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Affichage du contenu avec la meilleure réputation le 08/04/2021 dans Billets
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— "Tu voulais me dire quelque chose?" L'homme avait fini par prononcer quelques mots, gêné par le silence. Sa compagne, assise en face, alternait le regard entre lui et la grande fenêtre; agitant encore sa petite cuillère dans la tasse de café, alors que ce qui avait dû être un peu de crème, ou un morceau de sucre, y avait disparu depuis longtemps. Au-dehors, la vue sur une rue passante et une place de parking n'avait rien de bien remarquable. On venait ici plutôt parce que le café était bon, ou parce que c'était un lieu de passage — un lieu entre d'autres lieux —, ou parce que l'on y avait ses habitudes, ou alors, en dernier recours, on connaissait l'un des étudiants qui y devenaient serveurs. — Pourquoi avait-elle insisté pour qu'ils se voient là, et pas chez lui comme il l'avait d'abord proposé? Quelques sons de fourchettes clinquant sur des assiettes, de cuillères contre d'autres tasses, et puis le brouhaha léger d'autres inconnus qui eux, par contre, tenaient de longues conversations. Dans leur coin, toutefois, c'était toujours le silence. Ça devenait pesant. Il n'avait pas l'habitude de ça. Ni avec elle, ni avec les autres. — Alors ce fut la gêne qui une fois encore se fit entendre: — "Tu veux me dire quelque chose?" — "Oui." Le premier mot! - Il considéra cela comme une victoire. Il commença à se dire que peut-être qu'elle n'avait qu'eu besoin de lui pour finalement s'ouvrir, qu'il fallait qu'il fasse tous les efforts... Comme au premier message, quand il avait toqué à la porte de la boîte de messagerie d'une inconnue. Il avait joué le chaud et le froid, insisté pour une rencontre rapide — très étonné que celle-ci se fasse — petit à petit charmé la demoiselle. Mais alors pourquoi restait-elle si distante? À coup sûr, se dit-il, elle avait des lois qui lui dictaient le déroulement des étapes ("ne pas embrasser le premier soir", "ne pas répondre trop vite", etc.) — et elle allait juste lui demander d'officialiser un début de relation. — "Je ne veux plus que l'on se voie." Silence. Il ne comprenait plus. Elle ne se sentait plus très bien. Cet endroit est hideux, pensa-t-elle. Entre un parking et une famille nombreuse qui finit une crêpe... Tout à fait à l'image de ce qu'il voulait imposer. L'homme n'avait-il pas 31 ans? Pourquoi donnait-il alors tant l'impression d'être tout juste sorti de l'adolescence, et d'appliquer les schémas appris en cour de récréation de dragueurs tout juste pubères? À vrai-dire, ça se sentait depuis le début... Un poids, un tel manque de légèreté... Et cette manie de vouloir diriger, imposer, qu'il y ait un plan... — plutôt que de laisser quoi que ce soit arriver de soi-même... Trop subtil: il aurait fallu être à l'écoute de ces bulles qui pétillent. Pour lui, il n'y avait que le soda qui pétille, pas les atmosphères. Si je lui disais, il ne comprendrait même pas, réalisait-elle. — "Pourquoi?" Il avait posé la question presque méchamment. Les explications tomberaient à l'eau: incapable d'en entendre aucune, il ne les écouterait que dans la mesure où il décortiquerait, et essaierait de prouver par a plus b qu'elle avait tort et disait n'importe quoi. Une sorte de rationalisation minable et qui la niait — une façon de dire que ton opinion ne compte pas, ton ressenti ne compte pas, ne dis rien et laisse-toi faire. Horrible. Un simple mot qui lui confirmait tous les autres. Alors elle fit le geste de s'apprêter à partir: remettre le sac à l'épaule, se redresser et s'approcher du bord de la banquette, là où il sera possible de se mettre debout. Autant partir tout de suite. — "Stop." L'homme s'était déplacé de la même manière — comme pour rester exactement en face d'elle — comme pour devenir un obstacle. Ah, elle ne lui échapperait pas. Personne ne lui avait encore sorti ça comme ça: il voulait une explication. Convaincu qu'elle n'avait pas tant de volonté propre que ça — n'était-il pas celui qui d'habitude dictait les conversations, les lieux visités? et donnait de son énergie — alors qu'elle, comme l'eau, tranquille, se laissait mener... Alors une fois encore, il endossa le rôle de l'homme fort: elle allait lui confier son trouble et il allait soigner ce qui ne pouvait être qu'une fausse impression, puisque tout allait si bien entre eux en ce début de relation. Elle se redressa. Il en fit de même. Elle se rassit. Il en fit de même. — "Tu vas m'empêcher de partir?" — "Oui. Explique d'abord." — "Je n'ai pas à me justifier... Tu ne vas pas comprendre et tu ne vas rien vouloir entendre. C'est pourtant si simple, nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre. Incompatibles. Ça ne colle pas du tout. Je me suis aperçue que ç'avait été une erreur de se voir la première fois... J'étais bête, je pensais que l'on pourrait devenir amis. — Mais je vois bien que non." — "Mais non, tu as tort. Tout se passe — se passait — parfaitement bien entre nous... jusqu'à ce que tu me fasses cette comédie, aujourd'hui." Elle avait eu presque un sourire — nerveux, irrité — en entendant la réponse plus ou moins escomptée. Elle se leva à nouveau. — "Tu vois: tu ne m'écoutes pas, et pire, tu me nies. Rien à ajouter." Lorsque quelque chose va mal, l'atmosphère de certains lieux se teinte. C'est peut-être réellement une couleur inconnue et que l'on ressent autrement que par la vue; c'est peut-être tout simplement l'intuition, en voyant quelque chose d'inhabituel dans la périphérie de l'œil ou du cadre. C'est encore... tous ces petits points de lumière qui sautillent çà et là. Et le fait de soudain entendre ses oreilles faire un tintement très aigu — plutôt que l'inverse. Partout dans le café, cette lourde chape s'est abattue. Le moment précis où toute l'ambiance avait basculé? Elle s'était éloignée — il s'était levé et suivit deux pas — il l'avait rattrapée et comme poussée contre le zinc du bar pour bloquer la seule sortie — elle ne le regardait même plus, essayant de passer — et finalement: il avait saisi son poignet, avec tant de force, que l'un des bracelets lui coupait la circulation sanguine — immobilisait ses doigts, qui tremblaient. Les gens avaient senti que quelque chose se passait; mais la plupart cherchaient encore ce qui avait donné cette impression. Et ceux qui verraient — feraient-ils quelque chose? L'homme avait hurlé: "Reviens t'asseoir!" — et la réponse était un cri causé par le poignet douloureux. Maintenant tout le monde savait: tous voyaient cet homme furieux, saisissant le bras de la femme, tentant de la ramener vers la banquette, et elle qui se tenait au zinc et avait mal. Dans beaucoup d'endroits en France, les gens se contenteraient d'observer le reste de la scène. L'horreur laissée publique. Mais pas ici. Il reste certains lieux où au moindre problème, les foules, d'autres hommes, s'attroupent et s'occupent immédiatement de changer les choses. Où l'on se jette sans réfléchir dans les embrouilles. Où l'on se soucie peu de sa petite personne: si l'on reçoit un coup mortel, c'est l'idée qui survit, pas l'homme, et que c'est bien elle qui est la plus importante. Loin des calculs individualistes de ceux qui veulent juste survivre: on survit loin des combats, et l'on ne se bat plus pour rien — l'on ne vit plus que pour soi-même, donc c'est-à-dire plus pour rien. — Ici, certains n'accepteraient jamais: parce que cette femme, elle pourrait être ta fille, ta sœur, ta cousine ou ta mère. Ainsi, quelques personnes s'étaient immédiatement attroupées autour de la scène, et l'un s'était tout simplement jeté sur l'homme. D'un geste habile qui devait trahir des années de travail sur un tapis, il l'avait séparé, projeté sur le sol, et immobilisé, avec son poignet contrôlant un étranglement — non pour lui faire perdre connaissance, mais pour le calmer et lui faire bien comprendre qui était le plus fort. Venait le moment où tout le monde était immobile: la foule autour — le serveur avec le téléphone en main — les deux hommes au sol — la femme qui se frottait le poignet. — Le moment où selon les quelques prochains mots, personne ne savait encore s'ils allaient juste relâcher tout le monde, ou appeler la police, ou le passer à tabac, ou un peu des trois. — Mais une chose avait été claire, mis à part la confirmation qu'ils ne se reverraient pas... Ce jour-là, tout le monde avait perdu quelque chose. (Faites attention à qui vous rencontrez sur le forum.)2 points
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— "Vous n'avez plus que trois mois à vivre." La phrase se répétait dans mon cerveau, avec les mêmes intonations, régulièrement, comme un écho lent mais qui ne cessait pas. Il faut me comprendre. Une phrase comme cela, ça ne se digère pas: ça se rumine. Apparemment, aussi: ça s'assène. Peut-être que l'homme avait également un diplôme en tact. Alors je ré-entendais aussi ma réponse incrédule: — "Vous êtes certain, docteur?" — "Plus ou moins un mois; ce type de tumeur au cerveau ne se guérit pas. Je suis désolé." Par contre, ce qui était venu après était presque complètement oublié: l'absence de réaction, mon air inexpressif en sortant de l'endroit, un "non" lorsqu'il me demanda si je voulais parler à un psychologue, et puis la marche au hasard des rues, sans but, juste comme pour vouloir se perdre dans la ville. En plein après-midi, il y avait du monde partout, alors peut-être que la foule m'absorberait quelque part ou ailleurs. C'était là, à côté du quartier touristique, que j'étais finalement sortie de l'hypnose du diagnostic. Peut-être le fait d'entendre parler anglais, italien, allemand... tout autour de moi. Peut-être le bruit de l'eau claire, là, à la fontaine de la petite place. Le clapotis. — Mais même une fois la conscience revenue: je devais m'asseoir, et me rejouer la scène plusieurs fois, comme pour apprivoiser le souvenir, trop dangereux à laisser à l'état sauvage. Je pris une table en terrasse, marmonnait la demande d'un café — par défaut, n'importe quoi pour éloigner le garçon — et me laisser seule avec l'écho silencieux. * Le lendemain, au travail. C'est une journée plutôt facile; peu de monde, peu de requêtes. Je m'occupe comme par automatisme des quelques tâches, aiguille les quelques visiteurs. Dans ce métier, j'ai l'impression que la moitié de mon temps disparaît simplement en se tenant droite et prête — immobile. Être à la fois une plante verte et un gadget aux batteries toujours bien rechargées. Certains jours, cela tenait de l'organisation d'un plan de bataille; d'autres, comme aujourd'hui, l'attente consommait juste les heures. — Le sourire, le maquillage. Le patron arrive, il passe vérifier quelques documents. — "Vous venez samedi? - Il y a la conférence à Condorcet, il faut quelqu'un pour l'accueil au stand." — "Non." Il me dévisage, l'air estomaqué. Il était habitué à poser les questions auxquelles les réponses avaient déjà été faites; il comptait sur ma réponse enjouée, celle de la professionnelle toujours motivée pour donner quelques heures en plus — contente de profiter de ces événements, et puis aussi des réseaux auxquels ils donnaient parfois accès. — D'habitude, il marche très vite d'un endroit à l'autre, montre qu'il va partout, qu'il court partout, qu'il a la responsabilité personnelle du dynamisme de ses affaires; mais là, étonnamment, il était resté droit, immobile, ne s'attendant pas du tout à un refus. En fait, il n'est même pas si irrité que ça; il est surpris. Il vérifie mentalement son calendrier pour être sûr que l'on n'est pas aujourd'hui un jour où l'on se fait des blagues. * Salon de thé. Premier étage. D'ici, on a une belle vue sur la rue, et on peut suivre les allées et venues des promeneurs se rendant au musée de l'art contemporain, qui se situe juste en face. Il y a toujours du monde, à l'extérieur, et à l'intérieur. Souvent des rencontres imprévues, aussi. Mais aujourd'hui j'avais simplement rendez-vous avec un ami. Peut-être irons-nous après à l'exposition permanente, comme plus d'une fois. Je sirote un café avec Antoine. — "Antoine, j'ai peur de mourir." C'était sorti tout seul. Il me regarde en silence, étonné que la conversation ait tourné sur ce sujet. Je pressens alors même qu'il commence à ouvrir les lèvres qu'il va articuler quelque phrase philosophique, que là, pour le coup, je ne veux pas entendre: trop impersonnel, trop général, trop vaporeux. Je l'interromps avant de devoir subir ça: — "Je vais mourir; je n'ai que quelques mois. Le docteur a confirmé." Enfin, à son expression qui vient de changer, je comprends que ça y est, enfin il m'a écoutée. Il réfléchit, il me regarde enfin avec compréhension. Les premiers mots sont perçus, plus qu'ils ne sont entendus. Je ne sais pas si c'est le moment ou l'endroit pour craquer; cela ne prévient de toute façon jamais à l'avance. Mais c'était surtout la pression d'une cocotte-minute: j'avais juste eu besoin d'en parler, ne serait-ce qu'un tout petit peu, de ne pas garder le fardeau pour moi toute seule. D'au moins entre-ouvrir cette vue vers l'abysse: le puits noir, le gouffre qui m'effraie. Le sujet dont personne n'aime parler, sauf aux moments où il nous touche de trop près. — Et puis, il me parle, et enfin me dit des mots d'empathie. Au début, nous en parlons un peu, j'évite aussi que le ton soit trop solennel, ou morbide. Toutefois, peu de temps après... son ton change. — "Puisque tu vas mourir, pourquoi ne pas en profiter pour te lâcher, et en mordre la vie à pleine dents? Une femme comme toi a besoin d'amour. Nous devrions coucher ensemble." Je n'en reviens pas. Je croyais que nous étions amis. D'un coup, à l'intérieur, c'est comme si quelqu'un avait lâché un joli verre et qu'il se brisât sur le sol. On ne recollerait pas les morceaux. — "Avec quelqu'un de beau... pourquoi pas! - Mais toi... en me le disant comme ça... je ne t'ai jamais vu aussi laid. Alors non." Le café n'avait plus de goût. Trop frais. Et puis soudain, c'était comme si l'on n'avait plus rien à se dire. Le silence. Donc cette amitié avait bien dû être la rue parallèle qu'il pensait amener à mon lit... Et bien non; mal vu. Le soir-même, effacé, bloqué. * Le soir, assise sur le sofa. C'est la décadence: à moitié enroulée dans une couette, à piocher de la glace à la cuillère à même la boîte. Je regarde à nouveau une série que j'aimais bien mais que je n'avais vu qu'une fois. Le Bureau des légendes. Kleenex à proximité: je sais que tôt ou tard je vais encore m'identifier à Nadia el Mansour et avoir quelques larmes. Plus tôt, j'ai vérifié tous les comptes. Trois mois. Je pouvais très bien quitter mon travail et vivre confortablement sans ne rien devoir faire. En fait, ç'aurait même été possible de voyager. Ce qu'il resterait... ça reviendrait tôt ou tard à ma sœur perdue de vue. En plus, il faut que cette nouvelle me parvienne exactement à l'époque où je suis célibataire. Il n'y aura pas de compagnon de voyage pour profiter de moments à deux. Je ne sais pas d'où elle est venue, mais une soudaine énergie m'avait aussi amenée à regarder à nouveau chaque livre de la bibliothèque — faisant une note mentale des livres que je voulais relire une dernière fois. Certains évidents; d'autres inattendus. Beaucoup d'autres, par encore, ne seraient jamais lus ni même réellement ouverts, finalement. Ç'avait été comme une envie de tout ranger, de tout remettre à sa dernière place. Quelle activité, finalement! — Ç'avait aussi été une motivation imprévue pour finalement rassembler les derniers documents dans leur classeur attitré, ce que j'avais voulu faire (sans le faire) depuis presque six mois. Relevés, lettres d'associations, documents du travail ou de santé... Quelques enveloppes publicitaires passées entre les mailles du filet: directement à la corbeille, celles-là. D'une certaine manière... je voulais que tout soit à sa place: comme cela, l'intruse pourrait s'inviter, et tout serait prêt. Peut-être que la transition se ferait plus doucement. Il paraît que les personnes qui s'apprêtent réellement à se tuer font de même: réglant et rangeant tout — en prévoyance du long voyage. * Je n'ai pas vraiment pu dormir. Alors au milieu de la nuit, je décide de passer le temps en rangeant enfin ma boîte mail. C'est la même adresse depuis quinze ans, alors l'inévitable se produit: je me retrouve dans des spirales nostalgiques, mettant de l'ordre dans les vieux messages, les passant dans leur dossier final comme pour archiver les vieux épisodes. Là, des derniers mots de membres décédés de la famille; là, les échanges niais avec mon premier petit ami "longue-distance"; là, les mails sur des travaux en groupe, durant les études, avec en copie pas une seule personne dont je reconnaisse le nom. — Alors je trie, je classe, je crée des nouveaux dossiers selon les sujets et les expéditeurs. Pourtant je me prête au jeu de relire des anciens mails que je ne devrais pas. Quelle sensation étrange que de revoir défiler en quelques minutes et en quelques paragraphes ce qui a été des époques entières d'une vie. Quelques années à chaque fois; en filigrane, un même "moi", dont je me souvenais bien, et pourtant... comme une autre personne. Une personne qui avait été trop dans le présent pour pouvoir s'interrompre et réaliser tout ce qui constituait les étapes, une par une, de ce long voyage en bateau sur un océan de possibles. Parfois houleux, parfois calme. Finalement, j'écris. Je décide de faire mes amendes. À ma sœur: — "Désolée de ne pas avoir été là et de nous avoir laissé s'éloigner autant l'une de l'autre". À ma mère: — "Je te pardonne, je ne t'en veux plus, je sais que tu m'aimes et que ces mauvais moments n'étaient là que parce que ne connaissant pas la maîtresse de papa, tu devais quand même te venger sur la femme la plus proche — moi."... puis j'ajoutai: "Désolée de te le dire si tard et si crûment mais je dois le faire un jour et ce jour c'est aujourd'hui." À mon père: — "Je te pardonne tes infidélités que d'une certaine manière tu nous faisais subir à nous trois. Je sais que tu m'aimes, et tu sais que je t'aime. Bien sûr, j'aurais bien aimé que tu sois plus présent pour nous. Mais je ne t'en veux plus, nos moments étaient rares mais valaient alors peut-être d'autant plus, je le sais bien maintenant." * Bip nocturne. Je savais que ça n'avait pas été une bonne idée d'étendre l'envoi de mails à également certains ex. — Évidemment, l'un d'entre eux allait finir par répondre; et c'était lui. "Ma très chère et tendre Amie," "Je ne t'ai jamais vraiment oubliée, moi non plus... étais-je le seul... je me le demandais sans cesse... durant de longues nuits... mais aujourd'hui... ton mail... tes mots... tes maux: et je sais que je n'étais jamais vraiment seul... Tu étais avec moi... tout ce temps... encore et toujours Toi..." Les phrases sont toutes plus lourdes et longues. Il n'y a pas de retour à la ligne; juste un paragraphe gigantesque, gargantuesque, avec pour toute ponctuation ces trois petits points entre chaque bout de pensée. Ah, je reconnaissais bien son style. Non, certaines choses ne changeaient décidément pas. — Parfois, on voyait tout aussi facilement son vaisseau avoir vogué vers d'autres mers que l'on s'apercevait que d'autres personnes ne devaient, elles, pas être faites comme des navigateurs... mais plutôt comme... des rochers. Et ceux-là, attachés éternellement à des plages plus ou moins belles — là où je fis escale. La lourde roche que le sel de la mer érode, sans pouvoir la desceller de son rivage. — Plus loin: "Alors je me dis... peut-être... peut-être que c'était Vrai... peut-être que tu as compris ce que je te disais... tu sais... il y a toutes ces années... sur la Parole... Toi qui étais si cérébrale... tes livres... ton cerveau que j'enviais sans le comprendre... je te parlais de ton corps... de mes mots sur ton Corps... cette Parole qui te gênait... est-ce... est-ce ta manière de la retrouver? ... est-ce que ton mail n'est-il pas le mail de la Parole qui revient?... peut-être que mes mots sur ton corps... ont finalement fait écho... ta peau... que je sens encore... [...]" S'ensuivait une description à demi-hallucinée et à demi-pornographique de ma personne et de souvenirs en commun. Est-ce qu'il avait donc reçu le mail en état d'ivresse? - Ou est-ce qu'il avait tant bu pour finalement rédiger le sien? Par associations, il me rappelait plutôt tant d'autres souvenirs moins reluisants. Tout ceux que, finalement, la rédaction du mail aurait dû me remémorer, avec un peu de chance juste avant de cliquer sur "Envoi"... ... Bloqué, effacé! * Le train vient de partir; petit à petit le paysage se met à défiler... et le son mécanique, régulier, qui a bercé tant de souvenirs, monte vers son plateau rythmé. Au-dehors, la nuit va bientôt tomber, et alors la fenêtre ne me renverra que mon portrait en miroir. J'ai de la chance; seule dans le compartiment. C'est plaisant que d'avoir l'espace rien que pour soi. S'asseoir comme l'on souhaite. Le silence syncopé par les seuls sons du train. Se perdre dans ses pensées, observer l'extérieur; se demander en passant les habitations perdues dans la campagne si celles-ci sont vraiment habitées; traverser champs et lisières. J'avais finalement décidé de voyager. Finalement posant les jours de congé (et pas vraiment sûre que je revienne après). Direction la ville que j'avais toujours eu envie de rencontrer: Prague! Il faut prendre le train vers Strasbourg, puis passer en Allemagne vers Frankfurt, continuer jusqu'à Dresde en passant par Leipzig, changer de train et direction la cité des mystères. Avec un peu de chance, étant donné l'heure et le fait que l'on était bien en-dehors des périodes habituelles de vacances, je profiterai de la majeure partie du trajet ainsi, dans un compartiment silencieux. — De temps en temps, je jetai un coup d'œil sur le livre que j'avais amené; je le lisais distraitement, retournant régulièrement à la fenêtre noire pour y déceler, au loin dans le paysage, quelques derniers îlots de lumière; revenant une page en arrière, puis passant à une contemplation d'un plan de la ville que j'avais acheté le jour-même, essayant de retenir les endroits à visiter çà et là. — Mais je savais déjà que ce serait au gré des hasards. * — Prague! J'avais peut-être une tumeur au cerveau, mais j'avais encore les jambes énergiques. Que d'heures passées à se perdre à pied dans les différents quartiers de la ville! Là-haut, sur les hauteurs du Hradčhany, enfin visiter le château puis la tour de la Daliborka, et redescendre jusqu'à la Vltava qui traverse la ville, en passant par les petites ruelles de la rive ouest... À chaque coin de rue, et puis surtout sur les ponts qui mènent à la vieille ville, l'endroit est noyé par la foule. Partout, d'innombrables silhouettes et des groupes. C'est comme si toute la jeunesse européenne s'y était donné rendez-vous; la ville est devenue touristique à toute saison. Cela pouvait se comprendre! Cette ville est magnifique. Seule ou accompagnée, quelle différence, après tout! - L'essentiel, c'était que je m'y sentais bien heureuse, finalement, et que le sourire m'était revenu en explorant les rues de la vieille ville, autant que les échoppes modernes. Une distraction agréable. Et ce même si d'autres endroits me rappelaient ce que je ne pourrais de toute façon pas oublier... — Comme le vieux cimetière juif, si étroit et si rempli que les tombes se touchent, passent l'une sur l'autre, s'empiètent et que l'on les devine ainsi comme... une sorte de mille-feuille morbide... jusqu'aux tréfonds. La ville est remplie d'étudiants. Certains essayent de me parler en tchèque, mais l'on s'aperçoit vite qu'ils sont souvent allemands ou russes. — La nuit tombée, il y a toujours autant de monde dans les rues et dans les bars. Même lorsque l'on croise quelques Erasmus ayant bu, ou traverse un pont pour se rendre à l'un de ces concerts de rue — dont il y en a plusieurs par jour et partout dans la ville — l'on s'y sent en sécurité. La pénombre n'y est pas oppressante. Pourquoi se refuser de faire la fête, juste à cause d'une condamnation? — Mon hôtel n'est pas loin de certains de ces endroits branchés, juste à côté de la grande avenue Ječná... alors je préfère en profiter. — L'énergie est là, pendant quelques jours je veux danser. Je fais la connaissance de beaucoup de personnes. Certaines sont, comme moi, juste de passage dans cette ville, et profitent de son atmosphère festive — comme Léa, la globe-trotteuse belge, et Henri, l'étudiant français en art; ce dernier est venu avec son compagnon, Jonáš, lui aussi étudiant en art, mais lui qui est tchèque et connaît tous les recoins de Prague; et puis il y a aussi Véra, l'artiste russe, et encore Jakub et Alexandr, deux amis très sympathiques et venus de Berlin. Nous nous croisons et nous nous recroisons, allant aux mêmes endroits ensemble, pour danser, discuter et profiter de la vie. Il y a aussi une jeune femme qui me marque dès notre première rencontre — elle est très belle et dégage quelque chose de différent; le côté un peu ailleurs d'une artiste. Comme c'est quelque chose que nous partageons, et que très vite nous réalisions que ces coïncidences se multipliaient — le même âge, les mêmes intérêts, certaines façons de réagir ou de penser... — il était évident que nous deviendrons amies; moi et la blonde slovène: Yéléna. * Le petit appartement est plein de verdures. Étroit, mais soigneusement aménagé, comme un cocon plaisant. Quel contraste avec les rues d'ici — au sud de la ville, les rues et les bâtiments correspondent plus à l'idée que l'on pouvait se faire d'un délabrement post-soviétique. Sauf que plutôt que des immeubles résidentiels installés en une sorte de grille quadrillée, les rues restaient chaotiques, labyrinthiques. Au-dehors, les murs gris et couverts de graff; mais ici, une antre vivante, agréable, un refuge-lieu-de-vie entre plantes, meubles boisés et tapis orientaux. Yéléna habite là. Je sens instinctivement que nous avons beaucoup de choses à nous dire — à vrai-dire, depuis que je l'ai rencontrée. Elle a dû le sentir, elle aussi: c'est pourquoi elle m'a invitée. Et cette connexion; oui, c'est aussi pourquoi je suis venue. Nous avions communiqué pendant des dîners avec d'autres, nous avions communiqué par pas de danses — mais ça ne remplaçait pas ce besoin d'enfin se voir seules toutes les deux, dans un cadre plus calme. Son appartement est très bien décoré; tout a été placé avec goût, pour donner une certaine esthétique au lieu et le rendre moins étroit — mais invitant. Il est calme et rempli d'indices sur celle qui y habite: Là, sur une commode en bois, à côté d'un pot en céramique, décoré, contenant une sorte de plante succulente, je remarque une gemme — simplement déposée. Un cabochon; un œil-de-tigre. Plus loin, sur la petite table entre le côté du sofa et le tapis accroché au mur, j'en remarque une autre; une très jolie tourmaline. Taillée comme un rectangle, qui passe du vert d'un côté au violet de l'autre. Et puis ce sont quelques dessins accrochés sur les murs qui confirment l'impression: là, une gravure; là, un visage esquissé au fusain mais entouré de pétales de couleurs, à la pastel, comme pour représenter des auras. Enfin, un grand attrape-rêves, au-dessus du canapé-lit. — Tout indique que Yéléna est branchée new age. Le thé est excellent. Un simple thé vert, mais aux fragrances riches; un arôme floral et un parfum rappelant le jasmin et la sauge. Yéléna me demande si je veux qu'elle me fasse un tirage divinatoire. Étant donné mon absence relative de futur... pourquoi pas? Il ne coûte rien de rêver un peu. Elle éteint la lumière et allume une bougie. * Un instant de silence communicatif après que les cartes aient été tirées. Les deux premières avaient été intéressantes — même si je savais que, surtout dès lors que l'on a vécu beaucoup d'aventures, il était aisé de rattacher une idée ou un thème à l'un de ces fils, et donc de se convaincre que la carte nous avait vraiment correspondu plus qu'une autre — mais c'était surtout la troisième, celle qui représentait mon futur, qui m'avait marquée. Yéléna avait tiré les cartes d'un jeu de tarot assez proche des vieilles lames de Marseille, en ne gardant que les arcanes majeures. Par réflexe superstitieux, je m'attendais presque à tirer quelque chose comme la Mort ou la Maison-Dieu pour représenter mon absence de futur... ou alors le Diable de ma tumeur... mais ç'avait été tout autre chose: XXI — Le Monde. Quelque chose de plutôt positif. Certains disent que c'est la consécration; l'arrivée au faîte de sa vie. Le centre équilibré. À la fois le recul et le bonheur. — En tout cas, Yéléna l'interprétait comme ça. Elle me dit que ça prendrait peut-être dix ans s'il le fallait, mais que j'allais dans la bonne direction — que je conquerrai le Monde. Elle semblait tant y croire. J'observe son visage. Elle est très belle. Elle devrait être une actrice slave plutôt qu'une tireuse de cartes. Je n'ai pas envie de lui mentir, ni de lui faire du mal; alors je décide de lui parler de cette chose qui m'afflige. Lui partager le secret qu'elle ne savait pas. Pas avec des mots durs, riant de son tirage; mais avec des mots simples, lui confier ma peur de la mort, de cette mort qui s'approche chaque jour. — "Yéléna... J'ai une tumeur au cerveau. Je vais mourir dans quelques semaines... Je ne pense pas que je verrais ce Monde-là, dont tu me parles." Elle pose sa main sur ma tempe, puis me caresse les cheveux, sans un mot. Je crois qu'elle comprend ma peur. Son geste, doux, silencieux: c'est à la fois une agréable bienveillance, et à la fois comme si elle essayait de voir par le toucher cette masse rebelle qui me tourmentait dans le crâne. Un instant, j'ai l'impression que j'ai à nouveau une grande sœur. — Mon menton tremble. Est-ce donc là ce dont j'avais eu besoin pour m'ouvrir? Pour enfin libérer les vraies larmes quant à ce que je ressentais? - Accumulées depuis le rendez-vous... les horribles pensées de la mort. Je crois que les vannes vont s'ouvrir, et que je ne pourrai plus rien dire pendant une heure. Déjà, je sens quelque chose couler le long de mes joues. Et elle me dit quelque chose d'étrange. — "Mais je le sais déjà." Je la regarde, les yeux humides mais interrogateurs. Que voulait-elle dire? Je ne pensais pas qu'elle jouerait à la devineresse ré-ajustant ses réponses. Non; ça avait l'air sincère et presque nostalgique. — "Je l'ai perçu dès que je t'ai rencontrée. Le docteur n'est pas si fort que ça: c'est plutôt cinq mois. N'aie pas peur! Ne t'en fais pas! C'est juste une danse... Tu reviendras." — "..." — "Tu renaîtras homme, tu re-verras Prague, et nous nous re-croiserons brièvement. Tu auras du succès et tu verras ce Monde tôt ou tard." * Deux mois plus tard. Je n'avais toujours pas l'impression que quelque chose ait changé; pourtant, il paraît que ces types de cancer peuvent parfois affecter les processus cérébraux... Certains perdent l'équilibre; d'autres parlent soudain avec un autre vocabulaire et d'autres intonations; d'autres perdent la mémoire presque comme dans l'Alzheimer, ou alors des troubles émotionnels comme dans la maladie de Huntington. Peut-être comme pour apprivoiser le mal, j'avais, dès que j'étais rentrée, commencé à emprunter des ouvrages de neuroscience à la librairie municipale. En les lisant, je découvrais tout un monde passionnant: les expériences, les effets étranges de certaines blessures au cerveau, et puis les neurones, la myéline, les différentes parties de la complexe "boîte noire"... On en savait à la fois tant et si peu encore. — En attendant, je ne voyais pas même flou; je lisais et je comprenais sans peine. À l'opposé, une partie de moi-même ne voulait pas oublier ce que m'avait prédit Yéléna. Je ne croyais pas à la réincarnation ou à la métempsycose, mais j'avais commencé à me prêter au jeu des suppositions: si l'on meurt et si l'on revient, pourquoi ne s'en souvenait-on jamais? Certes, je savais qu'il y a ces séances d'hypnotisme où certains disent revenir si loin en arrière qu'ils commencent à revoir les fragments de vies antérieures; mais ça n'était jamais si convaincant que ça... La plupart du temps, ça pouvait être expliqué par des faux-souvenirs, et des projections, surtout lorsque l'hypnotisé dit revenir dix-mille ans en arrière. Il y avait aussi ces cas étonnants d'enfants qui, dans un premier temps, conservaient des souvenirs clairs et inexpliqués de ce qu'ils avaient fait avant; mais est-ce que ces cas avaient réellement été vérifiés ou vérifiables? Alors, par jeu ou défi, je m'étais demandée: comment le vérifier moi-même avec ma propre mort? Admettons que l'on oublie tout une fois le grand seuil passé... souvent l'on oublie presque tout une nouvelle fois au début de l'adolescence, de toute façon... Il faudrait trouver un moyen de m'adresser à la personne que je serais dans quinze ans. L'écriture. Je ne sais pas dans quel pays tu naîtras, je ne sais pas quelle langue tu parleras. Si réellement l'univers a ces synchronicités, je me borne donc à la confiance de savoir que tu liras les lignes que j'écris, tôt ou tard. À défaut de preuves, ce que je peux encore faire, ce que je peux te donner, ce sera des récits de ta dernière vie. Les découvriras-tu avec une sensation de déjà-vu? Te remémoreront-ils quelque souvenir nuageux? Auras-tu croisé ces personnes qui me connaissaient, qui seront maintenant âgées? Ou alors... est-ce que ce sera déjà des échos éloignés, et un peu sourds... À défaut; s'il te plaît — aie quelque pensée envers cette jeune femme condamnée à mourir. — Dis-toi que Moi, je pense à Toi.1 point
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Nuit. Il fait froid. Les nuits sont si froides, sur la place, qu'à chaque bouche d'égout de grands nuages de fumée s'envolent et s'épaississent. Les volutes montent... On ne voit plus qu'à quelques mètres dans ce brouillard. Les façades des bâtiments deviennent floues. On ne devine plus que la forme générale de la place — le grand carré verdi. Le parc. Le grillage ne fait qu'un mètre, tout autour des buissons; c'est la fumée et la brume qui donnent l'impression qu'il y a un espace enclos — la place dans la place. Aucune lumière; les façades sont gris clair, les buissons sont gris foncé. D'autres plantes, elles, semblent presque noires. — Et pour peindre dans la grisaille: un souffle, une respiration... et l'on y trace de nouvelles formes sur l'air froid. Personne dans les rues attenantes. Êtes-vous seul? Non: impossible. Car certains sons, cachés par-delà le brouillard, semblent presque humains. Des hurlements. Des voix qui forment presque des mots — et trahissent la présence d'au moins une dizaine de personnes. Il faut sauter par-dessus le grillage, s'approcher du centre du parc... Là, un endroit où à d'autres heures les familles nombreuses viennent laisser jouer leurs enfants: quelques bancs de pierre, abrités par de grands chênes, disposés autour d'un grand espace — La zone n'est pas en béton, mais couverte d'une fine poudre claire, un mélange de terre et de sable qui donne ces gravas très fins, presque comme de la craie, et que la ville choisit de déposer dans tous ses espaces verts. C'est là que les jeunes hurlent. Ils ont tous le regard fasciné, fixé vers le centre de la scène. Là, au milieu, deux hommes barbus et malodorants qui se battent. Ils sont échevelés, âgés. Le combat les a déjà à demi-dévêtus: certains haillons traînent sur le sol, couverts de poussière. L'un d'entre eux n'a plus qu'une seule chaussure au pied. Ils se frappent en poussant des grognements animaux. L'odeur est infecte. À la fois la saleté, l'adrénaline, la sueur... et aussi la légère odeur métallique du sang: sur le sol, de grandes flaques et d'innombrables petites gouttes. Le sang est plus noir que rouge, dans la pénombre. Les deux nez sont déjà cassés. L'énergie des premiers coups est déjà passée: maintenant, les crochets sont maladroits et plus lents, dans de grands mouvements circulaires. Le sang dans les yeux et dans la bouche rend les deux clochards furieux, mais ils sont déjà épuisés et à demi-aveugles. — Alors, la foule des jeunes aboie en rythme, pour leur signifier que le combat n'est pas fini. Le public est assoiffé de sang. Ils veulent que les coups fassent plus de bruit, que la frappe fasse plus mal. Ils veulent que l'un des deux gladiateurs modernes soit terrassé. — Finalement, au bout de longues minutes particulièrement déplaisantes, leur souhait est exaucé: l'un des hommes fait une mauvaise chute après avoir reçu un coup de coude au menton, et s'écroule sur le sol plein de poussière et de sang. Son tee-shirt gris n'est plus qu'un lambeau; il ne porte plus qu'un vieux jeans et des chaussettes semblant avoir cristallisé sur son corps. Mais personne ne lui prête plus attention. L'autre homme lève les bras, incapable de penser, encore fou furieux, et hurle à la mort pour célébrer sa victoire. Son visage est tuméfié. Il est en aussi mauvais état que l'autre. Mais lui est le centre du spectacle: la foule le fête dans de grands cris animaux. Il est le vainqueur. Un jeune en jersey et jogging s'approche finalement — il doit avoir 18 ans tout au plus — et lui tend un bout de papier. Un billet. 20€. Derrière lui, on aperçoit aussi que deux autres hommes âgés et hirsutes commencent à faire de grands mouvements pour s'échauffer. Il y aura un second combat, ce soir. Les deux nouveaux ont l'air plus grands, plus costauds, plus vifs; peut-être sera-ce là l'événement principal. Un spectateur musclé traîne le corps inconscient et sanglant pour le dégager du milieu de l'arène, et l'abandonne plus loin, sur le gazon, en position latérale de sécurité — peut-être la seule attention que le gladiateur vaincu recevra le reste de sa nuit. — S'il survit - ou pas - ce sera un autre combat, celui-là qu'il mènera avec lui-même. Les journaux n'en témoigneront probablement pas le lendemain. Les deux nouveaux combattants se font face. Ils sont prêts à en découdre. Ils se montrent déjà les dents. Ils attendent le signal. Le jeune en jersey éructe: — "À ma gauche, Dédé-le-Vif! À ma droite, Jacquot-le-Gredin! Attention, à mon signal, ça va se hagar!" Elle, la Nuit, est toujours aussi froide.1 point
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Elle vibrait. Je la voyais toucher des yeux son tambour, ses baguettes n'en frappaient la peau que pour prolonger l'impulsion née de son corps. La vibration, lancée contre son corps qu'elle arquait, partait explorer tous les obstacles posés sur sa trajectoire. Elle s'enflait en passant sous les lames du xylophone, pressait les tissus de la tenture du bord de la scène, planait au dessus du piano à queue tout en se mirant dans le plaquage luisant, et revenait jouer avec la chevelure vaporeuse de celle qui l'avait réalisée. Puis un appel lancinant sortait de son corps en ondes plus longues au fur et à mesure que la plainte s'emplifiait. Il vint s'écraser au fond de mon tympan et finit sa course juste sur mon estomac. Impossible pour moi de rester immobile, il fallait que mes mains chauffassent cet impact pour essayer de me sauver de cette étreinte mortelle. Le renvoyer fut tellement difficile, qu'il fut empreint de mon souffle rauque. Enfin je l'exhalais, en silence, pour qu'il retrouve son berceau au fond d'une mare pour lequel il était destiné. Ma magicienne du son savait ce qu'elle faisait et jouait avec les ondes pour atteindre mes fibres les plus profondes et les plus invisibles. Elle était mon bourreau et mon passage obligatoire pour voir ce son qu'elle envoyait à tout vent. Elle avait cent mains pour tresser les tissus les plus complexes et les plus colorés que mes oreilles auraient pu voir. Elle faisait onduler mon corps sans que mon cerveau n'intervienne. Elle en obtenait une obéissance totale et un oubli de la suprématie de mon mental. Elle avait ouvert une porte que je n'avais jamais connue, celle du son de mon propre corps. Elle parlait avec son corps au mien. Mes oreilles n'en percevaient qu'une certaine mélodie, mes yeux voyaient des ondulations colorées, mes mains touchaient une texture si parfaite qu'elle semblait être chaude, ma peau respirait une odeur pleine de pétillante, et ma langue goûtait à la douce tranquillité d'un moment de paix. Je voulais que cet instant dure encore et encore. Je la regardais assise, là, devant son piano, ses mains encore posées sur la dernière note qu'elle avait libérée. Je la voyais tracer de son regard le chemin que devait prendre l'onde envoyée qui, après un dernier soubresaut s'imbiba dans la pierre qui la recueillit avec douceur. Je voulais danser. Dès que ce désir parut, ma magicienne se tourna vers moi et ses mains parlèrent. Ses doigts couraient et sautaient d'une note à l'autre, en suivant l'expression qui leur était transmise. Pour de petits doigts légers, ils étaient soudains bien bruyants. La chaleur du mariage des notes toucha mon front et me donna l'impulsion de l'expression. Sous la dictée, je lâchais la bride de mon immobilité et je me mis à frôler doucement ces sons qui portaient l'amour. Sans savoir ce que je voulais faire, je laissais les ondes me bousculer ou me porter. Je voyais ces petits filaments colorés s'agripper aux faibles sons de mon corps. Ensembles, ils faisaient tout. Je ne voyais plus rien, je n'étais que vibration. Je me sentis emportée dans une danse folle et endiablée. Puis elle me laissa essoufflée dans un coin pour se reformer en un coussin moelleux et doux où je posais ma tête. Ses légères pressions m'obligeaient à changer lentement l'équilibre de mon corps. Ce n'était pas seulement mes membres qui se mouvaient, mon ventre semblait être celui qui était le centre de gravité où l'équilibre se formait. Un léger écart dans la mélodie me fit frissonner, m'obligeant à ouvrir les yeux. Ce que mes yeux virent alors dépassèrent mon entendement. Je n'avais pas bougé d'un seul poil. Je me voyais, là, assise sur ma natte. Je me regardais, comme si c'était une autre personne. J'étais apparemment endormie, et je fus un instant écartelée entre les sons brillants et la réalité de mon cerveau... Et puis mon rêve se cassa, se brisa en mille éclats colorés. Il se brisa contre sa réalité, il se brisa contre le ressac de ma pensée. J'ouvris les yeux pour reprendre le cours du concert d'Evelyn G.1 point
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Il y a un temps pour tout, il y a un temps pour nous tous de dire adieu à une petite part de nos vies. Il est 21h, un dimanche soir classique, un week end tout ce qu'il y a de plus classique à ce détail près que leurs vies ne sont plus que côtoiement et non partage. Des mots durs, des actes forts, des envies différentes et différées, des peines qu'on ne partagent plus, des joies que l'on veut secrètes...plus rien ne jointe la vie à deux. On se tient par un fil, on se retient pas le fil du rasoir. On tente de recoller mais les bris sont trop nombreux et épars pour savoir par où commencer, par quoi commencer...reste les plaisirs de la chair, les hormones, il ne reste plus que cela de la fusion passée. Mais cela ne suffit plus à faire sens à deux. L'intuition que quelque chose d'irréparable va se passer... Une promenade en fin de week end a priori anodine qui arrive sur la discussion que l'on ne veut pas comprendre : l'une dit que le ras le bol est présent, l'autre n'entend que "rien n'est totalement fini", il ne faut surtout pas prononcer le mot fatidique, celui qui signifie qu'on ne revient plus en arrière mais que les chemins qui se sont croisés doivent se séparer. Rien n'est pire que de ne pas vouloir comprendre que le moment est venu : peur du vide, peur de se retrouver seul à nouveau, peur...peur...peur... Se dire que l'on est jeté alors qu'en fait on se jette mutuellement depuis des mois. Se dire que si on ne veut plus de nous c'est qu'on nous raye d'un trait de crayon d'une vie. On se sent seul, vide, la douleur est infernale, interne, destructrice, incommensurable. On sent qu'il y a quelqu'un d'autre mais comment en être sûr...la solution arrivera très vite : on annonce que le week end d'après un rendez-vous est fixé avec quelqu'un qui est présent dans la vie de l'autre depuis plusieurs mois, à distance...sentiment de trahison qui omet de rappeler au cerveau que l'autre n'est pas tout propre non plus et qu'après tout les signes étaient là depuis des mois...le week end arrive...elle ne rentrera pas le dimanche soir...elle rentrera uniquement parce que le travail est là...ce week end...un autre et puis un autre et encore un autre...une douleur terrible, impossible de mettre les valises dehors parce que les sentiments sont certainement là, présent, moins importants mais présents...l'aime-t-il encore ou est-ce la peur d'être seul qui fait qu'il croit qu'il l'aime encore ? Il n'en sait rien lui-même... Et puis l'histoire s'arrête là...pour elle...le bel l'a mise dehors mais elle n'aurait nulle part où aller...alors...l'autre accepte son retour...en ami...en amant...drôle de situation...drôle de mec...drôle d'histoire...un week end normal, un week end sans rien d'autre que le doute...encore et toujours le doute...croire en une seconde chance mais en se disant que c'est utopique...croire comme un imbécile que rien d'avant ne s'est passé...alors que tout s'est passé, tout est fini...un week end normal où elle part...prendre la décision encore et encore...lui dire qu'il ne tient plus à sa présence non pas parce qu'il ne l'aime plus mais parce qu'il est jaloux de la perdre...alors elle doit partir...mais la violence de la nouvelle la prend de froid...les portes claques, la communication est coupée...se reverront-ils ? Il n'en est pas là...il doit se reconstruire seul...mais il l'a en tête comme un enchantement, une sorcellerie dont on ne se sépare qu'en disparaissant... Une communication un jour...un week end...elle a retrouvé quelqu'un pour quelques fois mais elle ne comprend pas ce qui lui arrive, elle se sent délaissée...alors il vient lui expliquer...l'écouter...la soutenir...au final un week end, ils se rapprochent et se rappellent leurs étreintes passées...mais est-ce bien raisonnable...le doute encore le doute...toujours le doute...alors il est temps de se dire...adieu...un week end...lui dire qu'ils ne se reverront définitivement plus, tout bloquer...se dire adieu définitivement...un week end d'adieu1 point
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Je suis léger comme l'air qui me porte, je parcours les ciels comme un bolide....je me sens libre et détaché de tout...sentir l'air sur soi c'est ressentir les bienfaits du monde. Je regarde sous moi et je vois la Terre, ce monde vaste m'apparaît aussi petit et frêle que large et infini...sentiment partagé et étrange de pouvoir enserrer le vaste monde sans jamais le faire véritablement, tellement il est vaste...je passe entre deux rochers et je ressens la fraîcheur minérale qui me rappelle que nous tous sommes des autochtones. Je suis léger comme l'air qui me porte et je suis au dessus des océans...je descends jusqu'à frôler les crêtes des vagues qui me rappellent que nous sommes aussi liquides. Mes pattes jouent avec les gouttelettes des écumes mousseuses et blanches. La mer est iodée, délicatement et parfois puissamment. Je suis léger comme l'air qui me porte mais je sens que mon corps lutte avec la pesanteur...je fais l'effort de battre mes grandes ailes puissantes pour me relancer et prendre l'ascendant sur cette physique des corps qui nous empêche presque de nous ressentir vivant. Je vais m'extraire une fois de plus dans un courant chaud pour mieux me suspendre à l'éther. Mais le poids des ans me tire vers le bas, je me souviens alors de ma jeunesse fougueuse passée, cet âge qui vous fait prendre des risques insensés mais tellement vivifiant. Cet âge où le mot danger rime avec défi et vous fait dire que le monde vous appartient. Je sens le poids des ans passés passer. Je vais vers le centre de la terre sans aucun tunnel pour y accéder, je sens en moi la fatigue d'une vie de tumultes, bien remplies mais qui laisse le goût amer des mers inexplorées. Je suis minéral, liquide et iode, je suis dans l'éther et dans la terre, je suis ce que la métamorphose de mes rêves passés veut bien me rappeler. Je suis en décrépitude et incertitude.1 point
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Elle avait les cheveux blonds couleur d'un champ de blé en juillet, une peau albe comme un cierge de Pâques, des yeux comme des noisettes que l'on ramasse en automne et des mains, oh oui des mains douces et délicates. Ses longs doigts fins se terminaient par des ongles fins comme des griffes d'une tigresse qui avance doucement, dans une jungle épaisse, ne laissant que peu de lumières passées. Elle avance à pas de velours, sans bruit, sans même ébranler une once d'un feuillage. L'air semblait glisser sur elle et ne faisait que faire virevolter les boucles de ses cheveux. Elle apparaissait et le temps suspendait son cours. Sans jamais ne rien laissait paraître de ses attentions envers qui que ce soit mais son regard s'arrêta sur lui. Il était sa proie : elle s'approcha de lui aussi doucement que le félin s'approche d'un pauvre animal qui ne pourra rien faire, tétanisé par la peur de l'inéluctable. Elle s'assit près de lui, posa sa main sur son épaule, plongea son regard dans le sien un long moment puis posa sa joue contre la sienne, glissa doucement vers sa bouche et osa ses lèvres sur les siennes aussi délicatement qu'un papillon se pose sur les pétales d'un iris. Leurs langues combattirent d'abord doucement puis plus ardemment sans laisser la moindre chance à l'air de s'immiscer dans ce combat haletant. Leurs mains s'enfourchèrent et se serrèrent aussi fortement que le fer et le carbone forme l'acier. Tout dans cette étreinte n'était que puissance et symbiose, tout n'était que fusion. La main de l'homme glissa alors le long du visage de la belle pour le caresser puis le long de son cou et descendit doucement vers l'entre-jour de son chemisier qui laissait entrevoir une poitrine délicate et frêle. Il sentit alors son coeur battre sous sa main à l'unisson du sien. Ses doigts parcoururent alors sa peau délicatement fine et cette poitrine qui s'offrait à lui. La proie se prit alors à croire que la tigresse n'était qu'une chatte à amadouer...il se trompait du tout au tout. Elle saisit la main de sa proie, la plaqua contre la table d'une force mésestimée par elle, puis enfourcha cette dernière tout en déboutonnant son pantalon. Il sentit en lui le désir enfler et comprit qu'elle avait le dessus sur lui et qu'il était fait comme un rat dans une cage. Les deux corps commencèrent alors leur étreinte, imbriqués l'un en l'autre. Le rythme cadencé de leurs reins à l'unisson provoquait des cambrures que seul le plaisir de la chair est capable de provoquer. Les peaux se mirent à goutter de la chaleur que cet ébat insufflait. Les bouches s'humectaient des langues qui les parcouraient et se pliaient des dents qui les mordaient. Rien, pas une seule parcelle de leurs corps ne s'échappait à la passion : ces corps n'en avaient nullement l'intention tellement ils étaient en fusion, plus rien ne pouvait arriver qui les détournerait de leur but. La jouissance. La tigresse enfonça ses griffes dans la chair de sa proie comme pour mieux l'agripper et l"avoir à elle seule. Plus rien ne l'empêchera maintenant de dévorer sa capture : cette dernière connu des soubresauts mais finit par succomber aux derniers coups de rein de la féline. Alors qu'elle n'était toujours pas rassasiée par son étreinte, infatigable et insatiable féline. Elle se leva délicatement comme un navire jette l'ancre d'un quai trop longtemps accosté. Elle se rhabilla puis se rechaussa de ses talons si fins qu'il ploierait sous le poids de n'importe quelle autre. Puis elle s'éloigna aussi voluptueuse et comme une volute de cigarette. Elle disparut à l'horizon du visible et ne resta plus qu'un souvenir pour cette proie. Un souvenir, rien d'autre. Elle avait gagné l'esprit de sa proie, elle avait gagné tout court. Une belle, un jour, blonde comme un champ de blé en juillet...1 point
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Agence nationale du renseignement extérieur – 24 mars 1988 *** 0046021 *** SNIE * 11/37 * 88 NI * 0010 * 88 DDI REGISTRE /// 785690. DDI ***** & NIE DISSEMINATION. HQS - CONFIDENTIEL. PROCHAIN RETRAIT SOVIETIQUE DE L’AFGHANISTAN. Le prochain retrait des forces soviétiques, comme annoncé par Gorbatchev lui-même lors de la rencontre non officielle avec Ahmed Massoud, aura de nombreuses répercussions positives sur nos intérêts dans la région. Nous avons relevé les points suivants : 1. Cela réaffirmera notre diplomatie au niveau mondial ainsi que notre puissance militaire dont la logistique a fait ses preuves contre l’aviation russe (FIM92 Stinger). 2. Moscou sortira affaibli de ce conflit sur quatre tableaux : Economique, du fait du coût de l’opération estimé à plusieurs centaines de millions de dollars. Politique, Moscou a été déstabilisé sur le plan intérieur, l’impopularité de cet engagement nous expose favorablement. C’est le moment d’ouvrir des négociations. Militaire, L’URSS a essuyé de grandes pertes humaines comme matérielles. Et enfin, idéologique, le communisme s’avère être aux yeux du monde un échec malgré les tentatives du Parti Démocratique Populaire d’Afghanistan à entamer des réformes progressistes. Il faut insister sur la cause de ces échecs. 3. Le retrait des forces soviétiques laisse la région à notre disposition. Il faut impérativement canaliser et coaliser les forces rebelles (divisées en myriade de tribus) en vue de la formation d’un nouveau gouvernement pro US. 4. Nous devons encourager Gorbatchev à se maintenir au pouvoir, en mettant en avant ses qualités diplomatiques qui ont permis de mettre fin au conflit. Il faut impérativement entretenir son implication en tant que chef légitime de la diplomatie afin d’empêcher toute formation d’un nouveau gouvernement plus radical, voulant se rétablir et pouvant se renforcer. Nous pourrions ainsi forcer la transition économique du pays en proposant une aide et des conditions. La négociation doit se faire de manière officielle afin que l’opinion soit mêlée, et doit également inclure le tiers monde pour réaffirmer l’idéal de notre modèle. 5. Le tiers-monde doit ainsi perdre confiance en Moscou sur sa capacité à assurer son soutien et à jouer le rôle d’une puissance alternative. Nous devons insister sur les conséquences de la défaite. 6. Le pays est dévasté par des décennies de luttes, une intervention d’ordre humanitaire serait profitable et nous positionnera en tant qu’acteur majeur et incontournable aux yeux du monde. Il existe une problématique en la personnalité de Massoud, qui exerce une autorité politique de plus en plus rayonnante en raison de son rôle dans la défaite russe. Il faut penser une alternative politique, sans quoi nous devrons faire face à une nouvelle autorité régionale. Je suggère de jouer sur la divergence tribale et d’exacerber les luttes de pouvoir. Nous nous positionnerons ensuite en arbitre. Trouver ce genre de chose dans cet endroit au milieu d'un cadavre vieux de trois mois, certainement plus, c'est assez curieux. La lampe torche sur le document, je reste évasive, fixée sur un plancher bruyant et vétuste, encombré par la poussière et divers papiers jaunies dont l'encre a été léché par le temps. Tout semble calme et apaisé, dans ce chaos temporel où tout est épars, brisé, souillé par la décomposition qui attaque même le béton. Il doit y avoir des spores dans l'air. La seule redondance frappante est l'atmosphère délétère de tout ce qui compose ce sous-sol. Cela ferait certainement le bonheur d'un chineur ou effrayerait un superstitieux qui y verrait une tombe, un endroit satanique ou sacré à ne pas profaner par une imprudence en voulant déplacer des objets que les araignées et autres bestioles habitent. Mais, mon esprit, trop concentré sur l'aspect de cette feuille, cherche encore à comprendre comment a-t-elle pu rester si blanche et presque intacte, comme si quelqu'un était venu là pour la déposer près de ce corps, enveloppé dans une bâche, trouée par les vers, raidie par je ne sais quel phénomène et en lambeau. Sinon comment aurait-elle pu arriver dans une pièce close, sombre sans fenêtres, située sous ce manoir, lui même au milieu d'une forêt... J'ai peut être ma réponse avec cet individu liquéfié sur le sol où les rayons de lumière mettent en contraste les vapeurs qui charge ces 50m2 d'une drôle d'odeur et d'ambiance. Depuis le palier qui donnait sur un grand couloir longiligne et autrefois certainement bien décoré, une voix familière plonge lourdement des escaliers en bois rongés par l'abandon et s'exclame: _Agathe, tu vas bien là dessous ! tu as trouvé quelque chose ? _...Moui, mais c'est assez...étrange, pour le moins anormal. _Quoi donc ? _Ceci. Prends un masque avec toi. Sarah descendit avec précaution sous les fracas des craquements, la peur de passer au travers. Ce n'est qu'à la dernière marche qu'elle exprima un soupir. Elle fit remarquer que l'endroit était lugubre avec un regard et une attitude stoïque. Ce sous-sol était fait pour la mort, il vous absorbe la vie et vous plonge dans la détresse infinie des hypothèses sans lumière. De la poussière, un cadavre, beaucoup d'objets dont on mêle la diversité des fonctions pour casser la logique et surtout une profonde obscurité. Laissez fermenter. Et vous obtiendrez, cette odeur de soufre, si âcre qu'elle vous en corrompt le poumon et la vie. C'est ineffable. Saisissant le document d'une main hésitante, le regard attentif sur le mouvement du pas à effectuer, Sarah fit une grimace de la face, comme pour signifier qu'elle ne voyait rien d'anormal à ce qu'une feuille imprimée soit une feuille imprimée dans ce tas où tout se trouve. Mais son jugement était surement altéré par l'envie de fuir. Les rides d'incompréhension qui masquaient un arrière fond de dégoût, l'empressement de son indifférence qui trahissait l'inquiétude de devoir affronter une horreur à huit pattes et son silence exprimait davantage l'impatience de vouloir remonter à la surface pour respirer un air plus pur que de songer en apnée sur une pièce à conviction. Après tout, cette pièce trop négative si l'on en croit les préceptes du Feng Shui, n'avait plus vocation à accueillir la paix. Mais il fallait que nous nous penchions sur cette mort improbable. Accident, suicide ou meurtre ? Nous remontâmes pour y réfléchir après quelques photos. Une équipe était en route. En attendant nous allâmes inspecter les autres pièces du bâtiment abandonné.1 point
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