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casper2 Blog

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zwijgen 5

casper2

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Je n'aimerais pas me trouver à sa place. Il est si pitoyable. Derrière de petites lunettes, je devine ses petits yeux foncés qui brillent. Il a les larmes aux yeux. Sa voix tremblote chaque fois qu'il doit prendre la parole. Il ne dit que peu de chose, le strict minimum. Il ne répond que par de timides oui ou non. Il a du mal à se tenir debout. Il baisse la tête, les épaules qui tombent. Il faut dire que le poids qu'elles supportent est bien lourd. Il est si petit, brun, un peu frisé, plutôt mal coiffé. Il est mal rasé. Il est mal fagoté. Il a un gros nez. Bref, il n'est pas beau. Il me fait un peu pitié...

Mais quelque part, il me ressemble. Je crois qu'en plus, je peux le comprendre. J'aurais du mal à imaginer qu'il ait pu faire ce qu'on lui reproche si je ne le comprenais pas un peu. C'est peut-être la seule chance qu'il puisse avoir. Je peux le comprendre. Du coup, je ne voudrais pas l'accabler mais plutôt essayer de le défendre. Je voudrais essayer de convaincre les autres mais avec le risque de m'isoler face à eux. C'est un choix très difficile à faire. Aurais-je suffisamment de force et de conviction pour faire face à tous les autres? Il faut se sentir fort pour oser nager à contre courant. Seul contre tous...

Et ce sera d'autant plus difficile que ce qu'il a fait est impardonnable. Alors, si je laissais faire, ce serait tellement plus simple pour moi. Je n'ai rien ou pas grand-chose à y gagner. Et lui, qui gagnerait-il si je réussissait finalement? Son destin est tout tracé. Je n'y changerais rien ou si peu. Alors, à quoi bon? Je ne sais plus ce que je devrais faire. L'aider ou le laisser tomber? Me résigner et l'abandonner ou me battre au risque de prendre des coups terribles? Suis-je assez courageux et téméraire ou un lâche poltron? Je ne m'étais jamais retrouvé dans une telle situation auparavant...

Dans une situation d'urgence, devant un danger imminent, il faut agir sans réfléchir. Et ne rien faire, c'est une non-assistance à personne en danger. J'ose espérer que je n'hésiterais pas dans un tel cas. Mais là, c'est bien différent. Son avenir est en jeu, en danger mais pas de la même façon. Il n'y a pas d'urgence. Et je ne le sauverais pas quoiqu'il arrive. Alors je gamberge...

Je me dis que j'aurais pu me trouver là à sa place. Je sais ce qu'il a pu ressentir. Je sais ce qu'il doit ressentir maintenant. Car lorsqu'on a raconté sa très dramatique et malheureuse histoire, je crois savoir ce qu'il a pu ressentir. Et je me dis que j'aurais pu faire comme lui. Je peux le comprendre, moi. Et d'après les premières réactions des autres, je crois que je suis le seul ici, autour de cette table à pouvoir le comprendre. Je ne l'excuse pas mais je le comprends...

Ce jour-là, malade, il était rentré plus tôt chez lui. Il voit une voiture dans la cour qui l'intrigue un peu. Il entre et se dirige aussitôt vers le salon puis la cuisine mais il n'y a personne. Il pense alors qu'elle a dû sortir faire une balade avec une amie, il fait si beau aujourd'hui. Elles sont peut-être même parties faire les magasins une fois encore, elles adorent tellement ça. Il ne s'inquiète même pas. Il a si mal à la tête. Il prend une aspirine et fatigué monte se mettre au lit. C'est en arrivant sur le palier qu'il entend de petits bruits. Il ne réalise pas encore mais il y a quelqu'un dans la chambre. Il s'approche , la porte n'est même pas fermée. Mais il a déjà compris quand il aperçoit par l'entrebâillement les pieds nus des deux amants. Son sang ne fait alors qu'un tour. Il retourne à la cuisine et revient avec le plus grand couteau qu'il y trouvera. Les petits cris et gémissements de sa femme qui prend son pied l'écoeure et le dégoûte. La rage le submerge. Lui qui croyait tellement en son amour. La désillusion est si violente et si soudaine. Il entre et se précipite poignarder ce salaud qui est encore en pleine action. Il ne sait même pas qui il est, qu'il lui a déjà asséné de toutes ses forces quatre ou cinq coups de lame dans le dos. Quatre précisera l'enquête. Sa femme s'est mise évidemment à hurler et le temps qu'elle se dégage des 80 kgs de son amant qui s'effondre sur elle, il se dresse devant elle, le couteau à la main. Leurs regards ne se croiseront qu'une fraction de seconde. La rage dans les siens, la terreur dans ceux de sa femme. Elle n'a pas le temps de se lever qu'un premier coup l'atteint, puis un deuxième dans la poitrine, en plein coeur. Elle tombe puis glisse au bas du lit en lâchant un dernier râle. C'est déjà fini. Tout est terminé. Cela n'a duré que quelques secondes. Deux à trois minutes tout au plus entre l'instant où il est arrivé sur le palier et le moment où il se retrouve les bras ballants devant son massacre. Le couteau à la main. Quelques secondes, il y avait un avant, mais maintenant après...

C'est une banale mais tragique histoire de crime passionnel. Il les a tués tous les deux. Une vraie boucherie, les photos que l'on nous a montrées étaient horribles à voir. Les deux corps nus, le lit, et les draps maculés de sang. Du sang partout. Horrible...

La voisine alertée par les cris, découvrira la scène juste après le drame. Elle témoignera l'avoir vu assis au bord du lit en pleurs, la tête entre les mains, le couteau à ses pieds. Trop tard. Après...

Il a commis l'irréparable. Il a fait un geste impardonnable. Il a ôté la chose la plus précieuse qui existe. La vie. Il est coupable et condamnable. Il le sait. Il l'a regretté immédiatement après l'avoir fait. L'instant d'après. Il a tué l'être qui lui était le plus cher au monde. Il a tué la femme qu'il a tant aimée jusqu'à ce moment de folie. Comment ce petit bonhomme si pitoyable qui se trouve là, a-t-il pu se transformer en cet assassin féroce et sanguinaire que l'on nous décrit ici, dans ce procès?

Pourtant, toutes les preuves sont là, photos, témoignages, aveux. Il sera inévitablement condamné. Cependant moi, je le plains. J'ai envie de le défendre. Car je sais ce qu'il a pu ressentir quand il a découvert la vérité. Je l'ai vécu. Quand je l'ai vu en train de l'embrasser. Pourtant c'était juste un baiser. Mais pour moi qui étais convaincu de son amour et qui vivait sur mon nuage, la chute a été si brutale et si inattendue. Alors je sais le mal que ça m'a fait. Et la rage et l'envie de le tuer, lui. Il m'a volé mon amour. Je sais depuis cet instant que je pourrais tuer pour elle. Je sais ce que l'amour ou plutôt la passion peut provoquer. Rendre fou furieux. C'est sans doute bien pour cela que l'on parle de crime passionnel et non de crime amoureux, non? La passion rend dingue. Alors j'imagine très bien si je m'étais retrouvé dans son cas. Je crois que je pourrais être ici à sa place...

Je ne peux donc pas l'accabler. Je vais essayer de le défendre. En le soutenant, c'est aussi moi que je défendrais. Coupable, il l'est mais sous une rage folle et incontrôlable. J'espère que les autres jurés pourront , si ce n'est le comprendre, au moins en tenir compte. Mais son destin est tout tracé. Si sa vie future est désormais en prison, elle a surtout été brisée en quelques secondes depuis cet instant d'après...



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2 Commentaires


Commentaires recommandés

L'histoire est violente, mais le point de vue du narrateur est beau.

J'apprécie ta façon d'écrire qui est, ma foi, très entrainante :)

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Oui, ce texte se lit d'une traite.

On se demande au début, on comprend ensuite.

Parviendra-t-il a donner son avis?

C'est drôle car il se met à la place de l'homme, et nous, nous nous mettons à la sienne.

Qu'il doit être terrible d'être juré...

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