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Criterium

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Tout ce qui a été posté par Criterium

  1. Criterium

    Contours.

    J'aime bien que cela te fasse imaginer tant de possibles. Les traboules, la vieille ville — tu as dû le voir, c'est une sorte de lieu "liminaire" qui revient me hanter sans cesse. C'est devenu presque un mélange de beaucoup de villes différentes. — Mais là, tu as raison, puisque je me souviens clairement que quand j'ai commencé ce texte en 2017 c'était bien Lyon que j'avais le plus en tête pour ce "décor".
  2. Criterium

    La traque.

    Bonjour ! Je tiens à te remercier à nouveau parce que cela me fait plaisir que tu aimes prendre le temps pour lire mes petits textes déposés. Malgré tous les écrits j'ai moi aussi encore le démon de l'auto-critique, donc chacune de tes lectures m'aide. — En plus dans la quantité se dévoilent des thèmes récurrents et donc quelque part mes névroses... J'espère que les prochaines ne te décevront pas ! Dans les styles qui suivent je pense qu'il y en aura certains qui te plairont et d'autres moins. (en même temps, je m'aperçois que dit comme ça c'est évidemment un truisme).
  3. Criterium

    Ce qui est caché.

    Une lettre. Un appel. — Les mots tracés par une main qui tremblait. Mon cher Guillaume, La santé de votre sœur s'est malheureusement bien appauvrie. Le docteur Roux a dit qu'il s'attendait au pire... Il n'a pas su dire s'il s'agissait de l'affaire de quelques jours, mais je dois vous avouer que je le crains. Venez vite au domaine de Mauséjour. Nous y sommes tous réunis. Francesca est déjà arrivée. O.~~~ La signature de mon oncle était toujours aussi illisible. Je ne m'étais pas du tout attendu à recevoir ce mot. Les affaires m'avaient rappelé à Paris il y a de cela quelques jours ; une semaine et demie tout au plus. Les voyages m'amenant vers trop de destinations lointaines, et ma disposition trop taciturne, avaient fait en sorte que les nouvelles de la famille ne me parvenaient que bien rarement, d'habitude. Je savais que ma sœur avait eu quelques problèmes de santé par le passé, sans jamais vraiment savoir qu'ils fussent si préoccupants... Malheureusement... c'était plus grave que prévu. Elle avait la constitution fragile ; elle avait dû attraper quelque chose qui l'avait épuisée et abîmée. Mais à ce point-là ? Étaient-ce donc réellement ses derniers jours ? - Je n'arrivais pas à me l'imaginer... Le mot, si pressant, sa réception inattendue, l'écriture tremblotante : tout cela me faisaient réaliser que c'était sérieux, et qu'il était important que je m'y rende tout de suite. Je n'étais pas d'un naturel expressif ; le mot fut lu et relu sans ciller. Pourtant... en reposant le papier sur le bureau, à côté de l'enveloppe déchirée — ma main avait tremblé. ★ La voiture parcourait la campagne, gravissant puis re-descendant les collines, le long de cette route ressemblant à une suite de dos d'ânes géants. Lors de la montée il fallait faire attention aux angles morts ; on ne savait jamais si un autre véhicule allait soudain se révéler dans le champ de vision ; c'était du reste assez rare, une fois si loin de Paris. Après chaque montée, une fois arrivé au sommet, l'on avait la récompense : la vision d'un fabuleux paysage boisé, onduleux, jusqu'à l'horizon. Quelle vue ! — À cette heure-ci, toutes les couleurs semblaient plus saturées : le bleu franc du ciel, le vert des arbres, les gradients jaunes des champs et le gris de l'asphalte. Et, à perte de vue sur l'autoroute : presque personne. Ah, on était bien loin de la circulation francilienne... La voiture continuait ainsi, de colline en colline, passant parfois à côté de villages qui semblaient vides, et s'approchant de la frontière. Il y en avait encore pour quelques heures. — Enfin : la forme qui se découpait sur l'horizon, révélée derrière une montagne, soudaine. — La flèche pointue de la tour de l'une des bâtisses... La pierre vieillie et devenue presque noire. C'est Mauséjour ! Je garai la voiture sur le côté du bâtiment principal. Ancienne métairie au XVIIIème — enfin, à l'époque, l'on l'appelait sans doute une borderie ou un "lieu" — tombée en désuétude, rachetée au XIXème par un anglais excentrique qui l'avait entièrement rénovée pour lui donner l'air d'un manoir, puis acquise par la famille lorsque cet anglais, n'ayant pas eu d'héritiers, en fit le don entier à un ami... collègue, camarade, confrère ? ... leur relation ne m'avait jamais été nettement définie ; notre grand-père. Il s'était installé dans la bâtisse, y avait fait déménager toutes ses affaires, et se consacra après une retraite anticipée entièrement à la vie locale. Depuis longtemps, cette terre ne produisait plus ; il avait pourtant jalousement gardé le domaine. Le "domaine" — c'était comme cela qu'il appelait ce lieu, comme pour en rendre le nom-dit plus signifiant, car rarement prononcé. L'après-midi touchait à sa fin. Le ciel se couvrait déjà. Je contournai rapidement le bâtiment pour me retrouver dans la cour pavée qui formait une sorte de "centre" du domaine, une petite place entre les dépendances. Elle était étonnamment vide, cette fois. — C'était là que se trouvait la porte d'entrée. Lourde et imposante. Alors, enfin : je toque. On m'ouvre. Aussitôt — en voyant sur le seuil Francesca — ma compagne — dont les yeux étaient rougis, et juste à côté d'elle, notre tante dont le menton s'était gravé de plis trahissant la douleur, je comprends : je suis arrivé trop tard. Je regarde O., debout, très droit, stoïque dans le coin de la pièce — nous avons cela en commun. Dans un sanglot, elles me confirment la triste nouvelle : ma sœur est morte. ★ Tard dans la soirée. Les femmes se sont retirées. Il ne reste que moi, mon oncle, mon cousin Xavier et le docteur Roux. Le reste de la famille n'était pas encore arrivé. Dans la pièce que mon oncle avait convertie en étude, nous buvions à petites gorgées un digestif — chacun avait choisi un alcool fort différent. Le mien était un bourbon. Mon oncle et le docteur jouaient aux échecs. Je regardais les pièces, essayant de prédire les coups qui allaient suivre. J'étais initié ; mais mon oncle bien plus, car il avait acquis un titre, il y a très longtemps. Parfois j'avais l'impression de ne comprendre le coup seulement qu'une fois qu'il fût joué, ce qui était tout autre chose que de le prédire... Xavier fumait à la fenêtre. Seul le son des pièces en bois ajustées sur l'échiquier rompait parfois le silence — et si peu. C'était comme si nous attendions tous qu'un autre prenne la parole pour enfin parler de la disparition. Ce fut mon oncle qui rompit le silence, lorsque Xavier revint se pencher sur l'échiquier pour suivre ce qui s'y était passé. — "Quand même, pourquoi s'était-elle mise en tête ces fadaises occultes..." Je ne compris pas tout de suite l'allusion. Pourtant, les autres avaient eu l'air de tout de suite saisir, de savoir de quoi il retournait. Devant mon expression médusée — mais presque à contre-cœur — ils m'expliquèrent que depuis quelques mois, ma sœur, dont je savais bien qu'elle s'était toujours intéressée à beaucoup de choses spirituelles mais douteuses — les artistes ne sont-ils pas toujours un peu perchés ? — avait commencé une pratique soutenue d'exercices physiques très particuliers, en connexion avec ses recherches ésotériques. Un début de folie. Il s'avère qu'elle était convaincue que notre grand-père faisait partie d'une confrérie qui avait compté dans ses rangs le riche anglais, ce qui expliquerait l'héritage ; et de plus, qu'ils avaient réussi à mettre la main sur un trésor. Quoi exactement — elle ne l'avait jamais su ; mais dernièrement, elle s'était convaincue qu'il ne s'était pas agi d'un trésor physique. Au lieu de pièces d'or enterrées dans une cassette au jardin, elle imaginait une sorte de gemme spirituelle. Ç'aurait été une simple histoire comme une autre — de nos jours, qui ne connaissait pas quelqu'un qui croyait encore trouver le reste du trésor de Blanche de Castille à Rennes-le-Château, ou encore les archives secrètes des Templiers dans quelque château cathare ? — si ça n'avait pas eu des conséquences aussi tragiques : les exercices corporels, les heures passées à méditer ou à tenter de contrôler sa respiration selon diverses techniques, tout cela avait grandement affecté sa santé déjà faible. De temps en temps, elle s'arrêtait en plein milieu d'un couloir ou d'une pièce, et faisait des sortes de passes, ajustant ses mains dans diverses configurations. Quand ils lui avaient posé la question sur la nature de ce nouvel exercice, elle avait répondu : "Je veux savoir si je suis dans l'astral." — Cela avait donc bien fini par affecter également sa santé mentale... Petit à petit, elle s'était amaigrie puis était tombée malade. Juste un rhume, et un surménage ; auxquels s'étaient adjoints une fièvre et des arythmies. Puis cela s'était empiré. Cette image de la folie qui s'était invitée au domaine me resta à l'esprit même en rejoignant Francesca dans ma chambre. ★ La nuit semble ne jamais en finir. Me suis-je réveillé si tôt ? Pourquoi est-ce que les ombres semblent si noires ? Suis-je seul ? ... Ma chambre est au premier étage, tout au bout du long corridor qui mène à cette aile de la bâtisse. Je prends toujours celle-ci ; elle est isolée de tout, parfaite pour travailler en silence si besoin est. Le lit aux draps bleus. La grande armoire en face qui projette ses ombres sur un recoin. La fenêtre à droite qui ne laisse entrer qu'un bien mince rayon de lune. Tout est calme ; tout dort. Il n'y a aucun bruit. Il fait nuit, et la nuit semble ne jamais en finir. Pourtant, comment expliquer cette sensation oppressante qui s'y est invitée... ...comme si toutes les choses m'observent... les objets, l'armoire qui me dévisage. Le clair de lune qui cache un rôdeur. Un sombre pressentiment. — — Et soudain, je m'aperçois, voulant briser cette illusion en me relevant, que mon corps ne m'obéit pas. Pas un membre ne bouge... Je suis paralysé. L'oppression est de plus en plus forte. Le silence de la pièce devient presque un murmure... Je suis incapable de bouger ! Et la nuit qui n'en finit pas ! Là... au chevet de mon lit... une silhouette noire... une présence ! Terrifié, ma respiration s'accélère. Je peux encore respirer, mais je ne peux rien faire d'autre — je suis cloué au lit, les yeux rivés vers l'apparition... impossible de regarder ailleurs... Suis-je en plein cauchemar — et pourquoi celui-ci paraît-il si réel ! Oui, je suis forcément en train de faire un cauchemar. Tant bien que mal, je régule ma respiration petit à petit... la sensation oppressante reste, mais elle me prend moins à la gorge au fur et à mesure que je me répète : pas d'inquiétude, ce fantôme n'est pas réel, tout cela n'est qu'une paralysie du sommeil. La silhouette reste immobile, droite ; elle prend les contours d'une femme, j'ai l'impression que c'est une sorcière qui m'observe, guettant le bon moment pour se jeter à ma gorge et me prélever le sang. Je m'aperçois que la dame en noir a le visage jeune — et puis je la reconnais tout d'un coup : c'est ma sœur décédée. — "Tu vois mais tu ne vois pas. Tu cherches mais tu ne cherches pas. Ne t'en rends-tu pas compte ?" Les mots n'ont pas été prononcés, mais comme un bourdonnement intérieur qui est pourtant tout à fait distinct, articulé quelque part en moi. Cette sensation m'étonne et me distrait soudainement de celle de l'effroi... — — Je me réveille en sueur. Il me semble que les battements de mon cœur sont trop forts, presque comme des palpitations ; je sens dans le fond de ma gorge les mouvements de l'artère qui palpite. Un instant, je reste immobile, redressé sur les draps presque humides, à me concentrer sur mon rythme cardiaque trop élevé. Est-ce un effet de l'alcool ? Ou alors une apnée du sommeil ? — J'ai appris que les deux peuvent entraîner ces sortes de tachycardies au réveil, surtout en période de stress. Les événements ont dû m'affecter plus que je ne l'eus supposé. Pourtant, l'image si nette de ce qui avait presque en phase de devenir un cauchemar ne disparaissait pas ; plutôt, comme les rares rêves qui marquent profondément l'esprit, chaque minute en ancrait davantage le souvenir — qui se concentrait maintenant sur une simple scène, sur un simple visage : celui de ma sœur, et ses mots cryptiques qu'elle m'adressa. ★ — O. avait réagi en fronçant les sourcils, étonné de ma demande. "Je ne pensais pas que vous vous intéressiez à tout cela, vous qui êtes si cartésien", m'avait-il dit. Sans doute pensait-il que ce n'étaient pas les documents eux-mêmes qui éveillaient mon intérêt, mais que j'avais tout simplement juste caché à quel point la disparition de ma sœur m'avait affecté, et que je cherchais plutôt, à travers la compulsion de ses effets personnels, à en retrouver la présence, à la sentir près de moi une dernière fois. Mais il avait accepté. Il m'avait confié la grosse clef de sa chambre du troisième étage. J'eus un frisson en pénétrant dans la pièce. La clef dans la serrure avait fait un clic sinistre. C'était surtout le fait de me retrouver juste en face du grand lit, maintenant plié au carré et recouvert d'une toile blanche en dentelle ; là ; le lieu où, j'imagine, elle avait passé ses dernières heures. Il y a quelques jours, cette pièce à la vie tranquille... puis la tragédie... l'agonie qui devait avoir eu lieu juste là... — La dernière personne à s'être rendue ici devait être le docteur Roux, avec... la morte... Mais point de sentimentalisme. Je chassais ces pensées de mon esprit ; je n'étais pas venu ici pour faire le deuil. Malgré le fait que c'était complètement absurde — les rêves et les cauchemars ne pouvaient être que les produits inconscients d'une journée qui refont surface comme des images — j'avais retenu de ma paralysie nocturne l'image de la silhouette noire : ma sœur... et surtout ses mots, que j'interprétais comme un message qui m'était destiné, et que j'avais à retrouver quelque chose dans ses affaires. Évidemment, ça n'avait été que le produit de mon propre inconscient ; je savais donc qu'il avait dû en fait s'agir d'une intuition, qui me disait que je devais vérifier par moi-même l'histoire que l'on m'avait faite de ses derniers jours. — Et dussé-je ne rien apprendre de plus, je savais que parmi ses livres d'ésotérisme il devait bien s'en trouver un ou deux se rapportant aux paralysies du sommeil, et à leurs apparitions. Au pire, cela me fera de la lecture ! Cela relativiserait un peu mon expérience de la nuit. Les étagères de sa bibliothèque personnelle étaient couverts de volumes douteux. Il n'y avait pas énormément de livres, mais les seuls qui ne se rapportaient pas à son sujet de prédilection étaient des manuels de botanique. — Sur son bureau, un petit tome avec une belle reliure ; le premier tiers était écrit à la plume, d'une graphie manuscrite délicate. C'était son journal intime. Je le parcourus en diagonale — ce qui me faisait déjà bizarre — mais n'y vit rien de particulier. Elle y détaillait ses promenades en campagne et dans les sous-bois ; parfois, avec une feuille séchée entre les pages, comme pour un herbier. Quelques poèmes, aussi. Aucune référence à un quelconque trésor. Les dates ne se suivaient pas toujours à intervalles réguliers — puis, s'éloignant de plus en plus... le journal devenait cette longue suite de pages qui resteraient blanches... — Je le refermai et fouillai le reste du bureau. Au fond d'un tiroir, je retrouvai un petit coffret, qui contenait quelques bijoux et quelques cristaux. Rien de bien remarquable. J'allais le remettre en place, quand je remarquai soudain que la profondeur du coffret ne correspondait pas à la taille de la pièce en bois qui en constituait le fond. Ce type de facture ne pouvait s'expliquer que s'il s'y trouvât un compartiment secret. Scrutant avec peine chacune des veines du bois sur les différentes facettes du coffret, durant de longues minutes, je réussis enfin à remarquer une minuscule anomalie — presque une sorte d'aiguille, de la même couleur que les veinures — qui se révéla avoir du jeu dans une direction. Avec la pointe d'un stylo, j'actionnai le mécanisme. Il cliqueta — il ouvrait une sorte de tiroir très étroit dans le double-fond de l'objet. À l'intérieur : un carnet, couvert d'une écriture fine que je reconnaissais. C'était l'autre journal intime de ma sœur. Le premier, laissé bien en vue, parlait de choses bien anodines. Celui-ci, par contre, ne concernait que ses recherches et ses exercices étranges. Les dates étaient toutes récentes, et celles-ci étaient quotidiennes. Des techniques de pratyahara yoga, concernant la préparation du corps pour entrer dans un état méditatif, puis le dessin "par l'esprit" de formes mentales. Une suite codée de mouvements de danse, rédigée dans un vocabulaire gurdjieffien. Différents essais de régimes alimentaires dangereusement pauvres ; jeûnes et thés herbaux. Si elle ne s'était nourrie que de cela, je comprenais pourquoi sa santé déjà fragile avait dû flancher de plus en plus. Une technique de dissociation, effrayante : se tenir immobile devant un miroir, trop près, dans l'obscurité, et jusqu'à ce que le reflet devienne un Autre et se déplace. Des remarques incompréhensibles sur les "canaux" du corps humain, de chaque côté de l'épine dorsale, dont l'excitation permettait la pratique du yoga du rêve. Je décidai de garder le petit carnet et d'essayer de mieux le comprendre. C'était forcément là qu'elle aurait pu déguiser un secret ou un indice. ★ — "Pourquoi lis-tu encore tous ces vieux papiers... Tu te fais du mal..." Francesca ne voyait pas d'un bon œil ma nouvelle lecture. Le regard chargé d'un reproche, à la fois comprenant que ce fût peut-être là ma manière particulière de faire le deuil, et à la fois ne comprenant pas tout à fait que je ne pusse le vivre un peu plus à sa manière, avec des larmes plutôt que des obsessions. Ne me laissant pas le temps de répondre, elle se rendit à la salle de bains pour prendre une douche. Elle ne comprenait pas que je passe tant de temps à relire les entrées presque incompréhensibles du journal secret, tentant d'y trouver quelque double-sens caché. Le bruit de quelque chose qui venait de vibrer, sur les draps. Qu'était-ce ? Ah : son smartphone, d'habitude jalousement gardé... Sans chercher à lire le message qui venait de s'y afficher, j'y découvris pourtant quelque chose de suspicieux et de déplaisant qui me fit m'en emparer. "Mais quand vas-tu lui dire ? Vous ne pouvez pas rester ensemble comme ça..." — de la part de son amie Sophie. Le genre de message que les couples n'aimaient pas découvrir dans le téléphone de l'autre ; surtout les couples vivant loin de l'autre une partie de l'année, à cause des voyages professionnels de l'une des deux parties. Je me demandai si c'était bien comme ça que j'allais apprendre une infidélité. Juste après la mort de ma sœur. Le bruit de la douche continuait ; je décidai de faire exception à mes règles, et déverrouillai le portable pour lire le reste de la conversation. Il y avait trop de messages pour tous les lire, mais ce fut facile d'avoir une vue d'ensemble de ce qui se passait. Il n'y avait pas eu de tromperie. En fait, c'était peut-être pire ; j'y découvrais que Francesca voulait partir depuis longtemps, avait hésité, puis finalement pris la décision de rompre, et puis qu'aussitôt après lui étaient parvenues les nouvelles inquiétantes sur la santé de ma sœur. Et maintenant, elle avait écrit : "Je ne peux pas partir tout de suite et le laisser seul face à ça... Il a quand même été là pour moi, pour X. - Nous nous séparerons après...". — À vrai-dire, cela faisait revêtir du sens à tout un tas d'indices, accumulés inconsciemment, qui ré-émergeaient avec des interprétations plus transparentes. Là encore, je pris la nouvelle stoïquement. Pas un mot, pas une larme ; juste un petit pincement au cœur, comme si l'on serrait un peu plus le boulon d'une vis, pour limiter le jeu. Ce serait donc comme cela que tout finirait... Je me replongeai avec d'autant plus de concentration dans les notes griffonnées du carnet. ★ Francesca est partie. — Nous n'avions pas parlé des messages, et elle n'avait rien révélé quant à sa décision déjà prise. Mais cette fois je savais. J'avais le pressentiment — si fort qu'il semblait prémonitoire — que ce serait en fait la dernière fois que nous nous verrions. Ainsi meurt à feu doux une relation de cinq ans... Ce serait sans doute dans quelques semaines, sans pouvoir se revoir ; mes affaires à Paris qui coïncideraient toujours avec ses disponibilités, les heures libres jamais les mêmes ; et je recevrai au mieux une lettre, au pire un long e-mail. Je décidai de rester quelques jours de plus. J'avais passé les appels nécessaires afin que les affaires ne nécessitent ni ma présence, ni ma supervision, pour une semaine supplémentaire. Quoique tout le monde fut content que je prenne ce temps — les réunions familiales n'étaient pas mon fort ni dans mes habitudes — l'atmosphère demeurait pesante. Le silence, les chuchotements ; l'omniprésence de l'absence. — Mon oncle voyait d'un œil de plus en plus mauvais mon intérêt pour les affaires de la morte. Ce soir-là, il m'invita à l'affronter aux échecs. Je savais que c'était un prétexte ; ni lui ni moi n'avions d'illusions quant à l'issue de la partie, il était évidemment un joueur bien plus fort que moi. De plus, il avait gardé toutes ses pièces ; sa manière de faire en sorte que la partie fût équilibrée fut juste de choisir une ouverture très lente. Sans doute pour toutes ces raisons, personne ne portait grande attention à notre partie ; de temps en temps Xavier passait, jetait un coup d'œil sur la position, puis s'éloignait sans un mot, se demandant sans doute dans combien de coups je perdrai la dame. Entre deux conseils murmurés sur la meilleure position d'un cavalier et sur la valeur très relative des pièces mineures, O. me parlait discrètement et avec des allusions voilées sur les recherches que j'avais commencées. Il me mit en garde — qu'il ne faut pas trop s'approcher d'un trésor quel qu'il soit. Je lui demandai en pointant un cavalier : — "À cause des gardiens ?" — Lui faisait non de la tête : "La menace est plus forte que l'exécution" — un principe échiquéen bien connu — "et parfois, même s'il n'y a rien derrière, il suffit que l'autre en soit convaincu pour que même une menace de menace fonctionne... Disons que... Gardez des yeux dans le dos." L'allusion était un peu trop claire. On aurait dit que mon oncle soupçonnait un membre de la famille d'avoir contribué à la fin tragique. Quelqu'un qui avait dû croire s'être approché suffisamment près des richesses pour se dire qu'il pût passer à l'action, et pouvoir être le seul à s'en emparer. Mais c'était absurde ; qui aurait pu faire cela s'il n'y avait même pas de trésor physique ? Notre famille n'était quand même pas si bête ni terre-à-terre, et, j'osais l'espérer, pas si cupide. — "Mais enfin, pour cela il faudrait quand même qu'il existe, sinon c'est absurde, un malentendu, une erreur horrible." ★ Les exercices commençaient enfin à porter leurs fruits. J'avais réussi à passer le "seuil" : chaque nuit, jamais au moment de l'endormissement mais toujours à une heure proche du réveil, je réussissais à induire un état paralytique. Entre la veille et le sommeil. Cette paralysie à l'origine des pires cauchemars ; mais j'avais appris à la connaître, et ainsi je ne ressentais aucune peur en entendant le son — comme une cascade — qui annonçait la survenue d'une Présence. Au début, je la voyais, elle encore : la silhouette fine et grande d'une femme — mais dont le visage restait caché par une obscurité ou un flou, par-delà lequel je ne pouvais rien distinguer. Une fois, cependant, elle avait à nouveau pris les traits de ma sœur, qui m'exhorta à continuer sur cette voie. Les ombres de chaque recoin de la pièce la nuit semblaient toujours autant cacher quelque chose, l'atmosphère n'avait pas cessé d'être oppressante. Généralement, même en réalisant qu'il ne s'agît là que d'un symptôme — pourtant si réel — du phénomène, cette sensation finissait par prendre le dessus ; et alors, je me réveillai à nouveau, le plus souvent dans la réalité. Quelques fois cependant, j'eus une succession de ces expériences oniriques, les unes après les autres, pensant à chaque fois me réveiller mais replongeant dans l'état paralytique. Petit à petit, j'essayai de "tenir" un peu plus longtemps dans le monde du rêve — sentant que si je pouvais y rester un peu plus, je pourrais alors enfin comprendre l'expérience qu'elle aurait pu en avoir. Cette nuit-là — une autre nuit qui semblait ne pas en finir... je sentis que j'avais réalisé une progression. Pour la première fois, j'avais acquis quelque chose en plus. Jusqu'alors j'étais resté dans la pièce, tout au plus aperçu le corridor par la porte ouverte (alors que je prenais bien soin de fermer chaque soir ma chambre). Cette fois, pourtant... J'avais la faculté de me mouvoir. Je me frottais les mains l'une contre l'autre, comme il était prescrit. Elles n'étaient pas vaporeuses, ni éthérées ; je les voyais bien, c'étaient mes mains, fermes, physiques, tout à fait réelles. Pourtant la pièce baignait encore de cette sorte de phosphorescence blanchâtre qui indiquait qu'il s'agît bien là du monde du rêve. Je fis quelques pas. Le sol était ferme ; le plancher faisait le même bruit sourd, le même léger grincement. Tout était réel — et tout était rêvé. La porte était grande ouverte ; le corridor long et sombre. Une ombre s'anima très légèrement. J'eus une grande frayeur — je pouvais entendre le battement de mon cœur comme un tambour à chaque oreille — en m'apercevant que dans un recoin, la silhouette noire et longiligne de ma sœur me dévisageait à nouveau. — "Là-bas", fit-elle sans mouvoir les lèvres, avec un léger geste de la main pour indiquer le bout du couloir. Je m'y aventurai ; la lueur du clair de lune, inexplicablement, parvenait jusqu'ici alors qu'il n'y avait pas de fenêtre de ce côté ; et l'angle de la lumière n'était pas tout à fait correct, il semblait dévoiler l'endroit sous un autre jour. — C'était bizarre. Le corridor est bien plus long qu'il ne l'est dans la vie réelle. Je commençais à comprendre ce que voulaient dire certains occultistes qui parlaient d'un "deuxième monde" dans lequel il faut "renaître". Ça n'était ni une image poétique sur le fait de devenir soi-même, ni une naïve croyance à la métempsycose ; c'était un manuel... pour s'aventurer sur un autre plan. Comme si, au-delà du temps, et de l'espace (largeur, longueur, profondeur), il y avait une autre chose... une autre dimension, un autre axe à parcourir, sur lequel l'on pouvait se mouvoir — à la condition d'être "initié" ; et dans cet état d'entre-deux qui survient à la mi-conscience. Car je réalisai soudainement qu'il y avait des incongruités entre les deux plans. Le corridor était trop long. Mais surtout : il y avait une porte supplémentaire. Par contre, elle était fermée. ★ — "Laissez-moi vous aider à mettre tout cela dans la voiture." Mon cousin Xavier m'aida à apporter quelques affaires jusqu'au coffre. À chaque fois que je venais ici, je devais ramener quelques-unes des affaires que j'y avais laissé il y a quelques années. C'était là le principal désavantage d'un métier qui amène à voyager : le fait de devoir déménager, de ne pas pouvoir tout amener ; mais comme ce domaine existait, au lieu de tout trier et de tout jeter, j'avais acquis — moi comme tant d'autres — un espace à la cave pour y stocker des cartons. La condition était de ne pas les y oublier, et de faire ainsi : ramener quelque chose à chaque fois, pour peu à peu libérer de l'espace et ainsi permettre cet arrangement à d'autres. Je retournai à la chambre. Mon oncle y était, et me tendit le petit carnet. Son air semblait désapprobateur, presque déçu ; mais derrière cette déception je voyais bien que c'était de l'inquiétude qu'il cachait. — "Je le reconnais. Je préférerais que vous ne le gardiez pas, et que vous le remettiez là où vous l'avez trouvé, et avant que quelqu'un d'autre ne l'apprenne." Je commençais à comprendre pourquoi l'on m'avait pressé de retourner m'occuper de mes affaires à Paris. Ç'avait été subtile au début, des questions professionnelles ; de longues discussions à l'étude avec quelques autres membres de ma famille, et puis O. qui tenait toujours à en apprendre un nouveau détail. Comme le docteur Roux était revenu, lui aussi s'y joignait. Puis ç'avait été presque un peu trop, comme si certains s'étaient donné pour but de m'éloigner de Mauséjour. "Pensez à Francesca qui doit se sentir bien seule, à vous attendre..." — nous ne vivions pourtant pas ensemble, et désormais cette remarque ne m'occasionnait qu'un demi-sourire, depuis le message découvert. — Non, maintenant j'étais convaincu que mon oncle, s'apercevant de ma façon dangereuse de faire le deuil et craignant sûrement que je ne suive ma sœur dans sa folie, voulait que je retourne à la vie active en ville, plutôt que de rester ici et de décrépir petit à petit — il ne voulait sûrement pas assister une seconde fois au même spectacle de déclin. Ou alors... je commençais tout autant à entrevoir l'autre possibilité, celle qu'il existât réellement un trésor, physique ou non, et dont la clef était cachée quelque part dans ces expérimentations — soit un indice crypté dans un poème ; soit sur un autre plan — ce qui était incompréhensible : là, dissimulé derrière cette porte supplémentaire, qui n'apparaissait dans le couloir du domaine que dans l'état d'entre-deux entre veille et sommeil, durant lequel l'occultiste se sépare du corps physique. J'avais l'impression que l'on me mettait à la porte avant que je ne pusse trop en apprendre. Et l'on avait réussi : je repartais le jour-même. ★ Quelques jours plus tard, à mon bureau, j'expédiai les affaires les plus pressantes. J'étais revenu à Paris et je n'avais depuis reçu aucune nouvelle, ni de la famille, ni de Francesca. J'avais essayé de poursuivre les quelques exercices étranges, plutôt tard le soir, mais à chaque fois une grande lassitude m'empêchait de m'y concentrer tout à fait, et depuis j'avais été incapable de conjurer à nouveau l'état de paralysie du sommeil. De plus, y aurais-je parvenu, où m'y rendrais-je ? Ce n'était pas ici que j'allais résoudre l'énigme. Et puis, c'était aussi une sorte de peur sourde, causée par la surpopulation de cette ville, cette absence de solitude lorsque les rues ne dorment jamais tout à fait... Inconsciemment, je devais craindre d'y retrouver d'autres promeneurs oniriques ; certainement bien plus entraînés que moi dans ce type de projection astrale, ce qui me rendrait vulnérable à... je ne savais pas exactement quoi, au juste... ; mais tout le monde a eu en tête cette appréhension vague, celle de ne jamais pouvoir se convaincre tout à fait qu'il fût impossible qu'en mourant d'une certaine façon dans un rêve l'on pourrait mourir dans le monde physique... En temps normal, j'aurais peut-être oublié mes expériences ; mais ce qui me revenait invariablement à l'esprit, plus même que l'effrayante silhouette de ma sœur défunte, c'était cette vision du dernier jour, ce corridor trop long et cette porte en trop. J'avais beau me dire que c'était une illusion due au rêve, une illusion dont l'apparence trop réelle avait convaincu et trompé tous ceux qui en avaient fait l'expérience, quelque part la magie opérait malgré moi — le plancher laqué éclairé d'un clair de lune, les boiseries des murs, la pénombre grisâtre : tout me semblait encore avoir été trop réel pour être le simple fruit d'une illusion. Tout en souhaitant retourner à Mauséjour sous quelque prétexte plus ou moins justifiable, le travail et les affaires m'en empêchaient désormais. Alors je résolus, durant mon peu de temps libre, à défaut de pouvoir me séparer à nouveau de mon corps, de rencontrer quelqu'un avec qui je pourrais en parler. Peut-être que mettre des mots dessus, voire de comparer deux expériences, pourrait m'en apprendre plus sur ce dont il s'agissait vraiment. Et en même temps... comment le faire ? Je me voyais mal me rendre à une réunion de tireuses de cartes parlant de l'astral dans un salon de thé, et je me voyais tout aussi mal rejoindre un groupe de jeunes psychonautes — ceux qui sans le chercher, trouvaient d'autres voies pour se séparer du carcan terrestre. À qui en parler ? ★ — "Il paraît... que certains trésors ne sont pas cachés sur le plan physique, alors qu'ils sont pourtant bien réels." — "...vraiment ? Où avez-vous entendu cela ?", fis-je si étonné que le sujet se fût orienté de lui-même dans cette direction. — "Je ne sais plus où, ni si je l'ai lu ou entendu, mais je me souviens bien de quelques exemples." — "Je suis tout ouïe : je trouve cela passionnant... et inattendu..." — "Alors ce sont par exemple certains anciens textes hindous, dont la légende voudrait que personne n'en connaissait réellement l'auteur, puisqu'ils ne nommaient qu'un interprète : un jour, un pauvre paysan s'aventure dans les collines et se perd. Il trouve parmi les rochers, quelques pierres de jolie forme ; il se dit qu'il les ramènera à sa femme pour lui faire un cadeau inattendu. Il les enveloppe dans un bout de tissu, et retrouve tant bien que mal son chemin, après de longues heures. En dépliant le tissu, surprise : les pierres ont comme 'émané' lettres et symboles, imprimés sur la trame. Et ils forment des phrases de sagesse..." — "Un trésor donc..." — "Oui ; je crois qu'un auteur du début du XXème siècle, fasciné par les travaux de Marie Curie, a émis l'hypothèse que les lettres avaient en fait été gravées dans la pierre avec une sorte d'encre radioactive, qui avec les heures a imprimé le message sur le tissu. Il pensait que c'était bien là une preuve de l'existence de l'Atlantide ; que c'était un texte d'une civilisation disparue." — "Enfin, si c'était vrai, le message n'aurait pas été écrit en sanskrit..." — "À vrai-dire on ne sait pas dans quelle langue le texte a été transmis. Ç'aurait pu être une autre ; après tout il y a des langues qui restent comme 'figées' dans leur forme classique pendant des millénaires, justement pour être transmises par-delà le temps — le latin par exemple... mais aussi, et bien plus : l'ancien égyptien, l'arabe, le vieux-tibétain... Il y a dû en avoir d'autres." — "Le vieux-tibétain... je crois avoir lu quelque part que le Bardo-Thödol aurait aussi été 'révélé' plutôt qu'écrit." — "Oui, tout à fait ! En fait, chez les tibétains, c'est même une spécialité... il y a même des comités qui se réunissent pour déterminer si tel ou tel texte ésotérique est bien re-découvert ou une invention. Le problème de la langue s'y pose aussi, puisque généralement ils sont écrits sous forme de symboles cryptographiques, qui seraient des langages non-humains, à re-traduire. Certains grands hommes auraient ainsi eux aussi 'caché' des écrits pour qu'ils soient retrouvés plus tard, sans qu'il n'y ait de transmission directe... par exemple le roi Trisong Detsen, et puis beaucoup d'autres dont je ne me souviens pas du nom. Je ne suis pas une spécialiste." Décidément, le gin-tonic servi à l'occasion d'un tête-à-tête avec cette femme rencontrée par hasard prenait une toute autre saveur. ★ Le soleil était monté bien haut dans le ciel dégagé, et une brise soufflait légèrement. Les feuillages bruissaient, et quelques oiseaux voletaient autour de l'auberge en chantant. J'avais accepté le rendez-vous surtout parce qu'il se tenait loin de la ville, à la périphérie d'un hameau en campagne. Je tenais à ce qu'il se fasse ailleurs ; ce n'était pas la crainte d'être vu, et reconnu, avec cette compagnie hétéroclite, mais plutôt la crainte d'être interrompu si jamais une conversation devenait trop intéressante. C'était celle que j'avais rencontrée par hasard qui m'avait appris l'existence de ce groupe, bien qu'elle ne pût se joindre à nous cette fois-ci. Au début, je craignais un peu qu'il s'agît là d'une sorte de secte ; mais je m'étais vite aperçu que ça ne pouvait pas être le cas, puisqu'il n'y avait ni leader, ni conformisme de pensée — et ils venaient tous de milieux trop différents pour que cela ne collât ensemble. Nous nous étions installés à une grande table en terrasse ; nous avions commandé du thé, et certains avaient aussi pris des petits gâteaux. Là, nous étions juste entre nous, et nous pouvions discuter pendant plusieurs heures. En fait, chacun était venu y chercher quelque chose, chacun y avait sa propre quête ; c'était en cela qu'un fil commun nous rendait similaires. Parfois, certaines interprétations différaient de manière irréconciliable — et pourtant il n'y avait pas de discorde. Sans qu'une seule voix ne s'élève nous nous écoutions tous. Je reconnus l'expression qu'avait utilisé ma sœur dans l'une de ses notes : chacune de ces personnes avait développé un "centre magnétique". — Et du coup, nous nous attirions. Petit à petit, ils avaient formés ce groupe. Il y avait plusieurs étudiantes qui parlaient de magie et du Tarot. Il y avait cet homme avec un accent indéfinissable qui aimait jouer avec les mots, comme pour trouver des liens entre les choses par le seul fait de les nommer. Il me faisait penser à Burensteinas par cet aspect-là, un alchimiste moderne dont j'avais entendu quelques phrases. D'ailleurs, lui aussi s'appelait Patrick. Un étudiant, le plus jeune d'entre nous, au visage encore enfantin et qui posait des questions naïves à tous : Marc. Un homme plus âgé, avec un air de troubadour des temps modernes, en chemise médiévale. — Parfois il semblait chercher du regard les étudiantes ; d'autres fois il nous régalait d'anecdotes sur sa jeunesse, à expérimenter toutes sortes de substances. Et puis deux couples qui se connaissaient déjà bien, parlaient de manière presque anodine. Mais s'ils se retrouvaient ici, en notre compagnie, c'était bien qu'ils en savaient plus. Il y avait juste une certaine pudeur qui les faisait écouter plus que de dire. — Moi, parmi eux... Je me sens à la fois presque intrus — on y était à des lieues de mes amitiés habituelles — et pourtant on m'y avait accueilli tout de suite, avec une acceptation dans laquelle je ressentais beaucoup de tendresse. Je parlais peu, ne sachant pas trop quoi dire. Moi aussi, une certaine pudeur m'empêchait de révéler certaines choses ; impossible, par exemple, de parler des exercices mentaux qui avaient poussés ma sœur vers la mort. Ce n'était pas même qu'ils fussent potentiellement dangereux ; c'était aussi et surtout qu'ils me semblaient trop pratiques, et puis trop personnels. Ça n'était plus du ressort du jeu de mots, ou du tirage divinatoire — ils étaient des mouvements et des procédés directs, réels, et suivis d'effets. — Il ne s'agissait plus d'une simple méditation, ni de la question récurrente dans celles-ci : ne plus maintenir de pensées, ou au contraire cristalliser l'attention sur une seule ? Tant de conversations intéressantes, et pourtant, mon silence, une solitude qui demeurait, car je m'apercevais que personne n'avait réellement vécu le type de projection qui m'avait hanté mes nuits à Mauséjour. — Ou alors, ils n'en parlaient pas ? Peut-être que cela ne se révélait qu'en tête-à-tête. Mais j'avais tout de même l'impression que malgré leur intérêt — et bien au-delà, malgré leur complète croyance — envers la pensée magique, j'avais été l'un des seuls à en avoir franchi le seuil physique, plutôt qu'appris le bagage théorique. ★ Je faisais les cent pas dans mon bureau, ne sachant plus si la porte fermée devait s'ouvrir, ou si le véritable trésor ne s'était jamais tenu derrière elle ; car peut-être qu'il était véritablement quelque chose que l'on ne pût voler, ni sur le plan physique ni sur le plan astral — peut-être qu'il s'était agi du regard de ma sœur. Je commençais à acquérir la conviction qu'il ne s'était pas simplement agi d'une collection de notes sur des exercices mentaux difficiles à revivre, et qui pourtant avaient aussitôt fait effet sur moi, et ce, dès la première nuit. Non ; il y avait autre chose. — "On" m'y avait aidé, aussi inexplicable que cela pût paraître. Et ce "on" ce devait bien être "elle". — Le trésor a-t-il été mon initiation ? Mes pas résonnaient dans la nuit, une syncope lourde dans la petite pièce à peine éclairée. J'avais besoin de bouger, pour revivifier mes pensées. Car, si je commençais à croire en cette nouvelle possibilité, je devais alors admettre quelques autres inductions. La première, c'était que, au-delà de la mort, elle m'avait véritablement touché du regard. Donc : elle était morte, mais elle vivait. Que ce fut dans mon esprit, comme un souvenir réanimé en phase de rêve, ou alors en tant que véritable entité séparée de son corps, avait commencé à m'apparaître comme un simple détail ; à peu près la même chose, telles deux facettes d'un même phénomène, observé et simplifié d'un point de vue différent. — Mon cœur n'était plus triste, de cette tristesse qu'il n'extériorisait pourtant que si rarement — car je savais qu'elle vivait. La deuxième conséquence, si tout cela était vrai, c'était que mon oncle O. devait savoir quelque chose de plus ; sa crainte par rapport au carnet, ses mots à double-entendre, ses manœuvres de maître d'échecs... : tout cela me portait à croire qu'il savait ce que ces techniques signifiaient ou apportaient, au-delà des risques sur une constitution fragile. Il avait au minimum eu l'intuition qu'il s'agît là d'une clef — et au plus, il était lui-même... initié ? ...à quelque chose. — Je revoyais son image, me confiant la clef de la chambre. — C'était avec lui qu'il convenait de parler. Nous devions absolument nous en entretenir. J'espérais surtout que nous pourrions nous comprendre l'un l'autre ; certains types de connaissances ne se transmettent que très mal par les mots. N'était-ce d'ailleurs pas la raison pour laquelle tant de ces livres spiritualistes semblent si contradictoires, et si détachés des expériences réelles ? Si à cela l'on rajoute les bateleurs en tout genre, les prestidigitateurs et les illusionnistes, le fil de la vérité s'embourbe, et devient comme un câble enterré en campagne dont l'on aurait perdu le tracé. Tout au plus aurait-on pu espérer découvrir une baguette de sourcier, puis tomber sur le fil ainsi guidé, c'est-à-dire quasiment par hasard. Je réalisai aussi qu'une troisième conséquence, c'était que ma sœur avait peut-être eu raison à propos de l'anglais excentrique et de notre grand-père. Peut-être qu'eux aussi connaissaient cette voie. Ça devait être pour cela qu'il avait tenu à conserver tout le domaine au complet ; qui sait quels autres couloirs s'étendaient plus loin qu'ils ne le dussent ? Qui sait si les bois aux alentours n'étaient pas eux aussi plein d'un autre secret ? — Je commençais également à soupçonner que ç'avait peut-être été lui qui avait initié ma sœur, durant une terreur nocturne d'enfant. — Il y avait peut-être une chaîne secrète et dont nous formions les maillons. En réalisant cela tout d'un coup, ma décision fut prise. — Dès demain, je me rendrai au domaine. Avec aussi à la fois un espoir et une inquiétude... je vérifiai à nouveau le courrier... j'espérais ne pas y découvrir un billet écrit à la hâte... m'annonçant une nouvelle tragédie... ★ ★
  4. Est-ce que tu as aimé ce film ? — Je ne l'ai pas vu, mais j'ai un peu peur que cette histoire intéressante (j'avais suivi les faits dans Ars Technica) subisse le traitement habituel et à l'américaine... The Wind. (2018). Un couple de colons américains s'est installé dans un lieu solitaire, une immense étendue où le vent souffle sans cesse. Un jour, ils sont rejoints par un autre couple, plus jeune, qui deviennent leurs seuls voisins à des kilomètres. Est-ce la solitude ? Ou est-ce que le vent a en lui quelque chose de malsain ? — Autant j'ai aimé les passages très atmosphériques du film, autant je n'ai pas tant aimé que ça le reste ; il y a un peu de vide narratif, et l'insertion de flashbacks les uns dans les autres pour donner la sensation qu'il n'y ait pas de chronologie ne marche pas toujours forcément aussi bien que ça l'aurait pu... L'actrice principale (Caitlin Gerard) y joue vraiment bien, ce qui est important puisque tout passe par elle.
  5. Criterium

    Nos entre-deux.

    Merci ! C'est vrai que j'aime bien jouer avec les temps ; au-delà de l'impression un peu différente donnée par un paragraphe au présent ou au passé, je trouve que le passage d'un temps à l'autre peut donner des effets intéressants — par exemple, se retrouver au présent après un paragraphe au passé donne une sensation d' "actualisation", une petite secousse... alors que le contraire opère comme un nouveau recul. Parfois aussi en jouant du contraste entre le présent "classique" et le présent "général" pour dénoter ce qui est resté vrai même quand la scène est située dans le passé... Si seulement il y avait aussi un aoriste en français il y aurait encore tant d'autres jeux possibles ! Mais c'est vrai qu'avec trop de ces "secousses", ça peut faire bizarre pour le lecteur... Ce qui est arrivé, donc il y a dû en avoir trop ici.
  6. Criterium

    Nos entre-deux.

    Un réveil difficile. La lumière du soleil est déjà dans la pièce. La chaleur sur le plancher y fait déjà flotter la légère odeur du bois et du vernis, celle qu'elle prend chaque matin. Quelle heure est-il ? D'habitude je me réveille dès le premier rayon... Comme s'il suffisait d'un certain niveau de luminosité pour passer le seuil, à la manière d'un interrupteur que l'on allume. Il ne peut pas être si tard ; qu'ai-je fait hier pour ne pas entendre mon alarme intérieure ? L'esprit encore ouaté, nuageux, je me rappelle... rien de particulier pourtant... et en même temps, dans les oreilles, subsiste quelque chose... un appel ; un bourdonnement. Ces temps-ci, la confusion serait compréhensible. Tout est chamboulé ; les quotidiens ne sont plus les mêmes. Chacun est resté chez soi, ne se rendant au travail qu'à des horaires inhabituels, parfois, et en ligne droite. Il n'y a plus eu de thés. Il n'y a plus eu de sorties. Les rues étaient muettes ; et l'on imaginait juste, regardant les volets ouverts des maisons et des bâtisses aux alentours, une vie discrète qui y subsistait, désormais cachée et sans bruit. Chacun placé en face de soi-même. — Mais maintenant tout changeait à nouveau. Quelques visages y étaient visibles. Des pas hésitaient sur le pas de la porte. On voulait voir ces oiseaux qui étaient revenus, berçant les rues de leurs pépiements. La nature. Les gazouillis. Une idée fixe me revenait : — j'éprouvais la sensation nette, forte, du désir d'aller marcher au parc de Nellegare. Quel jour ? Quelle heure ? — Je décryptais la position des aiguilles après un café. Lundi. 10 heures. — Ça va. Je ne travaille pas le lundi. Et il n'est pas aussi tard que j'avais d'abord redouté. Avec des gestes lents, je m'emparais de ce qui était devenu mon compagnon de fortune, cet ami à la fois distrayant et perfide : mon smartphone. Nous avions débattu, un certain temps, des termes de notre cohabitation. Lui voulait me voir plus. Il voulait rester plus longtemps le soir, souhaitait profiter du moelleux de mon oreiller. Une partie de moi aurait accepté, mais une autre pressentait d'elle-même ce que je savais bien, que ce fût là une erreur. Il fallait s'en séparer avec tendresse ; son sourire m'aurait ôté le sommeil. Et puis, parfois il me chuchotait des mots agréables, et des pensées diablement intéressantes — et parfois au contraire il n'avait que faire de ce que j'aurais voulu entendre. Il me disait des phrases dures ; et il me forçait à me mettre en face de moi-même, en face de chaque problème, de chaque pensée, de chaque chose pour laquelle je n'étais pas à la hauteur. Irritée, je lui faisais des reproches plus ou moins muets — puis j'avais beau le rejeter, nous revenions toujours ensemble, moi et toi, moi et ce seul ami. Ce matin il me souhaita une belle journée. Il m'avait même laissé un mot : — "Bonjour ! Est-ce que tu veux que l'on se voie aujourd'hui ? C'est lundi..." C'est Noémie, ma collègue de travail. De temps en temps, nous nous promenions ensemble. — Petit à petit, avec les événements, certaines personnes s'étaient ouvertes les unes aux autres quant à leurs solitudes. C'était un peu ce qui s'était passé. D'habitude, nous avions échangé des salutations, des cafés, des mots gentils, et puis des observations qui prenaient encore soin de ne pas sautiller plus loin qu'à la limite de ce qui était poli de partager — "sans se mouiller", comme on dit. Et puis, finalement, les choses s'étant précipitées dans ce monde devenu fou, nous avions réalisé au même moment qu'il aurait été dommage de passer à côté d'une amitié par politesse. Quelques mots, quelques questions ouvertes ; et nous avions révélé un peu de nos vies à l'autre. Qu'il est doux de se partager un peu... Nous avions appris que moi et elle nous apprêtions à partir, et à changer de ville à nouveau ; alors aussitôt ce rapprochement avait semblé ne pas être juste un fruit du hasard, mais un signe — le fait d'avoir des choses à se dire avant de devoir se séparer, au loin. Je lui propose d'aller marcher au parc. — — Un peu après, nous nous y retrouvâmes. Quelle étrange sensation que de retrouver le grand parc si vide ! - À vrai-dire, perdu derrière des ruelles en labyrinthe, c'était déjà peu de monde qui s'aventurait dans les longues allées du parc de Nellegare, en temps normal ; mais il y avait quand même toujours quelqu'un, soit là-bas, dans le recoin touffu du jardin botanique, soit ici, dans l'immense allée ouverte, bordée d'ormes et d'aulnes. Le crissement de nos pas sur le gravas rose. Nous nous faisons la remarque que s'il avait habité cette ville, Sherlock Holmes aurait su facilement qui se rend ici. Nous discutons en faisant le tour du parc ; c'est plus agréable de se dégourdir les jambes que de s'asseoir sur l'un des bancs, comme trop longtemps durant ces journées de demi-confinement. Elle me confie ses doutes quant au futur. Je la comprends. Nous avons les mêmes. — Partir, oui, partir ; mais avec l'anxiété de commencer à y penser trop tôt, et alors que l'on ne peut encore qu'attendre. D'ici-là, tout ira mieux ; dans le feu de l'action, tout ira bien, peut-être... sans doute. Elle me rappelle quelques mots de Rilke — pourtant nous ne nous souvenons pas des mots exacts, ni d'où... sans doute de ses lettres encourageantes — qui dit qu'une joie est souvent une peur vécue jusqu'au bout. Traversée. — Ce mot-là résonne. Nos vaisseaux qui font escale... et qui vont traverser à nouveau des mers inconnues. Un mot ; une boule dans la gorge ; un sourire ; nous encourageons dans un silence le capitaine qui nous fait face, reconnaissant nos propres peurs dans l'autre. Parfois, c'est un silence qui dit le plus. Le gravas devient une pierre grise, aux reflets bleutés ; le crissement devient un pas sourd, presque silencieux. Il y a quelques marches ; nous passons derrière un feuillage comme si l'on eût franchi le seuil d'une tente. Là, dans ce petit espace de verdure, commence le jardin botanique. Un carré de terre au centre. Les simples. C'est là où se trouvent les plantes médicinales. Beaucoup sont en fleurs ; il y a de la sauge, de la lavande, du mille-pertuis ; diverses espèces de menthes et de moutardes aux propriétés que connaissaient nos anciennes. Du jardin s'envolent d'agréables fragrances. Les couleurs des fleurs contrastent avec les tons verts plus ou moins foncés de leurs feuilles et rosaces. C'est là qu'il y a également le plus bel arbre du jardin. Il n'est pas très grand ; il doit faire notre taille. Partout à ses feuillages pendent de grandes fleurs en trompette : blanches, orange et rosées... Une odeur doucereuse s'en échappe. C'est un Brugmansia. Une plante si belle, et si toxique. Une odeur que ce matin, il me semble reconnaître plus que d'habitude ; comme si mes narines s'étaient affinées, et y retrouvaient un parfum de la nuit... qui avait dû bercer des rêves... ou alors des cauchemars... Je ne sais plus ; ç'avait été le grand fond noir au réveil. — Noémie s'aperçoit que quelque chose se passe. Je me suis arrêtée. C'est comme un hypnotisme — l'arbre qui a interpellé d'un cri muet ; un appel — Un bourdonnement. Une parole. Une statue d'insecte qui me révèle un secret. Ce son de drone. Le bourdonnement de plus en plus fort, comme à mon réveil ; "on" veut me dire quelque chose... Une invitation ; une entre-vue, peut-être... Je me demande avec effroi qui donc préfère le faire de cette manière-là. À côté de moi, Noémie regarde le sol ; elle n'entend pas ; non, je le sens bien... par contre, elle a l'air effrayée. Elle regarde le sol. Pourquoi fixe-t-elle mes pieds ? Des insectes, un gros chat peut-être ? — Je baisse le regard un instant, sachant que je devrai, l'instant d'après, m'avancer vers l'arbre qui m'invitait vers un lieu d'entre-deux, un lieu caché entre deux mondes. Sur le sol, un léger sourire aux lèvres, mon corps évanoui.
  7. Criterium

    Malle à portraits

    J'aime à le croire aussi. Ça rend le poème encore plus triste... Je crois que l'on garde toujours l'enfant qu'on était en soi, quelque part — mais malheureusement certains n'en conservent ou n'en révèlent que la cruauté... C'est bien de savoir qu'il y a eu libération, sinon ç'aurait encore une tristesse supplémentaire. La légèreté, le goût des tiges vertes, les belles fleurs, l'instant partagé, et la fin en jeu — là tu me redonnes un grand sourire !
  8. Les quelques derniers films vus... ...en plus ils étaient vraiment dans des styles différents... Midsommar. (2019). Très atmosphérique, ce que j'apprécie beaucoup dans les films en général. Un groupe d'amis part en Suède rendre visite à un petit groupe à l'air sectaire et qui s'apprête à célébrer le solstice. Inquiétant et creepy lorsque l'on s'aperçoit — plus vite que les personnages — que leur vision de cette fête est peu commune. Im Bout it. (1997). Le premier film de Master P — un rappeur de New Orleans qui a eu une énorme influence à l'époque. J'avais déjà vu son second film (Da Last Don) qui est beaucoup mieux, je dirais... Ici on suit une succession de tableaux urbains dans lesquels un groupe de petits délinquants forment un gang et vendent une grande dose de cocaïne volée à un autre tout en se demandant vers quel business légal se tourner. Évidemment la partie lésée ne va pas se laisser faire... Assez difficile à suivre, les accents sont aussi très prononcés. American Psycho. (2000). Tout le monde l'a déjà vu... Moi aussi, mais seulement une fois, lors de sa sortie, et dans des conditions où je comprenais à peine ce qu'ils disaient ; par contre des scènes m'étaient restées. C'est pour cela que j'avais envie de le revoir pour cette fois bien le suivre (et puis retrouver la scène drôle des cartes de visite). Je n'ai pas lu le livre. À le revoir j'ai vraiment l'impression qu'en fait il y a deux histoires, et que la véritable histoire est une allégorie — ce tueur en série narcissique et psychopathe est une personnification des États-Unis en général et de la finance en particulier. Une obsession vers les personnes et les lieux du Who's who — alors que la plupart se confondent les uns les autres à force de se ressembler — une obsession vers l'apparence la plus lisse possible — mise en avant avec la scène des produits de beauté — et puis à la fin, le parallèle entre sa situation (même s'exposant lui-même, tout le monde le laisse faire et le croit à moitié) et celle à la télévision (il me semble, Reagan lors du scandale Iran-Contra). L'obsession laissée un peu plus cachée entre les luttes d'influences entre les WASPs et les juifs ; une horrible misogynie. Tiens, petit détail : les Trump y sont mentionnés pas mal de fois. — Au final: bof. Une chambre à Rome. (2010). Une jolie surprise. Comme le nom l'indique: deux femmes se retrouvent dans une chambre d'hôtel à Rome. Elles hésitent, puis finissent par y rester toute la nuit ensemble. Entre deux étreintes, elles tentent de se découvrir l'une et l'autre, se révèlent mais qu'à moitié... Ce que j'ai beaucoup aimé, c'est justement cette façon réussie de jouer de la subtilité et des secrets. Chacune est méfiante, chacune ment à l'autre... puis on s'aperçoit que c'étaient des mensonges... puis on s'aperçoit qu'en fait ces mensonges contenaient quand même énormément de vérités... Cette sorte de danse fait le point fort du film.
  9. Criterium

    Malle à portraits

    Deux poèmes qui se contrastent autant par la forme que par l'émotion L'enfant jaloux qui pousse la petite fille deux fois de suite, si cruel, ça me fend le cœur... ...et les bruits de fête des hommes qui défient la tempête comme s'il s'agissait d'une joyeuse beuverie, chantant des poèmes virils, tenant bon et formant une compagnie — on s'y sent ! La houle, la grêle et les vagues d'eau salée qui débordent sur le pont... leurs voix fortes qui ne semblent qu'un murmure dans la tempête... Merci de continuer à nous ouvrir ta malle à secrets !
  10. Criterium

    Le bayou des miracles.

    C'est... une super idée !
  11. Criterium

    Le bayou des miracles.

    Mais mais ! J'ai invité un peu de Louisiane en France
  12. À @Kégéruniku 8, l'orfèvre des mots et trafiquant de poèmes. Pour te donner une dose illégale d'inspiration.
  13. Criterium

    Le bayou des miracles.

    Un croassement retentit soudain, au-dessus de tous les autres sons du bayou. Ça n'était pas un corbeau ; c'était plus puissant, plus métallique aussi... ça devait être une sorte de créature vivant dans le marécage, et dont l'on entend les cris certains soirs... C'était l'heure où petit à petit le ciel change de couleur. Un instant après, plus rien ; l'on percevait juste le simple clapotis de l'eau, les stridulations de différentes espèces de criquets, et surtout les sons étranges de tout un tas de crapauds et de grenouilles. De temps en temps, une chouette, ou les derniers pépiements de quelques oiseaux cherchant l'arbre auquel dormir. Toute une vie se préparait au crépuscule. Il suffit de ne plus faire un pas, de rester immobile : et l'on entendait tous ces bruits, même les feuillages qui inattendument bruissent tout près de soi. La lumière du ciel baissait petit à petit. Ils savaient tous que le bayou devient dangereux une fois la nuit tombée. Chaque pas peut se révéler traître ; les mousses gonflées par l'humidité et les flaques couvertes de lentilles d'eau n'offraient pas de démarcation nette. Ils étaient arrivés dans la zone où le marécage n'appartient ni vraiment à l'eau ni vraiment à la terre — là où il était le plus difficile de se déplacer. Ils espéraient aussi ne pas y découvrir de crocodiles. Les lampes-torches s'allumèrent, leurs pas devinrent hésitant, testant le terrain avant de changer de point d'appui. On ne sait pas si le morceau d'écorche ou la branche tombée au sol est encore ferme ou déjà pourrie depuis longtemps... Chaque recoin sur lequel le faisceau de lumière passait révélait des mouvements. Quelques gros insectes, ou parfois un rongeur qui aussitôt décampait : des sortes de musaraignes... — "Ça y est, j'ai trouvé quelque chose", lança l'un d'eux. Tous tant bien que mal se frayèrent un chemin pour aller le rejoindre, sautillant entre les flaques. Une odeur particulièrement marquée les y accueillait ; une fragrance qui hésitait entre celle des champignons en forêt et celle de la viande pourrie. Les lampes-torches pointèrent toutes au même endroit. Ça ne pouvait venir que de là. — Là, où la surface verte était interrompue par des objets mouillés. Aux bruits du lieu s'ajoutaient désormais le bourdonnement de multiples mouches. Certaines se faisaient capturer par des créatures marécageuses... Un clapotis dans l'eau, un mouvement vif, et l'une disparaissait... Mais les autres restaient là, vulnérables, incapables de fuir, trop enivrées par leur trésor de chair. Car ces objets, ce tas qui dépassait du niveau de l'eau, ce parfum déplaisant : c'était une pile de mains et de pieds humains. Ils avaient enfin trouvé l'endroit. Depuis des semaines, un vent de folie s'était abattu sur la région. Une fureur vengeresse. Ça avait commencé par des hommes affolés se rendant à l'hôpital G** tôt le matin : ils s'étaient réveillés avec une douleur vive. Horrifiés, ils s'étaient aperçus qu'une main leur manquait — qu'elle avait été coupée, et qu'elle était introuvable. Certains la gauche, d'autres la droite. Lorsque l'inspecteur et ses hommes s'étaient finalement rendus à l'hôpital, prévenus que quelque chose de bizarre s'était passé dans la nuit, ils virent également un autre homme qui, lui, avait eu le pied gauche tranché. La partie manquante restait introuvable. En pleine hyperventilation, l'homme leur avait crié qu'il n'avait rien senti et que ce fût bien la preuve qu'un démon était à l'œuvre. — Les patrouilles nocturnes ne donnèrent rien : les nuits suivantes, ç'avait été le tour d'autres membres de disparaître. Ça ne pouvait être que le fait d'un groupe — un loup solitaire n'aurait pu trancher tant de membres. À cela s'ajoutait une incompréhension : dans un même foyer, une personne pouvait être victime, sans qu'un cheveu du reste de sa famille soit touché ; ça n'était donc pas une démarche "aveugle". Y voyant un indice, l'inspecteur avait commencé à étudier le profil des victimes — généralement, il s'agissait d'hommes, et il s'aperçut vite que pratiquement à chaque fois, c'était des hommes déjà connus des services de gendarmerie pour des affaires diverses. Menu larcin, drogue, une suspicion de meurtre ; rarement pire. Les mains manquaient plus souvent que les pieds, très rarement des nez. Les âges allaient de 16 à 45 ans. Lorsqu'il s'agissait d'une femme, c'était plus souvent le pied, et elles avaient eu un entourage ou une enfance trouble. Ce fut à nouveau à l'hôpital, un autre matin, que l'inspecteur avait soudain compris de quoi il s'agissait — la révélation lui avait été un jeune homme en larmes, qui tenait son bras sans main avec l'autre comme pour le montrer à tous ; et qui criait : "J'ai volé, oui j'ai volé, je l'avoue ! Et c'est pour cela que l'on m'a pris ma main... Je suis désolé... Je promets que je rendrai ce que j'ai volé, mais moi, qui me rendra ma main ?" — L'évidence : quelqu'un avait su pour le vol, quelqu'un avait su pour tous ces délits... et, fatigué que la justice n'y fasse à nouveau rien, ce quelqu'un s'était chargé de rendre justice lui-même... ou plutôt : eux-mêmes, car il était évident qu'il s'agît d'un groupe. Une Vengeance. — Il jura entre ses dents : si les juges du pays ou de la région avaient été moins corrompus ou laxistes, peut-être aurait-on évité toute cette folie. Maintenant il avait un problème bien plus important que de simples cambriolages. Et lorsque l'un de ses hommes perdit à son tour une main — l'on s'aperçut ensuite qu'il volait le haschich confisqué pour le revendre — ça devenait une affaire personnelle. L'horrible croassement reprit soudain — complétant le tableau morbide. Une seconde, tous les autres sons s'étaient tus ; un instant après, ils reprirent. Qu'était cet animal au son si étrange, qui leur glaçait le sang ? Plus un mot n'était prononcé. Les hommes regardaient l'inspecteur, attendant une décision, un ordre, n'importe quel signe ; au moins quelques mots quant à la marche à suivre. Celui-ci réfléchissait encore... À défaut de réussir à surprendre les responsables lors de leurs exactions nocturnes, ils pourraient peut-être le faire lors de leur... débarras. Les faisceaux de leur lampes-torches avaient-ils été aperçus ? - Le bayou était si vaste, difficile d'accès ; si peuplé de ces sons à toute heure du jour et de la nuit ; ils avaient peut-être été suffisamment discrets pour pouvoir attendre, tout de suite, dès ce soir. Toute la nuit peut-être. Mais l'endroit restait dangereux ; à tout moment ils se seraient attendus à ce qu'une créature émerge du marais pour s'emparer de l'un d'entre eux... sans un bruit, avec juste un clapotis dans l'eau, comme ces grenouilles gobant les mouches... L'épouvante et l'expectative... — Après tout... l'attente était bien la seule chose qu'ils pouvaient désormais faire. Il se fit comprendre en quelques mots. Chacun trouva tant bien que mal un endroit où il pourrait patienter des heures — l'un contre le tronc d'un vieil arbre encore ferme, un autre accroupi sur un caillou plein de mousse (et dont l'humidité petit à petit imprégnait ses vêtements...), un autre encore restait debout encore quelques hautes herbes et roseaux. Lampes-torches éteintes. La nuit. L'attente... La pénombre amplifiait les bruits. À chaque frémissement d'une broussaille, on ne savait pas si c'était le voisin, ou un animal qui furète... ou alors ceux que l'on attendait. Ils s'habituaient à l'odeur, mais ne le pouvaient jamais vraiment avec les sons. L'attente durait des heures — dans l'obscurité qui était devenue presque complète. Plouf. Quelque chose venait de se jeter dans l'eau sale. Quelque chose de massif... Et aussitôt après, tous entendirent de grands bruits qui frappaient la surface de l'eau. Comme si l'on y luttait. Aussitôt les battements d'ailes de ce qui devait être des chauves-souris s'éloignèrent avec hâte — créatures nocturnes terrifiées. Les lampes-torches se rallumèrent et se pointèrent vers l'endroit d'où cela provenait. L'inspecteur formulait une prière muette, appréhensif, en braquant son faisceau dans la direction entendue... Le cœur battant la chamade... Il se rasséréna en y voyant deux de ses hommes, les yeux qui clignaient dans la lumière trop franche, qui s'étaient empoignés l'un l'autre et, pensant chacun avoir affaire à un malfaiteur, avaient commencé à lutter au prix de tomber dans le marais. Ils étaient maintenant trempés, couverts de saleté et de verdure. Ah çà non, ils n'avaient plus bonne mine ! ... Mais alors qu'ils allaient tous en rire — ils remarquèrent... le premier bruit n'avait pas été le leur. Car l'on avait bien jeté, juste à côté d'eux, une large masse. Comment quelqu'un avait-il bien pu se glisser dans l'obscurité, par-delà le terrain si traître du bayou, sans être vu ni entendu, et parvenir à jeter dans l'eau — juste à deux mètres d'eux tous — une telle quantité de matière ? C'était impossible... Ou alors ça avait été jeté depuis le ciel, tombé ici par hasard... Il n'y avait pourtant eu aucun bruit d'avion, d'hélicoptère ni même de drone. Cela se révélait si incompréhensible qu'ils pensaient en savoir désormais encore moins qu'avant — et ce qui était déjà si peu. Car évidemment, la masse projetée dans l'eau : un amoncellement d'extrémités découpées, encore sanglantes... ☞ Des années ont passé depuis le mois du sang. Le vent de la vengeance était venu, puis il était reparti. Personne n'avait été appréhendé ; quelques pistes et soupçons se révélèrent des impasses. Sans que l'on ait progressé dans l'enquête, tout s'était arrêté, et bientôt plus personne ne se levait tôt le matin quelque peu allégé. Si les juges secrets avaient eux disparu, quelque chose d'autre était resté dans la région : à la fois une sorte de chape lourde, l'impression que chaque manquement à une loi muette serait sévèrement sanctionné — et en même temps... un certain renouveau du vivre-ensemble. Car maintenant, il n'y avait plus de vols, il n'y avait plus d'incivilités. La région était devenue très sûre. Plus personne ne voulait parler de ce qui s'était passé — en fait, plus personne n'avait besoin de le faire : à peu près une personne sur dix en témoignaient en silence, claudiquant sur une prothèse, ou faisant les gestes de la vie courante de la main qui n'était pas un moignon... — Peu à peu, les gens se reparlaient ; la vie reprit... et avec elle une certaine bienveillance s'était invitée. Comme s'ils partageaient tous quelque chose en commun. Ce qui était le cas : cette expérience épouvantable... Une sorte de confiance caractérisait maintenant la région entière. L'on pouvait laisser la porte de sa voiture ouverte, les portefeuilles perdus revenaient avec tous leurs billets, les jeunes femmes pouvaient sortir la nuit... Certains eurent tôt fait de se dire — mais toujours à voix basse — qu'en fin de compte l'horrible moisson avait été salutaire. Les pas de l'inspecteur font un bruit de succion sur la mousse mouillée du bayou. Une belle journée d'automne ; le soleil éclairait l'eau opaque qui croupissait çà et là. Il est seul. Parfois, les chants des oiseaux l'accompagnent dans ce qui est devenu sa promenade hebdomadaire. — N'ayant eu aucun résultat, l'affaire avait eu tôt fait de le mettre en retraite anticipée. Ç'avait été la fin de sa carrière. À vrai-dire... ça ne l'avait pas tant gêné que cela ; ça n'aurait été de toute manière que l'affaire de quelques années... et ses collègues lui avaient organisé une belle fête, le jour de son départ. Ses honneurs, le respect, les poignes de mains fermes : tous ses hommes étaient avec lui — n'y a-t-il pas là de meilleur cadeau ? Après tout... qu'importe s'ils n'avaient pas arrêté les vengeurs inconnus. Ils étaient partis d'eux-mêmes, et ils laissaient derrière eux ce que tout inspecteur considérant réellement son métier comme un sacerdoce pouvait espérer en son domaine : une ville sans crime, une région où il faisait bon vivre. Un sourire lui revient aux lèvres... Qu'est-ce que cette aventure lui avait coûté, finalement ? ... Quelques années de métier, des années qui auraient été calmes, sans délits... Un peu de respect de la part de ses supérieurs, et des magistrats corrompus... Ça, ça ne valait pas grand-chose ! Il préférait la considération de sa femme et de sa fille... Quoi d'autre? De longues heures d'attente et d'enquête... À se poser des questions... Et puis... peut-être... avec une toute autre équipe... certains soirs... quelques entailles dans les chairs... quelques travaux de découpe...
  14. Il y a tellement de suggestions intéressantes sur ce fil, c'est à en donner l'envie de dévaliser une petite librairie. Ici je relis tranquillement des livres que je me souviens avoir bien aimés mais lus il y a trop longtemps. Le Visage Vert de Gustav Meyrink. — À part certaines scènes qui avaient marquées, je dirais que ce n'est pas mon préféré de lui, au niveau de l'histoire/intrigue (plusieurs personnages, perdus à Amsterdam après la Première Guerre Mondiale, ont à peu près en même temps des expériences mystiques impliquant la perception d'un homme dont le visage a l'air vert — et qui est un personnage lié à l'histoire du Juif Errant). Par contre là c'est l'ésotériste, plutôt que l'auteur, qui y dévoile des textes très intéressants quant à sa vision du "deuxième monde". On sent que ce n'est pas quelque chose qu'il a inventé pour le roman, mais que le roman est l'emballage pour l'y mettre, puisque ça rejoint ce qu'il dit dans son essai An der Grenze des Jenseits. Tropismes de Nathalie Sarraute. — C'est quand même vraiment intéressant comment en quelques mots elle donne corps à des scènes et des ressentis si réels mais si rarement explorés sous cette forme, assez nue. Un grand pouvoir évocatoire. Même simplement techniquement, je le recommande à toute personne qui aime écrire et souhaitant affûter sa plume, en explorant des styles différents.
  15. Criterium

    Vipérine. (2)

    Merci Il faut un peu d'espoir pour survivre puis pour vivre ! Et c'est bien ce que l'on souhaite à Florence... Ah, cette fois je fais une faute dès la première phrase ! Ça m'arrive souvent d'en laisser parsemées, je vais quand même corriger celle-là tout de suite.
  16. Criterium

    Le mort au mur murmure.

    Merci ! (Je n'ai jamais lu Ligotti ! Il va falloir que j'y remédie...)
  17. Criterium

    Les poèmes à se pendre

    Un vampire pas beau qui passait Entendit la sensible promesse : "Ah çà tout de même ! Moi qui suis laid ! Je veux cette beauté et sa liesse !" Alors il s'agenouilla vers elle : "Je te promets la vie éternelle !" L'elfe-poète joua de sa cuillère ; Pour ça quelle formule magique ? Une proposition cavalière Contre les quelques vers poétiques...
  18. Criterium

    Vipérine. (2)

    Partie 1 10 heures. C'est encore fermé. Bizarre ; le cuisinier doit bien arriver le matin, s'il faut préparer de la pâte à pizza... Il y a forcément un accès à l'arrière. Alors je contourne la place, j'essaie de voir où se situe une arrière-cour, mais je ne trouve pas. On doit y accéder par une porte d'immeuble. Je ne sais pas laquelle. Les autres ont peut-être le code et le numéro de rue. Si ça se trouve, il ne se donne qu'en fin de période d'essai... qui sait. Or travailler au black est un essai sans fin ; donc... Alors je patiente, je fais des allées et venues devant la porte en attendant un signe de vie à l'intérieur. Au-dehors, les promeneurs et les touristes sont déjà là, et flânent dans les rues pavées, s'arrêtant devant des vitrines à bibelots de la région. — "Tiens, tu es déjà là ?" Le patron salue comme s'il s'était attendu à ce que j'aie comme lui vingt minutes de retard. Peut-être que c'est comme ça que ça fonctionne... Un cliquetis de clés, et le restaurant ouvre. — "Aide-moi à installer les tables en terrasse." Les tables sont assez lourdes. À me voir me démener avec la première il comprend qu'il vaut mieux s'y prendre à deux. C'est certainement le plus efficace ; et au moins il a la délicatesse une fois l'installation finie, au lieu de me chambrer à ce sujet, de m'offrir simplement un café pour démarrer la journée. Cette seule tasse sera sans doute encore à la fois mon petit déjeuner et mon déjeuner pour toute la journée... Je sirote le breuvage pendant que lui s'occupe de documents sur le comptoir, puis va rejoindre la cuisine. Effectivement, il y a quelqu'un là-dedans ; donc il existe bien un autre accès. C'est noté... je vérifierai peut-être tout à l'heure... — Mais pour le moment, tout ce qui me revient en tête, c'est l'étrange matinée. — Je m'étais réveillée sur le sac de couchage, dans le squat du punk — Cris —, là où il s'abritait avec ses amis. Jo, Véga, Thomas. Au début, pas sûre si l'offre de Cris pour m'héberger comptait pour juste une seule nuit, ou quelques-unes de plus. Je ne pourrai visiter l'appartement étudiant intéressant que demain, donc ça m'aurait arrangée d'avoir une nuit de plus avec eux. Mais autant la soirée avait été agréable — le relaxant bain chaud — autant la matinée s'était avérée plus tendue. Déjà, je m'étais réveillée et il y avait quelqu'un qui me dévisageait. L'autre punk: Jo. — Lui, qui avait dû à moitié décuver de ce qu'il avait consommé la veille. Être fixée en silence alors que l'on vient d'ouvrir l'œil, il y a plus agréable... Et puis sa copine Véga était venue dans le salon, m'avait découverte là, et aussitôt elle avait eu la mine déconfite et irritée à la fois ; d'abord en silence, puis commençant à jurer entre ses dents : "Je ne veux pas d'une autre fille ici" — plusieurs fois, se le disant à elle-même, le disant à Jo, le répétant et le marmonnant juste assez fort pour que je puisse bien l'entendre. Elle allait finir par le hurler aux autres encore endormis. Je m'étais ruée vers le coin-cuisine pour m'abriter et me changer en vitesse, pour être prête à déguerpir. Entre-temps, sa voix avait pris du volume, ce qui avait réveillé Thomas — l'homme baraqué et au crâne rasé — qui, lui, était venu d'un coup, bruyamment, encore torse nu, dans la pièce pour hurler des insultes à l'égard de Véga. Le copain, Jo, ne pipait mot, encore à moitié dans un autre monde, et sachant très bien que son corps frêle faisait le tiers du poids de l'autre : alors il écoutait, immobile, dans un coin, les deux autres commencer à se hurler dessus. — Le détail qui tue ? Rapidement habillée, j'avais jeté un coup d'œil à la cuisine, y compris dans le frigo pour voir si je pouvais y chiper quelque chose pour survivre un jour de plus. Vide. Ou presque: une bouteille de lait caillé, qui puait et empestait l'atmosphère dès la porte ouverte. Mais surtout: quelques gros cafards qui filaient, dérangés par la lumière... J'avais décampé tout de suite et sans dire un mot de plus. Même pas sûre qu'ils m'aient vue le faire : ils se criaient encore dessus quand je descendais l'escalier. Donc en attendant la visite de l'appart demain, ce soir je serai à la rue. Ça va, c'est juste une nuit... C'est ce que j'essaie de me dire. Il faudra retourner voir les hôtels de la gare... Combien de jours vais-je devoir passer comme cela ? D'un côté, je n'ai pas envie d'aller dans un foyer où l'on est presque plus en danger que dehors, et de l'autre, je ne me vois pas dormir à la belle étoile dans un parc ou sur un banc. Surtout pour une jeune fille seule, ce qui rend toujours tout moins facile. À la limite... si je trouve une porte d'immeuble laissée ouverte... il y aurait peut-être moyen de se cacher dans une cour intérieure. J'espère vraiment que l'appartement sera convenable ; je n'ai pas prévu de plan B, si ce n'est de hanter le tableau des petites annonces dans chaque université... Mais voilà que le café est fini et que les clients vont commencer à arriver. Je suis assez contente d'enfiler à nouveau le tablier et de me ré-emparer du bloc-note. Cela me changera les idées en empêchant de trop penser, ni à la scène du matin, ni à l'incertitude de la nuit. Et puis, c'est mon deuxième jour de travail... — en plus, je vais encore gagner à peu près quinze euros. À ce rythme-là, je vais avoir 100€ à la fin de la semaine, du jamais-vu... * À la fin du service, j'avais suivi Jean vers une cour intérieure, qui donnait dans la cuisine. Le patron préférait que l'on ne fume pas devant l'établissement, pour ne pas embêter les touristes; alors Jean venait ici, encore en tablier, nourrir un vice qui ne devait pas avoir commencé il y a si longtemps, vu son âge. Il me proposa une cigarette avec un geste du paquet. — "Non merci, je ne fume pas." Pour la première fois, on parla un peu plus, et lions finalement connaissance. Jean était un peu plus âgé que moi, comme je le pensais ; il venait d'avoir le bac à 19 ans et travaillait ici pendant l'été. Il hésitait sur la suite ; il pensait à passer un CAP restaurant en un an et rentrer directement dans la vie active. Comme il me demandait ce que je faisais et voulais faire, j'avais moi aussi hésité, je ne savais pas trop quoi dire. Parce qu'à vrai-dire, maintenant je ne faisais rien. Il prit mon embarras comme une indétermination entre deux ou trois choix, et n'insista pas. Que faire ? Quel futur ? Bonne question... — Par contre, j'avais réussi à mener la conversation sans en avoir l'air jusqu'à en obtenir le code de la porte à l'arrière : 0 3 4 1. Quelques instants plus tard, j'avais fait le tour du quartier pour retrouver la rue parallèle, et testé quelques portes d'immeubles jusqu'à en retrouver la bonne. Ce n'était pas vraiment pour arriver plus tôt que le patron, mais plutôt parce que j'avais déjà l'habitude de collectionner ce genre d'informations — "au cas où". Toujours au cas où, même avant. En l'occurrence, cela pouvait me servir tout de suite : avoir l'accès à un immeuble, c'est aussi avoir l'accès à ses escaliers et à la porte de tous les appartements, et puis peut-être même aux toits. Alors je décidai d'explorer tout de suite. C'était bien une sorte de courte traboule qui traversait deux immeubles ; l'un des escaliers était protégé par une grille avec un autre code que je n'avais pas — mais le premier m'était accessible. Un escalier étroit, aux marches hautes, d'abord en pierre puis avec des parties boisées — celles-là n'avaient pas été vernies depuis longtemps, et le bois était si usé, devenant presque gris, qu'il ressemblait à la pierre des étages du dessous. L'ensemble était bien éclairé puisque l'escalier montait le long d'une minuscule cour intérieure. À chaque étage, deux portes, une à chaque extrémité de la balustrade. Je montais tout en haut : six étages. Tout y était calme et silencieux. Difficile de savoir quels appartements sont habités et lesquels ne le sont pas. J'eus une idée. Je redescendis, me dirigeai vers la place verdie qui était juste à côté, au bout de la rue. Là, j'avais remarqué un buisson rempli de petites baies, vertes et dures. Je m'en remplis les poches... De retour dans l'immeuble, sans bruit je disposai quelques baies près de chaque porte, à côté des gonds. Les fruits étaient juste assez lourds pour ne pas s'envoler s'il y avait un courant d'air, et suffisamment souples pour ne pas bloquer une porte comme l'aurait fait un gravas — ils passeraient inaperçus... Peut-être ce soir, ou peut-être dans quelques jours, je vérifierai à nouveau et j'apprendrai s'il y a un appartement inoccupé. Là encore : au cas où... En attendant, j'arpentai les rues et ruelles du quartier pour me familiariser avec. Lorsque je passais devant un hôtel, je vérifiais si quelque chose sur la façade indiquait le prix de la chambre — en me doutant que ça devait souvent être plus cher, car ils devaient mettre en avant la chambre la plus accessible, qui ne serait jamais libre... Parfois ils montraient plutôt une fourchette de prix: 30-60€... Sauf que là... pour certaines personnes il n'y a peut-être pas tant de différence entre ces deux chiffres, mais pour moi c'est la différence entre dépenser quasiment tout ce que j'avais en soit une nuit, soit deux. Quand même, c'est bien un quartier touristique — et puis je vois des étudiants partout — alors il doit bien y avoir une auberge de jeunesse avec un tarif plus accessible... pas loin de la vieille ville, juste à côté des rues animées le soir. Il faudrait juste la trouver. Comme je n'ai pas de téléphone sur lequel chercher, il faut se fier à nouveau à la chance. — Et comme celle-ci semble faire défaut, c'est donc au tour de la persuasion. Je remarque un groupe de jeunes attablés autour d'un verre. Alors je joue à la touriste perdue : — "Bonjour, je ne retrouve pas l'auberge de jeunesse et mon téléphone n'a plus de batterie... Vous pouvez me montrer un plan ?" — Et ayant évidemment oublié le nom de l'endroit : "Je me souviens juste que c'est juste à côté de la vieille ville", sans pour autant donner de distance. L'un des jeunes gens du groupe tient tout particulièrement à m'aider, recherche sur son téléphone, zoome aux alentours, me montre la vue satellite du quartier... très sympathique ! Nous voyons qu'il y a bien un endroit qui correspond à peu près à ma description, si partielle. C'est à deux pas. Je me "remémore" le nom du lieu — mais oui, bien sûr ! — et je le remercie avec un grand sourire. Une fois là-bas... le lieu a l'air quand même un peu louche. Il y a un attroupement de jeunes juste en face, et la devanture n'a pas été repeinte depuis un moment. "La boîte à musique" — un nom étrange pour une auberge. À l'intérieur, on me dit que ce sont des chambres mixtes pour quatre et six personnes, et que c'est 15 euros la nuit. Pourquoi pas, si c'est juste pour ce soir... je demande si c'est possible de jeter un coup d'œil à la chambre-dortoir qu'éventuellement j'aurais, si je reste. L'homme de l'accueil hésite mais accepte. C'est juste en haut, deuxième, sans ascenseur, à droite... Je passe une pièce commune où discutent quelques jeunes en anglais, hochant la tête à une salutation — "Hello ! Hello !" — et me dirige en haut. Clic ; la porte s'ouvre. Ça n'a pas l'air trop mal. Une pièce moyenne, avec deux lits superposés sur chaque mur — donc six en tout — et rien d'autre ; le sol est carrelé et pas trop sale — et à côté de la porte, une autre qui doit donner sur une salle de bains minuscule. Et sans autre protection contre l'eau qu'un trou grillagé dans un coin : la douche, c'est directement sur le carrelage, avec l'eau qui dépasse de la porte et s'étend dans la pièce... Pas besoin de la tester pour s'apercevoir de ça : le sol est encore mouillé, il y reste une flaque d'eau. Le genre de pièce où l'on n'emmène même pas de serviette, car il n'y a pas d'endroit où la poser sans qu'elle soit trempée — mais bon, je ne m'attendais pas vraiment à un endroit où l'on pouvait avoir une vie privée. Je vérifie juste sur les draps, dans les coins, espérant ne pas y trouver les petites gouttelettes le sang séché trahissant la présence de puces... Mais tout a l'air propre. Dans l'air flotte une petite odeur... mais ce n'est pas celle d'une saleté ou d'une moisissure, plutôt celle du tabac et du cannabis. Ok. Ça me va. * Le soir, j'y étais revenue ; il y avait encore un attroupement de jeunes en face du lieu, restant là à flâner, certains déjà ivres — ce qui n'était pas le plus rassurant. Au moins il y avait quelques filles dans le groupe. On me salua, j'entrai ; à l'intérieur, il faisait très chaud du simple fait qu'il s'y trouvât encore plus de personnes que ce à quoi je m'attendais. Je compris aussi pourquoi ça s'appelait : "La boîte à musique" — dans la salle commune, une douzaine de personnes serrées dans les canapés et sur le sol écoutaient un homme jouer à la guitare acoustique. Il chantait quelque chose en espagnol. Un autre l'accompagnait avec une sorte de petit tam-tam dont je ne connaissais pas le nom exact — ressemblant à une darbouka en plus petit. — Il y avait tant de monde, l'odeur de la pièce était un mélange étrange de tant de choses : la sueur, le dernier repas préparés dans la cuisine commune juste à côté — pizza — et puis le tabac, le haschich, et les nuances du parfum de certains. Ça n'était pas désagréable, mais il fallait s'y habituer. La musique est une distraction si bienvenue... Le fond sonore du restaurant ne comptait pas vraiment, donc c'était la première fois depuis longtemps que j'en entendais... L'homme qui joue de la guitare est beau ; il est concentré et il est doué — il joue très bien. Je n'avais jamais vu ça auparavant ; ses doigts courent par moments sur le manche, et à d'autres moments restent immobiles tandis que la main droite rythme les accords... C'est fascinant. Je m'assieds à même le sol, mon sac sur les genoux, pour continuer à écouter. J'ai l'impression de découvrir un autre monde. Les gens autour de moi m'accueillent comme si c'est tout naturel que je me joigne à eux ; ma voisine me demande par signes si je veux manger quelque chose, que je peux prendre l'une des parts qui reste... j'accepte volontiers, à nouveau c'est le seul repas de la journée... et je reste assise là, les yeux rivés sur le guitariste. Il suffit de quelques accords et d'un peu de rythme pour que l'on soit tous là, à se balancer légèrement de droite à gauche, à vibrer avec lui et à partager ce moment. Il doit remarquer que je suis particulièrement attentive ; il me salue d'un hochement de tête et avec un sourire, sans interrompre les paroles qu'il chante... Plus tard, c'est le souffle chaud de ma voisine que j'entends au creux de l'oreille : — "Agata", se présente-elle. Elle me sourit... Peut-être qu'elle aussi, elle est seule ; peut-être qu'elle aussi, elle aimerait avoir une amie. En riant parfois, nous répétons les quelques mots en espagnol que l'on saisit du refrain, en chœur : — "Cuéntame al oído... a qué sabe ese momento..." Une cigarette roulée remplie d'une résine suspicieuse circule dans le cercle. Je ne tiens pas à fumer, mais quand on me la tend je ne veux pas non plus attirer l'attention en expliquant par signes que je refuse... alors j'accepte quand même, je prends une minuscule bouffée par curiosité puis je passe vite l'objet au prochain. Je tousse ; la sensation de la fumée est la plus étrange — la substance, elle, ne semble rien me faire. Ma voisine me tapote et me caresse le dos, comprenant que je n'ai pas l'habitude. — C'est plaisant ; je ne pense même pas pour l'instant à rejoindre la chambre, préférant juste cette salle surpeuplée à l'atmosphère si... familiale. Pendant une ballade plus calme, Agata et moi discutons un peu. Le courant passe bien ; je sens très vite que nous pourrons être amies. Elle est italienne mais parle très bien le français. Elle est étudiante en art. En attendant de trouver un logement, elle reste ici, "pour l'ambiance", dit-elle. Je comprends ! Plus tard, elle me demande mon numéro de téléphone, pour être sûre de me revoir un autre jour, apprenant que je n'étais que de passage à l'auberge. À elle je décide de ne pas mentir ; je lui explique assez rapidement que je n'en ai pas, qu'en fait je n'ai presque rien. Je suis échouée dans cette ville que je ne connais même pas, et je ne sais même pas ce que je vais faire. Que c'est un peu la galère. "Comme les bateaux ?" — Je ris : "Oui !". Je lui explique que ça vient des bateaux, où la plupart des rameurs n'étaient pas volontaires mais des repris de justice ou des personnes échouées là par le hasard du sort. Tempo duro... Je dis à Agata que je fais la serveuse au black pas très loin d'ici, pour qu'elle puisse me retrouver. Ce sera avec plaisir... Ici il y a trop de bruit pour vraiment avoir une conversation. Et déjà, le guitariste reprend un air plus enjoué, captivant à nouveau son public, dont je remarque certains ayant déjà glissé vers d'autres mondes... Je jette un coup d'œil aux uns et aux autres. Difficile de deviner l'âge de chacun ; c'est surtout des jeunes, je dirais 18-25 ans. Je remarque un homme qui doit avoir le gène des cheveux blancs, car du visage il a l'air d'avoir 25 ans mais ses cheveux sont déjà grisonnants — ou alors il est un peu plus âgé et hante les auberges de jeunesse pour se rappeler ses anciennes années de zadiste ? Mais ce sont encore et toujours les mains et les doigts du guitariste qui me fascinent. Comment apprend-on à jouer de la guitare ? Ça n'a pas l'air facile... Est-ce que l'on prend l'instrument et tente tant bien que mal de toucher une corde et de la pincer en même temps ? Faut-il prendre des cours ? Peut-on apprendre seul ? ... Toutes ces questions me trottent dans la tête. Je me dis intérieurement que ça me plaît... C'est comme un pouvoir magique : s'il change quelques notes, il peut composer un nouveau morceau... Je ne sais même pas si ce qu'il joue en ce moment est un air connu ; on dirait plutôt une improvisation qu'il décline à l'infini. Petit à petit, je forme le projet que peu importe la mésaventure et peu importe l'instrument : un jour je ferai de la musique. Moi aussi je veux créer quelque chose. Plus tard, je croule de fatigue... Je fais la bise à Agata et m'éclipse. Je monte dans la chambre. Cette fois je vois que c'est occupé ; il y a dans l'obscurité des masses sombres dans trois des lits. Celui du fond, en haut, est libre — super, je préfère être sur le lit du dessus car on y a presque l'impression d'être dans son propre espace, juste sous le plafond et en voyant moins la pièce. Je me change en vitesse sous la couverture et m'endors à nouveau la tête sur le sac, prudente. Avec une promesse : moi aussi je créerai.
  19. Criterium

    Les poèmes à se pendre

    Le vampire rêve ! Cette photo, c'est le château d'Eltz en Rhénanie. En journée il fait moins peur... Par contre la majorité des photos que je poste ne sont pas de moi, mais généralement des éditions d'images libres (je re-cadre, colorise et modifie un peu). Aucun château de ce style aux États-Unis ! Je me remettrai sûrement à la photographie plutôt de retour en Europe...
  20. Je viens de terminer ce quiz. Mon score 80/100 Mon temps 45 secondes  
  21. Criterium

    Le mort au mur murmure.

    L'homme laid s'arrêta un instant dans le cadre de la porte, s'assurant que je le suivais toujours — son rictus immonde, sa peau grisâtre, ses mains en griffes de vautour... Me faisait-il signe ? Déjà il s'effaça, plus loin encore. À travers les pénombres d'une cour intérieure pavée d'octogones, qui me paraissent soudain tous plus horribles les uns que les autres, déformés, aux arêtes traîtresses. Il voulait que je le suive. Chaque pas une nouvelle erreur ; et pourtant, chacun m'empêchait un peu plus de vouloir un retour. — Une ombre dans un escalier étroit, haut, semblant presque sans fin... — Le bruit sourd des marches gravies... Et puis... Un seuil... La pièce. Il se tient là, au fond, longiligne, brindille... au visage satanique ; son sourire : à tout moment je sens qu'il pourrait sautiller sur place, jouissant d'allégresse — celle de l'artiste dévoilant son chef-d'œuvre — car c'était là bien ce qu'il faisait ; sans un mot... il me montrait ça. Contre le mur violet était épinglée la grande peau d'un homme — étendue, étalée, impudique — et tout autour, les innombrables branches d'un riche feuillage... dont l'obscurité empêchait de savoir s'il s'agissait de nerfs disséqués ou de véritables commiphores. Il y a bien des fleurs qui les parsèment ; rouges comme des gouttes de sang. Mais au milieu de la tenture — au centre de la tapisserie de chair — cette tête d'homme est encore pleine de vie. Ses yeux me voient ; à ses tempes battent les artères. Il froncerait les sourcils s'il en avait encore. — — Va-t-il parler ? — "Vois ! J'ai perdu l'envie de faire, puis j'en ai perdu le pouvoir. Je suis devenu l'homme-plante, le trophée de notre siècle." En entendant cela, celui qui m'a guidée jusqu'ici pouffe et glousse. Sa ruse fonctionne peut-être — un message d'outre-tombe. Tour de magie morbide ? A-t-il installé un microphone pour faire parler le mort — ou a-t-il gardé sa créature vivante ? Comme un lutin moqueur, il se gigote encore... Puis un reflet soudain me montre ce qu'il tient dans la main : la longue, l'effilée — l'alêne ! Son visage laid à nouveau menaçant — ses longs doigts qui se crispent — sans un mot il veut me forcer à m'en rendre compte de moi-même ; il veut que je pose une question à l'écorché. Ma mâchoire n'obéit qu'à peine ; impossible de colorer le souffle par ma voix, que je devine cassée et sonnant fausse. Quelques mots dissonants, d'un ton que je ne me reconnais pas... — "Est-ce... Est-ce que tu as jamais été en vie ?" La tête rirait si elle le pouvait ; agitée de soubresauts, l'horrible réponse résonne comme une sorte de hoquet : — "Je suis la vie elle-même !"
  22. Criterium

    ForumFr V6

    Je ne sais pas si ça a déjà été relevé mais si l'on s'aventure sur une section du forum (par exemple "Musique" ou "Littérature") l'on ne voit plus le nombre de messages d'un sujet ayant plus de 999 messages ni le nombre de vues au-dessus de 999. Testé sur Chrome, Safari et Firefox. Je me souviens que ça n'était pas le cas le premier jour de la v6, où l'on voyait "1.4k" par exemple.
  23. Criterium

    Les poèmes à se pendre

    C'est l'heure de la ressuscitation du topic ! — Il aura beau prendre de l'âge, comme David Bowie et Catherine Deneuve dans The Hunger, il ne mourra pas, car le topic-vampire est immortel. C'est le topic-vampire ! Le puissant psychopompe Sans cesse nous attire ! Afin qu'il nous corrompe, Afin qu'il nous capture, Nos mots et puis nos maux : À grands coups de phrases dures, De vers cherchant le Beau. C'est tout le temps Minuit, Je sens le magnétisme Me ramener à lui D'un puissant hypnotisme. Il nous a tous pendus, À ses pages secrètes ; Il nous a toutes vues, Tenter d'être discrètes : En écoutant ses voix, Ses multiples comptines ; Il sait que l'on est là, C'est sa belle routine. — Lui ! — Toi ! — — Le topic-vampire !
  24. Criterium

    Contours.

    Une entrevue dans une petite échoppe — samedi matin. Dans ce quartier, elles sont toujours tout en longueur. Le sol carrelé est taché de graisse, l'employé préposé au nettoyage du week-end n'est pas venu. Le grand Medhi râle à voix haute; l'instant d'après, il sourit aux clients, les sert, puis peste à nouveau tout en gardant le sourire. Ses éclats sanguins résonnent dans la pièce. Au fond de la salle oblongue, la demi-cloison estompe quelque peu la voix puissante. C'est là que nous étions. — "C'est la dèche. Je dois trouver un nouvel appartement avant lundi." — "Tu as quelques pistes ?", demandai-je. — "Pas vraiment... J'aimerais rester à proximité du quartier sans que ce soit trop cher, ça devrait être possible, du moment que je trouve une co-locataire." Après une courte pause, elle ajouta: "Et les meubles, je devrais en prendre la moitié... Je vois déjà les histoires que ça va faire. Il n'y a presque rien de toute façon" ; sur ce, elle ponctua de jurons. C'était une histoire compliquée, mais qui pouvait se résumer simplement : elle avait emménagé avec son compagnon sur un coup de tête il y a six mois. Pourtant, chaque fois que je l'avais rencontrée à cette époque-là, la situation était soit "parfaite", soit une galère complète ; les oscillations étaient si fortes et si fréquentes qu'il était devenu difficile de la prendre au sérieux, et que l'on se retrouvait tous à ne l'écouter que d'une oreille. Malgré ces yoyos, l'histoire semblait stable. Mais récemment, tout s'était envenimé ; il l'avait frappée, puis elle l'avait trompé, lors d'une nuit de beuverie ; d'ailleurs il l'avait sûrement déjà fait lui-même. Bref : il l'avait appris peu de temps après, et l'avait mise à la porte. Maintenant, elle n'avait que ses deux gros sacs remplis de vêtements et de papiers. Elle dormait sur un matelas dans le salon d'une amie ; c'était une solution temporaire, puisque que celle-ci y habitait avec sa mère et deux bébés, et qu'il n'y avait déjà qu'à peine de place pour tout le monde. Tout du moins, cela évitait d'avoir à dormir dans la rue. — "Et toi, tu vis toujours avec les artistes fous ?", demanda-t-elle. J'acquiesçai. C'était comme cela qu'elle appelait mes colocataires. Nous avions une maison perdue dans les bois, au nord de la ville. C'était une sorte de coopérative, où cinq personnes vivaient comme une famille; il y avait Jean, le "père" : 50 ans, cheveux longs et gris, sans doute ancien hippie, un artiste-peintre dans un corps de lutteur. Les trois autres, plus jeunes, étaient tout autant artistes, et chacun avec un médium d'expression différent : le dessin, la peinture et le graff. J'étais la cinquième ; la seule fille du groupe ; moi je me battais avec les mots. Lors de certaines soirées que nous avions fini par appeler des "ateliers familiaux", nous nous amusions à tous créer quelque chose, chacun à sa manière — plutôt que de se contenter, comme beaucoup, de parler des exploits de beuverie du passé et de ceux à venir... C'était une manière de se motiver à faire — et nous avions ainsi accumulé tant de toiles démentes... Je m'étais petit à petit attachée à cette manière originale d'explorer l'inspiration. En plus, ils étaient adorables avec moi. Elle avait sans doute eu envie de me demander d'être la co-locataire providentielle... — "Ç'aurait été cool si l'on pouvait se trouver un truc ensemble", mentionne-t-elle, jouant enfin sa carte. Puis, après une pause : "...mais c'est vrai que ce serait moins d'inspiration pour toi". J'avais évité la flèche grâce à un simple silence ; et alors je devinais qu'elle s'apprêterait à prendre congé, son véritable but quant à notre entrevue atteint. Des éclats de voix plus violents se font entendre. Est-ce l'employé enfin là ? — Difficile d'en juger: un attroupement venait de se former devant le comptoir; quelque chose d'électrique dans l'air se faisait ressentir. Des vociférations ; quelque chose ne tourne pas rond, et l'atmosphère devient tranchante. Mon amie le ressent elle aussi; elle est paralysée, ne fait plus aucun bruit, comme si elle étouffait... — — — Un son sec et violent; particulièrement puissant, fait siffler les oreilles. Devant les yeux, des étoiles scintillent... Soudain, je me réveille; c'est comme si par accident, alors que la paralysie atteint tout le monde, je me suis libérée de chaînes en acier. J'attrape mon amie par le poignet et nous nous ruons vers l'arrière-boutique; nous traversons en trombe la petite cuisine sale, et sortons par l'arrière, là où une petite porte en fer mène aux traboules. Nous nous faufilons au pas de course dans une direction, et quelques labyrinthes plus loin nous trouvons une porte entrouverte ; lourde, métallique, elle mène en contre-bas à un corridor sans issue, une sorte de petite cour intérieure. Nous fermons la porte et reprenons notre souffle. Que s'est-il passé ? Mon amie fait un son étrange; une sorte de long gémir. Je la regarde en face et, dès qu'elle aperçoit mes yeux sur son visage, elle fond en larmes. Elle tremble. C'est comme si un énorme poids soudain s'impose sur la gorge et le ventre ; le stress de sa situation ayant rempli le vase — qui n'avait alors eu besoin que d'un son violent pour déborder. La voir ainsi me fait mal ; et je craque moi aussi. Dans les bras l'une de l'autre, nous pleurons ; nerveusement ; confusément. Pourtant, nous n'avons aucune idée de ce qui a bien pu se passer là-bas ; peut-être même rien du tout, une simple dispute ? — ou un événement terrible ? — Ces derniers temps, les nerfs de tout le monde semblaient plus électrisés. — "Qu'est-ce qui se passe ici ?", fait une voix forte. Nous relâchons l'étreinte. Je me tourne vers la voix. C'est un homme au regard énervé. Il est massif, brun, méditerranéen — il nous observe sévèrement. Ça devait être la cour intérieure de son appartement ; il avait dû se dire que le son venait d'ici. Impossible de dire un mot ; ma gorge est bouchée, et mon amie s'est assise et continue à pleurer. Au fur et à mesure de quelques minutes qui paraissent bien plus longues, ses traits se détendent un peu. Il comprend que quelque chose s'est passé. — "J'appelle la police", fait-il. Je ne sais plus ce qu'il s'est passé ensuite; un poids s'est levé; je ne peux revoir que quelques images confuses — un attroupement de voisins, un uniforme, et T. qui vient me chercher. ✥ — "Tu as vu les journaux ?", me demande-t-elle au téléphone quelques jours plus tard. — "Non". Puis, j'ajoute, me demandant si elle l'a déjà oublié : — "Tu sais que je ne les lis plus depuis longtemps... S'il y a quelque chose d'intéressant les artistes fous en parlent, ou alors T. me le dit, de toute manière. En tout cas... rien sur l'autre jour." — "Justement : je n'ai rien vu non plus. Il ne s'est rien passé.", dit-elle d'une voix étrange. Elle répète: "Il ne s'est rien passé". Nous nous donnons rendez-vous dans le quartier où l'événement a eu lieu. Comme c'est dans la vieille ville, un endroit toujours peuplé, quelqu'un a forcément vu quelque chose ; et puis le plus simple serait de juste demander à Medhi. — C'est ainsi qu'une demi-heure plus tard, nous nous retrouvions dans le dédale des petites rues attenantes. En revoyant mon amie, je remarquai que quelque chose dans les traits de son visage avait changé ; une sorte de détermination, un mélange de force et d'inquiétude. Ou alors, c'était le fait qu'elle avait remis les lunettes noires empruntées à son amie — à propos pour cette expédition-détective. Quelques pas plus loin, nous étions à nouveau devant l'échoppe. C'était fermé. Quelque chose dans l'atmosphère n'était pas exactement le même. Pourtant je reconnaissais bien cette rue piétonne ; les façades des appartements alternant le rose et l'ocre ; les odeurs de rue, car il y avait toujours un vendeur à la sauvette pour y griller quelques marrons ; les visages des passants, toujours à la lisière de ceux que l'on pensait y reconnaître... Sans devenir une sensation de déjà-vu, je reconnaissais bien les lieux. — Et pourtant : là, entre cette porte d'immeuble et le petit magasin de cartes postales, là devait se trouver l'endroit. Mais c'était fermé, et qui plus est : l'écriteau a disparu — la porte est doublée par un grand morceau de bois clair, et cadenassée. L'aspect d'un espace à louer depuis des mois. Or c'était il y a trois jours à peine. Nous nous approchâmes toutes les deux des interstices de la vitre, pour voir l'intérieur. Il y avait suffisamment de lumière en provenance de la rue pour avoir une vue d'ensemble de la salle oblongue ; il y restait bien des chaises, à la même place que la dernière fois ; et puis, à l'entrée, le comptoir où se tenait d'habitude Medhi. Les carreaux du sol étaient toujours aussi sales que dans notre souvenir. Par contre, l'endroit était complètement vide. Aucun ustensile de cuisine derrière le comptoir ; aucune trace de nourriture, pas même une tache de sauce ; aucun verre, aucune bouteille, tout était résolument vide. Comme si l'on avait tout déménagé, sauf les chaises, en deux jours, et en oubliant même de poster une notice pour indiquer que l'endroit fût à reprendre... — Par réflexe, je scrute chaque carreau du sol — puis la surface des murs : le son avait été si fort et si sec ; si ç'avait été une altercation ou même un coup de feu, des traces devaient forcément en rester. Pourtant, rien du tout : pas de sang, pas de fêlures, l'endroit est aussi vide d'indices que de vie. — "C'est vraiment bizarre", finis-je par dire. Nous nous rendîmes au magasin attenant. Quel fouillis là-dedans ! Des étagères et des étagères de babioles, de bric-à-brac, et surtout de nombreux présentoirs tant recouverts de cartes postales qu'ils en prenaient l'air d'être des arbres à touristes. Là, l'arbre à photos de la région ; là, l'arbre humoristique ; là, l'arbre des enfants. Nous traversâmes la forêt pour retrouver, au fond de la boutique, le gérant qui s'y tenait toujours, jour après jour, dimanche inclus. Nous ne le connaissions pas mais l'avions toujours vu ainsi, même visage, même pose ; lui devait forcément se tenir là, sans doute exactement de la même manière, lorsque "ça" était arrivé. Avec des mots un peu confus, mon amie lui demande s'il connaît la raison de la fermeture. — L'homme ne sait pas. Il remarque juste que cela fait trois jours. Il connaît bien le grand Medhi, mais ne l'a pas vu, lui non plus — il s'était dit qu'il devait être parti en vacances, mais avait lui aussi remarqué que la fermeture semblait définitive. C'était plutôt décevant ; il pensait que son voisin lui dirait au moins au revoir. — A-t-il entendu quelque chose l'autre jour ? — "Oh, vous savez, il y a tellement de grabuge certains soirs... Alors une fois de plus ou de moins..." — — Malheureusement, il ne sait rien. Le mystère demeure. Mon amie avait semblé inquiète, mais rapidement son problème principal lui était revenu à l'esprit : trouver un logement. Se souvenant alors aussitôt que je ne pouvais ou voulais pas devenir sa colocataire, elle prit rapidement congé. Je me retrouvai seule, là, dans la rue, regardant sans vraiment le voir l'intérieur de l'échoppe ; me demandant si j'avais rêvé une partie de la scène. Peut-être qu'il est réellement possible de partager un rêve à deux ? Appelle-t-on cela une hallucination ? Ou est-ce que cela est compris dans le terme de "folie à deux" ? Je croyais que c'était plutôt quelque chose de progressif, le développement dans le temps d'une psychose qui s'empare de deux personnes vivant ensemble mais isolées ? Pouvait-ce aussi être une sorte de cauchemar, immédiat, et partagé avec quelqu'un avec qui je n'avais somme toute pas tant d'affinités que ça ? ... — — — — Tard le soir... Moi et les artistes-fous avions décidé qu'il était temps de s'enivrer l'esprit et le corps et d'en exorciser les démons avec un "atelier familial". J'avais décidé de ne pas utiliser de mots, cette fois : une toile était disposée sur le plancher et, ayant emprunté un fusain à l'un de mes colocataires, je m'étais accroupie à même le sol, à demi-consciente, pour griffonner sur la surface de grands traits au fusain. Mes mains étaient assombries ; l'ayant oublié, j'en avais petit à petit acquis des traces sur le front et les joues. Hallucinée, je laissais une énergie inconsciente et insoupçonnée s'emparer pour moi du grand bâton de bois brûlé, et grattai un carré noir sur le carré blanc... la perspective petit à petit s'y ajouta ; et quelques chaises ; un comptoir... j'avais sans y penser retracé l'intérieur de la petite échoppe. Comme dans une scène de rêve, j'y griffonnai violemment des formes noires — des silhouettes... Quelques instants plus tard, il me semble me réveiller. Ça n'était pas le cerveau qui tourne... non, c'était plus prosaïque : à force de mouvements violents, je m'étais coupée sur quelque chose, et c'était la douleur qui m'avait fait reprendre mes esprits. Alors je redécouvris la scène que j'avais repeuplée d'ombres. Les silhouettes assises et debout, comme une clientèle des ténèbres dans une sorte de rêve en noir et blanc... et en... rouge : il y avait des traces de sang, qui venaient évidemment de mon poignet, mais qui me semblèrent à l'instant comme une vision me révélant finalement ce qui eût pu s'y dérouler il y a quelques jours. Car ce sang, ce n'étaient pas des petites gouttes ; c'étaient des traces frottés, des lignes zigzagant, et prenant finalement la forme de flammes. Quelques personnages de la scène avaient ainsi acquis une "couronne" : au-dessus de leur tête, le sang dessinait le symbole du feu. — Comme s'ils avaient été choisis, inconsciemment. Comme si, dans un deuxième monde où nous ne serions que des ombres de nous-mêmes, des contours, il suffisait qu'une marque nous désigne... pour que, sans un mot, sans une explication : comme une flamme qui s'éteint avec un petit trait de fumée grise... nous disparaissions. (Petite note : C'était un texte qui restait sur le blog à l'état de brouillon depuis juillet 2017... Avec toujours une hésitation quant à la direction à prendre... Finalement retravaillé aujourd'hui, en avril 2021, dans un état presque aussi halluciné que la narratrice, pour voir où allaient s'inviter les flammes.)
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