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La bouteille.


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Des broussailles, qu'il faut écarter en faisant attention: certaines branches ont des épines. D'un côté, la forêt; de l'autre, la plage. Personne ne vient par ici; les endroits touristiques sont bien plus loin, au Sud. Ici, le sable est parsemé de gravas, de pierres plus ou moins grosses, mais dont les arêtes peuvent être tranchantes; personne ne s'y aventurera pieds nus. Les marées ont dessiné des grandes lignes colorées le long de la plage — des strates: tout d'abord, le mélange de terre et de sable où poussent les buissons épineux — puis le sable rocailleux et blanchâtre — une ligne de roches, au ton rose pâle — une rangée d'algues noires — puis le sable qui devient de plus en plus foncé et vaseux jusqu'à rejoindre la mer. L'océan.

Le vent souffle souvent en fortes bourrasques venues de l'Atlantique; avec elles vient l'odeur salée des algues et de la vase, la fraîcheur de l'air, mais souvent aussi l'odeur particulière des cadavres de limules qui sèchent çà et là sur le sable. Celle-là était plus désagréable au début, mais l'on s'y habituait vite. À certaines saisons, la fragrance des algues prenait le dessus. L'odeur de l'océan est forte et iodée.

Comme chaque jour, l'homme vient ici prendre des mesures. Il faut venir plusieurs fois quotidiennement pour vérifier à la fois marée basse et marée haute; pourtant il ne cherchait pas à établir une nouvelle courbe de marée, mais plutôt à avoir suffisamment de points de données pour suivre, mois après mois, l'avancée de la montée des eaux. Depuis cinq ans qu'il vivait ici, il l'avait bien vu de ses propres yeux: au-delà des saisons du calendrier lunaire, le niveau de l'océan à marée haute n'avait cessé de se rapprocher du rivage. Ce témoignage si concret de ce qui devait être un changement climatique l'avait tout d'abord fasciné, puis rapidement fort inquiété. À la vitesse où cela allait, il ne faudrait qu'une dizaine d'années pour commencer à causer de graves problèmes pour certaines habitations côtières. Les maisons les plus riches se trouvaient plutôt sur les collines, là où l'on avait une meilleure vue sur l'Atlantique; et tant que ceux-là ne seraient pas menacés, rien ne serait fait. La petite bourgade allait à la catastrophe. Et lui s'était retrouvé, sans le prévoir, aux premières loges pour le long spectacle. — Il prit la mesure et se re-dirigea lentement vers sa maison.

— "Tu suis toujours les marées?"

C'était Jean qui avait parlé. L'homme avait eu la surprise en rentrant chez lui d'y retrouver le couple d'ami qu'ils connaissaient depuis qu'ils s'étaient installés ici. Ils étaient venus tôt. Jean et Svéa — alors qu'eux s'appelaient Samuel et Jade. J. et S., S. et J.: la coïncidence les avait beaucoup amusé, depuis le début. Régulièrement, ils organisaient un apéritif en soirée, comme aujourd'hui, et passaient un bon moment ensemble à discuter de choses et d'autres et à se rappeler de vieux souvenirs. Comme à chaque fois, Svéa et Jade parleraient de scrapbook et d'arts plastiques, alors que Jean, lui, serait intarissable sur son loisir qui l'amenait lui aussi le long de chaque plage: la détection de métaux.

— "Regarde ce que j'ai trouvé aujourd'hui", fit-il.

Jean lui tendit une pièce en argent. Rien que l'année et la valeur témoignaient qu'il s'agissait d'une découverte rare: un demi-dollar de 1936.

— "Regarde ici, sous le bateau à voile avec la devise". Samuel y décoda l'inscription: Long Island Tercentenary.

— "C'était une pièce qui n'a pas circulé. C'est pour cela qu'elle est en argent plutôt que comme aujourd'hui, en alliage de cuivre et de nickel. Tu imagines, retrouver ça? Qui se balade avec ça dans la poche?... 1936, c'est l'année du tricentenaire de Long Island: en 1636 un groupe de puritains anglais est venu s'y installer, en côte, depuis le Connecticut."

À force de collectionner des vieilles pièces, Jean commençait à devenir un expert en numismatique. Il faut dire que le long des plages, l'on trouvait plus souvent des pièces de monnaie que des bijoux oubliés. Le détecteur était très efficace pour le cuivre; alors sa collection de vieux pennies prenait de plus en plus de place. Un jour, il avait eu une chance inouïe: il avait trouvé une pièce très rare. Un "Wheat" penny de 1920. Sur une face, le petit "S" indiquait l'endroit de sa fabrication (en l'occurrence, San Francisco). Il s'avérait qu'au vu de sa qualité, cette simple pièce d'un penny valait désormais à peu près cinquante mille fois son prix, presque un millier de dollars... Ce jour-là, il avait exulté en montrant sa découverte à Svéa, puis à son couple d'amis; il avait aussi hésité entre la conserver, ou se résoudre à la vendre — ce qu'il avait finalement fait. Il préférait le procédé de découverte, plutôt que l'accumulation. Ç'avait juste été une victoire qui le motivait à continuer le hobby.

— "Est-ce que tu vas la vendre elle aussi?"

— "Je ne sais pas encore. Sans doute. C'est déjà suffisamment difficile de retrouver le propriétaire d'une bague de fiançailles, alors pour une pièce rare en argent..."

*

Samuel se réveilla dans la nuit. L'horloge électronique indiquait 3 heures du matin passées. La pénombre était silencieuse; seul un trait de lumière à côté de la fenêtre laissait deviner la lune. Impossible de se rendormir; alors il se leva, vérifia le calendrier des marées et ses dernières prises de note. L'heure se révélait idéale — la basse mer était prévue pour dans une trentaine de minutes. Il aurait assez de temps pour enfiler quelque chose, longer la forêt, passer la ligne des broussailles épineuses puis aller prendre une nouvelle mesure. En pleine nuit, il ne le faisait pas souvent, mais ce serait un point de plus dans son ensemble de données, ainsi qu'une balade rafraîchissante qui lui permettrait peut-être alors de retrouver le sommeil en rentrant.

Au-dehors, tout semblait grisâtre; la lune était presque pleine et illuminait tout de sa lumière étrange. On pouvait se déplacer sans problème, sans lampe-torche ni autre source lumineuse — mais les faibles tons donnaient à tout le paysage l'apparence de se mouvoir dans un film en noir et blanc. Par contraste, les buissons à la lisière de la forêt abritaient des recoins totalement obscurs. L'homme approcha du rivage. Il faisait très frais; d'intermittentes brises apportaient avec elles l'odeur — décuplée dans l'obscurité — du sel, et de quelque poisson mort et froid.

Difficile de négocier les arbustes épineux — il manqua tomber, dû sautiller entre deux branches. Une sensation de chaleur le long de son tibia trahissait une probable éraflure. Tel serait le coût de préférer se déplacer à la lueur de la lune... La plage à basse mer semblait immense. La grande étendue de sable et de vase, là où l'océan s'était retiré, s'étalait en une vaste surface, qui réfléchissait la lumière et devenait indistincte — ainsi il était presque impossible, de loin, de déterminer où la plage s'arrêtait, et où commençaient les vagues. Dans le silence de la nuit, il entendait au loin les faibles clapotis de l'océan au calme. Alors il s'approchait, encore et encore, explorateur nocturne des surfaces qui ne se révélaient qu'aux marées basses, se demandant si au prochain pas une soudaine froideur s'emparant de son pied trahirait qu'il vient de marcher dans l'eau...

Il trébucha sur un objet. Il ne tomba pas mais pesta vertement. De temps en temps, un bout de bois vermoulu ou une bouteille de bière échouait sur le rivage; parfois encore c'était l'exosquelette d'une limule trop grande. Il regarda de quoi il s'agissait. La lumière de la lune se reflétait sur la forme dans le sable, presque scintillante, et entourée d'algues. C'était une bouteille. Mais elle était plus grande et n'avait pas l'aspect habituel de ce que buvaient les fêtards de la région. À l'aide d'un mouchoir pour ne pas se salir la main, il en saisit le goulot, et scruta dans le gris de la lueur de la lune de quoi il s'agissait. Sans doute une simple bouteille de vin jetée par un habitant particulièrement malappris. Le bouchon y était encore, et semblait curieusement redoublé par un emballage au papier de paraffine — comme si quelqu'un avait voulu prendre soin qu'il fût hermétique. En l'agitant, il s'aperçut qu'elle contenait quelque chose — un petit objet tintait contre le verre. Le séjour dans les océans semblait avoir entièrement fumé le verre, il était impossible de voir ce qui se trouvait à l'intérieur — d'autant plus à la pénombre: la nuit rendait tout le monde mal-voyant.

Samuel rentra par le garage. Là, il pouvait allumer une ampoule sans que cela ne réveille ni dérange les autres. Clic: après avoir tant habitué ses yeux à la lune, les couleurs trop franches, trop brusques devenaient un instant douloureuses. Première découverte: ses chaussures étaient pleines de vase et il pouvait voir sur le sol les marques des traces de ses pas. Sa femme rouspéterait demain s'il ne se levait pas tôt pour s'en occuper un minimum. Deuxième découverte: la jambe droite de son pantalon était déchirée. En-dessous, l'éraflure n'était pas si profonde, mais assez longue, et la trace noire d'un peu de sang séché parcourait presque tout le tibia. Les buissons avaient été plus périlleux que prévu. Mais tout cela n'était pas bien grave — son attention se captivait pour l'objet qu'il avait découvert. C'est une bouteille qui sent mauvais; l'odeur de la mer est trop forte, et quelques algues brunes y collent encore, humides et mourantes. La teinte que le verre a pris est opaque, irrégulièrement ambrée et rougeâtre, brune par endroits... Le bouchon a bel et bien été particulièrement renforcé afin que l'eau ne puisse pas rentrer. Il faut tour-à-tour jouer d'un couteau et d'un tire-bouchon pour petit à petit en ôter des morceaux — jusqu'à enfin percer le mystère.

À l'intérieur, un cylindre métallique contient un bout de papier, graissé, autre précaution pour éviter qu'il ne s'imbibe d'eau.

C'est un message...

*

"Cher Ami Inconnu,"

"Je T'écris par-delà la chaîne du temps, confiant de savoir que le destin portera ce message au bon destinataire et au bon rivage. C'est pourquoi je sais déjà que ce lien nous unit, au-delà de nos cercles immanents, et fait de nous des Amis. Es-Tu d'un côté ou de l'autre de l'Atlantique, lis-Tu mes mots seulement un an après que je te les confie, ou après que plusieurs générations ne se furent écoulées; je ne le sais pas, aussi permets-moi donc de T'appeler ainsi: mon Ami. — Je m'appelle Samuel Johnsveats, nous sommes en l'an de grâce 1936. Aujourd'hui, j'ai abandonné tout mon or et mon argent — je les ai jetés à la mer eux aussi; j'ai amorcé le Chemin, et j'ai donc payé toutes mes dettes monétaires et mentales, puis je me suis débarrassé du reste. Telle est la taxe et la dîme."

"J'ai percé le Secret. Après des années à me flétrir le corps à Alexandrie, et l'esprit à Fontainebleau... — j'ai finalement compris que ces gourous ne nous transmettaient qu'une infime pincée de sel, pensant épargner nos corps à plaie ouverte... pensant que l'on ne pût pas en souffrir plus... leur pincée plus ou moins large, adaptée à leur propre plaie... Ce sel si simple, que Paracelse déjà connaissait. Ce qui est nourriture pour l'un, est un poison pour l'autre — ce sel qui conserve, relève, affine, et qui toutefois tue l'homme qui boit l'eau de mer... Le sel crée. Le sel prend, aussi. Mais à l'homme dont les papilles fades s'éveillent, il devient nécessaire, il devient aussi important que de boire ou manger — et pourtant il nous tue, en nous transmettant le message. Il lacère puis dessèche nos chairs. — Mais c'est le cristal de la vérité."

"Le Secret... C'est que nous sommes, dans l'Autre Monde, chacun un grain de sel. — C'est ainsi que l'on reconnaît, indistinctement, dans les amours et dans les rêves, la cristallisation de l'Autre à laquelle l'on souhaite se joindre... Faire partie de la même trame géométrique... Croître comme croît si lentement un cristal de gemme dans une grotte. Alors même inconsciemment, il faut s'aligner afin que les arêtes correspondent... puis se presser jusqu'à ce les trames se conjuguent. C'est là la véritable signification du mariage mystique et de la Pierre des alchimistes. Le vitriol... La visite intérieure pour trouver la Pierre, le Sel de l'autre Plan..."

"Le Secret... Je n'ai ni gourou, ni bien-aimée, mais j'ai découvert le Grand Raccourci... La solubilisation... C'est l'eau qui est le grand alkahest. Le sel s'y noie dans l'océan, les cristaux disparaissent — jusqu'à ce que vienne le temps imparti: l'eau sèche — le sel re-cristallise... — et Nous serons tous unis dans cette nouvelle trame. — — Alors Mon Ami Inconnu: je me noie et je t'encourage à m'y rejoindre. Adieu."

*

Impossible pour Samuel de se rendormir cette nuit-là. — Le message de l'Autre Samuel lui semblait à la fois le produit de la folie et la missive désespérée d'un véritable ami. Il hésitait également entre parler de la bouteille à sa femme et à Jean, ou la cacher et se taire à jamais. Ou alors, la remettre à l'eau qui monterait, monterait, et attendre qu'elle parvienne à un troisième Samuel.

1 Commentaire


Commentaires recommandés

Jusqu'à la lecture du message, j'ai accroché.

Mais bon, à part que l'auteur a les mêmes initiales que le héros, mon esprit pragmatique n'arrive pas à prendre son contenu au sérieux. Un peu comme dans "Le Haut-Lieu" le discours du "gourou". C'est rempli de vocabulaire pompeux et anachronique avec 1936 (an de grâce, taxe et dime...) . Apprenant à te connaitre, c'est surement voulu et je trouverais ça cohérent si c'était une supercherie destinée à leurrer le Samuel d'ici-maintenant. Ça a l'air de marcher, puisque ça l'empêche de dormir...

Modifié par Elfière
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