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Tout ce qui a été posté par Criterium
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Je viens de regarder et ça me paraît plus esthétique effectivement. En enlevant le pseudo dans la partie basse, ça devrait être beaucoup mieux. Merci d'être autant à l'écoute de nous tous !
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Tu m'as fais une de ces frayeurs ! Je venais de réactualiser la section "Littérature" et voilà que je vois les blogs, et j'avais l'impression d'avoir halluciné plus tôt. Oui comme ça c'est super, merci beaucoup.
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@Caez Bon courage pour la nouvelle version. Ça va être plusieurs jours avec des pages et des pages de commentaires, en devant séparer ce qui relève de l'habitude chamboulée des préférences de chacun et ce qui relève de vrais bugs ! Points positifs que je veux souligner moi aussi : — Le chargement des pages est bien plus rapide, ce qui est très agréable. La version précédente commençait à ramer de plus en plus. — La fonction "expand" pour les citations est super. Plus besoin de scroller trois kilomètres pour aller rapidement au dernier message... Un problème (pas encore mentionné) : — Lorsque l'on affiche un blog, son image de fond apparaît bien, mais lorsque l'on affiche un billet de ce blog, on ne voit que l'image associée à ce billet de blog et plus celle du blog lui-même ; ce qui fait un peu moche. Exemple: Billet de blog: (à noter, je parle de la zone avec ")o( Un blog de Criterium" qui apparaît juste comme deux carrés gris sur un carré clair. La page principale, par contraste, affiche bien l'image et c'est tout de suite plus joli : À part ça, la couleur jaune des étoiles n'est pas très belle. Trop jaune fluo... mais là c'est purement esthétique, et puis honnêtement je ne porte pas trop d'attention à cette fonction. Il y aussi quelque chose qui est dommage, même si je réalise que c'était en fait sûrement un bug de la précédente version... lorsque l'on était sur une section, mettons "Littérature", il y avait au côté droit un espace qui, il me semble, disait "Ffr mag" mais qui, en fait, amenait aux derniers billets de blog postés (et n'avait plus rien à voir avec le Ffr mag). C'était en fait très pratique, je pouvais voir que quelqu'un venait de poster un nouveau texte sur son blog et cliquer pour tout de suite m'y rendre et le lire. Maintenant l'alternative est de se rendre sur la page principale ou de cliquer régulièrement sur la section "Blog" plutôt que d'avoir l'agréable surprise en lisant un topic sur une autre section du forum que quelqu'un que j'apprécie vient de poster quelque chose. — Bien que maintenant ce soit des posts de @Tequila Moor je préférerais quand même cliquer sur tout ce qu'il poste de nouveau plutôt que sur ses anciennes contributions à Ffr mag. Merci.
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Texte superbe! J'ai adoré sa lecture — tu as magnifiquement joué sur différents fils, et l'on vibre avec toi. Tu as eu ici le don rare pour que d'autres âmes, avec toi, sentent elles aussi un frisson qui est à la fois une note de musique et une caresse. J'espère que tu ne me tiendras pas rigueur d'aller fouiller dans les textes des blogs datant d'il y a quelques années... C'est que l'on y trouve parfois, comme ici, des petits trésors. Alors merci.
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Je relis Rencontre avec des hommes remarquables, de Gurdjieff. Le personnage a beau être un bateleur louche, il a là-dedans des rencontres intéressantes.
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— "Tu voulais me dire quelque chose?" L'homme avait fini par prononcer quelques mots, gêné par le silence. Sa compagne, assise en face, alternait le regard entre lui et la grande fenêtre; agitant encore sa petite cuillère dans la tasse de café, alors que ce qui avait dû être un peu de crème, ou un morceau de sucre, y avait disparu depuis longtemps. Au-dehors, la vue sur une rue passante et une place de parking n'avait rien de bien remarquable. On venait ici plutôt parce que le café était bon, ou parce que c'était un lieu de passage — un lieu entre d'autres lieux —, ou parce que l'on y avait ses habitudes, ou alors, en dernier recours, on connaissait l'un des étudiants qui y devenaient serveurs. — Pourquoi avait-elle insisté pour qu'ils se voient là, et pas chez lui comme il l'avait d'abord proposé? Quelques sons de fourchettes clinquant sur des assiettes, de cuillères contre d'autres tasses, et puis le brouhaha léger d'autres inconnus qui eux, par contre, tenaient de longues conversations. Dans leur coin, toutefois, c'était toujours le silence. Ça devenait pesant. Il n'avait pas l'habitude de ça. Ni avec elle, ni avec les autres. — Alors ce fut la gêne qui une fois encore se fit entendre: — "Tu veux me dire quelque chose?" — "Oui." Le premier mot! - Il considéra cela comme une victoire. Il commença à se dire que peut-être qu'elle n'avait qu'eu besoin de lui pour finalement s'ouvrir, qu'il fallait qu'il fasse tous les efforts... Comme au premier message, quand il avait toqué à la porte de la boîte de messagerie d'une inconnue. Il avait joué le chaud et le froid, insisté pour une rencontre rapide — très étonné que celle-ci se fasse — petit à petit charmé la demoiselle. Mais alors pourquoi restait-elle si distante? À coup sûr, se dit-il, elle avait des lois qui lui dictaient le déroulement des étapes ("ne pas embrasser le premier soir", "ne pas répondre trop vite", etc.) — et elle allait juste lui demander d'officialiser un début de relation. — "Je ne veux plus que l'on se voie." Silence. Il ne comprenait plus. Elle ne se sentait plus très bien. Cet endroit est hideux, pensa-t-elle. Entre un parking et une famille nombreuse qui finit une crêpe... Tout à fait à l'image de ce qu'il voulait imposer. L'homme n'avait-il pas 31 ans? Pourquoi donnait-il alors tant l'impression d'être tout juste sorti de l'adolescence, et d'appliquer les schémas appris en cour de récréation de dragueurs tout juste pubères? À vrai-dire, ça se sentait depuis le début... Un poids, un tel manque de légèreté... Et cette manie de vouloir diriger, imposer, qu'il y ait un plan... — plutôt que de laisser quoi que ce soit arriver de soi-même... Trop subtil: il aurait fallu être à l'écoute de ces bulles qui pétillent. Pour lui, il n'y avait que le soda qui pétille, pas les atmosphères. Si je lui disais, il ne comprendrait même pas, réalisait-elle. — "Pourquoi?" Il avait posé la question presque méchamment. Les explications tomberaient à l'eau: incapable d'en entendre aucune, il ne les écouterait que dans la mesure où il décortiquerait, et essaierait de prouver par a plus b qu'elle avait tort et disait n'importe quoi. Une sorte de rationalisation minable et qui la niait — une façon de dire que ton opinion ne compte pas, ton ressenti ne compte pas, ne dis rien et laisse-toi faire. Horrible. Un simple mot qui lui confirmait tous les autres. Alors elle fit le geste de s'apprêter à partir: remettre le sac à l'épaule, se redresser et s'approcher du bord de la banquette, là où il sera possible de se mettre debout. Autant partir tout de suite. — "Stop." L'homme s'était déplacé de la même manière — comme pour rester exactement en face d'elle — comme pour devenir un obstacle. Ah, elle ne lui échapperait pas. Personne ne lui avait encore sorti ça comme ça: il voulait une explication. Convaincu qu'elle n'avait pas tant de volonté propre que ça — n'était-il pas celui qui d'habitude dictait les conversations, les lieux visités? et donnait de son énergie — alors qu'elle, comme l'eau, tranquille, se laissait mener... Alors une fois encore, il endossa le rôle de l'homme fort: elle allait lui confier son trouble et il allait soigner ce qui ne pouvait être qu'une fausse impression, puisque tout allait si bien entre eux en ce début de relation. Elle se redressa. Il en fit de même. Elle se rassit. Il en fit de même. — "Tu vas m'empêcher de partir?" — "Oui. Explique d'abord." — "Je n'ai pas à me justifier... Tu ne vas pas comprendre et tu ne vas rien vouloir entendre. C'est pourtant si simple, nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre. Incompatibles. Ça ne colle pas du tout. Je me suis aperçue que ç'avait été une erreur de se voir la première fois... J'étais bête, je pensais que l'on pourrait devenir amis. — Mais je vois bien que non." — "Mais non, tu as tort. Tout se passe — se passait — parfaitement bien entre nous... jusqu'à ce que tu me fasses cette comédie, aujourd'hui." Elle avait eu presque un sourire — nerveux, irrité — en entendant la réponse plus ou moins escomptée. Elle se leva à nouveau. — "Tu vois: tu ne m'écoutes pas, et pire, tu me nies. Rien à ajouter." Lorsque quelque chose va mal, l'atmosphère de certains lieux se teinte. C'est peut-être réellement une couleur inconnue et que l'on ressent autrement que par la vue; c'est peut-être tout simplement l'intuition, en voyant quelque chose d'inhabituel dans la périphérie de l'œil ou du cadre. C'est encore... tous ces petits points de lumière qui sautillent çà et là. Et le fait de soudain entendre ses oreilles faire un tintement très aigu — plutôt que l'inverse. Partout dans le café, cette lourde chape s'est abattue. Le moment précis où toute l'ambiance avait basculé? Elle s'était éloignée — il s'était levé et suivit deux pas — il l'avait rattrapée et comme poussée contre le zinc du bar pour bloquer la seule sortie — elle ne le regardait même plus, essayant de passer — et finalement: il avait saisi son poignet, avec tant de force, que l'un des bracelets lui coupait la circulation sanguine — immobilisait ses doigts, qui tremblaient. Les gens avaient senti que quelque chose se passait; mais la plupart cherchaient encore ce qui avait donné cette impression. Et ceux qui verraient — feraient-ils quelque chose? L'homme avait hurlé: "Reviens t'asseoir!" — et la réponse était un cri causé par le poignet douloureux. Maintenant tout le monde savait: tous voyaient cet homme furieux, saisissant le bras de la femme, tentant de la ramener vers la banquette, et elle qui se tenait au zinc et avait mal. Dans beaucoup d'endroits en France, les gens se contenteraient d'observer le reste de la scène. L'horreur laissée publique. Mais pas ici. Il reste certains lieux où au moindre problème, les foules, d'autres hommes, s'attroupent et s'occupent immédiatement de changer les choses. Où l'on se jette sans réfléchir dans les embrouilles. Où l'on se soucie peu de sa petite personne: si l'on reçoit un coup mortel, c'est l'idée qui survit, pas l'homme, et que c'est bien elle qui est la plus importante. Loin des calculs individualistes de ceux qui veulent juste survivre: on survit loin des combats, et l'on ne se bat plus pour rien — l'on ne vit plus que pour soi-même, donc c'est-à-dire plus pour rien. — Ici, certains n'accepteraient jamais: parce que cette femme, elle pourrait être ta fille, ta sœur, ta cousine ou ta mère. Ainsi, quelques personnes s'étaient immédiatement attroupées autour de la scène, et l'un s'était tout simplement jeté sur l'homme. D'un geste habile qui devait trahir des années de travail sur un tapis, il l'avait séparé, projeté sur le sol, et immobilisé, avec son poignet contrôlant un étranglement — non pour lui faire perdre connaissance, mais pour le calmer et lui faire bien comprendre qui était le plus fort. Venait le moment où tout le monde était immobile: la foule autour — le serveur avec le téléphone en main — les deux hommes au sol — la femme qui se frottait le poignet. — Le moment où selon les quelques prochains mots, personne ne savait encore s'ils allaient juste relâcher tout le monde, ou appeler la police, ou le passer à tabac, ou un peu des trois. — Mais une chose avait été claire, mis à part la confirmation qu'ils ne se reverraient pas... Ce jour-là, tout le monde avait perdu quelque chose. (Faites attention à qui vous rencontrez sur le forum.)
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Premières nuits
Criterium a commenté un(e) billet du blog de Kégéruniku 8 dans Bonne nuit Kégéruniku
Quel enfant terriblement mignon! — Est-ce que... Kégé... faisait la même chose? -
Nuit. Il fait froid. Les nuits sont si froides, sur la place, qu'à chaque bouche d'égout de grands nuages de fumée s'envolent et s'épaississent. Les volutes montent... On ne voit plus qu'à quelques mètres dans ce brouillard. Les façades des bâtiments deviennent floues. On ne devine plus que la forme générale de la place — le grand carré verdi. Le parc. Le grillage ne fait qu'un mètre, tout autour des buissons; c'est la fumée et la brume qui donnent l'impression qu'il y a un espace enclos — la place dans la place. Aucune lumière; les façades sont gris clair, les buissons sont gris foncé. D'autres plantes, elles, semblent presque noires. — Et pour peindre dans la grisaille: un souffle, une respiration... et l'on y trace de nouvelles formes sur l'air froid. Personne dans les rues attenantes. Êtes-vous seul? Non: impossible. Car certains sons, cachés par-delà le brouillard, semblent presque humains. Des hurlements. Des voix qui forment presque des mots — et trahissent la présence d'au moins une dizaine de personnes. Il faut sauter par-dessus le grillage, s'approcher du centre du parc... Là, un endroit où à d'autres heures les familles nombreuses viennent laisser jouer leurs enfants: quelques bancs de pierre, abrités par de grands chênes, disposés autour d'un grand espace — La zone n'est pas en béton, mais couverte d'une fine poudre claire, un mélange de terre et de sable qui donne ces gravas très fins, presque comme de la craie, et que la ville choisit de déposer dans tous ses espaces verts. C'est là que les jeunes hurlent. Ils ont tous le regard fasciné, fixé vers le centre de la scène. Là, au milieu, deux hommes barbus et malodorants qui se battent. Ils sont échevelés, âgés. Le combat les a déjà à demi-dévêtus: certains haillons traînent sur le sol, couverts de poussière. L'un d'entre eux n'a plus qu'une seule chaussure au pied. Ils se frappent en poussant des grognements animaux. L'odeur est infecte. À la fois la saleté, l'adrénaline, la sueur... et aussi la légère odeur métallique du sang: sur le sol, de grandes flaques et d'innombrables petites gouttes. Le sang est plus noir que rouge, dans la pénombre. Les deux nez sont déjà cassés. L'énergie des premiers coups est déjà passée: maintenant, les crochets sont maladroits et plus lents, dans de grands mouvements circulaires. Le sang dans les yeux et dans la bouche rend les deux clochards furieux, mais ils sont déjà épuisés et à demi-aveugles. — Alors, la foule des jeunes aboie en rythme, pour leur signifier que le combat n'est pas fini. Le public est assoiffé de sang. Ils veulent que les coups fassent plus de bruit, que la frappe fasse plus mal. Ils veulent que l'un des deux gladiateurs modernes soit terrassé. — Finalement, au bout de longues minutes particulièrement déplaisantes, leur souhait est exaucé: l'un des hommes fait une mauvaise chute après avoir reçu un coup de coude au menton, et s'écroule sur le sol plein de poussière et de sang. Son tee-shirt gris n'est plus qu'un lambeau; il ne porte plus qu'un vieux jeans et des chaussettes semblant avoir cristallisé sur son corps. Mais personne ne lui prête plus attention. L'autre homme lève les bras, incapable de penser, encore fou furieux, et hurle à la mort pour célébrer sa victoire. Son visage est tuméfié. Il est en aussi mauvais état que l'autre. Mais lui est le centre du spectacle: la foule le fête dans de grands cris animaux. Il est le vainqueur. Un jeune en jersey et jogging s'approche finalement — il doit avoir 18 ans tout au plus — et lui tend un bout de papier. Un billet. 20€. Derrière lui, on aperçoit aussi que deux autres hommes âgés et hirsutes commencent à faire de grands mouvements pour s'échauffer. Il y aura un second combat, ce soir. Les deux nouveaux ont l'air plus grands, plus costauds, plus vifs; peut-être sera-ce là l'événement principal. Un spectateur musclé traîne le corps inconscient et sanglant pour le dégager du milieu de l'arène, et l'abandonne plus loin, sur le gazon, en position latérale de sécurité — peut-être la seule attention que le gladiateur vaincu recevra le reste de sa nuit. — S'il survit - ou pas - ce sera un autre combat, celui-là qu'il mènera avec lui-même. Les journaux n'en témoigneront probablement pas le lendemain. Les deux nouveaux combattants se font face. Ils sont prêts à en découdre. Ils se montrent déjà les dents. Ils attendent le signal. Le jeune en jersey éructe: — "À ma gauche, Dédé-le-Vif! À ma droite, Jacquot-le-Gredin! Attention, à mon signal, ça va se hagar!" Elle, la Nuit, est toujours aussi froide.
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À @Tequila Moor, et à écouter en état d'ivresse.
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— "Vous n'avez plus que trois mois à vivre." La phrase se répétait dans mon cerveau, avec les mêmes intonations, régulièrement, comme un écho lent mais qui ne cessait pas. Il faut me comprendre. Une phrase comme cela, ça ne se digère pas: ça se rumine. Apparemment, aussi: ça s'assène. Peut-être que l'homme avait également un diplôme en tact. Alors je ré-entendais aussi ma réponse incrédule: — "Vous êtes certain, docteur?" — "Plus ou moins un mois; ce type de tumeur au cerveau ne se guérit pas. Je suis désolé." Par contre, ce qui était venu après était presque complètement oublié: l'absence de réaction, mon air inexpressif en sortant de l'endroit, un "non" lorsqu'il me demanda si je voulais parler à un psychologue, et puis la marche au hasard des rues, sans but, juste comme pour vouloir se perdre dans la ville. En plein après-midi, il y avait du monde partout, alors peut-être que la foule m'absorberait quelque part ou ailleurs. C'était là, à côté du quartier touristique, que j'étais finalement sortie de l'hypnose du diagnostic. Peut-être le fait d'entendre parler anglais, italien, allemand... tout autour de moi. Peut-être le bruit de l'eau claire, là, à la fontaine de la petite place. Le clapotis. — Mais même une fois la conscience revenue: je devais m'asseoir, et me rejouer la scène plusieurs fois, comme pour apprivoiser le souvenir, trop dangereux à laisser à l'état sauvage. Je pris une table en terrasse, marmonnait la demande d'un café — par défaut, n'importe quoi pour éloigner le garçon — et me laisser seule avec l'écho silencieux. * Le lendemain, au travail. C'est une journée plutôt facile; peu de monde, peu de requêtes. Je m'occupe comme par automatisme des quelques tâches, aiguille les quelques visiteurs. Dans ce métier, j'ai l'impression que la moitié de mon temps disparaît simplement en se tenant droite et prête — immobile. Être à la fois une plante verte et un gadget aux batteries toujours bien rechargées. Certains jours, cela tenait de l'organisation d'un plan de bataille; d'autres, comme aujourd'hui, l'attente consommait juste les heures. — Le sourire, le maquillage. Le patron arrive, il passe vérifier quelques documents. — "Vous venez samedi? - Il y a la conférence à Condorcet, il faut quelqu'un pour l'accueil au stand." — "Non." Il me dévisage, l'air estomaqué. Il était habitué à poser les questions auxquelles les réponses avaient déjà été faites; il comptait sur ma réponse enjouée, celle de la professionnelle toujours motivée pour donner quelques heures en plus — contente de profiter de ces événements, et puis aussi des réseaux auxquels ils donnaient parfois accès. — D'habitude, il marche très vite d'un endroit à l'autre, montre qu'il va partout, qu'il court partout, qu'il a la responsabilité personnelle du dynamisme de ses affaires; mais là, étonnamment, il était resté droit, immobile, ne s'attendant pas du tout à un refus. En fait, il n'est même pas si irrité que ça; il est surpris. Il vérifie mentalement son calendrier pour être sûr que l'on n'est pas aujourd'hui un jour où l'on se fait des blagues. * Salon de thé. Premier étage. D'ici, on a une belle vue sur la rue, et on peut suivre les allées et venues des promeneurs se rendant au musée de l'art contemporain, qui se situe juste en face. Il y a toujours du monde, à l'extérieur, et à l'intérieur. Souvent des rencontres imprévues, aussi. Mais aujourd'hui j'avais simplement rendez-vous avec un ami. Peut-être irons-nous après à l'exposition permanente, comme plus d'une fois. Je sirote un café avec Antoine. — "Antoine, j'ai peur de mourir." C'était sorti tout seul. Il me regarde en silence, étonné que la conversation ait tourné sur ce sujet. Je pressens alors même qu'il commence à ouvrir les lèvres qu'il va articuler quelque phrase philosophique, que là, pour le coup, je ne veux pas entendre: trop impersonnel, trop général, trop vaporeux. Je l'interromps avant de devoir subir ça: — "Je vais mourir; je n'ai que quelques mois. Le docteur a confirmé." Enfin, à son expression qui vient de changer, je comprends que ça y est, enfin il m'a écoutée. Il réfléchit, il me regarde enfin avec compréhension. Les premiers mots sont perçus, plus qu'ils ne sont entendus. Je ne sais pas si c'est le moment ou l'endroit pour craquer; cela ne prévient de toute façon jamais à l'avance. Mais c'était surtout la pression d'une cocotte-minute: j'avais juste eu besoin d'en parler, ne serait-ce qu'un tout petit peu, de ne pas garder le fardeau pour moi toute seule. D'au moins entre-ouvrir cette vue vers l'abysse: le puits noir, le gouffre qui m'effraie. Le sujet dont personne n'aime parler, sauf aux moments où il nous touche de trop près. — Et puis, il me parle, et enfin me dit des mots d'empathie. Au début, nous en parlons un peu, j'évite aussi que le ton soit trop solennel, ou morbide. Toutefois, peu de temps après... son ton change. — "Puisque tu vas mourir, pourquoi ne pas en profiter pour te lâcher, et en mordre la vie à pleine dents? Une femme comme toi a besoin d'amour. Nous devrions coucher ensemble." Je n'en reviens pas. Je croyais que nous étions amis. D'un coup, à l'intérieur, c'est comme si quelqu'un avait lâché un joli verre et qu'il se brisât sur le sol. On ne recollerait pas les morceaux. — "Avec quelqu'un de beau... pourquoi pas! - Mais toi... en me le disant comme ça... je ne t'ai jamais vu aussi laid. Alors non." Le café n'avait plus de goût. Trop frais. Et puis soudain, c'était comme si l'on n'avait plus rien à se dire. Le silence. Donc cette amitié avait bien dû être la rue parallèle qu'il pensait amener à mon lit... Et bien non; mal vu. Le soir-même, effacé, bloqué. * Le soir, assise sur le sofa. C'est la décadence: à moitié enroulée dans une couette, à piocher de la glace à la cuillère à même la boîte. Je regarde à nouveau une série que j'aimais bien mais que je n'avais vu qu'une fois. Le Bureau des légendes. Kleenex à proximité: je sais que tôt ou tard je vais encore m'identifier à Nadia el Mansour et avoir quelques larmes. Plus tôt, j'ai vérifié tous les comptes. Trois mois. Je pouvais très bien quitter mon travail et vivre confortablement sans ne rien devoir faire. En fait, ç'aurait même été possible de voyager. Ce qu'il resterait... ça reviendrait tôt ou tard à ma sœur perdue de vue. En plus, il faut que cette nouvelle me parvienne exactement à l'époque où je suis célibataire. Il n'y aura pas de compagnon de voyage pour profiter de moments à deux. Je ne sais pas d'où elle est venue, mais une soudaine énergie m'avait aussi amenée à regarder à nouveau chaque livre de la bibliothèque — faisant une note mentale des livres que je voulais relire une dernière fois. Certains évidents; d'autres inattendus. Beaucoup d'autres, par encore, ne seraient jamais lus ni même réellement ouverts, finalement. Ç'avait été comme une envie de tout ranger, de tout remettre à sa dernière place. Quelle activité, finalement! — Ç'avait aussi été une motivation imprévue pour finalement rassembler les derniers documents dans leur classeur attitré, ce que j'avais voulu faire (sans le faire) depuis presque six mois. Relevés, lettres d'associations, documents du travail ou de santé... Quelques enveloppes publicitaires passées entre les mailles du filet: directement à la corbeille, celles-là. D'une certaine manière... je voulais que tout soit à sa place: comme cela, l'intruse pourrait s'inviter, et tout serait prêt. Peut-être que la transition se ferait plus doucement. Il paraît que les personnes qui s'apprêtent réellement à se tuer font de même: réglant et rangeant tout — en prévoyance du long voyage. * Je n'ai pas vraiment pu dormir. Alors au milieu de la nuit, je décide de passer le temps en rangeant enfin ma boîte mail. C'est la même adresse depuis quinze ans, alors l'inévitable se produit: je me retrouve dans des spirales nostalgiques, mettant de l'ordre dans les vieux messages, les passant dans leur dossier final comme pour archiver les vieux épisodes. Là, des derniers mots de membres décédés de la famille; là, les échanges niais avec mon premier petit ami "longue-distance"; là, les mails sur des travaux en groupe, durant les études, avec en copie pas une seule personne dont je reconnaisse le nom. — Alors je trie, je classe, je crée des nouveaux dossiers selon les sujets et les expéditeurs. Pourtant je me prête au jeu de relire des anciens mails que je ne devrais pas. Quelle sensation étrange que de revoir défiler en quelques minutes et en quelques paragraphes ce qui a été des époques entières d'une vie. Quelques années à chaque fois; en filigrane, un même "moi", dont je me souvenais bien, et pourtant... comme une autre personne. Une personne qui avait été trop dans le présent pour pouvoir s'interrompre et réaliser tout ce qui constituait les étapes, une par une, de ce long voyage en bateau sur un océan de possibles. Parfois houleux, parfois calme. Finalement, j'écris. Je décide de faire mes amendes. À ma sœur: — "Désolée de ne pas avoir été là et de nous avoir laissé s'éloigner autant l'une de l'autre". À ma mère: — "Je te pardonne, je ne t'en veux plus, je sais que tu m'aimes et que ces mauvais moments n'étaient là que parce que ne connaissant pas la maîtresse de papa, tu devais quand même te venger sur la femme la plus proche — moi."... puis j'ajoutai: "Désolée de te le dire si tard et si crûment mais je dois le faire un jour et ce jour c'est aujourd'hui." À mon père: — "Je te pardonne tes infidélités que d'une certaine manière tu nous faisais subir à nous trois. Je sais que tu m'aimes, et tu sais que je t'aime. Bien sûr, j'aurais bien aimé que tu sois plus présent pour nous. Mais je ne t'en veux plus, nos moments étaient rares mais valaient alors peut-être d'autant plus, je le sais bien maintenant." * Bip nocturne. Je savais que ça n'avait pas été une bonne idée d'étendre l'envoi de mails à également certains ex. — Évidemment, l'un d'entre eux allait finir par répondre; et c'était lui. "Ma très chère et tendre Amie," "Je ne t'ai jamais vraiment oubliée, moi non plus... étais-je le seul... je me le demandais sans cesse... durant de longues nuits... mais aujourd'hui... ton mail... tes mots... tes maux: et je sais que je n'étais jamais vraiment seul... Tu étais avec moi... tout ce temps... encore et toujours Toi..." Les phrases sont toutes plus lourdes et longues. Il n'y a pas de retour à la ligne; juste un paragraphe gigantesque, gargantuesque, avec pour toute ponctuation ces trois petits points entre chaque bout de pensée. Ah, je reconnaissais bien son style. Non, certaines choses ne changeaient décidément pas. — Parfois, on voyait tout aussi facilement son vaisseau avoir vogué vers d'autres mers que l'on s'apercevait que d'autres personnes ne devaient, elles, pas être faites comme des navigateurs... mais plutôt comme... des rochers. Et ceux-là, attachés éternellement à des plages plus ou moins belles — là où je fis escale. La lourde roche que le sel de la mer érode, sans pouvoir la desceller de son rivage. — Plus loin: "Alors je me dis... peut-être... peut-être que c'était Vrai... peut-être que tu as compris ce que je te disais... tu sais... il y a toutes ces années... sur la Parole... Toi qui étais si cérébrale... tes livres... ton cerveau que j'enviais sans le comprendre... je te parlais de ton corps... de mes mots sur ton Corps... cette Parole qui te gênait... est-ce... est-ce ta manière de la retrouver? ... est-ce que ton mail n'est-il pas le mail de la Parole qui revient?... peut-être que mes mots sur ton corps... ont finalement fait écho... ta peau... que je sens encore... [...]" S'ensuivait une description à demi-hallucinée et à demi-pornographique de ma personne et de souvenirs en commun. Est-ce qu'il avait donc reçu le mail en état d'ivresse? - Ou est-ce qu'il avait tant bu pour finalement rédiger le sien? Par associations, il me rappelait plutôt tant d'autres souvenirs moins reluisants. Tout ceux que, finalement, la rédaction du mail aurait dû me remémorer, avec un peu de chance juste avant de cliquer sur "Envoi"... ... Bloqué, effacé! * Le train vient de partir; petit à petit le paysage se met à défiler... et le son mécanique, régulier, qui a bercé tant de souvenirs, monte vers son plateau rythmé. Au-dehors, la nuit va bientôt tomber, et alors la fenêtre ne me renverra que mon portrait en miroir. J'ai de la chance; seule dans le compartiment. C'est plaisant que d'avoir l'espace rien que pour soi. S'asseoir comme l'on souhaite. Le silence syncopé par les seuls sons du train. Se perdre dans ses pensées, observer l'extérieur; se demander en passant les habitations perdues dans la campagne si celles-ci sont vraiment habitées; traverser champs et lisières. J'avais finalement décidé de voyager. Finalement posant les jours de congé (et pas vraiment sûre que je revienne après). Direction la ville que j'avais toujours eu envie de rencontrer: Prague! Il faut prendre le train vers Strasbourg, puis passer en Allemagne vers Frankfurt, continuer jusqu'à Dresde en passant par Leipzig, changer de train et direction la cité des mystères. Avec un peu de chance, étant donné l'heure et le fait que l'on était bien en-dehors des périodes habituelles de vacances, je profiterai de la majeure partie du trajet ainsi, dans un compartiment silencieux. — De temps en temps, je jetai un coup d'œil sur le livre que j'avais amené; je le lisais distraitement, retournant régulièrement à la fenêtre noire pour y déceler, au loin dans le paysage, quelques derniers îlots de lumière; revenant une page en arrière, puis passant à une contemplation d'un plan de la ville que j'avais acheté le jour-même, essayant de retenir les endroits à visiter çà et là. — Mais je savais déjà que ce serait au gré des hasards. * — Prague! J'avais peut-être une tumeur au cerveau, mais j'avais encore les jambes énergiques. Que d'heures passées à se perdre à pied dans les différents quartiers de la ville! Là-haut, sur les hauteurs du Hradčhany, enfin visiter le château puis la tour de la Daliborka, et redescendre jusqu'à la Vltava qui traverse la ville, en passant par les petites ruelles de la rive ouest... À chaque coin de rue, et puis surtout sur les ponts qui mènent à la vieille ville, l'endroit est noyé par la foule. Partout, d'innombrables silhouettes et des groupes. C'est comme si toute la jeunesse européenne s'y était donné rendez-vous; la ville est devenue touristique à toute saison. Cela pouvait se comprendre! Cette ville est magnifique. Seule ou accompagnée, quelle différence, après tout! - L'essentiel, c'était que je m'y sentais bien heureuse, finalement, et que le sourire m'était revenu en explorant les rues de la vieille ville, autant que les échoppes modernes. Une distraction agréable. Et ce même si d'autres endroits me rappelaient ce que je ne pourrais de toute façon pas oublier... — Comme le vieux cimetière juif, si étroit et si rempli que les tombes se touchent, passent l'une sur l'autre, s'empiètent et que l'on les devine ainsi comme... une sorte de mille-feuille morbide... jusqu'aux tréfonds. La ville est remplie d'étudiants. Certains essayent de me parler en tchèque, mais l'on s'aperçoit vite qu'ils sont souvent allemands ou russes. — La nuit tombée, il y a toujours autant de monde dans les rues et dans les bars. Même lorsque l'on croise quelques Erasmus ayant bu, ou traverse un pont pour se rendre à l'un de ces concerts de rue — dont il y en a plusieurs par jour et partout dans la ville — l'on s'y sent en sécurité. La pénombre n'y est pas oppressante. Pourquoi se refuser de faire la fête, juste à cause d'une condamnation? — Mon hôtel n'est pas loin de certains de ces endroits branchés, juste à côté de la grande avenue Ječná... alors je préfère en profiter. — L'énergie est là, pendant quelques jours je veux danser. Je fais la connaissance de beaucoup de personnes. Certaines sont, comme moi, juste de passage dans cette ville, et profitent de son atmosphère festive — comme Léa, la globe-trotteuse belge, et Henri, l'étudiant français en art; ce dernier est venu avec son compagnon, Jonáš, lui aussi étudiant en art, mais lui qui est tchèque et connaît tous les recoins de Prague; et puis il y a aussi Véra, l'artiste russe, et encore Jakub et Alexandr, deux amis très sympathiques et venus de Berlin. Nous nous croisons et nous nous recroisons, allant aux mêmes endroits ensemble, pour danser, discuter et profiter de la vie. Il y a aussi une jeune femme qui me marque dès notre première rencontre — elle est très belle et dégage quelque chose de différent; le côté un peu ailleurs d'une artiste. Comme c'est quelque chose que nous partageons, et que très vite nous réalisions que ces coïncidences se multipliaient — le même âge, les mêmes intérêts, certaines façons de réagir ou de penser... — il était évident que nous deviendrons amies; moi et la blonde slovène: Yéléna. * Le petit appartement est plein de verdures. Étroit, mais soigneusement aménagé, comme un cocon plaisant. Quel contraste avec les rues d'ici — au sud de la ville, les rues et les bâtiments correspondent plus à l'idée que l'on pouvait se faire d'un délabrement post-soviétique. Sauf que plutôt que des immeubles résidentiels installés en une sorte de grille quadrillée, les rues restaient chaotiques, labyrinthiques. Au-dehors, les murs gris et couverts de graff; mais ici, une antre vivante, agréable, un refuge-lieu-de-vie entre plantes, meubles boisés et tapis orientaux. Yéléna habite là. Je sens instinctivement que nous avons beaucoup de choses à nous dire — à vrai-dire, depuis que je l'ai rencontrée. Elle a dû le sentir, elle aussi: c'est pourquoi elle m'a invitée. Et cette connexion; oui, c'est aussi pourquoi je suis venue. Nous avions communiqué pendant des dîners avec d'autres, nous avions communiqué par pas de danses — mais ça ne remplaçait pas ce besoin d'enfin se voir seules toutes les deux, dans un cadre plus calme. Son appartement est très bien décoré; tout a été placé avec goût, pour donner une certaine esthétique au lieu et le rendre moins étroit — mais invitant. Il est calme et rempli d'indices sur celle qui y habite: Là, sur une commode en bois, à côté d'un pot en céramique, décoré, contenant une sorte de plante succulente, je remarque une gemme — simplement déposée. Un cabochon; un œil-de-tigre. Plus loin, sur la petite table entre le côté du sofa et le tapis accroché au mur, j'en remarque une autre; une très jolie tourmaline. Taillée comme un rectangle, qui passe du vert d'un côté au violet de l'autre. Et puis ce sont quelques dessins accrochés sur les murs qui confirment l'impression: là, une gravure; là, un visage esquissé au fusain mais entouré de pétales de couleurs, à la pastel, comme pour représenter des auras. Enfin, un grand attrape-rêves, au-dessus du canapé-lit. — Tout indique que Yéléna est branchée new age. Le thé est excellent. Un simple thé vert, mais aux fragrances riches; un arôme floral et un parfum rappelant le jasmin et la sauge. Yéléna me demande si je veux qu'elle me fasse un tirage divinatoire. Étant donné mon absence relative de futur... pourquoi pas? Il ne coûte rien de rêver un peu. Elle éteint la lumière et allume une bougie. * Un instant de silence communicatif après que les cartes aient été tirées. Les deux premières avaient été intéressantes — même si je savais que, surtout dès lors que l'on a vécu beaucoup d'aventures, il était aisé de rattacher une idée ou un thème à l'un de ces fils, et donc de se convaincre que la carte nous avait vraiment correspondu plus qu'une autre — mais c'était surtout la troisième, celle qui représentait mon futur, qui m'avait marquée. Yéléna avait tiré les cartes d'un jeu de tarot assez proche des vieilles lames de Marseille, en ne gardant que les arcanes majeures. Par réflexe superstitieux, je m'attendais presque à tirer quelque chose comme la Mort ou la Maison-Dieu pour représenter mon absence de futur... ou alors le Diable de ma tumeur... mais ç'avait été tout autre chose: XXI — Le Monde. Quelque chose de plutôt positif. Certains disent que c'est la consécration; l'arrivée au faîte de sa vie. Le centre équilibré. À la fois le recul et le bonheur. — En tout cas, Yéléna l'interprétait comme ça. Elle me dit que ça prendrait peut-être dix ans s'il le fallait, mais que j'allais dans la bonne direction — que je conquerrai le Monde. Elle semblait tant y croire. J'observe son visage. Elle est très belle. Elle devrait être une actrice slave plutôt qu'une tireuse de cartes. Je n'ai pas envie de lui mentir, ni de lui faire du mal; alors je décide de lui parler de cette chose qui m'afflige. Lui partager le secret qu'elle ne savait pas. Pas avec des mots durs, riant de son tirage; mais avec des mots simples, lui confier ma peur de la mort, de cette mort qui s'approche chaque jour. — "Yéléna... J'ai une tumeur au cerveau. Je vais mourir dans quelques semaines... Je ne pense pas que je verrais ce Monde-là, dont tu me parles." Elle pose sa main sur ma tempe, puis me caresse les cheveux, sans un mot. Je crois qu'elle comprend ma peur. Son geste, doux, silencieux: c'est à la fois une agréable bienveillance, et à la fois comme si elle essayait de voir par le toucher cette masse rebelle qui me tourmentait dans le crâne. Un instant, j'ai l'impression que j'ai à nouveau une grande sœur. — Mon menton tremble. Est-ce donc là ce dont j'avais eu besoin pour m'ouvrir? Pour enfin libérer les vraies larmes quant à ce que je ressentais? - Accumulées depuis le rendez-vous... les horribles pensées de la mort. Je crois que les vannes vont s'ouvrir, et que je ne pourrai plus rien dire pendant une heure. Déjà, je sens quelque chose couler le long de mes joues. Et elle me dit quelque chose d'étrange. — "Mais je le sais déjà." Je la regarde, les yeux humides mais interrogateurs. Que voulait-elle dire? Je ne pensais pas qu'elle jouerait à la devineresse ré-ajustant ses réponses. Non; ça avait l'air sincère et presque nostalgique. — "Je l'ai perçu dès que je t'ai rencontrée. Le docteur n'est pas si fort que ça: c'est plutôt cinq mois. N'aie pas peur! Ne t'en fais pas! C'est juste une danse... Tu reviendras." — "..." — "Tu renaîtras homme, tu re-verras Prague, et nous nous re-croiserons brièvement. Tu auras du succès et tu verras ce Monde tôt ou tard." * Deux mois plus tard. Je n'avais toujours pas l'impression que quelque chose ait changé; pourtant, il paraît que ces types de cancer peuvent parfois affecter les processus cérébraux... Certains perdent l'équilibre; d'autres parlent soudain avec un autre vocabulaire et d'autres intonations; d'autres perdent la mémoire presque comme dans l'Alzheimer, ou alors des troubles émotionnels comme dans la maladie de Huntington. Peut-être comme pour apprivoiser le mal, j'avais, dès que j'étais rentrée, commencé à emprunter des ouvrages de neuroscience à la librairie municipale. En les lisant, je découvrais tout un monde passionnant: les expériences, les effets étranges de certaines blessures au cerveau, et puis les neurones, la myéline, les différentes parties de la complexe "boîte noire"... On en savait à la fois tant et si peu encore. — En attendant, je ne voyais pas même flou; je lisais et je comprenais sans peine. À l'opposé, une partie de moi-même ne voulait pas oublier ce que m'avait prédit Yéléna. Je ne croyais pas à la réincarnation ou à la métempsycose, mais j'avais commencé à me prêter au jeu des suppositions: si l'on meurt et si l'on revient, pourquoi ne s'en souvenait-on jamais? Certes, je savais qu'il y a ces séances d'hypnotisme où certains disent revenir si loin en arrière qu'ils commencent à revoir les fragments de vies antérieures; mais ça n'était jamais si convaincant que ça... La plupart du temps, ça pouvait être expliqué par des faux-souvenirs, et des projections, surtout lorsque l'hypnotisé dit revenir dix-mille ans en arrière. Il y avait aussi ces cas étonnants d'enfants qui, dans un premier temps, conservaient des souvenirs clairs et inexpliqués de ce qu'ils avaient fait avant; mais est-ce que ces cas avaient réellement été vérifiés ou vérifiables? Alors, par jeu ou défi, je m'étais demandée: comment le vérifier moi-même avec ma propre mort? Admettons que l'on oublie tout une fois le grand seuil passé... souvent l'on oublie presque tout une nouvelle fois au début de l'adolescence, de toute façon... Il faudrait trouver un moyen de m'adresser à la personne que je serais dans quinze ans. L'écriture. Je ne sais pas dans quel pays tu naîtras, je ne sais pas quelle langue tu parleras. Si réellement l'univers a ces synchronicités, je me borne donc à la confiance de savoir que tu liras les lignes que j'écris, tôt ou tard. À défaut de preuves, ce que je peux encore faire, ce que je peux te donner, ce sera des récits de ta dernière vie. Les découvriras-tu avec une sensation de déjà-vu? Te remémoreront-ils quelque souvenir nuageux? Auras-tu croisé ces personnes qui me connaissaient, qui seront maintenant âgées? Ou alors... est-ce que ce sera déjà des échos éloignés, et un peu sourds... À défaut; s'il te plaît — aie quelque pensée envers cette jeune femme condamnée à mourir. — Dis-toi que Moi, je pense à Toi.
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Au fronton de l'abîme où ma raison chancelle, J'aurais dû en mourir, outragée de détresse; J'aurais dû y plonger, y noyer maladresses, Les espoirs, et regrets; mensonges que j'y décèle. Et pourtant une main, une invisible plume, M'arrêtait; me disait: aigre-doux le réveil! — Engloutie dans le fond d'un puits noir de sommeil. — Qui était l'inconnu, qui ôtait l'amertume? — Qui était le veilleur qui voulait que je vive? Était-ce cette ombre, la compagne anthume Caressant doucement la barrière de brume? — Réveille-toi et aime! Me disait l'affective.
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Tout vient à point à qui cesse d'attendre
Criterium a commenté un(e) billet du blog de Kégéruniku 8 dans La preuve par 8
Le poème d'antan qui remotivera ceux qui ont été terrassés par le confinement... Alors il revient à point, on ne peut plus attendre. -
"Tombe ou non dans mon piège" Fait le bouchon de liège, Sautillant dans la pièce Moqueur à mon adresse. Que la bouteille est pleine! Que le désir me peine! C'est aux plus forts alcools Que l'on confie paroles, Silences, espoirs et maux. Quand je bois au goulot, C'est moi que l'on aspire, C'est mon âme qui expire; Et l'éthanol-démon, Éternel trublion, Rit de ce sortilège... "Tu es tombée au piège"...
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Ça marche! - Les "services" vont te contacter... Ça nous fait un fantasme en commun! Peut-être devraient-ils engager deux éclaireurs de plus.
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Tard dans la nuit. Tout le monde dort. Ou presque: moi, je regardais les étoiles. Depuis la petite chambre mansardée dans ce bâtiment du gîte, j'avais vue chaque soir non seulement sur le beau ciel de la campagne, mais également sur toutes les allées et venues du domaine. Alors, lorsque l'insomnie guettait, je m'installais là, de longues heures à rêvasser; comme une jeune fille enfermée dans sa tour, j'observais le reste du monde en m'imaginant histoires et aventures. Mon chat s'était déjà installé sur mon lit, à côté de l'oreiller; de temps en temps je l'entendais ronfler. Lui n'avait pas de problèmes d'insomnie... Câlin, l'animal s'installait avec moi dans la chambre chaque soir, et filait à l'anglaise au matin. Parfois, il se prélassait et faisait sa toilette en me jetant régulièrement un coup d'œil, vérifiant que je sois toujours là, à écrire au bureau ou à observer les nuits. Il tenait à partager ces moments nocturnes avec moi. Une dizaine de personnes habitait dans le gîte. Plusieurs bâtisses entourent une place pavée, et ma fenêtre est disposée de telle manière à ce que je puisse tout voir de ce "centre" qui réunissait les différentes habitations. Là, au fond: les époux Rebrousse, les intendants du domaine. Dans la maison rénovée pour avoir l'air d'un manoir: mon oncle le Professeur Lewy, le maître des lieux. Et, répartis sur plusieurs bâtiments selon les affinités, sa grande famille dysfonctionnelle. Les enfants du premier mariage; les enfants du second mariage ainsi que leur mère, qui restait au domaine mais faisait chambre à part. Évidemment: puisqu'il y avait aussi Claire, la maîtresse. Tout le monde le savait et personne n'en parlait à voix haute. Sans dire qu'elle n'avait que deux ans de plus que moi... Il y avait mes autres cousins: la famille Cariveaux, avec ma tante (la sœur du professeur) et son mari taciturne. Moi, je vivais un peu à part. Fille unique, toujours dans la lune, et plutôt solitaire... Maintenant résolument seule: mes parents étaient morts dans un accident de voiture, il y a longtemps déjà. Alors chaque été, mon oncle me laissait venir ici, avant de retourner à la ville et à l'internat, puis à la résidence universitaire. On s'occupait de moi, mais en gardant ses distances. Car ici, tout le monde manœuvre. — À force de les observer la nuit venue, je les connaissais, leurs secrets! Le cousin Marc qui fricotait avec sa propre cousine Hélène. La maîtresse qui, insatiable, invitait parfois le mari Rebrousse dans ses appartements. Le professeur lui-même qui s'occupait personnellement de certains visiteurs, généralement de la gent féminine... L'un des bâtiments proposait le logis et le couvert pour les voyageurs. C'était une sorte d'auberge-restaurant. Alors, régulièrement, nous avions des invités, souvent intéressants — des familles venant visiter la région, des journalistes venus prendre des images, des scientifiques se regroupant pour une petite conférence, et puis ces maîtresses venues de Paris, rencontrées on ne sait comment. Ma tante elle-même y retrouvait régulièrement un ami journaliste, de dix ans plus jeune qu'elle. Je les avais surpris s'embrasser un soir, au coin du feu. Elle avait fait un bond en réalisant que quelqu'un les avait vus. Je n'avais rien dit; et elle n'en avait jamais parlé. La fois suivante, quand l'ami revint, elle m'avait juste lancé un regard — celui de deux femmes qui savent toutes les deux, et ne diront rien. Toute notre famille était fondée sur ces secrets et ces tours de cache-cache; alors... un de plus... Depuis quelques jours, j'avais remarqué un nouveau-venu qui cachait lui aussi quelque chose. Il était grand et brun; l'air aventurier, qui avait beaucoup voyagé, et parlait avec tout le monde avec aisance et simplement. À sa carrure sportive et une légère cicatrice sur l'avant-bras, on devinait qu'il avait vécu des histoires intéressantes, mais que je ne pus pas découvrir. Même son métier semblait être factice: quelque chose dans l'entreprise, avec trop de termes anglais qui en dissimulaient la véritable fonction plutôt que de l'expliciter. Pendant la journée, il partait explorer la région — "prendre des mesures", disait-il — dans les champs, les bois et les collines. D'autres fois, il restait enfermé dans la pièce qu'il louait. Nous ne nous étions que brièvement croisés. Il s'était présenté: John. Plutôt qu'un mot, c'était plus son sourire que j'avais remarqué. Mais, la nuit tombée, j'avais rapidement remarqué tout autre chose: parfois, il quittait son bâtiment, très tard; il se dirigeait à pas de loups vers un autre, dans lequel aucune fenêtre ne s'allumait. Il y cachait quelque chose. — Et cette nuit encore, baissant soudainement le regard des étoiles vers la cour après avoir deviné une sorte de jeu d'ombre, je vis sa silhouette, qui se déplaçait en douce. À nouveau, aucune lumière n'apparut aux fenêtres de l'autre bâtisse; il y allait quelque part, mais gardant le noir complet... Cela fait trois fois que je remarque la danse étrange de cet autre insomniaque. Mais cette fois... j'en aurai le cœur net. Cette fois, j'étais décidée à en savoir un peu plus sur l'aventurier trop discret. Pieds nus, je peux me déplacer dans le silence le plus total. En traversant la cour comme une ombre, je riais intérieurement en me disant: si quelqu'un m'observe, ce sera à mon tour d'acquérir un secret — le soupçon d'un rendez-vous nocturne... Cela faisait longtemps... Peut-être qu'à l'époque, quelqu'un avait-il déjà surpris ma seule autre cachoterie, confié aux murs du gîte: ma première fois, il y a longtemps, avec un visiteur de passage. — Mais là ce n'était pas ce que j'étais venue chercher. Je voulais juste savoir ce que faisait John chaque nuit dans la cave à vins des Rebrousse. La porte est restée ouverte. Si ça n'avait pas été le cas, je savais crocheter la petite porte de derrière, de toute façon. Mes pas, sur la pointe des pieds, sont insonores. Sans allumer aucune lumière, je me dirige prestement vers la porte boisée de la cave à vins. Celle-là est restée entrebâillée; on devine en bas la lumière très faible d'une ampoule. Je ne peux pas descendre; avec l'angle mort, il pourrait me voir. — Alors, accroupie sur la troisième marche, je baisse petit à petit mon corps, pour passer juste le côté de la tête sous le niveau du plafond — et voir l'état des lieux. J'entends des murmures. — Allais-je le voir en compagnie de l'une des cousines? — Allais-le voir siphonner la réserve de grands crus? J'aurais bien imaginé les deux scénarios; mais un pressentiment m'avait déjà chuchoté qu'il se cacherait derrière ce manège quelque chose d'autre, quelque chose de mystérieux et d'intéressant. Alors j'eus un frisson intérieur en y découvrant la confirmation. L'homme était seul; il s'était accroupi dans un coin de la cave, près de l'ampoule la plus faiblarde. Avec l'angle, son ombre était projetée, géante, contre le mur du fond, tapissé de bouteilles poussiéreuses. Il avait ouvert une valise devant lui, qui ne contenait pas des documents mais une sorte de machine électronique qui ressemblait à la fois à un ordinateur et à un poste-radio. Sur le côté, une antenne dépliée confirmait l'impression. Un bout de papier griffonné en main, il articulait à voix basse dans une sorte de microphone une suite de monosyllabes... des chiffres. — "Cinq. Trois. Deux. Cinq. Un. Sept..." Il s'interrompit. — Je sentais qu'il fallait me tenir prête à filer. Mais il ne rangea pas encore son matérial; non... il attendait quelque chose. Et alors, une autre voix, grésillante, venant de quelque coin reculé du monde jusqu'à être captée par la mallette à la nuit tombée, commença une réponse... Et ainsi... Une autre succession de chiffres. — "Un. Trois. Trois. Huit. Deux. Cinq..." — À chaque articulation, John notait avec soin le nouveau chiffre. Il les ramènerait à sa chambre; il décoderait le message. — À rester immobile pendant si longtemps, j'avais l'impression d'entendre le moindre son de mes os, dès que mon corps faisait un micro-mouvement. C'était le temps de filer à l'anglaise à mon tour. Je me redressais sans un bruit, m'éloignait dans le noir. Traversant la cour à peine éclairée par la lune. Me faufilant à nouveau dans l'escalier en spirale. Montant tous les étages en silence. Et, finalement, poussant la porte entre-ouverte où j'avais laissé une lumière tamisée en veilleuse, qui après toute cette obscurité me semblait si claire... Retrouvant mon domaine. — Sur mon lit, mon chat roulé en boule me jette un regard complice. Il garderait nos secrets.
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Certaines voix révèlent tout. C'est quelque chose dont l'on se rend compte parfois facilement, lorsque par exemple la voix tremble ou chevrote, ou au contraire lorsque puissante, elle emporte avec elle l'énergie de mots passionnés; puisqu'évidemment la voix se fait alors le vaisseau des émotions... Plus difficile de le percevoir lorsqu'elle reste neutre, voire monotone. Chez certaines personnes, ce sont ainsi les élans qui se révèlent plus que la voix elle-même. Chez d'autres on décèle un caractère à partir d'une intonation dure ou douce... Mais là, ce n'est pas juste ça. Il y avait quelque chose en plus. Les modulations n'étaient qu'en-deçà... Plutôt, c'est la voix elle-même qui révèle tout. Plus rare; plus difficile à expliquer... Plus qu'une émotion passagère, plus qu'un trait de caractère: la sensation d'avoir directement vu un fragment de l'âme de l'autre. — Et alors, puisque c'est bien illusoire, impossible; l'on a la tentation de vérifier tout autour de soi, si cela tient véritablement à cette personne, si d'autres ont pu percevoir le même phénomène; ou si... c'est simplement une étincelle: un moment qui n'avait existé qu'un seul instant privilégié; un lien spécial de quelques minutes — une rencontre entre soi et cet autre. — Tout cela, c'était ce qui m'avait traversé l'esprit, en à peine une seconde, en entendant la voix de l'homme qui s'adressait à moi après que nous ayons été finalement présentés. Ç'avait été rapide, immédiat; mais j'en avais presque oublié où j'étais. — Tant m'avait frappé sa voix, inexplicablement... Le brouhaha des autres discussions, les verres qui tintent, le ton plus détendu de chacun et chacune... Oui, ça y est, ça me revenait... c'était le dernier jour d'une conférence. — "Mais vous-même, que faites-vous ces temps-ci? Vous ne travaillez plus à ***?" Question innocente et simple — mais tout en façonnant la réponse, je ne pensais encore qu'au moment qui venait de s'écouler. Ce lien. Ce bref instant où seul le son d'une voix me révélait qui était vraiment cet interlocuteur. Parce que ce n'était pas un coup de foudre, bien que l'expression revêtait soudain un sens plus profond, et plus réel; c'était plutôt le contraire. En cet instant, j'avais décelé en l'autre une étincelle de noirceur, une flamme sombre et secrète. Il y avait un pouvoir caché dans cet individu, et ce pouvoir était mauvais. — Je lui répondais, mais pendant que je le faisais je ne pouvais pas oublier d'avoir vu en lui par cette porte entrebâillée — et d'avoir vu ça. Quelques autres personnes nous rejoignirent. La discussion s'élargit. L'on me demande depuis combien de temps je suis rentré en France; je réponds, je laisse d'autres conversations débuter — se dérouler — pour retrouver un instant silencieux. Ici, tout le monde se connaît au moins de vue, et chacun est habitué à prendre la parole à tour de rôle, assez poliment; le cercle est donc propice aux observations. Alors je parle peu; j'écoute l'homme adresser quelques paroles aux autres, et je tente d'y retrouver le phénomène, et de comprendre ce qui dans sa voix m'a fait cet effet si profond et si immédiat. L'impression s'est amenuisée; la porte s'est refermée. Il ne subsiste que cette tache — cette certitude d'avoir entre-aperçu quelque chose de mauvais. Peut-être est-ce là ce que certains appellent le sixième sens; ou l'intuition. Plus tard dans la soirée, je n'y pense plus. Le dernier jour d'une conférence se termine toujours par cette sorte de chaos organisé. Après les discussions autour d'un café ou d'un apéritif, venait l'heure d'un banquet, dans une grande salle; juste avant le dessert, la remise des prix non-officielle, où petit à petit l'on entendait le brouhaha devenir plus fort, puis de grands applaudissements, et les voix de quelques-uns qui avaient changé (l'alcool aidant) — les allées et les venues de ceux qui devaient repartir tôt, pour prendre l'avion ou le train; ceux-là avaient amené leurs bagages et déjà réglé l'hôtel. Le café s'éternisait, les convives changeaient de place et allaient de groupe en groupe. Bientôt le fond sonore fit place à un rythme plus moderne. Cette fois les percussions étaient de meilleur goût; de la musique portoricaine... Je ne sais pas qui avait fait la sélection sonore, mais elle eut l'effet escompté: peu de temps après, tout le monde dansait. * Il doit être quelque chose comme 4 heures du matin. L'heure où bien que l'on ait eu l'impression que la nuit entière fût déjà passée, il faisait encore nuit noire — aucun rayon de soleil matinal ne se laisse deviner. L'esprit encore fatigué confond certaines scènes du passé proche. Danses, rires, rencontres. Je suis assis sur le rebord d'un lit dans une chambre d'hôtel qui n'est pas la mienne, mais celle de la jeune femme se tenant à mes côtés. Nous discutons avec lenteur — nos voix s'étaient cassées, à force d'avoir dû communiquer par cris, en bas, lorsque la musique faisait rage. La fatigue contribue elle aussi; c'est donc une discussion qui alterne avec les silences. Mais ce n'est pas déplaisant; lorsque nous ne savons plus quoi dire, nous nous faisons un sourire. Sa jambe touche la mienne. Et, parfois, un mot d'humour, ou juste le son amusant d'une de nos voix se cassant au milieu de la prononciation d'un mot, nous surprend et nous fait rire — et alors, nous nous prenons presque dans les bras. C'est l'instant de l'équilibriste; prolonger l'instant; le moment où par jeu chacun préfère attendre le premier pas venant de la part de l'autre. C'est comme cela que je fis la connaissance d'Ana. Elle avait les cheveux mi-courts, très bruns; et comme elle était à la fois de petite taille et fine, ses grandes lunettes lui donnaient aussitôt l'air d'une scientifique. Ce qu'elle était: qui plus est, une scientifique accomplie — la belle chercheuse franco-brésilienne venait de publier un article qui avait fait beaucoup de bruit dans certains milieux. Je l'avais rencontrée, cinq jours plus tôt, puis croisée tous les jours; et enfin, il y a deux jours, je l'avais entendue parler de ces résultats extrêmement intéressants, qu'elle était venu présenter ici — et avec brio. Nous en avions beaucoup parlé dès que nous le pûmes autour d'un nouveau café. Le courant était tout de suite passé. Nous étions aussitôt devenus inséparables, et avions parcouru nos cercles respectifs. Avec un enthousiasme communicatif, elle m'avait expliqué les directions inattendues de ses recherches. Certaines, et sans doute les plus intéressantes, ne pouvaient pas encore être explorées — il faudrait devenir indépendante pour cela. Or, pour le moment, il y avait encore un obstacle — le directeur de thèse. Évidemment. De nos jours tout dépend encore des demandes de fonds, et de ce qu'elles impliquent: toujours, de longues délibérations de ces comités qui voulaient lire un rapport sur tout et pour tout. C'était là le domaine qu'il gardait encore jalousement. — Je ne connaissais pas le directeur: Marcus K**. Alors elle m'avait montré une photo... et là, j'avais eu un mouvement de recul instinctif — car Marcus K**, je le reconnus: c'était cet homme à la voix mauvaise. — "Tu le connais? Pourquoi as-tu fait cette tête?" Comment expliquer cela? Je ne pouvais quand même pas dire à quelqu'un, et de plus: que je ne connaissais pas depuis longtemps — que j'avais bien rencontré son directeur de thèse, et que dans un flash j'avais entre-aperçu un recoin caché de son âme — et que s'y cachait une immense noirceur! - Ou alors, ce serait perçu comme une blague exagérée. Cela passerait, sûrement; mais je ne voulais pas en parler sur le ton de la plaisanterie. Cela nierait l'expérience qui avait été bien trop réelle. — "Je ne sais pas comment le dire... Je l'ai rencontré, oui. Il m'a fait une très mauvaise impression, et je ne saurais même pas dire exactement pourquoi", décidai-je de répondre: simple et honnête, advienne que pourra. — "Il crispe certaines personnes..." (Était-ce une confirmation que l'intuition avait été fondée, car d'autres avaient eux aussi pu percevoir de lui quelque chose de similaire?) "...mais dans notre milieu, ça arrive tout le temps, étant donné à quel point certains ont l'esprit compétitif." Je décidai de tenter d'expliquer la sensation fugace — tout en ne sachant pas vraiment mettre les mots dessus. Alors nous avions commencé à parler un peu d'intuition. Après tout, c'était un domaine de recherche désormais très actif en neurosciences... Elle avait le mot d'esprit de Bernstein en tête: "L'intuition c'est l'intelligence qui a commis un excès de vitesse". C'était certainement assez vrai; le subconscient avait bien dû suivre les méandres d'un raisonnement, trop vite pour que l'on puisse en suivre les idées, et au mieux on ne pourrait que les remonter, petit à petit et avec effort. L'être humain est constamment à l'affût de milliers de signaux subtils sur la gestuelle, les expressions, les mimiques et les intonations d'autrui — et toute cette analyse procédait de manière inconsciente, automatique. Alors il était normal de développer parfois une réaction instinctive — un inexplicable dégoût, ou alors une inexplicable attirance. La symétrie était étonnante: il y avait eu cette sensation si négative avec l'homme — et en parallèle, l'exact contraire, l'attirance immédiate et réciproque avec Ana. * Un mois plus tard, nous emménagions ensemble à Londres. Les choses s'étaient faites si simplement — et rapidement. La présentation qu'elle avait donné avait eu lieu exactement au bon moment: elle avait passé sa thèse dès la semaine d'après, et aussitôt acquis son indépendance — avec l'aide de certains contacts qui avaient été très impressionnés durant la conférence. Comme pour confirmer que le hasard conspirait pour nous, je trouvai en même temps une opportunité à Londres, indépendamment — quelque chose de trop intéressant pour attendre. Devais-je repartir si tôt? - Ne sachant pas encore qu'elle y irait, j'avais eu au début l'air nostalgique et le cœur brisé... — et, au contraire, en s'apercevant que le destin nous déplaçait tous les deux, ensemble: nous nous sentions plus liés que jamais. — Dès lors tout avait été évident et facile. Ainsi, nous emménagions déjà dans un petit appartement, ensemble. Juste le temps d'aller visiter la grande enseigne suédoise — de disposer nos meubles, d'y ajouter quelques plantes pour avoir l'impression que l'air se rafraîchissait dans cet espace verdi... — et alors ce fut déjà la grande agitation de la vie: chacun avait de longues heures en semaine. Une nouvelle étape de vie. La vie à deux. — Nous développions une routine plaisante pour toujours se retrouver ensemble autant que possible une fois venu le week-end, et s'échapper de temps en temps un soir de la semaine pour découvrir un nouveau restaurant et profiter d'un dîner romantique en tête-à-tête. Nos cercles s'entre-croisaient, nous étions devenus une sorte de couple-modèle que l'on invitait à deux. C'était décidément une nouvelle période — une nouvelle vie. Un soir où je rentrais plus tard que d'habitude — le dernier jour d'un projet qui, une fois fini, devait être célébré par un dernier verre même s'il faisait nuit... — je remarquai quelque chose m'ayant échappé jusqu'alors. Sans doute était-ce l'angle particulier de la lumière dans la rue, depuis que les néons du restaurant le plus proche avaient changé de couleur... Il suffit souvent de changer un angle et une teinte pour que tout paraisse différent, me dis-je. Sous le nouvel angle, j'avais l'impression que le mur à l'ouest de notre immeuble était plus éloigné, de l'extérieur, que l'espace qu'il laissait à l'intérieur. C'était très peu — un mètre peut-être — juste assez pour passer inaperçu, jusqu'au jour où, légèrement grisé, l'esprit se fixe sur ces détails anodins. Cette nuit-là, je fis d'étranges rêves. Londres regorge elle aussi de passages secrets. Tous les bâtiments officiels sont reliés à de multiples points de chute par de vieilles galeries que l'on redécouvre au fur et à mesure. Avec Ana, nous avions même dîné un soir dans un bar installé dans les catacombes, pas loin de Buckingham, juste à côté de Trafalgar Square. Alors je me revoyais en rêve dans cet espace, mais désormais seul dans la ville; en passant en surface, en longeant les ruelles puis les avenues, c'était toujours le même constant: seul, comme si toute la population de la ville avait disparu. Ou alors, comme s'ils s'étaient tous cachés dans un espace que je n'avais pas encore découvert. — L'impression du rêve avait été suffisamment étrange et dérangeante pour que je m'en souvienne le lendemain — et, avec lui, revenait donc tout autant les observations de la veille sur les proportions anormales du mur du bâtiment. Nous étions samedi. Pourquoi ne pas utiliser les longues heures matinales pour y jeter un coup d'œil? J'en parlai à Ana et nous décidâmes de tenter l'aventure. Nous vérifiâmes tout d'abord l'alignement des murs avec une boussole, et en s'orientant par rapport aux rues que l'on voyait depuis les fenêtres: il était aisé de déterminer que si espace secret il y avait, celui-ci serait dans le mur au fond du salon. Pourtant, aucune trace, ni ici ni sur la façade. Peut-être derrière les meubles, ou derrière une couche de peinture? S'il y avait une fausse cloison, ce serait plus difficile... l'on avait sondé le mur et le son n'avait pas paru particulièrement suspect. Il fallut déplacer une lourde armoire pour finalement deviner le tracé rectangulaire sur le mur: une ancienne porte, très basse, de la taille d'une trappe. Les gonds étaient tellement anciens qu'elle fut très difficile à ouvrir — et avec un grincement plaintif, qui se combinait avec les craquements de la peinture qui tombait en s'écaillant tout autour des interstices. Derrière: un espace étroit, poussiéreux et tissé de toiles d'araignées. Je m'y faufilai à quatre pattes, afin de voir si le passage menait quelque part. C'était simplement une sorte d'escalier, bas de plafond, très étroit et taillé dans la pierre, qui descendait jusqu'au-dessous du sol. Ça avait l'air d'avoir été un ancien accès vers la cave. Pourtant, j'étais à peu près sûr que celle-ci était situé à l'autre extrémité du bâtiment, et pas sous le mur oriental. Une seconde cave? Ana me passa ma lampe-torche et nous décidions d'en avoir le cœur-net, d'aller jusqu'au bout du petit mystère soudain révélé. En bas des marches, une petite pièce carrée. Les murs sont en pierres apparentes, comme dans une cave campagnarde. Le sol semble avoir été taillé à même une forte roche. Aucune fenêtre; mais dans l'air de la pièce flotte une humidité à l'odeur désagréable. Les pierres semblent suinter. Lorsqu'il pleut — ce qui arrive si souvent dans la région — l'humidité souterraine doit s'accumuler ici. C'était peut-être même la raison d'être de la pièce: un réservoir pour concentrer les eaux de pluie et éviter une inondation? - Le système du métro londonien — le tube — regorge de ces passages pour la même raison. Pourtant, au milieu de la pièce, une petite table en bois qui n'était qu'à peine vermoulue. Et, posé dessus, un carnet à l'aspect récent, moderne, et dont les pages n'avaient qu'à peine absorbé l'humidité ambiante. Bien au milieu de la surface, comme pour lui donner un air de pupitre. C'est quelque chose qui a été laissé délibérément, et récemment. Est-ce l'ancien propriétaire qui y glissa une sorte de clin d'œil, une chasse au trésor pour l'éventuel aventurier qui trouverait la pièce après lui? — Est-ce un carnet oublié par l'agence, avant de repeindre par-dessus la trappe? — Difficile de le dire. Le livre contient peut-être la solution. Ana me rejoignit dans la pièce. L'humidité et la fragrance de moisissure lui rendait le lieu clairement désagréable. Je vis bien qu'elle aussi fut fort étonnée en apercevant le carnet déposé si ouvertement à l'exact milieu de la table passée de date. Alors c'est ensemble que nous nous décidâmes à l'ouvrir. Des formes géométriques. Des pentacles, des ennéagrammes, des heptagones...; des lettres tracées hâtivement aux arêtes et dans des alphabets inconnus. C'est l'œuvre d'un fou qui se rêvait magicien. Chaque symbole est différent, paraît improvisé d'une nouvelle manière; une sorte de livre des Ombres moderne, dans lequel un sorcier du XXIe a expérimenté avec les formes. Sans doute cherchait-il le sceau qui lui correspondrait le plus, et avait donc ainsi, patiemment, tenté un nouvel essai à chaque page. Il y en avait à peu près une centaine. Sauf à la dernière page. Car sur la dernière page, il n'y avait qu'une photo et deux dates. Nous tremblions, sans échanger un mot. L'atmosphère de la pièce était devenue étouffante. La photo: celle de Markus K**. Les dates: 1968-2016. Et pourtant, nous étions en 2022, et il vivait. Impossible — juste la farce d'un collègue de mèche avec l'agence qui avait géré l'appartement. Avec tout de même, en filigrane... la possibilité... qu'il eût vraiment été remplacé par quelque chose. Quelque chose de mauvais. Quelque chose qui nous tournait autour.
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Un véritable cauchemar. La pièce était immense. Or, non seulement chacun des quatre murs était couvert d'étagères, celles-ci remplies de livres d'un bout à l'autre, et ce à hauteur de deux étages — plusieurs échelles en bois avaient été affixées pour accéder aux parties supérieures, sans compter l'étroite mezzanine — mais également même l'espace au milieu de la pièce avait été utilisé: une dizaine de grands meubles, tous de très hautes bibliothèques, qui avaient permis d'entasser là au moins encore quatre fois plus d'ouvrages. D'en haut, on voyait que ce n'était qu'une pièce; mais d'en bas, celle-là ressemblait plutôt à une succession de couloirs livresques. La plupart des reliures ne portaient aucune marque, aucune indication; souvent c'étaient les mêmes modèles — des cahiers à la reliure en simili-cuir, d'environ 200 pages chacun. Car ce qui était regroupé là, c'était une littérature bien particulière, aux auteurs oubliés: il s'agissait des journaux intimes de centaines de personnes. — Et le cauchemar, c'était que nous allions devoir les vérifier un par un — sur des milliers et des milliers de tomes. Je pris un volume au hasard: il est rempli d'une écriture tassée, cryptique, difficile à lire; au fur et à mesure des pages, la seule différence immédiatement visible était que le stylo-bille noir avait perdu de l'encre et écrivait de manière de moins en moins contrastée. Ce tome-là n'est ni daté, ni signé; il aurait fallu le déchiffrer en entier pour en savoir plus sur l'auteur à la calligraphie maladive. — Un autre volume: une belle écriture féminine, à la plume. Celui-ci est daté: 2018-2021. Il n'est pas signé. — Un autre: une écriture encore plus petite, en pattes de mouche, quasiment incompréhensible et qui semblait avoir abrégé les mots usuels et courts en un ou deux traits comme dans une sorte de système moderne de notes tironiennes. Là, "comme" était devenu un "c" dont la partie inférieure était allongée sur la droite; "tel" et "tant" ne laissaient deviner que leur "t"; "jusqu'à" devenait "j~~", et ainsi de suite — et, cerise sur le gâteau, tous les prénoms avaient été codés par une lettre arabe... Je reposai le tome. Ça allait être encore plus difficile que ce que j'avais cru en entrant dans la salle. La tâche allait s'avérer monumentale, cyclopéenne. — Je jetai un coup d'œil à mes deux collègues. Aucune parole n'eut à être échangée: leur visage laissait lire — comme un livre ouvert — un mélange d'étonnement, de paralysie, de désespoir, et de résolution. Comment les motiver? Moi aussi, je me demandais si nous ne ferions pas mieux d'abandonner sans même commencer... Et en même temps... cela me rappelait une histoire orientale, que j'avais entendu il y a bien longtemps, sans y prêter tant d'attention: c'était l'histoire d'un idiot dans le désert, et qui avait soif. Après avoir marché des heures, il se trouva soudain devant une rivière: sauvé! Mais au lieu d'y boire, il s'était contenté de rester figé sur le rivage, et de regarder fixement le cours d'eau, se disant parfois à lui-même: "Non." — Des marchands, qui passaient par l'oasis, le virent et lui demandèrent: "Mais pourquoi ne bois-tu pas?" - Et l'idiot de répondre: "Non... Je ne pourrais pas boire la rivière en entier. Alors ça ne sert à rien que j'y mette les lèvres." - Les marchands rirent de lui. J'imaginais que l'un d'entre eux avait même dû finir par le jeter à l'eau pour voir si cela le guérirait de sa stupeur. — "Bon...", commençai-je. Les mots ne me vinrent pas tout de suite. À l'intonation pourtant, je sentais que c'était là, juste à cet instant, que le moment était venu: que l'énergie pourrait revenir juste en une phrase, et que le doute, devenu inutile, pourrait être remplacé par un minutieux travail de fourmi. — Cette déclaration — ce moment — cette énergie: c'était à moi qu'il était advenu de sonner le gong qui annoncerait la ligne de départ. Le pourquoi — le comment. — "Bon:" — repris-je — "Nous sommes dans la salle des archives de T**. Ici sont stockés tous les journaux intimes des hommes et femmes ayant fait partie de nos "services" — ainsi que ceux de leurs connaissances au premier degré. Vous savez tous quelle est notre mission. Nous devons retrouver deux choses: - les carnets du Général T., et - toute allusion au Général T. dans le journal intime des personnes et collègues qui lui furent proches. Nous avons une liste, incomplète, de ceux-là. Ici. — 100% d'allocation de notre temps à cette tâche: c'est une mission prioritaire. 7 heures - 22 heures tous les jours. Jean nous apportera les repas dans la pièce d'à côté. On dort en haut, les chambres sont prêtes." — "Comment proposez-vous que l'on s'y prenne?" — "On va procéder par étapes... Il va falloir faire un début d'inventaire. Chaque personne ayant rédigé un journal aura un numéro de code, au cas où on ne retrouve pas son nom. On va établir un système pour pouvoir savoir exactement sur quelle étagère, de quelle bibliothèque, et dans quel volume, retrouver chaque livre de chaque personne; comme cela on pourra toujours y revenir facilement. Chaque jour, pendant quelques heures, l'un d'entre nous ne va s'occuper que de l'inventaire, en ne parcourant le journal qu'en diagonale. Marc — comme tu t'y connais bien en bases de données, tu pourrais faire ça, si ça te va. Parfait. Évidemment si on y trouve par hasard une mention de l'un des individus d'intérêt, alors: petite pastille autocollante sur la reliure. Rouge si le Général T. est mentionné, orange si c'est l'un de ses contacts qui l'est. L'inventaire va se faire systématiquement de gauche à droite. La deuxième personne va reprendre tous les journaux inventoriés et les lire en vitesse. Comme cela prendra plus de temps que l'inventaire, la première personne y contribuera aussi pendant les heures non dédiées au classement. Finalement — la troisième personne jouera le rôle d'éclaireur: lecture de journaux au hasard, partout dans la pièce. Petite pastille bleue pour suivre ceux qui ont été compulsés. Comme il n'y a pas de raison que les journaux qui nous intéressent soient situés là où l'on débute l'inventaire, mais pourraient se trouver n'importe où, ça nous permettra peut-être d'identifier une 'zone' où seraient rangés les journaux de l'une des cibles. Dès que l'on commencer à identifier des journaux d'intérêt, une personne deviendra préposée à les étudier alors en détail, page par page. Il y a plusieurs types d'informations stratégiques que nous aurons à y chercher — on en reparle dès que l'on trouve le premier livre réellement intéressant." Les consignes avaient été données — un début de méthode s'était dessiné. Il ne restait plus qu'une dernière phrase pour que revienne toute l'énergie nécessaire afin de s'y lancer. — "Café illimité. Bon courage, les gars..."
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Les papiers s'accumulent, dans la grande corbeille; C'est qu'à chaque phrase les mots se dépareillent, Et tant les maux s'éveillent — les souvenirs affleurent; Un passé aigre-doux qui revient et effleure Son cerveau embrumé qui voulait oublier — Alors la Nuit viendra à nouveau la sauver : Heures sans rêves, seule, sans démon sur le seuil; Car demain; oui, demain; elle pourra faire le deuil. (Un poème-écho hybride! )
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Magnifique et cru — à se dire que si le confinement se prolonge, l'on va nous voler le Maître et en faire un influenceur instagram chef d'entreprise à force de se régler sa vie... Du coup il y aura toujours Dubaï pour le prochain voyage. Ça se lit tout aussi bien pour le reconfinement que pour le confinement!
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Le retour en force du Maître ! (et de ses mots et de son mètre...) J'ai beaucoup aimé, et c'est plein de rythme et de jeux sonores.
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On m'avait dit: — "Vous devez absolument le rencontrer. Vous avez quelque chose en commun." Lui, c'était l'homme que jusqu'alors je connaissais sous le pseudonyme de "Prometheus". — Jamais vu en public, il étendait ses réseaux en secret, jouant aux ombres, manipulant à distance de grandes quantités d'hommes et d'argent. Je ne l'avais jamais aperçu — moi non plus, comme tant d'autres. Quelle fut donc ma surprise ce jour-là en réalisant que l'anonyme était à la fois si inconnu et si proéminent — car dès que je le vis je le reconnus — et comment donc! — c'était le troisième frère Bogdanoff. Tard le soir. J'étais dans l'un de ces corridors souterrains, aux murs couverts de livres et de caisses poussiéreuses, que l'on trouve sous tous les grands musées du monde. Les "archives" — un véritable dédale. La plupart des gens n'imaginent pas le nombre de pièces que possèdent réellement ces établissements. Les expositions permanentes n'en montrent qu'une infime partie; la moitié étant d'ailleurs des moulages modernes, pour garder l'original à l'abri. Là, en bas, dans chacun de ces cartons se trouvaient des morceaux de tablettes babyloniennes, des papyri qui n'intéressaient que les spécialistes du démotique, des fragments de poterie qui n'avaient rien de particulier ou de fascinant et restaient donc dans leur boîte, et tant d'autres artefacts... Les étagères s'étendaient sur des kilomètres — si l'on eût mis chaque corridor bout à bout. Quelques couloirs étaient high-tech, mais la plupart ressemblaient plutôt à celui-ci: boisé, étroit, et rempli de livres et de cartons soigneusement étiquetés. Quelques néons trop blancs, et quelques ampoules trop faibles pour toute lumière. Il n'y a plus de fenêtres une fois sous terre, dans le labyrinthe. Par endroits ils se connectaient à des galeries discrètement rénovées et qui faisaient partie de l'ancien réseau des catacombes de Paris. Des grilles modernes avaient été placées çà et là pour éviter que les accès ne soient découverts par des profanes cataphiles. — C'est ainsi que l'on pouvait passer par la cave d'un immeuble proche du Louvre, pénétrer les archives, suivre un détour particulier, pour enfin se retrouver dans une grande salle située quelque part sous la ville (je n'ai jamais su où exactement), qui servait de sorte de "salle d'audience" pour Pavel Bogdanoff. Tout le monde connaît les deux autres frères: leur famille alliant une ancienne lignée noble tatare avec celle des Ostasenko, nobles de Poméranie; leurs visages qui au fil des ans s'étaient tuméfiés à force d'injections au menton et aux pommettes; les mensonges et les controverses, et malgré cela leur omniprésence dans certains cercles médiatiques et politiques; les réseaux que l'on en devinait... Avec toujours l'hésitation renouvelée à chaque livre ou chaque affaire: devait-on les prendre au sérieux... — Il en allait tout autrement pour le troisième. Il vivait caché, donc personne ne se posait la question quant à lui car l'on n'en connaissait généralement pas l'existence; mais moi, je savais bien, de par nos relations communes, et ces longues années à lire les planches signées G⸫M⸫Prometheus♅ qui circulaient dans certains milieux, que cet homme était un maître d'échecs. Manœuvrant ses pièces et sacrifiant des pions. — Physiquement, son visage était immédiatement reconnaissable. Lui aussi était passé par les mêmes bistouris, le même botox, ou alors le même laboratoire américain fictif dans les années 1990. Lorsqu'il sortait au grand jour, on avait toujours dû le confondre avec l'un de ses frères. Je pénètre dans la salle. Ici, le sol et les murs sont couverts de tapis orientaux; on se serait cru dans une pièce d'un palais du Caucase. Les tapis dissimulent une estrade, sur laquelle trône une chaise au dossier haut et sévère. Aussitôt je le reconnais. Ses traits sont fixes; il ne fait pas un geste. Est-ce pour le cérémoniel, est-ce l'habitude d'un homme qui a appris à force d'exercices à maîtriser chacun des plus petits muscles de son corps, jusqu'à savoir rendre son visage absolument immobile? — C'est l'impression qu'il me donne. L'on devine immédiatement qu'il possède un quelque chose que n'ont pas ses frères. Je remarque à peine deux acolytes, entièrement vêtus de noir et aux visages masqués, qui se tiennent à deux recoins de la pièce. Des hommes de main, certainement; ceux-là aussi sont immobiles, et l'on sent bien qu'au mot de passe adéquat les agents feront ce que leur maître ordonnera. — Mais voilà que celui-ci prononce enfin des mots. Sa voix de basse résonne dans la pièce comme si c'était le coffre d'un instrument; puissante, très bien articulée: — "Je vous rencontre enfin, ô cher Frère Sept-Points Tiresias. — Ave." Je comprends immédiatement l'allusion. Sept points. La seule explication pour qu'il connût ce détail était qu'il était lui-même chargé de fonctions équivalentes. C'était donc lui qui s'occupait de l'Île-de-France? Toute l'envergure de ses manœuvres prenait tout son sens à cette simple révélation... Cela ne pouvait également signifier qu'une seule chose: il avait une faveur pressante à me demander — c'était un homme qui avait besoin de quelque chose. Une information secrète et qu'il ne pouvait pas obtenir de son agent-double habituel, Monsieur Lévy.
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Ce topic est immortel, il ne peut pas se pendre, bien qu'à lui se pendent de nombreux poèmes. — - — Vient la Brume! Vaporeuse invitée, Cape sur la vallée, Vespérale inconnue, Chape qui s'abattu Vers notre paysage ; Celant les pâturages. Et du haut des collines, Et du haut de mon crâne, — - — Elle descend ; Vorace et sibylline ; Ma raison qui se fane — - — Elle me prend ; C'est qu'elle, la Brume, cette fée, M'empêche la pensée: — - — De la Mort.
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Je comprends Comme tu sais, j'aime bien explorer différents univers et alterner les styles, et celui-là est plus fermé — il s'inscrit plutôt dans le domaine de l'espionnage et des complots, avec beaucoup de technique et de non-dits (puisque tout comme les personnages, personne n'a toutes les informations) — un peu à la manière de "Opération Dolmen" par le passé.
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La température de ce blog a monté d'un cran et d'un coup! La belle inconnue diaphane a triomphé de la proie qui n'avait évidemment aucune chance d'y survivre le même...
