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Tout ce qui a été posté par Loufiat
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Mais il n'est pas question dans ma réponse de nier que la sexualité soit centrale. En anthropologie par exemple, pour ajouter au point de vue de la biologie, on voit que l'interdit de l'inceste est une "loi" universelle et en quelque sorte première, formatrice des groupes humains - quelque-chose d'aussi fondamental que, et sans doute lié à, la parole, la technique et les arts, le mythe... Mais prendre Freud d'un côté, et relire la Bible avec ces lunettes-là, pour finalement l'y réduire, me semble léger, aussi amusant que ce puisse être. En outre, tu exaltais quand-même face aux mœurs judéo-chrétiennes si rigides et retardataires, la libéralité d'une société de Castes notamment, l'Inde, où la position des femmes n'est pas exactement, pour l'immense majorité, la plus enviable je crois, quand aujourd'hui encore on y lapide - n'est-ce pas que ton sentiment envers le judéo-christianisme est premier (et il y a lieu) et qu'ensuite, tu fais feu de tout bois ? Et n'est-ce pas étonnant que, chez les juifs par exemple, ce fond culturel commun ait donné les cultures que l'on voit, qui ne sont pas exactement réactionnaires ou antilibérales dans leurs grandes tendances ? En outre, il me semble qu'un reproche qu'adressent assez régulièrement les sociétés plus traditionnelles aux sociétés occidentales, "judéo-chrétiennes" donc, c'est bien la libéralité de leurs mœurs, pour ne pas dire débauche. Tu vois bien le problème qu'il y a à inverser les choses de ce point de vue, puisque tu l'anticipes en avançant l'hypothèse que les sociétés à la Renaissance se seraient en quelque sorte prémunies (par magie ?) contre l'intégrisme chrétien... Alors que ces sociétés sont chrétiennes, travaillées depuis mille ans par les Églises (je ne dis pas en bien ou en mal, ni que cette influence soit une continuité parfaite, puisque c'est l'inverse qu'on étudie ici précisément - mais enfin le fait est là d'une certaine continuité aussi, non ?). Enfin, j'insiste sur le fait qu'il y a, avec la sexualité (adultères, etc.), bien d'autres objets de fautes de la part du peuple devant Dieu dans l'AT et le NT, dont le plus important, le plus décisif me semble toujours être l’idolâtrie. Vous faîtes bien ! Je ne puis m'autoriser de rien en matière de gnose, je le répète, et vos connaissances sur ces sujets sont plus que bienvenues.
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Difficile de me prononcer sur Nietzsche ici, j'en sais assez pour savoir qu'il vaut souvent mieux se taire (et je ne lis pas l'Allemand). Peut-être veux-tu débrouiller rapidement (ou en détail ?) sa critique et position pour la mettre en face des textes d'Ellul, à l'occasion ? Ellul évoque Nietzsche à divers moments mais quant à retrouver ces passages... Je crois me souvenir qu'il le regarde avec une certaine tendresse et en parle avec retenue, visant en général les reprises auxquelles il a donné lieu et en posant la question de débouchés de cette philosophie du "surhomme" dans cette société.
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Je rebondis avant de devoir m'activer (merci, une nouvelle fois, pour le temps que vous prenez, dont je sais qu'il est précieux) : d'où mon problème, de l'autorité. Qui se pose de toutes les façons. Moi, je fuis mes responsabilités tant que mon pied n'est pas sûr - je vais renvoyer à ce qui est solide, palpable. Je renvoie à Ellul en l'occurrence. Mais, autant je sais que la pensée d'Ellul se tient parfaitement aux plans de l'histoire et de la sociologie, autant, quand nous touchons à la Révélation, au centre brulant, je ne peux qu'écouter, considérer sérieusement de quoi il est question et quel témoignage est porté-là, mais ne suis apte à juger de rien. Encore moins quand cet auteur, donc, me met lui-même en garde contre le moindre glissement, dès lors qu'on intellectualise - car ces glissements systématiquement pervertissent l'ensemble. Vous voyez la situation délicate où je me trouve. Il faut donc m'en remettre à moi-même et croire en ma capacité à "sentir" - et comment ferais-je autrement. Et là je me retrouve donc à devoir m'affronter à la Révélation elle-même, écrite, puisque je n'ai accès, quant aux clefs, qu'à des interprètes morts qui eux-mêmes me renvoient aux écritures et en dernière instance encore à moi-même. Il y a là une impossibilité et pourtant - et pourtant, quelque-chose "passe" ou "se passe" bel et bien.
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Merci West ! Je ne cite que ceci pour désencombrer un fil déjà bien touffu et parce que je peux y réagir avec un peu d'assurance. Sur la résurrection, je suis dépassé, et me méfie des citations tronquées pour avoir vu mille fois faire dire à quelqu'un l'inverse de ce qu'il disait en fait, souvent même de bonne foi (je ne dis pas que ce soit le cas ici, et ne vous accuse de rien). Mais je suis heureux que vous ayez contribué en versant ces éléments nouveaux. C'est drôle que vous disiez comme ça sans plus qu'il était plus sociologue que théologien. J'ai constamment été confronté au jugement inverse de la part des sociologues. La pire trahison que j'aie vue étant, de la part d'un sociologue très connu et influant à l'époque : qu'Ellul serait "plus moraliste que sociologue" - ça prête à sourire quand on connaît les personnages, et c'est à se tordre de rire quand on sait que l'un a allègrement pioché dans la sociologie de l'autre (pour le dire gentiment). Enfin donc il est certain qu'Ellul dérange partout : et les catholiques, et les protestants, et les sociologues - sans parler des autres. Il a tenté de réformer l’Église Réformée de France, mais a dû constater son échec : sa parole et son action n'avaient pas suffisamment de poids face aux tendances lourdes, sociologiques... Je crois qu'il s'interdit de passer par l’Église Catholique parce que son jugement envers elle, en particulier après la guerre, est trop dur. Mais il dialogue bien constamment avec elle - souvent en "contre", donc. Enfin donc oui il y a chez cet auteur une articulation assez singulière entre sociologie et "théologie" (Révélation). C'est-à-dire que sa compréhension de sa responsabilité de chrétien le conduit à chercher à comprendre et analyser le plus précisément, le plus froidement qui soit la société dans laquelle il est appelé à vivre sans céder à aucune facilité ni intellectuelle ni "spirituelle" qui reviendrait à une échappée de cette responsabilité, et donc à détruire la vérité dont il est, par-dessus tout, appelé à témoigner. Au total je pense que tout le monde pourra se mettre d'accord sur le fait qu'Ellul est, peut-être pas avant tout non plus, mais décidément, historien. https://shs.cairn.info/histoire-des-institutions-le-moyen-age--9782130620198?lang=fr Ah et je précise que je ne suis d'aucune obédience, puisque vous posiez la question.
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Cette référence a vocation à ouvrir et cadrer les discussions. Mais on peut tout à fait aller plus loin dans l'ensemble ou dans le détail - sur le sujet lui-même ou même sur l'auteur.
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L'apprécier, non, assurément. La question en dernière instance pour moi est celle de l'autorité et de la "filiation" (être autorisé, serait plus juste). Ce qui ne signifie pas suivre bêtement, de toute évidence, puisqu'un philosophe, mais même un penseur médiocre, voile autant qu'il dévoile, dans ce qu'il dit et ce qu'il ne dit pas. Je ne vais pas vous faire une leçon à ce sujet. Il s'agit d'une part d'admettre que je suis face à quelque chose de parfaitement singulier - de l'autre, d'accepter de me rendre à cela. Me rendre au sens où je dois tester jusqu'au bout et vérifier la validité de ce que je perçois. Mais tant, tant d'aventures ont ainsi été tentées, et qu'ont-elles donné .. raison pourquoi aussi je passe par ce livre en particulier quand d'autres étaient moins polémiques, mais donc aussi moins utiles pour susciter une discussion, une "dispute"!
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Peut-être trop ? En tout cas, personnellement, rencontrant le cas Ellul, j'ai du suspendre tous mes jugements prefaits et le et me soumettre à un examen plus poussé que jamais. Je pense que la réalité est que tu es intéressé un peu dans mes écrits et donc cet auteur auquel je renvoie t'intéresse aussi, mais de façon secondaire. Or, c'est la pierre de touche que l'on touche ici, et pas de mon fait ; je suis essentiellement affronté à elle. Vous pouvez dire ce que vous voulez en dernière instance je m'en réfère à Ellul parce que je sais que, s'il se trompe parfois, s'il est injuste parfois, ce qu'il dit, il le dit pour une raison. J'attends qu'on lise et comprenne ou du moins considère avant quoi que ce soit d'autre. Si tu veux, vos théories sur la morale sexuelle des sumériens ne comptent pas ou pas beaucoup face à cette référence-là. Mais pour le moment je n'ai que des reliquats de reliquats de.. psychologie, philosophie, histoire religieuse vaguement assimilée... vous semblez ne pas pouvoir même lire le texte que je mets en face de vos yeux, un texte authentique du Chrétien authentiquement torturé par la double question de savoir ce que "la Révélation" attend de lui et ce qu'elle est devenue dans l'histoire - on comprend a tout le moins que ces questions se posent à lui, pas comme des questions de curiosité historique, mais de la façon la plus vitale et donc radicale. Peut-être telle est la leçon - c'est ce que semble suggérer Scénon, dont je ne peux concurrencer l'expérience en la matière, pour avoir lu l'ensemble de ses contributions à ces "forums".
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J'ai relu, et je crois comprendre que tu attends que je te donnes le contenu de la "revelation" selon Ellul, au-delà de tout ce que je viens de citer et qui témoigne de ce que c'est, pour lui, que cette Révélation... Je vois que nous ne nous comprenons pas ! Lisons-nous les mêmes mots ? La Révélation (si j'en crois Ellul, entre autres) n'est pas exactement un paquet qu'on pourrait se passer l'un à l'autre ni une idée qu'on puisse développer, examiner comme une idée parmi d'autres - par rapport aux idées, elle se présente toujours négativement. C'est précisément ce qu'il dit ou indique dans ces lignes que j'ai citées, c'est ce qui en ressort le plus fortement : la révélation est vivante et vécue ou elle n'est pas. "On est des le départ dans le réalisme, le matérialisme" ; ces mots ne t'arrêtent pas ? Ce n'est pas une idée, une doctrine, un système ou une morale, c'est une histoire.
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Là je pense que c'est toi qui brodes (parce que tu es obsédé ! ). Il suffit de lire un peu attentivement aussi bien l'ancien que le nouveau Testament pour voir que si les relations sexuelles et familiales y sont en jeu (et comment ne le seraient-elles pas...) elles n'ont pas particulièrement le devant de la scène. D'ailleurs Jésus ne répond-il pas "que celui d'entre vous qui n'a pas pêché jette la pierre" quand la foule accuse une certaine prostituée et entend la lapider.. ça veut bien dire ce que ça veut dire : vous n'êtes pas meilleurs, vos péchés ne sont pas moins graves (s'ils sont plus secrets...), vous ne sauriez condamner cette femme. Et tout au long de l'AT comme du NT on a la question de la protection des plus faibles (les demandes des plus faibles d'entre vous n'ont plus d'accès jusqu'à vos oreilles), du faux témoignage, des intrigues, de la luxure des puissants quand les faibles agonisent, de l'arrogance (les nez hautains de vos femmes parées de bijoux et de linges parfumés) et surtout, surtout, et en tout premier lieu, de l'idolâtrie et de l'oubli du lien entre ce Dieu et son peuple. C'est a dire de la tendance la plus naturelle qui soit des hommes a diviniser ceci ou cela dans leur environnement, et en particulier ce qu'ils ont fait de leurs propres mains (ceci devrait donc écarter aussitôt toute morale faite des mains de l'homme - or il me semble que c'est assez explicitement ce que désigne l'épisode de la Genèse, quand ils mangent du fruit de la connaissance du bien et du mal - c'est en tout cas plus explicite et litteral que ton interprétation qui veut en faire un problème de fesses - ils acquièrent le pouvoir de dire ceci est bien ceci est mal et là est la rupture et toute la suite... S'ensuit). Regarde la vie de Salomon. Regarde où il faute au regard de Dieu - il devient idolâtre. Lui, le plus sage d'entre tous, n'est pas injuste devant Dieu parce qu'il a des centaines de femmes. Mais parce qu'il s'adonne à l'idolâtrie.
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Totalement !
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Non seulement ça (réformateur me semble à la fois incorrect et très léger - Jésus met à bas le judaïsme comme religion reconstituée, c'est-à-dire dans tout ce qu'il a d'aliénant et de conforme aux tendances naturelles ou du moins environnantes), mais Ellul étant chrétien, outre qu'il affirme une continuité stricte de l'AT au NT, il admet que Jésus soit l'incarnation sur terre et dans l'histoire de Dieu, du Dieu qui s'est d'abord révélé à Abraham, etc. Étonnant non, quand on navigue dans ces contrées et qu'on voit à quel point l'exigence de vérité et de rectitude intellectuelle y est poussée loin.
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Pour moi, tu vas trop vite, tu écrases tout ce qui précisément pose problème et devrait nous arrêter (je sais, je ne peux pas vous demander de tout lire patiemment !). Puisque tu parles de l'Ecclésiaste qu'Ellul mentionne : le dernier de ses livres (pas chronologiquement, mais celui qui a vocation à clôturer l’œuvre, sa conclusion) s'appelle La Raison d'être, et est un commentaire de l'Ecclésiaste, où l'on rentre dans le détail, détail. Ellul est parfaitement au courant de tous les débats, connaissances, sur ces textes, les origines, les influences, les emplois qu'ils ont eus et les hypothèses et controverses à ces sujets. Mais chaque fois, tout en présentant tout ça, il revient à la vérité (qu'il entend) du texte, à ce qu'il est essentiel de retenir, à ce qui est incontournable. Et s'agissant aussi bien du judaisme que du christianisme, il te dit : attention. Ce ne sont pas des religions. Ce sont en fait, si tu vas au fond, des anti-religion, anti-morale, anti-pouvoirs. Ces textes reprennent des héritages et les subvertissent, les tournent en ridicule, montrent leur inanité. Le Dieu de ces mouvements historiques, qui est essentiellement libération et libérateur (l'Exil, c'est ce qui fait suite à la libération du peuple d'Israël d'Egypte, un empire tout ce qu'il y a de plus puissant, consistant sur tous les plans), ce Dieu donc ne donne aucune philosophie, aucune loi non plus au sens objectif que nous avons construit : il donne des paroles à des témoins qui ensuite sont libres d'agir dans le monde. Donc, aucune philosophie, aucune ontologie, aucune construction intellectuelle ne saurait remplacer ceci : la parole incarnée de Dieu dans le monde. Je crois qu'il faut s'arrêter un peu, un moment sur la spécificité de la "Révélation" telle que la comprend Ellul - pas seulement lui d'ailleurs, mais du moins est-il engagé par ces questions effectivement, ce qui lui interdit de les traiter à la va vite. Nietzsche est parfois mentionné par Ellul, mais Nietzsche n'est pas un auteur chrétien que je sache.
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Mais précisément, Ellul prétend d'une part que nous n'avons pas affaire à une nouvelle religion, d'autre part que ces emprunts ne sont pas des emprunts, mais des subversions (en outre, difficile de dire qu'Ellul serait mal renseigné - sincèrement...). Autrement dit, tout syncrétisme est interdit. Ce qui rejoint ce que tu dis ensuite... Je dois y réfléchir, et continuer de lire Ellul.
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Je vais devoir arrêter ces prochains jours la production de citations ("ouf !", se disent-ils), mais je voulais en arriver là au moins, pour poser les premiers termes et permettre que s'organise peut-être une discussion qui pourra intéresser aussi bien les athées que les chrétiens ou autres, les curieux de passage que les torturés du clavier. Ces choses étant posées, je vous laisserai donc le temps d'assimiler ; mais moi qui suis en quelque sorte neutre, arrêté, j'adresse à chacun ce qui me semble susceptible de donner lieu à des échanges effectivement sensés à partir des écrits d'Ellul. A @Engardin je demande s'il lui semble admissible au regard du cas "Ellul" entraperçu très rapidement ici, de considérer que la foi puisse être autre chose qu'une croyance, et que celle-ci puisse, loin d'apaiser, de faciliter la vie, correspondre pour le converti au contraire à un redoublement des exigences (bien humaines !) qui pèsent sur lui, de sa responsabilité, de la nécessité dans laquelle il est de comprendre et d'agir - en bref donc, de sa liberté ? A @Neopilina je suis curieux de savoir ce que tu penses en particulier de cette distinction, manifestement décisive pour Ellul, entre Révélation (histoire donc, de la relation de Dieu avec son peuple, ses témoins, etc.) et philosophie au sens de métaphysique et ontologie, et ce que tu penses en outre des remarques d'Ellul sur la façon dont la Bible, loin de se réduire à une redite et une collection d'héritages environnants, consisterait en une subversion et un détournement de ces héritages ? A @Scénon, j'adresse plus modestement la question suivante : Ellul semble refuser tout "syncrétisme". Et l'argumente, donc. Qu'en pensez-vous ? En outre, je n'ai pas connaissance qu'Ellul et Cattiaux se soient rencontrés d'une façon ou d'une autre, mais ils étaient contemporains. Je n'ai aucune connaissance d'une mention de Cattiaux chez Ellul. Mais il est hors de doute, quand on connaît Ellul, que celui-ci a fait une "rencontre" ; nous ne sommes pas face à un intellectuel au sens où vous distinguez intellectuel et philosophe. Et enfin, à lire Cattiaux qui produit des textes d'une autre nature encore (je pense bien sûr au Message retrouvé), je ne peux m'empêcher de sentir une même source, une même "vibration" en tout cas, une même mise en demeure radicale, une même exigence - et leurs corollaires positifs - la "Bonne Nouvelle", la grâce, etc. Car ces auteurs se gardent constamment et à gauche, et à droite.
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Tant d'efforts pour ne pas nommer clairement le problème... Je renonce (pour le moment !) au plaisir de vous citer les passages où Ellul fustige les appellations sans cesse renouvelées du phénomène et des caractères dominants de cette société, quand tout le monde comprend que quelque-chose a changé mais qu'on ne sait pas le nommer proprement : "sociétés post-industrielles", sociétés "de l'information", sociétés "du loisir", "de consommation", etc. Or, toutes ces dénominations, toutes ces caractéristiques se ramènent sans peine à un "phénomène" qui est chaque fois l'élément déterminant dans les caractères retenus, et demeure irréductible à l'économique (production-consommation). Il faut parfois aller plus loin qu'Ellul, dans ce qu'il ne dit pas. S'il dénomme son premier ouvrage La Technique ou l'Enjeu du siècle (quoi qu'il remanie le titre initialement prévu, pour des raisons contingentes), c'est qu'il voit que l'enjeu du siècle qui vient, sera la reprise en main de ceci : la technique. S'il faut s'attaquer à la Technique, au sens moderne donc, ce n'est pas par technophobie ou que sais-je, mais parce que c'est là que va se jouer la bataille, au-delà du capitalisme et pour avoir une longueur d'avance, c'est là qu'il faut concentrer notre intelligence et nos forces.
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Les grands termes du problème ayant été posés, nous passons à l'analyse des causes de cette subversion. Je vous épargnerai une foule de détails et ne vais pas tout citer évidemment, mais j'espère rendre les choses les plus importantes, et souhaite m'en tenir autant que possible au texte même, n'ayant pas moi-même le pied assuré alors qu'Ellul est un guide sûr, intellectuellement au moins, par sa connaissance plus qu'approfondie de l'histoire des sociétés d'Occident comme de l'exégèse juive et chrétienne. Chapitre II Les grandes voies Nous venons de parcourir un certain nombre de contradictions flagrantes. La question qui s'impose : comment cela a-t-il pu se produire (...) quelles sont les étapes de cette subversion ? D'après la dernière question évoquée, on a la tentation de tout ramener aux théologiens et à la théologie. Il est certain que l'élaboration de rites, le caractère religieux attribué à la foi chrétienne, son inscription dans les grands mouvements religieux, l'apparition de notions totalement étrangères à la Bible comme le Purgatoire, l'intercession des saints, la multiplication des intercesseurs, la pénitence, la confession auriculaire, tout cela a bien évidemment une origine théologique. Ce sont bien des chefs d’Église et des théologiens qui sont au point de départ, mais il faut faire de suite deux réserves. La première c'est que jamais des théologiens n'ont expressément voulu et enseigné des idées ou des dogmes directement contraires à la Révélation. (...) Tout ce que l'on peut constater c'est ceci : tel enseignement originaire était presque totalement conforme à la vérité de Dieu en Jésus-Christ ; presque, c'est-à-dire que (...) il y avait soit une petite adjonction, soit une interprétation glissante, soit une élision, soit une majoration de tel thème, mais brodant toujours sur une compréhension juste par exemple du texte biblique. [Dans] l'évolution qui suit, ce qui va toujours devenir dominant c'est le lapsus, l'élision, etc., c'est-à-dire la partie vicieuse. [C'est] toujours cela qui a fini par l'emporter, par grandir de façon surprenante, par corrompre le tout, et devenir l'évidence à laquelle se sont rangés les fidèles (...). Il semblerait que nous soyons en présence de l'accomplissement de la prophétie de Jésus selon laquelle un fragment de mal ou d'erreur peut corrompre le Tout (au sujet du levain des pharisiens). La responsabilité des clercs est donc indiscutable. [Pour autant] nous ne pouvons nous satisfaire de cette explication, selon laquelle ce serait une erreur théologique, même minime, qui serait à l'origine de toutes les déviations et perversions... Il y a eu milles exemples que nous analyserons, retenons ici les plus évidents. D'abord et sans aucun doute l'alliance avec les pouvoirs. Pas seulement au moment de la reconnaissance de l’Église par Constantin [mais] une alliance voulue par les chrétiens avec tout ce qui représentait un pouvoir dans le monde. En réalité cela reposait sur la conviction que grâce à la puissance du Saint-Esprit, les pouvoirs du monde seraient conquis et mis au service de l’Évangile, de l’Église, de la Mission. [Mais] il s'est produit l'inverse : c'est l’Église et la Mission qui ont été pénétrées par le pouvoir et totalement détournées de leur vérité par la corruption du pouvoir. (...) Au fond, on pourrait schématiser en disant que ce corps social qui a été effectivement mis en danger par la diffusion d'une foi aboutissant à un certain anarchisme, à un refus d'intérêt pour les choses de ce monde (administration, commerce, etc.), la promotion d'un nouveau mode d'être ensemble, a réagi pour se défendre et a absorbé le corps étranger en le faisant servir à ses propres fins. Par là, progressivement, l’Église a été conduite à la reconnaissance de l'adaptation nécessaire de la vérité de Jésus-Christ, à des cultures différentes. [Ce] fut le triomphe du signifiant sur le signifié. On constate alors, dès le IVe siècle, ce que certains ont qualifié de paganisation de l’Église. Elle a adopté des coutumes et des croyances étrangères à l’Évangile. Elle a été affrontée à la dure question de savoir si oui ou non la vie politique et sociale était légitime, et séduite, environnée, pénétrée par une sorte de cinquième colonne, elle l'a finalement légitimée. [Et] comme par ailleurs cette Église avait fortement le sentiment de détenir la seule et unique vérité, qu'elle avait une sorte d'obsession de l'Unité - Unité spirituelle qui devait correspondre à l'unité visible de l'Empire - elle ne tolérait plus la diversité des expressions de la foi. (...) Elle devait en même temps absorber tout ce qui paraissait intellectuellement ou religieusement valable dans les sociétés passées, d'où la tendance au syncrétisme, qui a commencé au IIIe siècle et n'a pas cessé jusqu'à aujourd'hui, dans toutes les Églises. L'idéal fut de faire la synthèse entre le christianisme et ce qui lui était sinon ennemi, du moins étranger. (...) Or, le drame fut le suivant : on ne pouvait pas totalement évacuer ce que Jésus avait dit et fait. [Il] s'est passé alors un fait étrange : un certain nombre d'effets, de conséquences, de modalités de cette foi chrétienne ont subsisté alors que la substance de la foi avait elle-même disparu ou avait été totalement adultérée. Ainsi une nouvelle morale naissait (...). Nous pouvons considérer que le théologique a été un des facteurs de cette perversion mais non la cause (...). Il ne s'agit nullement de faire le détail, discuter de la valeur des grandes constructions. [Tant] de pensées justes, exactes, vraies, couvrant tant d'erreurs et de déviations ! Il me semble que tout se ramène à une mutation phénoménale de compréhension de la Révélation. C'est le passage de l'histoire à la philosophie. Je crois que tous les errements de la pensée chrétienne reviennent à cela. Je veux dire que tous les théologiens dont j'ai cité le nom ont pensé juste, que leur théologie était vraie, qu'il n'y a pas chez l'un une hérésie et chez l'autre une droite doctrine, je dis que tous étaient pris dans le cercle philosophique, que tous ont posé des problèmes métaphysiques. Tous ont cherché une réponse par la voie de la pensée ontologique. Tous ont considéré le texte biblique ou la révélation connue soit comme des points de départ d'une philosophie, soit à traduire en termes philosophiques, soit comme des références de pensée.
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Je vais devoir me contenter de te renvoyer à Ellul et aux parties suivantes, car je ne suis pas qualifié
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On passe à la deuxième partie du chapitre Ier, avant d'entamer le dur dans le chapitre II (je me dépêche tant que j'ai du temps) : "Il faut formuler clairement la contradiction globale, et tout le cours de cette étude consistera à l'expliciter. Le X est subversif dans toutes les directions, et le christianisme est devenu conservateur et antisubversif. Le X est subversif envers les pouvoirs quels qu'ils soient. L'argent, puisque Jésus le qualifie de Mammon, et nul ne peut servir deux maîtres. Il y a incompatibilité radicale entre l'argent et le Christ. Jésus recommande à ses disciples de ne rien avoir. (...) Le pouvoir politique ? Ce n'est pas pour rien que les premiers chrétiens ont été attaqués dans l'Empire comme de dangereux anarchistes, comme des agents de subversion de l'ordre romain. Ils étaient objecteurs de conscience militaire, mais aussi objecteurs de conscience envers l'administration et l'empereur. (...) Des historiens modernes ont pu considérer que l'effondrement de l'Empire est dû en grande partie à cette attitude des chrétiens (...) Je ne soutiens pas la validité de cette thèse, je dis seulement que tel a été le visage que les chrétiens des IIe, IIIe, IVe siècle ont offert à leurs contemporains, telle était l'opinion que l'on en avait. [Nous] aurons à voir dans un chapitre particulier les textes qui conduisent à penser au point de vue biblique qu'en effet le X était une puissance de subversion politique. Mais sans faire de confusion : il ne s'agissait nullement d'avoir un programme politique de remplacement (...) L'attitude était bien plus radicale : [une] mise en question non pas d'un pouvoir mais de tout pouvoir, une visée de transparence dans les relations humaines qui se traduirait par un nouveau mode de liens (familiaux aussi) et de rapports (sociaux aussi). Subversion à l'égard de toutes les religions. Ceci avait déjà commencé avec les juifs (comme d'ailleurs la contestation du pouvoir royal). Le phénomène religieux est le contraire de la révélation de Dieu à Abraham et Moïse, le contraire de la présence de Jésus parmi les hommes. La encore, il faut se référer au jugement des contemporains des premiers chrétiens. Ceux-ci étaient jugés par les grecs et les romains comme des athées et des hommes irréligieux. Pas seulement en ce qui concerne le culte de l'empereur, mais pour tous les cultes. Quand dans un grand acte de magnanimité l'empereur, voyant ce qu'il estimait être une nouvelle religion se répande dans l'Empire, offre à ces chrétiens de mettre leur Chrestus parmi les autres dieux, dans le Panthéon, ces gens étranges refusent. [Il] ne s'agit même pas de faire prévaloir une meilleure religion sur les mauvaises, païennes, il s'agit de détruire les religions et l'esprit religieux infantile. Il y a là continuité parfaite entre le judaïsme et ce que Jésus et Paul ont ensuite enseigné. Destruction au même titre de la morale. Dans la mesure où l'action permanente de Dieu est la mise en liberté de l'homme (...) on ne peut supporter les ordres de la morale courante, les principes, qu'ils soient philosophiques ou naturalistes ou sociologiques, d'une morale qui établit le bien et le mal. (...) Être comme Dieu, c'est devenir capable de déclarer : ceci est bien, ceci est mal. Ce que l'homme a acquis et qui fut l'occasion de la rupture, car rien [ne] garantit que ce que l'homme va déclarer correspond à ce que Dieu a déclaré. Par conséquent établir une morale est inévitablement le mal. Cela ne signifie pas qu'il suffise de supprimer la morale (courante, banale, sociale, etc.) pour retrouver le bien. [Ainsi] toute morale est annulée. Les commandements de l'Ancien Testament ou les Parénèses de Paul ne sont en rien une morale. Ils sont d'une part la limite entre ce qui fait vivre et ce qui fait mourir, d'autre part, des exemples, des métaphores, des analogies, des paraboles incitant l'homme à s'inventer lui-même. Subversion des cultures ? Ceci pourra paraître plus étrange encore. Et pourtant c'est bien exactement ce que nous montre le texte biblique. On sait à quel point aussi bien l'Ancien Testament que le Nouveau sont imprégnés par les cultures environnantes. On peut retrouver les traces de textes égyptiens (Job et tant d'autres) ou assyrochaldéens tout au long de la Bible hébraïque. Et même dans l'Ecclésiaste une pensée indiscutablement d'origine grecque ou égyptienne. Tout le monde sait également que Paul s'inspire abondamment du stoïcisme (...) A l'inverse, cette révélation n'est peut-être pas l'apanage des juifs, n'en trouve-t-on pas des manifestations chez tous les peuples ? Or, ce qui me paraît le seul point passionnant dans ces opérations de reprises, c'est la façon dont les textes sont traités. Jamais on n'insère le texte babylonien ou perse, le texte égyptien ou grec tel quel, dans son identité. On s'en sert et on s'en sert toujours de façon polémique, c'est-à-dire pour montrer à quel point ce texte est inopérant ou faux. Il y a dans toute la Bible, à l'égard des cultures environnantes, ce que les situationnistes ont appelé le détournement. (...) Ils en ont changé certains termes, ils l'ont inséré dans un contexte qui le détournait de son sens premier, etc. Ainsi le poème égyptien inséré dans Job est radicalement changé parce qu'il est placé dans la relation avec le Dieu d'Israël. De même les récits de la Genèse sont, on le reconnaît très bien maintenant, des récits construits de façon polémique contre les cosmogonies babyloniennes. De même la morale stoïcienne cesse d'avoir et le sens et la portée (universelle !) que l'on prétendait (...). Ceci s'effectue par des voies multiples, l'une des voies très employées par les Hébreux fut l'humour. On prend un mot et on change une lettre, ce qui lui donne un tout autre sens. (...) On procède à des jeux de mots qui soit ridiculisent le texte ou le personnage, soit obtiennent un effet nouveau... Certains exemples sont bien connus : appeler Veau les Taureaux que l'on adorait en Canaan, déformer Baal en Bel-Zebud (le dieu des mouches !), etc. Ainsi les hébreux se sont situés dans toutes les cultures environnantes, ils ne se sont pas clôturés, enfermés, ils les ont connues et utilisées mais pour leur faire dire tout autre chose. Subversion des cultures. (...) On peut s'arrêter ici dans ces exemples de subversion du X par rapport à tout ce qui constituait l'univers politique, économique, culturel du monde. [Ceci] étant dit, quel a été l'aboutissement ? Un christianisme qui est une religion. La meilleure affirme-t-on. Au sommet de l'histoire des religions. L'ennui, c'est qu'après (donc en progrès de toute évidence) vient l'Islam... Une religion classée dans l'espèce des religions monothéistes. Une religion caractérisée par tout le religieux, des mythes, des légendes, des rites, du sacré, des croyances, un clergé, etc. Un christianisme qui a fabriqué une morale, et quelle morale ! la plus stricte, la plus moralisante, la plus infantilisante, la plus débilitante, tendant à faire des irresponsables. [Le christianisme] devient une force permanente d'antisubversion. Dans le domaine des cultures nous trouvons exactement la même inversion.
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Je m'excuse d'avance pour les longueurs, mais il est important de planter le décors et de rentrer dans certains détails. On en arrivera bientôt aux points décisifs, dans des passages qui pourraient en intéresser plus d'un lorsqu'il sera question du rapport entre Révélation et Philosophie notamment. Je poursuis, toujours au chapitre I de La Subversion : "Nous devons encore éviter deux écueils : d'un côté, rejeter tout le passé de l’Église, mépriser et condamner tout ce qui fut, et dire schématiquement [l’Église] ce fut l'obscurantisme. La pensée judéo-chrétienne est la cause, l'origine de tout le mal moderne (...) et nous trouvons à côté de ces accusations acharnées mais simplistes la glorification du joyeux et pur païen, d'une polythéisme humain et libéral, d'une enfance spirituelle que le christianisme a fait avorter. Il y a en tout cela un peu de vrai, un petit peu, en ce qui concerne la chrétienté. Mais il y aurait presque à rétablir une exactitude historique sur chaque point (...). Il n'en reste pas moins vrai que le soubassement de toutes ces folles accusations, c'est la subversion vraie du christianisme. Mais l'autre écueil qui se présente à nous consiste à proclamer soit : aujourd'hui c'est différent - soit : il y avait quand même autre chose dans l'histoire chrétienne (...) Quand même l’Église a eu parfois de beaux sursauts de vérité (le Synode de Barmen). (...) Tout cela est exact mais n'enlève rien à ces accusations, massives, grossières, infantiles, dont le véritable objectif est de soumettre l'homme à un autre esclavage. Par ailleurs les chrétiens n'ont pas à accepter sans plus toutes les attaques concernant le passé de l’Église, en se rattrapant : "Oui, mais aujourd'hui, voyez comme tout a changé !" Hier l’Église était contre les pauvres, aujourd'hui elle est pour le socialisme (...). J'ai déjà ailleurs attaqué cette plasticité. Il n'y a là nul "progrès" : simplement l’Église adopte sans plus les idées et les mœurs de notre société (...). C'est exactement la même trahison [avec] en plus l'orgueil et l'hypocrisie qui consiste en battre sa coulpe de chrétien sur la poitrine des générations antérieures. Il faut par ailleurs éviter les explications vraiment simplistes de cette perversion. J'en retiendrai trois pour mémoire : celle qui se rattache à la célèbre formule de Loisy : "Les premiers chrétiens attendaient la venue immédiate du royaume de Dieu, et ce fut l’Église qui vint." (...) Rien ne permet de penser que les textes où Jésus annonce une longue attente soient faux. (...) De même, ne retenons pas l'opposition vraiment trop élémentaire de la distance entre un idéal et sa réalisation. Non, l'action de Dieu en Jésus-Christ, la Révélation de Dieu commencée avec Abraham n'ont rien à faire, absolument rien, avec un idéal [ni] au sens courant du terme, ni idéalisme philosophique. Nous sommes dès le début en plein réalisme et en plein matérialisme. L'idée de Dieu n'existe pas. [...] Enfin, et c'est du même ordre, il ne s'agit pas non plus d'une opposition entre le spirituel (...) et l'institutionnel. Encore une fois, la Révélation de Dieu ne ressortit pas au spirituel. Le Saint Esprit n'est pas du spirituel. Mais ces trois oppositions élémentaires ont chacune une petite part d'exactitude, nous les retrouverons au passage. En vérité, l'essence même de la subversion est déjà indiquée par la désignation de "christianisme", chaque fois que nous rencontrons cette désinence "isme", cela désigne un courant idéologique ou doctrinal, parfois dérivé d'une philosophie. (...) Il est vraisemblable que cette dérive et cette subversion désignées chaque fois sans aucune exception soient assez typiques du monde occidental. Nous n'avons pas à l'examiner ici. [Mais] la subversion, la perversion, l'inversion est ici plus énorme, plus aberrante, plus incompréhensible que dans tous les autres cas. Pour achever cette esquisse de la question qui se pose à moi de façon si dure, [Si] le Saint Esprit est, était, avait été avec les Églises nous n'aurions pas assisté à cette terrible subversion (...) Faut-il alors croire que Dieu s'est retiré, se tait ? Ce que j'ai tenté de dire dans L'Espérance oubliée. Faut-il croire que Dieu a échoué ? Mais l'échec du christianisme exprimant ce que l'homme a fait de la Révélation ne change rigoureusement rien à ce que Dieu a accompli : il s'est incarné. [Ce] qui est fait est fait. [Mais] la question est ce que nous en avons fait. Or, par le Saint Esprit, cela pouvait se réaliser dans l'Histoire. Mais le Saint-Esprit n'est pas plus dictatorial, autoritaire, mécanisant, autosuffisant que la Parole de Dieu ou que Jésus-Christ. Le Saint Esprit libère (...) [Il] n'est pas question d'une contrainte pesant sur l'homme et lui faisant faire ce que Dieu a décidé de faire. Tout l'inverse. Il est une puissance qui, une fois libéré l'homme de ses esclavages, le remet dans une situation de liberté, de choix, d'ouverture des possibles. Il est une puissance de lumière [et] qui peut démultiplier l'action de l'homme quand celui-ci choisit de faire la volonté de Dieu. Il est enfin une puissance de conscience qui montre à l'homme quelle est cette volonté (...) l'homme ne peut absolument pas se réfugier derrière "Je ne savais pas". Il a, par lui, une pleine conscience de la valeur, de la portée de sa pratique, [pleinement] responsable. Voilà tout ce qui ressortit à la présence du Saint Esprit. Lorsque les chrétiens ont fabriqué le christianisme, ils l'ont donc fait en pleine connaissance de cause, ils ont librement choisi cette voie-là [et] dès lors le Saint Esprit est resté inemployé. Vacant. Présent dans la seule souffrance. C'est pourquoi la question qui se pose, brulante, est une pure question humaine : pourquoi les chrétiens ont-ils fait l'inverse ? Quelles sont les forces, quels sont les mécanismes, quels sont les enjeux, quelles sont les stratégies, quelles sont les structures qui ont induit cette subversion ? A hauteur d'homme, et rien que cela.
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Bien sûr, j'entendais la technique au sens moderne. Hors du seul domaine économique, l'humanisme et ses valeurs freinent un temps, en France, la rationalisation poussée par l’État en matières d'administration (recrutements, dénombrements, unifications linguistiques, des poids et mesures, impôts, etc.). Globalement, nous passons donc bien de techniques enserrées dans les usages propres de corps sociaux singuliers et en rapport les uns avec les autres suivant des structures "traditionnelles", à une technique (un "phénomène technique") "impérialiste", c'est-à-dire, pour être plus spécifique que ça, autonome, unitaire, universelle, totalisante, qui dorénavant fait la jonction des groupes sociaux avec des conséquences considérables, les entraînant à participer tous peu ou proue à une progression remarquable par son absence de finalité - automatismes et autoaccroissements subséquents aux effets imprévus et, parmi ceux-ci, pervers, c'est-à-dire source de souffrances, problèmes, etc. Il n'y a aucune raison de devenir monomaniaque en effet - mais toutes les raisons, encore aujourd'hui, de s'affronter à ces analyses.
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Je poursuis cette introduction au problème qui se pose à Ellul : "Il ne faut pas le résumer, comme on l'a fait trop souvent, en une opposition entre le pur message de Jésus, et puis soit l'affreux Dieu des Juifs soit le détestable Paul, mensonger interprète. Il y a cohérence parfaite entre tout ce que nous pouvons savoir de Jésus le Christ et la révélation du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob et il y a aussi cohérence parfaite entre l'Evangelium Christi, des Évangiles et l'Evangelium de Christo, de Paul entre autres. Quant à dire que les Evangiles eux-mêmes, tels que nous les avons, ont été falsifiés, tripatouillés par la première ou seconde génération des chrétiens pour faire coïncider Jésus avec leur message et proclamation, cela ne peut se soutenir qu'au nom d'un Jésus refabriqué par tel ou tel moderne au gré de son idéologie (...). Non, l'attaque des antichrétiens est parfaitement légitime et doit être entendue telle quelle comme l'attestation de l'effroyable distance que la pratique chrétienne a créée par rapport à la Révélation. Or, la difficulté tient justement en ce qu'il est impossible de dire : "Certes, notre pratique est mauvaise, mais voyez donc la beauté, la pureté, la vérité de la Révélation". Nous avons insisté sur l'unité des deux. Il faut absolument le bien comprendre. Il n'y a pas de Révélation connaissable hors de la vie et du témoignage de ceux qui la portent. (...) Si le chrétien n'est pas conforme dans sa vie à sa vérité, il n'y a plus de vérité. (...) Il nous faut comprendre que, en n'étant pas ce que Christ nous demande, nous rendons le tout de la Révélation mensonger, illusoire, idéologique, imaginaire, et ne portant plus aucun salut, par conséquent nous sommes acculés à être chrétiens ou à reconnaître la fausseté de ce que nous croyons. Telle est l'épreuve irrécusable de la pratique.
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Très heureux de vous lire, Scénon. Merci. Il me souvient avoir évoqué rapidement le cas Ellul avec vous, et je crois que vous aviez répondu ne pas le connaître. L'une des choses qui m'a retenu chez cet auteur, c'est la consistance entre ses écrits et sa vie - ses œuvres, son exemplarité. Quant à ceux qui l'ont côtoyé, outre ses qualités humaines, ses prêches dans le Temple qu'ils fondent chez eux avec sa femme à Pessac, ses engagements divers et constants (mais presque toujours marqués par l'échec), ils mettent souvent en avant un humour féroce : Ellul vous faisait vous plier de rire. On ne dirait pas, à le lire. Je continuerai de produire ici des entrées dans ses écrits d'éthique chrétienne parce qu'elles peuvent intéresser aussi bien un @Neopilina qu'un @Engardin et que, de façon générale, ces écrits ont l'avantage de poser des repères très éloignés des imbécilités qu'on lit partout, des lieux communs, etc., qui résultent de la méconnaissance crasse dans laquelle nos générations sont de ce qu'est ou peut avoir été la "Révélation", une révélation vécue, vivante. Or, notre monde, notre culture restent "chrétiennes", fût-ce par subversion. Cheminer avec Ellul revient souvent à éclairer les sous-sols de sa propre pensée, de ses propres valeurs ; ces écrits peuvent donc intéresser quiconque. Si vous trouvez le temps et l'intérêt de les lire, vos retours seraient précieux.
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Mais à l'aune de quoi le christianisme doit-il être jugé ? A l'aune des écritures et de leur message qui font de la pratique "la pierre de touche de la vérité ou de l'authenticité" : "Toute la Révélation du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob revient incessamment là-dessus : l'homme qui mettra en pratique les commandes de Dieu vivra (...) Tu mettras en pratique ces commandements... L’Éternel te commande de mettre en pratique... Et réciproquement, le mal et la mort sont liés à l'absence de mise en pratique ou encore à la pratique des usages des autres peuples, aux coutumes abominables et l'on met en opposition radicale l’Écoute et la Pratique : ils écoutent mais ne pratiquent pas. Or cette importance décisive de la pratique est exactement reprise par Jésus, presque dans les mêmes termes. Les fidèles sont ceux qui écoutent et mettent en pratique. Et il y a une parabole à ce sujet que l'on entend habituellement fort mal : à la fin du Sermon sur la Montagne, il y a la parabole célèbre de l'homme qui construit sa maison sur le roc ou sur le sable, la première est solide et résiste à la tempête et aux torrents, la seconde s'effondre. En général on dit que le roc c'est Jésus lui-même. Mais ce n'est en rien la parabole ! Jésus dit : celui qui entend ces paroles et les met en pratique est semblable à un homme qui construit sur le roc. Autrement dit ce qui est le roc c'est l’Écoute et la Pratique ensemble. Mais la seconde partie est plus restrictive : celui qui écoute les paroles que je dis et ne les met pas en pratique est semblable à un homme qui a bâti sur le sable. Là sans doute seule la mise en pratique est en question, et nous pouvons dire que la pratique est le critère décisif de la vie et de la vérité. Or, dans la première génération chrétienne il n'y a aucun doute à ce sujet. Paul le rappelle sans cesse avec force lui qui était le théologien du salut par la grâce : "ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui sont justes devant Dieu mais ceux qui la mettent en pratique qui seront justifiés. Quand les païens qui n'ont point la loi font naturellement ce que prescrit la loi (...) ils montrent que l’œuvre de la loi est inscrite dans leur cœur..." On a voulu, obstinément, mettre en contradiction une théologie de la foi chez Paul et une théologie des œuvres chez Jacques, mais ceci est radicalement inexact. Paul a sans cesse insisté sur l'importance critique de la pratique. Ce n'est pas pour rien que chacune de ses lettres s'achèvent par une longue "parénèse" montrant que la pratique est l'expression visible de la foi, de la fidélité à Jésus. Et il résout la contradiction coutumière dans le texte fondamental de l’Épître aux Éphésiens : "c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres afin que personne ne se glorifie. Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d'avance afin que nous les pratiquions". Le "chevillage" de ce texte est essentiel. Ce qui est rejeté, mis à bas c'est l'autojustification, c'est la glorification de soi par soi, c'est l'autosuffisance de l'homme pour la conduite de sa vie, pour accomplir le bien, etc. Sauvés : c'est par la grâce et non par les œuvres, mais justement pour que nous ne puissions pas nous glorifier par des œuvres. Par ailleurs, il est indispensable de faire les œuvres, car elles sont préparées d'avance par Dieu, elles sont dans le "plan" de Dieu, et quant à nous, nous sommes créés afin de pratique ces œuvres. Ce n'est pas Dieu qui accomplit les œuvres, c'est nous qui en avons la responsabilité. La mise en pratique est alors chez Paul à la fois le critère visible que nous avons sérieusement reçu la grâce, et que nous sommes effectivement entrés dans le Plan de Dieu. Donc pour Paul, dans la droite ligne de Jésus, la pratique est la pierre de touche de l'authenticité. Nous sommes bien en présence d'une constante millénaire. Dès lors ceux qui attaquent le christianisme sont parfaitement habilités à le faire à partir de la pratique désastreuse qui fût la nôtre. Les attaques de Voltaire, d'Holbach, de Feuerbach, de Marx, de Bakounine pour ne citer que ceux qui nous concernent le plus directement sont parfaitement exactes. Et au lieu de se défendre contre elles et de faire une maladroite, inutile, méprisable apologétique, il faut écouter leur attaque, prendre au sérieux ce qu'ils nous disent. Car ils démolissent le christianisme, c'est-à-dire très exactement le dévoiement que la pratique chrétienne a fait subir à la Révélation de Dieu." La Subversion du christianisme, pp. 11-13, La Table Ronde 2018.
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On était tous bien stupéfaits et on a pu voir en direct s'enclencher l'engrenage qui a graduellement, dans tous les pays, rendu certaines décisions parfaitement aberrantes pourtant impératives (elles ne se sont pas appliquées là où les Etats n'avaient pas les moyens de les appliquer - les seuls à avoir résisté en ayant les moyens de ces décisions ont été les Suédois, qui s'y sont finalement conformés). J'ai passé quelques mois à suivre quotidiennement ici même le cas de l'impasse Chinoise : l'absurdité à son paroxysme. Et ce précédent, je ne vois même pas qu'on l'ait vraiment analysé en fait, au niveau qui conviendrait. C'est stupéfiant à quel point on est passé à autre chose, à l'après, et on n'a tiré, à ma connaissance sur le plan intellectuel ou social, strictement aucune leçon de quelque envergure que ce soit.
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Dans La Subversion du christianisme (1984), Jacques Ellul s'attaque à une question "de celles qui me troublent le plus profondément (...) : comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l’Église ait donné naissance à une société, à une civilisation, à une culture en tout inverses de ce que nous lisons dans la Bible ? (...) Je dis bien en tout. Ce n'est pas sur un point qu'il y a eu contradiction, mais sur tous les points. (...) Il n'y a pas seulement dérive, il y a contradiction radicale, essentielle, donc véritable subversion." Ce livre intervient plus de 30 ans après Présence au monde Moderne (1948) dont il est l'un des prolongements. Présence, dont je ne trouve plus mon exemplaire (ce sera donc de mémoire), avait vocation à servir d'introduction pour l'ensemble du volet éthique de l’œuvre de cet auteur atypique qui aura traversé tout le 20ème siècle (1912-1994) en ne cessant de se demander ce que ça veut dire d'être un chrétien dans ce monde - ce qui est attendu de lui. Présence pose le problème éthique en ces termes : l’Écoute et la Pratique doivent aller ensemble. L'écoute, c'est l'exégèse biblique - étude de l'Ancien et Nouveau testament. La Pratique, c'est la traduction de ces enseignements dans "les œuvres", dans la vie. Or, ni cet enseignement, ni cette pratique ne se présentent comme un système ; ils ne peuvent déboucher sur aucun code de bonne conduite qu'il s'agirait de suivre et répéter. Pour résumer d'un mot l'exigence qui pèse sur le chrétien, c'est d'être "le sel de la terre et la lumière du monde", c'est-à-dire, selon Ellul, de faire signe au-delà du monde, vers un dieu qui est avant tout le Libérateur, en s'opposant aux puissances spirituelles qui asservissent les hommes. La situation où le Christ plonge ses témoins et fidèles, où il leur demande de rester et d'agir, est une situation impossible : ils doivent être et aller dans le monde, mais ne pas être du monde, ne pas lui appartenir, s'y soumettre - de la même façon que, tenté par Satan, le Christ refuse ce que celui-ci propose : la domination sur les hommes, qu'elle soit économique, religieuse, politique. La responsabilité du chrétien est d'être et d'apporter à ce monde sa contestation, son sel et sa lumière ; ainsi le jugement doit-il toujours être en alerte, en question, et l'action mesurée à l’aune d'une appréciation juste de ceux qui recevront cette contestation - du contexte où œuvres et paroles vont s'inscrire et faire sens. Encore une fois, il n'est aucun code de bonne conduite, d'organisation sociale qu'il s'agirait de répéter - au contraire c'est la liberté donnée à l'homme de dénoncer les liens dans lesquels il s'enferre lui-même ; et ces liens et leurs visages sont innombrables, chaque fois spécifiques, appelant une action singulière leur répondant en propre. Or, cette situation est celle d'un laïc bien davantage que d'un moine isolé sourd et aveugle au monde.
