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2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (8).

Gouderien

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C’est ce qu’ils firent, en effet, levant leurs verres à la réussite de la mission.

  • Voilà ce qui va se passer, expliqua le colonel. Sophia, que voici, part pour la Russie à la fin du mois, pour une tournée de trois semaines, prévue depuis longtemps. Les principales étapes sont : Moscou, ensuite une croisière d’une semaine par les voies navigables entre Moscou et Saint-Pétersbourg, puis Saint-Pétersbourg, Smolensk, Voronej, Ekaterinbourg, enfin Novossibirsk.

  • Sauf qu’en fait la tournée ne dépassera pas Smolensk, précisa Trifaigne. Parce que notre ami Diavol possède une datcha dans la région. Il ne pourra pas résister à la tentation de venir voir le concert de Sophia, et l’invitera dans sa maison.

  • Et là, elle le tuera, conclut sir Irving.

  • Vous êtes bien sûrs de vous, commenta Gérald. Et si jamais il ne venait pas ?

  • Aucune chance, répliqua Geffrier. Une aussi jolie femme et bonne musicienne que Sophia, il ne pourra pas résister. C’est comme quand vous placez sous le nez de votre chat une assiette de sa pâtée favorite : même s’il n’a pas vraiment faim, il ne peut pas se retenir d’y goûter.

  • D’ailleurs je sais que Diavol est un de mes admirateurs, dit la jeune femme. Il m’a déjà écrit.

  • Et j’espère que vous lui avez répondu, ma chère ? demanda Geffrier.

  • Of course !

  • Tout ça c’est bien gentil, déclara le journaliste, qui commençait à s’impatienter, mais vous ne m’avez toujours pas dit quel est mon rôle dans cette histoire !

  • C’est pourtant évident, annonça Geffrier : vous, vous êtes le reporter qui accompagne Sophia pendant sa tournée, et envoie de temps en temps des articles à son journal. En bref, vous êtes là pour apporter la touche finale à la couverture de notre agent, et aussi lui donner un coup de main si nécessaire.

  • Qu’en pensez-vous ? interrogea Trifaigne.

  • J’en pense que c’est complètement dingue. Et, imaginons que l’on parvienne à tuer votre savant fou : je suppose que les Russes ne vont pas être particulièrement ravis !

  • Bien sûr. C’est pourquoi il est très important que la mort de Diavol passe pour un accident : ni la France ni la Grande-Bretagne ne peuvent s’offrir le luxe d’une guerre avec la Russie.

  • Sophia séduira Diavol, continua Geffrier, ce qui ne devrait pas être trop compliqué ; et quand elle se retrouvera seule avec lui, elle lui injectera un produit léthal et indétectable, que nous lui aurons fourni au préalable.

  • Des milliers d’hommes meurent chaque année en faisant l’amour, poursuivit Trifaigne. Même des hommes de l’âge de Diavol. Ça n’aura rien d’invraisemblable. Pour les Romains, c’était l’une des meilleures façons de quitter la vie.

  • Et si les Russes ne croient pas à la version de l’accident ? demanda Gérald.

Un silence gêné régna un instant dans la pièce. Geffrier se resservit un autre whisky.

  • Alors, dit-il, nous monterons une opération spéciale pour vous libérer. Il n’est pas question que nous vous laissions aux mains des Russes. Mais espérons que nous n’aurons pas à en arriver là.

  • En serez-vous, mon ami ? demanda sir Irving.

Gérald hésita. Pour gagner du temps, il se resservit de porto, et mangea quelques cacahuètes. Jamais dans sa vie il ne s’était trouvé confronté à un tel choix.

  • Ça porte un nom votre truc, finit-il par dire : c’est un piège à con. In english : a booby trap. D’un autre côté, si personne ne se bouge, l’avenir pourrait bien se terminer bientôt. C’est juste que… je n’ai pas envie de vous dire non, mais je ne suis pas certain d’avoir les épaules pour faire ça.

  • Pourtant vous avez de larges épaules, mon cher, déclara Sophia d’un ton appréciateur.

  • Je ne sais pas si cela peut vous motiver, dit Trifaigne, mais en cas de succès de la mission, vous recevrez une prime substantielle.

  • De quel ordre ?

  • Au moins une année de votre salaire habituel de journaliste.

  • C’est gentil, mais je ne suis pas un homme d’argent. D’ailleurs j’ai une autre question.

  • Allez-y.

  • Et l’accélérateur « Lomonossov », vous en faites quoi ? C’est bien de buter le cerveau, mais comme on dit, deux précautions valent mieux qu’une.

Trifaigne regarda Geffrier, lequel regarda à son tour sir Irving… qui haussa les épaules.

  • Comme nous vous l’avons dit, commença le colonel, l’accélérateur « Lomonossov » a été sérieusement endommagé au cours de l’expérience de juillet, et il ne sera pas opérationnel avant plusieurs mois. Nous disposons donc d’un petit délai pour agir. Nous croyons que la mort de Diavol portera un coup fatal à la recherche russe en physique des particules.

  • Mais, continua Trifaigne, vous avez raison, il ne faut rien laisser au hasard. La destruction de l’accélérateur a déjà été envisagée. Mais vous comprendrez bien que moins vous en saurez à ce sujet, mieux cela vaudra pour tout le monde. Vous devez vous concentrer sur votre objectif.

  • J’ai compris. J’ai droit à une autre question ?

  • Ne vous gênez pas, dit le commandant d’un ton jovial. Nous sommes là pour ça.

  • Pourquoi moi ?

      Geffrier sourit : 

  • C’est pourtant évident, non ? Vous êtes un ancien agent de nos Services, et en plus vous êtes un journaliste connu, ce qui fait déjà de vous le membre d’une élite très restreinte. Si à cela on ajoute que vous parlez russe...

  • Disons que je le baragouine, plutôt.

  • Ne soyez pas trop modeste, intervint Trifaigne.

  • ...Et que vous vous intéressez à la musique classique, termina le colonel, alors votre nom s’imposait. De plus, notre amie Sophia pense le plus grand bien de vous.

  • Vu sous cet angle…

      Par la suite, Gérald se demanda souvent pour quelle raison il avait fini par accepter. Il en arriva à la conclusion qu’il devait être bourré.

 

  • Excellent, excellent ! dit sir Irving en se frottant les mains. Bien entendu, au cas où les choses tourneraient mal, nous avons prévu pour vous une assurance-vie très avantageuse.

  • Ça me rassure vachement ! grommela le journaliste.

A ce moment, à sa grande surprise, et pour la première fois depuis qu’il la connaissait, Sophia Wenger s’approcha de lui et lui claqua deux bises sonores sur les joues. Il trouva qu’elle avait les lèvres froides.

  • En quel honneur ? demanda-t-il.

Elle ne l’avait pas habitué à une telle familiarité.

  • Eh bien, pour fêter la constitution de notre équipe.

  • Vous avez raison. D’ailleurs, on va trinquer.

Il remplit à nouveau son verre, et le leva, imité par la jeune femme.

  • For the king ! lança-t-elle d'une voix forte.

Un peu étonné, il fit comme elle, aussitôt suivi par sir Irving, quasiment au garde-à-vous, puis par les deux militaires français.

Trifaigne toussota.

  • Hum, dit-il, je ne voudrais pas casser l’ambiance, mais il faut que nous abordions un point délicat.

  • Oui ? fit Gérald, qui avait un mauvais pressentiment.

  • Vous portez un implant.

C’était plus une affirmation qu’une question.

  • C’est exact, reconnut le journaliste.

  • Malheureusement, s’il est, comme je le crains, de l’ancien modèle, il va falloir le modifier.

  • Pourquoi ?

  • Parce qu’il comporte une puce GPS, qui vous rend beaucoup trop repérable. Si jamais les choses tournaient mal et que vous deviez vous enfuir, les Russes vous retrouveraient tout de suite. Vous allez être opéré, l’ancien implant sera retiré et nous vous en installerons un nouveau, indétectable. De plus, ainsi, nous pourrons communiquer avec vous sans que nos communications soient interceptées.

Gérald avait la bouche sèche.

  • Et ça va se passer quand ? demanda-t-il, peu rassuré.

  • Le plus rapidement possible. Nous avons une clinique, ici. Vous allez passer la nuit dans ces locaux, et demain matin un chirurgien vous opérera. Rassurez-vous, ce sera rapide. Et dès mardi vous pourrez rentrer chez vous.

  • Ça m’ennuie, je n’ai pas d’affaires de toilette, pas de vêtements de rechange…

  • Ne vous en faites pas, vous trouverez tout le nécessaire dans votre chambre.

  • Je dois dire que j’avais déjà songé à me faire enlever ce truc, mais pas pour le remplacer par un modèle plus performant. Et Sophie ?

  • Quoi, Sophie ?

  • Elle n’a pas d’implant, elle ?

  • Bien sûr que si, déclara l’intéressée. Et ne vous en faites pas, je suis parfaitement équipée.

  • Encore une chose, demanda Gérald.

  • Oui ? fit Trifaigne.

  • J’ai promis à ma fille de l’emmener en voyage en Italie. Juste quelques jours. Ça pourra se faire ?

  • Bien sûr, répondit Geffrier. Vous ne partirez en Russie qu’à la fin du mois. Si vous allez juste en Italie, il n’y a pas de problème. Mais il faudra que nous sachions toujours où vous vous trouvez.

  • Normalement, nous devons aller à Venise.

  • Aucun problème, dit Trifaigne. Le départ aura lieu le vendredi 29 août. Ça vous laisse le temps d’aller voir Venise. Bien entendu, pas un mot à qui que ce soit de ce que vous venez d’entendre.

  • Évidemment. Mais dites-moi, il ne faut pas un visa, pour se rendre en Russie ?

  • Si. Mais nous l’avons déjà demandé en votre nom. Vous devriez le recevoir ces jours-ci.

  • Vous étiez décidément bien sûr de vous.

  • Certaines personnes qui vous connaissent bien nous avaient assuré que vous accepteriez.

Il songea tout de suite à Ghislaine. Quelle cachottière, celle-là !

  • Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, dit Geffrier, nous allons interrompre ici cette réunion. Gérald, pendant que vous serez dans nos locaux, vous assisterez à un briefing complémentaire, où nous vous apprendrons tout ce que vous devez savoir au sujet de cette mission. Je vais appeler quelqu’un pour vous conduire dans votre chambre.

  • Je pourrai téléphoner ?

  • Oui oui, pas de problème.

Deux minutes plus tard, une caporale en uniforme de l'armée de terre, appelée par le colonel, pénétra dans la salle.

  • Charlotte, dit Geffrier, vous allez conduire notre ami Jacquet dans la chambre qui a été préparée à son intention.

  • A vos ordres, colonel.

Gérald salua tout le monde et fit la bise à Sophia ; comme il sortait, Trifaigne déclara :

  • Nous nous reverrons bientôt.

La jeune militaire, blonde, les cheveux coupés court – bien sûr – lui fit prendre l’ascenseur. Ils s’arrêtèrent à l’étage du dessus. Elle l’entraîna dans un dédale de couloirs, où circulaient des tas de gens à l’air affairé, les uns en uniforme, les autres en civil. Enfin elle s’arrêta devant une porte à l’aspect tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Elle l’ouvrit. A l’intérieur, il découvrit une chambre spacieuse, spartiate mais correctement meublée. Une fenêtre donnait sur la rue Saint-Dominique.

  • Je pourrais avoir quelque chose à manger ? demanda-t-il.

Il se rendait compte brusquement qu’il avait pas mal bu, et s’il avait grignoté des cacahuètes et quelques olives, c’était largement insuffisant pour le rassasier.

  • Bien sûr, dit-elle, on va vous apporter ça. Par contre, demain matin, on viendra vous chercher à 7 heures pour l’opération, et il faudra que vous soyez à jeun.

  • OK. Merci.

  • De rien.

En attendant son repas, il fit le tour du propriétaire. Dans une penderie, il trouva des affaires de toilettes et des vêtements à sa taille. Il était impossible d’ouvrir la fenêtre, ce qui ne l’étonna guère. D’ailleurs, la porte aussi était hermétiquement fermée. Ce n’est pas qu’il ait eu envie de foutre le camp – après tout, et quitte à s’en mordre les doigts, il avait accepté la mission – mais cela lui donnait la désagréable impression d’être un rat enfermé dans une cage de laboratoire.  Comme l’ensemble des locaux, la chambre était climatisée, et sentait le désinfectant. Il y avait des toilettes, et une salle de bains rustique. L’ensemble était propre et digne d’un hôtel de catégorie moyenne.

Dix minutes plus tard, un autre troufion vint lui livrer un plateau-repas. C’était presque la copie conforme de ce que l’on mange chez « Air France », et il supposa que le fournisseur devait être le même. Tout en mangeant, il appela son père, pour le prévenir qu’il restait quelques jours de plus que prévu à Paris. Philippe lui passa ensuite sa fille :

  • Ça va papa ? demanda-t-elle.

  • Oui, mon ange.

  • Tu reviens quand ?

  • Mardi ou mercredi, je ne sais pas encore.

  • Tu t’es occupé des vacances en Italie ?

  • Pas encore. Mais je vais y penser.

  • J’espère bien ! Maman m’a encore appelée, pour que je rentre chez elle. Mais j’ai dit non.

  • C’est bien.

  • Papa ?

  • Oui.

  • Tu as une voix bizarre.

  • Ah ? A mon avis, c’est le téléphone qui fait ça.

Il aurait bien aimé lui en dire plus, mais il était persuadé que leur conversation était écoutée, et il devait se montrer discret. D’ailleurs, à partir de maintenant, il allait devoir surveiller chacune de ses paroles. Il dit encore :

  • A bientôt mon ange ; je t’embrasse.

Il eut le temps de l’entendre répondre « A bientôt papa », puis il raccrocha. Il appela ensuite Ghislaine.

  • Alors, il paraît que tu as prévu pour moi trois semaines de reportage en Russie ? demanda-t-il.

  • Oui, dit-elle. J’ai pensé qu’en ces temps de canicule, ça te ferait du bien de changer d’air.

  • Tu es une mère pour moi.

  • N’est-ce pas ? Et en plus, tu vas voyager en galante compagnie.

  • Oui, j’ai appris ça. Tu n’es pas jalouse ?

  • Pourquoi ? Je devrais ?

  • Jusqu’à présent, non. Mais il peut se passer bien des choses, en voyage.

Il y eut un instant de silence. Puis elle dit :

  • Avant de rentrer dans ta campagne, passe me voir au journal.

  • OK, pas de problème. A bientôt.

  • A bientôt. Bises.

Et il raccrocha.

Cette nuit-là, il dormit assez mal. Il avait trop bu, et il avait mal à la tête. En plus il appréhendait l’opération du lendemain. D’une manière générale, il fréquentait peu les médecins, surtout pour des affaires aussi sérieuses. Et cette histoire de nouvel implant le turlupinait. Au fond, il ignorait ce qu’on allait lui mettre dans la tête. Et cela n’avait rien de rassurant.

Enfin le jour se leva, et il sortit du lit. Il eut juste le temps de faire un brin de toilette, avant qu’on vienne le chercher.            

 


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