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La pièce à vies.


Criterium

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Un véritable cauchemar. La pièce était immense. Or, non seulement chacun des quatre murs était couvert d'étagères, celles-ci remplies de livres d'un bout à l'autre, et ce à hauteur de deux étages — plusieurs échelles en bois avaient été affixées pour accéder aux parties supérieures, sans compter l'étroite mezzanine — mais également même l'espace au milieu de la pièce avait été utilisé: une dizaine de grands meubles, tous de très hautes bibliothèques, qui avaient permis d'entasser là au moins encore quatre fois plus d'ouvrages. D'en haut, on voyait que ce n'était qu'une pièce; mais d'en bas, celle-là ressemblait plutôt à une succession de couloirs livresques.

La plupart des reliures ne portaient aucune marque, aucune indication; souvent c'étaient les mêmes modèles — des cahiers à la reliure en simili-cuir, d'environ 200 pages chacun. Car ce qui était regroupé là, c'était une littérature bien particulière, aux auteurs oubliés: il s'agissait des journaux intimes de centaines de personnes.

— Et le cauchemar, c'était que nous allions devoir les vérifier un par un — sur des milliers et des milliers de tomes.

Je pris un volume au hasard: il est rempli d'une écriture tassée, cryptique, difficile à lire; au fur et à mesure des pages, la seule différence immédiatement visible était que le stylo-bille noir avait perdu de l'encre et écrivait de manière de moins en moins contrastée. Ce tome-là n'est ni daté, ni signé; il aurait fallu le déchiffrer en entier pour en savoir plus sur l'auteur à la calligraphie maladive. — Un autre volume: une belle écriture féminine, à la plume. Celui-ci est daté: 2018-2021. Il n'est pas signé. — Un autre: une écriture encore plus petite, en pattes de mouche, quasiment incompréhensible et qui semblait avoir abrégé les mots usuels et courts en un ou deux traits comme dans une sorte de système moderne de notes tironiennes. Là, "comme" était devenu un "c" dont la partie inférieure était allongée sur la droite; "tel" et "tant" ne laissaient deviner que leur "t"; "jusqu'à" devenait "j~~", et ainsi de suite — et, cerise sur le gâteau, tous les prénoms avaient été codés par une lettre arabe... Je reposai le tome. Ça allait être encore plus difficile que ce que j'avais cru en entrant dans la salle.

La tâche allait s'avérer monumentale, cyclopéenne. — Je jetai un coup d'œil à mes deux collègues. Aucune parole n'eut à être échangée: leur visage laissait lire — comme un livre ouvert — un mélange d'étonnement, de paralysie, de désespoir, et de résolution. Comment les motiver? Moi aussi, je me demandais si nous ne ferions pas mieux d'abandonner sans même commencer... Et en même temps... cela me rappelait une histoire orientale, que j'avais entendu il y a bien longtemps, sans y prêter tant d'attention: c'était l'histoire d'un idiot dans le désert, et qui avait soif. Après avoir marché des heures, il se trouva soudain devant une rivière: sauvé! Mais au lieu d'y boire, il s'était contenté de rester figé sur le rivage, et de regarder fixement le cours d'eau, se disant parfois à lui-même: "Non." — Des marchands, qui passaient par l'oasis, le virent et lui demandèrent: "Mais pourquoi ne bois-tu pas?" - Et l'idiot de répondre: "Non... Je ne pourrais pas boire la rivière en entier. Alors ça ne sert à rien que j'y mette les lèvres." - Les marchands rirent de lui. J'imaginais que l'un d'entre eux avait même dû finir par le jeter à l'eau pour voir si cela le guérirait de sa stupeur.

— "Bon...", commençai-je.

Les mots ne me vinrent pas tout de suite. À l'intonation pourtant, je sentais que c'était là, juste à cet instant, que le moment était venu: que l'énergie pourrait revenir juste en une phrase, et que le doute, devenu inutile, pourrait être remplacé par un minutieux travail de fourmi. — Cette déclaration — ce moment — cette énergie: c'était à moi qu'il était advenu de sonner le gong qui annoncerait la ligne de départ.

Le pourquoi — le comment.

— "Bon:" — repris-je — "Nous sommes dans la salle des archives de T**. Ici sont stockés tous les journaux intimes des hommes et femmes ayant fait partie de nos "services" — ainsi que ceux de leurs connaissances au premier degré. Vous savez tous quelle est notre mission. Nous devons retrouver deux choses: - les carnets du Général T., et - toute allusion au Général T. dans le journal intime des personnes et collègues qui lui furent proches. Nous avons une liste, incomplète, de ceux-là. Ici. — 100% d'allocation de notre temps à cette tâche: c'est une mission prioritaire. 7 heures - 22 heures tous les jours. Jean nous apportera les repas dans la pièce d'à côté. On dort en haut, les chambres sont prêtes."

— "Comment proposez-vous que l'on s'y prenne?"

— "On va procéder par étapes... Il va falloir faire un début d'inventaire. Chaque personne ayant rédigé un journal aura un numéro de code, au cas où on ne retrouve pas son nom. On va établir un système pour pouvoir savoir exactement sur quelle étagère, de quelle bibliothèque, et dans quel volume, retrouver chaque livre de chaque personne; comme cela on pourra toujours y revenir facilement. Chaque jour, pendant quelques heures, l'un d'entre nous ne va s'occuper que de l'inventaire, en ne parcourant le journal qu'en diagonale. Marc — comme tu t'y connais bien en bases de données, tu pourrais faire ça, si ça te va. Parfait. Évidemment si on y trouve par hasard une mention de l'un des individus d'intérêt, alors: petite pastille autocollante sur la reliure. Rouge si le Général T. est mentionné, orange si c'est l'un de ses contacts qui l'est. L'inventaire va se faire systématiquement de gauche à droite. La deuxième personne va reprendre tous les journaux inventoriés et les lire en vitesse. Comme cela prendra plus de temps que l'inventaire, la première personne y contribuera aussi pendant les heures non dédiées au classement. Finalement — la troisième personne jouera le rôle d'éclaireur: lecture de journaux au hasard, partout dans la pièce. Petite pastille bleue pour suivre ceux qui ont été compulsés. Comme il n'y a pas de raison que les journaux qui nous intéressent soient situés là où l'on débute l'inventaire, mais pourraient se trouver n'importe où, ça nous permettra peut-être d'identifier une 'zone' où seraient rangés les journaux de l'une des cibles. Dès que l'on commencer à identifier des journaux d'intérêt, une personne deviendra préposée à les étudier alors en détail, page par page. Il y a plusieurs types d'informations stratégiques que nous aurons à y chercher — on en reparle dès que l'on trouve le premier livre réellement intéressant."

Les consignes avaient été données — un début de méthode s'était dessiné.

Il ne restait plus qu'une dernière phrase pour que revienne toute l'énergie nécessaire afin de s'y lancer.

— "Café illimité. Bon courage, les gars..."

3 Commentaires


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Ah là, moi, je veux faire partie de l'équipe!!! Et si je peux choisir, je veux être l’Éclaireur!  On parlait ailleurs de "sur qui fantasmez-vous?", demande-moi plutôt  "sur QUOI fantasmes-tu?". File-moi des bouquins... Et là, ta pièce à vies, c'est juste un de mes "paradis" fantasmés! Bon, en vrai, je m'en fiche un peu de ce qu'on (tu)  y cherche(s) vraiment, mais je suis assez intuitive pour le dégotter vite fait. Donnant-donnant, après, tu me laisses avec les journaux. OK?

 

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Ça marche! :) - Les "services" vont te contacter...

Ça nous fait un fantasme en commun! Peut-être devraient-ils engager deux éclaireurs de plus.

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il y a 22 minutes, Criterium a dit :

Ça marche! :) - Les "services" vont te contacter...

Du moment qu'ils ne sont pas exigeants sur l'hyper-sociabilté avec tout un chacun, ça me va.

Citation

Ça nous fait un fantasme en commun!

Nous avons la fertilité de l'imagination en commun, je crois bien. Nos territoires diffèrent mais je pense que nous nous sentons très à l'aise et bienvenues l'une chez l'autre. C'est ce que je ressens. Et ça me plait bien cette connivence fluide et naturelle inter-overspaces.

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Invité
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