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Tout ce qui a été posté par Loufiat
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Au total donc, on se retrouve avec une situation étonnante : d'un côté, un volet sociologique parfaitement consistant en lui-même, parfaitement cohérent quant à la methode, et dont les conséquences sont poussées au plus loin et affrontées au critère dernier de la prévision. Une analyse est a priori correcte si elle me permet de prévoir et d'agir. Mais cette sociologie est articulée à une éthique chretienne que l'on ne peut pas simplement évacuer, bien qu'elle n'intervienne pas dans le raisonnement sociologique lui-même, mais parce que c'est elle qui motive son exercice le plus rigoureux, le plus jusqu'au boutiste. Rendez-vous prochainement en "religion et culte" pour ceux que ça pourra intéresser.
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Ce n'est pas sans une certaine malice que Schaelchli souligne l'embarras dans lequel sont notamment les penseurs de la décroissance lorsqu'ils revendiquent un héritage d'Ellul et tentent, dans le même temps, d'expurger celui-ci de deux éléments problématiques en dernière instance, et liés : la foi et le pessimisme volontaire. Le pessimisme volontaire consiste en détruire toute illusion que le monde puisse être autrement qu'il n'est. De quoi rendre Ellul inadmissible pour toute pensée orientée en dernière instance vers l'organisation du monde - fût-ce différemment. Ellul d'ailleurs rejette d'avance toute politisation de la décroissance comme de l'écologie - la transformation en programmes politiques de ces positions ne peut conduire qu'à de sévères désillusions, leur réintégration dans le système et son renforcement, voire à des catastrophes. Et il enfonce les coins qui, le cas échéant, interdiront en effet à un parti de se revendiquer ou de se constituer à partir de sa critique. La seule issue est l'usage singulier et toujours incertain de la liberté par les individus, étant entendu que cette liberté passe par la prise de conscience de leur aliénation, c'est-à-dire du péché au sens de Kierkegaard : une liberté employée à sa propre négation. C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre les critiques souvent injustes, en tout cas qui paraissent excessives, de ses contemporains de la critique sociale et des sciences humaines. L'argument décisif est que ces analyses renoncent le plus souvent à aller au bout de leurs propres conséquences, et s'échappent, au dernier moment, dans les illusions. Ce faisant, elles continuent de justifier le système qu'elles prétendent combattre. Les échappées sont innombrables : ici, c'est le désir (Deleuze), là, l'absurde (Camus), ailleurs, c'est la révolution - en tout cas, c'est une confiance quelconque qui vient rattraper les analyses et soulager les critiques. Tant que l'homme cède à l'espoir, d'une façon ou d'une autre, il se rend au système et s'interdit d'aller au bout de sa critique. Voilà le noeud du problème : en l'absence d'une référence extérieure, d'une vérité autre et extérieure au monde, l'homme ne peut pas juger ce monde, se rend aux illusions et se conforme. La foi est, paradoxalement, chez Ellul, le garde fou et l'aiguillon qui permet d'aller au bout de l'analyse de ce qui est, sans céder. Mais cette foi ("au prix du doute") est d'une exigence sur-humaine - là aussi, aucun soulagement à espérer, mais le redoublement de la responsabilité et une remise de chaque instant au pied du mur insoutenable de la Révélation.
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Sacré problème oui. Je vous proposerai une incursion.
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C'en est assurément un, je pense que tout le monde s'accorde là-dessus. Mais encore une fois on reste alors au niveau de l'opération technique et de l'intelligence pratique en action. Et de ce point de vue "rien de nouveau sous le soleil" (bon, un peu quand même). La nouveauté c'est le phénomène qui émerge sur ce champ... Et dont la prise de conscience et la prise en considération ne sont plus si évidentes. Attention si tu continues je vais être obligé de proposer une plongée dans le versant théologique de l'oeuvre !
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Il y a plusieurs choses. D'abord, Ellul écrit mal, en fait il s'en fout de te faciliter la tâche, du moment qu'un lecteur de bonne volonté comprendra ce qu'il dit de façon parfois si simple, abrupte et peu travaillée. (Il sait faire mais ce n'est pas comme ça qu'il travaille - c'est un bourreau de travail et un bourrin dans l'écriture : il n'a pas le temps de soigner son phrasé, il écrit dans l'urgence et pas spécialement pour des esthètes). D'autre part c'est un rhinocéros : il tape sur tout ce qui bouge. Tout ce qui limite sa vue il le détruit, jusqu'à dégager l'horizon. C'est pour le style. Donc parfois tu as des phrases choquantes. Mais c'est à toi de comprendre comment il en arrive là. Ellul ne fait pas des slogans. Quand il plante un clou comme ça, une "idée force", il sait pourquoi et où il va. A la charge du lecteur de suivre et d'examiner sa pensée s'il est choqué par ceci ou cela et si c'est une question qui le travaille vraiment. On voit mal comment lui donner tort de ce point de vue. Ensuite, ce n'est qu'en regardant de très loin qu'on peut dire qu'il dit ce que tout le monde pense tout bas. Ça vaut seulement si tu te dis "bon voilà un critique de la technique de plus". Mais pour qui connait ces débats, ces auteurs, leurs vues et leurs conséquences - non, Ellul ne dit pas tout à fait la même chose, et les conséquences sont autrement plus développées chez lui que chez beaucoup d'autres. Il y a des intuitions communes, des faits également considérés de part et d'autre et une conscience ou disons un malaise diffus, mais à un moment, si c'est une question pour toi, il va falloir rentrer dans le détail des analyses, et voir où ces auteurs s'accordent et divergent. La position d'Ellul est singulière, encore aujourdhui, et va à contre-courant notamment de tous les courants marxistes pour les raisons évoquées. À l'époque ça compte beaucoup. Maintenant on se dit "bon un critique de plus". Mais alors on manque l'analyse elle-même. La radicalité, enfin, est généralement positive en science. Et en sciences sociales, c'est simple : c'est parce que tu es engagé dans ce monde que tu as besoin de le penser. Ton engagement n'est pas synonyme de partialité. Si tu as le soucis de la vérité évidemment. Si, à cause de cet engagement, tu te dois de comprendre ceci ou cela de la façon la plus lucide et radicale possible.
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C'est drôle, du côté de ma mère, on était inventeurs et aviateurs aussi. Mais parce que je crois, ces générations étaient beaucoup dans la mécanique, l'invention. Tout le monde était un peu touche à tout. Avait des notions de physique, de dynamique, de mécanique... Même du côté de mon père, où on était des paysans dans une poche de misère à peu près totale (il y en avait encore qui vivaient dans la terre battue y a 20 ans, mais ils ont à peu près disparus je crois, chez nous en tout cas), on connaissait évidemment la mécanique ou la construction d'un mur et un peu d'électronique. On savait souder, réparer le camion, la tronçonneuse... Aujourd'hui même ces savoirs sont en perdition, je veux dire leur répartition à peu près diffuse dans la société. Ça devient plus rare et plus tu "montes", plus ce sont des fonctions d'organisation qui sont valorisées, plus ce caractère touche à tout et techniquement alerte se perd (quand tu sais faire fonctionner un avion, tu sais réparer une voiture, un vélo, etc.). C'est une des choses qui rend cette société actuelle encore plus inquiétante à mes yeux. Quand je répare un monte charge au travail, on me regarde tout ébahi "tu sais faire ça toi ?" Mais en plus, je sais quasiment rien faire moi ! Mais j'ai des notions parce que mon père faisait tout lui-même et qu'on a passé des weekends, vacances à faire et réparer des choses... Pas sûr que ce soit si commun aujourd'hui sauf chez les artisans qui ne sont plus si nombreux d'ailleurs, en proportion. Et si on prend Marx au sérieux on doit envisager que la conscience soit d'abord le reflet des conditions sociales et matérielles de l'existence. Si tu vois où je veux en venir.
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Je précise cette question parce que je réalise qu'elle n'est pas suffisamment spécifique. Imaginons que tu aies en face de toi un enfant de 16 ans diagnostiqué autiste, aujourd'hui. Tu lui présentes une fleur ou disons une tortue dans ton jardin. Et cet enfant te répond : j'ai le même chose (en mieux !) sur mon téléphone. En quoi la réalité objective (je prends ton point de vue, je crois) est elle supérieure ? Il m'explique que la tortue est dénuée d'intérêt.. il n'en a que faire ! Alors qu'un pokémon découvert au détour d'une ruelle, là oui, ça veut dire quelque chose. En quoi la réalité est-elle ou devrait-elle prévaloir ? Et il me pose la question.. ! Alors oui, en quoi ?
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C'est quand même stupefiant pour moi aujourd'hui de lire une chose pareille. D'une part, je te demande, à regarder la réalité subjective, ce qui permet d'assurer la supériorité de la nature objective. Quoi ? D'autre part, te sens-tu intrinsèquement ou empiriquement supérieur, grâce ou à cause de cette connaissance objective, absolument supérieure donc, à la file innombrable de tes ancêtres, jusqu'à environ 1700,.1800 et la suite ? Penses-tu que tes ancêtres, dont tu es assurément le plus passionné, étaient débiles, complètement idiotd, ou bien qu'ils jouaient un double jeu? ou bien.. ? Une troisième voie ? (Mais alors qu'est ce qui a bien pu les précipiter dans la lucidité ces masses obnibulees, jusque a arriver à tes prises de conscience si précieuses et uniques dans l'histoire humaine) Enfin, quoi d'autre, moi entité vivante aujourd'hui à l'instant, vols-je que ceci, annoncé le plus froidement et brutalement possible : en l'absence de transcendance, il FAUT admettre qu'il n'y a nulle autre fin que technicienne dans tous les sens du terme, et nulle autre conclusion à cette aventure que l'extinction humaine ? Je peux l'admettre. Vraiment je peux. Mais les conséquences sont considérables - ou pas, d'ailleurs. Si l'extinction est de toute façon la fin prévue et nécessaire...
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Je veux bien le développement !
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Tout à fait. C'est assez mystérieux pourquoi et comment à un moment un auteur, une pensée ou une personne (parfois les trois, donc) nous arrête et change le cours de notre vie. Je me suis souvent demandé pourquoi je voyais quelque-chose qui laissait tous les autres à peu près indifférents. Puis j'ai dû me résigner : Ellul restera inconnu, inexploité, il n'y aura pas de réunion sous sa bannière, d'actualisation et de discussions élargies, seulement des foyers qui luisent épars de par le monde, et c'est sans doute mieux ainsi. De temps en temps tu croises quelqu'un qui a effectivement fréquenté ces contrées, subi ce tremblement ; vous vous reconnaissez et c'est assez pour être un peu moins seuls.
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Et tu tombes là parfaitement d'accord avec lui. Il étudie le renversement des valeurs chrétiennes dans "La subversion du christianisme" et se trouve en complet décalage. Il tente de réorienter l'église reformée, mais doit constater son échec... Il aura essayé. Je sais ce que tu en penses, ça fait un moment que je te lis ! Mais en l'occurrence, je t'assure qu'on a affaire à quelque chose de très singulier.
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A ce sujet, c'est Schaelchli qui a écrit, je crois, les lignes les plus percutantes.
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C'est bien sûr ce qu'il y a de plus scandaleux et d'incompréhensible chez cet auteur : la réunion de la critique sociale la plus radicale et d'une éthique chrétienne également poussée au plus loin. (Je sais, je vous bassine et vous inonde de textes, mais peu importe, lit qui veut, peut, et advienne que pourra.) Je ne crois pas cela dit qu'on puisse réduire cette éthique chrétienne à une forme d'atavisme... Ellul n'a pas baigné dedans plus qu'un autre. Il est converti à 17 ans suite à une expérience dont il parle rarement et en des termes plutôt vagues, publiquement du moins. A partir de là, la critique (il découvre Marx à 16 ans) et l'éthique chrétienne vont, dans le même homme, devoir dialoguer, et c'est cette contradiction, vraiment inconciliable, qui va alimenter toute l’œuvre. Et effectivement quand, comme moi, on découvre plus ou moins par hasard Ellul au fond d'une bibliothèque de sciences sociales au cours de recherches bibliographiques, qu'on entre dans le volet sociologique, et qu'après ça, on découvre l'éthique chrétienne : ça fait tout bizarre. Comment un auteur dont les analyses sociologiques sont aussi éclairantes, poussées, rigoureuses, peut-il écrire à côté de ça des niaiseries sur Dieu, Jésus, le péché, le salut... J'aurais du mal à décrire l'espèce de déception que ça a provoqué, alors que j'étais porté par l'euphorie de ma découverte encore toute récente. J'ai lâché le livre (Présence au monde moderne) et n'y suis plus revenu. Puis, "quand-même"... Il allait bien falloir se retrousser les manches et y aller. Je ne le regrette absolument pas.
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C'est qu'il y a, de Marx à Spengler, une transformation complète des rapports entre technique et société, et la première guerre mondiale laisse tout le monde quelque peu stupéfait - difficile, après ça, de ne pas s'interroger sur le Progrès dont la marche semblait si évidente et irrésistible. Par ailleurs, en Espagne, Ortega Y Gasset écrit sur le sujet, en se situant à ce niveau d'analyse, lui aussi à partir des années 20 ; l'homme de masse est l'homme de la technique. Cf. aussi Idées et Croyances. Marx "réconcilie les masses avec la technique". Traditionnellement, en terres chrétiennes puis humanistes, les peuples sont a priori hostiles à la technique et aux changements qu'elle impliquerait, parce qu'il y a des tabous incontournables, religieux et sociaux, des traditions dont l'usage fait la valeur, des corps sociaux globalement réfractaires à tout changement, et, tant que le christianisme reste prégnant, une attitude générale de désintéressement vis-à-vis de "l'ici-bas". Les innovations, techniques ou autres, passent difficilement d'un groupe à l'autre, chaque corporation jalouse ses savoirs, son indépendance, sa façon d'être. Les changements dans les manières de faire sont très lents, toujours sujets à caution, et ne sont pas systématiquement orientés vers une plus grande rationalité pratique. C'est vraisemblablement chez des auteurs chrétiens que vous trouverez les premières contestations globales et conscientes du mouvement qui s'amorce au XVIIIe et s'accomplit chez Marx, du changement d'attitude de la civilisation occidentale vis-à-vis du couple science et technique - dont le modèle en quelque sorte originel est l'Encyclopédie, cet effort colossal pour rassembler et tenir d'une seule main "les arts et les métiers", où l'on voit percer la conscience de l'unité des techniques en tant que telles. Parce qu'il est dans l'ADN chrétien de refuser l'organisation de ce monde - un monde de mort, marqué par le péché - et de combattre les puissances terrestres qui détournent du divin. Marx reste le premier grand analyste du rapport entre technique, capital et société. Si bien qu'un certain nombre d'auteurs resteront enfermés dans les bases qu'il a posées - vous parliez d'Adorno : l'Ecole de Francfort toute entière développe une critique de la technique, mais celle-ci reste subordonnée à la critique du capital. On conserve l'idée que c'est le capitalisme qui domine cette relation, sans quoi tout le cadre théorique est transformé - et c'est dans ces débats que s'inscrit Ellul, et c'est en partie pourquoi sa position est irrecevable : il entend montrer que la théorie de la valeur n'est plus actuelle ; ce qui produit la valeur, désormais, c'est l'information. Avec son tact habituel, il déclare par exemple que "le capitalisme peut bien durer encore cent ans" mais c'est à peu près insignifiant. Il s'agit de sortir la critique des cadres posés par Marx, où le progrès technique, par l'économie du travail, doit engendrer une classe prolétarienne toujours plus nombreuse, misérable, désespérée et donc révolutionnaire, jusqu'à ce que le prolétariat reprenne au niveau mondial la propriété des moyens de production. Ainsi, si Marx n'est pas décliniste, c'est parce qu'il veut ce déclin, seul susceptible selon lui de faire sauter les verrous du consensus et de l'ordre capitaliste. Marx refuse tout ce qui reviendrait à adoucir la condition prolétarienne, car alors les peuples n'ont plus de motivation à faire la révolution...
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Bien sûr ! Je ne crois pas que Mélenchon soit pris très au sérieux dans les milieux d'affaires. Quant à l'extrême droite, on s'en accommoderait évidemment mieux, voire on la favorise carrément (Bolloré), au moins dans les discours et à condition de cadrer son programme économique, budgétaire... Puisque tu parles de 1981, un article paru dans le Monde 15 jours après l'élection : "Rien d'important" https://www.lemonde.fr/archives/article/1981/05/27/rien-d-important_2722468_1819218.html?srsltid=AfmBOorYlI2wVS6LbedThSHOVcAHkFSSqa2ylXgiktVLf46ZAW0PC5QZ
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La "totalisation" (et non le "totalitarisme") est un caractère du système technicien, je l'ai déjà évoqué à la page précédente. De quoi s'agit-il encore ? La croissance technicienne des stades antérieurs, la fragmentation et la recomposition des activités et organisations qu'elle implique, appellent constamment davantage de fonctions d'organisation - d'où l'importance que va prendre l'informatique, qui va s'imposer de façon automatique et impérative : il s'agit de coordonner, de fluidifier les relations entre les secteurs d'activité autrement dispersés et incohérents, entre des stocks et des flux, des vitesses et des quantités que l'intelligence humaine et les organisations traditionnelles ne savent simplement pas traiter. Outre l'intérêt (économique par exemple) qu'on y trouve, il y a déjà ce simple fait que sans ça, l'incohérence devient folle, les dangers, risques, etc., excessivement inquiétants. On a donc une croissance exponentielle des fonctions d'organisation et des techniques qui y sont liées - ainsi que le développement inouï de la propagande dont Ellul montre dans Propagandes que celles-ci sont devenues absolument vitales au système et n'ont plus du tout la forme traditionnelle des propagandes verticales : l' "information" doit toucher chacun et tous, pénétrer toute la société, envahir l'intimité même, et les mouvements d'influence se font dorénavant principalement de façon horizontale. C'est la propagande qui "fait corps" dans les sociétés techniciennes ; peu importe, de ce point de vue, les divergences d'intérêts qui balaient ce corps, qui activent telle ou telle propagande ; le fait majeur étant que tous et chacun soient enveloppés et engagés dans ces flux, car c'est là que s'établit le contact avec cette totalité fragmentaire en elle-même dénuée de signification. Or, il faut que cette totalité demeure dénuée de signification, avertit Ellul, et les intellectuels ont à cet égard une grande responsabilité ; c'est ce qui l'empêche pour le moment de se refermer, de se muer en une véritable totalité, "en soi" et "pour soi". Cette absurdité laisse des marges à l'homme. Mais la science ne cesse de chercher la solution à cette incomplétude, et il est à craindre qu'elle y parvienne sans avoir clairement pris conscience du danger, qui est l'enveloppement complet de l'individu et, à terme, la disparition de l'espèce humaine - s'il n'y a toujours pas de feedback, en effet, les risques continuent d'augmenter, les solutions, de créer de nouveaux problèmes sans cesse plus graves, sans possibilité de s'arrêter, puisque chaque crise éclatant, par l'ampleur et la gravité, constitue une urgence absolue. Je crois que ce stade a été dépassé. Il n'y a pas de science totale de l'homme capable de fournir un sens et de justifier une organisation totalitaire. La poussée vers l'Unité a atteint ses limites sur le plan intellectuel et nous voyons l'ensemble technicien se disloquer, se diviser, sombrer carrément par endroits ; tout en voyant effectivement resurgir des formes dictatoriales et se répandre peu à peu l'état de guerre et les structures qui l'accompagnent. D'autre part, c'est la technique même qui peut dorénavant prendre en charge cette fonction de signification au niveau individuel et institutionnel, sous une forme qu'Ellul ne pouvait que vaguement anticiper - je veux dire l'IA. L'IA qui commence à pénétrer les intimités, les organisations, générative ou autre (applications industrielles), et les incalculables combinaisons qu'elle laisse entrevoir à la jonction du politique, du scientifique, de l'économique, du médiatique, juridique... précisément dans ces fonctions d'organisation et de signification qui constituaient la lacune du stade précédent. L'état de guerre, les stress écologiques, financiers, politiques, sanitaires, motivent et accélèrent le mouvement. Les accidents de tous ordres et multifactoriels sont inévitables, sans cesse plus dangereux, et on ne voit décidément aucune porte de sortie dans cette voie du gigantisme et de l'unité que la civilisation occidentale a ouverte et où le monde entier est dorénavant engagé.
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Je conseillerais de citer dans le texte, oui (Avec de préférence quand on cite des paragraphes les références de l'ouvrage que l'on cite, évidemment, n'est ce pas.) Ellul a deux influences majeures : Marx et la Bible. Cette contradiction (analyse et critique sociale ; éthique chrétienne) est le moteur de toute son oeuvre. S'il n'est pas marxiste c'est qu'il connait Marx sur le bout des ongles. Et il ne fait après tout qu'actualiser Marx au regard des evolutions de son temps (théorie de la valeur..). Encore une fois, il enseigne Marx pendant trente ans à science po bordeaux. On ne parle pas d'une introduction en première année... Le personnalisme est un des mouvements desquels se rapproche Ellul, y voyant un potentiel révolutionnaire, mais les principaux tenants du personnalisme parisien décident de l'écarter - en cause, sa foi. Bonne lecture, donc
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Pas mal. On a vu pire. Difficile à comprendre : l'influence prétendue de Charbonneau. Charbonneau est l'ami d'Ellul, ils font beaucoup de choses ensemble (au grand dam de la femme d'Ellul, très sceptique du personnage), mais il ne sont pas du tout de la même envergure intellectuelle, il suffit de lire un peu Charbonneau pour le comprendre. Ellul est gentil avec son ami en le citant de temps en temps. Aucune mention de Marx : là c'est carrément une lacune. Ellul a fait une étude systématique des oeuvres de Marx et l'a enseigné pendant trente ans.. Marx et Kierkegaard sont les deux seuls auteurs qu'il a intégralement lus. Si on comprend qu'il n'y ait pas mention de Kierkegaard, sur la technique, Marx est décisif pour la genèse des idées d'Ellul (infiniment plus que Charbonneau !). Il n'y a pas de "totalitarisme de la technique" chez Ellul. C'est une notion inventée par le vulgarisateur.
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Je te laisse parcourir les quelques centaines d'articles publiés lorsqu'il estime avoir quelque-chose de significatif à dire sur les évènements géopolitiques de son temps : on en parle. Il hésite un temps à prendre les armes en Espagne... De façon générale ses développements critiques dans ses livres portent sur la révolution et la gauche (et sur le christianisme) parce qu'il estime n'avoir rien à dire à la droite, encore moins à l'extrême droite. Ce qui l'isole encore. Difficile d'apprécier un auteur qui vous tape dessus à longueur de livres, d'articles... Il dira après la guerre que, si Hitler est mort et l'Allemagne nazie défaite, c'est bien eux qui ont gagné la bataille décisive, en faisant pénétrer l'esprit de puissance partout et si loin que le monde n'en sera plus jamais le même. Il observe d'un très mauvais oeil De Gaulle balayer d'un revers de main l'esprit du Conseil de la résistance, recentraliser le pouvoir et récupérer tout ce qu'il peut des techniciens et scientifiques allemands et vichistes... Mais comme toutes les nations ont fait. Là aussi il occupe une position minoritaire et son intransigeance interdit tout copinage avec ces milieux et réciproquement, ceux-ci se gardent bien de le fréquenter ou de l'évoquer. Un ancien vichiste sait parfaitement qui est Ellul et l'identifie comme ennemi. (Si Ellul plaide pour la clémence lors de l'épuration à la fin de la guerre, cette clémence ne s'étend pas jusqu'aux cerveaux, intellectuels et responsables - elle s'applique aux trouffions qui ont suivi les ordres. Mais on exécute les trouffions et on garde les cerveaux, techniciens, administrateurs sous le coude...) Ellul à l'époque quand il écrit, on se rend plus trop compte, c'est de la dynamite. Personne ne veut y toucher au risque d'y laisser la peau. Ministres, éditeurs, directeurs d'université, églises.. On prefere le laisser avoir raison dans son coin, et surtout faire comme s'il n'existait pas. Une fois les évènements passés, on reconnaît parfois qu'il n'avait pas totalement tort, que telle analyse avait quand même beaucoup d'avance effectivement... Puis la génération suivante, si elle n'a pas oublié son nom, est stupéfaite - on savait ça ?! Mais le moment chaud est passé, c'est trop tard. Il est parfois taquin, voire carrément méchant... Il s'amuse à diriger le mémoire d'un étudiant portant sur les changements de position de Sartre et ses erreurs de lecture historique au fil de sa carrière. À côté de ça, ses étudiants et collègues l'adorent, tu comprends à les écouter que tu as affaire à un type pas banal, plus que sympathique, mais dont l'envergure et la radicalité des positions impressionnent, voire effraient. Un très bon livre, quoi que le style soit trop littéraire à mon goût : Ellul l'intraitable, Schaelchli.
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C'est sans doute qu'après deux guerres mondiales qu'il a donc traversées (la première, tout jeune quand-même, puisqu'il naît en 1912), la révolution Russe qu'il voit échouer et se muer en totalitarisme, la révolution Chinoise, celle Iranienne... Ellul se demande comment éviter que les révoltes (mouvements spontanés et généralement désespérés) soient reprises par les théoriciens dans des programmes qui renforcent systématiquement, à la fin, l’État, le capital, la technique. Ne le prends pas pour toi !
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En parallèle à la trilogie sur la technique, Ellul publie une trilogie politique où il étudie la possibilité d'un changement radical de direction de la civilisation occidentale qui ne conduise pas aux catastrophes révolutionnaires que les peuples expérimentent depuis 1789. Le problème est le suivant : une révolution est nécessaire - au sens moral - mais apparemment impossible. C'est dans cette trilogie que se pose au début des années 80, la question de la possibilité que le complexe informatique permette l'institution d'un feedback au sein du système. Mais cela nécessiterait une prise de conscience et de responsabilité à laquelle personne ou presque n'est prêt - ni les classes dirigeantes, ni les peuples eux-mêmes. Quelques années plus tard, il notera que l'occasion, unique peut-être, a été manquée. Les échecs du système technicien continuent d'être mis au compte du capitalisme - qui dénature la technique, selon l'idée force de Marx - et d'une classe politique corrompue et incompétente - de fait, c'est souvent le cas. Les peuples continuent (années 80) à croire que la technique par elle-même est neutre (c'est la société qui est corrompue) et que son progrès libre, spontané, serait source de facilités, de bonheur et de justice. En somme, dans les mentalités occidentales, il faut changer l'homme, ses institutions, ses manières de vivre et de penser, pour l'adapter à la technique en sorte que celle-ci puisse trouver son plein épanouissement, et l'homme avec elle. En 88, Ellul publie son dernier ouvrage sur la technique : Le Bluff technologique. Tandis que les caractères du système n'ont pas fondamentalement changé depuis son analyse de 77, il souligne cinq domaines d'innovations multidimensionnelles dont les répercutions seront décisives pour l'ensemble du système : l'atome, l'informatique, le laser, l'espace et le génie génétique. Il délaisse néanmoins l'analyse technique de ces évolutions. D'une part, il admet avoir de plus en plus de difficultés à suivre ce qui est en train d'arriver au niveau technique même. D'autre part, il voit que la technique est devenue un sujet majeur, qu'il en est question partout, que chaque jour dorénavant des compilations critiques d'analyses paraissent, extrêmement documentées. Il publie néanmoins son dernier livre, donc, pour s'attaquer au problème du "Bluff technologique", c'est-à-dire, selon lui, de ce gigantesque bluff des discours sur la technique qui redoublent et subliment les déterminations matérielles qui déjà pèsent sur l'homme par son milieu et sa réalité (essentiellement faîte maintenant de problèmes techniques), et renforcent sa fascination pour les merveilles et les horreurs qu'elle promet. Au centre du problème : l'irresponsabilité. Irresponsabilité des institutions, irresponsabilité des intellectuels qui, tout en "alarmant" constamment, ne cessent de parier sur un avenir favorable, assez à l'image d'un pari de Pascal renversé, irresponsabilité des peuples et des consommateurs. Croissance de l'absurde : absurdité des décisions, des discours, des comportements, des organisations - l'absurde fait valeur en philosophie, dans l'art, dans les medias... Bref, l'homme ne parvient toujours pas à prendre conscience et la responsabilité des déterminations où il s'enferre lui-même (le sacré transféré à la technique au niveau mondial) et, au contraire, déploie et sublime de toutes ses forces, sur ses écrans et dans ses imaginaires et pratiques, l'absurdité et la violence du monde dans lequel il vit désormais. La philosophie, la science comme l'opinion deviennent de plus en plus les miroirs exactement du système sans toutefois l'identifier comme tel. Progression causale, absence de finalité...
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Ce qui m'horrifie c'est ce cauchemard sucré d'un enfant de 12 ans bercé par l'IA sous un tunnel tandis qu'à la surface les drones et les missiles s'abattent. Bon j'ai encore rêvé du ciel embrasé ça doit sans doute jouer. Prochaine étape du raisonnement : les limites, contradictions, possibilités de régulation du système technicien (crises climatiques, crises politiques, financières...).
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Si on reprend la question de départ, qui est celle des rapports entre système technicien et capitalisme, j'insiste donc à nouveau sur l'importance de prendre conscience de la singularité du système technicien, qui ne se laisse pas réduire au capitalisme. Le capitalisme donne des orientations au système, l'alimente, le soutient, et le système transforme ce capitalisme en retour - il peut y avoir contradiction entre les deux ; l'économique est une limite du système. Mais le système technicien constitue une réalité propre, indépendante, dont l'analyse du présent ne peut plus se passer : on ne comprend rien aux contradictions majeures de ce temps sans ça (par exemple, l'hyper politisation et en même temps l'absence ou l'appauvrissement de la culture politique). Qu'on se réfère à Ellul ou pas c'est une réalité majeure et décisive de notre temps, qui refaconne tout notre monde depuis trois, quatre générations. Ellul ne fait que fournir des clefs de lecture, une vision : le système est reconnaissable en effet, c'est bien le même dont on parle encore aujourd'hui, mais il ne cesse de se transformer et de transformer les autres systèmes avec lesquels il est en relation - politiques, culturels, économiques, scientifiques, naturels... Surtout, il a un effet intégrateur - c'est à dire qu'à la rigueur, on peut dire que c'est lui qui fait système, et que les autres systèmes ne sont tels maintenant, que par rapport lui. C'est lui qui permet maintenant au système financier d'exister, tout en le perturbant assez radicalement (cryptos par exemple). C'est lui qui joint les systèmes politiques, tout en les perturbant décisivement. La même chose au niveau institutionnel, dans le droit, l'éducation, la vie intime, la famille... Le système technicien est l'éléphant au milieu de la pièce : le pointer c'est dire des évidences, et on se voit répondre que tout ne peut pas être ramené à un facteur unique (mais enfin il est bien là et décisif), et on voit les uns et les autres refuser, refuser de le prendre pour ce qu'il est. Il y a un deni majeur, sauf chez les scientifiques et les techniciens eux-mêmes, qui embrassent cette vocation et la revendiquent pleinement. Il faut remplacer le capitalisme. Il faut remplacer les systèmes politiques. Il faut une intégration intégrale, totale. L'IA excite manifestement cet imaginaire. Et quel autre imaginaire peut concevoir un esprit un peu indépendant et rebelle, qui grandit aujourd'hui ?
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Avant de reprendre éventuellement (s'il y a sollicitation de lecteurs intéressés) les points de méthode (que veut dire en sociologie un "facteur déterminant", comment l'identifie-t-on) et le contenu de l'analyse (synthétiser les caractères point par point), je restitue ici une synthèse qui n'est pas de moi et qui a le bénéfice d'être correcte, fidèle au raisonnement. """ Ellul étudie le basculement du phénomène au système dans Le système technicien, où il reprend son analyse des caractères en la réorganisant. Parmi les cinq caractères qu’il avait reconnus dans le phénomène technique, il n’en retient plus que trois : l’autonomie, l’unité, et l’universalité ; en leur ajoutant ce quatrième : la totalisation, qui lui permet de tirer les conséquences des trois précédents et de saisir en quoi le phénomène technique est un système. Par totalisation, Ellul dit que le phénomène technique est, « en même temps, spécialisateur et totalisant ». «Il est un phénomène global, dans lequel ce qui compte, c’est moins chacune des parties (…) que le système de relations et de connexions entre elles — ce qui veut dire d’ailleurs, que du point de vue scientifique, on ne peut étudier un phénomène technique que globalement : aucune étude particulière de tels aspects, de tel effet ne peut aboutir […]. [La spécialisation] technicienne implique une totalisation.» Ellul voit bien que les effets pervers de la technique, ne faisant l'objet d'aucune synthèse, n’ont donné lieu à aucune étude globale. Conscient de la singularité du phénomène technique, ayant mis au jour la régularité statistique de ses effets imprévisibles, il montre que le phénomène technique n’est pas qu’un phénomène parmi d’autres : il est global ; et doit être analysé comme tel, si on veut le comprendre. C’est là que les difficultés commencent : en guise d’études globales, le phénomène technique n’alimente que les idéologies. La question est de savoir comment éviter cela, sachant qu’une compréhension globale reste nécessaire. Suivons le cheminement intellectuel d’Ellul. Deux des caractères qu’il imputa d’abord au phénomène technique, l’auto-accroissement et l’automatisme, sont désormais imputés à la progression technique. Pour quelle raison ? Dans La technique ou l’enjeu du siècle, Ellul dit qu’au point de vue de l'efficacité technique, « l’orientation et le choix techniques s’effectuent d’eux-mêmes », non par déterminisme mais parce que la logique de la situation est telle que les moyens techniques sont privilégiés par avance (cf. l'automatisme, parmi les cinq caractères du phénomène technique). En effet, les individus expérimentent un nombre incalculable de fois l’efficacité de ces moyens, et, par un effet d’agrégation, semblent dire d’une seule voix : « Il faut supprimer le hasard ». Au point de vue de l'auto-accroissement, « la technique s’engendre elle-même » : chaque découverte technique trouve de multiples champs d’application. Les techniques se combinent, et plus elles se combinent en réalité, « plus il y a de combinaisons possibles ». Dans Le système technicien, Ellul examine la possibilité de concevoir le phénomène technique comme un phénomène statique, c’est-à-dire comme non progressif, bien qu’évolutif. Cela impliquerait la possibilité pour les individus de décider, à un moment ou à un autre, que l’efficacité technique à laquelle ils sont parvenus les satisfait pleinement. Chose inconcevable, puisque la technique est aussi source d’insatisfactions. Si la raison et la prise de conscience définissent le phénomène technique (la raison comme capacité de trouver d’autres moyens que des moyens non-techniques pour agir, et comme volonté de perfectionner l'efficacité des moyens techniques ; la prise de conscience comme volonté d’étendre à toujours plus de domaines la rationalité technique), cela implique la progression technique, distincte de la simple évolution. Or, progression et phénomène techniques forment le système technique. « Le phénomène technique est spécifique de la civilisation occidentale depuis le XVIIIe siècle. Il se caractérise par la conscience, la critique, la rationalité. […]. Mais le phénomène technique ne suffit pas en lui-même à constituer le système, en effet, il peut être considéré comme essentiellement statique : on peut être tenté de prendre le phénomène tel quel et le considérer, l’analyser en l’état. Or, ce faisant, on ne commettrait pas seulement l’erreur habituelle à ce genre de ‘‘coupe’’, à un moment donné, mais encore on manquerait le système lui-même, car celui-ci est en tant que tel évolutif. Mais il faut bien préciser le point : je ne veux pas dire que les objets ou le phénomène technique évoluent. Cela va de soi, c’est une évidence […]. Chacun sait que les automobiles de 1970 ne sont plus celles de 1930. Mais en cela, l’objet technique ou plus globalement le phénomène, n’est pas différent de n’importe quel caillou. Or, nous disions que le système technique est constitué du phénomène et de la progression. Celle-ci n’est pas la modification de l’objet, ni son évolution. Or, c’est ce que nous sommes toujours tentés de penser. ‘‘Tout coule’’, le temps passe, donc l’objet change. […]. Mais précisément avec la technique nous sommes en présence d’une tout autre réalité, c’est la technique qui produit son propre changement. […]. La progression fait en quelque sorte partie de l’objet même : elle lui est constitutive. Il n’y a pas, disions-nous, de technique s’il n’y a pas progression. Le progrès technique ce n’est pas de la Technique qui évolue, ce n’est pas des objets techniques qui changent parce qu’on les perfectionne […]. La technique comporte comme donnée spécifique qu’elle se nécessite pour elle-même sa propre transformation. » Rien d’idéologique dans l’analyse d’Ellul, qui parvient donc à penser le phénomène technique dans sa globalité, sans pour cela faire appel à une Loi de la Technique, encore moins à la Technique comme Loi déterminant l’évolution de notre société. La technique est un système, elle « a pris maintenant une telle spécificité, qu’il est devenu nécessaire de la considérer en elle-même, et en tant que système. » Mais qu’est-ce qu’un système ? « Il existe aujourd’hui de nombreuses conceptions du ‘‘système’’. […]. [La définition] de Parsons (deux unités ou davantage reliées de telle façon qu’un changement d’état de la première soit suivi d’un changement d’état de toutes les autres, qui sera suivi à son tour d’un nouveau changement de la première, constituent un système), qui caractérise bien un aspect du système technicien, mais elle est en réalité beaucoup trop vague. En tout cas, ce qui s’applique particulièrement bien, dans la pensée de Parsons, au système technicien, c’est qu’un système est forcément intégrateur et intégré — ou encore une ‘‘organisation structurale de l’interaction entre des unités’’. Il comporte un modèle, un équilibre, un système de contrôle (Parsons, The social system, 1951, éd. Fr. : Le système des sociétés modernes, 1974). Je retiendrai pour ma part plusieurs caractères : le Système est un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de l’une provoque une évolution de l’ensemble et que toute modification de l’ensemble se répercute sur chaque élément. Il est donc bien évident que les facteurs composant le système ne sont pas de nature identique. Il y a par exemple des éléments quantitatifs et d’autres qui ne le sont pas. Enfin, il est certain que la rapidité de changement de chacun des facteurs n’est pas identique — le système a son processus et sa vitesse de changement spécifiques par rapport aux parties. De même qu’il comporte des lois particulières de développement et de transformation. Le second caractère que je retiendrai, c’est que les éléments composant le système présentent une sorte d’aptitude préférentielle à se combiner entre eux plutôt qu’à entrer en combinaison avec des facteurs externes. Le système économique implique une relation préférentielle, ce qui entraîne à la fois une tendance au changement pour des motifs internes et une résistance aux influences extérieures. Le troisième caractère est évidemment qu’un système qui peut être saisi à un moment de sa composition est cependant dynamique : les inter-relations entre les parties ne sont pas du type de celles qui existent dans les pièces d’un moteur qui agissent bien les unes sur les autres et en fonction les unes des autres, mais qui répètent indéfiniment la même action : dans un système les facteurs agissant modifient les autres éléments et l’action n’est pas répétitive mais constamment innovatrice. Les inter-relations produisent une évolution. Le système n’est jamais figé, tout en restant cependant un système et tel qu’il puisse être reconnu comme ce système x même après de nombreuses évolutions. Le quatrième caractère, c’est que ce système existant en tant que globalité peut entrer en relation avec d’autres systèmes, avec d’autres globalités. Enfin, il est bien connu que l’un des traits essentiels est le feed-back. […]. Un système se caractérise donc par le double élément, d’une part des inter-relations entre les éléments principaux et significatifs de l’ensemble (…) et d’autre part de sa relation organique avec l’extérieur : un système en sciences sociales est forcément ouvert. Il ne peut jamais être considéré en soi à l’exclusion de toute autre relation. […]. […]. Actuellement la technique est développée de telle façon dans ses aspects qualitatifs et quantitatifs que l’on peut concevoir son développement ‘‘normal’’ : il y a une logique qui fait le système. Par conséquent, je prétends rendre compte du réel en analysant ce système et son évolution. Mais il est évident que je ne puis le faire avec une entière certitude, car le système technicien n’est pas achevé : il n’est pas clos, il n’est pas un système évoluant par sa seule et unique logique interne : il comporte donc une grande marge d’aléa. Mais il comporte aussi une grande part de probabilité. » Le système technique est à ce jour la seule réponse que nous ayons trouvée aux effets pervers du phénomène technique. Pas grand-chose donc, puisque le système à son tour multiplie ces effets (système ouvert) qui rendent le système toujours plus nécessaire (système clos). La singularité de la technique est d’être englobante — phagocytaire — : ou bien on la pense dans sa globalité, évitant ainsi une interprétation totalisante et déterministe ; ou bien on n’y voit aucune singularité, se condamnant ainsi à ne pas la comprendre. Mais la penser comme un tout, ce n’est pas intervenir sur le système technique — cela inciterait plutôt à y renoncer… On n’intervient que lorsqu’on ne la comprend pas, contribuant ainsi au mécanisme des effets pervers. Or, on intervient seulement quand on est convaincu de détenir une réponse globale, que les problèmes techniques ne permettent pourtant pas ; et simple, alors que les problèmes techniques ne le sont pas. Seuls nos objectifs techniques sont simples et imposent d’agir techniquement, nous faisant croire que les problèmes techniques sont simples — s’ils l’étaient, il n’y en aurait pas : les résultats coïncideraient avec les objectifs ; mais, dans une situation technique, l’objectif atteint n’est qu’une partie du résultat ; le reste, ce sont les problèmes techniques ! Mais, puisque nous avons du mal à les identifier comme tels, nous invoquons des causes qui n’existent pas. Mettons-nous à la place de l’agent social confronté à l’émergence d’un problème technique, c’est-à-dire d’un phénomène émergent. Que peut-il se dire ? Reprenons une remarque de Boudon, à propos des systèmes d’interdépendance. « Ces systèmes sont exclusivement soumis à la volonté des agents qui les composent. Pourtant, tout se passe comme si les conséquences de leurs actions leur échappaient : division du travail, nucléarisation de la famille, caractère oligarchique des partis démocratiques, anomie, ne sont la conséquence de la volonté de personne. Ces phénomènes s’imposent aux individus au point de leur apparaître comme le produit de forces anonymes. » Maintenant, imaginons l’agent social ‘‘pris’’ dans un ‘‘système’’ qu’il ne sait pas identifier : ce système lui semble à la fois surdéterminant et pourtant défaillant. Surdéterminant parce qu’il ne le maîtrise pas ; défaillant parce que s’il ne l’était pas, il ne constaterait pas une discordance entre le résultat de son action et le but qu’il s’était proposé. Il se trouve donc dans une situation incertaine, qui s’exprime par une contradiction apparemment incompréhensible. Il lui semble alors qu’une loi cachée s’exerce à son désavantage, ou bien que la contradiction est le signe d’un conflit entre la ‘‘classe’’ à laquelle il appartient, et la classe ennemie, voire dominante. Tout se passe donc bien comme si l’agent social était déterminé par ‘‘quelque chose’’ qui échappe à sa volonté. Il perçoit une distorsion entre l’efficacité de son action et l’inefficacité du résultat. Si le ‘‘système’’ dans lequel il se trouve lui paraît tout à la fois surdéterminant et défaillant, c’est pour une seule et même raison : le système entrave l’action au lieu de la rendre possible. L’agent social a l’intuition de ce dont a pleinement conscience Jacques Ellul, lorsqu’il énonce le problème, en ces termes à peu près : si la technique est un système, ce système a l’inconvénient décisif d’être dépourvu de feed-back. Non qu’il n’y ait aucune rétroaction possible : il n’y a que des rétroactions. Mais, si elles modifient certaines structures du système, elles ne modifient pas le système lui-même, qui a la particularité d’engendrer des effets pervers, et de continuer à le faire malgré les rétroactions et à cause d’elles. D’après Ellul, face au système technique, on ne pourrait parler de rétroaction véritable que si la rétroaction modifiait les structures du système de façon qu’il ne provoque plus d’effets pervers. La seule rétroaction envisageable serait de ne pas intervenir, puisque les efforts faits par les collectivités pour éliminer les effets pervers sont cela même qui les provoque. « Tout le drame technologique actuel tient à ce que la technique ayant conquis son autonomie et fonctionnant par auto-accroissement ne pourrait […] avoir de feed-back que par une pression externe : le feed-back est rendu possible par le complexe informatique, mais la relation doit être médiatisée par un élément non technique, ce qui va à l’encontre de l’autonomie, et est parfaitement inacceptable. Mais non seulement c’est la relation qui dépend de l’homme, c’est aussi la réception de ces informations et leur transformation en programmes : ainsi la rétroaction du système technicien passe nécessairement par la prise de conscience des effets majeurs de la Technique, prise de conscience effectuée par l’homme inclus dans le système. Ainsi ne saurait être suffisant le fait que l’homme agirait avec ses bons sentiments, ses idées morales ou humanistes, ses convictions politiques, ses principes. […]. Nous sommes passés à un stade d’organisation technique où l’homme ne devrait pas intervenir, mais il ne peut pas ne pas intervenir par suite de cette absence de régulations internes. » Dans ce cas, quel type de réponse l’agent social peut-il se proposer ? Quelle conclusion apportera-t-il à son intuition du problème ? Ellul attribue à la progression technique deux des caractères qu’il attribuait d’abord au phénomène technique : l’auto-accroissement et l’automatisme ; deux caractères qui montrent à quel point l’action des individus est engagée, rationnelle, mais qui montrent aussi à quel point il y a un déséquilibre entre la rationalité praxéologique et la rationalité axiologique. « Le grand mécanisme de production de l’auto-accroissement, c’est en réalité l’apparition des problèmes, dangers et difficultés. En réalité on peut les présenter de façon bien simple : toute intervention technique (…) provoque des difficultés ou des problèmes — et on se rend très rapidement compte que seule une réponse technique est utile ou efficace. Ainsi la technique s’alimente elle-même par ses propres échecs. » Mais ce qui complique encore ce "complexe de résolutions et de créations de problèmes", c’est la ‘‘leçon’’ qu’en retiennent les agents sociaux. « J’entends par auto-accroissement le fait que tout se passe comme si le système technicien croissait par une force interne, intrinsèque et sans intervention décisive de l’homme. Bien entendu, je ne veux pas dire par là que l’homme n’intervient pas et n’a aucun rôle. Mais que cet homme est pris dans un milieu et dans un processus qui font que toutes ses activités, même celles qui apparemment n’ont aucune orientation volontaire contribuent à la croissance technicienne qu’il y pense ou non, qu’il le veuille ou non. » La progression technique a l’apparence de se produire sans l’intervention humaine, tandis que dans la réalité, ce sont les hommes qui agissent. Plus l’action est efficace et rationnelle, plus grande est la possibilité d’un écart entre le but visé et le résultat obtenu.
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Je suis atterré par la page wikipedia et par les comptes rendus en français qu'on trouve du livre sur le net, qui ne suivent pas la progression du livre mais reprennent des commentaires de commentaires, parfois très éloignés. Raison pour laquelle une IA qui pioche sur internet est elle-même incapable de le restituer. La progression du raisonnement est pourtant très méthodique et claire dans Le Système technicien. Je reproduis ici la table des matières : Introduction : Technique et Société PREMIÈRE PARTIE Qu'est-ce que la Technique ? Chap. premier. La technique en tant que concept Chap. II. La technique comme milieu Chap. III. La technique comme facteur déterminant Chap. IV La Technique comme système 1. Idée générale 2. Qualification du système 3. Caractères du système 4. L'absence de "feed-back" DEUXIÈME PARTIE Les caractères du phénomène technique Chap. premier. L'autonomie Chap. II. L'unité Chap. III L'universalité Chap. IV. La totalisation TROISIÈME PARTIE Les caractères du progrès technique Chap. premier. L'autoaccroissement Chap. II. L'automatisme Chap. III. La progression causale et l'absence de finalité 1. Finalités 2. Objectifs 3. Buts Chap. IV. Le problème de l'accélération Conclusion : L'homme dans le système technicien.
