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Dompteur de mots

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  1. Entendons-nous: les apprentissages que je qualifierai d'"incarnés" peuvent très bien impliquer un traitement computationnel des données sensorielles, tel qu'un traitement causal, en l'occurrence. On ne peut pas empêcher une personne de penser après tout. Mon point est que ce type de traitement n'est a priori pas nécessaire. J'apprends d'abord et avant tout à frapper ma pierre, à cogner sur mon clou, à conduire mon vélo, à attraper une balle ou à descendre un escalier de façon incarnée. Une clé importante pour comprendre cette façon de penser est de songer que le monde ne se présente pas fondamentalement à nous sous forme d'objets, mais plutôt de possibilités d'actions, ou d'affordances comme je l'ai mentionné plus haut. Après tout, l'homme, et tous les animaux d'ailleurs, ne sont pas des créatures fondamentalement passives ou contemplatives, mais bien des êtres foncièrement engagés dans le monde, je veux dire mus par le Désir (avec un D majuscule, à la Spinoza). Ils y sont donc poussés à agir et voient le monde comme tel. Or, le monde statique des objets, qui ne sont que des fictions commodes, est plutôt le propre de l'homme contemplatif. Cette réalité ne m'apparaît jamais mieux que lorsque je bricole ma maison. Étant de nature très analytique, je suis du genre à visionner un grand nombre de vidéos sur YouTube avant d'entreprendre un travail. J'analyse les techniques et les matériaux utilisés et je tente d'assembler intérieurement la meilleure marche à suivre possible. C'est une activité éminemment causale, computationnele, désincarnée. Je me monte une image statique en plusieurs plans détachés du travail à effectuer. Cette activité est nécessaire car nous vivons évidemment dans un monde abstrait où les objets sont rois. Mais voilà: il y a toujours un point de bascule. Il y a toujours ce moment où j'arrive sur mon lieu de travail avec les outils et matériaux achetés, ainsi que le superbe plan que j'ai concocté, un moment dis-je où soudainement, je ne sais plus vraiment ce que je fais et où je dois pourtant me lancer. Et là, de concepteur vachement distingué, je redeviens un total ignare. Le plan que je me suis fait m'a en quelque sorte commodement limité un champ de possibilités d'action à l'intérieur duquel je dois néanmoins me dépatouiller, me lancer, faire de nombreuses bourdes, en laissant ma main et mon bras apprendre les mouvements à effectuer. C'est d'ailleurs ce que fait le travail abstrait, toujours: définir un enclos à l'intérieur duquel les possibilités d'action sont permises. C'est ce en quoi consiste par exemple un devis de construction: il définit les limites à l'intérieur desquelles l'entrepreneur peut lui-même définir des limites à chacun de ses ouvriers. Par suite, chaque ouvrier a son petit concepteur intérieur: pour chaque situation concrète, il est probable qu'il ait appris des solutions pratiques à appliquer. Mais au bout du compte, l'ouvrier finit toujours par avoir fenêtre sur l'ignorance, je veux dire l'ignorance computationnelle, l'implanifiabilité fondamentale du monde. Voilà: l'homme se définit des limites afin de calibrer son action de la meilleure manière possible mais au final, il bute sur l'irréductible implanifiabilité du monde, sur les mailles chaotiques qui font la trame du réel. Soit dit en passant, la philosophie s'inscrit exactement dans la même logique. Une doctrine philosophique n'est rien d'autre qu'un devis pour la pensée. Les meilleures pensées philosophiques sont toujours celles qui intègrent un brin de poésie, un brin de folie: elles embrassent en quelque sorte le chaos du monde.
  2. Et bien oui justement: la causalité est un mode de pensée propositionnel et donc théorique. Pour formuler une relation causale, je dois me représenter les deux éléments concernés et en quelque sorte me formuler une proposition qui les met en relation. Tandis que si je me situe dans le cadre de la perception incarnée, dont j'ai esquissé quelques contours plus tôt, je me trouve plutôt au niveau des sensations: c'est à force de cogner sur mon clou, ou de frapper ma pierre ou de tomber à vélo que je développe un savoir-faire en ces matières. Le mouvement s'ajuste en fonction de ce qui est perçu sans qu'il n'y ait besoin de faire intervenir quelque représentation conceptuelle. Par après, bien entendu que nous finissons par tirer des schémas causaux de ces apprentissages, comme un cataloguage de nos possibilités d'action. Mais nous ne créons pas le catalogue instantanément en agissant. Par ailleurs, toutes nos possibilités d'action ne sont pas cataloguables, comme en témoigne le fait que dans certains cas, seule la pratique est de mise. Comme pour apprendre à faire du vélo: mon papa peut bien me cataloguer une série d'actions que je devrais mettre en pratique, comme ne pas tourner trop rapidement, ultimement, je dois rouler pour apprendre. C'est-à-dire qu'il y a d'abord eut l'invention à tâtons, le perfectionnement de cette invention à tâtons, la reproduction d'un prototype à tâtons et même la transmission d'un savoir-faire par imitation. Je pense que ce dernier mode de transmission est important car il n'implique aucune espèce de conceptualisation. Il est le pendant communicationnel de la perception incarnée. La structure cérébrale n'est pas la cognition.
  3. Oui... tout permettait aussi de penser que la terre était plate ou qu'elle était le centre de l'univers. Phénoménologiquement, le fait est que je développe des savoir-faire avant de situer ces savoir-faire et toutes les actions qui leur sont afférentes au sein d'une théorie quelconque. Pour ce qui est de notre exemple de biface, comment développe-je ce savoir-faire ? Je "joue" avec les pierres, je fais travailler ma mémoire musculaire, j'essaie différent types de coups, différentes forces. Le monde se présente à moi comme un champ de possibilités. Nous pourrions même faire intervenir le concept d'"affordances", soit les possibilités motrices qu'offrent notre environnement. Le monde est d'abord une invitation à agir, à "jouer" et il me permet de développer un répertoire d'actions possibles. Prenons l'usage du marteau par exemple. Je peux très bien détenir une théorie causale de l'utilité du marteau, en sachant qu'une force appliquée sur cette outil permettra d'enfoncer un objet quelconque, surtout un clou, dans une surface quelconque. Mais si je n'ai jamais utilisé un marteau, je cognerai évidemment comme un pied. Peut-être plierai-je rapidement le clou car je n'ai pas développé la mémoire musculaire qui permet d'ajuster mes coups à la taille du clou ou à la densité de la surface et donc de développer une confiance en mes possibilités d'action. Le fait est que c'est en clouant que l'on devient cloueur. En exerçant sa motricité fine et sa mémoire musculaire. Pas en affinant une quelconque théorie causale. La théorie causale est en revanche très utile si j'ai besoin de parler à une autre personne de ce qu'est un marteau. De lui en expliquer l'utilité. On entre alors dans le registre de la communication, de la systématisation, de la planitification, de l'industrialisation des possibilités motrices, ce qui est autre chose. Ainsi, la théorie causale va permettre d'appréhender l'usage d'un marteau en fonction de besoins et par suite de me convaincre que je dois aller m'en procurer un à la quincaillerie. Mais lorsque je reviens à la maison et qu'il est temps de cogner, je régresse littéralement. Je deviens un homme des cavernes avec un machin à la main dont je ne sais trop quoi faire. La causalité va alors aux chiottes et je dois m'y mettre. Je dois cogner, je dois me tromper, je dois plier des clous, peut-être me cogner sur les doigts. Et ça ben j'ai pas de théorie pour ce savoir-faire. Je ne peux pas le communiquer. Évidemment, je peux théoriser certaines choses: une surface dure commandera des coups plus forts ou un clou petit des coups moins forts. Mais ce n'est que du virtuel. Une sorte de catalogue d'utilisation du marteau. Ce n'en est pas l'utilisation réelle. Je vais tout de même régresser au moment de cogner. Évidemment, la théorie peut m'aider à progresser plus rapidement, mais là n'est pas le point. Le point est que la théorie ne résiste pas à la complexité de l'action réelle. La causalité était intervenue en début de parcours uniquement parce que je suis un homme moderne et que j'ai besoin de faire appel à ce type de schéma pour m'y retrouver dans un monde industrialisé, où les possibilités sont médiatisées sous la forme d'un catalogue d'outils et d'objets divers. C'est si bien inscrit en moi que j'aurai même le réflexe de cataloguer la fabrication d'un biface par un homme des cavernes. Je dirai: "voici le catalogue des actions mises de l'avant par cet homme". Je serai tellement excité par ce cataloguage, qui me donne au passage une sensation de pouvoir, parce que c'est comme si j'étais maître du réel, que je pouvais tout prévoir et tout connaître, que je me dirai, benêt: "wow, mon catalogue est constitutif du réel".
  4. Notre système politico-économique a commencé à s'effondrer sous la pression de la crise écologique et cet effondrement aura des conséquences de plus en plus visibles et importantes. On peut réalistement penser que d'ici une décennie ou deux, nous ferons face à des famines mondiales d'une ampleur nouvelle, à des pénuries d'eau, et donc à une diminution rapide de la population. L'industrie de l'assurance s'écroulera et les gouvernements n'auront plus les moyens de réguler ces calamités. Les pays du Nord feront face à un afflux d'immigrants sans commune mesure avec ce que nous avons connu jusque-là. Tout ce bouillonnement constituera un excellent terreau pour de nouvelles pandémies, sans parler de la violence. La médecine deviendra un luxe. La fin de notre vie sera difficile mais ce sera encore une partie de plaisir par rapport à la fin de vie de nos enfants.
  5. Bon. J'ai tenté d'être poli en message privé mais pour être honnête, le titre de mon article était si ridicule que je n'avais pas envisagé que l'on puisse être assez naïf pour croire qu'il était réel. Je trouvais absurde de me demander des références sur les chiffres que j'avais avancés, qui étaient clairement des estimations intuitives alors j'ai voulu répondre de façon ironique. Clairement, c'était hors de ta portée. Je tenterai dorénavant d'être plus accessible. Autrement, tu te défiles. Possiblement parce que tu sens que je ne parle pas au travers de mon chapeau. Recadre-moi donc sur l'intentionnalité !
  6. Je reprends Husserl à nos fins, qui définit plus ou moins l'intentionnalité comme le fait pour un sujet d'être orienté vers quelque chose. C'est assez large, entendu que nous sommes des créatures imbriquées dans un monde et que nous sommes intrinsèquement orientés vers celui-ci. Un problème par exemple est que pour faire intervenir une réflexion causale, il faut déjà être orienté vers quelque chose. Par exemple, je peux réfléchir à mes options pour étancher ma soif parce que je suis déjà orienté vers l'ensemble de mes sensations physiologiques que je recoupe au moyen du vocable "soif". Et encore, phénoménologiquement, je ne réfléchirai même pas en termes causaux. Je vais seulement penser: il y a de l'eau.. hmmm... non je vais plutôt prendre du jus". En fait, encore plus précisément, je ne me "dirai" pas ce que je viens d'écrire, je vais tout simplement le faire, en étant accompagné, peut-être, de vagues pensées fugaces. Mais je ne me taillerai pas une relation causale du type "j'ai soif donc je dois boire, or il y a de l'eau et du jus et ces produits étanchent la soif, donc je peux boire de l'eau ou du jus". En fait, je ne réfléchirai à la causalité d'une telle situation que dans un tout autre contexte, un contexte intellectuel où, pour une raison ou pour une autre, j'ai besoin de décortiquer la logique de mes actions afin d'en systématiser les ressorts. Par exemple, dans le cadre d'une discussion sur un forum de philosophie. Alors oui, d'un certain point de vue, les relations causales sont partout, nous pouvons en déceler dans la vaste majorité des gestes que nous posons. Mais le fait est que nous ne vivons pas "dans" la causalité. Ce n'est qu'un outil d'analyse. En tant qu'occidentaux, nous sommes des êtres entraînés à tirer rapidement des logiques, des schémas systématiques de ce qui nous entoure, à des fins d'exploitation. Tout notre cursus scolaire et tout le fond philosophique de notre civilisation nous pousse dans cette direction. Si bien que nous en venons à croire que ces logiques et que ces schémas constituent le fond même des choses. Mais c'est la grosse bouillie pour les chats. Et encore, je réserve des nourritures autrement plus sélectes à mon chat.
  7. Mais je comprends, à la lecture de ton premier post, que cette attitude optimiste que tu décris t'est difficile à entretenir. C'était un moment de faiblesse passagère ou plutôt une réelle remise en question ?
  8. Précisément, non. Il ne considère pas que son geste sera la cause de la conséquence souhaitée. Ne serait-ce que parce qu'il ne réfléchit pas à ce que peut être la cause de son geste, ni à sa conséquence. Par exemple, si j'ai soif et que je vais me prendre un verre d'eau, je n'ai pas besoin de songer que ce geste sera la cause d'un étanchement de ma soif, bien que je puisse effectivement le faire. En particulier si j'ai très soif, je vais me précipiter très instinctivement vers un point d'eau et boire sans égard à ces considérations. Les bébés pleurent pour recevoir le sein de leur mère sans savoir pourquoi. Ils le font instinctivement, c'est tout. Ils "savent" (c'est une manière de parler) qu'ils doivent le faire mais ils se foutent pas mal de découper ce qui se passe en causes et en conséquences. ALLEN, J., BROOKS, M., 2020, "Frequency of gestures performed in intuitive mode and negation of the apprehension of causes and consequences in humans and animals", UK Biology journal, 7(13).
  9. Justement non. C'est une erreur majeure. Tu étends indûment un mode d'appréhension intellectuel de l'agir à des gestes qui ne l'impliquent ni ne le nécessitent le moins du monde. La réalité est que 95% des gestes que nous posons - 100% chez les animaux - n'impliquent aucune espèce de représentation causale. Ils se jouent plutôt sur un mode intuitif. Ce n'est pas parce que nous pouvons nous représenter ces gestes et même nous représenter l'intentionnalité de leurs auteurs sous un mode causal que ce mode leur est intrinsèque. J'ai toujours reconnu en toi un homme de goût Don Juan !
  10. Les horreurs contredisent ta lunette consistant à croire qu'il existe une bonté fondamentale dans la vie. D'où la révolte, d'où l'impression de frivolité. Qu'est-ce qui t'incite à croire à une bonté fondamentale dans la vie ?
  11. Non. Les hommes des cavernes se foutaient complètement de l'idée de conséquence. Cette dernière apparaît vraisemblablement comme véhicule d'une recherche systématique des voies d'action de l'homme sur le monde. Soudainement, l'objectif n'était plus de manipuler un objet précis, d'obtenir un résultat précis, mais bien de tester systématiquement les effets de l'action sur le monde. Paradoxalement, affirmer que l'univers est entièrement régi par des relations causales est un manque flagrant d'humilité. C'est du même acabit que d'affirmer que l'univers est entièrement régi par un dieu. Dans les deux cas, il s'agit d'extrapoler au monde entier un mécanisme de notre compréhension des choses, une technologie d'appréhension des choses - celle-là à vocation technique et celle-ci à vocation éthique. Le fait que les "lois" de la physique constituent des interprétations du monde n'empêche nullement qu'elles puissent être efficaces. Ce n'est pas le contenu de l'activité scientifique qui est à remettre en cause mais l'activité scientifique elle-même en tant que posture vitale. C'est, il me semble, la nouveauté fondamentale qu'essaie désespéremment d'articuler le postmodernisme (mais il ne réussit pas tout à fait, d'où le fait qu'il demeure "post" et non quelque chose de nouveau à part entière). Mais pourquoi remettre en cause l'activité humble, bienveillante, attendrissante, édifiante du scientifique ? Parce que sous son sarrau réconfortant se cache un monstre de performance, une machine à aplanir le monde pour le rendre exploitable. Ce qui ne signifie pas pour autant qu'il faille tout balancer par-dessus bord.
  12. Dompteur de mots

    Philosophons

    Cela dépend de ce que vous désignez par "narcissisme". Il peut s'agir d'un trait psychologique individuel, auquel cas il a effectivement toujours existé, sous des formes plus ou moins aigues. Mais il peut également s'agir du narcissisme social tel que l'ont décrit plusieurs sociologue tel Lipovetsky, où l'on assiste, depuis les années 60, à un retournement de l'individu vers lui-même, en quête de bien-être, de détente, de divertissement, porté par une logique thérapeutique. Lipovetsky décrivait ainsi cette conscience narcissique: […] cette nouvelle conscience cool et désinvolte, en tout point semblable à la conscience téléspectatrice, captée par tout et rien, excitée et indifférente à la fois, sursaturée d’informations, conscience optionnelle, disséminée, aux antipodes de la conscience volontaire […] Le narcissisme social est donc un phénomène sociologique, tandis que le nihilisme, qui n'est pas sans liens, serait plutôt à la base une doctrine, une perspective philosophique. Est-il seulement possible de s'asseoir devant son bureau et de "choisir" une philosophie, d'adopter une perspective ? On peut choisir une opinion, on peut choisir la réponse à une question, mais une perspective, c'est quelque chose de beaucoup plus large et on finit plutôt par découvrir qu'elle nous habite plutôt qu'on ne la choisit. Celui qui se découvre attaché à telle perspective pourra tout de même dire, à bon droit, qu'il l'a choisie, au sens où c'est tout de même son être qui s'est ouvert à son arrivée et aussi parce qu'il y a un constant de travail de réflexion, de raisonnements qui caractérise l'installation progressive d'une perspective en soi. Je soupçonne que ce que l'on fait passer souvent pour du nihilisme n'est que de l'individualisme: parce que les gens n'adhèrent plus à de grands systèmes moraux coordonnés les uns aux autres, l'on déduit qu'ils ne croient plus en rien. Mais je pense que dans la plupart des cas, c'est faux.
  13. Cela fait plusieurs fois que vous exprimez votre désarroi sur cette question. Je sympathise avec vous. Nous pourrions à bon droit donner le nom de "mémoire" à ce que vous appelez ici la "conscience d'accès". Un spécialiste de la psychologie cognitive pourrait même nous dire qu'il s'agit de mémoire à long terme. Ainsi, grâce à la mémoire, je peux emmagasiner des connaissances, des faits, pour une utilisation ultérieure. Évidemment, la mémoire ne conduit pas à l'action. Elle est plutôt un matériau qui pourra servir à élaborer des schémas d'action. Mais la sensibilité, ou les affects, ne conduisent pas non plus forcément à l'action. Un affect peut bien détonner à l'esprit d'une personne, encore faut-il que cette dernière soit en mesure d'élaborer un schéma d'action. Lorsque le parcours de l'affect à l'action est impossible, il advient alors ce phénomène que chacun connaît très bien: l'anxiété. En ce qui concerne le domaine de la crise écologique, on lui a même donné un nom particulier: l'écoanxiété. On peut donc compter 3 possibilités pour expliquer l'immobilisme sur cette question: ou bien elle ne génère pas suffisamment d'affects, ou bien il n'y a pas suffisamment de matériaux disponibles pour élaborer des schémas d'action, ou bien c'est un mélange des deux. Je crois que c'est un mélange des deux. Sur le plan des affects, on observera que peu de gens sont directement touchés par les changements climatiques, qui sont les principaux symptômes de la crise écologique (car ce n'en sont effectivement que des symptômes). Or, malgré tous nos progrès cognitifs, le cerveau des êtres humains est encore biologiquement surtout conçu pour réagir à des événements concrets. Nous sommes adaptés pour nous mettre à courir à la vue d’un mammouth. Évidemment, plus un individu aura des capacités cognitives développées, plus il sera à même de réagir à des événements aux retombées abstraites, c’est-à-dire des événements pour lesquels il faut « deviner » la chaîne des causes et effet nous affectant. Or, la crise écologique se trouve assurément très loin dans le spectre des capacités cognitives requises pour en appréhender les causes et les conséquences. Je pense que la plupart des gens ne saisissent pas les chaînes causales de cette crise. Lorsque affects il y a, il faut encore qu'ils survivent à l'influence du milieu. Notamment à celle des médias, chez qui la question écologique est traitée comme une source d'actualité parmi d'autres. Il assez hallucinant de lire les « nouvelles de la fin du monde », les nouvelles des premiers signes d'effondrement, des seuils de réchauffement franchis, des espèces exterminées, au travers des faits divers et des vicissitudes de la vie politique. Mais il faut aussi que les affects survivent à l'influence de la culture narcissique, à la sacro-sainte recherche du bien-être individuel et de la coolitude. Là-dessus, il est assez parlant de constater par exemple l’attitude baba-cool d’un Jean-Marc Jancovici, qui rend pratiquement agréable de se faire dire que le monde s’en va dans le mur. C’est sympathique mais est-ce que ça génère les affects appropriés ? Je ne blâme pas le moins du monde Jancovici, bien au contraire, je constate seulement qu’il a du s’astreindre à un certain mode de communication pour se frayer un chemin dans le monde culturel. Pour Morin, je pense que lorsqu’il parle de la pensée, il veut dire la pensée philosophique, que j’assimile volontiers à une pensée éthique, mais que l’on pourrait aussi appeler, plus génériquement, « sagesse ». C’est un constat devenu assez banal de constater que la connaissance a progressé beaucoup plus vite que la capacité d’assimilation éthique des hommes – je veux dire leur capacité à assimiler les conséquences éthiques des connaissances qu’ils acquièrent et de ce qu’elles rendent possible en frais de techniques et de technologies. Est-ce que cela signifie que la pensée a régressé ? Si par « pensée » l’on entend le degré d’adaptation éthique des hommes par rapport à leurs connaissances, certes. Cela pourrait d’ailleurs constituer une définition intéressante de la sagesse. En ce qui vous concerne, vous sembliez plutôt enclin de considérer que Morin songeait plutôt à la capacité de penser, sous-entendant que le déluge des connaissances pourrait affecter négativement la sensibilité. J’hésite à vous suivre parce qu’au premier abord, il me semble que ce qui entrave le degré d’adaptation éthique des hommes, c’est surtout le manque de temps, de recul. Les choses avancent si rapidement qu’il n’est souvent plus possible de les méditer, d’éprouver notre sensibilité à leur égard et dans ce cas, ce n’est pas un problème de capacité mais bien un problème d’exercice de cette capacité. Pour reprendre les lignes que j’ai esquissées plus haut, nous pourrions dire qu’avec l’essor moderne des connaissances, l’homme a accès à une masse assez formidable de schémas d’action. Les ordinateurs et plus récemment l’intelligence artificielle multiplient en quelque sorte notre mémoire à long terme (par le stockage de données) ainsi que notre mémoire à court terme (par l’accès aux données). Ces schémas sont donc disponibles pour nourrir les affects les plus immédiats des hommes. Ainsi, en quelques clics et quelques questions à Chat GPT, je peux obtenir une synthèse assez précise de l’état des connaissances au sujet de la crise écologique. Mais cette performance accentue d’autant plus le décalage entre nos connaissance, entre ce que vous appelez la conscience d’accès et notre capacité affectivo-éthique. D’où le fait que l’on ait pu voir, au sein de la philosophie des 50 dernières années, l’émergence de principes éthiques tel que le principe de précaution d’Hans Jonas qui visent précisément à nous donner le temps et le recul nécessaires à l’exercice de notre capacité affectivo-éthique. D’un autre côté, il semble difficile de nier que ledit déluge de connaissances n’ait pas un effet émoussant sur notre capacité à prendre du recul. Ne serait-ce que par pression sociale : pourquoi en effet se donner des airs de vieux croûton démodé lorsqu’il est si facile d’embrasser la panoplie des gadgets qui nous sont offerts. Mais aussi par conditionnement : à force d’y être forcé, on prend l’habitude de gober sans réfléchir. Je me rends compte que depuis le début, je n’ai pas repris votre notion de « sensibilité » et qu’il m’est plus naturel de parler d’affects. Je pense que c’est parce que j’étais plus confortable à opposer les affects aux connaissances, dans la mesure où on parle dans les deux cas d’un « produit psychique » plutôt que d’une capacité. Cependant, j’admets qu’il s’agit de 2 choses assez différentes. La sensibilité, au sens où vous sembliez l’entendre, réfère à la capacité d’être affecté par l’extérieur. Alors que les affects résultent certainement d’un traitement intérieur. Ainsi, mes affects peuvent découler notamment de mes préjugés par exemple. Alors que l’idée d’une « pureté affective » semble en quelque sorte rattachée à la sensibilité : c’est la capacité d’être affecté par l’extérieur sans la médiation du Moi. Il n’y entrerait alors que tout le monde obscur de nos instincts, de nos intuitions. Et nous retombons ici sur le même problème du manque de temps : car nos instincts et nos intuitions ont besoin de temps pour se manifester. Il me vient aussi à l’esprit, depuis le début de cette réflexion, d’invoquer la notion de « souvenir » de Kierkegaard. Ainsi, le philosophe danois distinguait-il entre la mémoire, comme faculté de retenir les faits, et le souvenir, comme faculté de retenir l’essentiel dans les choses, dans le passage du temps afin que notre vie soit bien uno tenore, c’est-à-dire un seul souffle, une unité. Kierkegaard qualifiait aussi cette faculté de don poétique. Ainsi retenons-nous une quantité astronomique de petits faits triviaux mais peu d’éléments se greffent au souvenir et se trouvent ainsi illuminés d’une signification particulière. Mais le constat est le même : le souvenir a besoin de temps.
  14. Qu'est-ce qui fait ce basculement ? L'émergence de l'État comme instance régulatrice du quotidien, de la civilisation des médias et de la société de consommation, sans doute. Les individus se retrouvent soumis à une panoplie d'injonctions normalisantes, uniformisantes et dès lors, la nécessité de réaligner les valeurs sur l'affirmation individuelle s'impose. Ce que fait par exemple un Nietzsche. L'ennemi peut être dit intériorisé dans la mesure où il n'est pas question de lutter directement contre ces instances, ce qui est chose impossible de toute façon. Et aussi dans la mesure où dans mon développement, j'intègre les pressions extérieures avant d'être en âge de me saisir comme individu. Il s'agit alors de développer une sorte de clairvoyance et de résilience intérieures. La tradition guerrière demeure le socle de cette valeur. Seulement, auparavant, l'objet du courage était palpable (aller foutre une raclée au dragon) alors qu'aujourd'hui, dans sa version métaphorisée, il est à définir (m'affirmer en tant que quelque chose que je ne saisis pas encore et par rapport à des conditionnements intérieurs dont je ne suis pas certain où ils commencent et où ils se terminent). Nous pourrions par ailleurs très bien considérer que le questionnement même auquel nous nous adonnons sur la signification du courage puisse faire partie intégrante de ce mouvement d'affirmation individuelle, de lutte contre les dragons uniformisants, puisqu'il s'agit notamment de se défaire de la manière dont cette valeur est cyniquement déconstruite par le discours politique, médiatique ou publicitaire.
  15. Je pense que les propositions éthiques déguisées sont multiples. Le trait commun que l'on pourrait peut-être leur trouver est de correspondre au réalignement démocratique des valeurs. Tocqueville avait d'ailleurs remarqué le glissement: "Le courage est une vertu qui n'a guère d'éclat au sein des peuples chez lesquels l'égalité des conditions prévaut; elle s'entend à mépriser la mort, mais le mépris de la mort est un degré inférieur de la fierté." Avec un soupçon de cynisme, comme lorsque le courage du travailleur ordinaire est vanté de la bouche des élites, il peut par exemple s'agir d'une injonction à persévérer dans son rôle de subordonné: "tu es un valet admirable alors il n'y a aucune raison d'aspirer à un autre rôle". Il me semble aussi que la notion est parfois subvertie dans un dessein féministe. L'acte viril et guerrier n'étant pas naturellement l'apanage du féminin, le courage peut être par exemple jazzé vers les tonalités du care. Si on zoome sur la période postmoderne, on peut certainement voir la notion de courage se reterritorialiser quelque peu vers le narcissisme social: le courage n'est plus alors d'affronter les dragons de la nature, les obstacles extérieurs mais, par exemple, d'affirmer son identité en dépit des pressions uniformisantes de la société de consommation. C'est dire que l'ennemi s'est intériorisé. Ce faisant, il s'est subjectivisé et la notion de courage devient logiquement plus ambiguë. Parce qu'elle est plus ambiguë, elle ne s'en prête que mieux à l'improvisation jazzante dont je parlais plus haut mais aussi aux récupérations convenues ou encore cyniques.
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