Jean de La Fontaine


_Dolph Modérateur 56 872 messages
Nikita‚ 150ans
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Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine (8 juillet 1621 à Château-Thierry, 13 avril 1695 à Paris) est un poète, moraliste, dramaturge, librettiste et romancier français.

Issu d'une famille relativement bourgeoise, Jean de La Fontaine passe toute son enfance et son adolescence en Champagne. Après avoir suivi, sans vraiment s'y intéresser, des études de théologie et de droit, il hérite de la charge de maître des Eaux et Forêts de son père. Il s'installe ensuite à Paris, où il fait la connaissance de Nicolas Fouquet - alors surintendant des Finances de Louis XIV - qui le prend sous sa protection et lui accorde une pension. La Fontaine prendra d'ailleurs la défense de son protecteur quelques années plus tard dans une 'Elégie aux nymphes de Vaux', adressée au roi. La Fontaine publie ensuite des 'Contes et nouvelles', d'inspiration libertine, qui lui valent ses premiers grands succès, mais qu'il reniera pourtant à la fin de sa vie. Il fréquente les salons parisiens, est élu à l'Académie française. Alors que la querelle des Anciens et des Modernes débute, il se range du côté des Anciens. Entre temps, il publiera ses recueils de 'Fables', grâce auxquels il passera à la postérité. Inspirée principalement d'Esope, mais aussi d'Epicure et des Stoïciens, Jean de La Fontaine donnera ses lettres de noblesse à la fable, genre populaire et rustique par excellence car 'plaire' et 'instruire', telle est sa devise.

.....................................................

La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf

Une Grenouille vit un Boeuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,

Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,

Pour égaler l'animal en grosseur,

Disant : "Regardez bien, ma soeur ;

Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?

- Nenni. - M'y voici donc ? - Point du tout. - M'y voilà ?

- Vous n'en approchez point. "La chétive pécore

S'enfla si bien qu'elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout petit prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.

---------------------------------

Les Loups et les Brebis

Après mille ans et plus de guerre déclarée,

Les Loups firent la paix avecque les Brebis.

C'était apparemment le bien des deux partis ;

Car si les Loups mangeaient mainte bête égarée,

Les Bergers de leur peau se faisaient maints habits.

Jamais de liberté, ni pour les pâturages,

Ni d'autre part pour les carnages :

Ils ne pouvaient jouir qu'en tremblant de leurs biens.

La paix se conclut donc : on donne des otages ;

Les Loups, leurs Louveteaux ; et les Brebis, leurs Chiens.

L'échange en étant fait aux formes ordinaires

Et réglé par des Commissaires,

Au bout de quelque temps que Messieurs les Louvats

Se virent Loups parfaits et friands de tuerie,

lls vous prennent le temps que dans la Bergerie

Messieurs les Bergers n'étaient pas,

Etranglent la moitié des Agneaux les plus gras,

Les emportent aux dents, dans les bois se retirent.

Ils avaient averti leurs gens secrètement.

Les Chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement,

Furent étranglés en dormant :

Cela fut sitôt fait qu'à peine ils le sentirent.

Tout fut mis en morceaux ; un seul n'en échappa.

Nous pouvons conclure de là

Qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle.

La paix est fort bonne de soi,

J'en conviens ; mais de quoi sert-elle

Avec des ennemis sans foi ?

---------------------------------

Le Singe et le Léopard

Le Singe avec le Léopard

Gagnaient de l'argent à la foire :

Ils affichaient chacun à part.

L'un d'eux disait : Messieurs, mon mérite et ma gloire

Sont connus en bon lieu ; le Roi m'a voulu voir ;

Et, si je meurs, il veut avoir

Un manchon de ma peau ; tant elle est bigarrée,

Pleine de taches, marquetée,

Et vergetée, et mouchetée.

La bigarrure plaît ; partant chacun le vit.

Mais ce fut bientôt fait, bientôt chacun sortit.

Le Singe de sa part disait : Venez de grâce,

Venez, Messieurs. Je fais cent tours de passe-passe.

Cette diversité dont on vous parle tant,

Mon voisin Léopard l'a sur soi seulement ;

Moi, je l'ai dans l'esprit : votre serviteur Gille,

Cousin et gendre de Bertrand,

Singe du Pape en son vivant,

Tout fraîchement en cette ville

Arrive en trois bateaux exprès pour vous parler ;

Car il parle, on l'entend ; il sait danser, baller,

Faire des tours de toute sorte,

Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blancs !

Non, Messieurs, pour un sou ; si vous n'êtes contents,

Nous rendrons à chacun son argent à la porte.

Le Singe avait raison : ce n'est pas sur l'habit

Que la diversité me plaît, c'est dans l'esprit :

L'une fournit toujours des choses agréables ;

L'autre en moins d'un moment lasse les regardants.

Oh ! que de grands seigneurs, au Léopard semblables,

N'ont que l'habit pour tous talents !

---------------------------------

Le Lion et le Rat

Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde :

On a souvent besoin d'un plus petit que soi.

De cette vérité deux Fables feront foi,

Tant la chose en preuves abonde.

Entre les pattes d'un Lion

Un Rat sortit de terre assez à l'étourdie.

Le Roi des animaux, en cette occasion,

Montra ce qu'il était, et lui donna la vie.

Ce bienfait ne fut pas perdu.

Quelqu'un aurait-il jamais cru

Qu'un Lion d'un Rat eût affaire ?

Cependant il advint qu'au sortir des forêts

Ce Lion fut pris dans des rets,

Dont ses rugissements ne le purent défaire.

Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents

Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage.

---------------------------------

Contre ceux qui ont le goût difficile

Quand j'aurais en naissant reçu de Calliope

Les dons qu'à ses Amants cette Muse a promis,

Je les consacrerais aux mensonges d'Esope :

Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.

Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse

Que de savoir orner toutes ces fictions.

On peut donner du lustre à leurs inventions ;

On le peut, je l'essaie ; un plus savant le fasse.

Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau

J'ai fait parler le Loup et répondre l'Agneau.

J'ai passé plus avant : les Arbres et les Plantes

Sont devenus chez moi créatures parlantes.

Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?

"Vraiment, me diront nos Critiques,

Vous parlez magnifiquement

De cinq ou six contes d'enfant.

- Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques

Et d'un style plus haut ? En voici : "Les Troyens,

"Après dix ans de guerre autour de leurs murailles,

"Avaient lassé les Grecs, qui par mille moyens,

"Par mille assauts, par cent batailles,

"N'avaient pu mettre à bout cette fière Cité,

"Quand un cheval de bois, par Minerve inventé,

"D'un rare et nouvel artifice,

"Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse,

"Le vaillant Diomède, Ajax l'impétueux,

"Que ce Colosse monstrueux

"Avec leurs escadrons devait porter dans Troie,

"Livrant à leur fureur ses Dieux mêmes en proie :

"Stratagème inouï, qui des fabricateurs

"Paya la constance et la peine. "

- C'est assez, me dira quelqu'un de nos Auteurs :

La période est longue, il faut reprendre haleine ;

Et puis votre Cheval de bois,

Vos Héros avec leurs Phalanges,

Ce sont des contes plus étranges

Qu'un Renard qui cajole un Corbeau sur sa voix :

De plus, il vous sied mal d'écrire en si haut style.

- Eh bien ! baissons d'un ton. "La jalouse Amarylle

"Songeait à son Alcippe, et croyait de ses soins

"N'avoir que ses Moutons et son Chien pour témoins.

"Tircis, qui l'aperçut, se glisse entre des saules ;

"Il entend la bergère adressant ces paroles

"Au doux Zéphire, et le priant

"De les porter à son Amant.

- Je vous arrête à cette rime,

Dira mon censeur à l'instant ;

Je ne la tiens pas légitime,

Ni d'une assez grande vertu :

Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte.

- Maudit censeur, te tairas-tu ?

Ne saurais-je achever mon conte ?

C'est un dessein très dangereux

Que d'entreprendre de te plaire. "

Les délicats sont malheureux :

Rien ne saurait les satisfaire.

Fables...

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chirona Membre+ 3 432 messages
Forumeur alchimiste‚ 44ans
Posté(e)

Merci Dolph pour ce topic sur La Fontaine. Je voulais évoquer le poème qu'il a écrit sur le mythe de Psyché : Les Amours de Psyché et de Cupidon.

En voici l'histoire.

Psyché est la Fille d'un roi. Elle a deux s¿urs aînées. Les trois jeunes femmes sont d'une extrême beauté mais seules les deux s¿urs de Psyché trouvent un époux. Les autres prétendants refusent la main de Psyché, croyant que celle-ci est une nouvelle déesse de la beauté et se mettent à l'adorer comme une divinité. Aphrodite, jalouse de la beauté de la jeune fille, ordonne à éros de la rendre amoureuse du mortel le plus méprisable qui soit. Cependant, alors que le dieu s'apprête à mener à bien sa mission, il tombe lui-même amoureux de Psyché en se blessant de l'une de ses propres flèches.

Le père de Psyché, désespéré de voir que sa fille ne trouve pas d'époux, se rend à Delphes pour supplier Apollon de permettre à Psyché de se marier. La Pythie est catégorique: Psyché doit être abandonnée sur un rocher où l'attend une union extraordinaire. Apeuré mais résigné, le père de Psyché s'éxécute et abandonne Psyché sur un rocher en pleine mer. Là, un doux Zéphyr s'élève et l'emporte au loin, jusque sur la pelouse d'un magnifique palais. Psyché y pénètre et y découvre un magnifique festin qui l'attend. Après ce repas, elle s'endort dans sa chambre. Eros la rejoint la nuit, lui demandant de ne jamais chercher à connaitre son identité, cachée par l'obscurité de la chambre.

Toutes les nuits, il la visite et la quitte dès l'apparition de l'aurore. Bientôt enceinte, rien ne manque au bonheur de Psyché, sinon de connaître le visage et le nom de son amant nocturne. Ses s¿urs, en visite, sont folles de jalousie face à tant de bonheur. Elles la raillent en déclarant que le mystérieux amant n'est rien d'autre qu'un monstre horrible. Piquée par la curiosité et inquiète, elle profite du sommeil de son amant pour allumer une lampe et percer le mystère. Elle découvre alors le plus magnifique des jeunes hommes assoupi. Une goutte d'huile tombe sur l'épaule du dieu qui se réveille et, furieux, s'enfuit.

180px-Psycheabduct.jpg magnify-clip.png

L'Enlèvement de Psyché, par William Bouguereau

Psyché essaie alors de retrouver son amant et erre de temple en temple. Enfin, elle parvient au palais d'Aphrodite qui l'y retient et la soumet à toutes sortes d'épreuves, comme une esclave :

  • Elle doit trier un énorme tas de grains mélangés en une soirée, mais les fourmis, prises de pitié, l'aident dans sa tâche et le tas est trié à temps.

  • Elle est contrainte de lui apporter de la laine de moutons à la toison d'or, qui paissent dans un pré au-delà d'une dangereuse et profonde rivière. Un roseau, compatissant à l'infortune de la jeune femme, lui indique la marche à suivre.

  • Elle doit chercher de l'eau du Styx, à même la source. Cette dernière se situe au sommet d'une haute montagne gardée par des dragons. Lors de son ascension, c'est l'aigle de Zeus lui-même qui vient à son secours et va pour elle chercher de l'eau du styx qu'il rapporte dans une fiole.

  • Enfin, elle part demander à Perséphone une parcelle de sa beauté, à mettre dans une boîte. épuisée, elle songe à mettre fin à ses jours. Elle est sur le point de se jeter d'une tour lorsque la tour se met à lui parler, la convaincre de rester en vie et lui indique même comment réussir à demander une parcelle de beauté à Perséphone. Mais la curiosité la perd à nouveau : elle ouvre la boîte et aussitôt, tombe dans un profond sommeil. Ranimée par éros, toujours épris d'elle, elle triomphe finalement du courroux de la déesse, et épouse le dieu. Ainsi, elle devient elle-même déesse et il lui pousse des ailes de papillon.

Elle lui donne une fille, Volupté.

Modifié par chirona

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_Dolph Modérateur 56 872 messages
Nikita‚ 150ans
Posté(e)

Merci chirona , malheureusement on peut pas tout mettre, mais c'est sympa que quelques personnes viennent enrichir les topics avec des infos en plus :snif:

«Tout l'univers obéit à l'Amour ; Aimez, aimez, tout le reste n'est rien.»

Extrait de Les Amours de Psyché et de Cupidon :snif:

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grododo Membre 2 344 messages
Forumeur alchimiste‚ 33ans
Posté(e)

bravo a toutes les deux, c'est super interessant!!! :snif:

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Kinwena Membre+ 4 724 messages
Patate fossilisée‚ 30ans
Posté(e)

Je plussoie, merci beaucoup... A l'occasion, je vous retrouverai mes fables préférées... L'amour et la folie, les animaux malades de la peste, la Fille....

Rah, j'adore ces fables :snif:

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Kégéruniku 8 Membre 7 199 messages
Avis contre faits‚ 29ans
Posté(e)

l'un de mes écrivains favoris!

qui a aussi écrit des pièces de théâtre!

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chirona Membre+ 3 432 messages
Forumeur alchimiste‚ 44ans
Posté(e)

Et si nous postions chacun une fable que nous aimons tout particulièrement. Je commence avec un classique mais que j'adore et que je continue à faire apprendre aux élèves dès le CE1.

lf5.gif

LA CIGALE ET LA FOURMI

La cigale, ayant chanté

Tout l'été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue :

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu'à la saison nouvelle.

" Je vous paierai, lui dit-elle,

Avant l'août, foi d'animal,

Intérêt et principal. "

La Fourmi n'est pas prêteuse :

C'est là son moindre défaut.

" Que faisiez-vous au temps chaud ?

Dit-elle à cette emprunteuse.

- Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

- Vous chantiez ? j'en suis fort aise :

Eh bien ! dansez maintenant. "

Modifié par chirona

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meloudidounou Membre+ 13 089 messages
Indiscernablement perceptible‚ 32ans
Posté(e)

Sympa le sujet :snif:

Et puis y'a aussi pas mal de doc sur lui au chateau de Vaux le Vicomte (77) :snif: des écrits etc.

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JoGideon Membre 6 134 messages
Forumeur alchimiste‚ 44ans
Posté(e)

Ma préférée...

Le Loup et le Chien..

Un loup n'avait que les os et la peau,

Tant les chiens faisaient bonne garde.

Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.

L'attaquer, le mettre en quartiers,

Sire loup l'eût fait volontiers.

Mais il fallait livrer bataille,

Et le mâtin était de taille

A se défendre hardiment.

Le loup donc l'aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint, qu'il admire.

Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,

D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien.

Quittez les bois, vous ferez bien:

Vos pareils y sont misérables,

Cancres, haires, et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi ? rien d'assuré, point de franche lippée.

Tout à la pointe de l'épée.

Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin.

Le loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?

Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens

Portants bâtons, et mendiants;

Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;

Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs de toutes les façons:

Os de poulets, os de pigeons,

Sans parler de mainte caresse."

Le loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant, il vit le col du chien pelé :

Qu'est-ce là ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose.

Mais encor ? Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

Attaché? dit le loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu'importe ?

Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor."

Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor.

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Kinwena Membre+ 4 724 messages
Patate fossilisée‚ 30ans
Posté(e)

Rah, je craque, j'en mets deux...

Les animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le Ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)

Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :

On n'en voyait point d'occupés

A chercher le soutien d'une mourante vie ;

Nul mets n'excitait leur envie ;

Ni Loups ni Renards n'épiaient

La douce et l'innocente proie.

Les Tourterelles se fuyaient :

Plus d'amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,

Je crois que le Ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune ;

Que le plus coupable de nous

Se sacrifie aux traits du céleste courroux,

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

On fait de pareils dévouements :

Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence

L'état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons

J'ai dévoré force moutons.

Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :

Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Le Berger.

Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense

Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :

Car on doit souhaiter selon toute justice

Que le plus coupable périsse.

- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;

Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;

Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,

Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur

En les croquant beaucoup d'honneur.

Et quant au Berger l'on peut dire

Qu'il était digne de tous maux,

Etant de ces gens-là qui sur les animaux

Se font un chimérique empire.

Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.

On n'osa trop approfondir

Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,

Les moins pardonnables offenses.

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,

Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance

Qu'en un pré de Moines passant,

La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense

Quelque diable aussi me poussant,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.

A ces mots on cria haro sur le baudet.

Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue

Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !

Rien que la mort n'était capable

D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

L'Amour et la Folie

Tout est mystère dans l'Amour,

Ses flèches, son Carquois, son Flambeau, son Enfance.

Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour

Que d'épuiser cette Science.

Je ne prétends donc point tout expliquer ici.

Mon but est seulement de dire, à ma manière,

Comment l'Aveugle que voici

(C'est un Dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière ;

Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien ;

J'en fais juge un Amant, et ne décide rien.

La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble.

Celui-ci n'était pas encor privé des yeux.

Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble

Là-dessus le Conseil des Dieux.

L'autre n'eut pas la patience ;

Elle lui donne un coup si furieux,

Qu'il en perd la clarté des Cieux.

Vénus en demande vengeance.

Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris :

Les Dieux en furent étourdis,

Et Jupiter, et Némésis,

Et les Juges d'Enfer, enfin toute la bande.

Elle représenta l'énormité du cas.

Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas :

Nulle peine n'était pour ce crime assez grande.

Le dommage devait être aussi réparé.

Quand on eut bien considéré

L'intérêt du Public, celui de la Partie,

Le résultat enfin de la suprême Cour

Fut de condamner la Folie

A servir de guide à l'Amour.

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chirona Membre+ 3 432 messages
Forumeur alchimiste‚ 44ans
Posté(e)

Le Vieillard et les trois jeunes Hommes

gray_pix.jpg

Un octogénaire plantait.

Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge !

Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage ;

Assurément il radotait.

Car, au nom des Dieux, je vous prie,

Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?

Autant qu'un Patriarche il vous faudrait vieillir.

A quoi bon charger votre vie

Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ?

Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées :

Quittez le long espoir et les vastes pensées ;

Tout cela ne convient qu'à nous.

- Il ne convient pas à vous-mêmes,

Repartit le Vieillard. Tout établissement

Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes

De vos jours et des miens se joue également.

Nos termes sont pareils par leur courte durée.

Qui de nous des clartés de la voûte azurée

Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment

Qui vous puisse assurer d'un second seulement ?

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Eh bien défendez-vous au Sage

De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ?

Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui :

J'en puis jouir demain, et quelques jours encore ;

Je puis enfin compter l'Aurore

Plus d'une fois sur vos tombeaux.

Le Vieillard eut raison ; l'un des trois jouvenceaux

Se noya dès le port allant à l'Amérique ;

L'autre, afin de monter aux grandes dignités,

Dans les emplois de Mars servant la République,

Par un coup imprévu vit ses jours emportés.

Le troisième tomba d'un arbre

Que lui-même il voulut enter ;

Et pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre

Ce que je viens de raconter.

Modifié par chirona

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_Dolph Modérateur 56 872 messages
Nikita‚ 150ans
Posté(e)

L'HOMME ET SON IMAGE

Un Homme qui s'aimait sans avoir de rivaux

Passait dans son esprit pour le plus beau du monde :

Il accusait toujours les miroirs d'être faux,

Vivant plus que content dans son erreur profonde.

Afin de le guérir, le Sort officieux

Présentait partout à ses yeux

Les conseillers muets dont se servent nos Dames ;

Miroirs dans les logis, miroirs chez les Marchands,

Miroirs aux poches des Galands,

Miroirs aux ceintures des femmes.

Que fait notre Narcisse? Il se va confiner

Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer,

N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure.

Mais un canal formé par une source pure,

Se trouve en ces lieux écartés :

Il s'y voit, il se fâche ; et ses yeux irrités

Pensent apercevoir une chimère vaine.

Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau.

Mais quoi, le canal est si beau

Qu'il ne le quitte qu'avec peine.

On voit bien où je veux venir :

Je parle à tous ; et cette erreur extrême

Est un mal que chacun se plaît d'entretenir.

Notre âme c'est cet Homme amoureux de lui-même ;

Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui,

Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes ;

Et quant au canal, c'est celui

Que chacun sait, le livre des Maximes.

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_Dolph Modérateur 56 872 messages
Nikita‚ 150ans
Posté(e)

L'Avare qui a perdu son trésor

L'Usage seulement fait la possession.

Je demande à ces gens de qui la passion

Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme,

Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme.

Diogène là-bas est aussi riche qu'eux,

Et l'avare ici-haut comme lui vit en gueux.

L'homme au trésor caché qu'Esope nous propose,

Servira d'exemple à la chose.

Ce malheureux attendait

Pour jouir de son bien une seconde vie ;

Ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait.

Il avait dans la terre une somme enfouie,

Son coeur avec, n'ayant autre déduit

Que d'y ruminer jour et nuit,

Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.

Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât,

On l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeât

A l'endroit où gisait cette somme enterrée.

Il y fit tant de tours qu'un Fossoyeur le vit,

Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire.

Notre Avare un beau jour ne trouva que le nid.

Voilà mon homme aux pleurs ; il gémit, il soupire.

Il se tourmente, il se déchire.

Un passant lui demande à quel sujet ses cris.

C'est mon trésor que l'on m'a pris.

- Votre trésor ? où pris ? - Tout joignant cette pierre.

- Eh ! sommes-nous en temps de guerre,

Pour l'apporter si loin ? N'eussiez-vous pas mieux fait

De le laisser chez vous en votre cabinet,

Que de le changer de demeure ?

Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.

- A toute heure ? bons Dieux ! ne tient-il qu'à cela ?

L'argent vient-il comme il s'en va ?

Je n'y touchais jamais. - Dites-moi donc, de grâce,

Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant,

Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent :

Mettez une pierre à la place,

Elle vous vaudra tout autant.

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chirona Membre+ 3 432 messages
Forumeur alchimiste‚ 44ans
Posté(e)

Le pot de terre et le pot de fer

Le pot de fer proposa

Au pot de terre un voyage.

Celui-ci s'en excusa,

Disant qu'il ferait que sage

De garder le coin du feu ;

Car il lui fallait si peu,

Si peu, que la moindre chose

De son débris serait cause :

Il n'en reviendrait morceau.

" Pour vous, dit-il, dont la peau

Est plus dure que la mienne,

Je ne vois rien qui vous tienne.

- Nous vous mettrons à couvert,

Repartit le pot de fer :

Si quelque matière dure

Vous menace d'aventure,

Entre deux je passerai,

Et du coup vous sauverai. "

Cette offre le persuade.

Pot de fer son camarade

Se met droit à ses côtés.

Mes gens s'en vont à trois pieds,

Clopin-clopant comme ils peuvent,

L'un contre l'autre jetés

Au moindre hoquet qu'ils treuvent.

Le pot de terre en souffre ; il n'eut pas fait cent pas

Que par son compagnon il fut mis en éclats,

Sans qu'il eût lieu de se plaindre.

Ne nous associons qu'avecque nos égaux,

Ou bien il nous faudra craindre

Le destin d'un de ces pots.

Modifié par chirona

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Je_Vous Membre 5 messages
Baby Forumeur‚
Posté(e)

Lisons les Contes libertins avant le lièvre et la tortue !

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