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zwigen

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casper2

zwijgen 19

Je suis fatigué. J'ai marché un peu trop longtemps, mais la randonnée était belle. Je sens les muscles de mes mollets et de mes cuisses se durcir davantage à chaque nouveau pas. Je ressens maintenant la moindre irrégularité du sol depuis la plante de mes pieds jusque dans mes os. Une douleur diffuse se propage depuis mes orteils jusqu'à mes hanches. Mes genoux fragiles commencent réellement à me faire souffrir. Je crois qu' on dit que c'est le poids des ans...

Heureusement, je suis de retour et la fin du parcours est tout proche. Cependant, je ne peux pas m'empêcher de faire une dernière halte en apercevant un petit banc de bois. Je suis tellement fatigué. Avec un peu de chance, il est parfaitement bien exposé aujourd'hui, pile sous ce pâle soleil d'Avril, à peine voilé par quelques fins nuages qui passent. A présent, je suis assis, enfin plutôt affalé même, les jambes bien allongées. Accoudé au dossier et la tête penchée en arrière, je sens sur la peau de mes joues la douce chaleur des rayons de l'astre habituellement si brûlant. Je savoure ces quelques instants de repos comme un délice. Je ferme les yeux...

J'essaye de faire le vide dans ma tête. Je respire très profondément. Je veux profiter au maximum de l'un de ces instant de paix et de repos si rares mais qui ne durent jamais assez longtemps. Je suis à l'écoute de la nature qui m'entoure. Je devine les oiseaux qui passent d'un arbre à l'autre d'un seul coup d'aile, au loin un chien qui aboie ou le moteur d'une voiture qui s'éloigne et enfin l'eau qui roule sur les cailloux du petit ruisseau tout à coté. J'entends tous les bruits ordinaires d'une vie paisible dans cet endroit si tranquille. Alors pourquoi et immanquablement la noirceur de mes pensées resurgissent du fond de mon esprit pour m'engloutir à nouveau...

C'est une montée soudaine de dégoût qui m'envahit la tête comme une envie de vomir que l'on sent venir doucement et qui remonte brutalement de mes entrailles. D'un seul coup, je rouvre les yeux. Eblouis par la lumière éclatante du soleil, je redresse mon torse et me penche alors en avant. Maintenant, je baisse la tête entre mes mains, accoudés sur mes cuisses, et je regarde fixement le sol à mes pieds. Je fais le dos rond sous le poids de mon existence. Il est si lourd, si accablant. Je suis si fatigué...

Je ne vois plus qu'un peu de cette terre brune, poussiéreuse, parsemée de tous petits cailloux, avec une rare touffe d'herbe ici ou là. La terre semble si pauvre, si peu fertile. Pourtant on dit que c'est elle notre mère à tous. Chaque être n'est que poussière et redeviendra poussière...

Puis soudain mon oeil est attiré par une bestiole qui avance laborieusement dans ce pauvre décor. Au départ, j'ai cru y reconnaître un petit ver luisant. Je n'en avais plus revu depuis très longtemps, depuis mon enfance plus précisément. Il faut croire qu'ils font partie des espèces disparus par ici. La pollution des hommes sans doute...

Mais en fait, il ne s'agissait que d'une petite larve de coccinelle. Elle me parait si petite, si fragile dans ce monde immense qui l'entoure. Pourtant, elle semble si déterminée. Elle continu à avancer et poursuit sa route en se frayant un chemin malgré tous les obstacles qui se dressent au devant d'elle. A chaque fois, elle s'arrête devant le moindre petit caillou qui devient une montagne infranchissable, et la moindre touffe d'herbe apparaît comme une immense forêt impénétrable. A chaque fois, elle semble hésiter un instant puis elle fini par contourner l'obstacle soit par la droite soit par la gauche. Ce qui ma frappe, c'est qu'elle ne fait jamais demi-tour. Pourtant son chemin semble si laborieux, mais elle persiste dans la même direction. Elle semble savoir exactement où elle va dans son vaste monde à elle. Je ne sais pas où elle va mais elle y va. Alors que moi...

Je ne sais même plus où j'en suis. Je me sens tellement perdu. Le monde est devenu bien trop grand. Il m'écrase. Ma vie est si vague. Je n'ai plus d'envie. Je n'ai plus de but. Je suis si fatigué. Je n'ai plus envie d'avancer. Je ne sais plus où je vais. Je suis un de ces êtres de cette espèce dite supérieure, douée de pensée, qu'on dit même intelligente, et je me sens totalement en dessous de cette pauvre petite bestiole qui court sous mes yeux. Je l'envie tellement. Si seulement cela pouvait être enfin la fin. Je me réincarnerais volontiers en cette petite larve de coccinelle si volontaire et déterminée...

La fin, un peu de poussière, puis une nouvelle et belle vie en larve de coccinelle. Se réincarner, c'est une drôle d'idée. Pas si folle finalement. Tout se recycle ici sur cette Terre, notre mère à tous. Nous ne sommes finalement que de passage sous cette forme. Et reviendrons un jour sous une autre, selon la recombinaison d'atomes. Mais peu importe. Car ma vie est vaine. C'est le vide qui l'emplie...

Quand soudain un bruit me sort de mes turpitudes. Des cloches sonnent, il est déjà dix huit heures. Je n'ai pas vu le temps passé. J'ai un peu froid. Je suis toujours aussi fatigué. Mais il me faut quand même rentrer. Je me lève tout courbaturé. Je repars rejoindre ma voiture sur le parking en traînant les pieds. Car maintenant, je sais où je vais...

casper2

zwijgen 18

Un autre moi. La folie me gagne. J'ai peur. Je ne maîtrise pas. Un peu comme le Docteur Jekyll et Mister Hyde. Un moi que je ne connais pas. Il est trop récent. Je ne sais pas ce qu'il est encore capable de faire. Mais je sais déjà qu'il peut aller très loin, bien au-delà de ce que je pouvais imaginer. Il me l'a déjà bien démontré. Mes limites se sont effondrées. Il les a franchies sans difficulté, sans aucune hésitation. Toutes les barrières semblent avoir totalement disparues. Suis-je devenu libre? Mais alors pourquoi cette liberté me ferait-elle donc aussi peur? Cela me semble si étrange...

Je ne l'ai pas vu venir. Ce reflet que je vois régulièrement dans la glace n'a pas fondamentalement changé. Comme tout un chacun, et très lentement, il a su grandir pour commencer ensuite peu à peu à vieillir. Juste le cours normal de la vie. Je ne l'ai jamais vraiment aimé ni détesté d'ailleurs. Mais il ne m'a jamais fait rêvé. J'ai simplement fini par l'accepter tel qu'il est afin de mieux le supporter. Il n'est pas beau mais il le sait. C'est marrant comme le cerveau humain a cette capacité à s'adapter pour s'habituer à tout, une mauvaise odeur, un bruit qui dérange, une vue imprenable ou carrément moche. Tout s'estompe et devient lisse. Donc, il est laid mais il s'en moque un peu. L'apparence n'est certes pas primordiale mais cela ne l'a pas aidé à se valoriser, à se mettre en avant. Il reste toujours en retrait, il se trouve là derrière sur toutes les photographies...

Il ne dit rien. Il écoute et sourit quand parfois des yeux curieux le remarquent et se tournent vers lui. Il reste sage et gentil. Ceux qui ne le connaissent pas doivent penser qu'il est très timide ou pire peut-être. Froid, distant ou méprisant. Une chose est sûre, il n'ira pas vers eux. Il est comme ça depuis toujours. C'est maladif. Il se souviendra toujours de ce professeur qui un jour le lui a révélé et expliqué. Il est réservé. Selon ce professeur, c'est pire que la timidité. Sa peur est encore plus profonde...

Un timide n'a peur que de l'autre, celui qu'il ne connait pas encore. Son premier contact en est bien évidemment grandement altéré mais après, c'est en principe terminé dès lors que la confiance est retrouvée. Le timide n'est que freiné mais pas totalement bloqué. Alors que lui, il a aussi peur des autres évidemment mais pas seulement. Il a sans doute aussi et surtout peur de lui et de ce qu'il est. Il ne fait pas plus confiance aux autres qu'en lui même. Il refuse de se livrer à eux et même à ceux qu'il connait déjà très bien. Il reste timide jusque même avec ses proches. Il est totalement bloqué, coincé, inhibé. Sans aucun espoir. Inéluctable...

Une seule chose peut-être...

Ce rêve. Depuis très longtemps enseveli quelque part au fin fond de sa tête. Un espoir. Une utopie. Une folie...

Mais aujourd'hui, je sais qu'il est là. Son reflet est le même, identique. Il est apparu sans crier gare, sans que je m'y prépare. Et il me fait terriblement peur. Car je sais ce dont il est capable. Il veut faire tomber ma carapace. Tout va voler en éclats. C'est un fou. Mais je ne peux plus l'arrêter. Il échappe à tout contrôle. La machine s'est emballée. Rien ne semble vouloir ou pouvoir le stopper. Il avance sans se retourner. Il fonce droit devant. Il est trop tard. J'ai si peur. Je suis terrifié. Un autre moi est en moi...

Il est plus fort que moi. Il veut aussi vaincre ma peur. Comme un acteur derrière le rideau qui a le trac avant d'entrer en scène. Il a les mains moites, le coeur qui s'accélère, le ventre noué, le souffle coupé, les jambes qui tremblent, et surtout la panique dans la tête. Mais il veut quand même y aller. Il est cinglé. Et il veut me livrer, me mettre littéralement à nu, corps et âme. C'est comme s'il voulait m'ouvrir la poitrine, m'arracher le coeur de ses propres mains pour le lui offrir sur un plateau...

Toute ma vie j'en avais rêvé et maintenant qu'il est là, je suis pétrifié et ravi. Il m'attire sans que je puisse y échapper. Dès que je suis à ses cotés, il m'emmène irrésistiblement tout droit vers elle comme le courant d'un torrent. Il m'emporte et je me laisse aller. Il prend possession de moi. Je suis un autre. Je suis lui. Et il me livre à elle. Il lui parle comme je n'avais jamais parlé. Sans aucune retenue, sans jamais s'arrêter. Il lui dit tout. J'ignorais que je puisse avoir autant à lui dire. Ne suffisait-il pas juste simplement de lui dire, je t'aime?

Un autre moi. Une folie. J'ai peur. Mais j'y vais quand même. Avec elle, je me sens si bien. Je me sens si léger. Je me laisse porter. Je flotte ainsi comme en état d'apesanteur dans une sorte de bulle qui nous entoure. Un halo trouble nous isole et nous protège du monde extérieur. C'est une sensation étrange, si apaisante, si douce. Comme un souvenir lointain, celui d'un foetus dans le ventre de sa mère. Je crois que je nage dans le bonheur...

Suis-je donc enfin devenu libre ou fou? Je ne sais pas. Je ne sais qu'une chose. Je l'aime. Et depuis je ne suis plus le même. Je suis Lui. Un autre moi...

casper2

zwijgen 17

Je t'aime. Mais je ne sais plus comment te le dire. Je ne sais plus si je dois encore te le dire. C'est ainsi que je t'ai déjà perdue autrefois. Et maintenant que je t'ai enfin presque retrouvée, j'ai peur de te perdre à nouveau. Du coup, je ne sais plus comment faire. Je suis comme devant un animal sauvage et effarouché mais cependant curieux, une espèce de petite biche aux yeux magnifiques et fascinants. Elle reste devant moi à m'observer mais je la sens prête à prendre la fuite si je m'approche d'un peu trop près, au moindre faux mouvement. Lequel des deux osera faire un pas vers l'autre? Comme des aimants, ils semblent s'attirer mais tant que la distance est suffisamment importante, ils peuvent encore maîtriser et résister à cette étrange attraction. Je suis sûr qu'il suffirait de pas grand chose, d'un simple regard sans doute...

Je voudrais tant l'amadouer, qu'elle puisse enfin avoir confiance en moi. Je ne lui veux aucun mal. Je crois qu'elle le sait, qu'elle le sent. Alors je lui parle doucement mais elle reste insensible à mes paroles. Pourtant, elle demeure toujours là à m'écouter. Je me baisse et accroupis, je lui tend gentiment la main. Elle fait d'abords un pas en arrière puis se ravise et se rapproche à nouveau. Elle étend son cou et hume l'air de son petit museau tellement mignon. Mais elle reste toujours hors de portée. J'ignore ce qui lui fait si peur en moi. Sa crainte est-elle que je la dévore? Ai-je l'air d'un monstre qui essaye de l'ensorceler? De fait, elle maintient et garde toujours ses distances, prête à détaler. Elle est pourtant si proche et si loin à la fois...

Je sais que mon bonheur est là, à portée de voix et presque à portée de main. Mais voilà, si j'approche, si je fais un mauvais pas, elle va s'enfuir et je ne la reverrais pas. Je risque de la perdre. Alors je n'ose pas. Mon bonheur est là devant moi mais je ne peux pas l'atteindre. C'est affreux comme sensation, une immense frustration comme le supplice de Tantale. Je voudrais qu'elle vienne vers moi mais je ne peux pas la forcer à s'approcher. Il faut que ce soit elle qui le veuille, que ce soit uniquement de par sa propre volonté. Car même si je souhaite son bonheur de tout mon coeur, je ne suis pas sûr de pouvoir le lui assurer, d'être celui qui pourrait le lui donner...

Alors je n'oserais pas. Je n'irais pas au-delà. Je suis coincé et frustré face à mon bonheur que je ne peux pas atteindre. Ce dernier pas est trop difficile pour moi. Je n'y arriverais pas. Je me sens et je suis damné. Mon bonheur inaccessible me tournera ainsi le dos et va s'évanouir sous mes yeux sans que je puisse réagir. J'aurais tant voulu qu'elle accepte de me laisser approcher si près que je puisse enfin la toucher. Pouvoir sentir son odeur et caresser de mes mains ses si douces et jolies courbes. Enlacer son cou en posant ma tête sur son flanc. Déposer quelques doux baisers sur son corps frissonnant. Ne faire plus qu'un avec elle...

Pour qu'elle n'ai plus peur de ce monde sans pitié où rôdent tant de prédateurs. Je voudrais être toujours à ses cotés pour la soutenir et faire face aux difficultés. Etre là pour lui faciliter la vie. Lui donner tout ce que je peux et notamment l'immense amour qui déborde en moi. Lui donner le meilleur de moi-même. Mais je sais que pour elle, cela ne sera jamais suffisant...

Alors mon coeur continuera de brûler de ce feu jamais éteint mais qui s'est brusquement ravivé. Il me dévore. Il me consume. Je vais finir en un petit tas de cendres. Juste un peu de poussière brune qui se soulève sous les pas de ses sabots pressés. La jolie biche finira par s'éloigner. Si loin, si près...

Je t'aime...

Des mots si simples mais si difficiles à prononcer et à assumer...

casper2

zwijgen 16

Je n'en peux plus. Je n'arrive plus du tout à me concentrer. Je sens que cela m'échappe. Je sens que je suis en train de bouillir de l'intérieur. Je ne sais plus comment faire. J'ai envie de me lever et de tout foutre en l'air en partant. Mais je n'oserais jamais. Je n'ose même plus seulement relever les yeux. J'ai tellement peur d'affronter une nouvelle fois son regard. Pourtant elle a toujours de si beaux yeux. Je les aime plus que jamais. Elle est si belle...

Mais là non, je ne peux plus les regarder. Je n'aurais jamais dû accepter de m'asseoir ici face à elle. Je pouvais bien me douter de ce qui m'y attendait. Mais je n'ai pas pu lui résister. Elle me fait craquer. A chaque fois. Et puis finalement du moment que je suis un peu avec elle, c'est toujours ça de gagné. Si seulement je pouvais davantage en profiter en osant la regarder...

Pourtant il va bien falloir que je me décide. Là, non. Peut-être alors celui-ci, non plus. C'est pas possible. Je ne sais pas. Je tourne en rond. Ca me prend vraiment la tête. Et en plus, je sais que de toutes façons c'était perdu d'avance avant même d'avoir commencer. Elle est bien trop forte pour moi. Je le sais. Je ne peux pas lutter contre elle. Aucune chance. Je ne lui arrive même pas à la cheville. Je me demande encore comment elle a pu accepter...

Maintenant, je suis certain qu'elle me regarde avec ses jolis yeux qui brillent et son petit sourire satisfait. Elle ne se moque pas de moi mais elle me nargue quand même un petit peu. Elle, elle s'amuse. Je suis presque même sûr qu'elle fait durer le plaisir. Alors que pour moi, c'est une véritable épreuve, un calvaire qui dure et qui dure...

Si elle savait...

Et plus ça va, et plus ça devient difficile. J'ai de moins en moins le choix et pourtant je ne sais plus quoi faire. C'est paradoxal. J'hésite encore un peu plus. Allez, tant pis, je bouge celle-là, on verra bien comment elle va réagir. Au point où j'en suis. Un peu de courage, cela va peut-être l'ennuyer un peu...

Sans relever la tête et d'une main qui semble ferme et décidée malgré mes immenses doutes, j'avance ma Tour de trois cases à l'assaut de sa Reine. Les yeux rivés sur l'échiquier, je suis surpris qu'elle n'enchaîne pas comme d'habitude dans la foulée. Aurais-je pour une fois bien joué? Avec tout le temps que je mets pour le faire entre chaque coup et qui lui laisse le soin de réfléchir et de préparer ses ripostes, je prends cette pause comme un véritable répit. Et alors que je m'apprête à inspirer profondément de soulagement, j'aperçois sa main qui se saisit de son Cavalier pour atterrir et s'abattre direct sur ma Tour. Et je l'entends prononcé calmement " Echec "...

Merde! Je ne l'avais pas vu venir. Non seulement elle vient de me bouffer ma Tour mais en plus elle va me bouffer ma Reine au prochain coup. Je suis dégoûté. Ce jeu m'énerve. J'ai beau être totalement fou d'elle, parfois elle m'énerve tellement...

Je bouge mon Roi. Voilà, c'est fait, elle me prend ma Reine. Enfin, au moins la partie est bientôt terminée. Sans réfléchir car j'ai abdiqué, j'avance un Pion. Il ne me reste que ça, un vulgaire Pion et un pauvre petit Fou. Comme moi finalement. Je suis un pauvre fou. Je le sais...

Et inévitablement le coup d'après, le couperet tombe " Echec et Mat "; C'est fini, terminé. C'est comme si je recevais un grand coup derrière le crâne. Je le savais mais la déception reste immense. J'ai perdu la revanche. Mais ce qui me fait sans doute le plus mal au-delà de la défaite, c'est qu'elle éclate de rire en découvrant ma figure déconfite devant la réalité. Ce rire me fait si mal. Jamais plus je n'oserais la défier, je dépose les armes. Je ne veux plus jamais lutter contre elle. Elle est si forte et je suis si faible devant elle. Ce rire je ne m'en remettrais jamais...

Et pourtant je l'aimais et je l'aimerais toujours...

casper2

zwijgen 15

Encore. Cette fois encore, elles sont là. Elles arrivent sans que rien ne puisse les arrêter. Comme l'eau d'une rivière en colère et dont la crue est annoncée, elles montent inexorablement. Elles emplissent puis débordent de mes yeux. Mes larmes coulent peu à peu. Je ne peux les ravaler. Je ne veux plus les entraver. Il faut croire que désormais j'aime pleurer. Même si j'ai honte de cette image que l'on doit me prêter, celle d'un minable pleurnichard. Je suis un faible, un looser, une lavette...

Ma mère aussi l'a toujours dit. Déjà tout petit, je chialais tout le temps. J'étais un enfant chétif qui brayait sans arrêt. Pendant longtemps je l'avais occulté mais aujourd'hui il semble que cela me revient. J'aime pleurer. Je pleure pour un rien et ça me réjouis. Alors maintenant seul et allongé au creux de mon canapé, je sens que je pleure et j'en suis content. Je m'en réjouis d'autant plus que cette fois je ne pleure pas devant un film qui raconte une triste et belle histoire. Non, c'est pour autre chose, de plus subtil, de plus profond encore...

Je crois qu'au fond, j'ai beaucoup de chance. Peu de gens on dû pouvoir ressentir un tel état, une espèce de transe mélancolique. Je suis heureux de sentir mes larmes rouler le long de mes joues. Je les savoure une à une comme un cadeau offert par amour. Cette sensibilité exacerbée en cet instant est une nouvelle preuve de la puissance de mes sentiments pour toi. Je ne peux plus avoir aucun doute. Je suis si sûr de moi. Cela ne peut qu'amplifier le phénomène qui s'auto-alimente, l'émotion et la tristesse se conjuguent. Les larmes affluent. Je suis submergé. C'est énorme. Jouissif. J'en souris. Cette fois-ci je pleure à chaudes larmes tout en souriant. Je dois avoir atteint le summum, le nirvana du pleurnichard. J'adore...

Comment j'en suis arrivé là? C'est très étonnant finalement. Simplement une très jolie mélodie, des paroles que j'entends qui soudain me touchent directement et si profondément. Combien de fois l'avais-je entendue sans l'écouter vraiment? Des centaines de fois sans doute. Ma sensibilité a visiblement changé pour se mettre en phase avec les paroles de cette chanson. C'est un peu comme si j'avais mis mes pieds dans des traces qui s'emboîtent parfaitement. On dirait qu'elle a été écrite pour nous. J'ai l'impression que j'aurais presque pu l'écrire si j'avais eu une once de talent. J'en suis évidemment jaloux. Mais je la savoure en la redécouvrant ici et maintenant dans mon canapé. Je l'écoute. Je bois ces mots qui glissent sous les notes suaves, en me faisant si mal. Je la sens me pénétrer comme si elle coulait tel un poison dans mes veines. Chacun de ces mots me parlent. Ils racontent exactement ce que je ressens. C'en est même extraordinaire. Et mes yeux débordent...

Jamais, je ne l'entendrais plus comme auparavant. A chaque fois, elle va me transpercé le coeur. Mais plutôt que du sang, ce sont des larmes qui couleront. Mais j'adore ça. Je pense encore un peu plus fort à toi. Je t'imagine même me prendre la main, assise à mes cotés, puis me serrant dans tes bras. La chanson est terminée mais je continu de pleurer à la fois triste et presque heureux. Je souris et je pleure en même temps...

J'ai de la chance. J'espère qu'un jour toi aussi tu l'écouteras en pensant à moi...

casper2

zwijgen 14

Une chaleur torride enveloppe tout en cet après-midi. Le bruit assourdissant que font les cigales qui s'en donnent à coeur joie, s'ajoute et ne fait qu'amplifier l'état de léthargie qui submerge la garrigue. Je suis trempé de sueur, mes vêtements me collent à la peau. Par instant je ressens un nouveau et mince filet qui dégouline sur ma tempe. Je n'ai plus rien de sec pour pouvoir l'essuyer. J'ai aussi beaucoup de mal à respirer. L'air est si chaud qu'il me brûle les bronches à chaque inspiration. A tel point que j'ai beau essayer de gonfler mes poumons à fond, l'air peine pourtant à y pénétrer. J'ai l'impression que ma poitrine se resserre de plus en plus comme écrasée par un étau. J'étouffe peu à peu...

Je marche nonchalamment. Chacun de mes pas est mécanique et sans aucune volonté. J'avance machinalement tel un robot. J'avance sans savoir où je vais. Il y a bien longtemps que je n'ai plus aucun but. Mon corps est comme un petit pantin articulé qui avance en traînant des pieds. Il peine mais progresse doucement sans s'arrêter. Il s'est engagé dans une bien lente fuite en avant. Mon esprit n'a plus de prise sur lui, car il est resté en arrière avec toutes mes idées noires qui ne cessent de tourner en rond comme un tourbillon. Mon esprit en vrac se retrouve en décalage et il stagne sur place. Cela fait bien trop longtemps qu'il s'est fait rattraper par le passé. Ce dernier pèse si lourd tel un boulet qu'il est si difficile à traîner...

Mon allure est si lente. Les chaînes du passé m'empêchent de progresser. Tout ce qui m'entoure ne cesse de me le rappeler. Le passé est partout autour de moi. Mon dos et mes épaules ne sont pas assez solides. Il m'écrase irrémédiablement. Je sens que je m'enfonce dans le sol qui s'entrouvre et se dérobe sous mes pieds. Mon corps glisse et descend, aspiré par les ténèbres dans ce puits sans fond. Mes mains ne trouvent aucune prise pour s'agripper. Dans mes paumes je ne parviens à saisir qu'un peu de sable si fin qu'il file entre mes doigts. Je disparais englouti au fond d'un trou au milieu des dunes d'un désert immense et qui s'étend à l'infini...

Je suis et je glisse sur la mauvaise pente. Je crois que je vais bientôt en toucher le fond. C'est ma lente descente aux enfers. Il fait si chaud. Je brûle de toutes parts. Mon corps n'est plus qu'une boule de feu comme un soleil éternel et lointain, une étoile en fusion qui finira un jour par exploser. La chaleur y est si intense, incandescente, éblouissante. Je ferme les yeux. L'air est suffocant comme du souffre. J'étouffe...

Je ne comprends pas. Tout ça ne peut pas être réel. Puisque je n'ai jamais cru à l'enfer, pas plus qu'à un quelconque paradis d'ailleurs. Tout ça n'est qu'une vaste fumisterie pour crédules et naifs qui ont peur du vide. Il les entoure et les enferme aussi. Comme l'air, le vide peut aussi se faire si lourd. Comme l'angoisse qui pèse tant, il s'écrase sur le monde, si petit dans l'univers. Le monde est perdu dans l'immense vide de l'univers. Mais pourtant je ne comprends pas, car ce vide est si noir et si froid. Alors qu'ici il fait si chaud, j'étouffe...

Non, tout ça ne peut pas être réel. Un mirage ou encore un rêve. Je vais me réveiller. Il me suffira d'ouvrir les yeux. Alors maintenant, ouvres donc tes paupières, regardes et dis moi ce que tu vois!

Je ne sais pas. Ma vue est si trouble. La lumière est si blanche, je suis ébloui par une clarté si soudaine et si intense, comme si je sortais de l'ombre à la lumière. C'est insupportable. Je ne peux plus regarder. Je détourne les yeux un instant. Je n'ose pas regarder la vérité en face. Elle se trouve pourtant là juste en face. Je crois que je commence à comprendre maintenant. L'enfer est là, tout simplement , sous mes yeux...

Je ne l'imaginais pas ainsi, mais aujourd'hui cela m'en crève les yeux. Une évidence m'apparaît. L'enfer existe. Il est ici. Je le vois, sur cette pente où cette petite et triste silhouette de pantin articulé soulève un peu de poussière en traînant les pieds. Je vois toute la peine qu'elle emporte avec elle. Elle semble traîner jusqu'à son ombre molle qui s'allonge et se déforme sur chaque irrégularité d'un sol bien tourmenté. Elle avance si lentement que je me demande si elle n'atteindra jamais les ruines qui se dressent si fièrement tout là-haut au sommet. Il fait si chaud. Le soleil brûlant écrase tout. Le feu est partout, sur chaque centimètre carré de rocher dallant le sol. Même les petits lézards qui, avec les corbeaux, sont devenus les seuls maîtres du domaine, lèvent alternativement leurs pattes de ces pierres surchauffées. Rien ne peut résister ici. Il ne reste que les ruines de ce misérable château. Cette imposante citadelle du vertige, vestige majestueux du passé, se meurt éternellement. Pas un souffle ne subsiste. Elle étouffe au dessus du vide...

Je ne me suis jamais senti aussi proche d'eux. Je me sens comme un de leurs descendants, un de leurs enfants. Je crois que je les comprends, eux, que l'on est venu persécuter jusqu'ici. En cet endroit si grandiose, j'imagine les flammes rougeoyantes montées si hautes dans le ciel. Elles crépitent, au milieu des cris d'horreurs, des odeurs de chairs brûlées. Je les comprends si bien. Les Parfaits avaient raison. L'enfer existe. Il est ici, sur cette Terre. Il fait si chaud. Je brûle de toutes parts. Mon coeur brûle. L'enfer est en moi. J'étouffe...

casper2

zwijgen 13

Que vont-ils devenir? Quel sera donc leur avenir dans ce monde chaotique et fou? La Terre ne s'arrêtera pas de tourner. Ils ne servent à rien. Comme moi, ils finiront aussi par se perdre et disparaître sans laisser de traces. Ils vont s'évanouir doucement dans un léger trouble comme une volute de fumée qui se disperse dans un air sans vent. Rien. Il n'en restera rien, même pas un petit tas de cendres. Ce feu pourtant si puissant et ardent s'éteint maintenant. Il meurt en suffoquant. Il étouffe...

Que vont-ils devenir? Quel sera donc leur avenir ici? Le monde est fou. Il ne faut pas s'inquiéter, la Terre ne s'arrêtera pas de tourner. Ils vont disparaître. Il n'en restera que quelques cendres comme ce feu éteint. Et le vent les dispersera lentement. Cela ne sert à rien. Les derniers vont suffoquer. Ils vont s'étouffer...

Ils sont si nombreux. Ils se regroupent entre eux. Ils veulent exister. Ils racontent des histoires. Ils se créent un passé. Mais tout ça est illusoire. Ils n'ont aucun avenir. Dès l'instant où ils sont nés, ils étaient condamnés. Ils n'ont aucune prise sur ce qui va leur arriver.Qu'ils soient lourds ou légers, ils sont inutiles. Ils ne font que passer, éphémères et creux. Comme des bulles de savon sous le souffle d'un enfant, ils s'évaporent doucement dans le vent. Ils s'éloignent avant de disparaître...

Ils se multiplient. Ils se propagent comme une mauvaise maladie, une épidémie. Ils créent des colonies comme des bactéries. Ils envahissent tout. Ils détruisent tout. Ils consomment tout. Ils croient tout maîtriser. Mais tout ça est illusoire. Ils sont condamnés dès qu'ils sont nés. Ils ne font que passer. Il ne faut pas s'inquiéter. La Terre ne s'arrêtera pas de tourner...

Ils ne me servent à rien mais cependant j'aime tant jouer avec eux. J'aimerais les faire chanter mais je ne sais pas. Je les fais plutôt pleurer. Certains comme un boomerang me reviennent sans cesse, d'autres m'échappent continuellement. Je ne les maîtrise pas toujours, je les écorche parfois mais ils me tournent tous dans la tête. Alors j'en sors par paquets et j'en fais des tas. Je les empiles les uns avec les autres. Je ne sais plus pourquoi, je ne sais plus pour qui je le fais. Je continu. J'écris. Des mots. Ils s'envolent avant de disparaître...

Ils ne servent à rien mais pourtant ils se prennent pour les maîtres du monde. Ils chantent. Ils pleurent aussi. Je ne les comprends pas toujours. Ils sont si cruels. Ils écorchent, ils torturent. Ils me font tourner la tête. Ils s'empilent en tas dans des villes immenses qui poussent partout. Ils polluent tout mais ils continuent sans sourciller. Mais heureusement ils ne font que passer, ils disparaîtrons et la Terre, elle, ne s'arrêtera pas de tourner...

casper2

zwijgen 12

Je ne sais pas où tu es. J'ignore ce que tu peux faire. Ils avaient raison. C'est bien ce qu'ils voulaient. Ils ont gagné. J'y suis maintenant résigné. Je m'incline devant cette implacable réalité. Elle est lisse et froide comme la glace d'un miroir. Il m'a fallu enfin relever les yeux pour pouvoir la regarder en face. Elle ne correspond pas à celle que j'avais imaginé. Elle est si laide. Le temps a passé. Pourvu que je sois le seul à m'être trompé et que la vie te fasse rire et chanter, et qu'elle t'apporte de l'amour aussi...

Je ne sais pas où tu es. Je ne sais pas ce que tu fais. Ils avaient raison. C'est ce qu'ils voulaient. Je ne crois plus être à tes cotés. Le temps a fait ce qu'il fallait, chaque jour, chaque seconde. Je ne crois plus à ce qui me faisait rêver. Je n'aurais pas su t'aimer comme tu le méritais. Pourvu que tu sois parvenu à m'oublier...

Je ne sais pas où tu es. Je ne sais pas ce que tu fais. Le temps leur aura donné raison. C'est ce qu'ils voulaient. Pourtant je ne m'étais pas trompé car moi je continu à t'aimer malgré toutes ces années qui ont passé. Et je ne cesse d'y penser chaque jour. Et chaque seconde m'éloigne de toi encore et toujours un peu plus. Pourtant je ne renoncerais jamais. Je ne pourrais jamais t'oublier...

Je ne sais pas où tu es. Je ne sais pas si je te reverrais. J'ai pendant si longtemps espéré. Mais le temps a fait ce qu'il fallait. C'est ce qu'ils voulaient. J'ai même cessé de te rechercher. Car aujourd'hui j'aurais davantage peur de te revoir et de savoir vraiment s'ils avaient raison. Puisque maintenant il me semble trop tard pour nous de s'aimer...

Je ne sais pas où tu es. Je ne sais pas ce que tu fais. J'avais raison. Je le savais. Je savais que sans toi, jamais plus je ne rirais. Le temps et la vie m'ont donné raison. Eux, sans doute qu'ils s'en moqueraient. C'est sûrement ce qu'ils voulaient. Je le vois chaque jour qui passe désormais. Il me suffirait de lever les yeux et de le regarder. Il est devenu si laid. Le temps a fait ce qu'il fallait. Le temps a creusé de si profonds sillons sur son visage ravagé par les doutes et la culpabilité. A tel point que je n'ose même plus regarder son reflet. Et pourtant je sais qu'il continuera à pleurer...

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zwijgen 11

J'avance lentement à pas feutrés, sans aucun bruit. J'ai si peur de les effrayer. Ma monstrueuse laideur est si repoussante. Mais ils ne me reconnaissent pas. Ils ne savent pas qui je suis. Cela devrait me rassurer mais au contraire je suis tétanisé. Car je suis un imposteur. Je suis déguisé. Je porte un masque. Je suis venu là incognito, en parfait anonyme. C'est étrange car personne ne me remarque. Je passe et glisse comme une ombre sans laisser la moindre trace...

Je devrais pourtant y être habitué. Depuis toujours j'ai vécu ainsi dissimulé. Pour vivre heureux, vivons cachés, une devise que j'ai si bien appliquée. Mais elle n'est pas vraie. Comme un caméléon, je me fond toujours dans le décor qui m'entoure. Je disparais aux yeux de tous. Et je reste planqué là à les observer. On dirait que je suis au zoo. Ce sont d'étranges animaux que je ne parviens pas à comprendre. Ils s'agitent en tous sens, sans aucune logique. Ils parlent sans arrêt, avec des mots que je pensais connaître mais qu'au fond je ne comprend pas. C'est un peu comme écouter une conversation entre deux étrangers qui parlent trop vite dans une langue que vous avez mal apprise. Je décroche très vite, les regarde un peu, puis je reviens dans mon monde à moi. Seul...

Parfois j'aurais envie de leur parler, de leur dire tout ce que j'ai sur le coeur. Mais je ne peux pas, je n'y arrive pas. C'est comme ça. C'est ancré en moi. Je préfère rester caché derrière ce masque que j'ai fabriqué pour qu'on me laisse tranquille. Pourtant je sais et je suis convaincu qu'il serait bon de parler, mais il faudrait surtout et avant tout trouver la bonne personne avec qui le faire. Enfin pouvoir se dévoiler, ôter ce masque, mais c'est pour moi si difficile, voire impossible...

Impossible est bien le mot pour cette histoire finalement. Et cette histoire est impossible à raconter. De toute ma vie, je ne l'ai encore jamais fait. Je ne le ferais sans doute jamais. Je ne fais pour ça, désormais, confiance à quiconque. C'est horrible et triste de vivre ainsi mais c'est bien là toute ma vie. Mais le pire n'est pas là évidemment. Je le supporterais sans aucun problème si je n'étais pas si laid. Ils ne le voient pas, ils l'ignorent car j'avance masqué. Ils ne voient que l'image fausse de ce masque que je mets. Mais c'est uniquement derrière que se cache la vérité. Elle est si moche. Il n'y a que moi qui le sais. J'ai si mal...

La bête immonde en moi se terre. Elle est là. Elle se cache et se love dans les recoins sombres au plus profond de mon être. Telle un parasite, elle y grandit en si développant doucement. Elle ronge et se nourrit de mon coeur. Elle se gorge et se gave de mon sang. Elle est entrée jusque dans ma tête et s'empare de chacune de mes pensées. Elle rampe insidieusement et bientôt tout mon corps lui appartiendra. C'est comme une petite larve infecte logé au coeur d'un beau fruit. Un joli petit fruit mais pourri à l'intérieur. Sa vision serait si écoeurante que le dégoût vous envahirait. On aurait juste envie de l'écraser. Alors elle reste bien dissimulée. Sous le masque...

Pourtant parfois il arrive que la nature fasse de biens jolies choses issues d'autres si laides, tel un papillon sortant de sa chrysalide. Alors que la chenille à son origine est souvent si moche finalement. Mais il s'agit là seulement du lent et long processus de l'évolution. Mais ce n'est nullement mon cas. La chose horrible qui m'habite ne naîtra pas. Elle est juste là. Elle pourrie simplement. Elle n'est pas rassasiée. Cela ne se voit pas. Cela ne s'entend pas. Personne ne la remarque et ne se doute qu'elle est là. Sauf moi, planqué sous le masque...

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zwijgen 10

Voilà, c'est terminé, je n'ai plus rien à ajouter...

Sur ces dernières paroles, je rassemble et range mes quelques affaires qui traînent sur la table. Il me faut un maximum de concentration pour pouvoir le faire sans laisser apparaître l'émotion qui me submerge pourtant. J'ai le coeur qui bat comme après avoir fait un long sprint. Mes mains ne demandent qu'à trembler. Mes joues et mes oreilles sont si bouillantes qu'elles doivent être écarlates. La sueur qui me trempe, perle maintenant sur mon front. Je respire péniblement. J'essaye de me maîtriser et de rester calme. Je savais que ce serait difficile. Je m'y étais un peu préparé. Mais là, c'est bien pire que je ne l'aurais imaginé...

J'ai toujours eu beaucoup de mal à m'exprimer devant une assemblée. Cela me demande toujours un effort terrible pour y parvenir. Je ne l'ai toujours fait que contraint et forcé. Et c'est à chaque fois un grand soulagement quand c'est terminé. Cependant cette fois c'est très différent. C'est simplement horrible. En plus

de devoir prendre la parole, c'est davantage et surtout ce que j'avais à leur dire qui était si difficile. Et je sens bien qu'une fois ma petite allocution finie, le silence qui a suivi est si lourd et chargé de stupeur. Je n'ose plus affronter tous les regards que je sens pourtant braqués sur moi...

C'est comme si je venais de lancer un énorme pavé dans une mare gelée, l'eau ayant éclaboussée tous ceux présent autour. Suffoqués et incrédules, ils me regardent sans voix. Maintenant il va falloir me lever. J'ai tellement peur que mes jambes ne se dérobent. Mon regard se pose furtivement sur ceux que je connaissais depuis très longtemps et que j'appréciais le plus ici. Ils n'en reviennent pas visiblement. Ils ne comprennent pas. Ils tombent des nues eux aussi.

Combien de temps la stupeur a-t-elle plongée cette salle dans le silence? Je ne saurais le dire mais cela m'a paru une éternité comme si le temps s'était soudainement écoulé au ralenti. Après avoir fait glisser légèrement ma chaise, je me suis levé avant de me diriger lentement vers la sortie. Ce n'est qu'alors, que j'ai perçu les premiers murmures dans mon dos...

J'ai la conviction qu'en franchissant le seuil de cette porte, je quitte définitivement leur monde que j'aimais tant. Ainsi j'hésite une fraction de seconde avant de saisir vigoureusement la poignée. Le claquement de la porte résonne contre les murs de ce grand couloir et me fait sursauter. Je ne mettais pas rendu compte que je l'avais fermée si brusquement. Désormais je ne fais plus partie de leur monde...

Dans le dédale froid de ces grands couloirs et escaliers que je parcours maintenant, je me sens subitement seul mais enfin soulagé. Même si je culpabilise d'avoir quelque part un peu trahi mes amis, je ne regrette rien. Enfin, lorsque je parle d'amis, je ne sais pas si je n'en ai jamais vraiment eu un jour dans ma vie. Je ne suis pas sûr de savoir ce que le mot "ami" veut réellement dire. Je ne sais pas aimer. Et c'est pourtant bien pour cela que je l'ai fait...

Mais comment pourraient-ils le comprendre? Je n'ai pas à me justifier. Ils m'en voudront probablement. Je ne peux pas le leur reprocher. Je n'avais plus le choix même si cela me coûte. Je quitte un monde qui était aussi le mien. Et je plonge sans repère dans un océan immense et froid que je ne connais pas.

C'est tout juste si je sais nager. Mais je sais pourquoi je le fais...

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zwijgen 9

J'ai fait un mauvais rêve. Il m'a gâché le reste de cette belle journée qui s'annonçait. Ce n'était pas vraiment un cauchemar mais juste un rêve très désagréable.C'est par son coté proche du réalisable qu'il me fait autant flipper. C'est si difficile à expliquer, un peu comme si cela devait finir un jour par vous arriver. Pourtant vous savez que vous n'aurez aucun moyen de l'éviter...

Elle est venue. Elle est là, juste devant moi. Je ne l'ai pas reconnue tout de suite. Elle a tellement changé. Cela faisait si longtemps. Ce n'est plus cette si jolie jeune fille si fragile. Elle est devenue une si grande et belle femme. Seul son beau regard triste et clair est bien demeuré le même. Ses yeux sont pleins de larmes et luisent sous la lumière éclatante de ce beau jour d'été. L'endroit est calme et ensoleillé. La haie de hauts et très vieux cyprès abrite les lieux de ce vent qui souffle ici si souvent. Du coup, les nombreuses fleurs alentours peuvent parfumer l'air de toutes leurs senteurs douces ou fortes selon leurs variétés. Toutefois le mélange de ces différentes effluves restent agréables et réjouissent un peu ses narines. Elle regarde autour d'elle et se rend maintenant compte des couleurs éclatantes qui jaillissent de partout et qui tranchent avec le gris et le noir qui prédominent en cet endroit. C'est troublant à quel point la paix et le silence règnent ici...

Puis ses yeux reviennent vers moi. Elle inspire profondément afin de se donner du courage avant de me parler. C'est si difficile pour elle de rompre ce silence qui dure depuis tant d'années et de le faire ici dans cet endroit si particulier. Mais elle a tant de choses à me dire et elle est venue jusqu'ici pour se libérer. Alors elle ne va pas se dégonfler. Il faut qu'elle crève l'abcès même si c'est déjà bien trop tard. Elle a tant de regrets de ne pas l'avoir fait auparavant. Elle se sentira un peu mieux après. Elle le sait...

Elle m'a parlé doucement pendant un très long moment. Etranglée par l'émotion, sa voix devenue si douce a prononcé des mots à la fois sincères, purs mais aussi tellement durs. Cinglants, ils ont claqué tel un fouet dans l'air. Chacun d'eux dévoilaient une part de l'insoutenable et implacable vérité comme chaque impact aurait laisser une large et profonde blessure sur la peau de mon visage. De la voir ainsi était si poignant. Des larmes ont coulés doucement, une fois encore. Désormais le silence qui semblait ici si apaisant est devenu si lourd en cet instant. Elle est restée là, immobile, à regarder ses propres larmes s'éclater sur ses pieds ou sur la pierre froide. Elle attendait de moi une réponse qui n'est jamais venue. Car tout était devenu gris et sombre autour de moi. Le noir avait envahie mon monde. Je ne la voyais plus. Je ne l'entendais plus. Comme écrasé sous une chape de plomb, seul dans le noir et le silence...

Je me suis alors mis à hurler de toutes mes forces à m'en crever les tympans. Mais rien à faire car à six pieds sous terre, et dans ma bière, elle ne m'entendait évidemment pas. Je l'imaginais maintenant s'en retourner et partir lentement, sans doute un peu soulagée mais aussi et surtout déçue...

Cette vision amère et désagréable n'avait beau être qu'un mauvais rêve, elle est en moi et trotte dorénavant dans ma tête. Et elle s'ajoute et se mélange à toutes ces idées noires qui me tourmentent depuis trop longtemps. Et le moindre silence qui m'entoure en devient de plus en plus insupportable. Mon monde est fait de noir et de silence...

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zwigen 8

Cela aurait pu être un matin ordinaire quelque part sur la terre. Pourtant je m'en souviens encore très bien. Un beau soleil était au rendez-vous, montant tranquillement dans un grand ciel bleu de fin Juin. Un nouveau jour et un de plus, s'ajoutait ainsi à ma vie trop bien huilée qui se passe lentement et sans passion. Je me suis levé sans enthousiasme, non pas que je sois la tête dans le cul par un réveil difficile, mais parce qu'il faut simplement continuer à assurer cette inutile survie. Cela dure depuis quelques années maintenant où je me contente de survivre comme un automate. Je n'ai plus de but. Enfin si, il m'en reste un, et je l'attends impatiemment car elle tarde à venir. La fin...

Mais elle n'était donc pas pour ce matin-là. Je m'en souviens tellement bien. Je me demande toujours pourquoi. Encore une nouvelle parmi toutes ces nombreuses questions sans réponses qui me polluent sans cesse l'esprit, de celles qui, à la longue vous rendent fou. Et ce matin-là, j'en fus servi plus qu'il n'en fallait. Elles tournent, elles virent, elles virevoltent. J'en ai le vertige. Et j'en perds la raison...

Au pied levé, je descendais de ma chambre. J'ignorais ce qui m'attendait en bas. Comme à chaque fois, mon premier geste fut simplement d'ouvrir grands les volets pour faire entrer la lumière dans ma tanière. J'ouvrais ainsi la porte fenêtre sur un flot d'incompréhension dont je subissais l'assaut aussitôt. Je restais interdit et debout devant ce truc là, à deux mètres sous mes pieds...

Je restais là debout au dessus du vide, pris de vertiges. Pile en face de moi, sur la partie plus noire du goudron refait dans ma petite ruelle, était écrit, sans doute à la craie, ce qui ressemblait à un message en partie effacé. Une inscription se trouvait marquée sur deux niveaux. Au premier, en haut sur la gauche, était vaguement dessiné un espèce de grand cercle vide. Dans son prolongement, étaient écrits deux mots en majuscules: MERCI POUR...

Sous ses deux mots, sur un deuxième niveau, autre chose maintenant illisible avait visiblement été inscrit aussi. Le problème, c'est que ce niveau correspondait apparemment au passage des roues des voitures ayant pu circuler dans la rue. Seules donc quelques traces de craies subsistantes laissaient deviner une suite mais impossible à déchiffrer. J'ai juste essayé d'estimer peut-être un A comme première lettre et encore, c'était même pas sûr. Pour le reste, rien à faire, pendant de longues minutes d'en haut, puis d'en bas dans la rue, je suis resté là à observer, submergé par les questions qui se bousculaient maintenant dans ma tête...

Toutes ces questions qui restent sans réponses. Je ne comprends toujours pas. Et elles reviennent sans cesse. Elles me rendent fou. Mon esprit était déjà si perturbé auparavant. Alors imaginez maintenant. Il part dans tous les sens. Et pourtant immanquablement il me ramène toujours au même endroit. Il me ramène vers elle. Parce que je l'aime et que je ne peux pas l'oublier...

Des questions, toujours les mêmes, telles des boules de billards ricochant dans tous les sens, sur un tapis sans trous, se bousculent sans cesse sous mon crâne. Qui? Quoi? Quand? Comment? Pourquoi? Je ne comprenais pas ce que je voyais ici, pile devant chez moi. J'ai pourtant l'intime conviction que ce message, si cela en était un, s'adressait bien à moi. Ce ne pouvait pas être le hasard pour qu'il soit orienté si parfaitement, juste sous cette fenêtre. Mais que pouvait-il vouloir dire? Quelle en était donc la signification? N'était-ce pas qu'une simple farce? Ou peut-être une erreur? Quelqu'un se serait-il ainsi trompé de maison? Pourquoi et de quoi voudrait-on me remercier? Je l'ignore totalement...

Mais surtout qui? Quelle était donc cette étrange personne qui se serait déplacée jusque devant chez moi pour me remercier sans taper simplement à ma porte? A-t-on eu peur de me déranger par une visite tardive et assurément nocturne? Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir laisser un mot dans ma boîte aux lettres? N'avait-elle pas de papier ou de crayon? Aurait-elle écrit avec un caillou trouvé à proximité et non pas avec une craie? Mais de nos jours, comment imaginer qu'une personne puisse agir de la sorte avec tous les moyens de communications dont on dispose? Qui?

Une personne qui savait exactement où j'habite. Il n'y en a pas tant que ça. Une personne qui savait que je tomberais forcément pile sur son message en ouvrant cette fenêtre là. Cela ne peut être qu'un proche, un membre de ma famille, un ami ou une amie. Mais un proche de ma famille ne se serait pas comporter de la sorte. Alors, cela devrait être un ami ou une amie. Mais j'en ai si peu aujourd'hui. Et là encore, pourquoi aurait-il agi ainsi? Non, cela ne colle pas tout ça. Alors qui, bon sang, qui?

Inévitablement, mon esprit chahuté se tourne naturellement vers elle. Je pense sans arrêt à elle. Il ne reste qu'elle, celle qui hante chacun de mes jours et chacune de mes nuits depuis toujours et depuis si longtemps. Elle me manque tellement. C'est devenu une terrible obsession qui me ronge comme une mauvaise gangrène. Je ne vois qu'elle. Pourtant rien dans ce message incomplet et énigmatique ne prouve qu'il puisse provenir d'elle. Mais je ne vois plus qu'elle. Je suis fou. Je le sais. Ma capacité de raisonnement est annihilée par elle.C'est elle, je le crois. Je l'en crois capable. Elle...

Elle aurait pu le faire. Notre relation était déjà si étrange. Notre histoire était si peu ordinaire. Alors oui, je crois qu'elle aurait pu le faire. En plus, il est possible qu'elle ai pu avoir des raisons de le faire, pas de me remercier de quoi que ce soit, mais des raisons de me répondre. Je lui avais tant posé de questions qui sont toujours restées sans réponses. Toutes ces questions qui me polluent la vie depuis. J'ai peur de mourir sans jamais en connaître un jour les réponses...

Alors depuis ce matin-là, c'est encore pire. J'ai peur que ce soit elle. J'ai une horrible sensation. J'imagine ma princesse prisonnière, hurlant et pleurant en me disant avoir jeter la clef de la porte de son donjon, et moi incapable de la retrouver, à quatre pattes dans cette herbe trop haute. Un véritable cauchemar. C'est horrible. Je vais devenir fou...

J'ai l'impression d'être resté sur le quai et de voir partir au loin le bateau emportant ma belle vers des rives inaccessibles...

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zwijgen 7

Je vois bien dans ses yeux qu'il ne comprend pas. Il hésite un instant. Et en une fraction de seconde, je me rappelle tout ce qui m'a amené jusqu'ici. Tout ce chemin parcouru. Et je me retrouve comme autrefois là-bas, au bout du chemin. Je me souviens...

La fatigue me gagne. Je commence à croire que je n'arriverais pas à destination dès ce soir. La nuit tombe doucement sur ma route. Il va falloir envisager de faire une ultime halte et trouver un endroit pour y passer la nuit. Une nouvelle mais une dernière nuit dehors car demain sera le grand jour tant attendu depuis si longtemps. Je serais enfin de retour chez moi...

Je finis par trouver et j'opte pour un petit bosquet d'arbres isolés. Ces quelques chênes verts poussent à l'abri du vent sous le flanc pentu d'une colline squelettique parsemée autant de caillasses que de buissons épineux. Un paysage que je ne reconnais pas encore mais qui ressemble déjà bien à ce que je connais de mon rude pays qui m'est pourtant si cher. C'est celui où je suis né et que je n'avais jusqu'alors jamais quitté...

L'herbe un peu rare sera tout juste assez grasse pour repaître mon cheval qui semble tout aussi épuisé que moi par ce très long voyage de retour. Mais quel plaisir je ressens en m'allongeant sur le dos malgré le sol si dur dont chaque irrégularité me transperce la chair. Je savoure pourtant ce moment en imaginant mon arrivée à la maison, maintenant si proche. J'imagine simplement l'émotion tellement forte qui va nous envahir tous ensemble. Un instant de bonheur partagé dans une même communion de surprise et de joie qui sera si intense qu'il fera couler à flots des larmes sur les joues de tout ceux que j'aime. Je vais enfin retrouver ma femme et mes trois merveilleux enfants qui seront déjà si grands. J'espère qu'ils sauront reconnaître en moi ce père parti depuis bien trop longtemps. Je suis sûr qu'ils se souviendront alors de ma promesse de retour que je leur avais faite à mon départ, il y a presque quatre ans déjà...

Ma grande Lucie, l'aînée, qui était encore qu'une gamine espiègle de 12 ans, doit être devenue une si jolie jeune femme qui affolera bientôt tout les jeunots qu'elle croisera sur son chemin. Il était temps que je revienne pour pouvoir profiter encore un peu d'elle avant que le bel oiseau ne s'envole du nid. Et mon petit Paul, qui aura sans doute voulu jouer à l'homme de la maison malgré ses épaules si frêles de 10 ans, sera soulagé de me retrouver pour que je lui apprenne la dure vie qui l'attend. Et enfin ma petiote de Magali, 6 ans, le portrait en miniature de ma Mathilde bien aimée, se souviendra-t-elle seulement de moi? Elle était si jeune. Et toi, Mathilde, je vais pouvoir enfin te serrer si fort dans mes bras, et retrouver ton odeur, ta voix, le goût de tes lèvres et de ta peau blanche si douce...

Je lutte contre le sommeil pour pouvoir me délecter de ses rêves de merveilleuses retrouvailles qui se bousculent dans ma tête. Mais la fatigue finira toujours par être la plus forte. Je sais aussi qu'à mon réveil, il ne restera plus que quelques heures de marche vers ce bonheur absolu. Alors je me laisse aller et emporter sans regrets. Douce nuit...

Dès que le jour se lève, je reprend aussitôt la route plein d'entrain. J'arrive enfin sur des terres qui me sont maintenant tellement familières. Le moindre arbre, rocher ou champs que je croise est bien à sa place et me réconforte dans l'idée que rien n'a vraiment bougé depuis que je suis parti. Pourtant ces quatre années m'ont paru si longues. Je suis dans un état étrange, partagé entre l'envie de mettre au galop mon cheval pour rentrer au plus vite et celle de savourer et profiter de chaque seconde qui s'écoule vers mon bonheur qui grandit. Toutes ces odeurs que j'avais oubliées et qui emplissent à nouveau mes narines, tout ces bruits si insignifiants qu'autrefois je ne les remarquais même plus, ils raisonnent si clairement à mes oreilles à chaque foulée franchie. Le vent qui siffle dans les herbes hautes, les insectes qui stridulent, les piaillements d'oiseaux en pleine effervescence, sous le soleil qui commence à briller haut dans le ciel, tout évoque et réveille les merveilleux souvenirs de mon passé...

J'accélère le pas. Mon cheval rechigne un peu. Les derniers lacets sont les plus rudes. Derrière et sous le sommet se cache ma demeure où vie toute ma jolie petite famille. J'ai hâte de les apercevoir même de loin. Mais je suis un peu déçu quand je me rend compte que les arbres du petit bois cachent quasiment la totalité de la vue et même pas un seul pan de mur ou de toit ne se détache vaguement derrière. Comme sans doute mes enfants, tout les arbres ont donc bien grandi depuis. Une pointe de frustration amère traverse mon esprit. Plus de temps à perdre, je n'y tiens plus, j'élance mon cheval au galop. Cette courte chevauchée à travers le bois est agréable. Une légère odeur d'humus et de champignons flotte dans la fraîcheur du matin. La vie grouille dans le sous-bois. La nature est si belle en ce jour béni. Ils seront bientôt là au bout du chemin. Au bout du chemin...

La clarté éblouissante du jour réapparaît à la sortie du bois et je déboule droit dedans, dans le bruit si caractéristique de l'assaut mêlant la cadence des sabots frappant le sol et le souffle fort du cheval éprouvé par l'effort. Il ne manque que les hurlements des assaillants. Sortant brutalement de l'ombre à la lumière, je suis aveuglé l'espace de quelques secondes, jusqu'à cette vision stupéfiante qui me heurte si violemment que je tire tellement fort sur les brides de mon cheval qu'il se cabre en hennissant de douleur. Sans avoir eu le temps de comprendre comment, je tombe sèchement sur le chemin dans un gros mais bref bruit sourd. Une fulgurante douleur irradie aussitôt mon épaule. Je ne sais plus si j'ai les yeux ouverts tant ma vue est trouble. Mais en fait ce n'est qu'un épais nuage de poussière soulevé par ma chute qui se dissipera peu à peu laissant d'abords ressurgir le bleu du ciel au dessus de moi. Pivotant la tête, je dirige mon regard vers la cause de ma déconvenue. Elle est toujours là. Cette même vision se redessine derrière la poussière qui s'estompe doucement. Elle est si brutale que je n'en crois toujours pas mes yeux. Je suis anéanti par ce que je vois...

Je croyais avoir vu les pires choses sur tout ces champs de bataille, dans le chaos mêlant le sang, le feu, les morts, les blessés qui gémissent, les hurlements de rage des combattants encore vivants, leurs yeux injectés de fureur et de peur. C'était l'enfer tout simplement, pendant ces quatre ans et dont j'avais réchappé. Malheureusement. Car j'avais tord puisque le pire était là, juste là sous mes yeux. Cette vision terrible et inimaginable...

Des ruines, je ne vois que des ruines, là où devrait se trouver ma maison. De ma demeure il ne reste que quelques pierres éparpillées, des morceaux calcinés de ce qui étaient sans doute des poutres, au milieu d'une végétation qui reprend déjà ses droits. De l'herbe folle, des ronces et des genêts poussent au milieu de ce qui était les pièces que l'on devine difficilement maintenant. Il ne reste rien ou quasiment rien. Tout a été ravagé et dévasté sous le feu visiblement. J'ignorais que ces terribles barbares avaient pu parvenir jusqu'ici. Il n'y a qu'eux pour semer un tel désastre sur leur passage. Le feu et la mort...

Ils massacrent et détruisent tout et tous. Les chances que l'un des membres de ma famille ai put en réchapper sont quasiment nulles. Ils sèment la terreur et la mort partout où ils passent. il n'y a aucun espoir. C'est horrible. Comme après un coup de massue sur le tête, je suis totalement désemparé. Je reste là, allongé sur le chemin et regarde ce qu'il reste de ma vie passée. C'est à dire rien, plus rien, que des souvenirs...

J'ignore combien de temps je suis resté ainsi le nez dans la poussière sur ce chemin, meurtri par la chute et à demi-inconscient. J'aurais préféré mourir ici et ne jamais me relever. Mais je ne me suis brisé que quelques os dont la douleur pourtant si forte ne sera jamais rien comparé à celle que m'auront infligé mes yeux. J'ai tant de peine à me redresser mais il le faut absolument. Car dès l'instant où mon esprit a retrouvé toutes ses facultés, je n'ai plus qu'une idée en tête...

Je me souviens, car c'est cette idée qui m'a ramené ici maintenant. Je suis au bout du chemin, mais le mien cette fois, le nez dans la poussière aussi. Il me tient à la gorge au bout de son glaive maculé de sang. Il n'a plu qu'à l'enfoncer d'un coup sec et ce sera la fin pour moi. Enfin. Mais je vois bien dans ses yeux, il ne comprend pas. Mon regard le perturbe. Du coup il hésitera un court instant. Il aurait voulu y voir de la peur ou au moins de la haine. Mais en fait, je lui suis tellement reconnaissant que j'esquisse même un sourire. A cet instant précis je vois dans ses yeux haineux de barbare qu'il croit que je le nargue...

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Zwijgen 6

Elle m'a choisi. Parmi tous ces milliers de personnes présentes ici, c'est moi qu'elle a choisi. C'était plutôt flatteur et valorisant pour moi, pourtant je ne suis pas certain de savoir pour quelle raison elle a pu le faire. Je lui ai un jour posé la question mais elle n'a pas été très claire là-dessus. Comme à chacune de mes questions, ses réponses sont toujours et invariablement, très floues. Elle ne me livre que ce qu'elle a envie de me livrer et rien d'autre. Elle m'a suggéré que de mes propos il se dégageait une impression de sérénité, de calme, de patience, un peu comme de la sagesse. Elle ne me l'a pas dit comme ça mais c'est cela que j'ai cru comprendre. Elle apprécie que je sois là et que je l'écoute. Elle me parle...

Elle m'a choisi. Cela fait quelques temps maintenant. Elle me parle. Au début, c'était difficile, je le sentais. Elle n'avait pas encore suffisamment confiance en moi. Elle me disait des choses très surprenantes, même étranges parfois. Elle était à l'affût face à mes réactions. Elle me testait. Elle cherchait à définir où se trouvaient mes limites. Une fois rassurée sur ma placidité, elle a commencé à se lâcher de plus en plus. Un véritable tourbillon...

Elle m'a choisi. Elle me parle. Et depuis c'est comme si un énorme déluge s'abattait sur moi. Je me retrouve comme au milieu d'une tornade. Elle me foudroie comme des éclairs par ses horribles souffrances. Je me cramponne comme un forcené pour résister à ces bourrasques de vents que sont ses terribles révélations qui me bouleversent. Je me débats sous ces trombes d'eaux qui noient tout et notamment toutes mes valeurs et certitudes. Je subis et je reste sans réaction devant un tel ouragan, une terrible bourrasque. Il y a tant de souffrances en elle que cela en était inimaginable. Elles m'éclaboussent à la figure et sur mes joues des larmes coulent. Je suis comme une éponge qui les absorbent toutes. J'enfle au fur et à mesure sous tous les coups qu'elle me donne. Je ne dis plus rien. Je l'écoute...

Elle m'a choisi. Elle me parle. A chaque fois un peu plus, elle dévoile la tristesse de son âme. Elle est si noire, comme la feuille de papier qu'elle serait en train d'écrire. Je suis devenu la plume qui lui permet de coucher les mots qui voulaient sortir de son esprit torturé. Moi, je l'écoute. J'encaisse. Je l'écoute mais je ne sais pas si je l'entends vraiment. Je crois que je ne comprends pas tout. C'est si dur par moment. Alors je ne dis rien. Je l'écoute. C'est la seule chose que je peux faire. Je me sens incapable de l'aider...

Elle m'a choisi. Elle me parle. Et moi, je ne dis plus rien. Je l'écoute ou du moins j'essaye. Je n'ai pas sa force. Je me sens si petit. Je suis si minable, totalement incapable de l'aider. Se sentir impuissant comme quand on découvre un jeune enfant inconnu qui se cache dans un coin pour pleurer. Vous ne savez rien ni de lui ni de ce qui le fait ainsi pleurer. Que faire si ce n'est s'asseoir auprès de lui afin de lui parler un peu. Mais malgré quelques douces et banales paroles pour le réconforter, il ne réagit pas et continu à sangloter. Sans même oser lui mettre le bras sur les épaules pour le serrer, de peur que ce geste puisse être mal interprété. Alors, vous rester là, sans rien dire, sans rien faire avec ce sentiment horrible d'impuissance qui vous accable. Inconsolable, ses pleurs en deviennent insoutenables que partir et le laisser tranquille avec son chagrin , semble devenir une évidence. Incapable, minable...

Elle m'avait choisi. Elle me parlait. Désormais elle ne le fait plus. C'est fini, subitement, sans raisons apparentes. Je devrais me sentir soulagé enfin. Je devrais me sentir libéré de ce poids trop lourd à porter. C'était si dur à entendre. Mais je suis une éponge. Et il n'y a plus personne pour me presser et rejeter tout ce mal que j'ai absorbé. Comme après avoir regardé un film d'horreur, je reste avec toutes ces images insupportables qui me hantent. Je n'en dors plus. Je me demande pourquoi. Je ne comprends pas. J'ai peur. J'ai peur pour elle. J'ai peur pour moi. Elle était si forte. Je suis si faible, si minable. Et je pleure, seul dans mon coin...

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Je n'aimerais pas me trouver à sa place. Il est si pitoyable. Derrière de petites lunettes, je devine ses petits yeux foncés qui brillent. Il a les larmes aux yeux. Sa voix tremblote chaque fois qu'il doit prendre la parole. Il ne dit que peu de chose, le strict minimum. Il ne répond que par de timides oui ou non. Il a du mal à se tenir debout. Il baisse la tête, les épaules qui tombent. Il faut dire que le poids qu'elles supportent est bien lourd. Il est si petit, brun, un peu frisé, plutôt mal coiffé. Il est mal rasé. Il est mal fagoté. Il a un gros nez. Bref, il n'est pas beau. Il me fait un peu pitié...

Mais quelque part, il me ressemble. Je crois qu'en plus, je peux le comprendre. J'aurais du mal à imaginer qu'il ait pu faire ce qu'on lui reproche si je ne le comprenais pas un peu. C'est peut-être la seule chance qu'il puisse avoir. Je peux le comprendre. Du coup, je ne voudrais pas l'accabler mais plutôt essayer de le défendre. Je voudrais essayer de convaincre les autres mais avec le risque de m'isoler face à eux. C'est un choix très difficile à faire. Aurais-je suffisamment de force et de conviction pour faire face à tous les autres? Il faut se sentir fort pour oser nager à contre courant. Seul contre tous...

Et ce sera d'autant plus difficile que ce qu'il a fait est impardonnable. Alors, si je laissais faire, ce serait tellement plus simple pour moi. Je n'ai rien ou pas grand-chose à y gagner. Et lui, qui gagnerait-il si je réussissait finalement? Son destin est tout tracé. Je n'y changerais rien ou si peu. Alors, à quoi bon? Je ne sais plus ce que je devrais faire. L'aider ou le laisser tomber? Me résigner et l'abandonner ou me battre au risque de prendre des coups terribles? Suis-je assez courageux et téméraire ou un lâche poltron? Je ne m'étais jamais retrouvé dans une telle situation auparavant...

Dans une situation d'urgence, devant un danger imminent, il faut agir sans réfléchir. Et ne rien faire, c'est une non-assistance à personne en danger. J'ose espérer que je n'hésiterais pas dans un tel cas. Mais là, c'est bien différent. Son avenir est en jeu, en danger mais pas de la même façon. Il n'y a pas d'urgence. Et je ne le sauverais pas quoiqu'il arrive. Alors je gamberge...

Je me dis que j'aurais pu me trouver là à sa place. Je sais ce qu'il a pu ressentir. Je sais ce qu'il doit ressentir maintenant. Car lorsqu'on a raconté sa très dramatique et malheureuse histoire, je crois savoir ce qu'il a pu ressentir. Et je me dis que j'aurais pu faire comme lui. Je peux le comprendre, moi. Et d'après les premières réactions des autres, je crois que je suis le seul ici, autour de cette table à pouvoir le comprendre. Je ne l'excuse pas mais je le comprends...

Ce jour-là, malade, il était rentré plus tôt chez lui. Il voit une voiture dans la cour qui l'intrigue un peu. Il entre et se dirige aussitôt vers le salon puis la cuisine mais il n'y a personne. Il pense alors qu'elle a dû sortir faire une balade avec une amie, il fait si beau aujourd'hui. Elles sont peut-être même parties faire les magasins une fois encore, elles adorent tellement ça. Il ne s'inquiète même pas. Il a si mal à la tête. Il prend une aspirine et fatigué monte se mettre au lit. C'est en arrivant sur le palier qu'il entend de petits bruits. Il ne réalise pas encore mais il y a quelqu'un dans la chambre. Il s'approche , la porte n'est même pas fermée. Mais il a déjà compris quand il aperçoit par l'entrebâillement les pieds nus des deux amants. Son sang ne fait alors qu'un tour. Il retourne à la cuisine et revient avec le plus grand couteau qu'il y trouvera. Les petits cris et gémissements de sa femme qui prend son pied l'écoeure et le dégoûte. La rage le submerge. Lui qui croyait tellement en son amour. La désillusion est si violente et si soudaine. Il entre et se précipite poignarder ce salaud qui est encore en pleine action. Il ne sait même pas qui il est, qu'il lui a déjà asséné de toutes ses forces quatre ou cinq coups de lame dans le dos. Quatre précisera l'enquête. Sa femme s'est mise évidemment à hurler et le temps qu'elle se dégage des 80 kgs de son amant qui s'effondre sur elle, il se dresse devant elle, le couteau à la main. Leurs regards ne se croiseront qu'une fraction de seconde. La rage dans les siens, la terreur dans ceux de sa femme. Elle n'a pas le temps de se lever qu'un premier coup l'atteint, puis un deuxième dans la poitrine, en plein coeur. Elle tombe puis glisse au bas du lit en lâchant un dernier râle. C'est déjà fini. Tout est terminé. Cela n'a duré que quelques secondes. Deux à trois minutes tout au plus entre l'instant où il est arrivé sur le palier et le moment où il se retrouve les bras ballants devant son massacre. Le couteau à la main. Quelques secondes, il y avait un avant, mais maintenant après...

C'est une banale mais tragique histoire de crime passionnel. Il les a tués tous les deux. Une vraie boucherie, les photos que l'on nous a montrées étaient horribles à voir. Les deux corps nus, le lit, et les draps maculés de sang. Du sang partout. Horrible...

La voisine alertée par les cris, découvrira la scène juste après le drame. Elle témoignera l'avoir vu assis au bord du lit en pleurs, la tête entre les mains, le couteau à ses pieds. Trop tard. Après...

Il a commis l'irréparable. Il a fait un geste impardonnable. Il a ôté la chose la plus précieuse qui existe. La vie. Il est coupable et condamnable. Il le sait. Il l'a regretté immédiatement après l'avoir fait. L'instant d'après. Il a tué l'être qui lui était le plus cher au monde. Il a tué la femme qu'il a tant aimée jusqu'à ce moment de folie. Comment ce petit bonhomme si pitoyable qui se trouve là, a-t-il pu se transformer en cet assassin féroce et sanguinaire que l'on nous décrit ici, dans ce procès?

Pourtant, toutes les preuves sont là, photos, témoignages, aveux. Il sera inévitablement condamné. Cependant moi, je le plains. J'ai envie de le défendre. Car je sais ce qu'il a pu ressentir quand il a découvert la vérité. Je l'ai vécu. Quand je l'ai vu en train de l'embrasser. Pourtant c'était juste un baiser. Mais pour moi qui étais convaincu de son amour et qui vivait sur mon nuage, la chute a été si brutale et si inattendue. Alors je sais le mal que ça m'a fait. Et la rage et l'envie de le tuer, lui. Il m'a volé mon amour. Je sais depuis cet instant que je pourrais tuer pour elle. Je sais ce que l'amour ou plutôt la passion peut provoquer. Rendre fou furieux. C'est sans doute bien pour cela que l'on parle de crime passionnel et non de crime amoureux, non? La passion rend dingue. Alors j'imagine très bien si je m'étais retrouvé dans son cas. Je crois que je pourrais être ici à sa place...

Je ne peux donc pas l'accabler. Je vais essayer de le défendre. En le soutenant, c'est aussi moi que je défendrais. Coupable, il l'est mais sous une rage folle et incontrôlable. J'espère que les autres jurés pourront , si ce n'est le comprendre, au moins en tenir compte. Mais son destin est tout tracé. Si sa vie future est désormais en prison, elle a surtout été brisée en quelques secondes depuis cet instant d'après...

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C'est seulement maintenant que je réalise vraiment la portée de ses quelques mots. Ils lui ont fait si mal, si profondément mal. Je marche lentement à ses cotés lorsqu'elle les évoque à nouveau. C'est si difficile pour elle de les encaisser. Ils lui restent en travers de la gorge. Elle ne parvient pas à les comprendre. Je ne sais pas comment la réconforter. C'est aussi pour moi un moment tellement difficile à vivre. Je me sens si mal à cet instant. Je ne dis rien, la gorge nouée, ébranlé par cette visite. Nous marchons doucement pour rejoindre la voiture sur le parking de la clinique...

Comment quelques mots si anodins d'ordinaire peuvent-ils faire si mal soudainement? En quelques secondes, ils deviennent si lourds, si forts, qu'ils ravagent notre esprit comme un puissant séisme qui balaye tout. Ces quelques petits mots, si rares, qu'il a lâché dans un souffle...

Moi, ils m'ont d'abords fait un peu sourire, surpris et amusé par la première de ses réponses. Mais la réaction spontanée et affligée de ma mère, provoquée par le choc lors de la suivante m'a consterné. Un de ces moments que l'on subit comme anesthésié par un coup brutal et inattendu qui vous laisse k-o debout. Cela ne dure que quelques secondes mais on a du mal à s'en remettre. J'ai l'impression de vivre de l'extérieur une scène pourtant au combien cruciale de ma vie sans y participer totalement. A cet instant précis, je ne sais plus si je suis acteur ou spectateur...

Assis à coté d'elle, nous faisons face à mon père à moitié effondré dans son fauteuil roulant. Nous l'avons retrouvé là, installé dans ce petit salon et devant cet écran de télévision qui diffuse une de ces séries sans intérêt. Il ne regardait jamais ce genre de programme auparavant mais il est là devant maintenant, un peu comme un animal familier ou un bébé devant un écran qui y découvre des bruits, des formes et des couleurs qui changent sans cesse devant ses yeux sans qu'il n'y comprenne rien. Cela m'a fait tant de peine de le retrouver ainsi. C'est tout juste s'il a levé les yeux vers nous lorsque nous lui avons dit bonjour. Pas l'esquisse d'un quelconque sourire sur son visage, ni le moindre éclair dans ses yeux, des yeux tristes et vides car il semble totalement ailleurs. Si seulement cela pouvait être vrai, que son esprit puisse être simplement ailleurs...

C'est si dur pour moi de voir mon père dans un tel état végétatif, un véritable légume ou comme une plante verte que l'on pose sur une table ou un meuble du salon. Il reste là quasi-immobile car à moitié paralysé, en silence et cela pendant des heures. Il attend qu'on veuille bien lui donner la becquée pour manger. Cette attaque cérébrale ne fait que précipiter sa lente agonie vers une si bien triste fin. Mais s'en rend-il seulement compte? Que lui reste-t-il de son esprit?

Je ne sais pas. Mais moi, je n'y crois plus contrairement à ma mère qui continu à lui parler comme s'il avait toute sa tête, et à laquelle il répond parfois par un simple oui ou non, lorsqu'elle insiste lourdement. Pour moi, c'est un vieillard usé par les ans, très amoindri physiquement par une grave attaque cérébrale qui lui a ôté ses dernières facultés mentales déjà bien fragilisé par sa longue et insidieuse maladie d'Alzheimer. Un vieillard paralysé et sénile, et c'est mon père...

Voilà ce qui m'affecte et m'accable tant, alors que pour ma mère, ce sont ses quelques mots...

C'est lorsque cette infirmière est venue au moment du goûté. Elle lui parle très fort à l'oreille et lui dit ceci:

_ Ah, monsieur a de la visite. Qui sont ces personnes qui viennent vous voir? Je ne les connais pas. Pouvez- vous me dire qui est ce monsieur qui vient vous voir?

Il ne répond pas, alors elle insiste et il lâche enfin:

_ Mon beau-frère.

_ Et la dame à ses cotés, qui est-ce?

_ Ma soeur.

Son beau- frère et sa soeur...

Il ne nous reconnaît pas. Nos visages lui sont familiers et il devine qu'il nous connait, que nous sommes des proches mais il ne sait plus exactement qui nous sommes. Alzheimer, dans toute sa splendeur, c'est terriblement triste mais c'est comme ça. Il faut l'accepter. Moi, j'en souris. Mais ma mère dans un cri du coeur s'exclame aussitôt en s'adressant tout autant à moi, à mon père qu'à l'infirmière:

_ Sa soeur, moi, sa soeur!!! Je suis sa femme!!! Vous vous rendez compte, il ne reconnaît même pas sa femme!!!

Quand je pense que le mois prochain ce sera le 59ème anniversaire de notre mariage!!! 59 ans de vie commune et il ne me reconnaît même pas!!!

Elle est à la fois outrée et abattue. Blessée comme par une flèche empoisonnée, ses mots se sont fichés très profondément en plein coeur. L'amour de sa vie, de toute sa très longue vie, lui brise subitement le coeur. Elle rumine et répète ses propres paroles comme pour se persuader qu'elle ne rêve pas. Sa femme, 59 ans déjà...

Je ne souris plus. L'infirmière non plus, car elle sent bien qu'elle a fait une belle gaffe mais c'est elle qui réagira la première pour nous sortir de cette scène si pesante. De mon coté, je suis incapable de réagir, consterné par ce que je vis là. C'est si dur...

Mais l'infirmière n'est désormais plus là sur ce parking. Ma mère a si mal. Elle marmonne et rumine ses mots encore: sa soeur , tu te rends compte, bientôt 59 ans. Je réalise seulement à quel point elle peut avoir mal. Et je me dis que je préférerais mourir plutôt que d'oublier celle que j'aime. Oui, car une fois de plus je pense à nouveau à elle. J'y pense sans arrêt. Je ne pourrais jamais l'oublier. Non, ne jamais l'oublier. Plutôt mourir. J'ai plus peur de vieillir. J'ai moins peur de mourir. Oui, plutôt mourir...

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Déambulant tranquillement dans les petites rues de cette belle et gigantesque ville, parmi une foule empressée, mon regard se perd et ne remarque que ceux qui se démarquent dans cet immense flot d'anonymes. Ici, une patrouille de policiers avec son chien en laisse qui observe, et là, un clochard désabusé par le fait que personne ne le calcule, est avachi sur les marches d'un palier. Les gens passent devant en faisant juste un petit écart sur le coté comme pour éviter une vulgaire crotte de chien sur un trottoir...

Moi, je ne suis pas d'ici. Cela se voit d'un simple coup d'oeil. Je ne suis pas dans le rythme, pas dans le bon tempo. Plusieurs personnes m'ont déjà bousculé, par devant ou par derrière. Ils marchent si vite. Je suis un électron libre perdu dans un circuit trop bien huilé. Et comme le clochard, je gêne en faisant tâche. C'est sans doute ce qu'elle a tout de suite vu quand je me suis approché. Elle m'a aperçu de loin, elle a repéré un bon gros pigeon à plumer. Moi aussi, je l'ai vu arriver. Tel un oiseau de proie qui fend l'air, elle a foncé droit sur moi au travers de la foule. Inutile de changer de trottoir, elle est déjà là. Elle m'a tout de suite abordé en me prenant par le bras. C'est une très vieille femme toute de noir vêtue, toute ridée, avec des dents toutes gâtées, les quelques seules qui lui restent. Elle ressemble à une véritable sorcière de bande dessinée à vous épouvanter. Mais cela n'est qu'une brave et vieille gitane. Me prenant la main et avec son grand sourire édenté, elle veut juste me lire les lignes de la main. Je la retire aussitôt dans un réflexe de défense. D'une part, je n'y crois pas du tout et d'autre part, cela ne m'intéresse pas. Elle me la reprend immédiatement et fermement cette fois. Je lui souris alors bêtement, tellement je suis surpris en croisant son regard blanchâtre et laiteux d'yeux envahie par une cataracte dèjà bien avancée. Je me demande simplement ce qu'elle peut dèjà bien voir à moitié aveugle qu'elle doit être. Mais elle ne perd pas le nord et continu son baratin avant de s'exclamer d'un énorme Ohhhhhhhhhh!!!

Et sur un ton qu'elle veut le plus théâtral possible, ménageant le suspense, elle poursuit par:

Je vois, je vois...!!!

Plus amusé par la scène que par une véritable curiosité, je la laisse faire et feint mon inquiétude par un quoi interrogatif. Elle poursuit donc par:

_ Un destin fabuleux, je vois un destin merveilleux, une rencontre extraordinaire...

Ayant sans doute très vite remarqué que je ne porte pas d'alliance, elle enchaîne logiquement par une femme, une très belle femme, l'amour, le grand amour qui va bouleverser votre vie, bientôt...

Et brusquement elle s'arrête et demande de l'argent pour connaître la suite. Ayant bien senti venir la gentille arnaque et pour m'en sortir sans paraître désagréable, j'éclate de rire en lui lançant à la figure de laisser tomber car je suis pédé et je reprend mon chemin tout en continuant à rire...

Je m'éloigne en riant. Je suis content de ma farce, je me suis bien payé sa tête. Ce n'est pas dans mes habitudes de me moquer ainsi des gens mais là franchement c'était trop tentant. C'est bien dommage qu'il n'y ait pas eu de proche témoin à la scène, on se serait bien marré. Mais d'un autre coté, s'il y avait eu quelqu'un avec moi, je n'aurais certainement pas osé balancer une telle vanne. Mon statut de célibataire endurci est déjà assez difficile à assumer sans que je puisse en plus prendre le risque d'insérer le moindre doute sur mon orientation sexuelle. Je vous précise que je n'ai rien contre les homosexuels mais je n'en fais simplement pas partie. Mais ce n'est pas cela qui aura dèjà fait retombé ma petite euphorie du moment...

Car à peine un peu plus loin, je ne ris plus, je n'esquisse même plus un semblant de sourire. Cette petite vieille m'a gâché la journée par l'évocation de mon destin. Comme un boomerang, il me revient en pleine face pour m'infliger une blessure fulgurante. Elle a touché pile là où cela fait mal. Maudite vieille sorcière...

Mon destin. Voilà le problème. Quand j'y repense, tout simplement improbable. Comme cette rencontre. Avec elle.

Comment son destin et le mien ont-ils pu se croiser? Combien de personnes différentes croise-t-on tout au long d'une vie?

En plus de quarante ans, j'ai dû en rencontrer des centaines, des milliers, voire même plutôt des millions. Alors pourquoi, parmi cette immense population, il a fallu que ce soit elle que je remarque? C'est un peu comme dans cette rue...

Je ne sais pas. Pourquoi mon regard s'est-il arrêté sur elle et pas sur n'importe quelle autre?

Pourquoi un jour, une personne, une seule et unique personne vous marque si fort au point de bouleverser votre existence? Je n'en sais rien. C'est le destin. C'est ce que l'on dit. Le destin...

Quoi d'autre sinon le destin?

Elle qui vient de si loin. Elle qui est née dans ce pays si loin d'ici, dans cette petite ville dont j'ignorais totalement l'existence. Jamais je n'aurais pu imaginer aller là-bas pour la trouver. Jamais je ne serais parti dans ce pays un jour, moi, le parfait casanier. Non, il a fallu qu'elle vienne jusqu'ici à deux pas de chez moi, que sa famille échoue dans le village voisin, un véritable trou perdu au milieu de nulle part. Cependant, combien de personnes autour de moi, de plus proches voisins, resteront pourtant de parfaits anonymes. Des centaines, des milliers...

Alors je ne l'aurais jamais rencontré, je n'aurais jamais su qu'elle existait si le destin ne s'en était pas encore mêlé. Non, il a fallu qu'elle suive les traces de sa grande soeur et qu'elle partage finalement la même passion que moi. Mais là encore, dans ce milieu sportif, j'ai cotoyé bon nombre de gens que j'ai pu apprécier et pourtant c'est elle et uniquement elle que j'ai remarqué. C'est elle qui a fini par chambouler mon existence en devenant cette évidence...

De cette rencontre essentielle mais si improbable, une femme, une femme si belle, est née un amour incroyable et merveilleux. La femme et l'amour de ma vie...

Comment imaginer et croire que les destins de deux personnes si différentes et si éloignées puissent un jour ainsi se croiser? C'est le destin. C'était écrit...

Il faut le croire, c'était écrit mais sûrement pas dans les lignes de ma main car seul un pauvre fou comme moi pourrait écrire une telle histoire. Par contre ce qui est certain c'est que si par miracle une pauvre petite vieille venait à lire une telle histoire, elle s'exclamerait sans aucun doute par ce Ohhhhhhhh!!!

Je vois!!! Je vois!!!

Une rencontre extraordinaire...

Une femme...

Une très belle femme...

Un amour...

Un incroyable amour...

L'amour de ma vie!!!

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Comme tous les soirs où je me retrouve à mon poste, je regarde ce magnifique paysage. C'est si beau, j'ai de la chance. Mais pourtant ce soir, je suis triste, j'ai le coeur si gros. Je regarde l'horizon, là où le ciel et l'immensité de l'océan se rejoignent et ne font plus qu'un. Le soleil se couche dans un dernier embrasement de superbes couleurs. Mais la nuit et toutes les ombres se fondent en un noir gluant qui se pose et envahit tout. Il ne restera bientôt plus que moi. Tout là-haut, je me sens si petit, si insignifiant au milieu de ce noir flippant. Le noir de la nuit, le noir de l'océan si grand...

Je me sens si ridiculement petit. Je me sens si minuscule et insignifiant. Comme un de ces petits grains de poussière qui flottent et scintillent dans un rayon de lumière. Oui, c'est cela, je suis un grain de poussière parmi tant d'autres. Sans aucune importance normalement, et pourtant...

Cela dépend beaucoup et surtout de la façon dont on le regarde finalement. A certains yeux, il peut soudain devenir tellement important. Comme ce grain de poussière qui, on ne sait comment, est arrivé dans son oeil. C'est insupportable, elle a mal. Elle en pleure. Ce petit grain, si petit, si insignifiant arrive à la faire pleurer. C'est si dur à croire et pourtant...

C'est ce qu'elle m'a dit quand c'est arrivé. Mais je sais que cela n'est pas vrai. C'est pour cela que je suis si triste. Je l'ai vu pleurer sur ce quai. Et ce soir, je la revois pleurer par ma faute. C'est moi qui l'ai faite pleurer, je le sais. Je l'aime. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point je l'aime. Je l'aime comme un fou. Je l'aime comme je n'ai jamais aimé quiconque. C'est l'amour de ma vie, celui dont j'avais toujours rêvé. Et de savoir qu'elle a pleuré, et qu'elle pleure peut-être encore, à cause de moi, c'est horrible à supporter. J'ai peur...

J'ai peur pour elle. J'ai peur pour moi. J'ai peur pour notre amour. Résistera-t-il à l'avenir? Et j'ai si peur qu'un jour, tout là-haut à mon poste, je finisse par craquer. C'est si difficile de la voir ainsi pleurer, chaque fois par ma faute. Pourtant il ne faut pas. Je n'en ai pas le droit. Je suis si important. Je suis si petit mais mon rôle est si important. Je dois résister, toute la nuit, malgré mes idées noires. Il faut que je les chasse au loin et qu'elles rejoignent les ombres qui envahissent le monde entier, sauf ici. C'est le seul endroit qui reste illuminé sans arrêt. L'endroit où le feu ne doit jamais s'éteindre. Et mon rôle est d'alimenter son foyer. Je suis le gardien du phare...

Et je me dis que mon amour doit rester comme ce phare qui brille toujours et par n'importe quel temps. Il traverse le temps et l'espace. Il brûle le jour, la nuit, dans la clarté comme dans la brume. Il est là, pour nous guider, toujours à la même place, solide et fort comme un roc. Depuis que je suis né, il est là et ne bronche pas. Il a été construit par nos ancêtres et se dresse sur ces quelques rochers depuis toujours et il n'a jamais vacillé. Rien ne l'altère, il a l'air si fort qu'il n'a pas peur de l'éternité. Invincible...

Mon amour est plus fort que tout, je le sais. Alors pourquoi aurais-je donc peur ce soir? Je n'en ai aucune raison. Mais je sens bien cette boule au ventre qui me pèse et qui m'empêche de respirer. Je ne sais pas pourquoi mais les larmes dans ses yeux me font si peur...

Cela devrait plutôt me rassurer, de savoir qu'elle pleure parce que je vais lui manquer, mais c'est tout le contraire. J'ai peur que le mal que je lui inflige la détourne un jour de moi. J'ai peur que son amour n'y résiste pas. Elle souffre comme moi, mais elle, est restée là-bas avec eux. J'ai peur qu'elle finisse un jour par m'oublier. Pourtant il lui suffit de lever les yeux et de regarder vers ici pour apercevoir le phare se dresser entre ciel et mer...

Son amour est-il aussi fort que le mien? Je n'en sais trop rien. J'ai des doutes. Voila pourquoi j'ai peur. Ces doutes qui se sont immiscés insidieusement dans mon esprit, et qui ressurgissent dès que je ne suis plus heureux. Dès que je suis loin d'elle, ici...

Comme des vagues déferlantes et furieuses qui viennent et reviennent s'abattre sur les rochers au pied de la grande falaise. Comme le phare, la falaise semble solide et imperturbable, mais elle se creuse et recule imperceptiblement. A la moindre petite faille, la moindre petite fissure, l'eau et le sel s'infiltrent et rongent au coeur du plus dur des rochers. Et les vagues reviennent inlassablement à chaque marée et lentement mais sûrement, sapent et grigrotent toujours un peu plus profondément...

Et maintenant, j'ai peur, en cette nuit de tempête dans ma tête, car les doutes ressurgissent, m'envahissant et m'inondant de toutes parts. Submergé juste par quelques larmes aux yeux, et d'un grain de poussière pourtant si petit et si insignifiant normalement...

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Me voilà arrivée chez lui. C'est un peu petit mais c'est assez joli. C'est bien décoré. Cela parait normal à vrai dire, avec son travail. C'est plutôt rassurant même. C'est la première fois que je viens pour faire ça et un peu de confiance ne sera pas négligeable. De tout façon, maintenant que je suis là, je ne peux plus reculer. J'ai tellement besoin de cet argent. Ce travail n'est pas très bien payé mais c'est tout ce que j'ai pu trouver. Je n'ai pas le choix, j'y suis presque obligée. J'ai eu un peu peur quand on me l'a proposé mais j'ai finalement accepté. Et me voici désormais allongée sur ce sofa devant lui...

J'ai maintenant tellement honte. Comment ai-je pu en arriver là? Comment ne pas avoir résisté à sa proposition de gagner un tout petit peu plus d'argent? J'ai tout de suite songé à elles, à mes petites soeurs jumelles. J'ai pensé à cet instant de bonheur qu'elles vivraient en ouvrant ce que je pourrais enfin leur offrir pour leur dixième anniversaire. Je suis étudiante, je n'ai pas le sou. Je n'ai pas les moyens de leur payer quoi que ce soit. Ma mère non plus n'a pas les moyens. Alors du coup, je n'ai pas trop réfléchi, et j'ai accepté. Et voilà où j'en suis, nue devant lui...

Au départ, ce n'était pas ce qui avait été convenu, au téléphone. Mais c'est lorsque je me suis présentée, lorsqu'il m'a vu, il m'a dit que j'étais très belle, pour lui, extraordinairement belle. Il m'a donc convaincu avec son petit sourire en coin, mais plus sûrement avec son argent. Cet argent dont j'ai tant besoin, et ces quelques billets qu'il m'a présenté dans les mains. Alors, ne perdons pas de temps, allons y tout de suite, qu'on en finisse au plus vite...

Mais maintenant, j'ai si honte, nue et sous les yeux de cet homme que je ne connais même pas. Moi qui suis si pudique d'ordinaire, je me sens si mal, que je voudrais que ce soit enfin terminé. Mais lui, il n'a pas l'air très pressé, bien au contraire. Il semble se délecter de la situation. Il ne cesse de me regarder, il me dévisage de la tête aux pieds. Chacun de ces regards sont si difficiles à supporter. Il les alterne entre de petits regards successifs et furtifs, entrecoupés de regards beaucoup plus longs et plus profonds. Il me regarde puis se cache derrière le chevalet qui se trouve devant moi. Je ne vois plus que ses longs cheveux grisonnants et ébouriffés qui dépassent. Je ne le vois plus mais je crois qu'il ne sourit plus. Il semble plutôt sévère. Il me l'a déjà fait ressentir tout à l'heure...

Je n'en pouvais plus. Je n'imaginais pas à quel point ce travail pouvait être si difficile. J'ignore depuis combien de temps cela dure mais j'ai l'impression que cela fait des heures. C'est comme si je sentais chacun de mes muscles de mon corps qui se crispent les uns après les autres. C'est fou le nombre de muscles que l'on peut avoir. Et je les découvre un à un car ils me font si mal maintenant. C'est pourquoi mon sourire a fini par s'effacer imperceptiblement de mon visage. Mais lui, il l'a vu et me l'a fait immédiatement remarquer. Sur un ton et d'une voix particulièrement sévère, il m'a séchement rappelé à l'ordre. Et la peur suscitée aurait pu encore davantage me figer si je ne l'étais pas déjà dans cette pose fixée. Elle me semblait pourtant plutôt confortable au début, en dehors du fait que je sois entièrement dénudée. Je suis allongée sur le flanc. Mon bras replié et ma main supportant ma tête, je fais semblant de lire un livre ouvert dans mon autre main. C'est une pose relativement classique que l'on peut retrouver sur de très beaux tableaux de grands peintres. Et si ces peintures ne dégagent aucune notion d'indécence lorsqu'on les regarde, ce n'est pas ce que je ressens moi ici...

Son regard me fait si mal. J'ai l'impression qu'il se pose et qu'il touche chaque partie de mon corps. Comme sous une main invisible et glacée qui me caresse les cheveux, les épaules, les seins, les hanches, les cuisses et jusqu'aux mollets, et je ne peux réagir. Mon sang se glace et ma peau qui a la chair de poule est parcourue de frissons. Je ne sais plus si c'est la peur ou le froid qui en sont responsables. Car depuis que je suis là, le froid s'est aussi posé sur moi. C'est un calvaire, un véritable cauchemar qui ne veut pas s'arrêter. Je vais bientôt me réveiller...

Cette attente en devient de plus en plus insupportable. C'est horriblement long. J'ai envie d'abandonner. J'ai si honte. J'ai si froid. J'ai si mal. Alors que tout mon corps me crie stop, mon esprit lutte pour ne pas craquer. Avoir subi tout ça jusque là pour rien, et céder finalement serait stupide. Je ne peux pas prendre le risque de tout perdre car il ne me paiera pas si je pars maintenant. Il faut que je me concentre sur autre chose, que je transporte mon esprit ailleurs. Je dois penser très fort et imaginer les sourires et les yeux qui brillent de mes petites soeurs découvrant mes cadeaux. Parvenir à faire vagabonder mes pensées alors que je suis en plein cauchemar...