas donnée) allaient gagner Saint-Pétersbourg, en empruntant fleuves, lacs et canaux. Arrêt en cours de route pour visiter le monastère de Zagorsk. Continuation vers Uglich, par la Volga. Tous les soirs, Sophia chante et joue du piano.

  • 5e jour : mardi 2 septembre : suite du voyage. Escale à Rybinsk. Traversée du lac de Rybisnk.

  • 6e jour : mercredi 3 septembre : Cherepovets, Gorizy, Kirillov, Belozersk.

  • 7e jour : jeudi 4 septembre : traversée du lac Beloïe. Navigation jusqu’au lac Onega par la rivière Kovzha.

  • 8e jour : vendredi 5 septembre : traversée du lac Onega jusqu’à Kizhi. Visite du site de Kizhi. Continuation jusqu’à Petrozavodsk.

  • 9e jour : samedi 6 septembre : traversée du lac Onega jusqu’à Podporozh’ye.

  • 10e jour : dimanche 7 septembre : trajet jusqu’à Saint-Pétersbourg par la Svir, le lac Ladoga et la Neva. En fin d’après-midi, arrivée à Saint-Pétersbourg. Fin de la croisière. Logement à l’hôtel (palace).

  • 11et 12e jours : lundi 8 et mardi 9 septembre le matin et en début d’après-midi, tourisme à Saint-Pétersbourg. A 20 heures, concert de Sophia Wenger au théâtre Mariinsky.

  • 13e jour : mercredi 10 septembre : le matin, départ de l’hôtel à destination de l’aéroport. Vol « Aeroflot » pour Smolensk. Arrivée à Smolensk en fin de matinée. Installation à l’hôtel (palace, of course !). Déjeuner. L’après-midi : tourisme. A 20 heures : concert de Sophia Wenger au « Novaya Opera » de Smolensk.

Il s’arrêta là, car le reste ne l'intéressait pas, vu que la tournée n’irait pas plus loin que cette ville – laissant, il n’en doutait pas, de nombreux mélomanes déçus. Et si les choses se passaient mal, ce seraient des millions de fans de Sophia Wenger, à travers le monde, qui seraient catastrophés et inconsolables. Quant aux fans de Gérald Jacquet, à sa connaissance il en existait peu, à part sa fille et son père et – peut-être – sa rédactrice en chef.

Il imprima le programme du voyage. Il avait l’impression d’y voir déjà un peu plus clair. Il consacra encore un long moment à chercher sur « Youtube » des vidéos du fameux scientifique qu’ils devaient exécuter, le professeur Anatoli Visserianovitch Diavol. Il en trouva une, assez longue, enregistrement d’une conférence qu’il avait donnée trois ans plus tôt, en anglais, dans une université londonienne. L’homme maîtrisait la langue de Shakespeare, cela se sentait, malgré un épais accent russe. Mais comme sa conférence traitait de sujets pointus de physique, Gérald se sentit vite largué. Il coupa le son, se contentant d’observer la gestuelle du personnage. Il était bavard, accompagnant ses mots de tout un tas de gestes plus ou moins utiles – on aurait dit un Méditerranéen. Il répondait avec aisance aux questions qu’on lui posait, et semblait prendre un vrai plaisir au dialogue avec les étudiants. Un bateleur de foire, plutôt qu’un prodige de la physique, voilà l’impression que Gérald retira de cette vision. Ce type ne semblait pas spécialement dangereux – et pourtant, si ce qu’on lui avait dit était vrai, il faisait courir à la Terre et à ses habitants un péril mortel.

L’après-midi touchait à présent à sa fin. Il but un café et grignota quelques gâteaux, puis se rasa, s’habilla et se disposa à rejoindre Ghislaine Duringer.

 

La circulation était fluide, comme il se doit au début du mois d’août.  En raison de la chaleur, à certains carrefours importants on avait remplacé les traditionnels agents de police par des androïdes de forme humanoïde – en bref, des robots, qui remplissaient les mêmes fonctions. Ils existaient depuis déjà plusieurs années, mais, à cause de l’opposition résolue des syndicats, on ne les mettait en service qu’à dose homéopathique. Gérald arriva en avance devant l’immeuble du « Figaro ». Il se gara et sortit de la voiture, abandonnant momentanément la fraîcheur de l’air climatisé pour la fournaise du trottoir parisien. On aurait aussi bien pu être en plein cœur du Sahara. Heureusement, il était juste à côté de sa destination. Il monta à l’étage de la rédaction. Ghislaine n’était pas dans son bureau, on l’informa qu’elle était en réunion. Il discuta avec ses rares collègues présents en l’attendant.

  • C’est vrai que tu vas aller en Russie avec Sophia Wenger ? demanda Arlette, une petite brune qui travaillait au service des Sports.

  • C’est vrai, confirma-t-il, en se disant que les nouvelles s’ébruitaient vite.

  • Tu as de la chance ! dit la jeune femme d’un ton admiratif, sans qu’il comprenne si le mot « chance » se rapportait au fait de participer à un tel voyage, ou au fait de le faire en compagnie d’une charmante jeune femme doublée d’un génie musical.

Il se dit que si sa collègue avait su la vérité, elle l’aurait trouvé nettement moins chanceux…

Ghislaine arriva peu de temps après, et l’embrassa ouvertement devant les autres journalistes. Elle n’était pas du genre à dissimuler ses sentiments, ni ses relations – il n’était d’ailleurs pas le seul à la rédaction à bénéficier de ses faveurs.

  • Ça va mon grand ? demanda-t-elle.

  • Chaudement, comme tout le monde.

  • T’inquiète-pas, tu vas bientôt aller te rafraîchir les idées au pays des buveurs de vodka.

  • Ouais, en attendant, pour l’instant il y fait chaud aussi, en Russie.

Et c’était vrai. On battait des records de chaleur à Moscou, et les incendies de forêt, favorisés par la canicule et la sécheresse qui l’accompagnait, dévoraient des milliers d’hectares de conifères.  


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