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La preuve par 8

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Kégéruniku 8

Homomachie

Sa mâchoire serrée, c’est sa rage qui l’engendrait. Sa fureur désespérée, c’est son impuissance qui l’animait. Sa folie démesurée,c’est la déréliction qui l’exacerbait.

Seul au cœur du dédale, celui qui n’était pas vraiment homme mais qui avait toutefois quitté son statut d’animal errait dans les méandres tortueux d’un lieu oublié, en quête de carnage à perpétrer, de faim à apaiser, de liberté à retrouver…

Autrefois taureau d’albâtre, révéré pour sa robe pure et la rareté de sa race,il rêvait de choses simples, de champs fleuris, de vastes étendues herbeuses,et parfois même d’une ou deux femelles en chaleur.

Mais les songes sont ainsi faits, fourbes et menteurs, et plutôt que les prés verts et goûteux, c’est le sable de l’arène qui lui était destiné. Son corps noueux et guerrier, ses cornes comme semblant faites d’or et d’ivoire, sa robe immaculée, tout en lui donnait l’impression de faire face au Zeus qui jadis enleva Europe, et n’importe quel torero eut rêvé de combattre et d’abattre un animal si sacré.

C’est ainsi qu’à la fleur de l’âge, qu’au meilleur de sa forme, la bête dut quitter ses doux pâturages pour rejoindre ce qui devait devenir son dernier refuge.

C’est là, la causalité qui devait mener à la plus étrange des évolutions, de celles que Darwin ne pourrait expliquer aussi sûrement qu’Ovide.

Après que le temps eut passé, que les jeux furent annoncés, les tickets vendus,les places remplies ; après que la bête eut été préparée, ses cornes limées, sa chair meurtrie, son esprit anesthésié ; après la mise à mort de quelques autres bêtes sous les yeux complices des spectateurs, on mena l’animal jusque son box, dernier arrêt avant la mort, en attendant que dehors le prologue se joue puis que le silence se fasse.

Et durant ce silence où tous les regards convergeaient vers l’homme à l’habit sang et or, ce fut la métamorphose. Du sculptural taureau blanc ne restait qu’un ersatz à la bouche déformée par la rage, splendide monstruosité à cheval entre la parodie humaine et la caricature bovine.

Puis, après le silence, lorsque on libéra la bête pour que le combat tant attendu commence enfin, ce fut un brouhaha aussi difforme que la créature qui accueillit son arrivée.

Le torero qui voulait défier Zeus fuyait face au minotaure, et la foule toute entière n’était plus que mortelle débandade en quête d’un réveil qui pourrait arrêter le cauchemar.

Le mythique animal chargeait tous ceux qui avaient le malheur d’entrer dans son champ de vision, encornant les uns, piétinant les autres, il répandait la mort comme d’autres l’avaient administrée aux siens avant lui, à ceci près qu’il se montrait terriblement plus direct, miséricordieusement plus efficace.

A un détail près, l’ironie de la scène en aurait fait probablement rire quelques uns. Mais un détail dépassant allègrement le quintal ne fait jamais rire personne. Et puis, accablés par la terreur et l’effroi, pas un spectateur n’eut l’idée de rire, pas même les plus légers. Ils se contentaient de courir,s’écrasant les uns les autres, stupides bestiaux affolés, espérant fuir ainsi le massacre.

Après seulement quelques folles dizaines de minutes, l’arène évacuée n’accueillait déjà plus que la bête et les morts qu’elle avait engendrés. Au dehors, on se pressait d’emmurer le bâtiment jusque à ce qu’il n’en reste plus qu’un énorme bloc de béton, pour que la pierre, à la façon d’un attrape-rêve,capture le mauvais songe dont ils avaient été témoins.

Au-dedans, l’homme-bête ruait à travers le sable, rageusement, désespérément,jusque à l’épuisement…

Tout ce qui brûle doit un jour devenir cendres. C’est ainsi que la rage du prisonnier se désagrégeait, consumant avec elle toute la combativité du monstrueux gladiateur.

Allongé dans l’arène, impuissant, soumis, il balayait le sable de ses immondes naseaux, pour que s’envole avec lui les cendres de feu son esprit.

A chaque fraction de temps son grain de sable, à chaque battement de cœur sa décrépitude, à chaque souffle rendu l’impression que ce devait être le dernier.

Plus la rage se dissipait, plus la bête entrait en osmose avec son habitat,devenant aussi vide et sombre que l’arène oubliée. Plus la rage se dissipait,plus l’incapacité à entreprendre quoique ce fut le gagnait. Troquant, à force de désespoir, la fulgurance de la vie pour la torpeur de la mort. S’éteignant comme le ferait une bougie cloîtrée sous une cloche de verre. Dépérissant dans un silence assassin, dans une solitude meurtrière, loin des acclamations soutenues d’un public dont les cris ne peuvent plus que hanter les lieux.

Destiné à périr dans l’arène, c’est dans le sable devenu froid de celle-ci quel’insolite rendit l’âme.

Kégéruniku 8

Des équilibres

Entre deux poids balance, qui du secret connait la teneur.

Poussé par la volonté de lumière, pareil à un insecte ou un Icare, qui se rêve prophète annonçant l'apocalypse ne souhaite rien d'autre que la révélation. Pour que son oeil jouisse milles honneurs, il déshabille et son âme et son coeur, se dénudant pour mieux dévoiler les siens, les exhibant pour mieux se faire voir. Puisqu'avide d'or et de lumière, sans pudeur il chasse la brume qui menace son existence. Parce qu'il n'est rien sans public pour le voir, inconsistant sans pupille pour le mirer, insignifiant s'il n'y a personne pour l'admirer. Et comme l'oreille qui se voudrait bouche, il n'écoute que pour être écouté. Dérobant l'intime pour mieux le répéter, s'appropriant l'histoire pour d'avantage en profiter. Détruisant le secret pour se construire sur ses décombres.

Enivrés par la cour gloutonne qui les exhorte à ne rien cacher, il est des confidents qui cessent d'être dans l'espoir d'exister.

Happé par la nécessaire pénombre, pareil à la proie qui face au prédateur véloce et puissant ne survit qu'en se terrant, qui se veut cercueil d'un secret creuse sa tombe. Pour flatter son orgueil, celui qui se rêve gardien intransigeant se voile d'ombre et d'austérité, revêtant l'attitude interdite et caustique du coffre qui renferme d'occultes trésors. Dans un subtil jeu d'ombres et de lumière, il se cache et s'opacifie dans l'optique de mettre en valeur son invisible grandeur, pour que d'abîmes en abysses elle brille par son absence. Craignant que le temps ne rende ses défenses diaphanes et laisse ainsi ses mystères à la vue de tous, il s'emmure dans le silence et se cloître dans l'obscurité. Fermé au monde, ne vivant plus que par songes dans lesquels sa valeur qu'il s'évertue à masquer est reconnue et appréciée.

Prisonniers des geôles par lesquelles ils se veulent bâtir, il est des confidents qui cessent d'être dans l'espoir d'exister.

Kégéruniku 8

Chante l'oiseau! Dans sa cage de graisse et d'os, enjôlé par les mirages d'un ciel ouvert et bleu, à portée d'aile puisqu' à portée d'yeux, où s'éthernisent les songes heureux du peintre qui a brûlé ses toiles.

Pleure l'oiseau! Dans sa cage de graisse et d'os, abîmé par ses rêves d'un monde infini, aveuglé puisque ébloui, par ce songe qui brûle les lèvres et les ailes du sculpteur amoureux qui veut insuffler la vie.

Meurt l'oiseau! Dans sa cage de graisse et d'os, implorant de cette voix maigre qui prononce les derniers mots: "Larme au poing, l'alarme à l'oeil, dérobez-vous, ouvrez la cage, fendez l'essieu, quittez la boue, passez le seuil, envolez-moi..."

Un dernier souffle et l'air qui siffle: "pas de cercueil pour l'au-delà."

Kégéruniku 8

Loverdose

Ce qui me tue c'est la joie. Sa logique, ses idées, sa façon de faire. Si les filles de joie sont des salopes, je ne sais plus quoi penser de la mère.

Insuportable trainée qui se donne, sans faire payer, au premier des abrutis. Mais qui va se refuser, ou du moins se faire prier, pour quiconque à de l'esprit.

Je veux bien comprendre, qu'étant plus simples à divertir, elle choisisse les imbéciles, pour n'avoir que moins d'efforts à fournir, parce que se donner de la peine est une chose que la joie ne peut comprendre. Mais tout de même, j'ai du mal à imaginer qu'on puisse à ce point préférer la facilité qu'on en finisse par se donner en premier lieu aux imbéciles heureux.

Et voilà qu'en conséquence, je me retrouve contraint à m'abandonner dans les bras d'une autre, parce que la joie n'éprouvant qu'indifférance me laisse et se donne aux bêtement satisfaits et à la boue dans laquelle ils se vautrent.

Alors, ce n'est pas si beau l'amour, quand c'est un souffle sans inspiration qui vous réchauffe l'oreille, quand c'est une caresse désespérée qui vous force à la compassion perverse, quand c'est sans joie qu'il nous faut le faire. Parce que l'amour ce n'est pas la joie et que la joie ne m'aime pas. Pas que je pense bien, mais forcé d'admettre que je suis bien là, j'en conclus que mon esprit me ferme ses bras, à celle là même qui ne m'aime pas.

Et si je baise sans capote, c'est dans l'espoir vénérien d'attraper la bêtise qui m'apportera la joie. Parce que je l'aime cette salope, comme tant d'autres idiots avant moi.