satinvelours

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  1. Ce gouffre pour un mot qui n’est pas évident n’a rien d’étonnant. Ce mot nous dérobe des significations ce qui veut dire que ce qui est à chercher est ailleurs. Comme tu le mentionnes au début de ce fil, la conscience est si difficile à définir que philosophes et scientifiques ont peine à le décider.
  2. A te répondre je suis peut-être hors sujet. Tu me le feras savoir. Pour Platon les sens nous trompent. Si nous n’avions que nos sens notre rapport au réel serait nul. Si nous n’avions que nos sens nous aurions, à vrai dire, perception de rien parce que les sens ne nous disent rien. Nous ne percevrions pas la distinction des couleurs, nous ne verrions pas les formes, nous n’entendrions aucun son. Pourquoi ? Parce que pour percevoir une forme, il faut la connaître. Il faut stabiliser le flux continu de perception. Ce ne sont pas les sens qui nous disent, c’est une fonction supplémentaire des sens qui synthétise cette présentation pour dire là il y a quelque chose qui se distingue du fond. Il faut autre chose que l’ouïe pour entendre parler. Ne serait-ce que la musique et non pas un fond musical continu dans lequel nous ne parvenons pas à identifier les sons et les mélodies. Tout vient sans doute de nos sens, mais nos sens ne nous disent rien. Il y a donc une faculté qui stabilise nos présentations. Quelque chose qui fixe dans nos représentations des éléments de stabilité. On se souvient d’avoir eu telle représentation et en même temps on la structure. Maintenant, en lisant ton intervention, je vois mieux l’approche cerveau-esprit.
  3. On ne peut pas résister à la force de Voyage. Pas étonnant que Céline soit depuis quelques années étudié en agrégation. J'ai hésité avant d'en parler aux jeunes. Mais il fallait pour eux un auteur différent. Ils abordent Céline avec des yeux neufs. Ils ne connaissent rien du Céline pamphlétaire, contrairement à nous qui savons, en ouvrant Voyage et Mort à crédit, qu'il y a eu les pamphlets. Et c'est par ce langage "la parlure populaire" que je vais ouvrir ces jeunes à la littérature plus académique.
  4. Céline a lu Freud et a été profondément marqué par la façon dont Freud a repensé, à l'issue de la première guerre mondiale, les hypothèses qu'il avait lancées avant, et Céline a écrit Voyage en ayant à l'esprit l'hypothèse centrale de la psychanalyse. La question de l'étranger au cœur de soi-même qui est une définition que l'on pourrait donner de l'inconscient, centrale dans Voyage, amène à une autre question, qui sera politique, celle de l'étranger par apport à la nation. Le mot inconscient est présent mais le nom de Freud n'est jamais cité, et surtout il y a un débat entre la psychiatrie et la psychanalyse. Deux épisodes au début du roman, Bardamu blessé revient du front et se trouve soigné dans un hôpital neurologique, puis à la fin il n'est plus blessé mais médecin. Ce sont les extrémités du roman. Médecin assistant d'un psychiatre. Le discours que fait tenir Céline au psychiatre sur « la psychanalyse est une menace pour la culture française, pour la santé publique, pour l'identité nationale ». Céline dans la fiction rend son psychiatre fou, et discrédite le discours du psychiatre sur la psychanalyse. Il ressort de tout cela une critique toujours ambivalente de ce que représente le savant, c'est-à-dire le psychiatre, le rationalisme, la modernité occidentale, le positivisme et une vision de l'homme limité au corps. Le discours rationaliste scientifique est discrédité par l'écoute que lui réserve Bardamu. Les scientifiques sont les bouffons des chercheurs et ont la marotte de la civilisation. Le discours du psychiatre qui croit dans les faits porte sur la psychanalyse. « La psychanalyse est une outrance étrangère… La mode de guérir est une mode obscène comme tout ce qui nous vient de l'étranger ». La psychanalyse est une grande « pagaille » spirituelle mise au compte de cette science nouvelle moderne, la mode de l'intuition, mode féminine, invertie, qui dévirilise la société française. Ce discours est disqualifié par Bardamu, ce sont des controverses intellectuelles pour lui, des ergotages. Le sujet est délogé de lui-même par l'inconscient, la culture et l'identité nationale, l'expression française est parasitée, contaminée par ce qui vient d'ailleurs. Céline n'associe jamais la judéité et la psychanalyse. Ce qui vient de l'étranger n'est pas ce qui vient d'un juif. Il y a la un non-dit. On entend ce que Céline ne dit pas en 1932, parce que l'on sait qu'il y a ensuite les pamphlets. Le juif n'est pas détaché de l'étranger, il n'est pas encore le bouc émissaire qu'il deviendra dans les pamphlets. Ce qui vient d'ailleurs, ce qui nous menace dans notre identité de sujet et dans notre identité de nation française c'est ce qu'il faut abolir. Ce que retient Céline de Freud c'est le développement du concept de la névrose traumatique déjà développé par Charcot à l'issue de la guerre. En 1920 Freud, en reprenant la deuxième topique, le moi, le ça et le surmoi, propose l'idée qui traverse le Voyage que l'instinct de mort et la pulsion de mort meuvent les individus. Ce que Freud a établi dans un essai « Au-delà du principe de plaisir » c'est que la guerre a définitivement perturbé le fonctionnement psychique, elle a révélé les virtualités les plus barbares de notre moi le plus profond et inventé une notion qui est le conflit intrasystémique du moi. L'idée que la guerre a soumis les individus à une double inconstance. Le conflit intrasystémique du moi que Freud théorise à l'issue de cette guerre explique cette désespérance de Bardamu et donne un fil de cohérence à l'intérieur du texte. Ce conflit, la pulsion de guerre et les pathologies liées à la guerre on les retrouve aussi chez les surréalistes. Il y a aussi un réalisme dans l'épisode premier où Bardamu se retrouve blessé. Les services de l'hôpital sont hantés par une obsession, détecter les vrais névrosés de guerre des dissimulateurs. Le roman crie et hurle, il se veut oral. Il commence par un verbe de diction « moi j'avais jamais rien dit » et cela se termine par un autre verbe de diction « qu'on en parle plus ». C'est le vocabulaire oral qui est omniprésent dans le livre. Chaque fois Bardamu nous interpelle, nous lecteurs, « Je peux en parler, j'y étais ... Moi j'vous l'dit » Cette dimension orale qui exprime une très grande familiarité avec le destinataire du roman produit aussi un effet de véridicité qui va de pair avec un souci de témoigner du réel. L'oralité c'est le témoignage, le devoir de mémoire. Céline écrit non seulement comme il sent, mais il veut écrire comme le peuple parle. Il y a un geste politique, puisque la parlure populaire dans le roman a été limitée jusqu'à présent. La langue la plus homogène c'est la langue du narrateur, c'est la langue académique. Céline veut imposer comme langue littéraire la parlure populaire. Il donne l'autorité à la voix des exclus, à ceux qu'on laisse crever soit en Afrique soit en banlieue parisienne. Cette oralité est présentée comme un attentat contre les institutions académiques et contre l'usage littéraire. L'oralité est d'énoncer ou dire la haine de la rhétorique, la haine des belles lettres par honte éthique et politique. C'est la langue des concierges qu'il veut faire entrer en littérature. Cette langue est sacrée parce qu'elle ne ment pas. Alors que la langue des académiciens, des psychiatres, des professeurs, des politiciens est une langue nécessairement mensongère. L'oralité est un attentat de type démocratique, une bombe métaphorique pour essayer de dénoncer la façon dont l'école, qui prétendait unifier la nation et faire entrer le peuple dans la société, a failli à son contrat. Il y a un conflit d'autorité. Mais dans Voyage on entend encore plusieurs voix. La voix du narrateur et aussi une voix qui sait réthoriser. Dans Bagatelles pour un massacre et les deux autres pamphlets, on n'entendra plus que la voix du peuple A ce moment-là le roman se resserre sur une espèce d'autisme. Et Céline a basculé vers le totalitarisme.
  5. Et toi qui me suis en rampant Dieu de mes dieux morts en automne Tu mesures combien d'empans J'ai droit que la terre me donne Ô mon ombre ô mon vieux serpent Au soleil parce que tu l'aimes Je t'ai menée souviens t'en bien Ténébreuse épouse que j'aime Tu es à moi en n'étant rien Ô mon ombre en deuil de moi-même
  6. Je ne veux jamais l'oublier Ma colombe ma blanche rade Ô marguerite exfoliée Mon île au loin ma Désirade Ma rose mon giroflier. (Voie lactée 1)
  7. Louis Ferdinand Destouches, dit Céline, nait en 1894 dans un milieu de petits commerçants précarisés par la modernité. C'est un autodidacte, fait des études de médecine. Ce trajet biographique est transposé sur le personnage de Bardamu dans Voyage. Après la guerre et les voyages il s'installe comme médecin des pauvres. La réception lorsque paraît voyage est unanime par Mauriac, Bernanos, Aragon, car le roman exprime une compassion pour les pauvres et les laissés-pour-compte de la société. Il a été critiqué par Nizan qui a tout de suite détecté l'ambivalence paradoxale dans le roman et, qu'à côté de la pitié pour les humbles, du cri d'alarme lancé à la démocratie, il y avait déjà de la sympathie, non exprimée dans Voyage, à venir pour le fascisme. Il y a déjà un thème très présent celui de la pourriture qui appelle une thèse de l'hygiénisme. Il faut purifier. La puissance de fascination qu'exerce un roman comme Voyage, qui n'est pas usée, continue à s'appliquer même si l'on est profondément choqué par Bagatelles pour un massacre. Malraux tranche la question de façon très binaire en disant que Céline est un pauvre type et un grand écrivain. Le lien entre roman et pamphlet semble tenir dans la colère, la rage, la haine. L'écriture pamphlétaire est une écriture passionnelle, une écriture de l'affect. Pendant la guerre Céline est condamné en justice, puis relaxé par Vichy, exilé à Sigmaringen en 1944, frappé d'indignité nationale en 1950 et amnistié en 1951. Il a eu le temps et l'énergie, qui est un moteur capital pour comprendre Céline, d'écrire « Féerie pour une autre fois, D'un château l'autre 57, Nord 60, Rigodon 61. Il meurt en 1961. Voyage suivi de Mort à crédit 1936 puis trois romans qui sont les romans problématiques de Céline pour des raisons idéologiques, trois pamphlets « Bagatelles pour un massacre 1937, L'école des cadavres 1939, les Beaux Draps 19141 ». Cette dimension compassionnelle a fait que Mauriac ou Bernanos ont salué Voyage comme un grand livre. Il y a un humanisme certain qui résonnait nécessairement pour quelqu'un comme Mauriac ou Bernanos. D'un point de vue esthétique Céline, comme le roman populiste, s'est inscrit dans la mouvance de Zola. Il prononce un hommage à Zola et expose la fascination pour le naturalisme. La dimension scatologique chez Céline c'est la métaphore qui nourrit Voyage, la métaphore de la viande qui deviendra charogne. Le réalisme est dépassé par une mission apocalyptique de la vie. C'est une mythologie de la réalité plutôt que la réalité dans ces dernières extrémités d'obscénités. Le titre de Voyage au bout de la nuit donne la dimension poétique, visionnaire, métaphysique du roman. Il ne s'agit pas de traduire simplement l'état de l'Europe, de l'Afrique, de l'Amérique et des ouvriers, mais il y a une dimension tragique, existentielle qui dépasse cela. L'épisode de la taylorisation des ouvriers dans Voyage est comparable au Temps modernes de Chaplin 1936. Le chimpanzé est l'image que choisit Céline pour dire l'animalisation produite par un développement économique et un certain traitement du travail. Cette image s'oppose à celle de l'asticot qu'il utilise lorsqu'il ne parle plus de l'homme social, le chimpanzé, mais de l'homme existentiel, le sous-homme claudicant, celui de Beckett. L'œuvre est fondamentalement tragique puisque ce qui est traversé c'est toujours la nuit. « Le cercle est refermé ». L'image de la ligne qui est le vecteur qui suit un roman de formation ou un conte philosophique s'annule à la fin du roman par celle du cercle refermé. Cette tragédie vient d'un profond sentiment de culpabilité enraciné dans une conscience chrétienne. Et cette culpabilité c'est de désirer vivre alors que la vie n'est que la nuit. Vision paradoxale car le désir de vivre n'est pas envisagé par Bardamu et par Céline comme une énergie vitale dionysiaque qui porterait vers le monde, mais comme une faute, voire une honte. Il y a cette vision chrétienne et coupable de la vie humaine parce que Bardamu dit qu'il se sent en permanence coupable alors qu'il est présenté par le roman comme une victime. Il n'est pas coupable d'un fait, il est coupable d'être né. C'est une reprise par Céline de l'angoisse au sens pascalien du terme, du spleen baudelairien qui pourrait engendrer le désir de ne plus bouger. L'obsession du voyage est assimilée à une manie, une maladie, une névrose. On ne peut pas ne pas vouloir voyager. On ne peut pas ne pas désirer vivre, et en même temps ce désir de vivre fait que notre condition d'êtres humains nous rend pire que l'ordure. Cette morbidité du texte a fait parler à la réception du livre d'une phénoménologie de la mort, c'est-à-dire un roman qui présentait des corps morts, mais cette présentation de la mort n'est « pas associée à une condamnation, à une explication ». Ce n'est pas un roman pédagogique, mais dans le cri il y a une explication qui est lancée sur cette morbidité à laquelle nous ne pouvons pas échapper et qui renvoie à la condition historique de l'individu, avant la guerre, et à la condition existentielle. « C'est un garçon sans importance collective, c'est tout juste un individu ». Il y a cette désespérance existentielle, et l'opposition individu-collectivité renvoie à la difficile relation entre l'individu et la communauté. C'est à la fois une œuvre atypique mais qui nous parle beaucoup pour le meilleur et pour le pire.
  8. La critique célinienne autorisée propose l'hypothèse que le nom de Bardamu est formé de trois écrivains auxquels Céline rend hommage. Bar : Barbusse « Le feu » Da : Daby « Hôtel du Nord » Mu : Ramuz : « Raison d'être » Barbusse auteur de Feu en 1925 avait déjà entrepris de faire passer la langue orale dans l’écriture, mais en la maintenant dans l’espace des dialogues. Il fait parler des combattants dans un niveau de langue qui est celui de l’oralité. L'emblème du roman populiste serait précisément « Hôtel du Nord » de Daby. C'est un roman qui se revendique naturaliste, c'est-à-dire devant représenter le monde des petites gens dans une langue claire, intelligible avec l'idée que le peuple est éducable. C'est un roman moraliste, il assigne au peuple la mission d'incarner la vertu. Ce roman populiste vise le roman esthétique décadent, Proust par exemple. Louis Guilloux « Le sang noir » 1935, évoque une ville de l'Ariège en 1917 où le personnage principal incarne un professeur physiquement infirme, désabusé psychiquement et intellectuellement. Désillusion à l'égard de la IIIe République et la déception à l'égard d'une république qui n'a pas tenu ses promesses en matière d'éducation, d'instruction publique. La IIIe République prétendait unifier la nation par l'instruction publique, éduquer le peuple et le convaincre de valeurs républicaines. Guilloux dans le sang noir reprend une phrase du voyage « la vérité de la vie c'est la mort » en faisant dire à son personnage « la vérité de la vie ce n'est pas qu'on meurt, c'est qu'on meurt volé ». Dialogue entre Céline et le roman populiste sur la question du peuple. Le roman socialiste (réalisme socialiste) est importé d'URSS en 1934 et deux noms sont très importants, à l'époque où Céline écrit pour montrer ses choix ou ses pulsions en perspective, Nizan et Aragon. Nizan écrit « Antoine Bloye » 1933 petit bourgeois qui rate sa vie. C'est un roman à thèse socialiste. C'est la chronique d'une existence pauvre, banale d'un petit bourgeois sans aucune conscience critique. La mission du roman socialiste étant évidemment d'éveiller la conscience critique. Ce personnage est broyé par le capitalisme. « La conspiration » 1938, saluée par Sartre et Camus, raconte la tentative de révolte par des intellectuels bourgeois mais peu crédibles car mus davantage par un romantisme lyrique que par une discipline révolutionnaire. Nizan est une figure éthique dans le panorama du roman socialiste parce qu'il a quitté le parti communiste au moment du pacte Germano Soviétique en 1939, et est tué en 42 à Dunkerque. Le roman socialiste va durer sous la plume d'Aragon jusqu'à 1967 avec la publication de son dernier roman du cycle « Le monde réel ». Il y a chez Aragon l'idée que le roman s'écrit de façon prophétique, dimension missionnaire que n'a plus Céline qui est totalement désespéré. Céline n'est pas tourné vers l'avenir, il est plus nourri par la déception et la désillusion. Ce qui est commun aux deux c'est la décadence de la bourgeoisie française, la mise en question de la démocratie libérale (« Aurélien »). L'idée d'Aragon c'est de se réinsérer après la guerre dans une société, dans une vie sociale, alors que l'idée de Céline n'est pas tant de se réinsérer dans la vie sociale où il se débrouille, mais de se réinsérer dans la vie, de se sentir vivant. Dans ce contexte parait Voyage qui produit une véritable détonation. C'est un roman autant salué par les conservateurs catholiques que par l'extrême droite et par l'extrême gauche. L'universalité de ce que dénonce Céline, le cri d'alarme qu'il lance, tout le monde en reconnaît l'urgence. Il y a suffisamment de paradoxe et de violence dans le roman pour qu'un communiste et un pré fasciste célèbrent le même texte.
  9. Voilà un développement et des précisions de tes recherches qui vont augmenter mes réflexions. J'ai lu attentivement ton exposé. La chose en soi tu me l'as faite comprendre par un exemple très concret : le caillou effleurant la nappe d'eau. La sensation n'est pas la chose en soi. Les neurosciences sont à l'origine de découvertes considérables sur le cerveau depuis quelques années. J'ai pu comprendre un certain nombre de données avec le livre de Chris Frith que tu m'as fait découvrir, entre autres que le cerveau n'avait pas accès au réel. Tu sais qu'en ce domaine je suis une néophyte ! Pour moi en effet, la confusion se faisait entre ces deux concepts : cerveau et esprit.
  10. La voix célinienne. Envisager Céline comme un écrivain ne peut pas s'envisager sans le Céline pamphlétaire d'après « Le voyage au bout de la nuit », texte matriciel où s'amorce l'écriture pamphlétaire et les romans d'après-guerre. La question de la langue que pose Céline adressée à la littérature dans les années 30 rejoint une question qu'il adresse à la démocratie. Les essais de Valéry posent la question de l'historicité de la civilisation européenne, pour Aron de la décadence de la nation française, et, dans l'ensemble, l'état mental collectif est à l'inquiétude. La réaction des écrivains est d'entrer dans le siècle. Parmi les essayistes, Valéry, qui se définit lui-même comme un anarchiste sans engagement politique et qui écrit, entre 1930-1940, des études qui sont récapitulées sous le titre « Regard sur le monde actuel, Les essais quasi politiques, Bilan de l'intelligence ». Valéry prononce une phrase devenue très célèbre en s'adressant à l'Europe « Nous autres civilisations nous savons maintenant que nous sommes mortelles », et signale dans plusieurs essais l'historicité d'une culture qui s'est crue historique. Aaron de son côté écrit un essai « Décadence de la nation française », résonance du prologue de Voyage. Jusqu'aux années 30 cette occultation se poursuit et la convocation qui s'opère auprès des écrivains est à mettre en rapport avec les phénomènes qui sont extra esthétiques c'est-à-dire économiques et politiques. Au moment de la crise de 1929, au moment où les rumeurs totalitaires sont de plus en plus inquiétantes, au moment où commence la déflation, quand Laval arrive au pouvoir, le roman et les romanciers en particulier ainsi que les essayistes entrent en liste et s'alarment. Le prologue du Voyage pose clairement le problème de l'anarchisme et de l'existence ou la non-existence de la race de la nation française. A l'issue de la première guerre mondiale le premier souci du lectorat et de l'écrivain est d'oublier cette guerre, d'occulter ce qui vient d'avoir lieu. « Les écrivains se retirent du monde, deviennent des contemplatifs ». Ils se retirent dans une littérature de scènes de vie facile pour se remettre du traumatisme. On pourrait l'appeler littérature de consommation alors que Céline propose une littérature de sommation. Gide revient du Congo avec « Voyage au Congo » qui dénonce le colonialisme. Il est présent au congrès pour la paix, entre en 1932 au PC puis revenant d'URSS dénonce le stalinisme en 1936. Bernanos est séduit par l'action française, Nizan, Aragon, Éluard entrent au PC. Un certain nombre de militants se déclare antifascistes, Roland, Barbusse, Gide ou encore Malraux et Céline, qui serait juste de dire qu'il est un anarchiste de droite. L'urgence politique réclame que chacun cherche sa voie. Le style de roman auquel appartient Voyage, lorsqu'il parle de la première guerre mondiale, est un roman en crise totale. Céline dit de façon logique on ne peut plus écrire après la guerre comme on écrivait avant. La guerre représente une telle rupture et une telle fracture qu'elle a déconstruit la possibilité de tenir un discours logique, il n'y a plus qu'une seule expression possible, le cri de l'âme. C’est un roman sorti des tripes, un cri de l'âme et non plus un discours sur le monde ou une fable du monde organisée linéairement et intelligible du point de vue de la langue. Dans « Mort à crédit » qui suit Voyage, Céline écrit à Léon Daudet « J'écris comme je sens ». Une telle écriture apparaît déjà dans Voyage et sera de plus en plus évidente à mesure que les œuvres se succéderont. C'est un roman grinçant non seulement parce qui est dit mais par la façon dont cela est dit, par cette oralité. L'idée de Céline c'est qu'on ne peut plus appréhender la vie, l'histoire,qu'à travers le désordre des affects et le traumatisme psychique causés par cette guerre.
  11. Des cris ce matin sur mon balcon. Je vais voir, je n’ai eu le temps que d’aprecevoir une crécerelle tenant dans ses serres une proie que je n’ai pas pu et pas su identifier. Je pense que ce devait être peut-être un moineau car cela me semblait assez petit. Ce n’est pas la première fois qu’il m’arrive cette mésaventure. J’habite au dernier étage d’un immeuble pas très haut, mais plus haut que les immeubles environnants. Sans doute pour cela que la crécerelle peut plonger facilement sur sa proie.
  12. J’apporte des réponses aux questions qui me sont demandées. Si ces réponses ne vous siéent pas, je n’ai nulle obligation de m’en expliquer encore moins de me justifier étant, comme vous le dites si bien, sur un forum. Est-il encore obligation sur un forum de participer aux discussions ? Ainsi que l’a formulé mon ami Aliocha, nous ne cherchons ici nulle reconnaissance, nous poursuivons un travail salutaire. Nous sommes dans la transmission. Cette interface nous permet d’affiner et de parfaire nos pensées. Bonne fin d’après-midi.
  13. Ce long fragment se termine par l'exposé d'une théorie qui pourrait s'appuyer sur l'existence du non-être. On pourrait se demander pourquoi Parménide expose une idée qui ne sert à rien. Il le dit lui-même par l'intermédiaire de la déesse : pour éviter que l'opinion puisse le séduire, l'apprenti philosophe ne doit pas écouter les gens qui relativisent de l'être. C'est une attitude suicidaire. Relativiser l'être, c'est relativiser l'être qu'il y a chez moi. Moi je suis provisoire, mais l’être qui est chez moi est le même que l'être qui se trouve dans d'autres personnes, et qu'il y a partout. Donc perpétuellement présent, homogène, parfait, unique. Quel fut l'écho que Parménide a eu dans son temps ? Il est évident qu'il a bouleversé, étonné les philosophes. Puis on a suivi deux chemins. Quelques philosophes ont décidé d'adapter ce que Parménide avait dit sur le fait d'être à la réalité sensible, d'autres ont décidé carrément de le supprimer. Le premier écho de la philosophie de Parménide concerne sa méthode. Il démontre ce qu'il dit, il utilise des raisonnements par l'absurde. S'il n'y avait pas de l'être qu'y aurait-il ? Il y aurait du néant et ce n'est pas possible. Il utilise le principe d'identité, ce qui est est, du tiers exclu, on est ou on n'est pas, il n'y a pas de troisième possibilité. Le premier disciple de Parménide est Zénon d'Elée. Zénon n'a pas de philosophie, mais de formidables démonstrations : "les paradoxes de Zénon". Il démontrait une chose et son contraire. Il s'appuie sur la méthode découverte par Parménide. Déjà dans l'Antiquité les philosophes stoïciens, Sénèque, disaient que Zénon n'avait pas un système propre à lui, s'il avait un système il serait nihiliste parce qu'il démontré une chose et son contraire. Il y a eu Melissos qui a essayé d'adapter la philosophie de Parménide. Melissos est un penseur de Samos. Il connaît le point de vue de Parménide, il utilise la même terminologie. Il vient une quarantaine d'années après Parménide. Il a des rapports orageux avec les atomistes. Pour réfuter les atomistes qui supposent une quantité d'atomes qui constituent chaque chose, pour réfuter cette manière de regarder la réalité Mélissos adapte ce que Parménide avait dit à propos du fait d'être, il l'adapte aux choses sensibles. C'est un désastre parce que ce que Parménide avait dit n'a rien à voir avec les choses sensibles. L'être de Parménide n'est pas une entité unique. Pour Mélissos comme le non-être c'est le vide et que le vide n'existe pas, l'être est un. Or Parménide ne pouvait pas penser au vide puisque son être n'était pas dans l'espace. C'est Mélissos qui invente cette théorie de l'être un. Une sorte de sphère qui occupe tout l'espace. En revanche l'être de Parménide n'est pas un être soumis aux coordonnés spatio-temporelles. Avant de nous occuper de la réalité il faut admettre qu'il y a de l'être, qu'il y a des choses.
  14. " Il n'y a pas A ou B mais A ou non-A ". C'est en cela toute la réflexion qui s'étend tout au long du poème. Si je prends l'analogie Blanc et Noir, le noir a autant d'existence que le blanc, et le blanc a autant d'existence que le noir. Blanc ou noir ce n'est pas la même chose que blanc et non-blanc. Le noir est peut-être la couleur opposée au blanc mais elle existe en tant que telle. Parménide veut nous faire comprendre que nous ne pouvons poser l'être et le non-être comme nous posons l'être et le néant. Le néant est l'être qui est nié, qui n'est pas là, qui n'est plus là, qui n'est pas encore là. Je ne peux pas faire exister le néant comme équivalent symétrique de l'être.
  15. Pour Alain-Fournier le christianisme est à la fois la tentation d'une réponse et en même temps la tentation de la hauteur et de la pureté. Il se rendra compte en particulier par sa correspondance avec Péguy qu'il est un auteur très peu chrétien. Il célèbre le culte de la hauteur et de la pureté sans attendre la révélation. C'est la dimension du mystère et la vibration du mystère qui l'intéresse. Même si le christianisme le tente, il dit à Péguy que l'Évangile l'émeut profondément, mais le type d'émotions qu'il peut susciter lui paraît fonder sur la vraisemblance de l'apparition, du mystère dans la réalité journalière. L'Évangile lui fournit cette émotion. Là où il est un mauvais sujet pour le christianisme c'est quand la même émotion lui est fournie par Peter Pan ou Wells, la machine à explorer le temps, la guerre des mondes. Il retient la merveille dans le mystère et la vraisemblance de l'apparition du mystérieux dans la réalité journalière. Il choisit davantage le mystère que la révélation. « J'ai compris combien mon livre sera peu chrétien puisque sans doute ce sera un essai sans la foi de construction du monde en merveille et en mystère ». C'est le livre qui construit le monde en merveilleux et en mystère. Lettre à André Lhote « J'ai toujours pensé ceci : chacun se crée la réalité qu'il a méritée. Christophe Colomb a rencontré des rivages d'Amérique parce qu'il avait eu l'audace de les susciter. Jamais la réalité n'a déçu celui qui avait le courage et l'imagination nécessaires pour croire en elle. En somme toute la différence entre nous est celle-ci. Vous ne croyez qu'à une réalité spirituelle tandis que moi je crois cette réalité plus réelle encore, peut-être même terrestre. Sachez que si les bergers n'avaient pas cru qu'il dût venir quelque chose sur la terre ils se seraient endormis, ils auraient rêvé à des parodies. Ils ont organisé des veilles, ils se relayaient d'heure en heure et la chose est venue ». C'est un parallèle entre l'éloge de la veille des bergers et la foi qui devait animer Christophe Colomb. Deux articles de 1913 paru dans la NRF, le creuset où se réfléchit le roman à ce moment-là, rappellent comment les auteurs ont dépassé l'idéologie, l'esthétique du naturalisme. - Pour Léon Blum l'instrument de la connaissance extra scientifique n'est pas le raisonnement mais bien l'introspection intuitive dont l'émotion esthétique est la forme la plus accessible. Et l'artiste se trouve rétabli dans la fonction divinatrice que lui avait reconnu jadis les poètes. Le raisonnement qui prévalait dans le roman, document social fin XIXe siècle, est remplacé par l'introspection intuitive. « Le principe du réalisme est ceci : se faire l'âme de tout le monde pour voir ce que voit tout le monde, car ce que voit tout le monde est la seule vérité. Je me demande comment nous avons pu nous laisser prendre à une réalité aussi grossière ». C'est le choix de l'introspection intuitive et l'apparition d'un mot, intuition, très important chez Bergson et Proust. - Jacques Rivière souligne l'exemple de la littérature anglaise : Kipling, Dickens, Stevenson, Hardy, Defoe. La littérature anglaise expose, là où la littérature française explique. Il serait temps que le roman français expose ce qui est à venir. La définition du roman d'aventure pour Jacques Rivière c'est un roman qui racontera une histoire avec péripéties et rebondissements sans renoncer aux extravagances de l'aventure, mais qui raconteras surtout l'émotion de ce qui n'est pas encore. Il souhaite que romancier et lecteur soient en état d'aventures. « Supposons le romancier, comme nous, naturellement orienté dans le sens de la vie, c'est-à-dire le visage tourné vers ce qui n'est pas encore. L'écrivain symboliste était en état de mémoire, lui, notre écrivain sera en état d'aventure ». Il y a une opposition entre la forme de passéisme du symbolisme tourné vers le passé, et la disponibilité de ce qui est à venir pour les écrivains de la génération 1910. Dans le roman nouveau ce qui paraît d'abord du personnage ce sont les traits particuliers. Ils précèdent l'essence et la masquent, le personnage ne se laisse aborder que par ses manies, ses travers, il est incorporé à ses actes. Si l'auteur essaye de nous l'expliquer nous sentons que cette définition n'est pas le germe créateur du personnage, mais un aspect arraché à sa complexité. Une mise au point provisoire, un effort pour s'emparer, au moins partiellement, d'une réalité qui continue à déborder notre prise. C'est une préfiguration de ce que sera le roman plus tard. Pas d'analyse psychologique, pas d'explication de la part du narrateur. C'est le programme que développera le roman existentialiste en se réclamant du comportement du roman américain. Le roman maintiendra l'impression de complexité insondable et insaisissable. Il ne cherchera pas à épurer le réel ni à l'expliquer le mystère. Cet état d'aventure doit être aussi partagé et désiré par le lecteur. La lecture devient une épreuve d'abandon et d'inquiétude. Gide inquiétait le lecteur en le faisant penser, Alain-Fournier inquiète le lecteur en le faisant rêver. Le lecteur doit admettre que l'on puisse lui raconter des choses qui contiennent une dose de merveilleux. Le roman devra prendre en même temps que notre attente et notre accueil de l'imprévu dans les choses, l'émerveillement que nous donnent les âmes. Il exige du lecteur un état de tension, d'insatisfaction.