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lalibulle

Torrent

Il marchait. Seul, le pas vif, et l’air pressé. De loin on ne voyait qu’une ombre mangée par le noir. De près, on distinguait une silhouette bouillonnante, et tremblante, qu’on n’osait trop approcher. Lui, on ne le voyait pas. Ce n’était que sa présence qui fendait la nuit ; son corps était décharné et absent, mais l’obscurité le protégeait, comme une amante. Comme ces filles contre qui il avait laissé sa tête aller, ces poitrines qu’il avait baisées, ces corps nus qu’il avait possédés. Maintenant, calé contre les reins des ténèbres, porté par la fraîcheur comme il le fut par la chaleur de la chaire, il cherchait à chevaucher cette nuit, et à s’y abandonner comme à une maîtresse. Et pourtant, il était désespéré : et ce désespoir si profond le ravissait. Il croyait voir, savoir, comprendre. Il pensait mourir digne. En réalité il était au plus bas de son humanité en croyant la dominer.

Les feuillages environnants, qu’on ne distinguait qu’avec peine, lui rappelaient les boucles éparses qu’il avait mainte fois contemplées. Il revoyait ses mains jouer avec des mèches folles, caresser des nuques blanche, descendre le long des dos, s’agripper rageusement à des courbes insaisissables, avant de se glisser dans la tiédeur profonde et ondulante des corps sauvages qu’il conquérait. Et quand lui-même se livrait, il sentait les brûlures fiévreuses et rageuses de ces échos hurlants, tout contre sa peau, tout contre ton âme, tout autour de lui ; à son tour prisonnier exalté. Comme un jour de tempête, sur un océan houleux, les frissons prodigieux qui traversaient son corps le poussaient chaque fois plus, il tanguait, et le vent rugissait de plus belle. Piégé et fou, il les voyait comme un bouquet de mille fleurs endiablées, il cherchait à toutes les toucher, les sentir, les goûter. Contre sa peau rugueuses, les pétales l’apaisaient, à ses yeux le pétrifiaient, entre ses lèvres l’enivraient. Et quand il jetait à ses pieds le fruit de ses feux furieux, c’est le tonnerre qui s’abattait en une pluie violente. Coulant délicieusement le long de ces roses rouges et charnelles, il ne se lassait pas de la voir disparaitre. Alors, dans cette nuit de plus en plus froids, il pesait et admirait cette rage qui le faisait vivre, cherchait en vain la volupté qui lui manquait tant : qu’il ne savait plus ressentir. Courant cette fois-ci, heureux de son état de conscience, et perdu dans ses illusions, il avait décidé de s’abandonner pour toujours.

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L’aube entrecroisée de fils d’ors les regardaient d’un œil lumineux, et les remous de l’eau allaient et venaient, comme le souffle d’un dormeur. Clo clop clop… saccadait le doux fracas de la mer sur le rivage. Ils fermaient les yeux et n’écoutaient pas cette douce complainte funèbre, aux notes encore ensommeillées. L’air frai, coulait sur leur corps insensibles, et leurs yeux perdus dans le bleu de l’eau et du ciel ne renvoyaient qu’une ombre pâle et morne. Autour, les oiseaux chantaient, la vie s’éveillait et peuplait de ses bruits et de sa présence une nature encore sauvage et fraîche. On voyait très haut, comme un ombre discrète de la lune, qui achevait de se retirer, définitivement. Le sable ondulait et crissait, le vent soufflait, et l’aurore s’agitait à les rappeler. Ils ne voulaient pas les entendre, et laissent le sel dévorer leur chair. La rosée perlait sur les feuilles, comme un pétale rouge naissait au coin de leur bouche. Mutant, l’océan les englobait, l’écume blanche lavait leurs membres sanglants et leurs esprits torturés. Calmes et glacés, apaisés, cadavres exquis qui couraient sur la mer entraînés par une vie folle et délirante, fondus dans le lointain horizon de la mort, agonisant dans le ballet multicolore de la mer aux reflets jaunes, rouges, violets. Ils naissaient.

Cette fois, c’était le soir, et le noir étouffant d’une nuit sans étoile se mêlait à celui de l’eau. Les fines ondulations blanchâtres qui faisaient encore vibrer la mer maussade, brillaient sous la lune. Tandis que le ciel s’obscurcirait encore davantage, les fines paillettes mousseuses des vagues mourantes se heurtaient à la froideur du cosmos. Il n’y avait aucun bruit hormis la lutte du terrible immortel. Haletant, et gémissant, l’océan expirait entre les mains de ses bourreaux. Il saignait de mille feux, et de ses plaies béantes on voyait jaillir ses tortionnaires. Comme une mère nourricière, une amante trompée, sacrifiée par ceux qu’elle avait portés en son sein, et nourrit de son amour. Une eau sale, grisâtre, sanguinolente, empoisonnait toute la nature atterrée, mordait la plage. La bouche bleu et glacée, translucides, et tremblant, ceux qui avaient voulu s’enfuir se voyaient rejetés par la marée en colère. Béats et gelés, ils regardaient le spectacle immonde de leur meurtre. A mesure que l’eau s’enfonçait dans la terre, emportant avec elle les derniers murmures d’une mer fiévreuse et folle, ils se dressaient sur le sable souillés. Le carnage de leur humanité, dépassés par l’angoisse de leur existence, fit d’eux des monstres.

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poésie

Le regard si doux de ceux qui aiment encore

Ravivant l'éclat sombre et peureux des noirs soirs

Bruissement insaisissable de ce trésor

Qui perce son torse, s'empare de la caresse

Qu'il aime

Des lèvres fraîches coulent sur des feux trop vifs,

Les éteignent - l'étreinte fatiguée, calme,

Folle et cruelle, elle couvre son cou naïf

Comme fantomatique, fuis, crie et clame,

L'amour

Alors elle se couche,

Sur l'exil forcé, lourd.

Sous les larmes se cachent,

Le décompte des jours.

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Or

L’aube entrecroisée de fils d’ors les regardaient d’un œil lumineux, et les remous de l’eau allaient et venaient, comme le souffle d’un dormeur. Clo clop clop… saccadait le doux fracas de la mer sur le rivage. Ils fermaient les yeux et n’écoutaient pas cette douce complainte funèbre, aux notes encore ensommeillées. L’air frai, coulait sur leur corps insensibles, et leurs yeux perdus dans le bleu de l’eau et du ciel ne renvoyaient qu’une ombre pâle et morne. Autour, les oiseaux chantaient, la vie s’éveillait et peuplait de ses bruits et de sa présence une nature encore sauvage et fraîche. On voyait très haut, comme un ombre discrète de la lune, qui achevait de se retirer, définitivement. Le sable ondulait et crissait, le vent soufflait, et l’aurore s’agitait à les rappeler. Ils ne voulaient pas les entendre, et laissent le sel dévorer leur chair. La rosée perlait sur les feuilles, comme un pétale rouge naissait au coin de leur bouche. Mutant, l’océan les englobait, l’écume blanche lavait leurs membres sanglants et leurs esprits torturés. Calmes et glacés, apaisés, cadavres exquis qui couraient sur la mer entraînés par une vie folle et délirante, fondu dans le lointain horizon de la mort, agonisant dans le ballet multicolore la mer aux reflets jaunes, rouges, violets. Ils naissaient.

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scène 1

Pierre, Nicolas, et Ambre. Une cave sombre, presque vide, éclairée par de rares rayons de soleil venus de dehors. Nicolas et Ambre se font face, assis à une table. Ils se scrutent, impassibles. Pierre fait les cent pas.

Pierre, soudainement: Ils devraient être là.

Nicolas : Ils n’ont rien promis.

Ambre: Ils ne savent pas.

P. : Non, mais ils devinent. C’est le genre de chose que l’on devine.

A. : On ne devine que ce que l’on veut. Ils ne veulent pas. Ils ne viendront pas.

P., le front contre le mur, très bas : Leurs yeux disaient le contraire.

N. : Que dis-tu ?

P., plus haut : Ils viendront.

Ambre et Nicolas s’échangent un regard entendu. Pierre se retourne et se laisse glisser au sol, le dos collé contre le mur.

P. : Hier j’étais heureux, très heureux. C’était très beau.

A. : Oui, c’était beau.

N. : Ça l’est encore.

P., sourdement : Non.

N. : Tu es un fou Pierre ; Tu ne vois que ce que tu penses, et tu ne vis que ce que tu te dictes.

P. : Je pense que c’était beau ; et que maintenant cela ne l’est plus. Je pense toujours que la fin n’a plus qu’une seule issue. Mais elle n’est plus si sublime. Elle était superbe, et maintenant elle est grotesque. Elle avait un sens, et elle n’a plus que celui de s’obéir. Une fin qui arrive par ce qu’on l’a décidé n’en est plus une ; c’est un complot.

A., se levant : Alors, le concert était un complot. Mais cela reste très beau.

P. : Ce qui était beau, c’était eux.

A. : Ce qui est beau c’est qu’ils existent. Et même avant cela, c’était un complot. Tu complotes contre toi-même Pierre.

N. : Ils ne viendront pas, partons.

P. : Ils viendront. Quand je jouais j’avais l’impression de vivre. Je pensais vivre en donnant la vie. Les notes s’enchaînaient sous mes doigts et je les voyais, exaltées, derrière mes paupières closes. Mais je me mentais. Le piano m’échappe.

N. : Il nous échappe à tous. C’est seulement quand on commence à le posséder qu’on s’aperçoit qu’il nous échappe. C’est toi qui étais exalté. La musique s’en fiche.

A., doucement : Tu as été très applaudit, hier.

P., d’une voix blanche, les yeux fermés : Vous ne comprenez pas. Vous vous aimez ?

N. : Nous nous aimons. Nous t’aimons aussi. Partons, Pierre.

P., ouvrant les yeux : Je croyais être pianiste. Je le suis pour le commun des mortels. Hier, j’ai joué, comme jamais. Mais je me suis menti. Hier c’était beau. Aujourd’hui il n’y a plus rien. C’est laid. Vous vous aimez ?

A. : Ils ne viendront pas. Partons, Pierre.

P. : Vous savez, c’est brutal. De réaliser que l’on vit toute sa vie à côté. On pense vivre, mais on ne fait que subir. On croit tenir quand on ne fait qu’effleurer. Et notre plus grande misère c’est de le savoir. Vous vous aimez ?

N. : Tu tenais, hier. Si bien que tu ne leur prêtais pas. C’est pour ça qu’ils ne viendront pas.

P. : Tu m’as qualifié de fou Nicolas. Ils viendront.

N. : Moi j’ai dit ça ?

P. : Oui. Être artiste c’est être fou. Être un artiste raté c’est sombrer dans une tout autre folie. Je ne suis pas encore totalement fou. Je suis conscient. Vous vous aimez ?

A., s’approchant de Nicolas : Nous en veux-tu ?

P. : Non. Je le savais. Ils devraient être là. Vous êtes stupides de vous aimer, les sens trompent l’inspiration et vous illusionnent.

N. piqué : Les sens donnent à la musique ce qui lui manque, l’aident et l’animent, et toi tu t’épuises à les chercher par ce que tu es vide, Pierre. Ils ne viendront pas. Partons Ambre.

Ambre s’approche de Pierre, lui touche l’épaule. Il lui jette un regard vide. Nicolas entraîne Ambre vers la porte. Ils sortent.

P., seul, sourdement : Je ne suis pas vide, je suis fatigué, on m’a pris ma fougue, mon talent et mon amour. Il ne me reste que la rage pour jouer. Criant ; Venez, je vous en supplie.

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Peur

J'ai peur. Ce n'est pas de la gueule, ce n'est pas du style, je ne fais même pas semblant de savoir écrire. Là j'ai peur pour de vrai. J'ai peur du monde, j'ai peur de moi, j'ai peur de vivre. Ou plutôt j'ai peur de ma vie dans le monde. Je sens mon estomac se tordre, je sens mes yeux fatigués restant ouverts dans le noir, je sens ce désespoir morne qui me prend chaque jour. J'ai peur de vivre, j'ai peur de la vie dans le monde et j'ai peur d monde agissant sur moi. J'ai peur de manger. Vous savez ce que ça fait de ne pas pouvoir manger sans culpabiliser ? Sans compter les calories, les nutriments, les pourcentages en terme d'apport ? Sans avoir l'impression que son ventre explose ? Sans vouloir maigrir toujours plus ? Et quand bien même il y aurait un trou à la place du ventre, ça ne serait toujours pas assez bas. J'ai peur du jour, et du temps. Je compte. Tout. Il faut que ma journée soit rythmée. Soit calculée. Organisée. J'ai peur de l'imprévu. Je hais perdre mon temps. Je hais en avoir et paniquer face à lui. Je passe ma vie à l'organiser. Et à stresser par ce qu'il ne l'est pas assez. Et à ne pas en profiter. Je suis fatiguée. Pour de vrai, je n'arrive plus trop à parler, à essayer d'expliquer, à agir. Je me regarde couler de l'extérieur, je m'observe. Je me hais. Profondément. Je ne sais pas à quoi ça rime d'exister, je ne sais vraiment. C'est sans doute pour ça que je continue, pour trouver la réponse. Je ne l'aurai jamais. Et je m'éloigne de moi. J'ai peur, je suis terrorisée, je voudrai enfin comprendre l'Homme, ou juste moi ça serait déjà pas mal. Je voudrai vraiment vivre sur le moment. Ne pas passer pour un monstre auprès des gens. Je l'ai entendu ça, ces propos. Derrière une porte. Dans mon dos. Je suis "une beauté glaciale, une machine de guerre inhumaine et sans pitié". Oh je suis exigeante, c'est vrai. Avec beaucoup de monde. Je m'énerve, je râle, je me fâche, j'optimise tout, je ne perds jamais l'occasion de pousser les gens dans leurs extrêmes limites. Mais ils sont injustes, par ce que c'est avec moi que je suis le plus exigeante. C'est pas vrai, je suis pas inhumaine. J'ai soif d'humanité, de liberté, d'ivresse. Mais je suis terrorisée, pourquoi personne ne comprend, j'ai peur je vous dis, et un monstre, un vrai il ne peut pas avoir si peur !

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Transe

C'est parce que la vie semblait belle qu'il la haïssait. Et c'est par ce qu'elle ne pouvait pas avoir de sens qu'il en cherchait un. On ne peut pas dire qu'il était malheureux, tandis qu'il n'était pas plus heureux que la moyenne. Il était, tout simplement, et cela constituait pour lui un postulat dissociable de tout sentiment; en ceci, fatal, et même, grotesque. Déshumanisé pour vouloir trop l'être. Porté par l'ultime sentiment de ne pas en avoir, il brûlait de vie et croyait la posséder.

C'était un homme comme les autres, du moins le voulait-il. Il lui plaisait de se fondre dans cette masse houleuse qu'il croyait comprendre et surpasser. Dominant, par son intégrité, sa suffisance, et la certitude de se placer en dehors d'elle, il lui accordait d'horribles regards condescendants.

Mais quand le doute s'emparait de lui et que l'affreux sentiment que la vie, la véritable, lui glissait entre les doigts, coulait tout le long de son corps d'homme misérable, et formait autour de lui cette flaque insolente, il entrait dans des fureurs bestiales et titanesques à la fois. C'est là qu'il était tout sauf un homme, et qu'il en était en même temps un dans son essence la plus pure.

Alors, une fois la colère passée, et le feu de ses passions éteint, le même sourire froid et distant se repeignait sur son visage tandis qu'il laissait derrière lui les dernières cendres de son humanité se dissiper.

Il reprenait sa vie au moment où il l'abandonnait.

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C'est ainsi

Un mot, c’est quoi ? Des lettres. Les unes à côté des autres, insolentes. Elles n’y peuvent rien, et le mot existe. Il n’y peut rien non plus, qui lui a demandé son avis ? Il est là con un con, et il porte tout. Tout dans son encre et dans son sens. On va le haïr ou le choyer. On va le croire ou on va le dénigrer.

C’est ça, exister ?

Un mot ça se trace et ça se commande. Il n’a de sens que si on lui en donne, et il ne le supporte que si on lui ordonne. On peut écrire des mots et s’en foutre, on peut les balancer et partir. Mais on ne peut pas les effacer, jamais.

C’est ça, exister ?

Quand on écrit, on vit et on perdure. On affirme au monde ce que l’on est et on le revendique. On se dresse devant les autres et on colle un homme sur ces mots usés et malmenés par le temps, maintes fois réutilisés. Faces hilares ou rictus assourdissants, l’humanité ce sont les mots, et le langage n’est rien face à que l’homme écris.

C’est ça exister ?

Pire encore, d’autres mots étrangers peuvent se heurter aux nôtres et s’apprivoiser, se chercher, et même se détester ou s’entendre. Des morceaux d’existences en lambeau ou harmonieusement découpées qui s’entrelacent pour dialoguer. C’est dur de faire confiance, ouais. Ça fait chier l’amitié.

C’est ça exister ?

Quand on écrit ou quand on écrit à, on existe, et faut assumer. C’est ainsi.

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LE COMBAT

-M. Kogan, c'est l'heure!

Peur. Jamais un mot n'avait pris autant de sens. Léonid le sentait résonner en lui, impuissant. Il était seul au milieu d'un océan de rugissements et de hurlements.

-M. Kogan ? Julie regarda ce héros, l'air anxieux. Ils s'impatientent...

-Ne vous en faites pas, je vais y aller, souffla Léonid.

Julie sortit discrètement. Elle aussi transpirait à grosses gouttes. Après son maudit échec à Vienne, M. Kogan devait se reprendre! Tout le monde comptait sur lui!

Léonid resta seul, assis au milieu de sa loge. Il serra doucement contre lui son arme fatale, autrefois si puissante, si redoutable! Depuis sa fenêtre, il apercevait les toits enneigés de Moscou. Il voulait fuir loin, très loin de ce monde qui l'appelait à lui.

Et pourtant, cela n'avait pas toujours été ainsi. Doué dès son plus jeune âge, il avait été le brillant élève d'un professeur des plus illustres de sa catégorie. Sa longue carrière avait été couronnée de succès, faisant de lui un redoutable guerrier. Sa patience, son travail acharné et sa détermination l'avaient élevé au rang d'élite. Et c'est au sommet de sa force, lorsqu'il était le roi d'un monde hors du commun, qu'était arrivée cette tragédie à Vienne. Il avait fauté, raté, trébuché. Une fois, puis deux, puis trois... et ne se pardonna pas. La terreur prit le dessus. Le goût amer de la défaite emplis la bouche du guerrier, pour la toute première fois. Le corps de Léonid Kogan s'écroula sur le sol, l'esprit sali, à jamais.

Retrouvant ses esprits, Léonid décida d'agir. La petite Julie n'était pas là, la voie était libre. Malgré sa tenue peu adéquate, il s'empara de son arme et sauta de la fenêtre ouverte pour s'étendre dans la neige. Elle était froide, Léonid se sentit mieux. Le ciel bleu, lumineux au-dessus de lui, faisait presque oublier au fugitif les clameurs qui se faisaient entendre, encore et toujours, en cris déchirants dans Moscou. Le magnifique paysage russe, ses toits colorés et ses lumières rassurantes le détendaient. Il serra un peu plus contre lui l'objet de ses combats, de sa vie, qui lui venait de son père. L'étui de cuire répandait dans tout son corps une douce chaleur glacée. Léonid ferma les yeux. La honte et les larmes ne changeraient rien. L'homme était anéanti à jamais.

-Léonid! Hurla Pierre. Le guerrier ouvrit les yeux. Pierre son compagnon de toujours, son allié de tout les temps se tenait au-dessus de lui, le visage tordu par la douleur. Le regard perdu, Léonid ne bougea pas, ne parla pas. Avec un sourire lointain referma les yeux. Comme on dit au-revoir à un ami, à la vie. Pierre le regarda fixement et soudain s'écria:

-Est-ce ainsi que tu veux honorer ton père, ton maître! Veux-tu mourir en lâche sur notre sainte terre russe? Abandonner tes amis, tes proches... Parce-que tu préfères te cacher? N'as-tu donc aucun courage? Pierre avait rugit se dernière phrase. Elle résonna quelques secondes, puis un lourd silence revint, faisant entendre les appels déchirants du monstre.

Pierre et Léonid déboulèrent en trombe dans la salle. Ils avaient les cheveux en batailles, les habits trempés. Mais ils s'en fichaient. Leurs regards brillaient d'une étrange lueur. Pierre saisit sa baguette, d'un geste de la main, les regards de son monde furent sur lui. Léonid sortit son instrument de l'étui de cuire. Les appels de monstre devinrent des ronronnements ravis. Léonid échangea un dernier regard avec Pierre avant de donner le la. Les applaudissements vinrent de toutes parts. Et c'est au milieu de la flaque d'eau qui se formait autour de lui, mêlant boue et neige, que Léonid entendit les premiers accords. Pierre était à la tête de son orchestre, puissant. Il préparait l'entrée de son ami, gigantesque vague, bondissante, pleine de remous qui emplissait les oreilles de Léonid. Enfin, la mer se fit plus calme. Tous avaient les yeux rivés sur le héros. Lentement, celui-ci porta son violon à l'épaule. La première note s'éleva dans un silence ému, bientôt suivit d'une deuxième, puis d'un arpège, d'un trait, de plus en plus vite, de plus en plus fort, toujours plus beau, plus intense. Puis la tension retomba d'un coup, laissant le temps de reprendre son souffle. Tchaïkovski avait éclaté de puissance et de beauté. Le monstre était maté, écrasé, aux pieds de la musique, comme toujours. Léonid Kogan, violoniste de son état, allait revivre !

Prenez le temps d'écouter quelques minutes au moins maintenant... =)

https://www.youtube.com/watch?v=lgMVep8I2ko

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Ce soir-là, comme chaque soir, une foule dense et compacte se pressait sur la petite place. Tous les genres, tous les styles se confondaient, noyés dans l'habitude, perdus dans le quotidien.Un homme d'affaire speede téléphonait en regardant sa montre, une mamie emmenait pisser son chien, un lycéen au regard morne attendait son bus. Le classique de la ville, soporifique ou émerveillant, c'est selon.

Ce soir-là, comme tous les soirs, un homme, assis sur un vieux banc tagué, observait la cohue sans vraiment la voir.

David était SDF depuis un sacré bail. Il se souvenait vaguement de sa vie d'ouvrier, et puis aussi de son licenciement; cet engrenage infernal s'était emparé de lui. Il y avait l'avant, puis l'après. Les premières dettes, la première nuit dehors, les premiers froids. Il se remémorait rarement son passé et de toute façon il n'aimait pas y penser, car dans sa tête ne régnait qu'une masse brumeuse et dense. Scintillante, jolie. Avec des glouglou et des remous. Atrocement douloureuse et confuse.

Il cligna plusieurs fois des yeux, comme pour sortir de sa transe et enfonça maladroitement sa casquette sur son crâne. David saisit la cannette de bière posée à ses côtés et en bu une longue gorgée en avalant trop vite. Le vieil homme s’essuya les lèvres avec sa manche de manteau sale et balança la cannette vide dans le lointain. Pris d'un énorme bâillement, il s'étira placidement avant de reprendre sa position, courbé sur le banc, les épaules voûtées et le regard absent.

Bruit de métal assourdissant. Pour David c'est le signal. La boutique qui lui faisait face venait de fermer ses portes et de tirer son rideau de fer. Il se leva péniblement et avança machinalement vers une petite rue. Chargé de ses multiples sacs plastiques pleins à craquer, il s'adossa quelques instants contre un poteau. Il ne remarquait même plus, habitué, le périmètre que les passants avaient consciencieusement formé autour de lui. Il voulut prendre une deuxième cannette dans un des sacs, mais le pack acheté la veille avait déjà disparu. David poussa un grognement contrarié avant de reprendre son chemin.

Allongé sur sa bouche de métro favorite, roulé en boule dans son sac de couchage, le vieil homme commençait à sentir le froid qui le mordait jusque dans sa chair. Il se releva brutalement; le corps au supplice et l'humanité détruite. Il fit vaguement les comptes de la recette d'aujourd'hui. David savait que ce n'était pas grand chose, mais cela suffirait.

Un longue queue se dessinait au fond d'une impasse mal éclairée. Toute une armée de SDF, maigres économies en mains, attendait sagement son tour. Cela faisait presque 40 ans que David était dehors, une rareté, une perle. Un débris. Mais il savait où trouver les bonnes combines quand il le fallait. D'ailleurs, je ne sais pas trop si il savait, pensait, y réfléchissait. On pourrait assimiler cela à un instinct surpuissant de survie. Un vieil animal aguerris et couverts de cicatrices.

Après avoir vaguement salué ses semblables, David se mit au bout de la queue. La peau grise, les ongles jaunes et la gueule ravagée, le froid ne semblait même plus l'atteindre.

Quand vint son tour, il leva à peine les yeux sur le jeune qui lui faisait face. David lui tendit machinalement sa monnaie tandis que l'autre l'empochait en lui jetant un regard mauvais, puis le vieil homme alla rejoindre le groupe formé autour des packs d'alcool.

2 heures du matin. Un SDF déambule joyeusement d'une impasse, la démarche zigzagante. Presque en dansant.

Le nez en sang et les côtes meurtries, David ne sentait plus le froid et riait de sa dernière baston avec les petits nouveaux. Il continua de marcher ainsi au hasard dans le noir avant de s'affaler contre un mur, haletant et transpirant dans cette nuit de novembre. Il cria quelque chose que lui seul comprit. Le vieux savait bien que personne ne lui répondrait, pourquoi s'arrêterait-il ? Dans son esprit meurtrie par le froid, endormi par l'alcool et usé par la vie il se parla ainsi des heures durant, tandis que son dos lui faisait plus mal, et que le sang séché formait des croûtes dans sa barbe. Il criait sa colère et chantait son bonheur, imposait à la terre et au ciel ce qui l'illuminait le temps de cette nuit. Il s'imposait héroïquement à la vie de toutes ses forces. Enfin, heureux de lui-même, il finit par s'endormir sur le pavé glacé.

Ce soir-là, comme tous les soirs, une foule pressée circulait sur la petite place. Tous les genres, tous les styles se retrouvaient à ce rendez-vous quotidien, sans pour autant, oh mon dieu non, se parler. Un homme d'affaire speede téléphonait en regardant sa montre, une mamie emmenait pisser son chien, un lycéen au regard morne attendait son bus.

Ce soir-là, un couple d'amoureux se jeta sur un vieux banc tagué et continua à s'embrasser langoureusement. Il était plutôt beau et intelligent, elle moins belle à vrai dire, mais possédait un espèce de charme sauvage et torturé qui avait attiré à elle le jeune garçon comme un aimant. Ils était heureux ? Je ne sais pas. Plutôt aux prises de cette espèce de force surréaliste et trompeuse, qui faisait exploser leurs sens. Ton odeur, tes lèvres, tes bisous. Ta bave. Prends-moi. Mouais. Tes soucis, tes galères. Ton devenir, tout j'te dis ! Respirons la vie, aimons-nous.

J'trouve ça pathétique.

Bref, le banc était libre, et la vie suivait son cours.

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Apocalypse

Le monde se meurt, tous le savent. L’humanité entière regarde, autour d'elle, se briser les dernières illusions du sujet victorieux. Le sujet présent à lui-même et au monde qui l'entoure contemple désormais le chaos qui le nargue. Le "moi" existentiel devient pour tous théâtre du doute.

L'homme qui croyait s'être trouvé pleure, bouche amère, regard perdu, agenouillé dans la terre sale et noire. Des questions l’oppressent. Le cognent., le blessent., le transpercent ! S'envolent de toutes parts de son être vers le ciel, hurlantes et rageuses. Formant une masse rouge sang, grouillante sous les nuages, terrifiante vu de la terre.

Mais l'homme ne le voit pas. Il rate le spectacle effroyable qui se joue autour de lui. Ignore les corps sans vie qui tombent, les cris et les soupirs des mourants. Il contemple sa béatitude. Il existe. Une coquille enveloppée dans le brouillard rassurant de la bêtise. Ses membre sont collés au sol humide. Il s'y accroche. Les ongles crades, la gueule en délire, il ricane. Ses larmes coulent, son corps misérable fond sous elles. Et plus il pense, plus le sang se déverse. Un flot s'envole.

Autour de lui les morts s'entassent. Le vent les touche, il n'est pas sûr. Il n'a jamais vu ça. Il en rit. C'est si horrible ; cela devient drôle. Évidemment. La valeur du jugement s'éloigne. Les échelles se taisent. Le monde a juste été retourné. Par sa fin. Ou sa faim ? La terre remue un peu, et sens sur elle rouler les débris d'une Humanité ravagée. Détruite. Exterminée. A son tour elle sourit. Le cosmos, amusé, jette un œil. Bientôt l'hilarité générale prend possession de l'Univers. Et il résonne en spasmes assourdissants.

Les lois physiques et métaphysiques s'allient pour donner naissance à cet Univers mutant. Cet enfer qui s'acharne. Sur sa victime. Sa dernière victime. Elle la dégustera jusqu'au bout.

L'homme, toujours aveugle se rassure. Il sent sa vie. Il sent les ondes de peur et d'arrogances qui le traversent. Il sent le froid qui le glace. Il sent sa pisse qui le brûle, son corps affolé qui implose. Il ne sent pas sa médiocrité, jamais.

Quand il voudra se redresser, immaculé et agonisant, il lèvera les yeux vers son intégrité. Qui le quitte.

Et la terre soulagée reprendra ses esprits.

L'augure interrogeait le flanc de la victime,

La terre s'enivrait de ce sang précieux...

L'univers étourdi penchait sur ses essieux,

Et l'Olympe un instant chancela vers l'abîme.

Nerval, Les chimères, le Christ aux oliviers V, quatrain 2.

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Rébellion d'un soir.

La pluie tombe et ruisselle sur les contours flous du paysage. Une aquarelle mouillée de larmes. Dans des tons gris, bleus, presque irréels, si présents. La violence des couleurs qui ne laisse pas de doutes.

La réalité qui s'impose, nichée au creux de la nuit. Enfermée. Cernée. Qui disparaît.

Elle se pense, et s'admire. Les lieux lui revoient l'image froide et rassurante de l'impassible, profonde noirceur des ténèbres. Le temps est coupé, ceci n'est pas une figure de style, non ! La réalité ne remue plus. La vie encore, elle lutte. Alors ce sont des membres engourdis et frissonnants qui avancent péniblement dans cette masse profonde et suspendue, confondue avec le ciel, enfoncée lourdement dans la terre. Terre fraîche, terre molle, boue insipide qui se glace.

Perles salées qui s'entremêlent avec cette pluie qui revient, encore, toujours. Comme un balancement, une longue plainte, elle tombe. Elle rythme la musique de la nuit. Elle veut donner vie à ce paysage anéantit, mais rien ne se passe. Non, la nature a abandonné, elle ne respire plus, elle s'écrase. Lugubre. Morte. Alors les gouttes s'écrasent aussi. Sur des cadavres.

L'autre, elle avance. Pas après pas. Elle refuse d’abandonner. La silhouette bleutée du désespoir qui tient tête à... à quoi exactement ? Elle ne sait pas elle-même. Juste ce sentiment qui la serre, la ronge, l'étouffe et qui pourtant l'anime. Animé par son contraire. Faite de chaos et de beauté. Par ce que le tragique c'est beau. Les sentiments, les larmes, la peur, la passion c'est sublime. Le sublime aime puiser en nous nos tripes. Les faire hurler au-dehors. Puis épuisés, nous laisser nous éteindre...

Alors, perdue dans cette nuit sans temps, sans existence, intemporelle et chimérique à la fois. Fantastique, fabuleuse, illusoire ! Imaginaire. Et bien palpable sous ses tempes, dans son corps passionné, frigorifié et lumineux. La lueur du mal. Vous savez la mauvaise, celle qui s'allume dans les yeux des fous. Exaltée et si belle. Dangereuse. Et bien elle avance. Elle traverse.

Elle n’atteindra jamais l'autre côté.